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Troubles en psychanalyse
Françoise Meyer
1Il y a parfois des visites de sites qui mettent dans des drôles d’états, Robert Hanold dans les ruines de Rome à la poursuite de Gradiva
2Qu’est-ce que je cherchais ? J’y cherchais un écho au malaise dans la psychanalyse et j’y ai trouvé un vacarme. Un tohu-bohu assez assourdissant.
3De la définition de la psychanalyse à la définition du psychanalyste en passant par la publicité faite par tel ou tel, un panorama assez vertigineux s’est ouvert devant moi. Je suis passée de la surprise à la stupéfaction et la stupeur m’a envahie.
4Si le titre de psychanalyste ne peut par définition être protégé je me suis cependant demandé comment une société d’annuaire téléphonique pour professionnels acceptait de publier certains arguments de publicité.
5Comment un annuaire sérieux peut accepter de publier dans sa rubrique « Psychanalystes » soit des faits dont il n’a aucune assurance soit des horreurs.
6J’apprends qu’un abonné prétend appartenir à un conseil supérieur de la psychanalyse. C’est à la fois amusant et à la fois déplorable.
7J’apprends que l’on peut mettre par exemple « pédophilie » sans vergogne parmi les compétences.
8À l’abonné qui a le plus de titres, à celui qui est inscrit à telle ou telle association, à celui qui a le plus de spécialités. Se mêlent ainsi sous le même vocable des praticiens en tout genre. Entre information et marketing la frontière est parfois difficile à saisir. Entre canaillerie, candeur, sérieux, absence, se déplie sur les pages jaunes le reflet du paysage contrasté du monde des analystes en France.
9Il n’est pas nouveau que le titre de psychanalyste soit emprunté par des individus qui n’ont pas la moindre idée de sa pratique, ce qui est nouveau c’est que plus personne ne dissimule son emprunt.
10Quand, sur certains sites internet, d’aucuns osent par exemple offrir des séances d’analyse par l’intermédiaire d’une « webcam », sans aucune retenue, au su de tous, on peut se demander ce qui a changé dans la société.
11Dans ce mouvement et croyant y palier, la loi sur les psychothérapeutes a conduit certains à donner des leçons sur le choix du psychanalyste.
12Pour exemple le site psychologue.fr s’autorise à dire qu’il vaut mieux consulter un psychanalyste ayant une formation de psychologue ou de médecin pour diminuer les risques que le praticien soit mauvais ou membre d’une secte. On est encouragé à aller vérifier sur une liste si le praticien est enregistré à la préfecture.
13Comme si être listé rendait l’inconscient plus vif ! Comme si les formations médicales et psychologiques pouvaient empêcher quoi que ce soit ! Quelle naïveté !
14Comme si la psychanalyse était question de « compétence ». Comme si un psychanalyste se consultait.
15La psychanalyse est effectivement « tombée » dans le domaine public. Est-ce une raison pour que les analystes se laissent embarquer dans un mouvement aspirant vers le fond par une vague mercantile et avilie portée par des personnages peu scrupuleux ?
16En 1977, dans un échange avec Bernard-Henri Lévy qui lui proposait de qualifier les intellectuels comme le sel de la terre, Roland Barthes répondait qu’ils étaient plutôt le déchet de la société. « Je dirai pour ma part qu’ils sont plutôt le déchet de la société. Le déchet au sens strict, c’est-à-dire ce qui ne sert à rien, à moins qu’on ne le récupère. Il y a des régimes où justement l’on s’efforce de récupérer ces déchets que nous sommes. Mais fondamentalement, un déchet ne sert à rien. En un certain sens, les intellectuels ne servent à rien. » Un peu plus loin on peut lire : « Eh bien l’intellectuel prouve, lui, un trajet historique dont il est en quelque sorte le déchet. Il cristallise sous forme de déchet des pulsions, des envies, des complications, des blocages qui appartiennent probablement à toute la société. Les optimistes disent que l’intellectuel est un “témoin”. Je dirai plutôt qu’il n’est qu’une “trace
17Ne peut-on adopter cette qualification des intellectuels aux analystes ? À la condition cependant de ne pas confondre déchet avec ordure recyclable.
18Nombre d’analystes ne seraient-ils pas pris au pas d’un discours auquel ils ne veulent pas ne pas appartenir de peur de cette identification au déchet ? Une façon de signifier un vouloir de reconnaissance ? Un vouloir de reconnaissance pour tenter de se différencier des crapules, des canailles et de tous ceux qui se servent du terme de psychanalyse pour tenter d’abuser d’un autre ? Un vouloir de reconnaissance qui les conduit à user de titres ou d’appartenance dans une surenchère face à l’offre de « psy » en tout genre. Défendre un titre, est-ce pour se faire reconnaître comme analyste ou bien pour faire reconnaître la psychanalyse ?
