Genèses | 5-26

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Entre les cités et l’État. Caudillos et pronunciamientos en Grande-Colombie

Clément Thibaud

Historien, enseigne à l’université de Nantes. Membre du Centre de recherches en histoire internationale et atlantique, il a travaillé sur les aspects militaires, politiques et sociaux des guerres d’indépendance en Amérique hispanique. Il se consacre actuellement à l’histoire de l’État au xixe siècle en Colombie. Il va publier prochainement Les armées de Bolívar aux Presses universitaires de Rennes, version remaniée de sa thèse consacrée aux guerres d’Indépendance vénézuéliennes et colombiennes. clement.2thibaud@wanadoo.fr


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Si le mot « caudillo » est ancien dans la langue espagnole, la pratique politique qui lui est associée dans le monde hispano-américain remonte aux Indépendances du début du xixe siècle. Depuis, le caudillisme n’a cessé de fasciner l’analyse des sociétés issues de l’Empire des Indes. De grands textes littéraires ont peint ces hommes en cavaliers brutaux et sanguinaires. Le Facundo de Domingo Sarmiento constitue le plus bel exemple d’une littérature assise sur la distinction entre la civilisation urbaine inspirée de l’Europe et une barbarie rurale purement américaine (Sarmiento 1985 ; Fuente 2000 ; Lynch 1992 : 402-437). À sa suite, la pensée positiviste enrichit le mythe, sous la plume d’auteurs comme l’Argentin Alberdi ou le Vénézuélien Laureano Vallenilla Lanz (Alberdi 1852 ; Vallenilla 1930). Dans son Cesarismo democrático, publié en 1919, le second donne une extraordinaire description du « gendarme nécessaire » (Vallenilla 1990). L’homme fort assure la viabilité de l’ordre républicain en conciliant civilité et sauvagerie, pays légal et pays réel.

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Au cours des quinze dernières années, le regard historiographique a changé sur le xixe siècle latino-américain (Morelli 2004). L’exploration des figures du citoyen, du peuple, de la république et de la nation a montré que les institutions « démocratiques » s’étaient affermies plus précocement qu’on ne l’avait cru (Sábato 1999). La découverte d’une vie politique moderne hors de l’Europe et des États-Unis mit au second plan les analyses traditionnelles des facteurs de l’instabilité. Après avoir régné, caudillisme, pronunciamientos et guerres civiles se faisaient plus discrets dans l’historiographie. C’est pourquoi ces thématiques traditionnelles, qui connaissent un regain d’intérêt, sont abordées maintenant dans une perspective renouvelée. Au lieu d’occuper la place centrale, elles sont rapportées systématiquement aux pratiques politiques régulières comme le vote ou la vie parlementaire. Les modes de représentation non constitutionnelle du peuple ne sont plus associés au folklore, mais tenus pour des temps forts du développement de l’idée républicaine dans les marges intérieures de l’Occident.

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Ce changement de regard procède des bonnes nouvelles des années 1980 et 1990. La chute des dictatures militaires a en effet modifié le diagnostic sur le passé continental. L’Amérique latine n’était peut-être pas promise à l’instabilité, par atavisme culturel ou par fatalité historique. On pouvait donc légitimement interroger les hiérarchies du Progrès fixées par Hegel entre un centre européen et nord-américain capable d’accéder à la liberté et des périphéries anarchiques, vouées à « la main ferme » des dictateurs (Morse 1954 : 80).

Le caudillisme est-il le symptôme d’un sous-développement politique ?

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En d’autres termes, cette critique d’un européocentrisme latent ou explicite a permis la révision des paradigmes sur l’État, la nation et le libéralisme en Amérique latine. Dans cette perspective, il fallait commencer par remettre en question les grands paradigmes explicatifs comme ceux de la rationalisation ou de la modernisation. Dans les années 1950, la théorie wébérienne était ainsi devenue l’aune à laquelle étaient rapportés les progrès et les échecs de toute construction institutionnelle. La bureaucratie, avec son armée de fonctionnaires anonymes, sa domination rationnelle de la société, ne parvenait pas à se développer de ce côté-là de l’Atlantique. Cette constatation fermait-elle pour autant le débat ? La question était-elle bien posée ? Premièrement, attribuer à Weber une conception linéaire et téléologique de la production étatique trahissait sans doute sa pensée. Deuxièmement, appliquer cette lecture biaisée à l’analyse de l’État en Amérique latine constituait une erreur de perspective. Ne s’imposait-on pas un cadre d’analyse d’autant plus inadapté qu’il s’appuyait sur un modèle normatif, celui des étapes de la modernisation ? La transposition de modèles conçus en Europe ou en Amérique du Nord ne pouvait aboutir qu’au constat d’un fiasco généralisé. À ce compte, pas de citoyens, ni de république, ni de démocratie, ni de régime représentatif, ni d’État de droit possibles du Rio Grande à la Terre de Feu (Escalante 1992).

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Une approche historique et anthropologique pourrait peut-être contourner ces écueils herméneutiques. Non pas décrire ce qui devrait être d’après les concepts « universels » de la science politique – maintenant dominée par les écoles nord-américaines – mais comprendre la complexité de ce qui a constitué une voie propre à l’Amérique hispanique vers des régimes politiques fondés sur les principes d’un libéralisme original (Guerra 1995, 1 : 126-127). Le chemin fut certes sinueux et le bilan des démocraties continentales est aujourd’hui contrasté. Il reste que l’histoire politique de l’Amérique latine mérite la construction d’un cadre d’analyse qui lui soit propre, hors des grandes leçons données par les révolutions anglaises, américaines, françaises et leurs héritages respectifs (Lempérière 2004 : 16-17).

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Dans cette perspective, l’examen d’une notion comme le caudillisme prend tout son sens. Ce dernier a été traditionnellement considéré comme la marque distinctive d’un sous-développement politique. Le caudillo symboliserait l’échec d’une certaine modernité dans le monde hispanique – l’Espagne ayant eu ses caciques par un étonnant échange lexical avec ses ex-colonies. Les analyses classiques ont souligné à l’envi le fondement personnaliste et archaïque de son influence. Homme du peuple, le caudillo aurait gouverné par l’entremise d’un dense tissu de fidélités personnelles, l’usage souvent indiscriminé de la violence (Gilmore 1964 : 47), imposant au-dessus des institutions représentatives une forme de dictature personnelle qui aurait interdit l’assomption de l’État.

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Prolongeant les descriptions traditionnelles, les explications culturalistes ont mis l’accent sur la profondeur historique du phénomène. Le caudillo aurait symbolisé une culture machiste, héritière de la brutalité des premiers conquistadors (Arguedas 1929 ; Hamill 1995). Pour Glen Dealy, il aurait constitué un avatar d’une culture catholique marquée par « l’assertivité » du moi et le monisme politique. Incapables de construire des régimes pluralistes complexes, les sociétés hispano-américaines se seraient naturellement tournées vers des formes concrètes de pouvoir personnel (Dealy 1968, 1974, 1977). En parallèle, Richard Morse interprétait avec beaucoup de subtilité le caudillisme comme un substitut républicain au pouvoir patriarcal de Sa Majesté Catholique (Morse 1954).

