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Études rurales | 281-314 Distribution électronique Cairn pour les éditions Éditions de l’EHESS. © Éditions de l’EHESS. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Comptes rendus
1Le point de départ de ce livre vif et intelligent est le constat, classique, d’une analogie de forme entre le don et la vengeance : les objets s’échangent, se donnent et se rendent comme les coups. L’affaire serait banale si l’intention de l’auteur n’était pas précisément de dépasser ce constat initial. Celui qui se venge et celui qui donne sont certes tous les deux pris dans un cycle indéfini d’allers et retours, mais leur disposition d’esprit n’est pas la même. Le premier regarde vers un passé dont il entend solder les comptes. Il tue parce que l’un des siens a été tué et non pas, bien sûr, pour être tué – ce qui arrivera pourtant. Le second regarde vers un avenir dont il anticipe les promesses. Il va au-devant d’un souhait qui ne s’est pas encore exprimé, ou parie sur la gratitude que son geste fera naître. Quoi qu’il ait reçu autrefois, s’il donne aujourd’hui c’est moins en souvenir du passé que dans l’espérance des lendemains. L’antithèse proposée ici me paraît profonde, à condition de voir dans ce donateur sans passé une figure idéale dont les donateurs réels ne sont que des incarnations imparfaites. Ainsi appréhendé, le donateur de Marc Anspach rappelle un peu cette autre figure, tout aussi idéale, que Luc Boltanski a empruntée au Nouveau Testament et aux Fioretti de François d’Assise, et dont il a fait dans L’amour et la justice comme compétences un type sociologique fascinant : l’homme en état d’agapè. Pour accorder aux ouvriers de la onzième heure le même salaire qu’à ceux qui ont subi l’ardeur du jour, ou pour tuer le veau gras au retour du fils prodigue, il faut assurément ne pas faire acception des faits passés.
2De ces deux dispositions d’esprit inversées, l’auteur propose quelques exemples ethnographiques et aussi, ce qui est plus original, des illustrations littéraires. Dans Avril brisé d’Ismayl Kadaré, l’action commence au moment où Gjorg tue celui qui a tué son frère et s’achève un mois plus tard lorsqu’il est tué à son tour. Gisant sur la route, il entend alors des pas s’éloigner et comprend que celui qu’il entend s’enfuir n’est autre que lui-même, tel qu’il était un mois plus tôt lorsqu’il s’enfuyait, sa vengeance accomplie ; et le cadavre laissé derrière lui par ce double surgi du passé est cette fois « son propre corps qu’il venait d’abattre » (p. 12). Comment mieux dire que la vengeance rabat le présent sur le passé ? Tout autre est « l’obligeance prévoyante » avec laquelle Sganarelle use de son tabac quand il s’écrie dans le Don Juan de Molière (p. 14) : « Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droit et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend même pas qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens. » Notons d’ailleurs, avec l’auteur, que Sganarelle ne se fait pas gloire de son obligeance puisqu’il l’attribue à son tabac, tout comme les Maoris créditent les objets taonga d’une vertu qui pousserait leurs possesseurs à s’en défaire.
3À ces illustrations littéraires il en ajoute une autre, mythique cette fois. Le Festin de Bricriu raconte l’histoire d’un géant qui défiait les héros irlandais en ces termes (p. 13) : « Voici une hache. Qui d’entre vous acceptera de me trancher la tête aujourd’hui, et demain je trancherai la sienne ?» Ce qui revient à leur demander de se venger aujourd’hui d’un meurtre encore à commettre. Demande absurde, mais dont l’absurdité tient précisément à ce que la vengeance y est traitée comme si elle était un don. Le don anticipe, pas la vengeance.
4Claude Lévi-Strauss avait déjà remarqué à propos de l’échange généralisé que le don peut devenir un pari sur l’avenir. L’auteur reprend ces remarques et évoque quelques versions inattendues de ce type d’échange. Je n’en retiendrai qu’une. Dans les groupes de « potes » australiens décrits par Bruce Kapferer, chacun paie sa tournée à tour de rôle. Le bénéficiaire d’une tournée n’est jamais celui qui l’a payée la fois précédente mais le groupe des potes, éternel débiteur qui ne paie jamais ses dettes. On pourrait abonder dans le sens de l’auteur en disant qu’à l’inverse, l’échange généralisé est inconcevable quand il s’agit de vengeance. Le seul exemple qui pourrait s’en approcher est celui du tyran domestique qui se venge sur sa femme et ses enfants des humiliations subies dans sa vie professionnelle. Mais le cercle ne se referme pas : que je sache, les patrons despotiques n’ont rien à craindre des épouses battues de leurs subordonnés. Plutôt que d’un cercle, il s’agit d’une cascade où chacun frappe plus faible que lui.
5Que don et vengeance supposent des dispositions d’esprit différentes, l’auteur en relève une autre manifestation. Si les cercles dans lesquels sont pris vengeurs ou donateurs sont parfois vicieux, ils ne le sont pas de la même façon. Il est difficile de sortir du cycle des vengeances mais, pour le don, c’est l’entrée dans le cycle qui est difficile. Car si je ne suis pas censé donner à cause de ce que j’ai reçu, pourquoi diantre commencerais-je à donner ? Et y a-t-il seulement quelque chose qu’on puisse appeler le premier don ? L’auteur en est persuadé puisqu’il considère au fond que tout don est un premier don, idéalement du moins. Si je commence à te donner, ce n’est pas à cause de ce que tu m’as peut-être déjà donné mais au nom de ma relation avec toi à qui je donne. Ainsi défini, le don n’a rien à voir avec le donnant-donnant, et il suppose la présence d’un tiers transcendant. Qu’on l’appelle Dieu, le hau, l’agapè ou la vertu bienveillante du tabac, ce tiers est toujours une figure de ce qui transcende les échanges successifs, à savoir la relation qu’à la fois ils manifestent et font exister. Et c’est vrai aussi de la relation amoureuse. Combien de fois les amants ne se disent-ils pas quand ils se font des dons : ni pour toi, ni pour moi, mais pour nous. L’auteur, qui n’est décidément pas avare de remarques inopinées, évoque à ce sujet ce tiers indispensable et capricieux que dans leur intimité Lady Chatterley et son garde-chasse appellent « John Thomas », et même, s’inclinant devant son indiscutable transcendance, « Sir John » (pp. 83-84). Les relations conjugales sont parfois plus prosaïquement ménagères, et l’auteur doit donc traiter aussi de cette lancinante question à propos de laquelle plus d’un couple s’est déchiré : maintenant que les bougies sont éteintes et que le champagne est bu, qui va laver les verres ? Que chacun médite sur son cas personnel et il (ou elle) ne manquera pas de se dire : malheur aux couples où chacun ne les lave que parce que l’autre les a lavés la veille. Ce sont là des couples que l’auteur appelle vindicatifs, tandis que les couples heureux, c’est bien connu, sont ceux où chacun les lave parce que l’autre les lavera le lendemain. Absurde dans les festins mythiques de l’ancienne Irlande, l’anticipation l’est beaucoup moins quand il s’agit de faire la vaisselle.
6L’auteur est plus classique mais tout aussi inattendu lorsqu’il commente ces paroles célèbres par lesquelles, le 4 mars 1933, Franklin D. Roosevelt ouvrit son premier discours comme président des États-Unis (p. 68) : « La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même. » Formule circulaire qui s’enroule à l’évidence sur un cercle passablement vicieux. Je ne suis cependant pas sûr, contrairement à l’auteur, que c’est en reconnaissant le caractère transcendant de l’État que Roosevelt rendit ce cercle vertueux. Simplement, parmi les donateurs présents sur le marché, il sut comprendre que l’État était le seul à pouvoir jouer le rôle du premier donateur. En revanche, je suis entièrement d’accord avec lui quand il remarque que nos dirigeants sont bien naïfs de croire que leurs exhortations à la confiance pourraient suffire à la rétablir lorsqu’elle est compromise (surtout, ajouterai-je pour actualiser un livre paru en 2002, lorsqu’ils entendent par ailleurs réduire le rôle de l’État). Si seule la confiance d’autrui peut faire naître la mienne, qui aura confiance le premier ? Il n’est pas facile de parier sur l’avenir quand mon pari est conditionné par le pari de ceux sur qui je parie.
7Ce rapide parcours ne rend qu’une justice partielle à un livre dont je peux dire, maintenant que j’en suis à conclure, que je l’ai trouvé tout simplement délicieux. Et comme il y a été question de Sganarelle, qu’on me permette d’évoquer, pour finir, une autre figure du don. Si Sganarelle donne son tabac à celui qui ne l’a pas encore demandé, Don Juan ne donne son amour qu’à celles qui ne lui ont pas encore donné le leur. Donateur exemplairement tourné vers le futur mais dont les amantes préféreraient peut-être que, sans être vindicatif, il ait tout de même quelque égard pour le passé : on peut vouloir être aimé aussi pour l’amour qu’on a déjà donné.
8Dominique Casajus
9Sarah Réault-Mille entraîne le lecteur dans un passionnant voyage, historique et actuel, entre les méandres de la terre et de l’eau, au cœur d’une zone littorale humide : le marais charentais. Cet espace comprend les marais de Brouage, de Rochefort, de la Seudre et des îles d’Oléron et de Ré.
10L’auteur définit l’histoire des relations entre les hommes et leur milieu de marais maritime, de marais salicole, afin de saisir l’évolution des paysages et de leurs représentations. Comment celui-ci s’est-il construit en paysage (comme espace visible), aujourd’hui objet de contemplation ou enjeu de politiques de développement ?
11Son analyse du géopaysage, association entre le paysage visuel et les paysages culturels issus des différentes représentations, repose sur trois strates de compréhension qui donnent par ailleurs le plan de l’ouvrage :
12L’auteur s’arrête sur le phénomène de déprise salicole pour combattre l’idée, communément admise, de deux phases successives : l’emprise suivie de la déprise.
13La diversité des formes des salines permet une lecture archéologique de leur construction car la structure salicole est fossile malgré certaines dégradations superficielles. Les structures, plus précisément les types de prise, sont les clefs de compréhension de cet espace. En s’appuyant sur les travaux de Raymond Regain, S. Réault-Mille en dénombre cinq qu’elle caractérise. Le marais charentais est le résultat d’une longue construction qui commence au début du Moyen Âge et se poursuit jusqu’au début du xixe siècle.
14Pour l’auteur, le marais permet « le passage d’un système alternant le maritime et le continental, à un système alternant un territoire semi-continental à un territoire continental » (p. 87). Territoire où la navigation jouera un rôle important (seul moyen pour sortir les sels du marais) avant la fermeture de certains chenaux par la sédimentation. Ce dernier élément est ambivalent ; il est la base de la construction du marais mais également la cause de sa destruction.
15Nous sommes au niveau de la strate structurelle qui est en quelque sorte la fondation, le soubassement de tous les éléments paysagers. Le paysage que nous voyons aujourd’hui est un indice qui complète les sources car il est porteur d’une histoire.
