Genèses | 160-171

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Bibliothèque

Revues

Sociétés et Représentations, n° 13, 2002, « Histoire et archives de soi », 372 p.


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Ce numéro de Sociétés et Représentations offre une mise au point sur la place des archives personnelles dans la recherche historique, à travers des contributions théoriques, des études de cas, des entretiens et une édition de quelques textes autobiographiques. Comme son titre l’indique, ce volume n’aborde pas seulement la question de l’usage en histoire des sources autobiographiques, mais il considère l’écriture de soi comme un objet historique à part entière, en s’intéressant à ses conditions de production et à son entrée dans l’institution archivistique.

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Proche du bilan historiographique, il envisage conjointement les différentes phases de constitution de ces archives, et l’évolution de leur place dans les pratiques des historiens. L’intérêt des historiens pour ce type de sources remonte aux années 1970 et correspond à la volonté d’écrire l’histoire par ses marges, à partir de documents produits par les exclus de l’histoire, ouvriers, marginaux et minorités, dont les autobiographies font l’objet d’une entreprise de publication (comme, par exemple, les Mémoires du parricide Pierre Rivière par Michel Foucault, en 1973). Depuis quelques années, l’attention des historiens s’est déplacée vers les pratiques dont ces archives sont issues : la « prise d’écriture », la collecte de récits personnels, les modalités de leur archivage.

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Plusieurs contributions rendent compte de ce déplacement qui conduit les historiens à s’intéresser, à la suite des travaux pionniers de Philippe Lejeune – qui donne ici un entretien – sur l’acte et le genre autobiographique ainsi que sur ses frontières tendanciellement extensives. Défini comme le « récit rétrospectif de soi », le récit personnel inclut, à côté des mémoires et des autobiographies, les journaux, les correspondances, les histoires de famille (Danièle Poublan), les témoignages et les archives orales (Vincent Duclert). Les inventaires que supposaient ces recherches ont amené les historiens à s’interroger sur la constitution des archives personnelles, fruit le plus souvent d’une injonction sociale, celle des milieux qui ont suscité et recueilli des récits autobiographiques à des fins savantes ou militantes : les médecins et criminologues du xixe siècle (Philippe Artières), la science sociale anglo-saxonne des années 1920, à l’origine du recueil de récits oraux de vies ordinaires, les historiens de la période contemporaine (V. Duclert) et le développement actuel d’enregistrements audiovisuels de témoignages de rescapés de la Shoah.

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Comme le montre la contribution de Daniel Fabre, la classification des archives personnelles repose sur une typologie sociale fondée d’une part sur l’appartenance aux groupes chez qui l’on a suscité l’écriture de soi et, d’autre part, sur les moments où celle-ci s’intensifie (adolescence, guerre, émigration). Les modalités de l’archivage dessinent donc des objets historiques dans la mesure où elles font exister une communauté (les soldats de la Grande Guerre, par exemple).

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Ce volume aborde aussi un autre aspect des relations entre « histoire et archive de soi », celui des possibilités qu’offre ce matériau aux historiens et des difficultés qu’il soulève. Le récit personnel permet d’accéder au domaine des sensibilités et des représentations sociales enrichissant les recherches sur l’histoire de l’intime et de la vie quotidienne (introduction de Ph. Artières et Dominique Kalifa). L’usage de cette documentation pose des problèmes spécifiques aux historiens dont le rapport avec les sources devient rapport de personne à personne, chargé d’affectivité. De l’ensemble des contributions, il ressort que la méfiance actuelle des historiens à l’égard des sources autobiographiques proviendrait moins de leur subjectivité et de leur fiabilité, difficilement vérifiable, que de leur prétention à être histoire. Les inquiétudes se concentrent sur les usages sociaux de ces sources et notamment sur la compétition qu’entretient le témoignage avec l’histoire pour dire la signification d’un événement et s’en souvenir. La médiatisation croissante du témoignage, qui fait du témoin le gardien institutionnalisé d’une vérité historique, serait à l’origine de cette tension. Renaud Dulong, à la suite de ses travaux sur les conditions sociales de l’attestation personnelle, s’interroge ici sur un type particulier de témoignage, le témoignage historique – à partir notamment des récits de Primo Levi, Robert Antelme et Imre Ketérzs sur l’expérience concentrationnaire et du travail de Jean Norton Cru sur les récits de combattants de la Première Guerre mondiale – récit qui excède la simple relation des faits pour en donner une interprétation, se faire l’écho d’un traumatisme au nom de ses victimes disparues et instruire les générations futures. Le témoignage historique n’a plus, dans ce cas, une fonction exclusivement documentaire mais « monumentaire » ou commémorative. Le problème que posent le témoignage et sa collecte ne se résume donc pas à la menace qu’ils font peser sur l’histoire qu’ils libèrent au contraire du « devoir de mémoire » (V. Duclert). La question posée par le témoignage rejoint celle, plus générale, du statut accordé aux récits autobiographiques dont on découvre ici qu’ils sont plus que des sources. Lorsque Ph. Lejeune déclare « je ne suis pas une source », en réponse aux historiens qui ne feraient du récit de soi qu’un usage purement informatif (sans s’enrichir de ce qu’il offre en tant qu’objet historique), il fait écho aux remarques de R. Dulong sur l’approche réductrice que constituerait l’usage exclusivement documentaire des témoignages historiques, irréductibles aux informations factuelles qu’ils contiennent.

