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Phobie : une voie de sortie possible de la toxicomanie
Catherine Denis-Teynier
1Le refoulement est la première défense contre l’angoisse de castration, Freud le souligne. L’affect, ainsi libéré de la représentation, va, par déplacement, investir une autre représentation et donner lieu à la constitution d’un objet phobique. La phobie serait donc première, ce qui lui confère ce statut de plaque tournante mis en évidence par Lacan à la jonction des différentes structures névrotiques, psychotiques et perverses. Le névrosé pare ainsi à son angoisse par le symptôme. Mais il arrive que le symptôme ne suffise pas, face aux manifestations de la jouissance, risquant de submerger le sujet dans une angoisse insoutenable. C’est à cet endroit que la toxicomanie vient renforcer, de façon très particulière et radicale, au moyen de la chimie, le dispositif défensif d’un sujet qui fait le choix de s’y engager. Le toxicomane adopte un montage qui justement ne fait pas symptôme et vise même à se substituer à toute expression symptomatique. Alors que le symptôme névrotique s’organise à partir du refoulement à travers le montage du fantasme et vient dire, par devers le sujet, quelque chose de son économie libidinale, de son lien érotique à ses objets, de son rapport au désir et à la Loi, l’aménagement toxicomaniaque quant à lui, s’oppose à un tel procès. Il vient suppléer au refoulement et aux autres mécanismes de défense par la suppression toxique. Suppression toxique de la douleur, mais également suppression toxique des représentations et plus largement de toute activité de penser. Plutôt que de porter sa question et son énigme, ce montage vise à mettre en suspens le sujet en le plaçant dans un dispositif qui l’annule
2Freud parle ainsi de la drogue et sa fonction, en affirmant que « les plus intéressantes méthodes de protection contre la souffrance sont encore celles qui visent à influencer notre propre organisme. En fin de compte toute souffrance n’est que sensation, n’existe qu’autant que nous l’éprouvons ; et nous ne l’éprouvons qu’en vertu de certaines dispositions de notre corps
3Telle va être l’opération réalisée par le toxicomane, déléguer au corps le traitement de la souffrance. La souffrance ne sera plus prise en charge psychiquement. Elle sera en quelque sorte transformée en douleur du corps, qui sera engagé dans des crises répétitives où alterneront d’une part état de manque et douleur extrême et d’autre part soulagement du manque et complétude. Comme dans les cas de lésion corporelle où, à propos de la rage de dent du poète, « son âme se resserre au trou de la molaire
4Que nous montre sur ce point la clinique ?
5Un homme de trente-cinq ans vient consulter au centre de soins pour une toxicomanie ancienne « parce qu’il n’en peut plus » et voudrait que quelque chose change pour lui dans sa relation aux produits avec lesquels il entretient, comme tout patient toxicomane, une relation de nécessité : « J’en ai besoin, ne serait-ce que pour me sentir normal », « Je ne sens plus d’effet, si ce n’est quand je n’en ai plus. »
6Au moment où il commence à consulter, il « ne fume plus qu’une quinzaine de joints par jour », « je maîtrise », dit-il, « car cela pourrait être beaucoup plus » et consomme de l’alcool de façon conséquente. Jusque-là, il a tout essayé et consommé sans modération toutes sortes de produits. Mais pour lui la quintessence est atteinte grâce aux opiacés : « Je pourrais rester là, allongé sur mon lit à attendre la mort », « cela me fait peur ». Telle est cette jouissance immédiate procurée par l’intoxication. Faire le mort, être plongé dans l’expérience purement sensorielle où plus rien n’existe, en dehors de l’expérience même. Plus aucune représentation, plus aucune tension conflictuelle ne vient agiter le sujet, il est tout entier pris dans cette expérience narcissique.
7Un des paradoxes du toxique est qu’à la fois, il en appelle à la jouissance immédiate et muette et, en tant que tel, participe à la disparition du sujet et à la fois, parce qu’il est « indispensable pour se sentir normal », est un soutien nécessaire pour le sujet. Dans un double mouvement, le toxique participe d’une annulation du sujet du désir, tout en réalisant un étayage du Moi lui permettant de rester vivant.
