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Enseigner le travail de terrain et l’observation : témoignage sur une expérience (1970-1985)
Jean-Michel Chapoulie
A enseigné la sociologie à l’université de Paris VIII de 1970 à 1985 et enseigne actuellement à l’université de Paris I. Ses principales recherches ont porté sur l’enseignement secondaire (Les Professeurs de l’enseignement secondaire, Éd. de la MSH 1987), le développement des scolarisations prolongées en France (avec Jean-Pierre Briand, Les Collèges du peuple, INRP/CNRS 1992) et sur l’histoire de la sociologie américaine (La Tradition sociologique de Chicago, à paraître en 2001 aux Éditions du Seuil). Il a dirigé l’édition en français d’essais choisis d’Everett C. Hughes (Le Regard sociologique, Éd. de l’EHESS 1996).
1Le développement des recherches de terrain aux États-Unis – et notamment des recherches qui reposent sur une observation systématique et sur la construction explicite de catégories d’observation – s’est appuyé depuis les années soixante sur des enseignements assurés à des époques variées et dans plusieurs universités (Chicago, Berkeley, Brandeis, San Diego, Northwestern, etc.), notamment par quelques-uns des auteurs des monographies célèbres relevant de cette spécialité. Une filiation entre ces enseignements et celui qu’avait assuré Everett C. Hughes, après Robert E. Park et Ernest W. Burgess, dans les années quarante et cinquante à l’université de Chicago est fréquente, mais il existe aussi des exemples indépendants, comme l’enseignement dispensé par James Spradley à Macalaster College pendant plusieurs années
2Le département de sociologie de Vincennes avait été fondé à l’ouverture du centre universitaire, à la rentrée 1968, et regroupait déjà en 1970 une trentaine d’enseignants de différents statuts, mais plus aucun professeur titulaire. Pour une partie des enseignants nouvellement recrutés, à peu près tous d’une trentaine d’années, le rattachement à la sociologie passait par la politique – généralement une forme ou une autre de référence au marxisme. Certains parmi les membres du département se considéraient ou étaient considérés comme des anthropologues, des disciples de Louis Althusser ou de Michel Foucault (des caractéristiques pas nécessairement exclusives les unes des autres) ; un petit nombre, dont j’étais, se référaient à la sociologie d’enquête à la manière de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron – l’un des fondateurs de ce département et celui qui m’avait fait élire. Certains enseignants cumulaient plusieurs des étiquettes précédentes et la distinction principale séparait ceux qui, comme moi, prétendaient seulement apprendre aux étudiants la sociologie, des « politiques » – généralement d’anciens leaders de groupes étudiants pour lesquels la sociologie n’était que le label sous lequel ils avaient obtenu un poste d’enseignement ; ceux-ci prétendaient former des militants et ne connaissaient que « l’enquête militante ».
3J’étais venu à la recherche en sociologie après des études de mathématiques, discipline que j’avais enseignée à partir de 1963 à la faculté des sciences de Rouen, puis à la faculté des lettres de Nanterre. J.-P. Briand, après des études de philosophie, avait enseigné trois ans la sociologie à Alger où il avait assuré l’encadrement d’étudiants en thèse de troisième cycle dont P. Bourdieu était le directeur en titre. Henri Peretz avait enseigné un an la philosophie dans un lycée. Nous fûmes, J.-P. Briand et moi, immédiatement titulaires de rang « moyen » (maître assistant selon les catégories de l’époque) et H. Peretz le fut trois ans plus tard : ce statut assurait une garantie d’emploi et une complète indépendance intellectuelle. Mon point de départ pour l’enseignement était celui que j’avais moi-même suivi en sociologie à la Sorbonne pendant l’année 1965-1966. Cet enseignement avait été partiellement organisé par des chercheurs associés au centre de recherche dirigé par P. Bourdieu et comprenait essentiellement un enseignement d’initiation à l’enquête par questionnaires. J’avais également bénéficié des conseils donnés, lors de mes premières recherches sur les professeurs de l’enseignement secondaire, par Monique de Saint Martin, ainsi que de l’expérience acquise au cours de celles-ci. La conception de l’enquête définie par le Métier de sociologue constituait sans doute alors ma référence première
4Nos convictions de départ en matière d’enseignement et de recherche en sociologie peuvent être sommairement résumées ainsi : 1- L’obstacle premier à l’adoption par les étudiants du point de vue de la sociologie est leur expérience personnelle et naïve du monde ; celle-ci doit être mise à distance, voire récusée ; 2- Les enquêtes statistiques, et notamment celles que réalisait alors l’Insee, sur la population française sont le premier moyen qui peut permettre aux étudiants de rompre avec cette expérience personnelle ; 3- L’apprentissage de la sociologie doit passer par la connaissance pratique des activités ordinaires des sociologues : principalement alors la rédaction de questionnaires, la construction de tableaux croisés et notamment ceux qui correspondent à des tris n-uples, leur interprétation, le recueil et l’interprétation d’entretiens ; 4- L’enseignement de la méthodologie isolé de toute enquête ayant un contenu substantiel est inefficace, sinon néfaste : la méthodologie d’une enquête doit être choisie en fonction des objectifs de celle-ci et tenir compte des contraintes des objets et des circonstances du recueil de la documentation ; 5- Une solide formation théorique – c’est-à-dire une connaissance des ouvrages classiques qui présentent le point de vue « objectivant » des sciences sociales – est un préalable nécessaire à toute recherche sociologique ; 6- Les formes accomplies de l’analyse sociologique – les seules intéressantes – sont celles qui ont une dimension théorique (c’est-à-dire abstraite et débouchant sur des généralisations) ; le livre I du Capital de Karl Marx, l’Amour de l’Art de P. Bourdieu et Alain Darbel