19Ne pas se prêter à cette identification au déchet, n’est-ce pas là une façon de ne pas adopter une politique de subversion du sujet ? Accepter d’être analyste dans la société, n’est-ce pas une façon d’être en quelque sorte entre les discours ? Être analyste, n’est-ce pas une manière de signifier l’inconsistance des discours ? Être analyste, n’est-ce pas ne pas vouloir être identifié à « un » discours ?
20Ne pas pouvoir être au sens barthien représentant d’un déchet, n’est-ce pas faire de la psychanalyse un discours consistant ? C’est-à-dire ne s’agit-il pas de ramener la psychanalyse à une application au même titre que la médecine, par exemple ? Ne s’agit-il pas d’une manière d’évacuer le transfert, d’omettre la dimension de la rencontre dans ce qu’elle a de plus surprenant ?
21Je différencierai ce qui est du registre du déchet de ce qui est de l’ordre de l’ordure. En effet n’assistons-nous pas à la constitution d’une grande poubelle « psy » dans nos sociétés ? Décharge aux contours difficiles à identifier dans laquelle se précipite sous l’emballage psychanalyste un nombre croissant d’individus. Une grande poubelle qui se veut récupérer toutes les souffrances humaines, pallier tous les traumatismes, venir au-devant de ce qui constitue même l’humain dans sa fragilité ? Des praticiens à l’écoute de la douleur et qui viennent faire consolation sur le traumatisme pour rabattre celui-ci sur le discours de la science. Une nouvelle forme de religiosité en quelque sorte où le « psy » constituerait l’espoir d’un « monde meilleur ».
22Dans ce grand mouvement de développement des discours « psy » en tout genre, la psychanalyse a bien du mal à ne pas être ensevelie. Car la psychanalyse n’a pas d’objectifs de réparation de ce qui constitue l’humain par définition. Elle met le sujet face à la responsabilité de l’inconscient et face à l’impossible à penser un certain réel. Le traumatisme est pour elle de constitution du sujet et quant aux événements réels de la vie, qui ravivent quelque douleur, ils ne sauraient constituer directement son objet. La terre continuera de trembler, et les accidents d’advenir.
23La psychanalyse ne peut perdurer qu’à la condition que sa pratique et son discours persistent dans cet écart d’avec tout autre discours auquel elle ne saurait être assimilée.
24Pour cela il va de soi que les psychanalystes doivent continuer à supporter leur fonction. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas, comme certains voudraient le laisser entendre, des spécialistes de l’écoute. Ils ont à se laisser identifier, dans un dispositif qui est celui de la cure, à un objet indicible, objet de la rencontre d’avec un analysant. Un objet jamais tout à fait le même, jamais tout à fait un autre. Un objet qui ne se partage qu’au cas par cas de manière toujours particulière dans chaque rencontre du « un » psychanalyste avec du « un » analysant.
25À omettre cette scandaleuse rencontre du un par un, porteuse de l’élaboration unique pour qui se prête au dispositif, la psychanalyse est rabattue à la dimension d’une psychologie dans ce qu’elle a de généralisable et d’objectivant.
26Si les psychanalystes dans le social se laissent identifier à des consultants aux multiples titres et spécialités, ne participent-ils pas de ce fait à la « poubellication » de la psychanalyse ? Identification qui passe par le fait de ne pas cesser de laisser croire qu’ils ont le même statut que les psycho-logues, les psychiatres, etc. S’ils se laissent happer par les discours ambiants, en faisant de la surenchère à la garantie en affublant de leur titre universitaire le terme de psychanalyste, ne participent-ils pas au recouvrement de la psychanalyse par ces mêmes discours ? Ne risquent-ils pas de passer de la qualité de représentants de déchet de pure perte à celle d’ordures triées et récupérées ? Des ordures qui seraient recyclées dans un projet étatisé.
