Enfances & PSY 2006- 3 (no 32)| ISSN 1286-5559 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7492-0598-0 | page 168 à 172

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Cabinet de lecture


La passion dans l’amitié, Danièle Brun, Paris, Odile Jacob, 2005, 236 p., 21 €

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Avec ce livre, Danièle Brun propose d’ajouter aux trois passions fondamentales définies par Lacan – l’amour, la haine et l’ignorance – une quatrième : l’amitié. Cette proposition est le produit d’une conjoncture hasardeuse dans la pratique analytique de l’auteur : quelques séances d’analyse plus que d’habitude penchées sur l’amitié, une conférence donnée sur les passions et le souvenir d’une réminiscence de Freud écrivant que, depuis sa tendre enfance, il lui avait fallu en même temps un ami intime et un ami haï, les deux pouvant être réunis en une même personne.

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Ainsi, on parcourra un tissage d’histoires d’amitié sorties de la propre pratique de l’auteur, des récits de romans, essais, autobiographies, correspondances d’écrivains et de psychanalystes, et aussi de films. Citons quelques exemples des amitiés qui sont traitées : Kafka et Brod, Colette et Marguerite Moreno, Simone de Beauvoir et Élisabeth Mabille. Puis quelques œuvres : le film Le Troisième Homme de Carol Reed, le roman d’Henri-Pierre Roché Jules et Jim, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, La peste d’Albert Camus, et L’ami qui ne m’a pas sauvé la vie d’Hervé Guibert, notamment. Du côté des psychanalystes, on trouve les relations de Freud avec Fliess, Silberstein, Jung, Ferenczi, mais aussi le cas particulier de Lou Andreas-Salomé. De nombreuses remarques cliniques sont présentées, cas par cas, au fil des pages ; chacune mériterait un commentaire à part. Nous nous contenterons de mentionner ici quelques propos théoriques qui sont à la base de ce livre.

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La mise en rapport des vicissitudes de l’amitié avec les coordonnées œdipiennes s’annonce dès l’avant-propos : « C’est toujours entre amis que l’on fait naître, puis que l’on enterre sa vie de garçon ou de jeune fille » (p. 11). Les exemples ne manqueront pas pour montrer comment l’amitié est le théâtre où se rejouent des scènes œdipiennes, lesquelles sont constitutives des premiers liens et des premiers amours, et qui marquent de leur empreinte les amitiés ultérieures.

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Un premier parcours par la pensée de certains philosophes [1] situera la différence entre ceux qui appartiennent à l’Antiquité grecque et romaine et qui sont intéressés aux formes et fonctions de l’amitié dans la vie politique et sociale, et ceux (dont Montaigne et Nietzsche sont le paradigme) qui mettent en valeur la part d’inexprimable dans l’amitié. Ici, s’impose la citation de la déclaration de Montaigne à propos de son ami La Boétie : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : “Parce que c’était lui ; parce que c’était moi”. » Face à cette définition, Danièle Brun ajoute : « Comment dire plus, en effet, sachant que les limites de l’amitié sont aussi celles de l’homme et des points de faiblesse de son narcissisme ? » (p. 31). Toujours dans ce premier chapitre, l’auteur interrogera le rapport particulier de Sigmund Freud avec ses amis hommes. Un lien sera établi entre les coordonnées de la relation avec son premier ami, John (le fils de son grand frère Emmanuel), et son ami le plus fameux, Fliess, celui qui l’a soutenu au moment de la naissance de la psychanalyse. D. Brun relève que c’est dans une lettre à Fliess d’octobre 1897 qu’il dira que « sa libido s’était éveillée et tournée vers matrem à l’âge de deux ans et demi, soit précisément au moment de la séparation d’avec John qui partit vivre en Angleterre tandis que la famille Freud allait s’installer à Vienne » (p. 41). On apprend par la suite que la protection de l’ami a servi à « tenir à distance une certaine image de femme-mère séductrice » (p. 42). Le sujet sera repris dans le chapitre 3 : « L’amitié comme abri », où Danièle Brun évoque la relation de Freud avec Edouard Silberstein, le premier de ses amis intimes, avec qui il soutiendra une correspondance pendant dix ans, jusqu’à la fin de ses études de médecine. C’est dans le contexte de cette amitié qu’on comprendra ce que l’auteur appelle la « fonction d’abri » qui occupe l’ami apportant son concours et son crédit à la poursuite d’une quête bien particulière (et irréalisable) : celle de la femme (aimée à distance) qui serait l’incarnation d’un idéal féminin construit sur le modèle de la mère.