5L’expérience pratique de l’observation ne figurait pas dans le bagage habituel des sociologues de l’époque. J’avais lu, en 1969, avec un intérêt particulier Outsiders de Howard S. Becker et, avant la publication de la traduction française, The Presentation of Self in Everyday Life d’Erving Goffman
6Le département de sociologie du Centre expérimental de Vincennes, dépourvu de toute direction tant au plan administratif qu’intellectuel, laissa à partir de 1971 à peu près chacun enseigner ce que bon lui semblait comme bon lui semblait, pourvu que les étudiants ne se plaignent pas collectivement : nul n’avait l’autorité, ni sans doute l’envie, d’imprimer une orientation. L’enseignement était organisé par petites unités de trois heures hebdomadaires, indépendantes les unes des autres ; celles-ci étaient généralement confiées complètement à un enseignant qui, quel que fût son statut, décidait de ce qu’il enseignait. Les étudiants s’inscrivaient librement dans ces unités – et les quittaient librement, puisqu’aucune n’était obligatoire pour l’obtention des différents diplômes. Rapidement et pour plusieurs années, ces unités d’enseignement reçurent des étudiants à toutes les étapes des quatre années d’études. Chaque enseignant décidait aussi des modalités de validation de son enseignement ; la seule modalité longtemps exclue était l’examen en temps limité sous le regard de l’enseignant. Accepter pour la validation des travaux « faits à la maison » était la règle, mais peu d’enseignants souhaitaient discuter avec leurs collègues de ce qu’ils acceptaient.
7Les étudiants constituaient un ensemble hétérogène qui se transforma progressivement au cours des années. On y trouvait des non-bacheliers attirés par les facilités d’accès accordées à Paris VIII par dérogation aux réglementations nationales ; des salariés (notamment des travailleurs sociaux) et des mères de famille reprenant des études ; quelques retraités, de nombreux étudiants étrangers attirés par la réputation de l’orientation politique de Paris VIII, et sans doute plus encore par la facilité supposée de l’obtention des diplômes ; ainsi que de jeunes bacheliers analogues à ceux qu’on trouvait sans doute dans n’importe quelle autre université. Quelques étudiantes originaires de la haute bourgeoisie, mères de famille et non bachelières, côtoyaient ainsi des étudiants étrangers pauvres vivant dans des foyers et occupant par ailleurs des emplois de travailleurs manuels, avec différents intermédiaires entre ces deux positions.
8Chaque enseignant acquit rapidement une réputation auprès des étudiants qui entraîna une sorte de sélection de son public. Une partie des étudiants à la recherche de prédications politiques désertèrent ainsi, semble-t-il, nos cours, tout comme ceux qui espéraient obtenir leurs diplômes au moindre coût, c’est-à-dire une grande partie des étudiants africains ou d’Amérique latine – mais pas la totalité. Le fait d’avoir des exigences en matière de travail permettant la validation, la stabilité de ces exigences d’une année sur l’autre, ainsi que la régularité de notre présence (ce n’était pas la norme), sembla attirer un public en quête d’une formation peut-être scolaire, mais définissable.
9L’un des problèmes pratiques de l’organisation des enseignements découlait du mélange des étudiants relevant de quatre années d’études. En 1979-1980, une organisation par cycle d’études fut mise en place, mais avant cela nous avions tenté, sans nous préoccuper de nos collègues, de séparer les étudiants en deux, puis en trois niveaux. Il suffisait, pour y parvenir, d’offrir à la même heure et le même jour des enseignements parallèles s’adressant à chaque niveau, et d’inciter fermement les étudiants à occuper la place qui leur était destinée. À partir de 1972-1973, nos enseignements furent regroupés dans une filière informelle bientôt placée sous l’intitulé « Analyse empirique des classes sociales », avec des enseignements répétés d’année en année sous des titres voisins que nous assurions à tour de rôle, avec les mêmes exigences et les mêmes objectifs.
10Le cadre légal des enseignements changea pour se rapprocher du cadre ordinaire des études de sociologie des autres universités. Une partie des enseignants « politiques » abandonnèrent leurs ambitions initiales et se rallièrent à l’enseignement de la sociologie et de ses démarches empiriques, souvent en adoptant les formes les plus académiques : l’enseignement sur les auteurs du xixe siècle et celui de la méthodologie, y compris statistique. Les étudiants perdirent toute référence politique, et la proportion de non-bacheliers déclina, alors que le recrutement de jeunes bacheliers dans les communes à proximité de l’université s’étendit après le déménagement de l’université à Saint-Denis, en 1980.
11C’est dans ce contexte que, parallèlement à des recherches sur l’histoire de la scolarisation menées en commun à partir de 1974, nous avons été amenés à « inventer » une formule d’enseignement dans laquelle l’observation a pris une place croissante. Il s’agissait avant tout pour moi de m’adapter aux conditions d’organisation et au public étudiant qui m’était échu, tout en tirant moi-même un profit intellectuel des enseignements que je dispensais.