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Employant d’autres détours, les explications socioéconomiques des années 1960-1970 aboutissaient aux mêmes conclusions. On insistait davantage sur les ressources propres du caudillo et l’hacienda devint le symbole de ses stratégies et de ses pratiques de pouvoir. Wolf et Hansen décrivirent le latifundium comme une structure économique archaïque destinée à éviter le développement du capitalisme marchand (Wolf et Hansen 1967). Il s’agissait de préserver un style de relations sociales fondé sur des liens hiérarchiques d’allégeances et de services. Le grand domaine constituerait ainsi la source d’un pouvoir local, enclavé, passéiste, et, par conséquent, le cadre privilégié des levées militaires des caudillos, habiles à transformer leurs péons en soldats pour peser sur la vie politique nationale.

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Les études récentes se placent en rupture par rapport à ces approches. Dès les années 1970, certains travaux avaient du reste montré que beaucoup d’hommes forts appartenaient en réalité au monde des notables (Zorilla 1972). Ainsi pouvaient-ils aisément jouer sur plusieurs registres : celui de la civilité, par leur insertion dans les sociabilités policées des clubs de pensée et des associations (Gonzalez Bernaldo 1999 : 144-178) ; celui de la force brutale, grâce à leurs péons, clients ou obligés (Démelas-Bohy 1992 : 401-443 ; Thibaud 2003). Beaucoup ont conclu des compromis politiques pour défendre l’ordre constitutionnel, comme Páez, en 1835, rétablissant par la force un président élu qui lui était hostile (Lynch 1992 : 292-293 ; Posada 1999). Tous ces travaux ont insisté sur le rôle paradoxal des caudillos dans la socialisation des valeurs de la modernité. Par le biais détourné de leurs réseaux clientélaires, nombre d’entre eux ont associé le peuple au fonctionnement des institutions nationales (Guerra 1995 : 1, 126-181 ; Calderón et Thibaud, 2002).

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L’idée d’un usage indiscriminé de la violence a aussi été relativisée au profit d’une description fine des pratiques relationnelles aussi bien avec les groupes subalternes qu’avec les classes moyennes des artisans, commerçants, fermiers. En effet, le caudillisme n’est pas un gouvernement populaire et les élites urbaines se sont généralement empressées d’accorder leur soutien aux hommes forts. L’insertion du « gendarme nécessaire » dans les réseaux de « pouvoir civilisé » obéissait à une logique d’ascension sociale. En un mot, ces derniers sont repérés maintenant comme des agents actifs du statecraft et du nation-building en Amérique latine (Morelli 2004 : 773-774). Progressivement, pronunciamientos et guerres civiles n’apparurent plus comme les ratés d’un processus de construction étatique mais comme des moments marquant l’enracinement de la légitimité républicaine héritée des Indépendances (Demélas 1994 ; Guerra 1999 ; Peralta et Irurozqui 2000 : 13-30).

Le caudillisme comme pratique politique propre au monde hispano-américain

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Il fallait situer la thématique du caudillisme avant d’aborder le problème de sa nature en Nouvelle-Grenade et au Venezuela. Dès l’abord, une autre précaution est pourtant nécessaire. Peut-on définir un idéal-type du caudillisme en Amérique hispanique ? Doit-on unifier des pratiques de pouvoir et des personnalités parfois opposées par un concept générique ? Qu’est-ce que l’Argentin Rosas a de commun avec le Vénézuélien Páez – peut-être la mobilisation des vachers de la Pampa et des Llanos, respectivement (Garavaglia 2000) – ou avec le Néogrenadin José María Obando ou le Péruvien Gamarra ? La figure du caudillo varie aussi dans le temps. En 1816, José Antonio Páez est le chef charismatique de guérillas en guenilles. Devenu président du Venezuela, il s’affirme dans les années 1840 comme un notable conservateur nourrissant d’excellentes relations avec les milieux financiers et s’appuyant sur de formidables richesses terriennes bâties aux lendemains de l’Indépendance grâce aux propriétés concédées en reconnaissance de ses services militaires.

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La prudence conduirait à privilégier les études de cas plutôt que les abstractions unifiantes. Ce serait pourtant contourner une question cruciale. Pourquoi, malgré l’extraordinaire diversité des situations nationales, les caudillos apparaissent-ils comme les hommes forts du nouvel ordre républicain ? Comment expliquer l’universalité d’un tel phénomène ? Répondre à cette question suppose d’aller au-delà des conditions socioéconomiques du caudillisme, puisque aussi bien la Bolivie majoritairement indienne, le Venezuela, peuplé de mulâtres libres, le Rio de la Plata, le Mexique – et peut-être l’Espagne – ont été les terres de prédilection de ces hommes forts malgré leurs profondes différences.

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Faut-il alors reconsidérer l’explication culturaliste ? Les dénominateurs communs à tous les États issus de l’Empire espagnol relèvent en effet de ce registre : identité de langue, de religion, de traditions politiques. À cela il faut répondre que le caudillo n’est pas le produit d’une culture immémoriale. Cette figure naît dans le contexte de l’effondrement du gouvernement impérial et la naissance des institutions républicaines. C’est ce cadre d’interprétation dynamique qu’il faut privilégier, et non les aspects culturels de longue durée, comme le machisme ou l’éthos catholique. Ces derniers ne rendent pas plus compte de l’absence du caudillisme aux temps coloniaux que de sa présence après les Indépendances car les Américains étaient tout aussi catholiques et machistes avant qu’après. En revanche, le caudillisme est apparu dans les années 1810-1830 en Nouvelle-Grenade, comme ailleurs, sur fond d’émancipation nationale. À ce titre, une étude de la genèse du phénomène doit s’attacher à deux communs dénominateurs pour éclairer sa généralité dans l’espace hispano-américain, et peut-être hispanique. D’abord, la modalité que prit la guerre d’Indépendance aussi bien en Espagne qu’en Amérique. Ensuite, la question posée par l’établissement des Républiques modernes, fondées sur les notions de peuple souverain et d’égalité des citoyens. La guerre irrégulière et la représentation politique paraissent des facteurs décisifs pour expliquer l’émergence du caudillisme.

La genèse du caudillisme à travers l’exemple des guerres d’Indépendance en Grande-Colombie

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Les cas du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade sont intéressants pour aborder la question. Tandis que le premier est considéré comme un cas paradigmatique du caudillisme, la Colombie aurait à peu près ignoré le phénomène et pu construire, grâce au général Santander, un pouvoir civiliste respectueux des lois et de la régularité constitutionnelle. Pourtant, à un José Antonio Páez, homme fort du Venezuela jusqu’à son exil aux États-Unis en 1863, la République de Nouvelle-Grenade peut opposer des caudillos comme José María Obando, puissant dans la région méridionale du Cauca, ou, dans une moindre mesure, José Hilario López, ou encore José María Córdova et son frère Salvador.

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Dans les deux pays, le caudillisme surgit dans le cadre d’une guerre d’Indépendance plus précoce et radicale que dans le reste de l’Empire. Les hommes forts émergent dans les circonstances extraordinaires d’une guerre de guérilla menée dans les grandes plaines du bassin de l’Orénoque, les Llanos, entre 1815 et 1819. Une fois parvenus au sommet de la hiérarchie militaire, ces chefs de guerre atypiques ont par la suite participé activement à la vie politique des États qu’ils contribuèrent à libérer. Parmi eux se trouvent des présidents de la République : José Hilario López, José María Obando, ou même Francisco de Paula Santander ; José Antonio Páez ou les frères Monagas au Venezuela, et peut-être Bolívar lui-même. Provenant des milieux les plus divers, ces hommes aux personnalités opposées se sont affrontés au cours d’interminables luttes : Santander vs. Bolívar ou Páez, Mariño ou José María Córdova vs. Bolívar, etc. Qu’est-ce qui unissait ces personnages au-delà de leurs différences d’origine sociale, de style ou d’opinion politiques ? Comment expliquer leur ascension rapide au sommet des États indépendants, parfois à partir de rien ?