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Le chapitre 2, « Naissance d’une amitié », reste tout à fait cohérent avec les propos antérieurs. L’auteur nous montre comment, dans le moment inaugural d’une amitié, on trouve l’impact d’une image, étant donné que cette relation s’appuie sur un scénario fantasmatique de l’enfance. C’est justement cette image qui revient dans les moments d’hostilité. Il s’agit, à ce moment-là, de « la résurgence d’une figure d’enfant idéal, en laquelle se logea autrefois, et en vain, la toute-puissance du désir » (p. 72). Les amis seraient ainsi des « substituts visuels à la figure tyrannique de l’enfant-roi que chacun, à son insu, porte en soi » (ibid.).

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Le chapitre 6, « Les attentes déçues », développe ce point, en montrant le contenu narcissique des ruptures des amitiés (Freud est encore cité dans ses ruptures avec Jung et Ferenczi), ainsi que le chapitre 4 le fait par rapport à « La sexualité dans l’amitié ». Lou Andreas-Salomé aura une place spéciale dans le fil rouge des coordonnées œdipiennes de l’amitié, étant donné ses relations avec des amis hommes qu’elle déçut dans leurs attentes sexuelles. On voit bien comment on peut arriver à faire d’un ami un parent idéal.

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Dans l’autre extrême des coordonnées œdipiennes, le chapitre 5, « La nostalgie du père », nous enseigne la possibilité que l’ami incarne la permanence du père, très particulièrement au moment d’un deuil, occasion des renouveaux dans l’amitié : « L’amitié ainsi requise est soutenue par la nostalgie de l’enfance perdue, et par l’exigence d’une nouvelle mise en récit associant les événements du présent aux épisodes du passé » (p. 132).

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Sans aucun doute, un des passages les plus beaux et originaux de ce livre est développé dans « Les choix des territoires » qui commence avec la phrase suivante : « Entre amis, depuis la toute petite enfance, l’habitude est prise de faire visiter son territoire à l’autre. Il y a comme une exigence dans l’amitié à montrer son cadre de vie une fois qu’elle s’est nouée ailleurs, à l’école par exemple. C’est la raison pour laquelle les invitations sont tellement investies et la déception est si grande lorsqu’elles ne peuvent être honorées » (p. 187). C’est pour cela que tout changement de territoire (lorsqu’il s’agit d’un changement d’école ou de domicile) produit une sensation d’exil qui fait surgir l’éloignement… Mais le livre est plein d’exemples qui démontrent comment ces coupures géographiques ne signifient pas nécessairement la fin d’une amitié. Danièle Brun nous en explique la raison avec une définition qui par sa force mérite d’être rappelée : « De fait, l’amitié est extraterritoriale ou elle n’est pas » (p. 191). Face aux va-et-vient entre les différents territoires de rencontre, symbolisés par le seul fait d’être passés ensemble par là, l’amitié peut se différer dans le temps, sans pour cela perdre sa consistance. Bien au contraire, on pourrait dire que sa consistance se constitue de ces va-et-vient. À chacun de s’y repérer.