12La première année, en 1970-1971, nous assurâmes des enseignements sur l’enquête sociologique, utilisant comme support des exemples d’enquête par questionnaires : l’Amour de l’art et Travail et travailleurs en Algérie de P. Bourdieu, Le choix du conjoint et les enquêtes sur l’entrée en sixième de l’Ined d’Alain Girard
13Pour des raisons sans rapport avec les difficultés pédagogiques de l’application de cette formule, nous avons décidé, en 1972-1973, d’assurer tous les trois en commun (c’est-à-dire présents dans la même salle à tous les cours) un enseignement dont l’étude empirique des différences de classes dans la société française contemporaine était le thème. L’objectif proposé aux étudiants était de constituer, par groupes de deux ou trois, des petits dossiers sur des sujets choisis avec notre accord. Ces dossiers devaient comprendre des données statistiques, mais pouvaient aussi inclure tous types de documents pertinents : sans doute pensions-nous au départ à des entretiens recueillis par les étudiants
14L’enseignement de cette année-là fut, au moins pour moi, stimulant : les dossiers réunis par les étudiants étaient certes décevants, mais nous avions découvert que ceux-ci étaient capables de recueillir, parfois en s’appuyant sur leurs expériences personnelles, des données qui nous apprenaient quelque chose. Il en allait ainsi aussi parce que nous étions nous-mêmes en train de devenir plus critiques à l’égard des analyses en vogue en sciences sociales (et pas seulement en sociologie), et aussi à l’égard d’une partie de notre bagage initial.
15Les recherches menées ensemble sur la scolarisation nous avaient fait en effet douter sérieusement de la pertinence du schéma de La Reproduction de P. Bourdieu et J.-C. Passeron, et plus encore de celui de l’École capitaliste en France de Christian Baudelot et Roger Establet
16Nous avions également acquis une solide méfiance à l’égard des théories a priori et de leur usage par les étudiants. Une étudiante, disciple avouée de l’une de nos collègues, vint remettre cérémonieusement à l’un de nous pour avis, un mémoire sur le « mode de production familial » ; nous n’en fûmes qu’un peu plus convaincu de l’insignifiance de l’usage incantatoire des formules à la mode. À la même époque, nous découvrions avec sympathie quelques-uns des chercheurs qui avaient émis des doutes et formulé des mises en garde à propos des connaissances établies en leur temps : Henri Guillemin, Robert O. Paxton, un petit peu plus tard le sociologue américain Derek Philips, Aaron Cicourel pour son interrogation sur le sens des statistiques de délinquance et au-delà sur la délinquance juvénile, Jean-Claude Gardin à propos de l’analyse des discours alors à la mode
17Un autre enseignement que nous assurions au même moment nous poussait aussi à remettre en cause la pertinence de la mise à distance de l’expérience personnelle des étudiants. L’année qui suivit le cours assuré en commun, en 1973-1974, nous avions organisé un enseignement d’initiation comprenant apprentissage de la lecture des tableaux statistiques et initiation à la réalisation d’entretiens par les étudiants. M’appuyant sur les tableaux du Choix du conjoint d’Alain Girard, je demandais aux étudiants de réaliser des entretiens sur l’expérience du mariage auprès de personnes choisies comme ils le voulaient et je fis écouter aux étudiants en les commentant à titre d’exemple quelques-uns de ces entretiens. Les entretiens prirent presque tous la forme d’une biographie, bien que je n’eusse pas donné de consigne initiale, et il était facile de découvrir derrière ces biographies l’envers de l’histoire sociale de la France des cinquante années précédentes. Un entretien biographique réalisé avec une femme née vers 1900 montrait par exemple un long parcours marqué par le célibat dans le contexte postérieur à la guerre de 1914-1918 – dont nous découvrions à l’époque d’autres conséquences démographiques à propos de la scolarisation. Le matériel recueilli dans cet enseignement, répété les années suivantes, apportait des éléments d’une connaissance quasi ethnographique de milieux ou de parties de la société française mal connus de nous.
18Après une année, il nous sembla que présenter expressément ces entretiens comme des biographies facilitait la tâche des étudiants. Nous adoptâmes la formule suivante, en principe à l’intention des étudiants de première année : un semestre était consacré à la préparation à la lecture de tableaux statistiques sur un domaine de l’existence (travail, logement, famille, scolarisation, etc.) et comprenait un cours sur les classes sociales
19Les informations intéressantes contenues dans ces entretiens n’étaient pas nécessairement relatives aux thèmes sur lesquels ils étaient censés porter : c’était parfois sur la scolarisation que des entretiens, en principe centrés sur le mariage, apportaient des informations intéressantes. Nous n’avions évidemment aucune certitude quant à la véracité des « faits » qu’ils rapportaient et nous ne demandions pas aux étudiants de procéder à des vérifications à partir d’autres sources. Nous soutenions seulement qu’il s’agissait en général de « faits » plausibles, et surtout de connexions plausibles entre ceux-ci. À la même époque Daniel Bertaux et d’autres avaient entrepris de recueillir des « histoires de vie » pour employer pour une fois leur terme. Nous ne considérions pas la biographie comme la voie du salut de la sociologie (ni ne pensions qu’une telle voie existât jamais). Jean Peneff, alors à l’université de Nantes, avec lequel nous échangions nos expériences, a formulé un peu plus tard une position critique proche de celle que nous aurions sans doute adoptée, si cela avait été nécessaire, en ce qui concerne la solidité des indications recueillies par entretien
20Certains entretiens, très maladroitement recueillis, étaient cependant intéressants : l’interviewé pouvait avoir pris en main la situation et suivre un fil de récit que l’étudiant n’avait pas compris. Il en alla ainsi parfois pour les entretiens sur la scolarisation recueillis pas des étudiants qui ignoraient toute la valeur attachée dans le passé à un diplôme comme le certificat d’études primaires. Un étudiant qui n’était pourtant pas des plus jeunes eut, par exemple, la plus grande peine à comprendre qu’une femme née vers 1909 avait travaillé avant d’aller à l’école dans la banlieue parisienne (« ils sont venus nous chercher aux mairies » affirmait-elle pour expliquer sa scolarisation, tardive et brève, à la fin de la Première Guerre mondiale).