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Les analyses qui suivent se fondent sur une prosopographie informatique des armées d’indépendances, construite à partir des états de service de 3 815 soldats conservés aux Archives générales de la nation de Bogota et Caracas. Les correspondances et les nombreux témoignages des acteurs ont aussi été mis à profit pour décrire le moment irrégulier de la guerre d’émancipation au cours duquel naît le caudillisme militaire (Fuerzas armadas 1963-1969 ; Blanco et Azpurúa 1875-1877 ; O’Leary 1879-1887 ; Rodríguez Villa 1908-1910 ; Thibaud 2003 : 548-554).

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En 1815, Ferdinand VII, après sa captivité à Valençay, rétablit l’absolutisme en dispersant les Cortès et en abrogeant la Constitution de Cadix. Il envoie un corps expéditionnaire à la reconquête de l’Amérique. Quinze mille hommes font le siège de Carthagène des Indes, avant d’entamer une marche victorieuse vers la capitale de la vice-royauté rebelle, Bogota (Quintero 2005 : 239-347). Son général en chef, Pablo Morillo, mettait ainsi fin au premier âge de l’émancipation, connu sous le nom de Patria Boba, la patrie ingénue. Malgré l’ampleur de la défaite militaire, la résistance patriote s’organisa dans les espaces de frontière, récemment colonisés, des plaines de l’Orénoque : les Llanos allant du Casanare à la Guyane vénézuélienne (Rausch 1994).

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La déroute des patriotes obligeait en effet les survivants à trouver une planche de salut dans une forme de lutte qui avait connu un grand succès en Espagne contre Napoléon : la guerre irrégulière (Tone 1995). Ces combats ne furent pas entrepris par les élites militaires traditionnelles, la plupart ayant fui dans les Antilles, en Jamaïque ou en Haïti. Une multitude d’unités combattantes apparut de façon spontanée recourant à la petite guerre pour subsister. Elles étaient dirigées par des hommes nouveaux, souvent issus du rang, Indiens, mulâtres, métis. Les patriciens étaient certes sous-représentés dans cette mêlée, mais certains se reconvertirent avec succès en guérilleros. Fait notable, le changement forcé de tactique et de stratégie produisit une mutation fondamentale dans l’ordre des types d’autorité.

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Chaque forme de guerre est autant le fruit que la matrice d’un certain rapport de pouvoir. Dans les premières années de la mutation révolutionnaire, des milices urbaines ou villageoises avaient pratiqué une guerre « civique » de faible intensité. Ces troupes étaient commandées par des officiers issus des meilleures lignées, têtes naturelles de la vice-royauté. Le système d’autorité qui y régnait témoignait de la prégnance des valeurs de l’Ancien Régime. On avait affaire à une domination légitime de tournure traditionnelle (Weber, 1 : 289). Lorsque Bolívar déclara, en 1813, une guerre à outrance aux Espagnols, il désirait en finir aussi bien avec ces conflits de cités qu’avec la structure milicienne de l’armée. Le Libertador souhaitait construire un instrument militaire à la mesure de la tâche qu’il lui assignait : forger la nation dans l’expérience guerrière. Il essaya de rationaliser le fonctionnement de l’armée professionnelle, octroyant les galons au mérite et donnant une structure opérationnelle à ses légions : domination rationnelle. En revanche, lorsque les bribes éparses des armées patriotes se mirent à pratiquer la guerre de harcèlement et de coups de main à partir de 1815, apparut une nouvelle valeur présidant au choix des hommes : le charisme.

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À chaque système d’autorité correspond une grandeur qui détermine la personnalité des chefs, les formes de l’obéissance et l’organisation du rang. La guerre civique est l’expression d’une société organique d’Ancien Régime. En revanche, la guerre nationale appelle une armée de conscription au style égalitaire. Son organisation comme sa composition traduisent en actes la révolution de la souveraineté populaire. La guérilla, elle, appelle une autre forme d’autorité, fondée sur la capacité à diriger le groupe combattant dans des conditions de grave pénurie. Elle est d’abord volonté de survie avant d’être organisation guerrière ; d’où sa nature à la fois civile et militaire, puisque sa fonction ne s’épuise pas dans son rôle d’attaque et de défense (Laqueur 1977 ; Tone 1995 ; Díaz 1962 ; Pérez O. 1982 ; Zuluaga 1993). Les communautés placées sous les ordres du général Páez attestent par exemple la nature aussi bien politique que militaire du refuge guérillero : hommes, femmes, enfants, vieillards, mais aussi avocats, hommes d’église, officiers de la Couronne constituent de véritables villages improvisés, sous la protection d’une cavalerie de pasteurs semi-nomades, les Llaneros (Rodríguez Villa 1908-1910, 4 : 9).

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Si la triade wébérienne de la domination légitime (tradition/raison/charisme) apparaît maintenant un peu scolaire, elle a le mérite de bien mettre en valeur les mutations du champ militaire qui accompagnèrent l’adoption forcée de la guerre irrégulière. Dans deux domaines, la sociologie des armées et la politique républicaine, la guérilla procédait à un remaniement spectaculaire. La structure opérationnelle de la compagnie, du bataillon, de la division s’effaçait au profit d’une organisation plus souple, orientée en vue des objectifs de la guérilla. Il ne s’agissait plus, en effet, de conduire la guerre selon les préceptes de Jomini ou de Clausewitz : renverser l’ennemi par une attaque décisive du fort au fort mais d’user sa volonté de se battre (Lawrence 1926).

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Une forme d’autorité charismatique surgissait, et c’était le caudillisme. Contrairement aux idées reçues, ce type de commandement ne fut pas une forme de pouvoir corrélée à l’origine sociale. Parmi les hommes nouveaux qui s’imposèrent dans les Llanos entre 1815 et 1819, beaucoup étaient des patriciens : Mariño, Bermúdez ou Cruz Carrillo, etc. À l’autre bout des hiérarchies sociales, l’habileté au combat irrégulier, la connaissance du terrain et des sociétés locales, l’adresse cavalière qualifia nombre de cabaretiers, péons et autres majordomes d’haciendas au métier de caudillo guérillero. Sans la petite guerre des Llanos, les Páez, Zaraza, Cedeño, Monagas n’auraient jamais pu devenir généraux de la République. Ainsi la détermination du caudillisme militaire par le type d’autorité qui s’y déploie est-elle la seule qui puisse rendre compte de la constitution d’une nouvelle élite militaire après les déroutes de 1814 et 1816. En ce sens, l’autonomisation d’une sphère militaire irrégulière aboutissait à un remaniement des hiérarchies sociales, armée et société républicaines fusionnant au sein du refuge guerrier des patriotes.

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Mais il ne faut pas s’en tenir là. La notion de charisme, chez Max Weber notamment, fait partie de ces concepts flous destinés à résorber un reste théorique (Weber 1995, 1 : 320-325). Toutes les formes d’autorité qui n’entrent pas dans la typologie des dominations légitimes se verront ramenées à cette notion fourre-tout et sans consistance propre. Pourtant, le charisme parcourt un spectre étendu de significations, comme le note Paul Veyne qui en distingue trois types dans son étude sur l’évergétisme impérial romain (Veyne 1976 : 518-520).