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Carina Basualdo

Entre mots et toucher. Le corps en transfert. Relaxation psychanalytique. Méthode Sapir, Volume collectif, Préface de Jean-José Baranes, Paris, La Pensée Sauvage, 2005, 269 p., 23 €

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Il n’est jamais simple de rendre compte d’un ouvrage collectif. Ceci est d’autant plus vrai quand il s’agit d’un ouvrage aussi dense que celui qui est présenté ici. Comme le souligne la préface, l’enjeu d’un tel ouvrage était de trouver une cohérence malgré la pluralité des écrits et de leur style, malgré leur inscription temporelle différente, et enfin malgré le nombre impressionnant des auteurs qui ont participé à cette œuvre collective. Le pari a été tenu et … réussi. En reposant ce livre, c’est tout un monde de sensations, de couleurs, de personnalités qui nous restent en tête. C’est aussi l’esprit d’un groupe en travail et en recherche. Ce groupe, c’est celui de l’areffs, l’Association de recherche, d’études et de formation à la fonction soignante, fondée en 1975.

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Le point d’ancrage, le centre de gravité de cet ouvrage, est la relaxation méthode Sapir ou encore relaxation à induction variable. Ses auteurs sont rassemblés autour d’une figure emblématique, celle de Michel Sapir : Michel Sapir et Michael Balint ont longtemps travaillé ensemble à la formation des médecins et soignants. Mais ils ne se sont pas cantonnés à transmettre un savoir-faire qui, sous peine de non-transmission, pourrait disparaître avec son fondateur. En effet, Michel Sapir est décédé en 2003. Ce livre va bien au-delà d’un hommage. C’est la poursuite dynamique d’une recherche et d’une élaboration théorico-clinique, autour d’une pratique qui, à ses origines, a pu être considérée comme transgressive. En effet, nous ne l’ignorons pas, psychanalyse et toucher ne pouvaient être associés sous peine d’excommunication ! Or, à l’heure où les recherches les plus actuelles s’intéressent de plus en plus au corps, nous avons là une étude remarquable, sur une trentaine d’années, qui vient témoigner de tout l’intérêt d’un tel sujet.

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J’emprunterai à Monique Picavet une très belle formulation qui, à mon avis, définit fort bien la pratique de cette relaxation. Je cite : « La relaxation donne dans le corps une aire de jeu possible avec l’autre, un espace transitionnel où dans le temps donné, jamais le même, on peut aller à sa rencontre » (p. 260). Relaxation : une rencontre de l’autre, certes. Une rencontre avec les fondements mêmes de la construction identitaire, assurément, aux sources de la vie émotionnelle de relation. Compte tenu de l’importance des pathologies narcissiques et états limites dans notre société occidentale contemporaine, ceci est d’actualité.

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Chacun des auteurs, au travers de sa pratique de la relaxation analytique, au travers de son adresse à des patients très différents (enfants, adultes, bébés), au travers de cadres institutionnels spécifiques, au travers enfin d’un cheminement théorique à chaque fois singulier, vient témoigner d’une clinique qui offre un large éventail de ce qui vient achopper sur ces registres de la symbolisation secondaire que forment les voies du langage, et qui se voit relancée dans une approche qui met au centre de la rencontre thérapeutique : sensorialité, perception du corps, impressions tactiles…

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Les thèmes abordés vont intéresser non seulement les utilisateurs de cette relaxation, mais aussi ceux dont la pratique les conduit à s’intéresser à la mémoire corporelle, à la régression… Nous sommes donc loin des enjeux scientifiques actuels dont le credo est objectivité et évaluation. Ici, la subjectivité, les ressentis, le contre-transfert du thérapeute, les interactions émotionnelles, les interprétations « corporelles » en termes d’inductions verbales et tactiles, sont au cœur d’une élaboration théorique complexe et approfondie.