21Une partie des étudiants prirent eux-mêmes intérêt à ces biographies qu’ils recueillaient et à celles qu’ils avaient écoutées, notamment parmi ceux qui étaient les plus âgés et ceux qui travaillaient ou avaient travaillé. Ce fut une autre incitation à prolonger ce type d’enseignement. La réalisation et l’interprétation des entretiens biographiques supposaient par ailleurs des repères d’histoire sociale de la France. Nous avons ainsi mis sur pied rapidement (peut-être en 1975-1976) un enseignement plus avancé destiné à ceux qui avaient suivi l’enseignement initial de recueil d’entretien. Il s’agissait cette fois d’associer un cours d’histoire sociale sur la population française d’après 1900 et le recueil plus systématique de biographies familiales, contenant un minimum de renseignements sur une personne, mais aussi ses ascendants et descendants, ainsi que d’autres proches. Une partie importante de cet enseignement était consacrée à la préparation des entretiens à réaliser. Les entretiens ainsi recueillis furent bien plus riches que ceux qu’obtenaient les débutants.
22Dans les années suivantes, nous avons assuré chaque année à tour de rôle cet enseignement. Nous conservions les enregistrements des entretiens ainsi recueillis pour les faire écouter à l’occasion dans les années suivantes, mais sans les utiliser pour autre chose que l’enseignement. Le matériel ainsi recueilli couvrait une grande partie de la structure sociale de la France de l’époque : familles d’aristocrates ou de bourgeois terriens du début du siècle dont les descendants pouvaient avoir échoué dans leurs études ; familles de paysans bretons pris dans une lente migration vers la grande banlieue parisienne et ses emplois agricoles, puis vers la petite couronne et ses emplois industriels ; familles d’ouvriers des métiers parisiens en cours d’éviction vers les cités nouvelles de banlieue ; ou encore mendiante et prostituée de ville de province devenue ouvrière à Paris – pour donner quelques exemples. Les similitudes entre certaines biographies nous étaient devenues si familières que nous reconnaissions rapidement des types de parcours sociaux ; H. Péretz avait acquis une virtuosité particulière qui étonnait les étudiants pour deviner la suite ou des caractéristiques « annexes » (comme la religion et le niveau de pratique religieuse) à partir de l’écoute d’une petite partie d’une biographie : il prédisait sans trop d’erreurs les échecs scolaires des enfants de la bourgeoisie et les études brillantes de certains enfants de classes populaires.
23Ces biographies ne plongeaient pas seulement dans la population française, mais aussi dans l’origine des étudiants, et les caractéristiques de leur recueil révélaient des aspects du rapport de ceux-ci à leur passé et à leurs études. Une partie importante des étudiants proposa, au début sans le dire, des autobiographies recueillies auprès de proches parents. La facilité d’accès fut certainement la raison de ce choix que nous n’avions pas conseillé. Mais d’autres objectifs apparaissaient parfois : une femme d’un certain âge pouvait ainsi interroger son beau-père en cherchant à l’évidence à écailler la façade sociale avantageuse couramment affichée par celui-ci
24Nous acquîmes rapidement ainsi une compréhension du point de départ des étudiants, et du long parcours de beaucoup d’entre eux jusqu’aux études supérieures. Pour nombre de ces étudiants, appartenant aux franges inférieures des classes moyennes, dont les origines rurales ou ouvrières n’étaient pas très lointaines, ces biographies étaient des occasions de découvrir les univers dont ils étaient en train de sortir. L’incompréhension entre générations était parfois patente. Un frère et une sœur réalisèrent un entretien avec deux de leurs grands-parents, où ceux-ci exprimaient leur amertume devant l’incompréhension des générations ultérieures et où les interviewés s’adressaient finalement au « professeur » qui, lui, comprendrait peut-être. Une autre étudiante interrogea son père – un petit paysan de la Manche devenu mécanicien dans un garage – comme s’il s’agissait d’un inconnu, révélant seulement leur relation à la fin, lorsqu’elle dut l’aider à indiquer quelles études faisait sa fille. Une autre, dentiste qui semblait poursuivre des études pour son seul plaisir, fit confesser avec doigté par son père, un Juif polonais sans instruction formelle devenu artisan, un sentiment d’infériorité culturelle vis-à-vis de sa femme, qui possédait, quant à elle, un brevet supérieur.
