Hérodote 2002- 2 (N°105)| ISSN 0338-487X | ISSN numérique : 1776-2987 | ISBN : 2-7071-3537-X | page 154 à 165

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La langue rromani au cœur du processus d’affirmation de la nation rrom

Morgan Garo [*]


–Motho, manqe, Rrome ! a Kaj si amari phuv, Amare plaja, amare lenaˇ Amare umala thaj amare ves´a Kaj si amare limóra ? –Ande lava tale, ande lava amare cˇhibaˇqere ! « Dis-moi Dis-moi, le Rrom, où est notre terre, nos montagnes, nos fleuves, nos champs et nos forêts ? Où sont nos tombes ? –Ils sont dans les mots, Dans les mots de notre langue ! » Eslam DRUDAK (Dardanie)
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« Nous sommes une nation, qui partage la même tradition, la même culture, la même origine, la même langue, nous sommes une nation. » C’est par ces mots qu’Emil Scuka, élu président de l’Union rromani internationale, a proclamé la nation rrom lors de l’ouverture de leur Ve Congrès ( 24-28 juillet 2000).

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Le congrès de l’an 2000 n’est pas le premier congrès où les leaders rroms avancèrent des revendications concernant leurs droits en tant que minorité nationale européenne. La fin des années soixante vit en effet la naissance politique du mouvement rrom, avec notamment la mise en place à Londres de l’Union rromani internationale en 1971. Cette organisation était elle-même issue du Congrès international tsigane de Ionel Rotaru [1], créé au début des années soixante.

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Ce réveil politique s’effectua au moment où un souffle démocratique se levait en Europe. La suppression du carnet anthropométrique [2] en France, en 1969, dénotait l’évolution des mentalités en Europe occidentale. Les premières demandes de dédommagement étaient adressées à l’Allemagne pour le génocide contre les Rroms. Au-delà de la demande de réparation, cette démarche vise à faire reconnaître le génocide perpétré par les nazis et leurs pays alliés et constituait un des éléments moteurs de la prise de conscience identitaire, en Europe en général et en France, en Allemagne et en Angleterre en particulier. À l’Est, notamment en Tchécoslovaquie ou en Yougoslavie, la montée des mouvements contestataires (Printemps croate, Printemps de Prague...) fournissait un cadre favorable à la montée de revendications identitaires et culturelles.

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C’est dans ce contexte que les délégués réunis à Londres déclaraient leur volonté de réunir l’ensemble des communautés existantes. Désignés jusqu’alors par différents termes (Gitan, Manouche, Tsigane, Zigeuner, Gipsy...), les participants au congrès choisirent alors d’utiliser et d’affirmer une seule appellation. L’exonyme « Tsigane » fut abandonné car considéré à leurs yeux comme impropre, imprécis et péjoratif, au profit de Rrom, endonyme qui appartient à la langue rromani (Rrom signifie à la fois « homme du peuple rrom » et « homme marié », tandis que Manu´s signifie « humain » au sens général).

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Ce choix est révélateur de l’importance prise par la langue rromani dans l’unification du mouvement rrom. En 1992, le préambule de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires reconnaissait d’ailleurs l’existence de la langue rromani comme langue minoritaire non territoriale. Cette reconnaissance donne alors un poids supplémentaire au mouvement de revendication des nationalistes rroms, qui se perçoivent en tant que nation articulée autour d’une langue et d’une origine communes. La proclamation actuelle de la nation rrom et le contenu même de cette revendication vont de pair avec la demande d’enseignement de cette langue, ce qui implique la nécessité de sa standardisation. Le rromani est mis aujourd’hui au cœur du dispositif de formation de cette nation.