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En marge du thème général du volume, Christophe Prochasson propose une réflexion sur l’écriture de l’histoire comme écriture de soi en étudiant l’irruption du « je » dans l’écriture des historiens (au lieu du « nous » collectif du savant), signe de l’acceptation de la subjectivité comme une donnée du travail scientifique. Ces questions théoriques s’accompagnent d’études de cas (de qualité inégale) dont le traitement, qui accorde une large place à l’analyse stylistique et à la génétique textuelle (Corinne Krouck), montre que ces sources se situent sur un terrain commun à l’histoire et à la littérature.

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On peut regretter cependant qu’aucune contribution n’aborde la question, pourtant évoquée dans l’introduction, de l’influence de ces sources sur la construction historienne du social. En accordant une importance nouvelle aux trajectoires et aux perceptions individuelles, mais toujours socialisées, ces sources offriraient la possibilité d’une autre histoire sociale, bouleversant la vision très structurelle que les historiens donnent habituellement de la société. Cette proposition, qui trouve naturellement sa place dans une revue qui incarne et défend une histoire culturelle en rupture avec les objets et les méthodes d’une histoire sociale holiste, ne fait pas l’objet de développements, pas plus d’ailleurs que les apports de la micro-histoire dans ce domaine. Cette omission correspond sans doute à un choix, celui de focaliser les réflexions sur la question du matériau autobiographique, sur sa constitution en archive et sur les rapports riches mais complexes que les historiens entretiennent avec ce type de sources.

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Élodie Richard

Livres

Marcel Gauchet (éd.), Philosophie des sciences historiques. Le moment romantique, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », série « L’histoire en débats », 2002, 361 p.

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Cet ouvrage inaugure une nouvelle série de la collection de poche consacrée à l’histoire aux éditions du Seuil. Cette initiative d’une nouvelle série, placée sous la responsabilité de François Dosse, Christian Delacroix et Patrick Garcia, et dédiée plus particulièrement à l’historiographie, vaut d’autant plus d’être saluée qu’elle correspond à un véritable besoin, lié notamment aux interrogations réflexives actuelles des historiens sur leurs pratiques. Rappeler que ce type d’interrogation a également une histoire n’est pas, non plus, le moindre de ses mérites.

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Ce premier volume de la série reprend, en la complétant de deux textes de Jules Michelet, une anthologie déjà parue, sous le même titre, en 1988 aux Presses universitaires de Lille. Dans l’introduction (trente pages), Marcel Gauchet justifie la sélection de textes rassemblés et rendus ainsi commodément accessibles. Le recueil est organisé au moyen de six entrées ou mots-clés (nation, récit, révolution, civilisation, philosophie, personne) qui veulent rendre compte de la nature du principal apport de ces différents textes à la façon de concevoir ou d’écrire l’histoire. Comme en témoignent les mots-clés retenus, cet apport n’est pas forcément de même nature : il peut s’agir de renouveler l’analyse d’un événement (la Révolution), d’introduire de nouveaux concepts ou catégories, ou encore d’adopter de nouvelles formes de discours. Les textes dont le recueil se compose sont signés Augustin Thierry, Prosper de Barante, François Mignet, François Guizot, Victor Cousin, J. Michelet et Edgar Quinet et ont été publiés, pour la première fois, entre 1820 et 1869. Un cours texte introductif vise à présenter succinctement les auteurs réunis sous une même bannière et à situer brièvement les écrits sélectionnés, tant dans le contexte de leur époque que dans la trajectoire de chacun des historiens. Quelques références bibliographiques complètent ces notices introductives.

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Les textes retenus ont en commun d’être, pour la plupart, des introductions ou des préfaces à des travaux historiques. Ce sont des textes programmatiques, des manifestes dans lesquels les auteurs exposent leurs intentions, leurs ambitions, la méthode qu’ils ont cherché à suivre, la manière dont ils conçoivent leurs pratiques de l’histoire. Se fondant sur ce corpus de documents, M. Gauchet entend scruter un moment-charnière de la constitution de la science historique, qu’il situe entre 1820 et 1830. C’est en effet de cette époque que daterait la « transformation intellectuelle » qui a permis « l’unification de la science historique ».

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Le « métier moderne d’historien » serait alors né de la rencontre puis de la combinaison de deux types principaux d’activités, l’analyse critique des traces laissées par le passé et l’histoire philosophique. Pour expliquer cette rencontre, qui paraissait improbable du fait de l’hétérogénéité des démarches et de l’opposition des principes sur lesquels chacun des courants était fondé, M. Gauchet pointe les déplacements conceptuels qui ont préalablement été nécessaires dans chacun des deux camps. Surtout, il souligne l’importance des innovations qui ont permis de matérialiser la confluence des deux écoles. La première concerne un renouvellement de la façon de comprendre la société, avec l’entrée des masses, au côté des puissants, dans l’explication du devenir collectif, un devenir collectif désormais pensé dans le cadre des nations. Parallèlement, c’est un renouvellement du genre narratif qui s’est opéré, le nouveau modèle matriciel étant emprunté au roman historique. Sans entrer plus avant dans la démonstration de M. Gauchet, on comprendra que, en dépit de l’unification opérée à l’époque romantique, l’analyse qu’il nous livre aujourd’hui et sa façon de lire les documents proposés relèvent davantage d’une philosophie historique que d’une histoire telle qu’on la pratique dans cette revue.

