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Hérodote 2002- 2 (N°105)| ISSN 0338-487X | ISSN numérique : 1776-2987 | ISBN : 2-7071-3537-X | page 123 à 128 Distribution électronique Cairn pour les éditions Éditions La Découverte. © Éditions La Découverte. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Construction et devenir de la bipolarité culturelle, basque et français
Pierre Bidart [*]
1L’étude des relations entre basquité (somme des traits et des représentations qualifiant l’appartenance basque) et francité (somme des traits et des représentations qualifiant l’appartenance française) passe par l’examen anthropologique des modalités d’articulation, d’emboîtement, de chevauchement, de correspondance, d’inclusion ou d’exclusion de plusieurs ordres de légitimité.
2D’une part, l’attachement aux coutumes, aux usages hérités de la tradition et qui sont propres à l’environnement immédiat des habitants d’un pays, et, d’autre part, la reconnaissance du droit positif, qui est le préambule de l’acceptation du fait étatique. Si l’on prend l’exemple de la société basque, celle-ci a bien vécu jusqu’à récemment sur ces deux registres. D’abord, le droit d’aînesse aboli par le code napoléonien a manifesté sa forte opérativité sociale jusqu’aux années 1980-1990. En même temps, dès la Révolution française, la société locale a immédiatement intégré les outils de gestion publics dont, en particulier, l’institution municipale. Ensuite, l’inclusion de deux imaginaires au niveau du même sujet : celui de l’espace social proche (le village, le canton, le « pays »), avec la mémoire de cet espace, et celui de la nation France, avec la mémoire de la nation. Enfin, l’utilisation conjointe de deux ressources linguistico-culturelles : parler français et parler basque. L’histoire des relations entre la francité et la basquité correspond à ces structurations internes construites autour des trois principes de complémentarité, de concurrence et d’opposition. Entre le XIXe siècle et aujourd’hui, elles s’incarnent de cinq manières.
3Premier mouvement : à partir de la Révolution, le français va symboliser le devenir historique, la modernité, tandis que les langues régionales sont rejetées dans les méandres d’une histoire sans issue.
4Deuxième mouvement : sous la IIIe République en particulier, l’Église du pays basque va idéologiser fortement la langue basque et la langue française en faisant du basque la langue de la communication religieuse et de la structuration de l’identité basque : Eskualdun fededun (« Basque et croyant »), ou encore Eskuarak du eskualduna egiten (« C’est le basque qui fait le Basque »), et en faisant du français la langue d’une modernité républicaine déstabilisatrice, la langue des mauvaises idées, de la mobilité sociale.
5Troisième mouvement : à partir de la fin du XIXe siècle, un régionalisme animé par des éléments de la bourgeoisie provinciale entend promouvoir un compromis entre la langue de la « petite nation » et la langue de la « grande nation ».
6Quatrième mouvement : vers le dernier tiers du XXe siècle, le nationalisme basque en voie de constitution opère à son tour une nouvelle idéologisation du basque et du français, en considérant le basque comme une langue opprimée et le français comme la langue d’un État oppresseur. Et des slogans nouveaux (partiellement nouveaux car reprenant d’une certaine manière ceux de l’Église du XIXe siècle) organisent ces options politiques : Euskal Herrian euskaraz, « En basque, au Pays basque », ou encore Euskaraz bizi, « Vivre en langue basque ». Onvoit ici comment la langue peut, à un moment donné, être érigée en support ou en symbole d’un art de vivre.
7Cinquième mouvement : différentes circulaires ministérielles organisent au même moment l’intégration administrative dans l’enseignement public des langues régionales, inversant en quelque sorte le cours de l’histoire. Les langues régionales vont accéder au stade de biens patrimoniaux composant la nation française. Concernant la question de la territorialisation, on observera que, au cours de ces cinq mouvements, seuls l’Église et le nationalisme basque demandent ou ont introduit des considérations territoriales, à travers l’idée que la langue basque doit être la langue de l’ensemble des habitants du Pays basque.