La langue rromani, vecteur fédérateur de la nation

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Pour l’ensemble des leaders rroms, la langue est, de fait, devenue un portedrapeau de la fierté nationale. N’ayant ni territoire (les Rroms sont disséminés dans l’ensemble de l’Europe et dans les deux Amériques), ni religion commune (ils se sont convertis aux confessions majoritaires des pays traversés), la langue apparaît pour eux comme un instrument privilégié, transcendant les frontières et constituant un élément fédérateur. Certes, il existe des Rroms notamment en Espagne et en Angleterre qui ont perdu l’usage ancestral de la langue à la suite des persécutions, mais comme l’affirme Marcel Courthiade [3] : « Mutatis mutandis, on peut dire que le rromani joue un rôle symbolique comparable à celui du territoire pour une autre nation ou de la confession religieuse pour les juifs. De très nombreuses nations en effet ont des nationaux vivant depuis des générations à l’étranger mais qui se reconnaissent dans un espace qu’ils n’ont souvent jamais vu. De même bien des Juifs ne sont pas juifs mais voient dans le judaïsme un lieu identitaire les rassemblant. »

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Le projet de redonner toute sa place à la langue constitue l’un des objectifs principaux des promoteurs de la nation rrom. Cette langue doit permettre le rassemblement au-delà des frontières et l’union des Rroms, elle doit être la langue de la communication, de l’intercompréhension des membres de leur nation, dispersée dans le monde entier et plus particulièrement dans l’ensemble de l’Europe. Cela passe par une forme d’unification mais aussi par l’extension de l’usage traditionnel oral à de nouvelles sphères d’utilisation et notamment par la promotion d’une langue écrite, donc standardisée dans un alphabet commun de façon à faciliter son enseignement. « Les intellectuels rroms, les représentants des diverses communautés l’ont bien compris. Depuis plus de vingt ans ils ont entrepris la standardisation de la langue nommée “langue du rassemblement” avec la mise au point d’une graphie commune dorénavant effective » (José Maruzzi).

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Au congrès mondial tsigane de 1971, sous la présidence de Slobodan Berberski [4], une commission de linguistique devant veiller à la préservation du rromani et à sa standardisation avait été mise en place. Rajko Djuric déclarait que la langue rromani avait déjà alors « acquis une grande signification politique [...]. Elle a commencé à être traitée comme un élément essentiel d’identité nationale et culturelle [5] ». Le choix pour présider cette commission ne fut pas neutre. L’objectif étant d’unir la majorité des Rroms, il fallait trouver l’« élément le plus neutre » par rapport au débat sur la standardisation de la langue. Ce fut Juan de Dios Heredia [6], politicien andalou et promoteur ardent du kaló [7]. Cette langue n’étant pas un des dialectes de la langue rromani, il ne chercherait pas à l’imposer. Ce congrès, outre le drapeau, adopta aussi un hymne en langue rromani : Gelem, Gelem [8].

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La standardisation de la langue se poursuivit année après année jusqu’au IVe Congrès de l’URI de Varsovie, en avril 1990, où une session de trois jours fut consacrée à la standardisation de la langue rromani et à son emploi dans la vie moderne. Un alphabet adapté à tous les dialectes de la langue rromani fut défini, ainsi que son fonctionnement en vingt et un points, et adopté le 8 avril 1990. Cela aboutit à différentes résolutions concernant la langue : une demande de reconnaissance de la langue rromani comme langue nationale des Rroms. L’alphabet commun ainsi que des règles de fonctionnement proposées par la commission de la standardisation furent approuvés. Le congrès prit la décision de proposer un programme de coopération aux gouvernements des pays où vivent des Rroms. Il portait essentiellement sur la situation sociale et économique, la lutte contre toutes les formes de racisme et de tsiganophobie, l’intégration des Rroms par l’éducation et le développement de leurs valeurs et de leur potentiel culturel notamment par l’édition, la presse et autres médias, la lutte contre l’analphabétisme et l’introduction de la langue rromani à l’école pour les enfants rroms, la santé et l’habitat, la recherche scientifique (histoire, ethnologie, culture populaire...), l’introduction d’un chapitre consacré aux Rroms dans les manuels scolaires d’enseignement général des pays hôtes, l’information de l’opinion publique sur les Rroms. Une résolution fut également adressée à l’ONU pour une amélioration du statut de la langue rromani auprès de cette organisation et une collaboration plus étroite avec les diverses instances de l’ONU.

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Pour les défenseurs de la nation rrom, la langue rromani offre d’autres intérêts. En effet, l’étude par différents linguistes de cette langue et de son histoire a permis de retracer, parallèlement, l’histoire des Rroms eux-mêmes. Elle leur a permis d’asseoir l’idée d’une origine et d’un passé communs, oscillant entre persécution et exclusion.