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Restent néanmoins les documents, qu’il est ainsi possible de découvrir ou redécouvrir. À cet égard, on pourra regretter de n’avoir aucune indication sur la forme même des éditions originales et, surtout, de ne trouver nulle part dans ce volume, en dehors des informations incomplètes parsemées dans les notices introductives, les références précises des textes donnés ou des œuvres dont ils sont extraits. On pourra s’étonner également, notamment dans le cas des dates des textes de J. Michelet, des contradictions internes entre la notice introductive et le document lui-même. On pourra enfin ne pas être d’accord, toujours dans le cas d’un texte de J. Michelet, avec le parti pris de renoncer « à y joindre les “notes” très abondantes dont il est fanqué [sic] ».

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Nathalie Montel

Max Weber, Rudolf Stammler et le matérialisme historique, Québec, Les Presses de l’université Laval-Paris, Cerf, 2001, 198 p.

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C’est avec cette première traduction en français d’un texte de Max Weber que Michel Coutu et Dominique Leydet, en collaboration avec Guy Rocher et Elke Winter, initient la collection « Pensée allemande et européenne ». Le Centre canadien d’études allemandes et européennes amorce ainsi son projet de diffusion, chez les lecteurs de langue française, de la connaissance de la pensée allemande, dans ce qu’elle a de spécifique, comme dans ses rapports avec les autres pensées européennes. Rudolf Stammler et le matérialisme historique avait déjà été traduit en langue anglaise par Guy Oakes, en 1977, sous le titre Critique of Stammler. Mais les auteurs de la présente traduction conçoivent celle-ci comme étant le produit d’une ambition toute différente. De fait, G. Oakes aspirait à simplifier le texte de M. Weber, afin qu’il devienne aussi intelligible que possible pour ses lecteurs. Cette fois, il s’agit plutôt de rechercher la stricte fidélité au texte allemand, quitte à ce que la lecture en demeure laborieuse. Par ailleurs, les auteurs ont également voulu faire précéder cette traduction d’une dense introduction éclairant l’objet du texte de M. Weber. Quatre-vingt-dix pages – c’est-à-dire l’exacte moitié du livre – offrent ainsi, outre la présentation du texte traduit, une étude détaillée de la pensée de Rudolf Stammler et de sa réception par les sciences sociales, la dogmatique juridique, la philosophie du droit. Cette mise en perspective faisait défaut dans l’ouvrage de 1977, dont l’essai introductif était essentiellement centré sur M. Weber. La nouvelle publication est donc plus qu’une traduction de Rudolf Stammler et le matérialisme historique, et l’on s’étonnerait presque que M. Weber soit le seul auteur dont le nom apparaisse sur la couverture de l’ouvrage.

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Sous un titre unique, sont regroupées ici deux études critiques de la seconde édition du livre Économie et Droit après la conception matérialiste de l’histoire, que publie R. Stammler, juriste contemporain de M. Weber, en 1906 – la première édition datant de 1896. La première et principale étude date de 1907 ; le second texte en est le prolongement inachevé, trouvé par Marianne Weber dans les papiers de l’auteur. Pourquoi était-il utile de traduire ces deux textes ? Que peut apporter de neuf la connaissance de ce que M. Weber écrivait sur un auteur largement inconnu de nos jours ? En vérité, cette nouvelle traduction n’importe pas tant en ce qu’elle nous fait découvrir la réflexion de R. Stammler – même si c’est un des effets possibles du livre – qu’en tant que nouvel éclairage sur M. Weber lui-même. C’est notamment en « pensant contre » R. Stammler que M. Weber a précisé sa propre réflexion. Aucun doute, donc, qu’il y a davantage, dans la publication de Rudolf Stammler et le matérialisme historique, qu’une tentation fétichiste, qui pousserait à traduire, aujourd’hui, tout ce qu’a pu écrire celui qui, jusqu’en 1959, n’était pas traduit, ou encore à se lancer dans une quête, possiblement inutile, du premier texte de naissance de la sociologie compréhensive. R. Stammler a joué un rôle essentiel dans la genèse de la méthodologie sociologique weberienne.

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Si la critique de R. Stammler a été largement ignorée par ceux qui ont lu M. Weber, c’est sans doute partiellement en raison de la forme prise par ce texte. Outre la lourdeur du style de la plupart des développements, ou la tournure exagérément véhémente de la critique, le texte de M. Weber se caractérise essentiellement par la complexité des démonstrations que l’on y trouve. Les traducteurs l’annoncent ainsi dès la première phrase de leur ouvrage : « les deux textes de Weber ici traduits […] sont d’une lecture souvent très ardue » (p. XI). « Dans la critique de Stammler le raisonnement de Weber est extraordinairement difficile à suivre », jugeait similairement G. Oakes. On ne discerne pas, en effet, d’exposé clair du positionnement de M. Weber par rapport aux affirmations de celui qu’il critique, sa réflexion ne se laissant dévoiler qu’à travers une série d’illustrations imbriquées, exigeant du lecteur une patience certaine.