25Si certains étudiants et surtout étudiantes investirent plus qu’un intérêt scolaire dans le recueil de biographies, c’est que celui-ci s’accompagnait d’une réflexion sur leur propre parcours et sur les milieux d’origine dont ils étaient parfois en train de s’émanciper. Une partie des traits que suggère E. C. Hughes dans l’article où il retrace son expérience de terrain de l’enseignement du travail de terrain
26L’étape suivante dans la mise en place d’un cursus ne fut pas la création d’un enseignement pour l’apprentissage de l’observation qui aurait constitué le complément normal de la formule – que je connaissais – désignée par le terme travail de terrain. J’avais refusé en 1970 de diriger des maîtrises, comme le faisaient volontiers la plupart de mes collègues qui y trouvaient une forme de promotion. Je n’étais pas très sûr de ce que l’on pouvait demander aux étudiants de maîtrise, et l’une des formules habituelles, pratiquée par J.-C. Passeron et un autre de nos collègues – faire réaliser une enquête par questionnaires – ne me semblait pas une solution viable. De telles maîtrises comprenaient essentiellement des comptes rendus de l’exploitation statistique sommaire d’un petit nombre de questionnaires (par exemple une trentaine) constituant un échantillon « spontané », et l’on ne pouvait accorder foi à leurs conclusions, ne serait-ce que parce que les réponses avaient une signification incertaine
27C’est sans doute pour ajouter une étape vers la réalisation de mémoires de maîtrise que, en 1975-1976, j’offris un enseignement qui avait pour finalité de faire rédiger par les étudiants un compte rendu à partir d’une documentation variée, réunissant documents statistiques, rapports administratifs, extraits de livres d’histoire locale, entretiens biographiques, etc. Le premier exemple que j’utilisais correspondait à l’enseignement primaire dans le département des Deux-Sèvres dans la seconde partie du xixe siècle – un choix lié au fait que je disposais en raison de mes recherches sur la scolarisation, d’une documentation de base et de l’ouvrage de Roger Thabault sur Mazières-en-Gâtine
28Un peu plus tard, nous avons accepté de diriger quelques maîtrises sur des sujets « petits » par la taille de la population sur laquelle devait porter l’enquête : métiers ou types d’activité, établissements recevant des enfants handicapés ou écoles, familles, hameaux ou villages nous semblaient des sujets accessibles.
29Quelques-uns des étudiants qui s’inscrivirent en maîtrise avaient suivi antérieurement nos enseignements (mais ce ne fut jamais le cas de tous). J’exigeais que les étudiants choisissent eux-mêmes le point de départ de leur sujet, en les orientant vers les milieux ou des phénomènes pour lesquels ils avaient des entrées et en les aidant à définir précisément celui-ci. Je les incitais à rechercher les données globales, statistiques notamment, susceptibles de fournir une contextualisation à leurs sujets. J’espérais aussi que le recueil et l’exploitation de ces données diminueraient les risques d’échec par manque de matériel documentaire et défaut d’idées d’investigation. Le choix des sujets se révéla délicat, car souvent lié à leur expérience biographique antérieure. Certains tentèrent d’étudier ce qui les touchait de si près qu’ils étaient incapables de se détacher de leur propre problème, c’est-à-dire d’un jugement de valeur. Ils s’en tiraient mieux, en général, quand le sujet ne les concernait qu’à moitié ou pas du tout. Le travail de recherche s’accompagnait souvent d’une prise de distance à l’égard de leur famille ou de leur passé – par exemple de l’école religieuse où ils avaient fait leurs études secondaires. Une étudiante retourna dans le hameau d’un village de Vendée qu’elle avait quitté à 14 ou 15 ans, et étudia les changements dans la partie de sa famille restée sur place, notamment dans les modes de vie. Elle assista par hasard à l’installation du téléphone dans la ferme étudiée, et nota le conflit immédiatement manifeste entre la première génération – un couple d’agriculteurs décidé à n’utiliser le téléphone que pour appeler le vétérinaire – et leur fille, jeune ouvrière, prête à prendre immédiatement contact avec ses amis. Une autre maîtrise, dirigée par H. Peretz, porta sur les prostituées, considérées sous l’angle du travail, et l’étudiant sut s’abstenir de tout jugement moral. Après la soutenance, l’étudiant ajouta un détail – la méthode pratiquement utilisée pour faire partir sans les froisser les clients portés à s’attarder pour bavarder. Ces exemples, et d’autres, suggéraient la possibilité et l’intérêt des observations ponctuelles effectuées dans les lieux, mais les entretiens constituaient la source documentaire principale de la plupart de ces maîtrises.
30Pour fournir des idées aux étudiants en maîtrise, j’ai exposé, et, un peu plus tard parfois traduit – mais ce fut J.-P. Briand qui fit l’essentiel de ces traductions – des articles de sociologues américains rendant compte de « petites » recherches ethnographiques qui pouvaient servir de guide pour recueillir des données. Les articles d’H. S. Becker sur les comportements et les carrières des institutrices de Chicago, sur les activités de travail des musiciens de jazz
31Une partie des premières maîtrises soutenues contenait, comme on l’a indiqué, des observations ponctuelles, mais suggestives, et infirmait l’idée que l’observation n’était pas à la portée des étudiants. L’exemple du recueil des entretiens biographiques suggérait aussi de tenter l’expérience d’une enseignement systématique de l’observation, comme d’ailleurs la présence d’un matériel recueilli par observation dans les articles que nous utilisions comme des modèles. En 1980-1981, je décidais d’offrir un enseignement centré sur l’observation à des étudiants de deuxième année, et H. Peretz fit de même pour des étudiants de première année.
32Ces premiers enseignements d’initiation à cette démarche portèrent sur l’observation d’une séquence d’au moins trois heures d’un groupe familial vaquant à ses activités ordinaires en dehors du travail (par exemple un samedi après-midi ou un dimanche). L’étudiant devait suivre une personne si le groupe se scindait. Je fis préparer l’observation des logements, des intérieurs et des actions et des échanges au cours de repas. H. Peretz apporta à ses étudiants un catalogue de meubles pour enseigner les rudiments des distinctions en la matière. J’attirais l’attention des étudiants sur les tenues à table et sur les initiatives dans les conversations et dans les actions concernant la cuisine et la distribution de la nourriture.