16Dans un deuxième temps, l’auteur s’interroge sur les rapports entre l’homme et son milieu en analysant la technique salicole (comme lieu d’interactions). Elle pose également la question du déterminisme de la matière : incidence de l’argile, le bri, formant le fond des bassins du circuit d’eau, sur la qualité et la couleur du sel récolté. Peut-on dire que la saliculture est une aéroculture ?
17Le langage technique (par exemple pour nommer les différents bassins du circuit hydraulique d’un marais salant) est le révélateur de l’appropriation ou non par les sauniers du milieu, selon la terminologie employée. Il est aussi le témoin de croisements culturels et probablement de transferts de techniques.
18Ces techniques sont à leur tour le témoin de la culture des différents groupes se trouvant sur un même espace.
19Le paysage du marais n’est pas seulement fait de salines, et le sel n’est pas la seule production qui sort de l’espace du marais. Ainsi l’auteur nous décrit-il le système polycultural qui avait cours autrefois, fondé sur l’élevage, l’agriculture et la pisciculture.
20L’élevage se pratique sur les espaces plats : on parle alors de marais d’élevage (il faut savoir que l’hygiène interdit le voisinage du sel et de l’animal).
21Depuis le milieu de l’époque médiévale, dans les cartulaires ou les chartes, est évoquée la culture sur les bosses des marais. On y plantait des céréales, des légumineuses ou de la vigne. Par un ingénieux système de culture en sillon ou en billon, on drainait le sol. Cette culture s’apparentait au jardinage et n’a pas été, semble-t-il, mécanisée du fait de l’étroitesse des parcelles. Cette production agricole s’inscrivait en complémentarité de la production salicole dans le paysage (entretien des bosses) mais également dans le revenu du saunier. Elle a perduré à Ré jusqu’au début des années soixante.
22Le réservoir de la saline était le seul bassin employé à des fins préaquacoles car le taux de salinité de ces eaux est proche de celui de l’eau de mer. Aujourd’hui, il est utilisé pour la pêche aux anguilles ou aux mulets ainsi que pour le stockage des coquillages. La pêche y est tantôt collective tantôt indépendante.
23Parallèlement à la description très précise de ce système polycultural, l’auteur s’interroge sur le statut et l’appellation de saunier. Dans ce cas précis, pour elle, le saunier est plus paysan que saunier.
24Aujourd’hui le marais a connu un renversement de situation : les activités qu’on y développe s’apparentent plus à de la monoculture, mais elles sont pratiquées de manière plutôt intensive. Cette monoculture tire, néanmoins, son existence du système polycultural.
25Ce changement s’accompagne d’une évolution des usages et des paysages, donc d’une recomposition des aspects du milieu. Les trois éléments clés de la saliculture, à savoir l’eau, l’air et la terre, sont moins valorisés ou différemment, selon les besoins dus aux transformations techniques. Les paysages conservent leurs structures salicoles. Quelques constructions (cabanes ostréicoles) sont apparues mais elles ne ferment pas la vue.
26La saliculture a été abandonnée au profit d’un marais agricole et ostréicole (avec les claires de sartières puis de salines). Ce phénomène a été accentué par l’arrivée de l’aquaculture, qui a bénéficié, au début des années quatre-vingt, d’encouragements politiques et financiers des collectivités.
27Dans un troisième temps, celui de la strate culturelle, l’auteur aborde les représentations des lieux de marais maritime afin de saisir la place du paysage dans chacun d’eux.
28Dans notre société, on porte un intérêt croissant au patrimoine culturel du lieu, au paysage et à l’écologie. Le marais et l’activité salicole en phase de reprise répondent à ces trois attentes et acquièrent par là même un pouvoir d’attraction. Les schémas de représentations d’un lieu dépendent des individus et de la place qu’ils y occupent : ainsi l’esthétique paysagère des producteurs sera-t-elle liée à l’entretien productif des lieux.
29Dans cette partie sont également abordés la propriété, l’entretien des salines, la naissance des syndicats de propriétaires, les questions de travaux et d’aménagements sur le long terme. En fait, tous ces sujets ont un dénominateur commun, à savoir la gestion des eaux et la salubrité du marais.
30L’idée du marais comme patrimoine s’est développée dans les années quatre-vingt. Cette prise de conscience coïncide avec la période charnière pour la saliculture. Les sauniers sont toujours intervenus dans la gestion de ce milieu car ils s’en servent comme moyen de production. Même si l’on peut noter aujourd’hui un décalage avec la saliculture traditionnelle, les nouveaux acteurs du paysage reconstruisent le marais sur des valeurs nouvelles afin de composer une image d’authenticité. Pour l’auteur, « la mise en place des politiques patrimoniales se fonde sur une réalité qui n’est en rien un patrimoine » (p. 229). La mémoire s’efface, même si les structures paysagères salicoles se maintiennent.
31Le processus de « paysagisation » est le fil conducteur du livre. Les trois strates décrites s’intègrent totalement dans ce processus. Je reprendrai les termes de l’auteur dans sa conclusion générale : « Le paysage fossile est la scène, le paysage mobile fait défiler les différents actes avec les décors et une partie des acteurs, ici producteurs. Le paysage est le fruit de mises en scène faites dans un premier temps pour les producteurs, confrontant dans un second temps deux objectifs : satisfaire les producteurs et les spectateurs. » (P. 236)
32Les différentes populations donnent des statuts différents aux paysages. S. Réault-Mille en distingue trois : un pré-paysage, un paysage et un arte-paysage.
33Le lecteur qui s’intéresse aux zones humides trouvera dans cet ouvrage des pistes de réflexion et une démarche originale pour traiter des marges d’un territoire.
34Sophie Normand-Collignon
35Voilà un sujet rare, peut-être même inconnu de l’immense majorité du public et des ethnologues : le milieu des amateurs et des éleveurs d’oiseaux de cage. Éliane Del Col elle-même reconnaît l’avoir découvert « par inadvertance » (p. 17) – elle veut sans doute dire : fortuitement – et s’y être introduite en fréquentant, d’abord un peu à l’aveuglette, le marché aux oiseaux de l’île de la Cité à Paris puis, de proche en proche, l’UOF (Union ornithologique de France).
36Dans la première partie de son livre, É. Del Col nous entraîne à sa suite « à la découverte d’une passion ». Par « oiseaux de cage » (et non « en cage », comme disent les profanes) il faut entendre des oiseaux de petite taille – canaris, perruches, oiseaux « des îles » (en réalité d’Afrique) : mandarins, cordons bleus, becs de corail, etc. – dont la caractéristique est d’être nés et élevés en cage ; ils ne connaissent donc pas d’autre cadre de vie et meurent généralement, faute de savoir trouver leur nourriture, s’ils s’échappent ou si on les lâche. Ce ne sont ni des oiseaux libres (la détention et le commerce d’oiseaux prélevés dans la nature, même d’espèces européennes, sont strictement interdits et passibles de sanctions pénales), ni des oiseaux apprivoisés (sauf exceptions, comme certains perroquets ou mainates), ni même des « animaux de compagnie » incarnés, aux yeux des éleveurs, par « le canari de la concierge ».
37L’élevage des oiseaux de cage est présenté par ceux qui le pratiquent comme une « passion » en grande partie inexplicable – sauf par le sempiternel « j’ai toujours aimé ça » – tellement les paradoxes et les ambiguïtés fourmillent dans ce loisir vivace mais décalé – enfermer des oiseaux est, aujourd’hui, plutôt perçu par le public comme un acte contre nature –, dans cette activité non contrainte mais qui oblige à aménager son temps en fonction des besoins des oiseaux, dans cet amateurisme qui incite à acquérir des compétences de professionnel, dans ce plaisir intime et solitaire qui pousse inéluctablement, par besoin de reconnaissance autant que de conseils techniques, vers les mailles du tissu associatif.
38É. Del Col consacre la deuxième partie de son livre au « devenir éleveur » qu’elle situe entre deux pôles : l’un subjectif – « le goût de ça » –, l’autre objectif – les contraintes auto-imposées liées à la pratique de cet élevage, « un travail qu’on aime faire par plaisir ». On y parvient au terme d’un parcours initiatique qui conduit de la simple possession d’oiseaux à la reproduction et à la sélection de sujets de concours. Dans tous les cas, l’influence, dès l’enfance, du milieu familial puis celle du milieu amateur ambiant, sur lequel on doit plus ou moins calquer son activité, apparaissent déterminantes. Il faut aussi que soient réunies certaines conditions favorables : stabilité professionnelle (il faut pouvoir projeter cet élevage dans la durée) et familiale (cet élevage se situe dans le cadre domestique et requiert souvent la participation d’autres membres de la famille), disponibilité de temps, d’espace et d’argent, volonté et capacité d’acquérir les connaissances techniques et les savoir-faire correspondants, goût des échanges. Mais le véritable ressort de la passion, c’est moins d’« aimer ses oiseaux » que de « réussir un oiseau difficile » (au plus près du standard de sa race), de « faire une œuvre d’art », de « créer ce que Dieu n’a pas eu le temps de faire » (un bel hybride) ; «élever, c’est travailler l’oiseau » (p. 68), c’est « agir sur du vivant » par reproduction, sélection, croisement, hybridation – manipulations qui semblent d’autant plus motivantes qu’elles s’exercent sur un emblème quasi éternel et universel de la nature et de la liberté.
39À l’intérieur de ces cadres généraux coexistent des pratiques d’élevage diversifiées renvoyant à des milieux plus ou moins cloisonnés : éleveurs de canaris de chant, de couleur ou de posture ; éleveurs d’oiseaux exotiques, eux-mêmes spécialisés dans les passéiformes, les psittacidés, les colombidés ou les phasianidés ; éleveurs d’oiseaux indigènes (de plus en plus soumis à des réglementations strictes en raison de la protection de ces espèces) ; enfin, spécialistes des hybrides (en partie assujettis aux mêmes contraintes que les précédents, pour les mêmes raisons).
40Tous ces amateurs forment un actif réseau associatif qui fait l’objet de la troisième partie du travail d’É. Del Col. Le secteur associatif remplit ici deux fonctions principales : d’une part, une fonction de conseil technique aux éleveurs, qui s’appuie sur des clubs de race ou d’espèce, sur des manifestations (salons, concours, rencontres ornithologiques d’Alfort…), sur des revues et éditions spécialisées, qui témoignent du flou de la frontière entre ornithophiles et ornithologues ; d’autre part, une fonction militante et de lobbying en faveur de la reconnaissance et de la défense d’une activité qu’une réglementation absurde et une administration tatillonne maintiennent dans une position intermédiaire entre élevage et braconnage, entre amateurisme et professionnalisme.