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La renommée de R. Stammler au début du xxe siècle dépasse les frontières allemandes : elle est de loin supérieure à celle de M. Weber. Économie et Droit constitue sa première œuvre majeure, dont la réception – étudiée minutieusement par M. Coutu, D. Leydet, G. Rocher et E. Winter – suscite de très amples discussions. Élaborée à une époque marquée par la naissance de la sociologie comme discipline universitaire, l’analyse de R. Stammler se présente comme une recherche épistémologique des fondements de ce que peut être une science sociale. Il affirme d’abord que pour que les recherches empiriques particulières aient une valeur, il est nécessaire qu’elles se reportent à une « régularité légale universelle ». Il note alors que le matérialisme historique a cherché justement ce point de vue unitaire. Mais, outre le fait de voir dans l’économie le fondement des phénomènes sociaux, il reproche au marxisme l’idée selon laquelle la régularité légale serait de nature causale. En effet, influencé par la philosophie kantienne, R. Stammler compare l’investigation scientifique du social et les sciences de la nature, et affirme que seuls les objets de ces dernières sont du domaine de l’être (Sein), et doivent être considérés à l’intérieur d’un rapport causal. Les sciences de la société, au contraire, s’intéressent à des objets du domaine du devoir-être (Sollen), dans une perspective théologique. C’est au droit que revient, dans la pensée de R. Stammler, la place qui était celle de l’économie dans la théorie matérialiste. Il a pour cela recours à l’idée de « régulation extérieure », et affirme que le critère définissant la vie sociale comme objet spécifique de connaissance, serait sa régulation sur la base de règles que les hommes eux-mêmes ont instituées. Les règles sont donc le phénomène constitutif des sciences sociales.

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Dans sa critique de R. Stammler, M. Weber apporte d’abord, comme le notent ses traducteurs, « les repères nécessaires à une démarche scientifique rigoureuse, en particulier pour qui s’intéresse aux rapports entre le droit et la société » (p. 78). À la théorie de R. Stammler, M. Weber reproche principalement l’entretien d’une confusion entre science normative du droit – la pensée juridique dogmatique, du domaine du devoir-être – et science empirique du droit – la sociologie du droit, du domaine de l’être. La première doit rester attachée à l’analyse conceptuelle des normes juridiques, en adoptant un point de vue idéel : M. Weber réduit donc sensiblement le domaine légitime d’intervention de ce type d’étude du droit. Une étude sociologique du droit, au contraire, doit avoir pour objet les rapports de causalité entre le comportement effectif des agents et les représentations qu’ils se font des règles juridiques. C’est la retraduction par les acteurs de la règle, telle que construite par la dogmatique juridique – ce que M. Weber appelle la « maxime normative » – qui est considérée ici comme un déterminant causal important de l’activité sociale. Il écrit ainsi : « La règle juridique, considérée empiriquement, n’est absolument pas une “forme” de l’être social […] mais au contraire une composante objective de la réalité empirique, une maxime qui détermine sur le plan causal, avec un degré de “pureté” plus ou moins grand, la conduite empiriquement observable d’une partie des individus, dont l’ampleur demeure dans chaque cas indéterminée » (p. 149).

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Ce sont de façon plus générale, les premiers jalons d’une théorie empirique et compréhensive – même si ce terme n’apparaît pas encore – de l’action sociale, qui sont posés par M. Weber en réponse à Économie et Droit. Ainsi, en 1913, dans son Essai sur quelques catégories de la sociologie compréhensive, M. Weber note que ces catégories ont été forgées notamment pour « montrer ce que Stammler “aurait dû entendre” ». Contrairement à ce dernier, M. Weber considère que les faits sociaux peuvent faire l’objet d’une explication causale, mais montre que celle-ci doit être complétée par la compréhension, démarche visant à saisir les motifs des actions des hommes et à interpréter la signification qu’ils leur attribuent. À travers une série d’exemples – dont plusieurs étaient ceux choisis dans la démonstration de R. Stammler – M. Weber cherche à montrer que ce qui fait la différence entre un fait social et un fait naturel réside fondamentalement dans le sens qui est donné par les acteurs eux-mêmes au fait social. Au bilan, c’est une partie du processus concret d’élaboration de la sociologie wéberienne qu’éclaire la traduction de Rudolf Stammler et le matérialisme historique, ce qui constitue certainement un de ses grands mérites.

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Paula Cossart

Éric Agrikoliansky, La Ligue française des droits de l’homme et du citoyen depuis 1945. Sociologie d’un engagement critique, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques politiques », 2002, 387 p.

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Déjà remarquable par la richesse des informations qu’il offre sur cette organisation majeure du paysage politique français qu’est la Ligue des droits de l’homme, cet ouvrage se signale en outre par la fécondité des pistes de réflexion qu’il trace. Il ne s’agit en effet pas seulement pour Éric Agrikoliansky de retracer l’histoire de la Ligue depuis la Libération – et de comprendre ainsi les conditions de pérennisation d’une mobilisation apparue à la fin du xixe siècle – mais plus globalement d’envisager les rapports qu’entretient ce type d’engagement « moral » avec d’autres formes de participation politique, et notamment avec l’engagement partisan. Le choix de la période étudiée (de 1945 à la fin des années 1990) apparaît de ce point de vue tout à fait judicieux. En ignorant les périodes de la naissance (l’affaire Dreyfus) et du développement (les années vingt et trente, durant lesquelles elle constitue un véritable mouvement de masse) de la Ligue des droits de l’homme, l’auteur évite les pièges de l’histoire héroïque pour rendre intelligibles l’activité routinière et les conditions de survie d’une telle association, tout en soulignant ce que celles-ci doivent au contexte social et politique du moment.