33Les travaux rendus par les étudiants furent au moins aussi suggestifs que l’avaient été antérieurement les entretiens biographiques. Les groupes domestiques sur lesquels portaient les comptes rendus appartenaient pour la plupart aux classes populaires et aux fractions inférieures des classes moyennes. Un résultat substantiel que je n’attendais pas fut la présence fréquente des activités tournant autour de la musique (à condition de ne pas adopter une définition normative de celle-ci) dans les temps de loisirs. La fréquence avec laquelle les étudiants rendaient compte de leurs observations était également frappante : on ne trouvait jamais les phrases creuses et conventionnelles que nous faisions souvent corriger dans les maîtrises. L’apprentissage de l’observation apparaissait parfaitement réalisable dans ce contexte.
34Dans les années suivantes, l’observation s’ajouta au programme proposé chaque année, à côté de l’apprentissage du recueil et de l’interprétation des entretiens biographiques (toujours couplé à une initiation aux données sociales ou à l’histoire sociale de la France contemporaine). J.-P. Briand et H. Peretz organisèrent un enseignement systématique de sociologie du travail, dans lequel les étudiants observèrent systématiquement des situations de travail. Je n’ai pas assuré celui-ci, car jusqu’à mon départ de Paris VIII, en 1985, le partage des tâches avec J.-P. Briand et H. Peretz me conduisait à assurer un enseignement de maîtrise. Dans celui-ci, je présentais une perspective d’ensemble sur les expériences d’usages de l’observation, en donnant une place importante aux sociologues de Chicago
35Plusieurs maîtrises – mais pas toutes – comportèrent une documentation issue principalement d’un travail de terrain avec une part d’observation. Une étudiante analysa le club municipal de gymnastique qu’elle fréquentait par ailleurs et la formation de ses moniteurs, en suivant elle-même cette formation. Une autre étudia les activités des policiers de base d’un commissariat de police de banlieue, notant une foule d’anecdotes et de détails significatifs sur les contraintes de l’activité policière qui n’auraient certainement pas pu être recueillis par entretiens
36Avec l’année scolaire 1984-1985, ont pris fin mes activités d’enseignement à l’université de Paris VIII (que j’ai quittée seulement l’année suivante). J.-P. Briand et H. Peretz continuèrent d’assurer des enseignements dans le prolongement de ceux que nous avions mis en place, mais dans un contexte un peu différent. Une réorganisation des études de sociologie dans le département découla de la soumission nouvelle du département à la réglementation nationale des études universitaires. D’autres enseignants offraient à Paris VIII – et sans doute dans d’autres établissements – des enseignements de travail de terrain où une forme ou une autre d’observation trouvait une place. Par ailleurs nous avions à ce moment des contacts plus nombreux avec ceux qui enseignaient le travail de terrain ailleurs : Fred Davis nous passa par exemple le plan très détaillé du cours systématique sur l’observation qu’il dispensait à San Diego
37Comme je l’ai suggéré, ce n’est ni une découverte tardive de l’observation, ni une fascination pour celle-ci comme méthode, qui m’a conduit à contribuer à organiser, à l’issue d’une dizaine d’années d’enseignement de premier et de second cycles en sociologie, un cursus dans lequel l’observation occupait une place centrale – la première parmi les méthodes de documentation, puisque c’est par rapport à celle-ci que l’on peut éprouver la solidité des autres méthodes
Jean-Michel Chapoulie
A enseigné la sociologie à l’université de Paris VIII de 1970 à 1985 et enseigne actuellement à l’université de Paris I. Ses principales recherches ont porté sur l’enseignement secondaire (Les Professeurs de l’enseignement secondaire, Éd. de la MSH 1987), le développement des scolarisations prolongées en France (avec Jean-Pierre Briand, Les Collèges du peuple, INRP/CNRS 1992) et sur l’histoire de la sociologie américaine (La Tradition sociologique de Chicago, à paraître en 2001 aux Éditions du Seuil). Il a dirigé l’édition en français d’essais choisis d’Everett C. Hughes (Le Regard sociologique, Éd. de l’EHESS 1996).
[ *] Les deux articles que Genèses présente ici – le premier de Jean-Michel Chapoulie comme le second de Charles Gadéa et Charles Soulié – ont pour intérêt de traiter, sans faux-fuyant et à partir d’expériences personnelles, une question essentielle de sociologie de la sociologie : celle de ses modalités d’enseignement universitaire et de ses voies et moyens de transmission entre générations. La transformation de l’Université française, en particulier celle des premiers cycles universitaires depuis une vingtaine d’années, pousse des équipes d’enseignants-chercheurs – espérons-le, pas seulement elles – à réfléchir sur leurs pratiques pédagogiques, à re-penser les contenus et les finalités de l’enseignement supérieur. Certains sociologues engagent d’autant plus volontiers cette démarche que l’autonomie de leur discipline dans l’Université est récente (la licence est créée en 1958). Aussi, par ces deux textes, la revue entend simplement livrer des éléments d’analyse pour ce débat.
S. B. et Y. L.
[ 1] Cet enseignement donna naissance à plusieurs manuels un temps largement diffusés. Un ouvrage publié en anglais en 1975, pas très bien venu à mon avis, a fait connaître James Spradley en France : voir J. Spradley, Brenda Mann, Les bars, les femmes et la culture, Paris, Puf, 1979.