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Le genre d’autorité charismatique des guérillas indépendantistes relèverait des catégories de l’héroïsme et du leadership. Héroïsme républicain de chefs comblés de dons militaires d’autant plus extraordinaires qu’ils sont « naturels » (Vowell 1837 : 111). Quant au leadership, sa nature constitue un problème épineux si on le considère sous le rapport de la simple domination verticale d’un héros sur ses hommes. À y regarder de près, ce leadership n’est en réalité qu’une capacité déléguée par le groupe armé en vue de fins précises : la survie, la victoire, et, peut-être, la patrie. Le caudillisme militaire ne peut se résumer à un type d’emprise tyrannique exercée par la magie d’une fascination personnelle sur des individus de basse extraction. Il serait plutôt un type d’autorité personnalisée entre un chef et ses hommes dont les effets de pouvoir n’existent qu’à travers le consentement de la troupe en vue d’une fin pactée – souvent tacite du reste. Le caudillisme est, de cette manière, à la fois un facteur de changement mais aussi de cohésion dans les sociétés communautaires en mutation. La fonction première des caudillos fut de produire un certain type d’ordre – politique et militaire – un vide institutionnel. Elle témoigne de la capacité à incarner de manière idéale les valeurs des hommes du rang, pour asseoir un type de pouvoir discontinu, local et personnel.

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La proximité du caudillo avec ses hommes est ainsi marquée par une série de gestes et de rites virils. La beuverie collective, les duels, les bagarres, le défi permanent – pour traverser une rivière grouillant de caïmans ou un village royaliste – la commensalité, les danses et la musique, et plus généralement le partage égalitaire des ressources, distinguent le style guérillero du commandement traditionnel (Thibaud 2003 : 369-371). Ces activités, lorsqu’elles ne dégénèrent pas, permettent de souder la guérilla en une sociabilité de combat d’allure démocratique. L’adhésion au groupe est souple : en cas de désaccord entre le chef et un de ses soldats, la désertion est tolérée et le déserteur toujours bien accueilli lorsqu’il change d’avis. En revanche, le chef doit démontrer chaque jour sa légitimité à commander. Dans ce registre, les Llaneros furent les plus aptes à trouver des associations les plus cohérentes et les plus durables.

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L’exemple d’un Páez devrait en outre nous garder de la confusion entre dictature militaire et caudillisme, fréquente dans la plupart des analyses du phénomène. La première a été souvent revêtue dans des circonstances exceptionnelles par des hommes parvenus légalement au pouvoir : Miranda en 1812, Bolívar en 1813, 1816, 1824, 1826 et 1828 (Basilien-Gainche 2001 : 136-172, 227-242). À chaque fois, c’était une magistrature d’exception, acceptée par une assemblée représentative pour une durée limitée, répondant à un état d’urgence. Il s’agissait donc d’une institution légitime, inspirée du républicanisme romain. En revanche, l’autorité du caudillo n’était pas de nature institutionnelle. Elle se fondait sur la personnalité exceptionnelle d’un chef capable de renouveler chaque jour l’adhésion de ses hommes. En ce sens, le caudillisme manifeste les progrès de la notion d’égalité et s’impose comme une instance de pouvoir négociée permettant d’assurer l’obligation politique dans le cadre d’une égalisation concrète des conditions. Le général Santander ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque la guérilla des Llanos :

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« On recrutait alors toute personne capable de prendre les armes ; on n’exceptait personne. Ainsi, pendant les combats d’El Yagual et de Mucuritas, les avocats, les ecclésiastiques, et toute personne capable de le faire usait de la lance. Jusqu’en 1818, tous étaient forcés de vivre et de marcher ensemble : militaires et émigrés, hommes, femmes, vieillards et enfants, tous mangeaient la même chose, de la viande grillée sans sel, et tous allaient pieds nus. »(Restrepo 1969 : III, 299)

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Le caudillisme concilie donc la nouvelle exigence d’égalité avec la nécessité de créer des hiérarchies pour gagner la guerre. Il peut se définir conceptuellement comme cette capacité à articuler une communauté politique dans le cadre d’une dissolution des légitimités admises en créant une distinction fonctionnelle entre gouvernants et gouvernés hors du cadre constitutionnel ou de l’obligation politique légitime.

La pratique du pronunciamiento comme pouvoir constituant

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Il est dangereux de généraliser à toute l’Amérique hispanique le cas particulier du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade, même si le même modèle est à l’œuvre, semble-t-il, en Nouvelle-Espagne et au Rio de la Plata, voire au Pérou (Aljovín 2000). Définir a minima le caudillisme comme un type d’autorité charismatique et une capacité politique permet de recueillir conceptuellement la plupart des cas. Mais cette définition ne suffit pas. La guerre irrégulière promeut les futurs hommes forts ; elle ne rend pas compte de leur caractère nécessaire.

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L’étude de la dissolution de la Colombie constitue un terrain d’étude intéressant pour approfondir ce problème – sans espérer le résoudre. La « Grande-Colombie » était un projet que Bolívar avait hérité du précurseur Francisco de Miranda. Fondée par la constitution d’Angostura en 1819, elle réunissait sur le papier les territoires de l’ancienne vice-royauté de Nouvelle-Grenade (Venezuela, Colombie, Panama, Équateur) sous la forme d’une République centrale qui devait faire oublier l’échec des premières tentatives fédéralistes des patriotes. De 1819 à 1822, les victoires de Boyacá, Carabobo et Pinchincha permirent de bâtir la nation nouvelle. Dès 1821, la constitution de Cúcuta créait un État capable d’achever avec succès les guerres d’Indépendance. Les derniers partisans du roi furent vaincus par des armées majoritairement colombiennes à la bataille d’Ayacucho, au Pérou, en 1824. Pourtant, dès 1830, alors que s’approchait la mort de Bolívar, l’ensemble s’effondrait (Parra-Pérez 1957 ; Castro 1985 ; Lomné 2003).

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Le processus de démembrement commence dès 1826 avec la promulgation de la constitution bolivienne. Le Libertador voulait mettre un point final à la révolution en dotant l’État d’une charte limitant les libertés. Présentée comme un sommet de sa pensée constitutionnelle, la loi fondamentale de la Bolivie cherchait à concilier les principes modernes de la souveraineté du peuple avec le maintien de l’ordre public en affaiblissant le législatif au profit de l’exécutif (Pombo et Guerra 1986, 3 : 115-154). Un monarque républicain, nommé à vie, pouvait ainsi désigner son successeur.

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La rumeur courut que Bolívar voulait rétablir la monarchie à son profit. Elle déclencha contre lui une large mobilisation politique. Une multitude de pronunciamientos militaires et civils, de soulèvements locaux et de rébellions armées marquèrent ainsi les dernières années de la République colombienne. La première sécession du Venezuela en 1826 appela la Convention d’Ocaña dont l’échec aboutit à la dictature bolivarienne d’août 1828. En 1830, c’est le fiasco du Congrès admirable qui entraîna la dictature du général Urdaneta et rouvrit la guerre civile. Les Républiques du Nord et du Sud se séparaient alors du Centre, pour former respectivement le Venezuela, l’Équateur et la Nouvelle-Grenade. Les nations de l’arc-en-ciel gardaient en commun le drapeau jaune, bleu et rouge de Francisco de Miranda, mais se constituaient en trois États indépendants (Lomné 2000).