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Pour beaucoup d’entre ceux qui pratiquent eux-mêmes cette relaxation, cet ouvrage constituera une base de réflexion et un outil de travail indispensable. Pour les autres, moins concernés par la pratique même, mais néanmoins intéressés par les symbolisations plurielles [2] qui sont au cœur des différents axes des théorisations psychanalytiques les plus récentes, ils seront tout autant satisfaits et articuleront leur lecture aux travaux plus anciens d’Anzieu sur le moi-peau, de Winnicott sur le champ transitionnel, de Bion sur la rêverie maternelle, d’E. Bick sur l’observation du nourrisson, et à ceux plus récents de M. Milner et R. Roussillon sur le médium malléable ainsi que ceux de G. Haag sur l’autisme…

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Catherine Potel Baranes

Psychanalyse de l’adolescent, Patrick Delaroche, Paris, Armand Colin, 2005, 192 p., 16,50 €

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Déjà auteur de nombreux ouvrages sur la psychanalyse, dont certains sur les adolescents, Patrick Delaroche synthétise cette fois ses vues sur la psychanalyse avec les adolescents. En tant que psychiatre et psychanalyste, directeur de l’hôpital de jour de Ville-d’Avray, il parle d’une position d’expérience et nous livre le fruit de plus de trente ans de pratique.

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Cet ouvrage est clair, comporte des parties théoriques dont chacun pourra tirer des enseignements, mais aussi, fait rare, il est illustré par de nombreux cas cliniques qui rendent la compréhension plus aisée.

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Ce livre a pour ambition « d’aider à comprendre psychanalytiquement l’adolescence, autant dans son processus (qui vise à la séparation des parents) que dans sa pathologie ». Ce but me semble atteint.

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Cinq parties sont consacrées dans un premier temps à la psychanalyse appliquée aux adolescents, que ce soit dans les psychothérapies ou dans le psychodrame, dont on sait que Patrick Delaroche est un des plus grands spécialistes [3].

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La demande des adolescents est particulière, toujours à déchiffrer au détour d’un langage et d’une expression particulière. Il me semble que l’expérience que l’auteur nous transmet ici est essentielle pour tenter un abord psychothérapeutique avec les adolescents.

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Il évoque aussi les rapports ambivalents de la psychiatrie et de la psychanalyse concernant les adolescents. La violence du discours et de la pratique psychiatriques, est ici pointée avec une grande rigueur et un esprit polémique constructif, amenant naturellement à une attitude fondée sur la pratique du transfert adolescent dans sa spécificité et aussi à la posture de l’écoute analytique avec les adolescents. Celle-ci est une opportunité d’accès à l’inconscient et à une possibilité de cure avec les adolescents.

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Comme chacun sait, l’adolescence est un phénomène de société. L’auteur nous relate dans une perspective historique l’évolution des idées sur l’adolescence jusqu’à nos jours. Ce détour n’est pas inutile quand nous voyons de nos jours une confusion improbable entre un discours social ou sociologisant sur le phénomène de l’adolescence et sur ce qu’est un adolescent pris individuellement, dans sa singularité et ses spécificités personnelles ou psychopathologiques. En particulier dans le domaine de la violence des adolescents, qui est à cheval sur ces deux registres, traduction d’une problématique ou d’une pathologie s’exprimant dans la relation à l’autre et dans le social.

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Le rôle de l’institution est évoqué dans une dernière partie, particulièrement utile pour tous ceux qui travaillent en institution avec les adolescents.

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Patrick Delaroche développe une pratique originale, inspirée par la psychanalyse et qu’il a éprouvée en institution, de la prise en charge des adolescents difficiles, limites, psychotiques ou violents.

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En refermant ce livre, il apparaît qu’une conception originale de l’adolescence et de la pratique avec les adolescents se dessine. Un véritable message d’espoir et d’avenir se déploie concernant ces derniers, y compris les plus « difficiles » d’entre eux.

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En somme, un livre à mettre entre les mains de tous ceux qui, comme nombre de praticiens, sont en difficulté avec les adolescents qu’ils ont en charge.

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Didier Lauru

Notes

[1]

Dans le chapitre 1 : « La chose la mieux partagée ».

[2]

Expression empruntée à Jean-José Baranes dans son récent ouvrage Les balafrés du divan, paru aux éditions puf, Paris, 2003.

[3]

P. Delaroche, Le psychodrame analytique individuel, Payot, 1996, et aussi Quand les psychanalystes jouent ensemble, Arcanes, 1995