8D’emblée, cet homme articule ses premières prises de produits qui ont commencé à l’âge de onze ans avec de la colle à rustine, à la suite d’un événement qui constitue un véritable souvenir-écran. Lors d’un séjour en classe de neige, il s’est trouvé en proie à une tentative d’attouchements de la part d’un enseignant. Ce qui sera ensuite repris de cet événement est l’effroi dans lequel l’a plongé le regard de l’adulte sur son corps nu, exposé dans la douche, sans possibilité d’échappement. De retour au domicile, submergé par la honte, la culpabilité et l’angoisse il fait part de cette expérience traumatique à ses parents qui ne le croient pas. Non seulement ils n’entendent pas cet appel, mais ils continuent à entretenir des relations avec cet enseignant, le recevant au domicile et exposant de façon régulière leur fils à la présence et au regard de cet homme.
9Le regard, c’est bien autour de quoi va se tisser, tel un fil rouge, la problématique de cet homme. Dès l’adolescence, il est fasciné par les corps souffrants et torturés. Sa chambre est alors tapissée d’affiches d’Amnesty International. À cette même époque, âgé de quinze ans, il consomme déjà régulièrement cannabis et alcool. Il précise d’ailleurs que depuis cet âge, il ne s’est plus jamais endormi « à jeun », cherchant par là à contrôler toute manifestation ou représentation inconsciente qui pourraient venir l’assaillir ou le submerger. De cela, ses parents ne voient rien, dit-il, et ne disent rien.
10C’est vers l’image qu’il se tourne, il devient photographe. Durant les dix années qui vont suivre, la toxicomanie va se lier de façon toute particulière à son activité de photographe et à la pulsion scopique. Il se rend sur le terrain des guerres et de la souffrance. Son intérêt principal se porte sur les enfants vivant sur des montagnes d’ordures dans les pays du tiers-monde. Il veut saisir l’horreur du monde pour pouvoir en témoigner. Mais de témoignage, point. Il est l’œil, il est le témoin captif de cette douleur. Ce réel ne peut être repris en charge par aucune activité symbolique. Il reste captif de l’image, fasciné. Il fixe sur le papier le reflet de ces réalités. Mais dans le même temps, pour supporter cette confrontation, il se fixe lui-même. C’est-à-dire qu’il ne peut soutenir cet appel que protégé par les produits qui bordent l’expérience. Ses voyages s’accompagnent toujours de fortes consommations, moments où il consomme le plus. Ces voyages ne sont pas pour lui l’occasion de vérifier ses rêves, comme le dit le poète, mais de vérifier ses cauchemars.
11Ce fragment clinique manifeste combien la jouissance du corps procurée par les toxiques s’articule à une autre forme de jouissance, ici cette jouissance scopique que provoque l’horreur. Son regard est porteur d’une jouissance mortifère. Cette jouissance se produit dans la confrontation à ce réel des corps meurtris qui n’est repris, jusque là, par aucune activité symbolique. Pour Sylvie le Poulichet, le montage de la toxicomanie vient tenter d’accommoder une forme d’ouverture à la jouissance : « Quand une forme d’appel à la jouissance a fait partiellement obstacle à la symbolisation de la demande et du désir, il subsiste une part d’ouverture à la jouissance de l’Autre… Ici se précipite une forme d’identification avec l’objet partiel : “se faire” sein ou se faire excrément (ici se faire regard ou œil) plutôt que d’être tout entier précipité dans la jouissance de l’Autre
12Le montage toxicomaniaque et la jouissance du corps qu’il réalise permettent de faire coupure avec cet appel à la jouissance de l’Autre. L’effacement toxique participe à l’évanouissement du sujet, mais représente aussi un rempart pour ne pas disparaître totalement dans cette jouissance. « Il s’agit d’une forme de disparition qui représente un rempart contre une autre disparition, une jouissance circonscrite qui protège d’une jouissance plus radicale
13Dans l’addiction, une castration réelle viendrait suppléer la castration symbolique, selon Patrick Petit
14Ce patient s’engage peu à peu dans le dispositif de soins qui, dans sa globalité, est très investi. Le travail psychothérapique avec des patients toxicomanes, quelles que soient la singularité de leur problématique et l’organisation structurale qu’elle recouvre, n’est souvent possible que pris dans un cadre de soins plus global où la diversité des interventions (médicales, éducatives, infirmières…) permet de soutenir le Moi du sujet, voire même de renforcer ses défenses. C’est souvent une condition nécessaire pour engager un travail psychothérapique où le sujet pourra se risquer à un vacillement narcissique, à partir duquel pourra s’élaborer notamment son rapport à la jouissance.