41É. Del Col distingue plusieurs niveaux d’organisation : au niveau local, les associations, lieux d’échange autour du charisme d’un éleveur reconnu, « poussent tout le monde » ; les échelons régionaux font surtout le lien entre la base et les instances supérieures ; le niveau national est, notamment avec l’UOF, celui de la défense du droit d’élever et d’exposer des oiseaux ; enfin, au niveau international (COM : Confédération ornithologique mondiale), ont lieu les contacts avec les instances européennes et les milieux scientifiques. L’un des pivots de l’activité associative est son système de contrôle des compétences des éleveurs, contrôle qui s’exerce a posteriori par le truchement de « juges » qui, lors des concours organisés à cette fin, « notent » et classent les oiseaux selon leur conformité au standard de leur race. La commission nationale des juges représente une élite à laquelle les postulants, éleveurs confirmés, n’accèdent qu’au terme d’un long parcours parsemé d’épreuves de sélection. Vitrines de l’élevage, les concours sont aussi et surtout des lieux de reconnaissance de l’excellence, matérialisée dans le livre du palmarès, qui fournit des repères comparatifs aux éleveurs pour leur travail de sélection ; ceux-ci participent d’ailleurs massivement à ces événements – pour des motifs et avec des degrés d’implication variés –, ce qui ne les empêche pas de contester vigoureusement, à l’occasion, les critères des juges ou l’organisation des concours.
42La quatrième et dernière partie de l’ouvrage est consacrée à un problème difficile et sensible : celui qui se pose aux amateurs d’oiseaux de cage par la pression croissante qu’exercent sur eux (ainsi que sur d’autres éleveurs) les soi-disant « protecteurs » de la nature et des animaux – au premier rang desquels la LPO (Ligue de protection des oiseaux) – et, quoique de façon moins explicite, le public non informé. En somme, les ornithophiles, qui, par définition, aiment les oiseaux, se découvrent désapprouvés voire blâmés de les maintenir en captivité, avec toute la charge péjorative que cette notion comporte. Un secteur précis de l’élevage des oiseaux est même, aujourd’hui, réellement menacé : l’élevage des espèces protégées, indigènes et exotiques, dont la réglementation en vigueur autorise la détention, sous réserve de l’obtention d’un « certificat de capacité » délivré par les services vétérinaires départementaux, mais interdit la capture, le transport et le commerce (à tort car cela peut, dans certains cas, contribuer à leur sauvegarde).
43Pour parer à ces menaces et, plus largement, corriger cette mauvaise réputation, une équipe fédérale de protection devenue GEPO (Groupement d’étude et de protection de l’oiseau) a été créée en 1972 au sein de l’UOF. Cette instance a notamment proposé, pour les espèces indigènes, la création de lignées domestiques pour substituer définitivement l’élevage au prélèvement sur la nature – problématique que les dernières directives européennes ont rendu obsolète. Après avoir tenté un rapprochement tant avec les milieux protectionnistes qu’avec les milieux scientifiques, les dirigeants de l’UOF ont en dernier lieu élaboré un discours plus centré sur la protection de l’oiseau libre que sur l’élevage des oiseaux de cage. Mais ces efforts déployés pour atteindre à une « bonne réputation » butent sur deux écueils : d’une part, « la logique impénétrable des textes en vigueur [qui] conduit à des situations inextricables » (p. 142) et l’intolérance des « dames de la LPO » (p. 148) ; d’autre part, le scepticisme, l’exaspération et la faible mobilisation des éleveurs, qui considèrent, non sans raison, que ces efforts répondent davantage aux attentes de l’extérieur qu’aux leurs : pourquoi s’acharnerait-on, protestent-ils, à produire de « beaux oiseaux » qui seraient « in-montrables » parce qu’interdits de transport ?
44Après avoir plaidé pour une redéfinition de la pratique – ornithophilie/ornithologie ? – et de l’oiseau – espèces non domestiques nées en captivité –, l’auteur conclut en posant la question : « Une passion, pour quoi faire ? » Dans l’attente de la réponse, le lecteur aura tout le loisir de se plonger dans les trois annexes – une courte mais utile histoire de l’ornithophilie en Europe occidentale depuis le xviiie siècle, une présentation géographique des pratiques par régions ornithologiques (qui montre quelques tendances fortes : canaris de chant en Flandres, Artois et Picardie ; canaris de couleur dans le Midi ; perruches en Bretagne) et un rappel succinct de la législation française, européenne et internationale –, de parcourir la bibliographie (quelque 80 titres) et de savourer les extraits d’œuvres littéraires qui servent d’intermèdes entre les différentes parties du livre : On ne tue pas les pauvres types de Georges Simenon (1946), Les Mystères de Paris d’Eugène Sue (1842-1843), Signes de feu de Jorge de Sena (1999) et Drôles d’oiseaux de Jacky Cans (1990).
45Au total, le livre d’É. Del Col – sans doute tiré d’une de ces thèses dirigées de trop loin… – laisse une impression pour le moins mitigée. Après avoir été mis en appétit par l’annonce d’un sujet rare et par la promesse d’un traitement à la fois approprié et judicieux, la déception et la lassitude gagnent le lecteur au fur et à mesure que les défauts s’accumulent. Les plus criants et les plus impardonnables concernent la forme. L’écriture est bavarde et bâclée, et l’editing ne vaut guère mieux (en particulier, la ponctuation est fantaisiste et la bibliographie incomplète et pas toujours aux normes). Le livre lui-même est mal construit, avec des parties déséquilibrées, de nombreuses redites, symptômes évidents de la maladie moderne du « copier-coller », et des annexes qui auraient dû être intégrées au corps du texte.
46Deuxièmement, la base empirique est sujette à caution. Parmi les travaux cités, certains le sont hors de propos – comme Leroy- Gourhan (sic, p. 178) – ; d’autres n’ont manifestement pas été consultés – mon livre de 1990 sur L’homme et les animaux domestiques est présenté (note 68, p. 205) comme un travail sur l’« animal de compagnie » – ; d’autres encore sont purement imaginaires – comme cette Chasse aux grives de Provence attribuée (note 49, p. 183) à Christian Bromberger (il s’agit en réalité d’un rapport rédigé en 1993 par Marie-Hélène Guyonnet pour le Service de la recherche, des études et du traitement de l’information sur l’environnement du ministère de l’Environnement) ! En outre, l’ethnographie est insuffisante, maladroite et mal maîtrisée. Les erreurs de fait ou d’interprétation sont nombreuses : « oiseau de forme » pour « oiseau de posture » (planche 1), SFAC (Société française d’aviculture) pour SCAF (Société centrale d’aviculture de France) (p. 158), incompréhension de la notion de « standard » (p. 87). Plus graves encore que les erreurs sont les manques : on ne trouve rien, dans ces Oiseaux de cage, ni sur les techniques d’élevage, ni sur la sociologie des éleveurs, à l’exception de quelques notations aussi générales que lapidaires – « l’élevage ne se pratique pas exclusivement dans les milieux ouvriers » (pp. 28, 34) – et de données sur la répartition géographique des pratiques, livrées dans les annexes – annexes qui, si elles avaient été fondues dans le corps de l’ouvrage, l’auraient peut-être sauvé de ce naufrage sociologique. Enfin, l’échantillon d’éleveurs est trop restreint, de sorte qu’une part trop belle est accordée à quelques informateurs privilégiés, pour la plupart dirigeants de l’UOF. Au début totalement étrangère à son sujet (voir pp. 17-18), É. Del Col émet des avis qui trahissent sa naïveté persistante de néophyte – les fiches de jugement seraient rédigées dans un « jargon pour initiés » (p. 112) – ou bien passe, sans les voir, à côté d’aspects essentiels, comme la part de subjectivité dans les jugements, l’inclination des juges pour les hypertypes, les infléchissements qui peuvent en résulter pour la définition des standards et les débats passionnés que ces questions suscitent parmi les éleveurs.
47En même temps, l’ensemble est – troisièmement – totalement empirique. Non point qu’une solide base empirique ne soit pas indispensable à toute investigation scientifique, bien au contraire ; mais elle doit être orientée par une problématique et donner lieu à des interprétations qui ordonnent et éclairent le magma des faits pour, in fine, déboucher sur des perspectives théoriques et/ou méthodologiques. Or on ne trouve rien, ici, de tout cela. Non seulement la base documentaire et ethnographique est, on l’a vu, lacunaire et fragile mais, en outre, la problématique est inexistante, et les interprétations, en général pas assez distinctes de l’exposé des faits, sont souvent embrouillées voire paradoxales. Par exemple, la discussion sur la redéfinition des pratiques et des oiseaux, qui clôt la dernière partie, apparaît particulièrement oiseuse, faute d’une compréhension suffisante des notions d’acclimatation et de domestication. De même, la tentative de traitement de couples d’oppositions – manipulation~naturel, populaire~profane, amateurs~professionnels, oiseau de cage~oiseau en cage – fait chic mais tourne court ! É. Del Col commence ainsi sa conclusion : « Il faut sans doute se méfier des interprétations sentimentales mais le terrain s’y prête. » (P. 177) Cette recommandation suivie d’un aveu d’impuissance résume assez bien son livre – un livre utile mais qu’il convient, selon la formule consacrée, de « manipuler avec précaution ».
48Jean-Pierre Digard
49On est étonné de voir paraître ce livre : une thèse soutenue voilà trente-cinq ans, éditée telle quelle, sans notes, ajouts bibliographiques ou commentaires autres qu’une brève introduction et une préface très générale. Et cependant sa lecture laisse une forte impression. Ce travail de terrain au sein de cette « minorité dominante » qu’ont été pendant longtemps les détenteurs des grands domaines sucriers puis bananiers de la Martinique, les Blancs créoles, dits les « Békés », reste unique alors que les Antilles ont fait l’objet de bien des recherches.
50On se demande si ce n’est pas par un artifice répondant à l’esprit de la recherche de l’époque que la société martiniquaise a ainsi été découpée au point d’en extraire une partie que l’on va traiter comme un tout. L’ethnologie d’alors insistait certes moins que maintenant sur les connections entre le local et le global. Toutefois la direction de cette thèse par Roger Bastide laisse d’emblée penser qu’il n’en est rien : aucune trace d’un découpage ethnicisant a priori, mais un effort de dissection fine de la société martiniquaise afin d’éclairer son fonctionnement par l’étude en profondeur de l’une des forces sociales qui, depuis son origine, l’ont structurée.
51La lecture de l’ouvrage et une certaine connaissance du milieu permettent donc d’accepter sans sourciller le choix de l’objet traité. Les Békés forment en effet un groupe clairement délimité, conscient de lui-même et présent à la conscience du reste de la société dont il est séparé par des barrières génétiques et sociales peu franchissables. Il marque son identité par un contrôle social fort, assorti d’un véritable contrôle généalogique qui garantit cette condition d’appartenance qu’est l’absence de métissage. Il ressort en filigrane de ce livre qu’à l’époque de l’enquête, tout se passait dans l’esprit des Békés comme s’ils étaient la seule population réelle de l’île, les autres étant affectés d’une certaine transparence, voire d’une légitimité partielle, et, en tout cas, se situant à un échelon inférieur.