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Vania de Gila-Kochanowski [9] qualifie le rromani de « sœur jumelle du sanskrit ». Plus scientifiquement, le rromani est la forme évoluée d’une langue moyenne indienne, elle-même issue du vieil indien dont la forme cristallisée par les brahmanes était le sanskrit. L’origine indienne des Rroms a été ainsi déterminée. Plusieurs points de grammaire confirment le récit du chroniqueur arabe Al Utbi [10], qui fait de la ville de Kannauj la patrie d’origine des Rroms [11]. L’origine indienne avait déjà été attestée par des documents sur leur arrivée en Europe, puis oubliée au profit de diverses spéculations. Elle fut retrouvée par les linguistes à la fin du XVIIIe siècle, qui ont démontré que plus de neuf cents mots se retrouvaient dans les langues indiennes du nord de l’Inde. C’est le cas de mots tels macho (poisson), jag (feu), muj (bouche), nakh (nez), phabaj (pomme), kham (soleil) xal (manger), gilabel (chanter) ainsi que des chiffres un, deux, trois, quatre, cinq.

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L’étude de la langue permet également de suivre les migrations des Rroms au cours des siècles. Outre l’élément indien, celle-ci possède quelques mots provenant du persan (quatre-vingts mots), une vingtaine de mots viennent de l’arménien et du géorgien et plus de deux cents, du grec byzantin (Asie Mineure), des langues slaves, du hongrois, du roumain; certains mots dits « modernes » ont été empruntés selon les régions à la langue locale, comme « avion », « ascenseur », « fer à repasser », « train », « passage à niveau ». Les Rroms sont partis d’Inde à l’aube du XIe siècle et ont migré en Asie Mineure, pour arriver en Europe au XVe siècle, emmenant avec eux leur parler, leur langue : le rromani.

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Cette langue a donc connu une migration de plusieurs milliers de kilomètres, il y a près de mille ans, de l’Inde du Nord à l’Europe, puis vers les Amériques. Elle est parlée ou subsiste encore dans plus de cinquante États (pratiquement tous les États d’Europe, en Asie centrale et dans les Amériques : États-Unis, Brésil, Argentine). Elle est très présente en Europe centrale et orientale, où la concentration de Rroms est la plus importante.

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Le mode d’évolution d’une langue dépend largement de facteurs extralinguistiques : nombre de locuteurs, organisation politique, contact avec d’autres groupes, dispersion géographique parmi d’autres langues ou au contraire implantation sur un territoire compact, périodes de grande mobilité dans l’histoire des locuteurs.

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Ainsi, au vu du nombre de locuteurs, la langue rromani est loin d’être une langue morte qu’il faudrait faire revivre; c’est une langue vivante, parlée. Certes, le nombre exact de locuteurs est difficile à déterminer étant donné le manque de statistiques sur cette question et la complexité d’effectuer des enquêtes dans l’ensemble des pays où vivent les Rroms. Selon les estimations de l’association Rromani Baxt [12] de 1990, le nombre de locuteurs en Europe centrale et orientale serait de 3,6 millions environ, pour une population rrom d’environ 6,5 millions (soit 55% des Rroms parlant un rromani régulièrement en famille). En Roumanie, où le nombre de Rroms est estimé à 2,4 millions, le nombre de locuteurs avoisine les 960 000 (soit 40%), et en Europe « occidentale » il est de 212 000, pour une population d’environ 1,6 million (soit 13-14%). La présence de réfugiés et d’intellectuels rroms dans les pays occidentaux favorise aujourd’hui l’augmentation du nombre de locuteurs.

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Paradoxalement, l’exclusion et parfois même le rejet ont indirectement servi à la préservation de la langue rromani et de ses différents parlers. Parce qu’elle a été interdite et à cause de la persécution de son peuple, elle est devenue un symbole identitaire fort, y compris pour ceux qui l’ont perdue. « La langue rromani a permis, pendant des siècles, la reproduction de l’identité des divers groupes rroms dans des contextes socioculturels très variés » (Nicolas Gheorghe [13]).