15Parallèlement au suivi médical, il rencontre une psychologue-psychanalyste de l’institution. Les entretiens ne sont pas directement motivés par une demande d’ordre psycho-thérapique. De demande, il n’y en a pas encore, mais elle va peu à peu s’élaborer autour de son désir de ne plus disparaître et d’être présent pour son enfant. C’est en effet la naissance de sa fille, âgée de quelques mois lors de ses premières venues, qui motive sa démarche de soins. Il voudrait être présent comme père pour elle. La naissance de sa fille l’a amené à renoncer à ses voyages et à la recherche d’expériences paroxystiques et à risque. Être un père, telle est l’ouverture qui se propose par rapport au montage élaboré jusque là. Être un père, c’est la possibilité de ne plus être simplement un fils. C’est autour de ce passage que la demande peut surgir pour lui.
16Il s’engage peu à peu dans la parole. Du sujet peut se produire à partir de cette parole adressée. Et c’est là que l’angoisse phobique apparaît. L’angoisse, il connaît. Cette angoisse du vide, insoutenable, qu’il comble avec les produits. Mais là, il s’agit d’autre chose. Alors que jusqu’à présent, il n’a jamais donné à voir ses photos et a toujours décliné toute proposition de les montrer, voilà qu’il accepte de donner suite, en son nom, à une proposition d’exposition dans une ville de province. À la gare où il doit prendre le train pour se rendre dans ce lieu, l’angoisse le saisit. Il vacille, il a peur de tomber… Les regards inconnus l’effraient, il s’y perd. C’est de haute lutte avec lui-même qu’il arrive à prendre le train. L’angoisse sera présente et mobilisée sous cette forme particulière, dans cette gare, à chaque trajet qui le mène à ce lieu d’exposition, sans qu’il s’y soustraie et ce, certainement grâce au travail psychothérapique dans lequel il est engagé. Un des premiers bénéfices de ce travail est de permettre l’émergence du symptôme.
17L’émergence de l’angoisse phobique, qui prend ici la forme d’une agoraphobie, marque l’amorce d’un changement dans sa position subjective. Elle signe l’entrée possible dans un rapport au désir à travers l’angoisse. La phobie pour Lacan « est le maintien du rapport au désir dans l’angoisse », à quoi il ajoute : « Dans l’objet phobique, il s’agit bien du phallus, mais c’est un phallus qui prend la valeur de tous les signifiants, celle du père à l’occasion
18Nous avons souligné que le montage toxicomaniaque venait suppléer à la castration symbolique, en assurant son contournement et en rendant possible l’accès à la jouissance du corps. La phobie, quant à elle, supplée au signifiant Nom du Père dans une articulation directe avec la question de la castration et de la jouissance phallique. L’émergence de la phobie permettrait de « construire ce passage symbolique que constitue la castration
19C’est à partir de la question de la mort et de l’image que vont venir se dessiner les contours du fantasme dans le travail de cet analysant. Du choix de la photo, il dit tout d’abord : « C’est une façon de faire revivre les morts. » Un choix de la réversibilité devant l’inéluctable ? Une façon de déjouer la castration ? Peut-être. Également un dire qui vient interroger non seulement sa place dans le manque de l’Autre, mais aussi la place que lui donne l’Autre dans son propre manque, les figures parentales telles qu’elles le déterminent : lui, fils unique, portant le prénom et le nom d’un grand-père mort accidentellement. Lui qui porte le nom et le prénom de cet oncle mort à la guerre, et dont il découvre l’existence en lisant son propre nom sur la pierre tombale. Et ce père, dont il se dit si proche, de cette proximité qui ne souffre aucune parole. Qui n’a pu, comme lui-même en a fait le choix à la naissance de sa fille, être présent auprès de son fils. Ce père, qui depuis le plus jeune âge de son fils, a été amené par ses responsabilités professionnelles à voyager seul, souvent, longtemps et loin… dans les pays du tiers-monde, dans ces mêmes pays où lui-même ira à la rencontre de « la misère et de la douleur du monde ». Dans ces lieux où l’expérience symbolique défaillante ne pourra formaliser l’expérience imaginaire et où le procédé toxique viendra suppléer cette défaillance.
20De son enfance, il livre peu de choses, si ce n’est des difficultés scolaires importantes : il n’arrivait ni à apprendre à lire ni à écrire, il « n’imprimait rien », dit-il. Ces difficultés d’apprentissage ont souvent partie liée avec des manifestations phobiques et témoignent d’une fusion maternelle par rapport à laquelle l’enfant ne trouve pas d’appui symbolique suffisant pour se dégager. Il revient alors à la phobie de faire partition, témoignant de la défaillance de la fonction paternelle. La scène de séduction par le professeur qui aurait pu tenir lieu de tiers symbolique, inscrite dans l’économie familiale sans faire l’objet d’un interdit, a vraisemblablement mis en échec la solution phobique. Ce qui s’est constitué comme un intolérable n’a pu être pris en charge dans aucune réalité symbolique.