52Bien que cela n’apparaisse pas dans le ton de l’exposé, l’ouvrage s’appuie sur l’approche intimiste d’une ethnologue qui a su se faire admettre dans ce groupe, y créer des amitiés et susciter des confidences. Le regard plus distant de l’analyse sociologique domine néanmoins et occulte les apports subjectifs, en particulier dans la seconde partie, la plus novatrice : «Organisation sociale du groupe blanc créole ». L’auteur remarque, au début de cette partie, que le groupe des Békés « semble caractérisé d’une part par sa solidarité vis-à-vis de l’extérieur, d’autre part par son morcellement interne » (p. 59). Une étude détaillée du choix du conjoint met en évidence ces deux caractères : fermeture à l’égard de tout ce qui est extérieur, cloisonnement interne. La fermeture est très explicite, reconnue, voire revendiquée, et ce à partir de critères avant tout raciaux : tout descendant d’une union mixte est exclu de facto du groupe même si des liens interpersonnels peuvent se maintenir avec de proches apparentés. Le cloisonnement interne attribue à chaque famille, chaque patronyme, une pondération positive ou négative qui tient compte de l’ancienneté, des origines, du niveau de fortune et, dans une moindre mesure, du degré d’instruction. Il existe certes une mobilité sociale interne, mais une véritable viscosité freine l’acceptation des ascensions rapides en les marquant du stigmate d’un patronyme qui n’appartient pas à l’élite du groupe.
53Cette perception aristocratique de soi-même et de la hiérarchie des familles au sein du groupe entre en conflit avec les nouveaux impératifs de la vie économique auxquels adhèrent les plus jeunes. En conflit aussi avec la montée des élites de couleur, qui, longtemps cantonnées aux professions libérales, tendaient, dès l’époque de la recherche, à jouer un rôle économique croissant. D’ailleurs la société martiniquaise toute entière semble alors reproduire en son sein le modèle béké, par ses cloisonnements et ses hiérarchies de couleur. La domination qu’exercent les Békés tient également à cette fragmentation de la société globale. Toutefois cette étude indique que le groupe béké était fragile car peu à même de s’adapter aux changements qui se profilaient. On voyait mal comment sa position pourrait s’assouplir dans une société martiniquaise très marquée par des relations raciales tendues. On ne l’imaginait pas abandonner une terre qui perdait sa valeur à mesure que la production sucrière déclinait.
54C’est en ce qu’il nous offre un tableau très clair de cette période cruciale que le livre d’Édith Beaudoux-Kovats nous intéresse. Il a été rédigé à son heure, avant la grande mutation sociale qui a accompagné la fin des plantations au cours des années soixante-dix. Depuis, tout a changé : l’économie sucrière a disparu, la société qu’elle avait fondée a basculé. Les séquelles de l’esclavage s’estompent, la structure foncière est bouleversée. Les anciens propriétaires ont vendu leurs domaines qui ont été morcelés. Les tensions internes au groupe n’ont pas résisté au remplacement des générations, et les hommes d’affaire békés les plus brillants ont désormais un prestige que leur contestaient les maîtres de la plantation, aujourd’hui déchus.
55Mais, en quittant la terre, les Békés ont-ils renoncé au pouvoir ? La société béké a résisté en acceptant un certain degré de fusion avec les élites de couleur et en se prêtant ouvertement au jeu du capitalisme moderne. Plus perméable, plus cosmopolite, la nouvelle classe dominante martiniquaise, qui s’appuie sur l’import-export et le tourisme, leur accorde une place prépondérante tandis que les frontières du groupe deviennent plus floues.
56Un ouvrage utile donc, une balise qui émerge d’une époque déjà éloignée et qui peut servir de point de départ à la compréhension des changements économiques, fonciers et sociaux des années 1980-2000 dans certaines sociétés vivant sur les plantations. Car le cas des Békés a valeur d’exemple. Leur adaptation à une mutation qui aurait pu les balayer illustre non seulement la souplesse imprévisible de leurs structures sociales mais aussi leur capacité à évoluer progressivement, avec quelques soubresauts certes, mais non de brutales ruptures telles qu’ont pu en connaître d’autres îles de la Caraïbe.
57Odina Sturzennegger-Benoist
58On sait que le retour du loup dans les Alpes françaises au début des années quatre-vingt-dix est à l’origine d’une polémique qui fait rage. Le Monde alpin et rhodanien ne pouvait rester indifférent ni à l’un ni à l’autre. Mieux, la revue leur consacre un substantiel numéro spécial préparé par Véronique Campion-Vincent, Jean-Claude Duclos et Christian Abry. Dès les premières pages, les auteurs donnent le ton : « Entre ceux pour qui la nature n’est naturelle qu’en l’absence de l’homme et qui se réjouissent du retour du loup, et d’autres qui ne peuvent concevoir de nature sans l’homme, qui l’emportera ? […] les citadins que la présence du loup enthousiasme n’en éprouvent aucune contrainte, tandis que beaucoup d’éleveurs et bergers commencent à se demander si cette nouvelle présence animale n’exigera pas leur sacrifice. » (P. 7)
59L’ensemble se compose de quatorze articles répartis en trois sections.
60Première partie, premier constat : l’image contemporaine du loup est celle d’un emblème vénéré de la nature reconstituée. Or c’est précisément cette image, contestée par certains, qui fait débat. « Prenant les rumeurs au sérieux » – il n’y a pas de fumée sans feu, même si les discours outrés sur le loup font apparaître celui-ci comme un « animal de comble » polarisant les passions –, V. Campion-Vincent dresse le tableau des forces en présence et analyse les réactions des uns et des autres face au retour, en France, de ce grand carnassier. Les tensions commencent à se manifester en 1995, avec les premiers gros dégâts causés aux troupeaux. Elles opposent, selon les cas, les administrations chargées de l’indemnisation des éleveurs, celles chargées de la faune sauvage, les éleveurs de montagne et leurs représentants professionnels et politiques, enfin les associations de protecteurs de la nature (APN). Les principaux arguments avancés dans la polémique sont centrés sur la provenance des loups et sur leur responsabilité dans les attaques des troupeaux : les adversaires du loup affirment que ce dernier a été introduit clandestinement, comme si ce « statut illégitime » suffisait à justifier son éradication ; échafaudant les scénarios les plus fantastiques, les APN cherchent, pour leur part, à accréditer la thèse de la culpabilité des seuls chiens errants. En outre, adversaires et partisans du loup s’estiment et se présentent comme plus « proches de la nature » que les autres. L’une des originalités de la contribution de V. Campion-Vincent réside dans la place qu’elle accorde à l’analyse des rumeurs de lâchers d’animaux, thème auquel elle a déjà consacré plusieurs travaux très documentés. Des apparitions de loups, souvent lâchés ou échappés d’élevages incontrôlés, sont régulièrement signalées en France depuis 1945 ; leur nombre augmente avec la promotion de l’image du loup ; après les années soixante-dix, de gros félins exotiques sont également mis en cause. Ces rumeurs de libérations d’animaux n’ont certes pas contribué à apaiser le débat. Elles ne se limitent d’ailleurs pas à l’Hexagone, ainsi qu’en témoignent les affaires de « félins-mystères » et de chupacabras (« avale-chèvres ») du Mexique et du sud des États-Unis. Pour V. Campion-Vincent, ces phénomènes correspondent à des frayeurs que l’opinion publique exprime à travers des récits qui sont le contrepoint des conceptions officielles, positives, de la vie sauvage.
61Sophie Bobbé complète le tableau précédent en s’intéressant à la façon dont les éthologues perçoivent le loup. Ceux-ci ont tendance à nier tout danger que cet animal représenterait pour l’homme. Quant aux attaques de troupeaux, ils les attribuent tantôt aux chiens errants, tantôt à des loups présentés comme des victimes qui, privées de leurs proies naturelles, seraient contraintes de se rabattre sur le bétail domestique. Abondant dans le sens de S. Bobbé, Sergio Della Bernardina voit dans les productions récentes de la culture de masse qui réhabilitent le loup autant de témoignages du retour du fantastique, de l’émotionnel et du sacré. Non sans humour, il montre comment, de fauve, le loup est devenu un prédateur écologiste incompris et injustement criminalisé, un partenaire anthropomorphisé auquel on s’identifie volontiers.
62Portant sur la crainte du loup dans le passé, la deuxième partie s’efforce de faire la part des faits historiques et des croyances. Gherardo Ortalli situe l’avènement du « loup ennemi » à partir du vie siècle après J.-C. et l’attribue à la double influence de la culture chrétienne et du recul de la maîtrise par l’homme de son environnement. D’une cartographie des loups tués en France et dans les territoires sous contrôle français vers 1800, Alain Molinier déduit que c’est dans les massifs boisés compris entre 500 et 800 mètres d’altitude que la menace était la plus grande. Étudiant, quant à lui, les archives de la lutte contre les loups en Dauphiné dans la seconde moitié du xviiie siècle, René Favier parvient, pour cette province, à un constat identique ; il relève en outre une constante diminution de la présence des loups dans la seconde moitié du siècle, due à la construction d’une route Lyon-Grenoble ainsi qu’à la densification de la population dans les plaines cultivées.
63Dans le Bas-Dauphiné, les méfaits réels et imaginaires des loups et des loups-garous présentaient aussi des avantages puisque, selon Raymond Moyroud, les verriers s’en servaient pour éloigner les importuns et protéger leurs secrets de fabrication ! Mieux, ou pire : selon le système des croyances bas-dauphinois, que Christian Abry et Alice Joisten analysent sous le nom de « complexe de Primarette », les seigneurs possesseurs des verreries envoyaient, avec la complicité d’ecclésiastiques, des loups-garous récupérer la graisse des enfants pour la fabrication du verre. S’efforçant d’établir les fondements neurocognitifs de la croyance aux loups-garous, les deux auteurs expliquent : 1) que le loup-garou est un cauchemar ; 2) que la terreur du prédateur se produit pendant le sommeil (ce qui n’exclut pas une prédation bien réelle des enfants par les loups) ; 3) que la prédation de la graisse humaine est une réalité attestée jusqu’en Amérique latine… On ne sait quoi penser de cet article érudit, touffu, aux rapprochements parfois déroutants, et qui, si on se laissait faire, nous emporterait fort loin de « simples » états dissociés de la conscience !
64Spécialiste des traditions populaires concernant le loup auxquelles il a consacré un beau livre (voir mon compte rendu dans Études rurales 157-158, janvier-juin 2001:267-270), Daniel Bernard s’intéresse ici plus particulièrement aux charmeurs et meneurs de loups, d’hier à aujourd’hui, dont le statut oscille entre celui de sorcier et celui de saint – on se demande où, sur cette échelle, pourraient se situer les modernes amis du loup… Ayant mené des enquêtes sur la mémoire du loup dans les Cévennes, Pierre Laurence identifie deux types principaux de récits : les uns rapportent des attaques d’animaux domestiques près des habitations, les autres des menaces contre des humains dans des espaces marginaux. La prolifération des loups, comme celle des sangliers auxquels les premiers sont souvent comparés, apparaît, une fois encore, comme le symptôme d’une déprise de l’homme et d’un recul des espaces anthropisés. Sans doute était-il inévitable que, dans le contexte actuel du retour du loup, cette mémoire investisse le présent en y jouant un rôle de catalyseur des passions.