27Il me semble que les petits glissements qui s’opèrent depuis quelques années ne sont pas sans avoir été causés par des phénomènes pas toujours aisés à saisir. N’y a-t-il pas eu, au cours des deux dernières décennies, une édulcoration de la transmission même de la psychanalyse ? N’assistons-nous pas à une contamination croissante du discours de la psychanalyse par le discours universitaire ? Ne sommes-nous pas aussi dans une époque où la confusion des discours se fait monnaie courante, la confusion des langues en étant un signe
28Comment se fait-il qu’on assiste de plus en plus souvent à l’adjonction à la qualité de psychanalyste du titre de psychiatre, psychologue, psycho-thérapeute, etc., pas seulement dans les colloques, mais aussi dans les pages de l’annuaire du téléphone et maintenant sur les pages internet, dans l’espace public en général ?
29N’y a-t-il pas à rattacher ce phénomène à un défaut de résistance des analystes face à un processus dans la société qui veut du « tout psy » ? Un nouveau discours apparu à la fin du XIXe siècle qui va du classement à l’évaluation en passant par la consolation, la compréhension, l’explication, etc.
30On s’adjoint un titre, puis un autre, ainsi pour certains même on se trouve dans la contradiction de discours la plus totale. D’un côté on signe des pétitions pour signifier que l’analyste ne peut en aucun cas être reconnu du fait de ses diplômes universitaires et de l’autre, pour faire état de son sérieux, on exhibe ses atours. Le chaudron n’a jamais été emprunté, le chaudron avait un trou lorsqu’il a été emprunté, le chaudron a été rendu intact
31Une logique de la contradiction qui pourrait s’écrire :
32
Le psychanalyste a besoin d’un autre titre.
Psychanalyste n’est pas un titre. »
33Alors où est le psychanalyste ?
34Les questions ne sont pas nouvelles mais aujourd’hui franchement criantes. Pour qui ne se targue d’aucun titre il reste de jouer de l’appartenance à l’association ou à l’école qui garantirait du sérieux. L’école ne garantit que la formation.
35Ne se réfugie-t-on pas derrière l’idée que c’est la pratique qui sera reconnue et qu’on peut faire de la retape avec un diplôme ou bien avec l’appartenance à telle ou telle école ? C’est, dit-on, la façon dont on va écouter qui va faire la différence. De ce fait le titre n’est-il pas un appât ? Le ren-dez-vous une fois pris par le patient, on peut montrer comment on travaille. Mais alors quelle nécessité du terme de psychanalyste ? Ce dernier ne peut plus se présenter de manière énigmatique, ne prend-il pas ainsi sa consistance du titre qui lui est accolé ?
36Le terme de psychanalyste aurait-il besoin d’être soutenu par un autre terme ? Autre façon de dire qu’il ne se suffirait pas à lui-même. Les mots n’ont de valeur qu’en référence au discours auquel ils appartiennent. Psychanalyste devient-il le signifié du titre universitaire ou de tout autre titre, à moins que ce ne soit le contraire, le titre qui devient le signifié du psychanalyste ?
37L’un peut-il être à la place de l’autre ou bien l’un est-il lié à l’autre pour faire couple : un mariage ? Une union de la carpe et du lapin, l’une muette, l’autre se cachant dans le chapeau. Un mariage de raison. Un savoir constitué, celui de la psychiatrie, de la psychologie, ferait l’analyste possible. Qu’en est-il de celui qui n’a ni formation « psy », ni formation universitaire ? Il ne met rien à côté du terme psychanalyste ou bien il met « sans formation spécifique ». Ah non ! Il a une formation, celle d’une école. Mais quid de l’inconscient ?
38S’agit-il là d’un symptôme ? La pléthore des « psys » en tout genre pousserait des analystes à faire de la « pub » afin d’avoir des patients, car la question est bien là. Un analyste n’est analyste que s’il est fait analyste. Une réponse sur un mode de la surenchère qui évacue les questions théoriques. Faire du bruit, est-ce se faire entendre ?
39Il ne s’agirait plus de la psychanalyse comme symptôme mais du symptôme de la psychanalyse bien qu’il n’y ait pas une psychanalyse toute. À moins qu’il ne soit plus judicieux de dire que la psychanalyse ne parvient plus à faire symptôme puisque son discours n’est plus suffisamment soutenu.
40Y a-t-il une différence entre la position de l’analyste dans son cabinet et sa position dans la cité ? L’analyste participe-t-il dans le social d’un discours spécifique ?