21La menace provoquée par la soumission passive face à l’événement et l’effroi ressenti, ont mis à mal l’organisation défensive qui ne pouvait parer suffisamment à l’angoisse et aux manifestations de la jouissance. C’est à cet endroit que le recours à l’anesthésie et à l’effacement toxique prend tout son sens ; les premiers usages de produits remontent à cette période, avec la colle à rustine, et font suite à la scène traumatique.
22Lacan donnait une définition de la toxicomanie à partir de son commentaire du petit Hans : « C’est tout de même curieux qu’on n’en ait pas tiré un peu la morale, du petit Hans de Freud. L’angoisse s’est très précisément localisée en un point de l’évolution de cette vermine humaine, c’est le moment où un petit bonhomme ou une future bonne femme s’aperçoit de quoi ? S’aperçoit qu’il est marié avec sa queue… Tout ce qui permet d’échapper à ce mariage est évidemment le bienvenu, d’où le succès de la drogue par exemple; il n’y a aucune autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit-pipi
23Si la drogue est le moyen d’une coupure avec l’embarras causé par le mariage avec une jouissance étrangère, source d’angoisse, la phobie a pour fonction de donner consistance à l’embarras lié au mariage avec le petit-pipi, à défaut de l’investiture de ce mariage par le phallique pour dialectiser la jouissance qui s’y manifeste. C’est donc à ce même point d’embarras et d’angoisse que la solution phobique se construit ou que l’issue dans la drogue se trouve être la bienvenue. Les manifestations phobiques, en tant qu’elles permettent de reconsidérer le mariage avec le petit-pipi, peuvent constituer une voie de sortie de la toxicomanie. L’émergence de l’angoisse phobique marque un changement dans la position subjective de cet analysant. Elle signe l’entrée dans un rapport possible au désir, à travers l’angoisse, et interroge la question du fantasme. Cette reconsidération du rapport avec l’ordre symbolique peut permettre à un sujet désirant d’advenir.
24Le travail de la cure n’est possible qu’à la condition du symptôme. Lacan énonçait encore
25Cette dimension, seule la psychanalyse la porte, de permettre l’émergence de symptômes là ou la souffrance n’a pas de mots pour se dire et où l’angoisse trouve d’autres modes de résolution, comme dans l’addiction, ou dans ces pathologies dites de l’agir rencontrées dans la clinique, qu’il s’agisse d’ailleurs d’adultes, d’adolescents ou même d’enfants.
Catherine Denis-Teynier
[ 1] Intervention préparée en collaboration avec Françoise Maréchal et présentée aux Journées d’étude d’Espace analytique sur « L’efficacité de la psychanalyse », le 19 novembre 2006.
[ 2] Ce concept de suppression toxique s’entend en référence aux travaux de Sylvie Le Poulichet, dans Toxicomanie et psychanalyse, les narcoses du désir, Paris, PUF, coll. « Voix nouvelles en psychanalyse », 1987.
[ 3] S. Freud, Malaise dans la civilisation (1929), Paris, PUF, 1971, p. 22.
[ 4] S. Freud, « Pour introduire le narcissisme » (1914), dans La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 89.
[ 5] S. Freud, Malaise dans la civilisation, op. cit., p. 25.
[ 6] S. Le Poulichet, Toxicomanie et psychanalyse, les narcoses du désir, op. cit., p. 108 à 112.
[ 7] Ibid., p. 116.
[ 8] P. Petit, « Le toxicomane entre plaisir et jouissance », dans La psychanalyse de l’enfant (revue de l’Association freudienne – Adolescence) tome 2,6.
[ 9] J. Lacan, Séance de clôture des Journées d’étude des cartels de l’École freudienne, 1975.
[ 10] J. Lacan, Le transfert, Séminaire livre VIII (1960-1961), Paris, Le Seuil, 1991, p. 425.
[ 11] S. Wiener, « Grandeur et misère de la phobie », dans La clinique lacanienne, n° 9, La phobie, Toulouse, érès, 2005, p. 20.
[ 12] En 1975, lors de la séance de clôture des Journées d’étude des cartels de l’École freudienne.
[ 13] Lors de cette même séance de clôture des Journées des cartels de l’École freudienne.