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La répression subie par la langue rromani va de pair avec les persécutions dont les Rroms ont été victimes (esclavage en Roumanie par exemple, dès la fin du XIVe siècle jusqu’en 1856). L’usage de la langue a été interdit à plusieurs reprises au cours de l’histoire, dans différents pays. Ainsi en Espagne, en 1633, une loi interdit aux gitans l’usage de leur langue natale, le rromani, considérée comme une « invention du diable ». De même, au XVIIIe siècle, Marie-Thérèse d’Autriche-Hongrie édicte, à partir de 1761, une série de décrets destinés à transformer les « Tsiganes » en « nouveaux Hongrois ». Dans l’un de ceux-ci, daté de 1767, leur langue, leurs costumes et même leur musique ont été mis hors la loi. À partir de 1783, par une ordonnance de Joseph II, l’usage du rromani devient un délit puni de vingt-quatre coups de bâton.

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Si elles n’ont pas réussi à la faire disparaître, les interdictions ont eu des conséquences importantes sur la pratique de la langue. Elles ont en effet conduit à des pertes par rapport à la langue initiale par l’oubli d’une certaine partie, voire de la quasi-totalité, du vocabulaire. C’est le cas notamment en Espagne. Pourtant, dans ce pays, les leaders rroms ou kale (pluriel de kalo) ont décidé de préserver cette langue, de la standardiser et de la diffuser comme symbole de la nation.

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La période nazie aurait pu, également, vu le nombre de morts qu’elle a causé, entraîner une disparition de la langue par la liquidation de nombre de ses locuteurs. Beaucoup d’intellectuels (poètes, écrivains, artistes) rroms ont disparu, en déportation ou dans les camps de la mort. Après la guerre, au contraire, un sentiment d’identité nationale se manifesta plus fortement encore parmi les survivants. Et plusieurs associations rroms virent le jour : l’une des premières de l’après-guerre fut fondée à Skopje : Rromano Phralipe (Fraternité rrom).

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À cause de leur identité rrom, beaucoup d’intellectuels ont compté parmi les victimes des camps. Cela renforce également la conviction de ceux qui aujourd’hui se battent pour la reconnaissance de la nation rrom et de leur langue. Ainsi, les leaders actuels de ce mouvement remettent en forme des textes, des poèmes en langue rromani de ces auteurs des années trente. Ils assurent en particulier la diffusion des textes des nombreux écrivains et poètes rroms qui ont écrit ou écrivent en langue rromani. Mattéo Maximoff est l’un des plus connus en France. Parmi eux, nombreux sont ceux qui ont dédié des poèmes à leur langue, ainsi Kujtim Pacaku, Rajko Djuric, Leksa Manush, Saimir Mile, Eslam Drudak, Nicoleta Ciuraru, Raditça... Les défenseurs de la nation rrom mettent un point d’honneur à retransmettre ce patrimoine littéraire. Il est pour eux le symbole d’un passé littéraire certes récent, mais retraçant une réelle histoire chargée de symboles importants pour l’unité des Rroms.

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La dispersion territoriale aurait pu aussi amener à une disparition de la langue par assimilation avec celle de la population majoritaire. Ainsi, en France, les Rroms parlent tous le français. Mais le rromani n’a pas disparu pour autant. Cela peut provenir de l’exclusion dont ils sont victimes. En effet, l’isolement géographique et social constitue sûrement le premier facteur contribuant à perpétuer la survivance d’une langue et permettant d’éviter l’absorption des langues minoritaires par les langues majoritaires.

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Une autre raison peut être trouvée dans la culture même des Rroms. Certes, quel que soit le pays où ils vivent en Europe, les Rroms n’ont pas de localisation géographique régionale précise, ils sont au contraire dispersés sur tout le territoire. Ils vivent sur un ensemble plus vaste dépassant les frontières étatiques. Cependant, leur dispersion géographique joue également dans le sens de la conservation de leur langue originelle car, très attachés à leur communauté, (le terme de « communauté » étant défini ici au sens du clan, de la famille élargie), ils conservent volontairement la langue rromani pour pouvoir communiquer avec l’ensemble de leur famille vivant dans le monde entier. L’ethnologue Patrick Williams cite l’exemple des Manouches en Alsace qui ont en 1870 choisi majoritairement le côté français mais gardé le parler rromani ( rromnepen) pour converser avec la partie de la famille restée de l’autre côté de la frontière.