41L’analyste peut-il se poser les questions suivantes : « Puis-je faire entendre ma question quand je cause quelque part ou bien quand j’écris, c’est-à-dire en quelque sorte puis-je être l’analysant du discours que je déplie ? » Il s’agit là d’une manière de dire qu’interroger et construire à partir de la cause de son désir est autre chose que d’accumuler et de diffuser un savoir universitaire qui voile sa propre division subjective. L’analyste pourrait-il ainsi énoncer : « Ce que je tente de transmettre, c’est ma question et mon appétence, autre chose qu’un savoir constitué. » N’est-ce pas notamment dans ce sens que Lacan a pu dire qu’il était analysant lorsqu’il faisait son séminaire, dire la vérité de sa question ? Utiliser le savoir à des fins de vérité.
42Sommes-nous encore capables d’un tel acte ?
43La position de l’analyste dans la cité serait donc contingente de sa cure à la condition toutefois qu’il l’accepte.
44Passer au champ de l’Autre peut se faire par la production d’écrits, cette production suppose-t-elle de participer à la « poubellication » de l’édition ?
45Les écrits, livres ou articles, les exposés, les séminaires ont des effets de transfert qui peuvent mener tel ou tel à choisir son analyste parmi les causeurs ou les rédacteurs. Je ne développerai pas ici en quoi il peut y avoir transfert.
46Depuis quelques décennies ces productions ne sont-elles pas souvent utilisées pour avoir des patients ? Je dis « utilisées », car il ne s’agit pas d’avoir quelque chose à dire ou à écrire, de débattre, il semblerait qu’il s’agisse d’une autre démarche. Attention je ne dis pas que ce soit le cas pour tout le monde, je dis que c’est un phénomène actuel qui me semble répandu. Une place à la tribune, dans certaines associations, ne pouvant être « octroyée » sans difficulté à quiconque en fait la demande, n‘en serait-elle pas un des signes ?
47Les petits ouvrages de vulgarisation à l’usage des parents par exemple ne participent-ils pas de ce phénomène ? Il s’agit de déposer dans le champ social de quoi recueillir du patient. Ce n’est pas tant un désir de faire savoir ce qu’il en est de la psychanalyse, comme a pu le tenter une Françoise Dolto, qu’un désir de se faire connaître quoi qu’on ait à dire. Certains d’ailleurs divulguent des informations totalement erronées sur la théorie psychanalytique. Il m’est arrivé par exemple de lire sous la plume d’un « psychiatre-psychanalyste » médiatisé qui se dit spécialiste de « l’adolescent » que l’œdipe pour les filles et les garçons c’est la même chose. L’analyste qui a pour le moins lu Freud sait que non seulement il n’en est rien mais que tout le travail de la psychanalyse tourne autour de la différence des sexes.
48On ne peut identifier la propension des analystes français à se laisser glisser vers des discours autres que celui de la psychanalyse seulement à des petites canailleries. Il me semble qu’il s’agit le plus souvent d’inconséquence, d’absence de réflexion et de prise dans des phénomènes de groupe. Pour le moment la communauté analytique, pour une part du moins, ne s’est pas vraiment remise au travail autour de ces phénomènes, mithridatisée et de ce fait aveuglée.
49Nous n’avons cessé de décrier la psychanalyse made in America, pour cause d’imaginaire, quant à la France, qui a été le berceau du renouveau de la psychanalyse, que s’y produit-il aujourd’hui ?
50Qu’est-ce qui pousse un certain nombre d’analystes à s’affubler de titres et de gadgets, à produire des textes dont ils ne sont pas vraiment les auteurs ? Je n’interroge pas ici le désir de chacun, mais plutôt en quoi le discours de la psychanalyse se trouve recouvert, voire enseveli. Ne seraitce pas sous les fétiches ? Le fétiche viendrait prendre la place de l’énigme.
51Du fait que les patients se font rares, non pas en nombre, bien au contraire, mais dans le cabinet des analystes, ne cherche-t-on pas à les appâter en leur « montrant » de la garantie sous l’aspect du titre qui prendrait valeur de fétiche ?
52Loin d’être nouveaux ces phénomènes d’utilisation de titres à tirelarigot, de publications calamiteuses ne sont peut-être pas sans lien avec le travail dans les cures. Il ne s’agit pas de rêver d’un analyste idéal qui oublierait son ego, mais plutôt d’interroger ce qu’il utilise de son travail de cure pour se présenter dans le social.
53La cure a-t-elle à conduire à une exacerbation d’un certain type de narcissisme ? S’agit-il par le travail de la cure d’aboutir à une exacerbation de l’Idéal du Moi infantile ou bien plutôt de tenter d’en repérer les contours afin de ne plus mettre cet Idéal à la place d’un horizon que l’on tente indéfiniment d’atteindre ? Ce qui permet de ne pas rejouer sans cesse sur la scène publique sa quête d’Idéal en s’exhibant de-ci de-là, au lieu d’élaborer et de construire un dire dont on sait qu’il ne sera jamais que mi-dire.