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Pourtant consacrées à des objets différents – une étude des dirigeants de la Ligue depuis la Libération et une analyse du recrutement social de ses militants « de base » actuels – les deux premières parties du livre aboutissent à des conclusions dont la convergence est saisissante. Le militantisme des ligueurs apparaît ainsi comme un militantisme de reconversion, souvent produit d’un sentiment de désenchantement devant l’action politique partisane. Méticuleusement étudiée, la trajectoire de Daniel Mayer, qui fut président de la Ligue de 1958 à 1975 apparaît de ce point de vue comme idéal-typique. Dirigeant de la SFIO opposé à la politique algérienne de Guy Mollet, et pour cela marginalisé au sein de son parti, D. Mayer a abandonné ses fonctions parlementaires au profit de la présidence de la Ligue, en faisant de celle-ci une tribune l’habilitant à intervenir dans le débat politique sans être pour autant soumis aux contraintes propres à l’univers partisan. Dans le contexte de décloisonnement du champ politique ouvert par la guerre d’Algérie, l’ancienneté et la légitimité de la Ligue lui ont ainsi offert l’opportunité de jouer des coups dans le jeu politique tout en maintenant une position d’extériorité moralement incontestable. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui encore, suivent un parcours similaire à celui de D. Mayer, et font de leur engagement civique et humaniste à la Ligue un substitut à un militantisme partisan déconsidéré à leurs yeux. Le livre offre à ce niveau une illustration exemplaire de la pertinence des approches, inspirées de l’interactionnisme et qui connaissent actuellement un certain développement en France, en termes de carrières militantes. Une enquête par questionnaire et une série d’entretiens auprès de membres des sections locales de la Ligue montrent ainsi que ceux-ci la rejoignent fréquemment à l’issue d’un parcours riche en expériences militantes mais qui, soit par un effet d’âge (retraite qui clôt une phase de militantisme syndical), soit par désenchantement et frustration devant une appropriation des responsabilités partisanes par des professionnels de la politique mieux dotés qu’eux en ressources, préfèrent rejoindre une association dont les activités et préoccupations interdisent de fait tout « carriérisme » tout en satisfaisant leur volonté de mener une action concrète et « de terrain ». C’est précisément aux activités concrètes des Ligueurs que s’intéresse la troisième partie de l’ouvrage. L’étude de la composition des instances dirigeantes de la Ligue depuis la Libération avait déjà signalé le poids croissant des juristes (et principalement des avocats) aux dépens de cette autre composante majeure que sont les enseignants. Cette « juridicisation » de la Ligue des droits de l’homme a contribué à faire du secours juridique le mode d’action privilégié des ligueurs. Le recours aux ressources juridiques obéit à certains principes (la Ligue ne défend que des cas individuels et jamais des causes collectives) et impose une sélection méticuleuse des cas pouvant ou non faire l’objet d’un travail de généralisation (prise en charge exclusive des litiges impliquant des acteurs publics et rejet de ceux d’ordre privé, évitement des sollicitations par des individus manifestement déséquilibrés). Il prend également des formes spécifiques, en ce que la Ligue évite autant que faire se peut les procès – potentiellement risqués et coûteux – au profit des recours gracieux auprès des autorités administratives. Si cette dernière partie n’est, du point de vue méthodologique, pas la plus originale de l’ouvrage (le modèle de la sociologie de la dénonciation élaboré par Luc Boltanski montre ici, une nouvelle fois, sa fécondité), elle n’en rend pas moins sensibles certaines évolutions sociales et politiques de ces dernières années : il n’est en effet pas anodin qu’une part considérable des litiges actuellement pris en charge par la Ligue concerne des étrangers.

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La Ligue des droits de l’homme est depuis si longtemps un élément incontournable de la vie publique française que sa présence n’était plus questionnée par les analystes du politique. La « vieille dame », comme l’appellent affectueusement ses militants, méritait bien une étude approfondie. Non seulement É. Agrikoliansky s’est acquitté de cette tâche avec une indéniable réussite, mais il a en outre ouvert de nouvelles pistes de réflexion sur la nature même de l’action politique, une action dont il montre avec force qu’elle ne peut être cantonnée au seul univers de la compétition partisane.

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Lilian Mathieu

Dominique Larroque, Michel Margairaz, Pierre Zembri, Paris et ses transports, xixe-xxe siècles. Deux siècles de décisions pour la ville et sa région, Paris, Éditions recherches-Association pour l’histoire des chemins de fer de France, 2002, 400 p.

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Sous les dehors d’une histoire régionale et sectorielle (celle des omnibus, autobus, tramways, métro, RER et trains de banlieue), cet ouvrage est en réalité un essai réussi d’histoire de la décision en politique publique. Sa belle introduction fait d’ailleurs le point sur la littérature des sciences sociales en la matière, tout en revendiquant l’apport d’une démarche historienne (et géographique), en termes en particulier de longue durée et de changement d’échelle. Il s’agit de sortir de la fiction d’un État répondant à des attentes sociales, pour explorer finement les interfaces entre acteurs.

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Cette somme est un ouvrage de commande, souhaité par les dirigeants de la RATP, en particulier Jean-Paul Bailly, qui donne une postface intéressante quant aux apports possibles de l’histoire pour la pratique (il s’agit de réfléchir sur la notion contemporaine de « crise de la décision publique »). On a là une des réussites de la structure « comité d’histoire », liant praticiens et chercheurs sans ôter leur indépendance à ces derniers. Il est vrai que les auteurs ne sont pas des débutants et qu’ils ont su mobiliser, outre leurs travaux précédents et des sources nouvelles (archives d’entreprises et documents imprimés), une vaste bibliographie, faisant la part belle aux travaux universitaires inédits, qui est un des grands apports de l’ouvrage. En effet, le principal regret que l’on ressent à sa lecture est lié au traitement forcément trop rapide de certains dossiers, évoqués en dix ou quinze lignes. Mais, à chaque fois, notes et bibliographies permettent d’aller plus loin. On regrettera peut-être plus le traitement trop allusif de deux aspects qui conditionnent les évolutions des transports en commun de voyageurs : le développement du réseau routier, et la question des transports de marchandises. Peut-être chacun aurait-il mérité une petite synthèse ; il en va de même de la question brièvement effleurée des autocars de grande banlieue, souvent liés à de grandes entreprises comme Renault ou Citroën. Enfin, le rôle d’aiguillon des expositions universelles, qui revient régulièrement, aurait mérité d’être interrogé pour lui-même. Du côté des regrets, on peut aussi évoquer la cartographie, présente certes et souvent très claire, mais qui pourrait l’être encore plus, au bénéfice des lecteurs ne connaissant pas bien la géographie de la région parisienne.