Une standardisation préservant la diversité culturelle

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Uniquement orale jusqu’en 1920, la langue rromani a suivi la migration de son peuple, en subissant plus ou moins selon les régions l’influence des langues de contact. Il existe donc des variations dialectales de cette langue. Tous les Rroms ne parlent pas rromani, « mais tous se reconnaissent de près ou de loin dans cette langue; en effet, même les groupes linguistiquement déculturés soit parlent encore un idiome dérivé du rromani, soit ont encore le souvenir d’ancêtres qui maniaient cette langue » (Marcel Courthiade) [14].

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Marcel Courthiade distingue différentes structures dialectales [15]. Il introduit également une différenciation sociolinguistique entre la langue rromani proprement dite, restée proche du proto-rromani et représentant l’usage majoritaire en Europe, et les para-rromani [16]. Pour lui, l’intercompréhension est rapidement assurée entre les millions de locuteurs de rromani proprement dit; au contraire cette intercompréhension, déjà très restreinte entre ces locuteurs et ceux des péri-rromani, devient totalement impossible avec les usagers des pogadilectes (exemple le parler kaló des gitans d’Espagne). Le but étant de permettre la communication entre l’ensemble des Rroms quelle que soit leur localisation géographique et donc quel que soit le dialecte usité de la langue rromani, la standardisation proposée par les linguistes de l’Union rromani ne se fait pas autour d’un modèle unique, comme c’est le cas pour la plupart des langues, mais autour d’un faisceau de modèles. Il n’y a donc pas un seul standard mais une standardisation polylectale avec une écriture commune et un respect mutuel des formes dialectales.

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Pour Marcel Courthiade, « la langue rromani, comme toutes les autres langues, présente une variété de formes à l’état naturel. À la différence de la plupart des autres langues toutefois, cette variété se manifeste également au niveau de la langue commune. La linguistique moderne a prouvé qu’une unification intégrale des formes dialectales d’une langue n’est ni réalisable, ni même désirable, surtout dans les conditions de dispersion des locuteurs de cette langue dans plusieurs États. Il suffit que les différents parlers convergent suffisamment entre eux, jusqu’à ce qu’il n’y ait aucune difficulté dans la communication. Ainsi les parlers préservent-ils leur personnalité propre tout en éliminant graduellement les seuls éléments qui entravent l’intercompréhension à l’intérieur de l’espace linguistique rromani ».

Les chances de réussite de la langue standardisée

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Derrière la volonté affichée de l’Union rromani internationale (URI) autour de la langue rromani standardisée, il convient de regarder, d’une part, le degré d’acceptation par les intéressés de cette langue du rassemblement : le rromani commun; d’autre part, les réticences exprimées plus généralement sur la langue rromani et son enseignement.

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Pour José Maruzzi [17], « ce caractère inter-national (au sens propre) ou supranational confère au rromani un grand potentiel pour devenir une langue de communication, et ce particulièrement en Europe, car vierge des attributs du nationalisme il ne peut être suspecté de visée impérialiste ou dominatrice de la part de locuteurs sans État-nation ». Cependant, la standardisation de la langue est longue et difficile. Elle a commencé il y a un peu moins de vingt ans. Des débats existent et sont parfois très violents entre les différents linguistes et différentes personnalités qui y participent. Certains estiment qu’il ne faut pas une standardisation de la langue rromani parce que à long terme elle contribuera à la disparition de certains dialectes et donc à appauvrir sa diversité. Si l’on suit Claude Hagège, il est fondamental de sauver les langues minoritaires. On peut donc prendre le problème à l’envers : où les risques sont-ils les plus forts de disparition de la langue ? La non-standardisation de ces langues ne risque-t-elle pas à terme de les faire définitivementdisparaître ?Ne faut-il pas sauver l’essentiel de la langue, même au prix d’une réduction de sa diversité interne ?