8C’est la dimension contemporaine de la question qui est problématique, et nous sommes sommés de trouver des réponses. Que se passe-t-il aujourd’hui quand une société est confrontée à une « expérience » nationaliste, quand l’idéologie nationaliste s’introduit, s’insère dans une société ?Deux choses : d’abord l’installation d’une culture agonistique, d’une culture du conflit. Le nationalisme conceptualise un conflit central entre le Pays basque et l’État français, tout va être désormais organisé autour de ce conflit central : les analyses, les stratégies, les structures, les slogans, etc. D’où une multitude d’interactions au sein de la société incitant (et parfois obligeant) tous les habitants du pays, à un moment ou à un autre, à se déterminer de façon favorable, défavorable, ou à se murer dans une indifférence calculée, par rapport à ce conflit. Automatiquement, les traits ou les valeurs de la basquité sont réexaminés, de la même façon que sont réexaminés les traits ou les valeurs de la francité. La question linguistique devient, à partir de ce moment-là, l’axe de toutes les revendications, de tous les investissements, et un argument de bornage symbolique des populations. La langue peut avoir alors un rôle redoutable dans la mesure où ce bornage symbolique des attitudes culturelles peut conduire à un classement axiologique des individus, le bascophone pouvant être pris pour un bon Basque, et le non-bascophone, pour un mauvais Basque. L’idéologie nationaliste considère la rebasquisation de la société comme une entreprise de restauration communautaire et, en même temps, un mode spécifique de contrôle collectif sur les imaginaires; si parler en basque peut s’apparenter à un acte politique, la langue elle-même peut se transformer en langue politique. Elle le devient quand une langue est investie d’une mission de gouvernement des consciences, de l’intimité de l’individu. À ce niveau, l’expérience linguistique du militant devient singulière : pour reprendre une expression empruntée à Julia Kristeva, le militant devient le « sujet parlant sa langue », et il le fait avec une jouissance particulièrement gratifiante dans la mesure où il réalise une sorte d’unité symbolique en lui-même, qui rappelle l’unité symbolique qu’il voudrait réaliser par ailleurs à son niveau « national ».
9Quand il a commencé à se teinter de violence, le nationalisme basque a suscité de nouvelles tensions dans les relations entre la basquité et la francité. C’est ce que j’appelle la « redondance identitaire exclusive ». Le militant nationaliste fait l’exaltation de sa part de basquité et va s’évertuer à occulter sa part de francité, même si ce n’est pas évident car il participe d’une vie quotidienne fortement marquée, qu’il le veuille ou non, par la francité. « En face », les gens qui ne sont pas militants, qui ont construit leur univers quotidien à partir d’un compromis paisible entre la basquité et la francité, sont tentés, parce qu’ils ne veulent pas être confondus avec les militants nationalistes, de privilégier leur part de francité et d’atténuer, voire d’occulter en eux-mêmes la part de basquité. Aussi peut-on noter de nouvelles attitudes de la part de personnes qui, intentionnellement, refusent d’employer dans certaines circonstances la langue basque pour ne pas être confondues avec les nationalistes. Nous aboutissons ainsi à une crispation et à un appauvrissement culturel des attitudes dans la mesure où la bipolarisation sereine basque-français s’efface au profit d’un état où nous avons, d’un côté, une expression plus ou moins hargneuse de la basquité et, de l’autre, une expression plus ou moins rigide de la francité.
10Les relations entre les deux langues s’illustrent donc chronologiquement dans trois formes de bilinguisme. Du XIXe siècle au milieu du XXe siècle, un bilinguisme ordinaire, spontané, de gens qui vivent la relation basquité-francité de manière non problématique, comme un héritage qu’ils gèrent, selon les circonstances, chacun à leur façon. Deuxième forme de bilinguisme, plus récent, appuyé sur des circulaires ministérielles, organisé en enseignement par l’intermédiaire des classes bilingues, que je désignerais de caractère patrimonial. Ce bilinguisme est vécu de manière sereine. Enfin, il y a un troisième bilinguisme, qui est en réalité un faux bilinguisme : ce sont les expériences scolaires menées avec l’intention occulte d’instituer un monolinguisme. Sous couvert de bilinguisme, on voudrait installer la langue basque comme langue unique de la communication sociale et exclure le français de son lieu d’usage et de son rôle historique. L’étude des modalités d’expression du nationalisme basque « radical » en Pays basque d’Espagne (par exemple, en effaçant les indications en langue espagnole sur les panneaux de signalisation) met en évidence une volonté explicite de marginaliser l’usage de l’espagnol au profit du basque.