[ 2] Ce texte – qui n’est ni une réflexion générale sur l’enseignement de l’observation, ni un plaidoyer cherchant à laisser de côté les erreurs ou les échecs, mais un témoignage – a été suscité par la communication de Jean-Pierre Briand (« L’apprentissage de la sociologie fondé sur le travail de terrain : une expérience à Vincennes-Paris VIII (1972-1985) », communication au colloque « L’École de Chicago, hier et aujourd’hui », université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, 3-4 avril 1998) sur ces mêmes expériences d’enseignement. J’ai recoupé mes souvenirs personnels par ceux de J.-P. Briand et d’Henri Peretz, et utilisé des notes de H. Peretz qui constituaient sa réaction à une première ébauche de ce texte. J’ai également consulté une collection des programmes du département de sociologie de l’université de Paris VIII, complétée par J.-P. Briand grâce à l’obligeance de certains de mes anciens collègues et par les souvenirs de quelques étudiants de la période concernée. L’interprétation des programmes du département n’est pas immédiate, même pour moi, car ceux-ci mentionnent des enseignements qui ne furent pas assurés et les descriptions qu’ils comportent ne sont pas toujours exactes, pour des raisons qui ne doivent en général rien au hasard. J’ai bénéficié de remarques et de notes rédigées par J.-P. Briand. Ce n’est pas dans ce cas une clause de style que d’affirmer que j’endosse seul les interprétations avancées ici.
[ 3] Pierre Bourdieu, Jean-Claude Passeron, Jean-Claude Chamboredon, Le Métier de sociologue, Paris, Mouton, 1968. Sans que je puisse en dater précisément ma lecture, ma référence première pour l’enseignement devint rapidement l’ouvrage de Gideon Sjoberg, Roger Nett (A Methodology for Social Research, New York, Harper & Row, 1968), d’inspiration pragmatiste. Ce n’était pas d’ailleurs sans doute si loin d’une des références de P. Bourdieu, l’ouvrage du philosophe Abraham Kaplan (dont j’ai appris récemment qu’il s’intéressait lui-même autant à Karl Marx qu’au pragmatisme) : The Conduct of Inquiry, San Francisco, Chandler, 1964.
[ 4] P. Bourdieu, Alain Darbel, L’Amour de l’Art, Paris, Minuit, 1966.
[ 5] Howard S. Becker, Outsiders. Studies in the Sociology of Deviance, New York, The Free Press of Glencoe, 1963 (éd. fr., Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985) ; Erving Goffman, The Presentation of Self in Everyday Life, Garden City (NY) Doubleday, 1959 (éd. fr., La Mise en scène de la vie quotidienne, vol. 1 : La Présentation de soi, Paris, Minuit, 1973).
[ 6] E. Goffman, Asylums : Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates, Garden City, NY, Doubleday, 1961 (éd. fr., Asiles, Paris, Minuit, 1968). Pendant les six semaines qui constituèrent mon expérience de l’armée, en 1967, j’avais été frappé de ce que permettait d’apercevoir la lecture – faite quelques mois plus tôt – d’Asiles. Mais La Matrice de Thomas Edward Lawrence (Paris, Gallimard, 1955) que je lisais aussi à ce moment était un guide encore meilleur.
[ 7] P. Bourdieu et al., Travail et travailleurs en Algérie, Paris, Mouton, 1963 ; Alain Girard, Le choix du conjoint, Paris, Puf, 1964 ; A. Girard et al., « Population » et l’Enseignement, Paris, Puf-Ined, 1970.
[ 8] C’est pour donner un exemple aux étudiants que nous nous chargeâmes, H. Peretz et moi, de dégager ce qu’on pouvait dire sur l’évolution de la scolarisation à partir des séries rétrospectives de l’Annuaire statistique de la France. Nous découvrîmes immédiatement que ces séries ne semblaient pas s’accorder avec des affirmations conventionnelles de l’époque : l’importance de la sélection dans le fonctionnement de l’institution scolaire, l’explication par une « demande sociale » de l’augmentation de la scolarisation. On pouvait au contraire constater que depuis soixante ans les parties du système qui connaissaient la plus forte croissance de leurs effectifs étaient justement ces « parents pauvres » qu’étaient supposés être les enseignements primaire supérieur et technique. De là sortirent mes recherches avec J.-P. Briand sur le développement de la scolarisation dans les enseignements primaire supérieur et technique, et celles de H. Peretz sur l’enseignement secondaire privé pour les filles de la bourgeoisie parisienne.
[ 9] P. Bourdieu, J.-C. Passeron, La Reproduction, Paris, Minuit, 1970 ; Christian Baudelot, Roger Establer, L’École capitaliste en France, Paris, Maspero, 1971.
[ 10] Voir J.-P. Briand, Jean-Michel Chapoulie, H. Peretz, « L’inculcation en théorie et le calcul en pratique », La Pensée, 1980, n° 213, 1980, pp. 138-158. Ce texte fut rédigé au plus tard en 1974 ou 1975.
[ 11] J.-P. Briand, d’origine populaire, n’avait aucune raison biographique d’adhérer à cette vision, puisqu’il connaissant de l’intérieur le point de vue populaire sur les classes moyennes et la culture. Je n’étais pas porté moi-même à considérer comme un signe d’infériorité culturelle la possession d’un accent régional, ni à voir le milieu des petits viticulteurs du Bordelais, qui constitue une partie de ma famille d’origine, comme « dominés » de manière univoque par les classes moyennes urbaines. Cette vision de la domination culturelle nous semblait ainsi trop simple et non dépourvue d’une complaisan ce d’intellectuels à l’égard d’eux-mêmes.
[ 12] Voir Nicolas Herpin, L’application de la loi. Deux poids, deux mesures, Paris, Seuil, 1977.