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Les Archives générales de la nation de Colombie ont regroupé dans la série Historia un grand nombre de documents de cette époque troublée. Avis, journaux, pronunciamientos, actes des municipalités côtoient une copieuse correspondance privée entre les principaux acteurs de ces événements. Cette documentation nourrit les développements qui suivent sur les rapports entre représentation politique, pronunciamientos et pouvoir personnel. Beaucoup d’interprétations du caudillisme s’en tiennent aux conditions de son émergence. Sous ce jour, le phénomène apparaît invariablement comme le résultat d’un archaïsme social se projetant sur la politique. Pour aller au-delà de cette analyse tautologique, il faut comprendre la position particulière qu’occupe le caudillo au sein d’une société dont les principes de légitimité politique sont en pleine mutation. Le pronunciamiento constitue, à cet égard, une pratique dont l’analyse est essentielle pour saisir le rythme et la portée de cette transformation post-révolutionnaire.

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De nombreux poncifs courent à propos de cette modalité de participation à l’espace public. Contrairement à une image d’Épinal, les hommes en armes ne sont pas les principaux agents du pronunciamiento en Amérique à cette époque, comme l’avait observé François-Xavier Guerra (Guerra 2000). La publication des opinions de tel groupe militaire n’est certes pas rare mais elle s’inscrit toujours dans un processus plus large d’expression des corporations civiles. En réalité, le pronunciamiento peut être défini comme la publication formalisée par écrit de l’opinion d’un corps politique concernant une circonstance extraordinaire. Le document est en règle générale produit dans le cadre du municipe. Rassemblé sous l’autorité du Cabildo, un ensemble variable d’individus « se prononce » de manière unifiée pour prendre position face à une situation de crise. Les signataires sont souvent les autorités civiles, ecclésiastiques et militaires du lieu, les vecinos principaux, pères de familles, rarement la « plèbe » urbaine ou des villages alentours.

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L’historiographie actuelle considère cette pratique comme une réponse à la rupture des pactes traditionnels de réciprocité qui règlent les relations entre l’État et les pouvoirs locaux. Ce qui est sûr, c’est que le pronunciamiento témoigne de la puissance renouvelée des cités américaines dans l’Amérique hispanique émancipée. Cette « municipalisation » est-elle un héritage de l’Ancien Régime ou du processus indépendantiste ? L’émancipation s’est appuyée sur la fiction juridique d’une réversion de la souveraineté aux pueblos pendant la vacance royale de 1808-1814 (Annino 1994, 1996 ; Morelli 2001). En l’absence de représentation des provinces, c’est aux cités qu’échut la responsabilité de nommer des gouvernements suppléant les institutions monarchiques balayées par les abdications monarchiques de 1808. L’application de la constitution de Cadix (1812) dans la majeure partie de l’Amérique aboutit à la création d’une multitude de nouveaux corps de ville, les ayuntamientos, pour toute population de plus de mille âmes. Ce processus fut encore renforcé par la distribution des fonctions régaliennes au niveau local, notamment en ce qui concerne la fiscalité et les forces armées. Bien sûr, la puissance des patriotismes locaux (Garrido 1993) et la complexe marqueterie coloniale des ciudades, villas, pueblos, parroquias, sitios et lugares (Herrera 2002) prédisposait l’espace hispano-américain à cette mainmise des institutions locales sur la vie politique des jeunes nations.

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Le pronunciamiento exprime donc la vitalité des gouvernements locaux, mais il n’est pas l’attribut exclusif des corps de ville. Parfois un rassemblement spontané de citoyens, sous la conduite des notabilités locales, se prononce sur un changement politique grave. De fait, le pronunciamiento est une procédure visant à déterminer la position d’une communauté ou d’un groupe dans l’espace public moderne en voie de constitution. Il est à la fois un procédé de légitimation d’une parole collective et son mode de diffusion. C’est pourquoi les pronunciamientos obéissent à une grammaire juridique stricte ; leur succès extraordinaire leur vient de ce qu’ils donnent expression à la « société corporative » (Lempérière 2004 : 23-62). Le dynamisme de cette dernière posait un problème redoutable à la jeune Colombie, comme s’en plaignit Bolívar à de nombreuses reprises. Comment fonder la nation moderne, stabiliser ses mécanismes de représentation, asseoir la légitimité du gouvernement face à la segmentation de la société, des pouvoirs locaux et de leur mode d’expression (Thibaud 2002, 2003) ?

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Dans ce contexte, le pronunciamiento ne constitue pas une simple protestation des citoyens. Il donne, en période de crise, une assise alternative à la souveraineté de l’État et représente, de fait, l’instrument d’un pouvoir constituant mobilisable à tout moment contre l’exécutif étatique. Celui de la cité de Valencia, appuyant la désobéissance de Páez en 1826, inaugure ainsi le processus qui conduit à l’indépendance nationale du Venezuela. Après l’échec de la Convention d’Ocaña, ce sont les corps de ville qui se prononcent pour refonder la République en légitimant la dictature bolivarienne. Entre 1830 et 1831, une infinité d’actes, pétitions, requêtes, représentations soutiennent ou condamnent la dictature du général Urdaneta, alimentant la désagrégation colombienne.

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La pratique de la pétition collective révèle une impressionnante mobilisation de la société qui contredit la thèse libérale de la dépolitisation. Les signatures que portent les manuscrits des pronunciamientos témoignent d’une large assise sociale de ce mode d’expression publique. Si le patriciat local paraphe toujours les documents, les signatures malhabiles et les croix des illettrés indiquent la participation de simples habitants, nécessaire pour manifester la concorde du pueblo. Les paroisses métisses collaborent massivement à ces mouvements. Les plus humbles villages du Chocó – une région noire où les Blancs sont rares – font connaître leur opinion sur la vie politique nationale. Suivant les aléas de l’époque, ils décident souverainement de leur rattachement à la Nouvelle-Grenade ou à l’Équateur.

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Les pronunciamientos constituent de fait un espace public très particulier ayant la caractéristique d’être moins délibératif que spéculaire : un lieu de relais et de reproduction des consensus politiques bâtis dans les différentes communautés locales. En effet, les proclamations des corporations se répondent en miroir jusqu’à l’échelle politique la plus subalterne (Deas 1993b). La déclaration d’une capitale est reprise par les chefs-lieux de province, puis relayée successivement au niveau du canton, du municipe puis de la paroisse. Cette communication des consensus communautaires n’est pas à sens unique. L’initiative peut venir d’une cité secondaire puis circuler vers les niveaux inférieurs et supérieurs, comme en 1826 au Venezuela. Les acteurs recourent à l’imprimé pour faire circuler l’information. Même au niveau paroissial, ils déploient les plus grands efforts pour publier leurs pétitions dans la presse régionale et nationale. Qu’ils soient favorables ou défavorables à leur contenu, les journaux les reproduisent in extenso, malgré leur caractère répétitif.

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Comment rendre compte des particularités de cette circulation politique ? À notre sens, deux séries de raisons doivent être invoquées. D’abord, la mise en forme juridique des communautés civiques. La communication en miroir manifeste les liens juridiques unissant les corporations entre elles. Ces dernières ne sont pas de nature moderne, mais elles sont inspirées par les montages juridiques de l’ancien droit civil. Les « Républiques » qui se prononcent ne sont pas des réalités sociales mais les images juridiques des groupes humains qu’elles instituent et pérennisent. Le pronunciamiento, en ce sens, est moins l’expression d’un avis ou d’une opinion changeante que le rappel des principes fondamentaux préservant les droits de ces corps civiques libres. Ceci explique le caractère répétitif des pétitions comme leur unanimisme. Néanmoins, même s’ils se copient les uns les autres, les pronunciamientos témoignent aussi d’une certaine capacité d’interprétation. On n’applique pas servilement les décisions de la capitale, des autorités départementales ou du caudillo, mais on aménage localement une problématique nationale en faisant entendre sa différence. Dans cette perspective, les hommes forts n’ont pas dominé des sociétés inertes ; ils se sont insérés dans des mécanismes de représentation politique très actifs qui les dépassaient.