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L’ouvrage est bien articulé autour de deux temps de « grandes décisions », en termes de tracés, de financements et de statuts, dans les années 1900-1918 et 1958-1976. Ressentis ou non comme tels par les contemporains (ce problème est évoqué), ces grands « moments » orientent l’avenir, imposent des contraintes, aiguillent les financements avec une certaine inertie. Ces aspects intertemporels de la décision sont au cœur de l’ouvrage, comme le sont les décalages chronologiques entre décisions en matière de transports et d’aménagement urbain, ou encore le rôle des prévisions, des projections démographiques pour la construction des schémas directeurs. Bref, l’ouvrage pointe le rôle crucial du temps dans la décision. Le cas des dernières créations (Éole, Météore), qui viennent paradoxalement densifier encore le réseau interne à Paris est ainsi très bien démonté, de la contrainte que constitue la saturation du RER A dans Paris aux projets précis en concurrence, émanant de différents acteurs. Les périodes de petites décisions ou d’avortement de projets sont aussi finement évoquées : l’enchevêtrement des institutions y est démêlé pour comprendre à quel endroit la machine se grippe. Des comparaisons internationales permettent de ne pas faire du « progrès technique » un déterminant extérieur et automatique des décisions, mais bien un facteur négocié, comme les autres. Dans ce cadre, les institutions sont prises au sérieux, avec leurs poids respectifs, leurs liens, leur rapport à un territoire (l’ouvrage contribue aux investigations actuelles autour des origines de l’aménagement du territoire et de l’échelle régionale) et à des enjeux politiques (même si les jeux politiciens sont parfois un peu trop donnés comme l’explication ultime, avec par-ci par-là quelques partis pris partisans). L’histoire de l’abandon du tramway dans l’entre-deux-guerres, à rebours des autres capitales, puis de sa renaissance récente est un des morceaux de bravoure qui intègre ces différents éléments explicatifs pour comprendre qu’une « petite décision » devienne déterminante, puis qu’un même moyen de transport soit choisi des décennies plus tard, sur des bases différentes.

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Claire Lemercier

Joëlle Zask, L’opinion publique et son double. 1. L’opinion sondée, 2. John Dewey, philosophe du public, Paris, L’Harmattan, 1999, 2 vol, 204 p. et 312 p.

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En France, les études sur l’opinion publique ont été longtemps dominées par une science politique reprenant à son compte les préoccupations et le vocabulaire du monde politique lui-même (peuplé de personnages collectifs : « la nation », le « public », les « partis », les « syndicats », etc.). Pour les universitaires qui s’inscrivent dans cette perspective, le terme d’« opinion publique » désigne en réalité l’opinion du petit monde privilégié auquel ils appartiennent. Dans un article retentissant paru dans les Temps Modernes en 1973 : « l’opinion publique n’existe pas », Pierre Bourdieu a développé une vigoureuse critique de ce type d’approche, ouvrant du même coup un espace pour une sociologie politique de l’opinion publique d’inspiration « constructiviste ». L’un des acquis majeurs de ce courant de recherches a été de montrer comment les dominants imposent leur vision intéressée du monde en parlant constamment au nom du « peuple ». Mais cette sociologie critique n’a fourni pratiquement aucun instrument qui permettrait d’améliorer les choses. Dans sa thèse, Joëlle Zask prend appui sur la philosophie pragmatiste américaine, pour introduire dans le débat français, une autre approche du problème. Elle souligne la contribution majeure du philosophe-sociologue John Dewey à la réflexion sur la démocratie. Contrairement aux penseurs critiques européens, la démarche de J. Dewey ne vise pas à dénoncer la démocratie bourgeoisie, mais plutôt à explorer sa dimension critique et subversive, dans un souci d’amélioration pratique. Les outils d’analyse qu’il a élaborés, et sur lesquels s’appuie J. Zask dans sa propre démarche, permettent eux aussi de critiquer le rôle des experts, les techniques de quantification, les présupposés psychosociaux, grâce auxquels a été inventée l’« opinion américaine » en excluant de fait la majeure partie du peuple. Mais dans la perspective pragmatiste de J. Dewey, la notion d’opinion publique n’est pas pour autant une fiction destinée à pérenniser la domination des dominants sur les dominés. C’est un enjeu de lutte. Contrairement aux stéréotypes habituels en France sur le pragmatisme, la démarche que propose J. Dewey ne vise pas à cautionner le monde tel qu’il est. Il s’agit de prendre la démocratie au mot en confrontant constamment ses affirmations de principe et les réalités qui en découlent, de façon à améliorer son fonctionnement.

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Gérard Noiriel

Josepha Laroche (éd.), La loyauté dans les relations internationales, Paris, L’Harmattan, 2001, 378 p.