[ 13] Henri Guillemin, Nationalistes et Nationaux, 1870-1940, Paris, Gallimard, 1974 ; Robert O. Paxton, La France de Vichy, 1940-1944, Paris, Seuil, 1973 ; Derek L. Philips, Abandoning Method, San Francisco, Jossey Bass, 1973 ; Aaron V. Cicourel, The Social Organization of Juvenile Justice, New York, Wiley, 1968 ; Jean-Claude Gardin, Les Analyses du discours, Neuchatel, Delachaux et Niestlé, 1974.
[ 14] Une grande partie de la matière de cet enseignement passa dans un petit livre : J.-P. Briand, J.-M. Chapoulie, Les classes sociales. Principes d’analyse et données empiriques, Paris, Hatier, 1982.
[ 15] Jean Peneff, La Méthode biographique, Paris, Armand Colin, 1990.
[ 16] Le beau texte de Everett C. Hughes et de Mark Benney (« Of Sociology and the Interview : Editorial Preface », American Journal of Sociology, vol. 62, n° 2, 1956, pp. 137-142 (trad. fr. in E. C. Hughes : Le Regard Sociologique, Paris, Éd. de l’EHESS, 1996, pp. 281-290) sur l’entretien donne des exemples divers de l’entretien comme « conversation sociale » dans un autre contexte.
[ 17] E. C. Hughes, « Teaching as Field Work », American Sociologist, vol. 5, n° 1, 1970, pp. 13-18 (in Le Regard…, op. cit., pp. 319-332).
[ 18] Ce point aurait dû être bien connu, ne fût-ce que par réflexion sur l’article « classique » de Richard T. LaPiere (« Attitudes vs Actions », Social Forces, vol. 13, n° 2, 1934, pp. 230-237) que nous n’avons lu qu’un peu plus tard, grâce à l’ouvrage de Irwin Deutscher, What We Say/What We Do. Sentiments and Acts, Glenview, Scott, Foresman and C°, 1973.
[ 19] Roger Thabault, 1848-1914. L’ascension d’un peuple. Mon Village, Paris, Delagrave, 1944 (rééd. 1982, Presses de la FNSP).
[ 20] Voir H. S. Becker, Sociological work, Chicago, Aldine, 1970, chap. ix à xi ; Outsiders. Études…, op. cit., chap. v-vi.
[ 21] Oswald Hall, « The Stages of Medical Career », American Journal of Sociology, vol. 53, n° 5, 1948, pp. 327-336 ; « Types of Medical Careers », American Journal of Sociology, vol. 55, n° 3, 1949, pp. 243-253.
[ 22] Donald Ball, « An Abortion Clinic Ethnography », Social Problems, vol. 14, n° 5, 1967, pp. 293-301.
[ 23] Un article en fut l’un des sous-produits : J.-M. Chapoulie, « E. C. Hughes et le développement du travail de terrain en France », Revue française de sociologie, vol. 25, n° 4, 1984, pp. 582-608.
[ 24] C’est davantage dans les essais d’E. C. Hughes que chez tout autre auteur que je cherchais et trouvais des suggestions toujours fécondes pour la direction des maîtrises – et plus tard des thèses. Mais c’étaient plutôt les articles de ses élèves – ceux de H. S. Becker au premier rang – qui s’avéraient être immédiatement utilisables pour les étudiants. Voir Sociological Work, op. cit., chap. i, ii, iii, et v.
[ 25] Aucune recherche de ce type n’était alors publiée sur la police française.
[ 26] Je connaissais aussi divers manuels – ceux de Robert Bogdan, Stephen J. Taylor (Introduction to Qualitative Research Methods : A Phenomenological Approach to the Social Sciences, New York, Wiley, 1973) ; de John Lofland (Analyzing Social Settings : A Guide to Qualitative Observation and Analysis, Belmont, Calif., Wadsworth, 1971) notamment – pour l’enseignement de l’observation, mais aucun ne me semblait très utile. C’est celui de Leonard Schatzman, Anselme L. Strauss (Field Research, Englewood Cliffs, NJ, Prentice Hall, 1974) qui était le plus proche du point de vue que j’adoptais.
[ 27] Buford H. Junker : Field Work. An Introduction to the Social Sciences, Chicago, University of Chicago Press, 1960. Je laisse de côté une autre étape dans l’organisation d’un enseignement reposant sur l’observation, qui se place 7 ou 8 ans plus tard dans le cadre d’un DEA, et qui a été à l’origine de l’ouvrage de H. Peretz, L’observation. Les méthodes en sociologie, Paris, La Découverte, 1998.
[ 28] J’analyse ailleurs les mérites particuliers de l’observation : J.-M. Chapoulie, « Le travail de terrain, l’observation des actions et des interactions, et la sociologie », Sociétés contemporaines, n° 40, 2000.
[ 29] Voir par exemple E. C. Hughes, « Teaching as Field Work », The American Sociologist, vol. 5, n° 1, pp. 13-18 (in Le Regard…, op. cit., pp. 319-332). Un peu plus tard l’expérience de l’enseignement à des jeunes normaliens (de plusieurs ENS) – souvent si mal à l’aise dans le travail d’enquête, et qui avaient la plus grande peine à faire le lien entre l’abstraction connue par les livres et les occurrences concrètes d’un phénomène – confirma cette interprétation. Voir aussi Cécile Desmazières-Berlie, « Premiers obstacles dans la recherche en sociologie », Sociétés contemporaines, n° 27, 1997, pp. 89-95.