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Revue des livres
1Le nom de René Cassin, Prix Nobel de la paix en 1968, est bien connu mais son histoire l'est beaucoup moins. Nombreux sont les amphis universitaires, les lycées et monuments publics, en France ou hors de nos frontières, qui portent son nom. Son combat en faveur des droits des individus et des groupes en face de l'« État Léviathan » est surtout reconnu aujourd'hui, même s'il n'a guère été appuyé par le Quai d'Orsay au fil des ans. Bien que sa dépouille ait été transférée au Panthéon, son œuvre de juriste, les responsabilités assumées au long du dernier siècle sont souvent restées dans l'ombre.
2Pour combler ces lacunes, deux historiens, l'un professeur à la Sorbonne, l'autre à l'Université de Yale, se sont associés et ont dépouillé une documentation impressionnante sur les soixante années d'action publique au niveau national et international pour mieux cerner la figure et les actes de René Cassin (1887-1976), serviteur de la res publica.
3Combattant de la Première Guerre mondiale, grièvement blessé dès les premiers mois, il restera toute sa vie un mutilé. Pour faire valoir ses droits avec d'autres devant la nation, il devient un président efficace et constamment renouvelé de l'UFM, Union Fédérale des Mutilés. À partir de cette base, il fondera une association internationale, une ONG avant la lettre, pour que la parole et les pressions de ces victimes de guerre fassent reculer les sentiments bellicistes en tous lieux du monde. C'est aussi par ce biais que ce professeur de droit, familier du monde universitaire, pénétrera sur la scène internationale où il tissera un grand réseau de relations. Il est nommé délégué de la France à la Société Des Nations de 1924 à 1938. Après 1945, Eleanor Roosevelt, veuve du président américain, lui apportera un appui précieux lorsqu'il deviendra la cheville ouvrière de l'élaboration de la Déclaration universelle des droits de l'homme qui verra le jour en 1948 et qui assoira sa notoriété croissante. Durant cette période rédactionnelle, cet internationaliste reconnu aura des conversations fructueuses avec Angelo Roncalli, nonce à Paris avant qu'il ne devienne pape sous le nom de Jean XXIII.
4L'invasion par Hitler de la France le conduit à prendre des risques. Il devine par avance la façon dont les juifs seront traités dans une France occupée, interrompt sa carrière universitaire et rejoint le Général de Gaulle à Londres dès juin 1940. Déchu de ses droits par Vichy, il garde pour lui son amertume lorsqu'il est en butte à de fortes méfiances de la part de ralliés à de Gaulle volontiers antisémites et critiques acerbes de la Troisième république dont il est un produit incontestable. Mais de Gaulle ne rentre pas dans ce jeu et lui confie des responsabilités juridiques de haut niveau où il excelle. Dans un pays enfin libéré, il préside le Conseil d'État de 1945 à 1960 et participe à la fondation et au développement laborieux de l'École Nationale d'Administration.
5Sa loyauté à l'égard de de Gaulle est mise à l'épreuve lors du retour au pouvoir de ce dernier et de ses prises de position sévères à l'égard des juifs et d'Israël. René Cassin patronne à cette époque la naissance et la croissance d'écoles juives dans l'Afrique du Nord, au Maroc avec son grand ami André Chouraki, mais aussi en Israël. Comme le soulignent avec justesse les auteurs : « On saisit mieux la personnalité de René Cassin en voyant en lui un universaliste juif laïc, un homme dont la judéité n'est pas initialement au cœur de son identité juive. Ce sont les racistes et les tueurs qui lui ont révélé son identité juive. »
Henri Madelin s.j.
6Trois livres fort différents sur les catholiques du Japon. Dans Présences occidentales au Japon, spécialiste de l'histoire du livre au Japon, Ch. Marquet (INALCO) réunit des études devenues introuvables sur le « siècle chrétien » (1549-1639) et la réouverture du pays au xixe siècle. En dépit des travaux plus récents, ces conférences données à la Maison franco-japonaise de Tokyo entre 1938 et 1941 par le jésuite H. Bernard-Maître (1889-1975) et le marianiste P. Humbertclaude (1899-1984) apportent « un éclairage singulier sur les débuts de la « conquête spirituelle » du Japon – et plus largement sur les relations de ce pays avec la civilisation occidentale ». Trois volets thématiques : « Le siècle chrétien » ; « Les éditions jésuites au Japon » ; « Présence française avant la réouverture du xixe siècle », précédés d'une présentation des deux missionnaires orientalistes. En tout, quatre cent pages d'une érudition impressionnante et richement annotée. On remarquera, par exemple, qu'en dépit de la fermeture du Japon, les publications des missionnaires témoignent d'infiltrations occidentales « sous le couvert de la civilisation chinoise », et ceci « par l'intermédiaire des traductions chinoises des jésuites », notamment dans les domaines scientifiques ou esthétiques. Le dernier volet est consacré à la compréhension mutuelle entre Japon et France, à l'époque de la Renaissance, puis pendant la période de fermeture du pays ; s'y ajoute une étude sur « les Français au Japon au xviie siècle » et une remarquable bibliographie sur « La France au Japon avant 1854 ». Pas d'index, mais seize planches d'illustrations en couleur.