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Issu d’un colloque tenu en septembre 2000, l’ouvrage collectif dirigé par Josepha Laroche repose sur un double pari qui mérite d’être salué. Tout d’abord s’inscrire dans une tendance récente des analyses internationales qui cherche à renouveler une discipline très souvent cantonnée à la fois dans l’entre soi de spécialistes et dans l’étude experte de sujets balisés et académiques (les politiques étrangères, les conflits interétatiques ou non étatiques par exemple), notamment en s’appuyant sur les apports des diverses sciences sociales voire en sollicitant des échanges interdisciplinaires. Se trouvent ainsi réunis, parmi les différents contributeurs, des philosophes, des juristes, des sociologues, des historiens, des politistes dont la préoccupation centrale n’est pas forcément les relations internationales mais qui, par leur approche respective, ouvrent de nouvelles perspectives dans un domaine jusqu’alors réservé. Ensuite, l’objet traité – la loyauté – est, en lui-même, tout à fait original dans l’inventaire des thèmes ordinaires supposés mériter quelque attention de la part des analystes. J. Laroche, dans son article introductif, en justifie l’intérêt. Si l’on se défait, nous dit-elle, d’une définition de la loyauté en termes de vertu morale relevant d’une éthique individuelle et de l’intersubjectif, on s’aperçoit combien le respect de la parole donnée tend à devenir un élément structurant des relations qui unissent les différents acteurs participant à l’instauration d’un ordre politique international ne serait-ce que parce que, invoqué et prescrit comme gage de bonne conduite, il impose une limitation au jeu possible des infidélités politiques.

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À la fois ressource politique et instrument des diverses tactiques ou stratégies qui forcent à la coopération (même si c’est parfois au prix d’hypocrisies et de manœuvres « déloyales »), la loyauté, à travers les usages politiques dont elle est l’objet, constitue alors un excellent observatoire des liens en cours de recomposition qui sous-tendent l’univers international. Ce point est au cœur de la réflexion d’ensemble de l’ouvrage. L’enjeu cognitif est important. Les appels à la loyauté sont désormais fréquents et trouvent de plus en plus renfort dans l’élaboration et la production de textes juridiques leur donnant la stature d’un principe d’ordre venant se substituer à la « bonne foi » qui anciennement accordait les échanges internationaux. Un véritable basculement s’opère, alors faisant passer d’un mécanisme de réciprocité à une norme de loyauté par lequel une solidarité hiérarchique s’impose aux dépens d’une égalité de principe. Une dynamique complexe de transformations des arrangements internationaux s’enclenche et il s’agit précisément d’en discerner les raisons et les impulsions. Restituer la nouvelle configuration des relations internationales qui résulte d’une mise en concurrence exacerbée des États avec d’autres types d’acteurs venant les défier dans leur propre souveraineté et des réappropriations croisées des modes d’interventions et des thématiques promus par chacun d’entre eux s’impose, tout comme l’analyse de « l’explosion normative » voire de l’émergence d’un nouveau droit international qualifié de « droit de l’humanité » ou de « droit mondial » qui l’accompagne et la renforce. C’est ainsi la place, le rôle et les enjeux de ces appels à la loyauté qui sont examinés. En effet, la plupart des auteurs montrent que la promotion du thème de la loyauté par des acteurs institutionnels souhaitant une meilleure régulation de leurs relations (États mais aussi firmes transnationales, organisations internationales, organisations non gouvernementales, voire les individus) se conjugue avec une modification du sens des allégeances précédemment instaurées. En outre, de plus en plus « entendue comme fidélité aux engagements pris et conformité aux valeurs sociales reconnues comme légitimes », la loyauté est dorénavant inscrite sur l’agenda international et en voie de juridicisation, ainsi qu’en témoignent les pénalisations infligées à ceux qui, comme les Rogue States (les « États voyous »), ne se conforment pas aux règles du jeu en vigueur. L’article de Jacques Chevallier portant sur la lutte contre la corruption ou celui de Philippe Ryfman s’intéressant à l’adoption par les ONG humanitaires d’un code de bonne conduite défini sous forme de charte s’imposant à tous, offrent d’autres illustrations de ce phénomène qui a tout d’une nouvelle contrainte normative pesant sur les conduites pragmatiques des uns et des autres. Que le référent soit flou et susceptible d’usages souvent contradictoires (comme le soulignent différents auteurs) n’empêche pas la récurrence de plus en plus prégnante des proclamations à la fidélité aux engagements pris ; bien au contraire c’est précisément en raison de son ambiguïté que la loyauté connaît un tel succès. Reste à se demander avec Guillaume Devin dans la conclusion qu’il propose, si ces usages de la loyauté constituent bien une « nécessité structurelle » allant dans le sens d’une pacification des relations internationales puisqu’ils fonctionneraient comme mécanisme d’endiguement de la violence ou si ne serait pas à l’œuvre un nouveau cercle de la dépendance, certes dénié jusque dans les textes juridiques élaborés, tant ceux qui produisent le cadre de leur propre autolimitation s’auto-instituent dans le même temps comme les principaux producteurs et contrôleurs des critères de la « bonne » loyauté. Si l’on peut regretter parfois l’aspect mosaïque de l’ouvrage qui rend le fil directeur souvent implicite, c’est bien pourtant cette question qui traverse les différentes contributions : elle remet ainsi sur le métier des analyses internationales les hypothèses que Norbert Elias avait formulées à propos des contextes nationaux. Ce qui n’est qu’une autre manière de rejoindre le projet de cet ouvrage en montrant la fécondité d’une approche transnationale (et transdisciplinaire) des relations internationales.

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Annie Collovald

Lilian Mathieu, Mobilisations de prostituées, Paris, Belin, coll. « Socio-histoires », 2001, 333 p.