65La troisième et dernière partie nous ramène à l’impact de la réapparition du loup dans les Alpes françaises. Isabelle Mauz montre que celle-ci a modifié, en les polarisant, les rapports des hommes au sauvage et des hommes entre eux. Selon Patrick Fabre et Guillaume Lebaudy, ce retour a également fait apparaître des divergences, pour l’instant irrémédiables, entre éleveurs d’ovins et écologistes – à une exception près, cependant : celle des bergers salariés des Alpes du Sud, étudiés par Marc Mallen, qui voient dans la menace du loup l’occasion de faire valoir et reconnaître un métier en voie de disparition. De même, pour Laurent Garde, le loup contribue à une radicalisation bipolaire – avec ou sans l’homme – des représentations de l’espace naturel.
66On se rend bien compte, à la lecture de ce volume riche et documenté, que le loup n’a pas causé de dégâts qu’aux seuls moutons. Il faut donc espérer que l’appel à la sagesse lancé par V. Campion-Vincent (p. 48) sera entendu : « Ne pourrait-on accepter de reconnaître que des manipulations sont nécessaires pour modifier “la Nature” ; et cesser de rêver d’une impossible reconstitution du paradis perdu pour se préoccuper de gérer l’environnement avec mesure ? Nature, oui, mais nature façonnée et voulue par l’homme, que ce soit pour la cultiver ou pour y rétablir des espèces animales que l’on avait voulu faire disparaître. »
67Jean-Pierre Digard
68À travers le récit de Jean-Dominique Giovannangeli, les éditions Albiana proposent un document simple et attachant : celui d’un berger « nomade » de l’Alta Rocca, région pastorale de la Corse du Sud. Ce qualificatif recouvre la condition transhumante des familles partagées entre les alpages des aiguilles de Bavella, le village en altitude, et les plaines du Valincu. Cette histoire de vie porte un regard à la fois aigu et paisible sur l’existence laborieuse des pastori durant l’entre-deux-guerres.
69Il ne s’agit pas d’un inventaire disparate des us et coutumes du pastoralisme en Alta Rocca. L’auteur nous confie ses souvenirs : après une jeunesse passée entre les alpages de Sapareddu et le village d’Oriu, il est parti en Algérie en qualité de policier, puis à Rouen, pour retourner en Corse en fin de carrière. Avec lui nous traversons le siècle : de la Grande Guerre, dont les échos lui parviennent par son père ou son grand-père, aux poussées nationalistes des années quatre-vingt ; nous côtoyons l’Histoire à travers l’anecdote, tragique ou cocasse. Bien entendu il recourt au mode descriptif pour retracer récoltes et labours, mais le détail ethnographique n’est pas l’intention première. Les opérations techniques sont plus égrenées que réellement explicitées, et l’amateur du sociotechnique impeccablement déroulé risque de rester sur sa faim. On retiendra cependant le souci de mentionner l’opération sous son nom vernaculaire. Mieux vaut apprécier les commentaires toujours rapides qui accompagnent les faits, petits ou grands, présentés de façon impressionniste : c’est à travers eux que l’ensemble apparaît. Des touches légères reconstituent, au fil des évocations, la vie des bergers transhumants durant l’entre-deux-guerres, telle que l’a vécue un enfant puis un jeune homme corse. Le charme de l’entreprise est connu si ce n’est apprécié de tous : le récit à la première personne donne l’impression d’une confidence adressée directement au lecteur. Les grands événements sont appréhendés via les échos directs ou lointains qu’ils ont eus dans une petite communauté du sud de la Corse et tels qu’un de ses membres nous les restitue en 2003. L’unique et l’universel cohabitent dans un récit où les thèmes se succèdent : l’école, la guerre, la résistance, la mort des proches, la transhumance, les traditions et les fêtes. Les souvenirs tissent étroitement événements et sentiments. L’anecdote constitue le véhicule préféré de la narration, apportant vie et couleur au déroulement du temps. Elle donne à voir et à penser ce qui, au-delà des répétitions uniformisantes du quotidien, frappe la mémoire : un événement inattendu, accédant au statut de marqueur temporel et de repère pour un individu. Par-delà le rapide défilé des faits et commentaires qui les agrémentent, on devine combien le calendrier des activités agropastorales scande la succession des réminiscences. Il est aussi prétexte à des digressions dont le caractère éclaté insiste sur la volonté de proposer un document brut. Le lent déroulement des saisons le cède régulièrement à des activités annexes, comme la cueillette des asphodèles pour confectionner des matelas, ou, exceptionnellement, à l’intrusion du fait particulier : la récupération d’une chèvre égarée.
70La retenue et la pudeur sont de mise. L’ambition affichée est de témoigner ; l’analyse sera l’affaire du lecteur. Ce n’est pas une œuvre militante destinée à soutenir une cause. Les remarques « politiques » sont guidées par l’air du temps, les réactions étant plus épidermiques qu’autre chose. Le détachement est donc celui du narrateur, écrivain biographe évoquant des épisodes dont il est le héros et dont l’implication sur le vif a tendance à disparaître. La sagesse du retraité, acquise avec l’âge et le franchissement des épreuves, contraste étrangement avec les situations où la vie est directement menacée. On mesure le classique décalage entre l’événement vécu par l’acteur et le récit qu’en fait par écrit le narrateur, des années après.
71La modestie de l’intention, celle du témoignage, n’exclut pas la portée du travail réalisé. La présentation d’une vie de labeur vise explicitement ceux qui considèrent les Corses comme des fainéants. La lecture de l’ouvrage suffira certes à convaincre les mieux disposés à revenir sur leurs présupposés ; il en faudra sans doute plus pour les autres.
72Dès les premières lignes la voie est tracée : ne pas laisser se perdre des souvenirs qui témoignent d’un mode de vie qui a disparu, rendre hommage à des parents et à des ancêtres qui ont vécu dans la pauvreté, sans négliger toutefois le respect de soi ni celui des autres. L’idée de témoignage s’inscrit en faux contre une société corse contemporaine jugée en situation de « perte de repères ».
73C’est donc bien avec les yeux d’un acteur social d’aujourd’hui que les souvenirs sont orchestrés afin d’offrir un contre-exemple au contexte actuel. Pour ce faire le ton n’est jamais sentencieux, la simplicité du style préserve l’intérêt du genre. Cela s’avère d’autant plus utile que le nombre des récits de vie ou des livres émoignages a tendance à se multiplier ces derniers temps, suivant en cela une demande d’authenticité dont le public désabusé des sociétés industrialisées serait porteur. Le mouvement reaquistu (réacquisition) a mis à l’honneur le document brut censé donner la parole aux « oubliés » ou aux discrédités. Pratiquant l’inversion des stigmates, cette littérature, a contribué à dégager une mémoire encore vive. Aux plus jeunes elle a fourni de la matière pour envisager et surtout imaginer la vie dans les communautés rurales. J.-D. Giovannangeli se garde d’idéaliser une existence dont il est le premier à souligner la dureté. C’est moins cette appréciation mesurée de l’acteur que nous retiendrons que la mise à mal de quelques illusions développées post mortem et ayant trait à la société rurale corse. Si l’entraide entre familles était une réalité, le larcin vicinal ne l’était pas moins et la vigilance ne devait pas se relâcher. L’esprit de sacrifice et de devoir dont ont fait preuve ceux qui, par leur travail, ont permis aux membres de la fratrie de faire des études a pu engendrer des rancœurs déclarées ou inavouées qui vont parfois s’étaler sur des générations. Ainsi le métier de berger, loin d’avoir été choisi, a-t-il été bien souvent le seul possible. Le mythe de l’enfant roi résiste difficilement à l’évocation d’une ambiance consacrée au travail et à la production dès le plus jeune âge. Enfin, dernier exemple d’un rééquilibrage des représentations, l’auteur ne regrette pas la disparition des lamenti et voceri dont il fut le spectateur, montrant par là un détachement et une capacité à ne pas éprouver de nostalgie systématique pour les coutumes anciennes, contrairement à nombre de ceux qui ne les ont pas connues. Les remarques de Devereux à propos du soulagement à voir disparaître certaines traditions reviennent à l’esprit.
74Les possibilités de généralisation sont, on le sait, limitées par le caractère par définition hautement spécifique de l’événement relaté. Tous les Corses de l’entre-deux-guerres et des années qui lui ont succédé n’étaient pas des bergers transhumants de l’Alta Rocca. La valeur du récit tient même en grande partie au fait que ce mode de vie était déjà archaïque et représentait une particularité microrégionale au sein d’un global qui avait entamé une mutation profonde. On reconnaîtra pourtant la dimension significative voire édifiante de certaines évocations. La dureté des rapports sociaux est une thématique incessante et se donne à lire comme une mémoire vive, constante, pérenne. La crainte pour les bergers parfois sans terre, habitation ni troupeau de ne pouvoir payer leur part aux sgiò caractérise cette région corse aux disparités sociales particulièrement accusées. En filigrane du détail authentique on devine un cadre austère où la circulation sociale n’était pas des plus aisées. On conçoit que l’emploi administratif ait pu apparaître comme une libération, quitte à signifier le départ de l’île. Est révélateur d’un système cet autre morceau choisi : une pension de guerre paternelle obtenue pour une insuffisance cardiaque imaginaire alors qu’un handicap réel causé par un gazage durant la première guerre ne sera jamais pris en compte. Si l’auteur laisse transparaître peu d’amertume, on réalise avec le recul et devant la succession des évocations tragiques que la mort a frappé violemment de nombreux Corses. Les terrifiants souvenirs des tranchées de la Somme distillés par le père, l’occupation italienne puis allemande, la résistance, même en qualité de spectateur plus que d’acteur, la disparition d’un frère sur le Rhin ponctuent les années de jeunesse. La maturité coïncidera avec le départ en Algérie comme policier et avec dix années où s’entremêlent événements heureux (mariage, naissance des enfants) et atrocités de la guerre. Dans un pareil décor, on ne peut s’étonner que les années passées à Rouen soient à peine évoquées si ce n’est par le biais de considérations climatiques. Le retour au pays pour les dernières années de service sera marqué par les sanglants événements d’Ajaccio et de l’hôtel Fesch. La sérénité du ton contraste ainsi fortement avec les vicissitudes traversées. L’ouvrage se clôt sur le constat d’une époque révolue et sur l’espérance d’une redécouverte des chemins de transhumance afin de ne pas laisser vides les espaces de montagne. Pour l’heure les alpages constituent le cadre naturel d’un tourisme de randonnée en pleine expansion. Le récit permet de mesurer l’ampleur du changement de société qui affecte l’ensemble des domaines de l’existence.