7Tant d'érudition risque de dérouter le lecteur débutant et ce dernier aura tout avantage à commencer avec Histoire du catholicisme au Japon, 1543-1945 de Pierre Dunoyer. Ce livre comble une lacune et il convient que l'auteur soit un membre de la Société des Mission Étrangères de Paris, qui « fut chargée de continuer la mission au Japon moderne, révéla au monde l'existence des chrétiens cachés et prépara les bases de l'Église catholique du Japon telle que nous la connaissons aujourd'hui ». Ce livre nous présente l'histoire dramatique inaugurée par François-Xavier, il y a quatre-cents ans. L'auteur s'appuie sur des travaux récents d'historiens japonais, mais il a su écarter tout ce qui pourrait désorienter le lecteur non averti. En le suivant « dans ses implications politiques, économiques et culturelles », P. Dunoyer donne « une vue d'ensemble de l'arrière-plan historique du christianisme tel qu'il est implanté dans l'univers japonais d'aujourd'hui », avec un million de chrétiens. Ce fut d'abord le succès étonnant du « siècle chrétien », dans sa diversité de lieux et d'acteurs : les supérieurs jésuites C. de Torres, F. Cabral et A. Valignano et tous ces daimyos appâtés, certes, par le commerce avec les Portugais, mais dont certains deviendront d'authentiques croyants. Puis en 1588, Hideyoshi décrète l'expulsion des missionnaires et à partir de 1633, le pays se ferme aux étrangers dans un isolationnisme radical qui durera deux cents ans. Se succède alors une traque impitoyable des chrétiens, avec sa suite de martyrs, de vrais ou faux apostats, et ces « chrétiens cachés » qui réapparaissent en 1865. Mais, la politique de l'ère Meiji (1868) reste anti-chrétienne, et ensuite ce fut face à un shintoïsme-religion d'État et la montée du fascisme que jusqu'en 1945 les catholiques durent se frayer une place dans la société. Aujourd'hui encore, la liberté religieuse garantie par la Constitution « n'est pas toujours respectée » et les catholiques restent une minorité très marginalisée.
8Célèbre auteur du Requiem pour Nagasaki (1994), le missionnaire australien Paul Glynn a aussi publié The Smile of a Ragpicker, un récit de la vie de Satoko Kitahara (1929-1958), jeune aristocrate qui se fit chiffonnière avec les chiffonniers. Atteinte de tuberculose, elle meurt dans la Cité des Fourmis à l'âge de 29 ans, devenue une des femmes célèbres de son pays. Le récit nous fait d'abord entrer dans la vie d'une famille à Tokyo sous les bombes à napalm. Puis, c'est la défaite et l'humiliation d'avoir été joué par les militaristes. Comment alors se relever et faire face ? Quel sens donner à sa vie ? Kithara décide pour des études de pharmacie. Découvrant une école catholique, un franciscain polonais malodorant et compagnon de Maximilien Kolbe, ainsi qu'une statue de Notre-Dame de Lourdes, elle demande le baptême. Puis, c'est la découverte des orphelins abandonnés et, par eux, le village des chiffonniers et autres indésirables qui recyclent les produits des poubelles sous la conduite d'un avocat agnostique. Ni altruisme facile, ni efficacité ; il s'agit de la dignité du pauvre et de sa libre responsabilité. De passages de son Journal émerge le cheminement spirituel de Kithara ; si le bouddhisme et les liturgies shintoïstes lui ont fourni le terrain favorable pour accueillir l'Évangile, encore fallait-il se faire accepter comme l'une des leurs par les habitants de la Cité des Fourmis. Paul Glynn qui a beaucoup œuvré à la réconciliation entre Japon et Australie livre un témoignage d'une grande humanité et, en 2011 après Sendai et Fukuyama, cette publication vient bien à son heure.
Michel Masson s.j.