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L’ouvrage de Lilian Mathieu Mobilisations de prostituées, issu d’une thèse réalisée sous la direction de Michel Dobry, s’inscrit dans le renouveau des études relatives aux dynamiques de l’action collective1. Doté d’une connaissance étendue des théories de l’action collective anglo-saxonne, et en particulier de la théorie dite de la mobilisation des ressources, l’auteur nous propose de lire à ce prisme, enrichi notamment de la lecture critique de Pierre Bourdieu et de l’influence des analyses de M. Dobry, trois histoires de mobilisations « improbables » : celles de prostitué(e)s. Mobilisation improbable, le terme revient souvent pour caractériser les formes d’actions collectives engagées par des membres de ce groupe, relégué entre tous dans nos sociétés, et donc a priori peu susceptible de s’engager dans des formes de mobilisations publiques si l’on en croit les enseignements de la science politique sur cette question. « Improbable », le qualificatif s’applique aussi à ce projet qui fut donc choisi malgré, on s’en doute, les difficultés d’accès que pouvait présenter un tel terrain, et surtout le risque qu’encourait son auteur à traiter ainsi de populations dotées de peu de légitimité, y compris comme objet de recherche de science politique. Le pari est donc gagné à double titre.

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Du point de vue empirique, la recherche de L. Mathieu est fondée sur un matériau riche et divers : l’auteur a réalisé cinquante-cinq entretiens en France, aux Pays-Bas et au Canada avec les protagonistes des mobilisations étudiées, il a pu dépouiller des archives d’associations, et a conduit des observations ethnographiques – pour le volet consacré à la question de la prévention du Sida – à l’occasion de campagnes de prévention, ou de rencontres entre des associations. À l’aide de ces données, l’auteur retrace trois formes de mobilisations de prostituées situées dans des espaces et des temporalités différentes : le mouvement d’occupation des églises qui eut lieu en 1975 à Lyon, lancé par une centaine de femmes menées par leur leader Ulla ; l’organisation internationale dénommée « Comité international pour les droits des prostituées » qui fédéra des collectifs européens et nord-américains ; enfin le cas particulier des associations assurant une prévention du Sida auprès des prostitué(e)s de manière spécifique. Ces études de cas ne sont pas de simples monographies : elles s’inscrivent dans une problématique qui mêle l’analyse des conditions de possibilité de la mobilisation, l’attention portée à la manière dont elle contribue ou non à construire un groupe, en soi et dans l’espace public, et la prise en compte des enjeux sociaux – particulièrement en termes de genre – portés par ces mobilisations. Pourtant, ces dernières ont souvent conduit à des échecs, du point de vue de leurs objectifs premiers, amenant L. Mathieu à souligner sa « volonté de se démarquer de la tendance des sciences sociales à privilégier l’étude des seules mobilisations réussies et des causes ayant finalement triomphé aux dépens des actions collectives hasardeuses, des mouvements ayant tourné court et des luttes inabouties » (p. 19).

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Le deuxième pari tenu par le livre est ainsi d’éclairer la problématique générale de l’analyse de l’action collective à la lumière de ces mobilisations peu légitimes dans l’espace public, fragiles et fragilisées par le statut de leurs membres, parfois contradictoires aussi du point de vue des objectifs visés. Par exemple, l’objectif de réinsertion et d’abolition de la prostitution souhaitée par une partie du milieu associatif s’oppose aux enjeux de libération sexuelle et de liberté personnelle prônés par certaines féministes nord-américaines qui ont soutenu les mobilisations de prostituées.

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L’ouvrage aboutit également à des résultats de recherche plus généraux : d’une part, l’auteur insiste sur la nature hétéronome des mobilisations d’acteurs démunis en différents types de capitaux, c’est-à-dire sur la dimension cruciale des alliances qu’ils arrivent à tisser avec des acteurs, individus ou organisations, extérieurs à leur univers social. D’autre part, L. Mathieu invite à porter attention aux logiques d’acteurs propres au groupe dont les mobilisations sont étudiées : en l’occurrence, l’espace prostitutionnel est caractérisé par sa très grande instabilité, et par la dimension concurrentielle qui régit l’activité de ses membres.

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Cas limites, à la fois d’un point de vue théorique de par la fragilité de ces formes d’action, et d’un point de vue social du fait de la stigmatisation qui caractérise leurs acteurs, les mobilisations de prostituées analysées par L. Mathieu se révèlent donc doublement instructives, du point de vue d’une meilleure connaissance d’un espace social largement délaissé par les sciences sociales du politique, mais aussi en ce qui concerne l’intérêt heuristique à traiter de cas limites, de phénomènes sociaux improbables, qui constituent autant de tests pour des théories qui se veulent presque toujours générales, et se révèlent souvent inadéquates pour traiter de phénomènes interstitiels, marginaux mais néanmoins éclairants. Depuis Howard Becker, nous savons en effet combien l’étude de la déviance nous renseigne sur les frontières fragiles de la normalité sociale. Cette étude, qui articule finement dimension théorique et empirie raisonnée, met donc en évidence tous les obstacles qui s’opposent aux mobilisations de prostituées pour mieux nous sensibiliser aux conditions de possibilité de l’action collective dans l’espace public de nos sociétés.

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Liora Israël

Notes

[ 1] Parmi les ouvrages parus récemment en France, on peut citer dans des genres très différents, Richard Balme et Didier Chabanet (éd.), L’action collective en Europe, Paris, Presses de Sciences po, 2001 ; Danny Trom et Daniel Cefaï (éd.), Les formes de l’action collective, Paris, EHESS, coll. « Raisons pratiques », 2001.

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