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Cette dimension « spéculaire » des pronunciamientos tient aussi à la signification qu’il revêt pour la corporation qui l’édicte. Si cet espace public n’est pas délibératif, c’est qu’il se fonde sur un imaginaire religieux de nature unanimiste. Pour les Pueblos, l’expression de l’opinion collective est moins la production d’un avis qu’une procédure visant à rendre visible l’adhésion du groupe à une vérité qui le dépasse. Certes, les éléments de délibération apparaissent parfois mais seulement pour souligner la recherche d’une expression unifiée soumise à un ordre supérieur. Ni compromis, ni arrangement, le pronunciamiento relève d’une évidence qui n’est pas celle de la raison moderne, mais celle d’un droit naturel ancien dont les prémices apparaissent dans beaucoup de pétitions collectives. En ce sens, l’opinion publique des pronunciamientos possède une dimension dogmatique et théophanique dont le signe et la preuve sont l’unanimité spontanée. Paradoxalement, c’est parce qu’ils sont étrangers au pluralisme – synonyme de confusion, d’erreur, de désordre – que les pronunciamientos possèdent une légitimité d’autant plus problématique qu’elle demeure extérieure aux principes libéraux de l’État indépendant.

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Le succès des pronunciamientos révèle donc en creux la fragilité des institutions étatiques et de leur légitimité face à la persistance du feuilletage communautaire du social. Pourtant il ne faudrait pas opposer terme à terme ces deux niveaux d’institution de la société, qui nourrissaient des échanges complexes. Parfois concurrents, parfois congruents, ils coexistaient sans que le niveau étatique puisse monopoliser l’édiction de la norme et récupérer ses fonctions régaliennes aliénées pendant le processus de municipalisation porté par l’Indépendance. Les gigantesques levées militaires des années 1820-1823 montrent que le gouvernement pouvait exercer ses tâches traditionnelles en temps de guerre. Même si l’impuissance fiscale freinait objectivement le développement de la puissance publique (Deas 1993a), il faut comprendre autrement les difficultés politiques de la Colombie naissante.

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Les institutions nationales, aussi bien législatives qu’exécutives, pâtissaient d’une légitimité précaire parce que les corporations territoriales incarnaient mieux la société qu’elles ne le faisaient. Ces dernières apparaissaient comme des représentations concrètes de la communauté civique ; leur imaginaire et leurs pratiques corporatifs semblaient mieux correspondre aux modes de représentation populaire. En négatif, les institutions nationales souffraient de la mauvaise image du vote. L’exercice du suffrage n’était qu’une procédure parmi d’autres pour désigner les gouvernants. L’acclamation, le consentement exprimé lors de la consultation des pères de familles réunis en cabildo abierto, le pronunciamiento des Républiques urbaines construisaient une légitimité égale ou supérieure à celle du législatif et de l’exécutif nationaux car ces modes d’expression avaient pour eux d’ancrer le pouvoir dans une communauté visible. Le « cri général » des pueblos constituait le signe sans équivoque du bien commun en politique, tandis que le vote prêtait aux manipulations, à l’ambition, aux luttes des factions, à la « corruption de l’opinion ». L’élection du maréchal Lamar à la tête de la province de Guayaquil en 1827 témoigne de ces formes de légitimation alternative à l’onction du suffrage populaire :

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« Ensuite, la corporation [municipalité de Guayaquil], désirant suivre les pas des gouvernements libres, consulta le peuple lui-même pour savoir qui était la personne indiquée pour exercer l’administration départementale, politique et militaire, et par une acclamation répétée et uniforme, le peuple se prononça en faveur de l’Illustrissime Maréchal Don José de Lamar, fondant son choix (elección) sur les vertus, crédit et origine dudit maréchal. En conséquence, le corps municipal le choisit pour chef de l’administration politique et militaire de tout le département. »

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Ce passage évoque une procédure bien éloignée des modèles constitutionnels classiques : la confusion entre administration et gouvernement, la substitution du corps municipal à l’exécutif national pour nommer le préfet, l’acclamation organisée du caudillo militaire et sa légitimation par un acte publique, « l’élection » se fondant en dernière analyse sur l’honneur du « candidat ». Les acteurs considéraient souvent cette procédure comme la plus libre et la plus incontestable, le vote révélant sans détour le fondement individualiste, conventionnel et séculier du nouvel ordre politique. Les pronunciamientos des pueblos participaient, eux, des assises indiscutables de la vie collective, à une forme de participation directe du peuple-corps évoquant le républicanisme classique plutôt que la démocratie moderne.

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Ajoutons que les députés de la nation étaient désignés au suffrage indirect, alors qu’on élisait directement les municipalités. Un représentant craignait en 1826 que des « hommes pervers » pussent un jour alléguer « l’origine plus directe et plus populaire » des municipalités, c’est-à-dire la « pureté de [leur] origine » par rapport aux « représentants de la nation ». L’idée de communauté nationale restait une abstraction sans objet pour beaucoup d’élites locales, sans parler du peuple des campagnes, des pueblos indiens ou des populations métisses, largement majoritaires en Colombie (König 1994 ; Múnera 1998).

Le caudillo entre majesté et souveraineté

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Pour comprendre le lien entre pronunciamiento et caudillisme, il faut commencer par critiquer certains concepts dont les présupposés obscurcissent la compréhension des pratiques républicaines en Amérique hispanique. L’inadaptation de l’outillage théorique aboutit en effet à des analyses métaphoriques ou à des oxymores difficiles à éviter, comme en témoignent les expressions de « souveraineté fragmentée », de « distribution des attributs régaliens », de « désagrégation territoriale », de « fragmentation » (Safford et Palacios 2001). Le fait que les sources de la normativité légale, de la fiscalité ou de la contrainte légitime ne soient pas unifiées appelle invariablement des jugements de valeurs négatifs en termes de manque, d’involution, de retard, renvoyés explicitement ou pas à un idéal d’État et de souveraineté modernes. Or ce montage hétérogène du droit et du gouvernement avait des causes positives, qu’il faut évoquer afin de saisir la fonction de l’homme fort au sein d’une société incorporée en plein bouleversement.

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La première étape consiste à retrouver positivement le sens des agencements corporatifs. Les modernes ont parfois remarqué que les auteurs du passé confondaient la souveraineté avec une notion énigmatique : la majesté (Thomas 1991 : 336 ; Poilpré 2005). Le Diccionario de la lengua castellana (1739) définit ainsi la première comme une simple supériorité, une prééminence. La souveraineté moderne se fonde en revanche sur la notion d’égalité. Si elle est cette puissance homogénéisante des sujets et des lieux, la majesté est un principe de distribution hiérarchisée des prérogatives et des honneurs, un dispositif agrégatif et ségrégatif des corps et des terroirs, ordonné selon une référence à un au-delà divin. Alors que la souveraineté est incommensurable et superlative, la majesté est relative et comparative, comme sa racine étymologique le suggère (Thomas 1991 : 381-383). Cette dernière décrit bien l’articulation politique dans un monde où le gouvernement des hommes n’est pensable qu’en référence à un principe divin dont la représentation – roi, pape ou empereur – gouverne un ensemble de communautés à la fois hiérarchisées et libres, c’est-à-dire « parfaites » en langage scolastique. La notion de majesté est une ressource pour comprendre l’architecture institutionnelle de la Couronne d’Espagne, où le caractère agrégatif et religieux des royaumes est très affirmé (Clavero 1992 ; Fernández Albaladejo 1992 : 86-87). Ajoutons encore que les mots « souverain » et « souveraineté » revêtent sous l’Ancien Régime le sens d’une majesté superlative : le couronnement d’un ensemble hiérarchisé de corporations et d’États. Si la souveraineté moderne constitue une puissance absolue et abstraite, homogène en tous points de la société et du territoire, la souveraineté ancienne, la majesté, produit de l’ordre à partir de la dignité particulière de chaque corps, cité ou provinces.