75Le recueil des dernières lueurs de l’agropastoralisme connaît un succès certain où se rencontrent l’engouement pour les narrations des trajectoires personnelles, l’évocation des temps anciens, le rapport perdu à la nature. Dans ce contexte, la transhumance, sans parler du nomadisme, constitue le point focal d’une recherche qualifiée d’identitaire où chacun se « retrouve » dans des archaïsmes originaires.
76L’éditeur nous annonce le début d’une collection consacrée aux histoires de vie. Travail de deuil d’une société réalisant la fin d’un type de communauté ou élaboration de stéréotypes destinés à construire des défenses culturelles par une « littérature orale » : les enjeux perceptibles ne sont pas négligeables.
77Philippe Pesteil
78Cette première étude systématique de l’outillage agricole médiéval en France, malheureusement limitée à la culture des végétaux – l’élevage et l’utilisation d’animaux en sont donc exclus –, vient combler une lacune maintes fois déplorée par les historiens.
79Son intérêt réside dans l’exploitation d’un vaste corpus puisé à trois sources principales que leurs limites respectives obligent à croiser (chap. I) : 1) les sources archéologiques, dans lesquelles les outils agricoles se signalent par leur rareté, rareté surprenante si l’on songe qu’encore en 1780, 1 Français sur 4 était paysan : c’est que les archéologues ne se sont longtemps intéressés qu’aux vestiges gréco-romains, au détriment de leurs homologues médiévaux ; 2) les sources documentaires, textes et iconographie, difficilement accessibles et entachées de nombreux anachronismes qui résultent de la tentation des raisonnements par analogie, à laquelle les chercheurs cèdent trop souvent pour compenser les déficiences de leur documentation ; 3) les sources ethnographiques, qui doivent être utilisées avec discernement si l’on veut éviter de tomber dans le travers évoqué précédemment. La bibliographie, comprenant quelque 700 titres, témoigne de l’ampleur de l’effort documentaire accompli.
80Les trois chapitres suivants, assortis d’une iconographie exhaustive de 351 figures et de 5 planches hors-texte, présentent les outils en suivant le cycle de développement de la plante. Selon un ordre inspiré, au moins dans ses grandes lignes, de la classification des techniques d’André Leroi-Gourhan (Milieu et techniques, Albin Michel, 1945).
81Le chapitre II commence sur le travail de la terre, avec les outils tractés – herse et rouleau surtout, l’araire et la charrue n’étant qu’effleurés, et l’attelage totalement ignoré (mais il est vrai que ces vastes questions ont déjà fait ou pourraient faire, à elles seules, la matière d’un livre) –, puis avec les outils maniés et, donc, emmanchés – râteau, pioches, houes, bêches. Pascal Reigniez aborde ensuite l’élimination des végétaux, avec les outils à lames : émondoirs, serpes, faux, couteaux, ciseaux (à noter l’absence, inexpliquée, des haches).
82Au chapitre III, il est question de la récolte, avec les outils utilisés à la volée (faux, faucilles), et du ramassage avec les « outils de préhension et de manipulation » (pince à chardons, peigne à moissonner, râteaux, fourches).
83Enfin, le chapitre IV est consacré à deux catégories assez dissemblables : en premier lieu, aux « outils de transformation » – bâton à battre, fléau, aire à battre, coupe-foin (mal placé p. 315), rouleau et planche à dépiquer, van et crible – ; en second lieu, à l’outil « objet de vie et de survie ». Sous ce curieux titre, qui conviendrait à peu près pour tous les outils agricoles, l’auteur traite d’abord de la fabrication, de ses lieux – forge, taillanderie (serpiers)… –, de ses diffusions, de l’entretien et de la réparation – aiguisage, rebattage… (c’est ici l’occasion de rappeler cette mine qu’est l’indispensable et monumental Marcel Lachiver, Dictionnaire du monde rural. Les mots du passé, Fayard, 1997). P. Reigniez s’intéresse alors aux outils agricoles utilisés comme armes (« armes par destination », comme disent les juristes) pour se défendre, notamment contre les bandes de « routiers », d’où le qualificatif d’« outils de survie » : bâtons, fléaux, fourches, faux, dont les lames étaient parfois redressées, mais aussi redoutables chars à faux qui laissent deviner des échauffourées d’envergure. Une typologie des emmanchements – à œil, à col, à douille, à soie, à ergot, par plaques rivées – vient clore ce dernier chapitre.
84Les incohérences de classification signalées ici se reflètent dans la table des matières qui n’est pas toujours explicite.
85De cette riche matière, l’auteur tente d’extraire, en conclusion, quelques enseignements pour l’histoire générale des techniques. Exception faite du couteau pliant, dont l’apparition en grande quantité daterait du xviie siècle, et, bien sûr, des machines, l’outillage agricole de l’époque moderne (jusqu’au milieu du xxe siècle) était en place, en France, depuis le Moyen Âge et même, dans une large mesure, depuis l’Antiquité. Ses seuls perfectionnements notables tiennent à l’amélioration de la qualité des composants métalliques due aux progrès de la métallurgie industrielle. P. Reigniez rappelle aussi opportunément que « l’objet se déplace avec celui qui sait le forger » (p. 334) : ce n’est donc pas l’objet forgé qui se déplace mais le forgeron ; mieux, « ce n’est pas la forme matérielle qui se déplace, mais c’est l’idée de cette forme, c’est le savoir-faire qui lui donne naissance et qui migre avec les hommes » (p. 388).
86En revanche, il paraît moins inspiré quand il s’en prend à ce qu’il appelle le « darwinisme de l’outil » (il aurait été plus simple et surtout plus juste de parler d’évolutionnisme) : « L’outil le plus ancien n’est pas forcément le plus archaïque, pas toujours le moins efficace. » (P. 47) De Leroi-Gourhan, dont il se réclamait pour sa classification, P. Reigniez se démarque ici, notamment lorsqu’il écarte la problématique de la « tendance » et du « fait » qu’il n’a visiblement pas bien comprise, au profit de celle du « principe » et du « perfectionnement » (p. 390), dont on ne saisit pas bien l’avantage. L’auteur propose aussi d’appeler « ergaléologie » (p. 391 et p. 392, note 18) l’étude de l’outil incluant le fait humain, qu’il distingue de l’étude des techniques, réduite, pour les besoins de la cause, à une caricature de technologie, statique et désincarnée.
87On aura deviné que l’apport véritable de L’outil agricole en France au Moyen Âge réside, non dans ces fausses innovations mais dans le sujet même et dans l’ampleur de la documentation de l’inventaire réalisé par P. Reigniez. Et cela n’est pas rien.
88Jean-Pierre Digard
89Les questions foncières sont actuellement l’objet d’un intérêt renouvelé, tant du point de vue des politiques publiques que de la recherche en économie et en sociologie. La problématique des contrats agraires, ou du « faire-valoir indirect », est un des sujets traités. De nombreux travaux d’inspiration institutionnaliste ont ainsi été publiés dans les dernières décennies, interrogeant les analyses classiques sur le métayage entendu comme « tout arrangement agraire conduisant au partage de la production entre propriétaire et tenancier » (p. 17). Au-delà de son importance empirique dans les pays du Sud, rappelle Jean-Philippe Colin, le métayage est en effet un arrangement institutionnel particulièrement intéressant d’un point de vue théorique : loin de se réduire à une simple coordination autour du facteur « terre », il comporte de multiples autres dimensions (travail, crédit, assurance, accès aux marchés, à la technologie, etc.) ; il permet de discuter d’efficience productive, de régulation, de mise en œuvre (enforcement), etc.
90Issu de travaux de recherche réalisés par lui ou sous sa direction, sur différents terrains mexicains, l’ouvrage coordonné par J.-P. Colin est une réelle contribution à ces débats, à plusieurs titres. D’abord, il offre une synthèse claire et complète des résultats actuels des analyses économiques sur le métayage, replacés dans une perspective historique, par rapport aux analyses classiques (Turgot, de Gasparin, etc.) : imperfections des marchés et coûts des transactions, mise en commun des ressources, incitations du métayer, partage des risques sont autant de paramètres mis en évidence. Mais, si elles nuancent fortement la vision du métayage comme arrangement inefficient (comparé à la location, par exemple), ces études présentent dans l’ensemble propriétaire et métayer comme des individus distincts (le fait que l’on puisse être les deux à la fois, simultanément ou successivement, n’est pas pris en compte alors même que c’est un cas de figure fréquent !), le propriétaire étant en situation dominante. Par ailleurs, tout en étant relativement « hétérodoxes » d’un point de vue théorique, elles demeurent très « orthodoxes » d’un point de vue méthodologique, favorisant le raisonnement et la modélisation formelle.
91Les travaux de J.-P. Colin et ses collègues relèvent au contraire d’une méthodologie de micro-économie compréhensive, partant d’un principe de rationalité limitée des acteurs et cherchant à identifier leurs pratiques effectives et à en comprendre le sens. Cela passe bien sûr par une mobilisation rigoureuse des apports théoriques comme « intuitions de recherche ». Mais, à une logique hypothético-déductive, reposant sur le test de modèles théoriques à partir de bases de données préconstituées ou issues de larges enquêtes par questionnaire, ils préfèrent avec raison une démarche approfondie, au plus près des acteurs, fondée sur un séjour prolongé sur le terrain, seule à même de produire des données qui soient de qualité (on connaît les limites des enquêtes par questionnaire) et qui prennent réellement en compte la diversité des contextes. Au lieu de se limiter aux questions d’efficience de l’arrangement, le questionnement est plus large. En fonction de la situation de l’acteur, des conditions techno-économiques de la production, et de l’environnement, il s’agit d’identifier les différents besoins de coordination (pour l’accès au crédit, au travail, aux équipements, à une capacité de gestion, au marché des produits, à une rente foncière, etc.), le type de contrat recherché, les négociations préalables à la conclusion du contrat, les contrats effectivement conclus, les modalités de mise en œuvre des contrats, etc.
92Cette combinaison d’une parfaite maîtrise de la théorie économique et d’un travail de terrain qui a la rigueur des approches qualitatives ou semi-qualitatives en sociologie représente un apport considérable, tant pour la compréhension des situations mexicaines, l’interdiction légale du métayage ayant longtemps obscurci la connaissance de ces pratiques, que pour celle des théories du métayage elles-mêmes.
93Les différentes études de terrain restituées dans cet ouvrage révèlent une gamme plus ou moins large d’arrangements institutionnels de métayage, répondant à des enjeux divers de coordination, que seul ce type de recherche empirique est à même de mettre au jour. Elles montrent que ces contrats oraux posent le plus souvent peu de problèmes de mise en application mais qu’ils ne répondent pas toujours aux attentes, en particulier lorsqu’une évolution des systèmes de culture implique la création d’arrangements nouveaux dans un contexte où les normes locales ne permettent pas de régulation (cas de la pomme de terre).