11Je voudrais terminer par trois remarques : tout d’abord, ces intentions de faux bilinguisme, qui ne sont pas absentes du Pays basque de France, soulèvent la question de la loyauté citoyenne et républicaine. C’est un sujet qu’il faut considérer avec beaucoup de vigilance et, au besoin, avec sévérité. La négligence ou des tolérances excessives peuvent avoir des conséquences néfastes.
12Par ailleurs, les formes mêmes inégales de bilinguisme ne sont pas en soi des sources de conflit. C’est leur traduction en termes politiques qui introduit le conflit. On l’a bien vu, loin d’ici, en Afrique, lors des conflits interethniques entre le Burundi et le Rwanda, où c’est bien la politisation des sentiments d’appartenance et leur instrumentalisation qui ont eu les effets dramatiques que l’on sait.
13Enfin, la territorialisation elle-même peut être source de difficultés dès le moment où l’on essaye d’instituer des frontières là où il n’y en a pas, ou lorsque celles-ci sont floues. Dès le moment où l’on somme des individus, qui ont toujours des biographies très complexes, de se prononcer (c’est-à-dire de choisir) sur leurs façons de se penser, de se définir en termes de sentiments d’appartenance, de s’appuyer éventuellement sur plusieurs infrastructures communicationnelles, on oblige les gens à se prononcer dans des domaines ou sur des sujets que, peut-être, ils ne veulent pas évoquer, parce qu’ils gèrent cette complexité de manière individuelle, selon leurs propres paramètres, à l’écart de toute évaluation culturelle. Cette observation vaut en particulier pour les marges, les zones de contact (il en est ainsi des espaces de contact entre le Pays basque et les Landes, entre le Pays basque et le Béarn). Aussi convient-il que la demande sociale émane directement des citoyens, ce que prévoient d’ailleurs les circulaires ministérielles. Les politiques de « normalisation » (horrible terme que celui-là, employé malheureusement dans les documents officiels !) linguistique qui visent, par exemple, la rebasquisation d’espaces débasquisés depuis longtemps doivent être menées avec d’infinies précautions, sous le contrôle d’observateurs très qualifiés et attentifs, et dans le cadre précis des institutions publiques.
14Pour expliquer les réserves ou les oppositions claires à l’égard des langues et cultures régionales, il convient de rappeler le point suivant : les langues et cultures régionales sont la représentation inavouée ou inavouable des ressources culturelles de la société paysanne. L’expression « langues et cultures régionales » désigne en effet les langues et cultures n’ayant jamais été l’objet d’une exaltation particulière (sauf peut-être pour les aspects festifs). En France, les relations entre la culture officielle (implicitement « bourgeoise ») et les expressions populaires ont été largement défavorables à ces dernières (il suffit pour cela de regarder du côté de la musique ou de la littérature), ce qui n’est pas le cas d’autres pays où le « populaire » a largement inspiré les créations dites « officielles ». On retiendra, en revanche, que les cultures occitanes ou catalanes ont été associées dans le passé à des époques de grand faste culturel. Le processus de capitalisation culturelle (à travers la démocratisation de l’accès aux formes les plus élaborées de la culture) qu’ont connu, ces dernières décennies, les couches populaires (y compris paysannes) modifie substantiellement à la fois les modes d’expression du « populaire » et les grilles de représentation de ce « populaire » à la faveur du crédit culturel nouveau dont elles bénéficient auprès d’éléments des classes moyennes.