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Dans cette perspective, la dramatique désagrégation colombienne provient de ce que les majestés territoriales, héritées de la monarchie et revitalisées par la révolution, neutralisent la construction d’une articulation souveraine au niveau national. En un paradoxe tragique, l’ordonnancement ancien n’a pas disparu pour laisser place à l’État-nation administratif : les municipalités et les provinces, devenues acéphales, se sont affirmées comme des corps politiques autonomes selon des procédures anciennes retrouvées pour l’occasion. L’abîme entre majestés territoriales et souveraineté nationale a été classiquement interprété en termes de fragmentation, ce qui suppose une unité antérieure, qui n’a jamais existé ailleurs que dans les traités constitutionnels. Systématiquement rabattu sur le registre social, il est aussi compris comme une trahison des élites locales, plus préoccupées de leurs intérêts que de la construction nationale, soit en raison de leur force – l’oligarchisation de Liévano Aguirre (2002 : 543-631) – soit en raison de leur faiblesse – selon les interprétations gramsciennes (Palacios 1981). Plus récemment, le rôle des identités régionales a été souligné dans cet « échec de la nation ».

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Sans nier l’intérêt de ces approches, il faut aussi prendre en compte la difficulté propre au moment de transition révolutionnaire. Certes il s’agissait de modifier le sujet de la souveraineté mais aussi de changer profondément la façon de le bâtir. En d’autres termes, le peuple ne se substituait pas seulement au roi ; on passait d’un type d’ordre à un autre, de la majesté à la souveraineté. La désagrégation territoriale reflète les impasses de ce processus complexe. La disparition d’une supériorité incontestable, incarnée par le roi et la Couronne, a conduit à la désarticulation des hiérarchies de l’ordre corporatif, notamment au niveau territorial, sans qu’un ordre alternatif – celui de la souveraineté nationale – puisse s’y substituer. Bolívar voulut résoudre ces problèmes par la proclamation d’une monarchie constitutionnelle mais il dut se rabattre sur l’État d’exception.

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La figure du caudillo prend son sens dans ce contexte institutionnel. Elle n’est pas l’avatar d’une désinstitutionalisation généralisée, mais elle incarne une fonction nécessaire au sein des Républiques nouvelles. L’homme fort est en effet le seul garant de l’ordre dans la mesure où il est impossible d’institutionnaliser les conflits entre deux registres produisant concurremment la légitimité. En agissant selon des procédures d’exception, le caudillo pouvait ainsi concilier le feuilletage corporatif de la société avec les modes de représentation et d’administration de l’État moderne. Sa position extérieure aux deux champs normatifs – étatiques et corporatifs – caractérisait en propre sa position. C’est pourquoi les caudillos étaient les maîtres de l’action illégitime : réseaux de pouvoir, complots, concussion, corruption, violences, rébellions, guerres civiles. On oublie souvent que ces moyens peu rutilants sont mis au service d’une fin collective, celle de l’unité. C’est pourquoi les hommes forts furent souvent populaires : ils jouissaient, malgré leurs méthodes, d’une forme de légitimité de fait sans laquelle ils n’auraient pu se maintenir au pouvoir.

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Suppléant la fonction monarchique, ils suppléaient schématiquement à trois types de problèmes liés au passage incomplet de la majesté monarchique à la souveraineté républicaine. D’abord, ils assuraient l’unité des corporations territoriales de base, municipes ou provinces. Ils articulaient ensuite ces « Républiques » entre elles au niveau interrégional ou national. Enfin, une fois au gouvernement, ils s’efforçaient d’associer ces dernières à l’État souverain, avec plus ou moins de bonheur et d’efficacité selon les cas. Aux deux premiers niveaux, l’exigence d’unanimisme appelait naturellement une instance qui puisse imposer la concorde en cas de différends au niveau des pueblos et des provinces. Par le biais de ses réseaux d’amitié et d’allégeances, l’homme fort constituait le deus ex machina de l’entente collective, à l’image du caudillo Ignacio Luque lorsqu’il essayait de mettre de l’ordre dans les pronunciamientos des cités caraïbes contre la dictature du général Urdaneta en 1831.

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« Une fois que les corporations, les vecinos notables et les Pères de familles [de Mompox] eussent été réunis à l’invitation du Gouverneur de la Province [Ignacio Luque] pour uniformiser de manière franche et amicale la variété d’opinions observée parmi les pronunciamientos desdites Provinces, sa Seigneurie fit sentir à l’assemblée combien il était nécessaire que Mompox se mette en consonance avec les autres en tout ce qui ne porte pas préjudice à ses intérêts locaux, sans quoi, il était impossible que subsiste le nouvel ordre des choses que nous avons désiré, d’autant que Santa Marta avait reçu avec mécontentement cet accord […]. »

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Dans ce cas, la recherche du compromis entre les différentes cités passe par le travail du caudillo pour créer l’unité des cités face au gouvernement dictatorial de Bogota. Le caractère négocié de l’arrangement n’est pas occulté, parce qu’il s’accomplit suivant les normes légales du pronunciamiento précédé d’une consultation des parties. Ignacio Luque apparaît ainsi comme l’artisan du consensus corporatif face à l’exécutif bogotan. Cette fonction n’impliquait pas l’exercice de la violence mais de grandes capacités de négociation, de brokerage. Le recours à la force résultait d’une incapacité à trouver un compromis entre les intérêts de toutes natures en présence. Mais si l’usage de la violence restait marginal, il n’en distinguait pas moins le caudillo du patricien. Alors que l’armée régulière brillait par son absence, l’homme fort avait le dernier mot grâce à ses capacités de mobilisation armée. Il était ainsi capable de trancher par la force les conflits que le droit ou la négociation ne pouvaient plus résoudre, et, en ce sens encore, il occupait la place laissée vacante par le roi et jamais suppléée par la République comme autorité supérieure. C’est pourquoi assimiler le caudillo à un simple notable semble réducteur : les contradictions du système politique républicain requéraient l’action d’un homme fort pour suppléer la précaire légitimité de l’exécutif national, au besoin par la violence. José Antonio Páez plaide en ce sens face à l’accusation d’avoir soulevé le Venezuela contre le gouvernement colombien de Santander lors de l’épisode fameux de la Cosiata en 1826 :

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« Je ne me pose pas en défenseur de toutes les irrégularités qui peuvent surgir dans le mouvement simultané [des municipalités] du Venezuela et de l’Apure ; […] mais j’ai pensé qu’il n’y avait d’autre recours pour contenir [le désordre consubstantiel à ce mouvement] que de réassumer l’autorité, en cédant aux vœux des pueblos en fermentation, disposés à se livrer aux ravages d’une violence irritée [sic]. »

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Étant données les prémices religieuses, politiques et juridiques des acteurs, seule une instance capable de contourner la régularité constitutionnelle sans l’abolir pouvait associer les Républiques anciennes à la République moderne.