94En outre, ces travaux mettent en évidence des dimensions essentielles de ces arrangements, peu ou pas prises en compte par la théorie économique. Ainsi, l’acteur en position de force peut être le propriétaire ou le tenancier. Au-delà de la négociation bilatérale, une partie des clauses des arrangements relève de normes locales (évolutives), fixées a priori, qui s’imposent aux acteurs. Ces arrangements «contractuels» comportent donc une part «conventionnelle», plus ou moins grande. L’accent mis sur les éventuelles différences entre arrangements recherchés et conclus évite tout biais fonctionnaliste et donne accès à la dynamique des arrangements.
95Un ouvrage important donc, tant par la démonstration de la fécondité des recherches empiriques en économie, en mobilisant les apports méthodologiques de la sociologie compréhensive, que par ses apports, méthodologiques, empiriques et théoriques, à la compréhension des contrats agraires. Apports qui débordent largement le cas du Mexique, comme le montre une récente recherche sur les arrangements institutionnels d’accès à la terre en Afrique de l’Ouest, qui a bénéficié des résultats de ces travaux.
96Philippe Lavigne Delville
97Tendres et cruels sont les contes choisis par Geneviève Calame-Griaule. Tendre et cruel est aussi le contexte dans lequel ils ont été recueillis, dans un décor austère situé aux portes du désert, entre palmeraie et salines, auprès de conteurs amicaux et au sein d’une chaleureuse équipe de recherche composée entre autres du géographe Edmond Bernus, du linguiste Pierre Francis Lacroix et de l’ethnologue Suzy Bernus (le livre étant dédié à la mémoire de ces deux derniers). Les enquêtes qui sont à l’origine de cet ouvrage ont été menées entre 1970 et 1978 et ont donné lieu à de nombreuses publications.
98Bien que proches des Touaregs nomades de la région, les Isawaghen sont sédentaires, installés dans les petites villes d’In Gall et de Tegidda-n-Tesemt, non loin d’Agadez. Ils ont conservé une trace de leur lointaine origine songhay dans leur langue, la tasawaq, langue des contes présentés ici. Carrefour commercial, la région voit passer beaucoup de voyageurs. La littérature orale tasawaq est riche et variée, inspirée par le monde berbère mais aussi par l’Afrique noire, car les Isawaghen sont en rapport étroit tant avec leurs voisins touaregs et hausa qu’avec les voyageurs ou marchands venus d’horizons divers, qui font escale à In Gall.
99Ce livre illustre combien la littérature orale, entendue et analysée dans le cadre de la performance auprès des conteurs peut être une ouverture non seulement sur une réalité sociale – réalité sociale dans laquelle elle fait sens et qu’elle met en scène en toile de fond des récits – mais aussi sur tout un monde imaginaire, propre à une vision du monde particulière.
100Avant de nous faire entendre les trente-six contes choisis, G. Calame-Griaule nous présente en quelques pages les Isawaghen puis, plus longuement, la littérature orale tasawaq selon des thèmes significatifs. Ainsi est-il souvent question d’amour dans ces contes du Sahel, comme dans la poésie si valorisée dans ce contexte, dénotant une forte influence méditerranéenne et orientale. En ce sens, les contes choisis peuvent être tendres, et on peut y lire la douceur d’une société où l’on encense la beauté physique et où l’on ne craint pas de mettre en scène la passion individuelle. Mais ils sont aussi cruels, car les méchants sévissent dans le monde des hommes comme dans le monde des animaux où l’on hésite encore moins à se montrer féroce, à l’exemple du machiavélique Chacal.
101Les contes eux-mêmes sont ensuite séparés en quatre parties correspondant aux corpus de quatre conteurs dont l’auteur nous dépeint la personnalité. Ce « classement » des contes par conteur fait tout l’intérêt du livre qui ne saurait se réduire à un simple recueil de contes : basé sur la rencontre d’un chercheur avec des conteurs d’exception, il est d’abord un hommage rendu aux personnes. Cette présentation personnalisée nous permet d’accéder plus authentiquement à la littérature orale, de mieux percevoir la part d’expression individuelle qu’il y a derrière cette littérature qualifiée de patrimoine collectif.
102Pour chacun des quatre conteurs – trois femmes d’âge mûr et un jeune forgeron d’origine touarègue – G. Calame-Griaule analyse le style narratif avant d’en venir au répertoire proprement dit. Chez les Isawaghen comme chez les Touaregs et autres Berbères, on apprend les contes auprès de vieux conteurs que l’on qualifie de professeurs, et les contes sont mémorisés à partir de gestes significatifs. À lire ce qu’elle écrit sur les prestations des quatre conteurs, on comprend que G. Calame-Griaule s’est avant tout intéressée à la gestuelle dans la performance (voir ses différentes publications à ce sujet). Au milieu de l’ouvrage, quelques photographies montrent les conteurs en action, et les clichés sélectionnés, ayant figé des gestes expressifs, sont mis en relation avec le texte du conte.
103Les contes du répertoire des vieilles femmes sont dans l’ensemble plutôt comiques et parfois même ironiques, surtout quand il s’agit de se moquer des puissants ou bien quand on aborde les problèmes relationnels entre hommes et femmes, ou entre femmes rivales. La plus prolixe des conteuses, Taheera, était tout particulièrement appréciée pour son double talent de chanteuse et de conteuse et pour l’étendue de son répertoire dont on ne trouvera ici qu’un maigre échantillon. Sa manière de conter, très expressive, participait à la qualité de la communication des sentiments, du suspense ou du comique relatés. Albadé, le forgeron, contait bien différemment des vieilles femmes. Plus concis, allant tout de suite à l’essentiel, il narrait des histoires courtes quoique riches en dialogues. Manifestant une grande assurance verbale comme tous les forgerons, il était aussi très expressif dans ses gestes. Il avait également beaucoup d’humour, même si les contes présentés ici sont singulièrement cruels, comme « Petite Calebasse ou la Petite Fille Terrible » où l’on voit une enfant mystérieusement précoce faire gratuitement le mal autour d’elle jusqu’à ce que, par vantardise, elle se dénonce elle-même au chef qui la chassera.
104Les contes que nous offre à entendre G. Calame-Griaule, dans une traduction imagée et rythmée qui nous placerait presque plus en situation d’écoute que de lecture, sont tous accompagnés d’un commentaire qui invite à relire le récit à la lumière des analyses proposées. Nombreuses sont les histoires mettant en scène le combat du petit rusé contre le pouvoir du plus fort. C’est le cas de la plupart des contes animaliers, qui ne sont pas toujours adressés aux enfants et peuvent parfois être assez subversifs. Dans ce contexte, c’est généralement Chacal qui joue le rôle du trickster, bien souvent cruel autant que rusé. Nommé Mohammed-Aggur, il aime à se déguiser en marabout et se fait passer pour un pieux musulman dénigrant sans vergogne les lois sociales.
105Beaucoup de contes, surtout ceux du répertoire des femmes, semblent viser plus spécialement les jeunes filles : il s’agit des contes initiatiques, qui peuvent être entendus comme une préparation au mariage, louant les vertus féminines comme la patience. On sait à quel point le conte est lié au processus initiatique, le thème de l’initiation pouvant fournir la principale clef d’interprétation de nombreux contes, quelle que soit leur origine. Si ces contes ont une évidente valeur pédagogique, on sait aussi qu’ils ne s’adressent pas qu’aux jeunes car tous sont concernés par les différents passages que la vie impose.
106Les contes rapportés ici nous conduisent enfin à l’éternelle question de la dialectique entre le singulier et l’universel. Prenons par exemple le beau conte de « Blanche-Neige au soleil », raconté par Taheera. Le problème soulevé dans le conte, à savoir celui de la rivalité mère-fille, est abordé à partir de traits propres à la culture des Isawaghen ou de leurs proches voisins touaregs. Si l’on peut supposer que le conte est emprunté au corpus européen, il a su s’adapter au contexte sahélien et intégrer des éléments culturels significatifs, tels la première coiffure officielle faite, chez les nomades, à la puberté de la jeune fille, moment que la méchante mère va choisir pour anéantir sa fille en enfonçant, au sommet de son crâne, un petit couteau de coiffeuse, ou encore le rôle de médiateur du forgeron qui introduit Blanche-Neige auprès du chef qui l’épousera. Un autre très beau conte d’une longueur exceptionnelle, narré lui aussi par Taheera mais sans doute d’origine touarègue, nous entraîne au cœur de la problématique singulier/universel. C’est un conte que G. Calame-Griaule a intitulé de manière significative « Mohammed Ag-Agar ou Œdipe au Sahel » : il s’agit effectivement d’un héros œdipien mais qui évitera l’inceste in extremis grâce à un miracle, les seins de sa mère se mettant à couler abondamment, empêchant l’union fautive.
107Les questions universelles qui se posent aux hommes à travers le temps et l’espace sont appréhendées selon les couleurs d’un contexte spécifique, celui d’une petite communauté sise au confluent du Monde arabe et de l’Afrique noire, où l’on aime à raconter des contes le soir et à rire des situations les plus dramatiques bien que la vie ordinaire s’apparente à une perpétuelle lutte contre la sécheresse. Les contes ont été recueillis il y a plus de vingt ans et, depuis, la région a subi une importante dégradation économique accentuée par le détournement de la route qui ne passe plus par In Gall. On peut cependant imaginer qu’y demeurent toujours quelques bons conteurs qui trouvent des oreilles attentives à leurs récits.
108Publié chez Gallimard, dans la collection « Le langage des contes » dirigée par Nicole Belmont, cet ouvrage invite ainsi un large public à écouter une littérature orale, riche et vivante, porte d’entrée vers une ancienne civilisation sahélienne à l’imaginaire nourri de rencontres et de rêves.
109Cécile Leguy
110Voilà une thèse qui sort de l’ordinaire, au moins par son sujet et par la personnalité de son auteur. Dans une belle introduction dans laquelle elle retrace, avec des mots simples mais qui font mouche, les émotions et les doutes qui sont à l’origine de sa vocation d’éleveur puis de zootechnicien critique, Jocelyne Porcher s’explique sur la nature et les fondements de son travail. Elle reconnaît que celui-ci « réunit […] un point de vue subjectif critique contre le traitement industriel des animaux d’élevage et un questionnement scientifique objectivé sur la relation entre hommes et animaux d’élevage » (p. 3). Les choses dérapent alors quand, convoquant pêle-mêle Proust, Husserl et Yourcenar à la rescousse – pourquoi eux plutôt que d’autres ? –, l’auteur entend expliquer que « l’activité scientifique est partie prenante des rapports sociaux » et que « le scientifique est donc nécessairement engagé » (p. 3).
111Précisant ensuite sa position, elle distingue les « protecteurs » des animaux de leurs « défenseurs », radicaux de la mouvance « Libération animale », qui prétendent s’exprimer au nom des « animaux non humains » ; quant à la notion, actuellement très en vogue, de « bien-être animal », elle lui préfère celle, moins floue, de « bien-être des animaux en élevage » (p. 6) – bien-être pour les animaux qui ne saurait, à ses yeux, exister indépendamment de celui des éleveurs.