15On a coutume de voir en l’État français une entité fortement et fondamentalement totalisatrice et unificatrice, et de mettre en exergue son caractère absolutiste sur le plan culturel. L’objectivation de la diversité et la vivacité des pratiques culturelles et linguistiques régionales invitent plutôt à souligner la complexité du réel social : les infrastructures communicationnelles de langue régionale conservent encore une opérativité forte. C’est cette infrastructure culturelle et linguistique régionale qui a pu organiser, de manière souvent bipolaire, l’imaginaire culturel de nombre d’habitants de ce pays : Basques-Français, ou Français-Basques, Français-Limousins, Français-Bretons, etc., sans que cela puisse empêcher la construction de la nation française. Il suffit de regarder les monuments aux morts de nos villages, dont les listes sont parfois bien longues ! Paradoxalement, c’est au moment même où ces langues et cultures régionales perdent une partie de leur infrastructure communicationnelle qu’elles accèdent à la sphère publique à la faveur d’une série de mesures administratives. Jamais ces ressources culturelles n’ont été autant aidées qu’aujourd’hui et jamais elles n’ont été si peu parlées !
16Cette absolutisation idéologique et culturelle de la nation française a eu notamment pour effet de rendre difficile une conceptualisation correcte, acceptable de ces patrimoines linguistiques et culturels. Dans une étude antérieure, publiée dans le cadre d’un colloque ( Enseigner la région, sous la direction de Pierre Boutan, Philippe Martel et Georges Roques, L’Harmattan, Paris, 2001), j’ai essayé de mettre en évidence le mode de caractérisation administrative des langues et cultures régionales au sein de l’Éducation nationale. On y constate une série d’errements syntaxiques et sémantiques quant à la façon de les désigner à partir de la loi Deixonne. On y parle en effet, tour à tour, de « langues et cultures locales », « langues et cultures régionales », « langues et cultures de France », « langues locales et cultures régionales », etc. Cette indétermination se remarque aussi dans la façon de faire l’inventaire de ces langues : lorsque la loi Deixonne fut proclamée, le 11 janvier 1951, on y évoquait quatre langues susceptibles d’être aidées; nous en sommes aujourd’hui, dans les circulaires de l’Éducation nationale, à près de cinquante langues !
17Pour ma part, j’ai effectué mes études à Paris; j’y ai soutenu une première thèse de doctorat de spécialité, puis une thèse de doctorat d’État. Mon itinéraire professionnel m’a conduit aux universités de Poitiers, de Metz, à Madrid (auprès de la Casa de Velazquez), à Pau et maintenant à Bordeaux-2. Tout cela fait de moi, je pense, un bon républicain français, qui assume sereinement, comme une évidence ordinaire, sans l’exalter, sa part de basquité en étant par exemple bascophone régulier quand je suis au Pays basque. J’essaie même à travers mes écrits de promouvoir une basquité républicaine, qui se veut pacificatrice dans une région confrontée à un nationalisme de violence. Nous avons en effet deux Pays basques, totalement distincts parce que héritiers de deux histoires, de deux rapports à deux États-nations complètement différents, au moins sur deux points. Dans les deux cas, les projets d’État-nation ont été distincts dans leur intensité et leur efficacité. Le puissant État-nation français contraste fortement avec un projet d’État-nation espagnol plutôt faiblement structuré; par ailleurs, l’État-nation espagnol a connu entre le XIXe et le XXe siècle trois guerres civiles, la pire des tragédies dans l’histoire d’un pays. Dans une guerre civile, l’ennemi est intérieur, alors que la France n’a connu que des guerres où l’ennemi était extérieur. Cela donne des sentiments collectifs, des subjectivités, des biographies, des façons d’être et de se penser différents de part et d’autre de la frontière.
18Confrontée aujourd’hui à la question de la ratification éventuelle de la Charte européenne des langues régionales, la France aurait pu (dû !) adopter une charte « nationale » du même type, afin de préserver sa capacité analytique et son expérience historique. Mais cela ne semble pas être à l’ordre du jour.
[*]
Université Bordeaux-2.