54Le travail en analyse ne permet-il pas la construction d’un objet ? La construction de son propre objet pour chaque analysant, objet d’un plus de jouir qui, s’il ne peut pas ne pas être lié à une forme de narcissisme, ne prend pas consistance de l’image.
55Le sujet ne vise-t-il pas dans la cure à réaliser à chaque pas son désir dans une construction personnelle, qu’elle soit intellectuelle, artistique, ou autre ? L’analysant ne parvient-il pas en quelque sorte à distinguer son objet de son surmoi ?
56Ce travail du côté de l’objet n’aurait-il pas comme conséquence la prise de distance avec les identifications sociales ? Celles-ci ayant pour rôle d’opacifier justement le rapport à l’objet, de le masquer par exemple sous des titres de reconnaissance.
57Chacun peut accéder à des positions universitaires, médicales, de responsabilité, cela est tout à fait légitime et peut s’entendre du point de vue d’un certain discours. Être analyste, bien que cela participe d’une place dans le social, peut-il participer de ce même discours ? Ne s’agit-il pas sur un versant de s’identifier à un rôle qui se voudrait consistant et de l’autre s’identifier à un déchet comme reste de toute consistance possible ? Conjoindre les deux types d’identifications, n’est-ce donc pas refuser de disjoindre les deux types de discours qui y sont liés ou bien ne le pouvoir pas ? Ne s’agit-il pas d’une impossibilité de jouer avec les semblants de l’être, autrement dit ne pas assumer le savoir acquis dans la cure, celui qui mène à l’impossible à savoir ? Le refus ne peut-il s’identifier à la canaillerie et l’impossibilité à un non-accès dans la cure au travail sur l’objet cause du désir, autrement dit à une cure laissée en suspens ?
58Psychanalyste ne deviendrait-il pas pour certains le rempart contre l’impossible poursuite de la cure, autrement dit comme un échec même du travail analytique ? N’en serions-nous pas somme toute, à nouveau, ou encore, à ce que dénonçait Jacques Lacan en 1958, dans son texte « La direction de la cure
59Un travail sur l’objet qui ne peut davantage se réaliser, la théorie du signifiant laissant croire à certains que les interprétations se font dans le registre du sens et non pas dans le sens de l’équivoque ce qui empêche le filage signifiant. Ou bien encore d’aucuns ne pensent-ils pas que le sens se doit d’être évacué de telle sorte que le patient est renvoyé à la douleur d’un réel sans fond sur lequel il ne peut construire ? N’avons-nous pas à faire, faute de travail dans la transmission, à un mésusage de la théorie ?
60Paradoxalement, le mouvement lacanien a ouvert la psychanalyse largement au Champ de l’Autre et, par un retournement qui n’est pas sans lien avec l’augmentation du nombre des analystes, ne se trouve-t-il pas à produire de l’analyste indigent, à entendre aussi bien financièrement qu’intellectuellement ?
61À se préoccuper de faire nombre, ne lâche-t-on pas le fil du travail, au détriment du chiffre ? Se reconnaître identifié à l’autre comme analyste, avec ou sans titre en sus, est un réconfort qui fait oublier sa solitude absolue qui n’est pourtant que l’effet d’une aliénation indéfectible à son Autre primordial. N’est-ce pas ce travail autour de l’objet, dit objet « a » par Lacan, qui ne peut que contraindre à dire que la psychanalyse ne peut en aucune façon être réglementée par un quelconque pouvoir étatique ou administratif ?
Françoise Meyer
[ 1] Intervention faite à Paris le 14 juin 2006 dans le cadre du séminaire du « Manifeste pour la psychanalyse ».
[ 2] Référence à la Gradivade Jensen dans Freud, Délire et rêves dans la « Gradiva » de Jensen (1903), trad. française Paris, Gallimard, 1949, Gallimard/Idées, 1981.
[ 3] Le nouvel observateur, 10 janvier 1977, propos recueillis par Bernard-Henri Lévy, dans Roland Barthes, Œuvres complètes, tome V, Paris, Le Seuil, 2002, p. 376.
[ 4] Éric Hazan, LQR. La propagande du quotidien, Paris, Éd. Raisons d’agir, 2006.
[ 5] Référence à Freud, Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905), Paris, Gallimard, 1930, Idées/Gallimard, 1976, p. 99.
[ 6] Jacques Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966.