112Dans une écriture qui ne brille pas par son aisance, J. Porcher annonce d’emblée ce qu’elle entend démontrer :
113Mais revenons-en à l’ouvrage de J. Porcher. Il est organisé en six chapitres. En partie historique, le premier décrit comment, de l’élevage traditionnel, ici exagérément idéalisé – la vie avec l’animal est décrite comme un « compagnonnage » –, on est passé à l’élevage productiviste, outrancièrement diabolisé – les « productions animales », « une industrie comme les autres » –, avec une coupable désignée, la zootechnie, qui est définie comme « science de l’exploitation des animaux au service des nations industrielles » (p. 27), et est accusée d’avoir consacré la conception de l’animal en tant que machine – les zootechniciens apprécieront ! Ces propos quelque peu excessifs sont heureusement entrecoupés par des exemples bien documentés – élevage porcin en Bretagne, bovin en Franche-Comté – mais dont la portée démonstrative tourne court.
114Le « bien-être animal » (BEA), qualifié de « fausse question », fait l’objet du chapitre II. J. Porcher voit deux limites principales au développement du modèle productiviste : un seuil critique économique, caractérisé par la surproduction, et un seuil critique éthique, marqué par les interrogations croissantes du public sur la consommation de viande et sur le BEA. À ce propos, elle regrette que l’affectivité et la communication soient les grandes absentes des recherches sur le BEA ; elle appelle donc de ses vœux une zootechnie qui serait, non plus la science de l’exploitation des animaux mais la « science de la relation aux animaux » (p. 50). Pour elle, en effet, la bonne « question de recherche » n’est pas : « la relation homme-animal a-t-elle des effets sur le bien-être animal ? » mais : « l’investissement affectif des éleveurs pour leurs animaux et la communication qui existe entre eux ont-ils des effets sur le bien-être des personnes et des animaux ? » (p. 67), ou encore : « l’implication affective des éleveurs pour leurs animaux et la communication entre éleveurs et animaux participent-elles du travail en élevage et du bien-être des animaux et des personnes ? » (p. 68). Pour y répondre, J. Porcher a mis en œuvre dans trois régions – le Grand-Ouest, la Franche-Comté et le Limousin – un « dispositif de recherche » qui va « de l’écoute intersubjective des éleveurs à la validation d’affirmations objectivées », à l’aide de trois questionnaires – « affectivité », « travail » et « animal » – dont les résultats fournissent la matière des chapitres III, IV et V.
115Intitulé « De l’amitié avant toute chose », le chapitre III met donc l’accent sur le rôle de l’affectivité et des émotions dans la relation aux animaux d’élevage. Après un tour d’horizon des travaux se rapportant au concept d’attachement, qui l’a conduite de J. Bowlby (1958), sur la relation mère-enfant, à M.F. Seabrook (1986), sur la relation éleveurs-animaux, J. Porcher conclut : « Un comportement amical avec les animaux a une influence favorable sur la productivité, sur la capacité reproductrice des animaux et sur leur comportement général en réduisant la peur de l’homme et donc le stress lors de situations potentiellement perturbantes. » (P. 98) Les réponses des éleveurs au questionnaire « affectivité », dont des extraits sont donnés pp. 107-150, opposent affectivité, jugée positivement, et pouvoir, jugé négativement. L’anthropomorphisme, pourtant rejeté par la « zootechnie productiviste », y est très présent : « les animaux, il faut s’en occuper comme des gens, c’est pareil » (p. 111), « les animaux me procurent plus de satisfactions que les humains » (p. 131), etc.
116Après avoir, de manière quelque peu désordonnée, pioché dans Marx pour tenter d’éclairer la notion de travail, objet du chapitre IV, J. Porcher constate, non sans perspicacité, que « l’animal […] n’a jamais acquis le statut de travailleur » (p. 157), à tort, ajoute-t-elle, car « le bœuf travaille, le chien travaille, ils en ont bien conscience et ils savent ce qu’ils font. Les éleveurs qui travaillent avec ces animaux en ont conscience aussi et en ont très souvent une représentation qui les apparente à des collègues, des partenaires de travail » (p. 158), d’où cette interrogation, pour le moins surprenante : l’animal « ne doit-il pas lui aussi être libéré de l’aliénation de la domesticité au même titre que les esclaves et les femmes ? » (p. 158) – parallèle ô combien flatteur pour ces derniers ! De fait, ce sentiment d’aliénation, de rejet de la concurrence effrénée – « mon métier me dégoûte » (p. 166), le désir de « vivre l’élevage tel qu’on l’a rêvé » (p. 186) – domine dans les réponses que les éleveurs, « bios » et « alternatifs » surtout, apportent au questionnaire « travail » (pp. 166-193).
117Poursuivant, dans le chapitre V, le parallèle entre humains et animaux, et prenant acte que, décidément, l’animal d’élevage n’intéresse pas les éthologues, J. Porcher se tourne, pour combler les lacunes de ces derniers, vers la psychologie phénoménologique et vers l’École de Palo Alto qui définissent, selon elle, la communication homme-animal comme « un échange intentionnel on non de significations entre individus, le fait de mettre ou d’avoir quelque chose en commun, ce quelque chose amenant à une modification du comportement d’un ou des acteurs de la communication » (p. 210). Elle livre ensuite le résultat de ses observations dans un échantillon de 7 élevages types :
118Au chapitre VI, J. Porcher tente une sorte de synthèse en recentrant son propos autour de trois définitions, élégamment amenées sur un mode interrogatif :
119Une fois refermé le livre de J. Porcher, il reste au lecteur à faire le tri des sentiments contradictoires qui l’ont assailli au fil des pages. Si Éleveurs et animaux, réinventer le lien est en même temps tellement attachant et aussi peu convaincant, naïf et maladroit parfois jusqu’au ridicule, c’est sans doute parce que, sous des apparences de scientificité et de « juste milieu », il s’agit avant tout d’un projet éthique et d’un ouvrage militant.
120Par rapport aux autres « protecteurs » des animaux, la force de J. Porcher réside dans sa pratique professionnelle – éleveuse devenue zootechnicienne, elle sait de quoi elle parle – et dans le lien qu’elle établit entre souffrance des animaux d’élevage et souffrance des éleveurs. Il n’empêche que son travail est entaché de nombreux défauts.
121On n’insistera pas sur le style pâteux et ampoulé, qui rend le livre en grande partie incompréhensible et, en tout cas, profondément ennuyeux à lire ; on n’insistera pas non plus sur les fautes de français caractérisées comme ces funestes « c’est quoi […] ?», au demeurant peut-être intentionnelles, pour faire plus accessible – ce qui aggraverait encore leur cas.
122Il faut s’attarder, en revanche, sur les bases documentaires de l’ouvrage. Des questionnaires et des enquêtes de terrain, il n’y a pas grand-chose à dire sinon que l’on n’en sait quasiment rien ! Quant à la bibliographie, riche de quelque 300 titres, elle se révèle lacunaire dans plusieurs domaines : par exemple, J. Porcher accorde une large place à la sémiologie mais elle en ignore les principaux travaux de référence (Ferdinand de Saussure, Éric Buyssens, Roland Barthes, Jeanne Martinet, Luis Prieto, Georges Mounin, etc.) et les applications à l’élevage (Yves Delaporte). À l’inverse, certains des travaux référencés dans la bibliographie n’ont visiblement pas été lus ou pas été compris ; toujours est-il qu’ils ne sont pas utilisés autant qu’ils auraient dû l’être. D’autres sont effectivement sollicités mais déformés ou détournés de leur sens originel. Ainsi, J. Porcher n’hésite pas à plaquer sur les animaux ce qu’écrivent Marx de l’homme agissant sur la nature – on aura décidément tout fait à ce pauvre Marx ! –, Mauss du don et du contre-don, François Sigaut de l’aliénation (« Folie, réel et technologie », Techniques et Culture 15, 1990 : 167-179).
123Non contente d’appliquer aux animaux des schémas forgés dans et pour l’étude des humains, J. Porcher se livre aussi à un panégyrique à peine déguisé de l’anthropomorphisme. Les revendications de BEA, notion dont elle dénonce par ailleurs le flou, ne lui apparaissent nullement triviales. Le statut de l’animal ayant changé, la question ne serait donc plus : « quelle taille de cage est optimum ? (sic) » mais : « nous ne voulons plus voir les animaux en cage, comment faire autrement ? », parce que, ajoute-t-elle, « la “cage”, et nous le savons bien pour nous-mêmes, est incompatible avec la liberté et le bonheur. L’animal, comme prochain, ne peut plus être mis en cage » (p. 67). Autre morceau de bravoure : « Les processus de domestication ont amené hommes et animaux à vivre ensemble, à communiquer, à opérer peut-être un accord tacite : l’homme nourrissant, abritant, protégeant l’animal d’élevage des prédateurs en échange de ce que l’animal avait à offrir, laine, lait […] et en dernier lieu sa vie, dans le cadre des rapports de respect, voire d’affection, rapports qui fondent la légitimité de l’activité d’élevage. » (P. 97) Voilà un bel exemple de lecture idéaliste de l’histoire des techniques – idéaliste et un tantinet cynique !
124Cette idée (empruntée à Catherine et Raphaël Larrère) d’un « contrat domestique » passé entre les humains et les animaux nous vaut aussi cet édifiant parallèle, déjà signalé : l’animal « ne doit-il pas lui aussi être libéré de l’aliénation de la domesticité au même titre que les esclaves et les femmes ? » (p. 158), ou encore cette étonnante auto-animalisation de l’auteur : « Nos relations aux animaux d’élevage […] peuvent aujourd’hui être repensées […] sur la base de l’amitié et de la liberté plutôt que sur le pouvoir et l’argent. Aux avant-postes de ce combat d’arrière-garde pour un monde humain, et s’il peut encore exister un avenir pour l’élevage, l’animal en moi persiste et signe. » (P. 286)
125À brouiller ainsi les cartes, à entretenir à l’envi la confusion homme-animaux, J. Porcher se fait l’apôtre d’un nouvel obscurantisme. Les distances qu’elle affiche avec les « défenseurs » radicaux des animaux sont de pure forme. Plus grave encore, pour une zootechnicienne : les perspectives dessinées ici apparaissent, à force d’idéalisme, dénuées de toute portée pratique.
126C’est donc, après un préjugé de départ plutôt favorable, la déception et l’agacement qui l’emportent, accentués par le battage qui a accompagné la publication de cette thèse et son couronnement par le prix « Le Monde de la recherche universitaire ». Par un curieux hasard, c’est à une thèse de sociologie sur l’Iran, plutôt médiocre (Mahnaz Shirali, La jeunesse iranienne : une génération en crise), qu’avait été attribué ce même prix en 2001. En tant que spécialiste des deux domaines concernés, le signataire de ces lignes a de bonnes raisons de penser que, dans un cas comme dans l’autre, le jury du Monde a malheureusement confondu rigueur et air du temps, éclairage scientifique et feux de l’actualité.
127Jean-Pierre Digard