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* * *

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La fonction du caudillo en Colombie ne relève donc pas seulement d’un archaïsme social ni d’un pur art de gouverner. La tâche principale de l’homme fort est d’articuler deux ordres concurrents de légitimité : celui de la société incorporée avec celui de la souveraineté étatique. Dans cette perspective, il est l’un des agents privilégiés de la transformation de l’Empire en États, faisant le pont entre la dimension théophanique et agrégative du premier – repris à leur compte par les cités – et le caractère contractuel, individualiste et unitaire des seconds.

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Cela ne signifie nullement que l’étude du caudillisme doive se cantonner aux seuls aspects politiques. Toute l’analyse que nous venons de développer a une traduction dans le domaine social. Dans cette perspective, certaines questions méritent d’être approfondies. L’histoire militaire du caudillisme est réduite à la portion congrue (à l’exception de Robert Scheina, 2003), comme l’analyse des réseaux qui soutiennent les hommes forts. Une étude anthropologique du fonctionnement des liens de pouvoir, fondés sur le don, la recommandation et l’amitié (Calderón 2001), est nécessaire. Les premières recherches dans ce domaine indiquent que les révolutions d’Indépendance, loin de se cantonner au seul changement légal, ont profondément changé la configuration des relations entre les acteurs du jeu politique. Le caudillo ne représenterait pas une simple interface fonctionnelle entre politique moderne et société traditionnelle, mais l’agent et le signe d’un complexe processus de transformation lié au libéralisme. Le caudillisme créa des médiations sociopolitiques concrètes sur lesquelles l’ordre républicain fut fondé. Comme agent du pouvoir constituant de la société corporative, il a représenté un facteur d’instabilité mais aussi d’unité. À sa manière et pour son propre compte, il a donné substance au peuple au cours du passage délicat entre un ordonnancement corporatif voué à perdre sa puissance et la progressive incarnation sociale des principes de la modernité politique, entre une expression théophanique de l’opinion et l’acceptation graduelle du caractère conflictuel et mondain du gouvernement républicain.1234567891011121314

Clément Thibaud

Historien, enseigne à l’université de Nantes. Membre du Centre de recherches en histoire internationale et atlantique, il a travaillé sur les aspects militaires, politiques et sociaux des guerres d’indépendance en Amérique hispanique. Il se consacre actuellement à l’histoire de l’État au xixe siècle en Colombie. Il va publier prochainement Les armées de Bolívar aux Presses universitaires de Rennes, version remaniée de sa thèse consacrée aux guerres d’Indépendance vénézuéliennes et colombiennes. clement.2thibaud@wanadoo.fr

Notes

[ 1] Voir Diccionario de la lengua castellana (Madrid, 1729) « El que guia, manda y rige la gente de guerra, siendo su cabeza, y que como a tal todos le obedecen », ajoutant, « por extension, se llama tambien el que rige y manda, y es cabéza de alguna compaña ò gente, aunque no sea de guerra. » Orthographe originale, nous soulignons.

[ 2] L’historiographie espagnole a baptisé guerre d’indépendance la lutte contre les Français (1808-1814). Ironiquement, les historiographies hispano-américaines nomment « guerre d’indépendance » le combat pour l’émancipation vis-à-vis de l’Espagne (1810-1825).

[ 3] Archivo General de la Nación (Colombia), désormais AGNC, República, Hojas de servicio, t. 1-62 ; Archivo General de la Nación (Venezuela), República, Hojas de servicio.

[ 4] Ce travail sur la construction de la république en Nouvelle-Grenade a été mené au sein du groupe de travail constitué par l’Institut français d’études andines et le Centre d’études en histoire de l’Université Externado à Bogota.

[ 5] L’appellation de Grande-Colombie est un usage historiographique et non historique. Aucune source ne mentionne le terme.

[ 6] En 1827, la Troisième Division colombienne se soulève contre Bolívar et la constitution, le premier ayant le « terrible projet de nous réduire en esclavage » grâce à la seconde, « Adhésion de la cité de Guayaquil au pronunciamiento de la 3e Division », 16.IV.1827, AGNC, Historia, t. 4, fol. 16. Pour justifier son soulèvement, José María Córdoba écrit au Libertador que la constitution bolivienne mit en « fermentation la République » et constitua le début des malheurs de la Colombie. José María Córdoba à Simon Bolívar, Medellín, 22.IX.1829, AGNC, Historia, t. 1, fol. 133.

[ 7] La correspondance du chef politique du canton de l’Atrato, Francisco Antonio Pombo, Quibdó, 18.XI.1831, AGNC, Historia, t. 2, fol. 320-356 retrace la vie politique de la province de 1828 à 1831. La région avait décidé d’adhérer à l’Équateur pour échapper au joug du dictateur de Bogota, le général Urdaneta, puis, après son éviction, avait décidé le retour à la Nouvelle-Grenade.

[ 8] Cette conception de l’opinion s’inscrit dans le contexte d’une réaffirmation de l’intolérance religieuse en réponse à certains auteurs défendant la tolérance dans les premiers moments de l’Indépendance, comme Guillermo Burke dans la Gaceta de Caracas, 19.II.1811. Parmi les libelles qui sont publiés à cette occasion, on trouve : Apología de la intolerancia religiosa contra las máximas del irlandés D. Guillermo Burke, Caracas, Juan Baillio, 1811 ; Diálogo entre un cura y un feligres del pueblo de Boxacá sobre el párrafo inserto en la Gazeta de Caracas, t. 1, núm. 20, sobre la tolerancia, Santafé de Bogotá, Bruno Espinosa de Monteros, 1811 ; Ensayo político contra las Reflexiones del Señor William Burke, sobre el Tolerantismo, contenidas en la Gazeta de 19 de febrero último, Caracas, in José Félix Blanco et Ramón Azpurúa (ed.), Documentos para la historia de la vida pública del Libertador, Caracas, 1875-1877, t. III, pp. 46-61, Caracas, 2 mars 1811; et, plus tard, Francisco Margallo, La serpiente de Moisés. Contra la tolerancia religiosa, Bogota, 1826.

[ 9] Acta de Guayaquil, 8 avril 1827, imprimé dans La intendencia y comandancia general del departamento. A los pueblos y guarniciones, Carthagène des Indes, 26 mai 1827, AGNC, Historia, t. 1, fol. 154 et suiv.

[ 10] Gaceta de Colombia, n° 255, 3.IX.1826 : 3.

[ 11] Le titre du beau livre de Frank Safford et de Marco Palacios est révélateur à cet égard : Colombia. Fragmented Land, Divided Society, Oxford University Press, 2001.

[ 12] Ignacio Luque avait été envoyé par le général Montilla pour mater les révoltes anti-dictatoriales à la suite de la mort de Bolivar. Il change de camp lors d’un toast en avril 1831 et devint « chef supérieur civil et militaire nommé par les cités libres de Carthagène ». « Acta de la Ciudad de Mompox », 2 mai 1831, AGNC, Historia, t. 1, fol. 247.

[ 13] L’armée régulière disparaît à peu près complètement au cours de la première moitié du xixe siècle aussi bien en Nouvelle-Grenade qu’au Venezuela. Ce facteur est important pour comprendre la puissance du caudillisme.

[ 14] José Antonio Páez au secrétaire d’Etat à la guerre, Caracas, 16.VII.1826, Gaceta de Colombia, n° 255, 3.IX.1826, p. 2.

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