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Certains Rroms affirment que leur dialecte, et donc leur parler, est le meilleur. Rajko Djuric répond à cet argument : « Ces gens-là oublient totalement la troisième dimension de la langue, qui est liée fortement à l’avenir et à la reconnaissance des Rroms... Sans langue rromani standard, les Rroms ne peuvent réaliser leur identification nationale et culturelle, ni leur intégration sociale. »

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On retrouve chez les anciens une réticence à la standardisation liée à une certaine répugnance à exprimer en rromani les choses de la vie moderne, surtout chez ceux qui les connaissent mal ou les perçoivent comme une agression. Des sociologues yougoslaves parlent à ce sujet d’« esprit de palanka [18] ». Enfin d’autres, par peur, ne veulent pas qu’elle soit divulguée aux gadje [19]. Ils se sentent protégés par le fait que l’on ne les comprend pas.

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Beaucoup d’arguments similaires à ceux qui sont généralement avancés contre l’enseignement des langues minoritaires et surtout régionales sont portés contre le rromani.

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Le premier met l’accent sur les dangers de communautarisme. Le danger est peut-être réel, mais aujourd’hui le facteur qui renforce le risque d’enfermement, en ce qui concerne les Rroms, est bien plus lié à l’ostracisme dont ils sont victimes : refus de séjourner, ségrégations spatiale et sociale.

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Le deuxième concerne les dangers de séparatisme régional. Dans le cas des Rroms, il ne s’applique pas étant donné leur dispersion géographique. Ils ne sont majoritaires nulle part et leur revendication nationale ne porte pas sur la création d’un État. En effet, la déclaration du Ve Congrès de l’URI, qui constitue le premier texte officiel d’affirmation et de revendication de la nation rrom, donne aussi les premières bases de celle-ci. Elle relève d’une conception originale, voire unique, de la nation. Ce particularisme est affirmé dès les premières lignes : « Les individus appartenant à la nation rrom appellent à une reconnaissance de leur nation, mais ne veulent pas se constituer en État. » Les Rroms disent également : « Le chemin des Rroms passe par les terres des gadje, il ne peut y avoir d’émancipation des uns sans émancipation des autres » (Rajko Djuric, 1990). Si tous les peuples s’affirmant comme une nation ont jusqu’à présent revendiqué un État régissant d’ailleurs souvent un territoire national délimité, ce n’est pas le cas des Rroms, qui développent une conception plus proche des idées d’Otto Bauer, pour qui la nation est avant tout une « communauté de culture », et de Karl Renner, pour qui « les nations doivent être transformées en personnes juridiques en relation plus ou moins lâche avec leur territoire d’implantation » (Claudie Weill, Georges Haupt et Michael Löwy, Les Marxistes et la question nationale 1848-1914, L’Harmattan, Paris, 1997, p. 208-209).

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Enfin, l’un des arguments souvent avancés contre l’ensemble des langues régionales et minoritaires standardisées est qu’il s’agit de survivances, de langues archaïques, inadaptées au monde moderne.

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Le rromani, en effet, a été et est encore considéré par certains comme une langue du retard, ne permettant ni l’intégration des jeunes Rroms, ni l’amélioration de leur situation sociale. À cela, les leaders rroms qui défendent cette langue, et leur culture, répondent au contraire que l’apprentissage de leur culture et du rromani à leurs enfants amènera à une meilleure intégration. Rajko Djuric : « La langue joue un rôle décisif dans le processus d’autoréalisation et d’affirmation del’homme. »

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L’un des éléments forts sur lesquels les défenseurs de la langue peuvent s’appuyer est la reconnaissance institutionnelle dans la Charte européenne. Mais celle-ci reste partielle. La langue rromani n’est pas concernée par la troisième partie de la charte, qui demande aux États de prendre des mesures précises en faveur de l’emploi des langues régionales et minoritaires dans les domaines de l’enseignement, de la justice, des autorités administratives et des services publics, des médias, des activités et équipements culturels, de la vie économique et sociale ainsi que des échanges transfrontaliers. Anna Marchand [20] souligne : « Certes, la Charte contribue à la reconnaissance des Tsiganes comme minorité en particulier parce qu’elle attire l’attention sur la dispersion et la non-territorialité de certains groupes minoritaires. Un regret subsiste tout de même du fait que le degré de protection du rromani n’est pas équivalent aux langues territoriales. » Seulement une dizaine d’États ont reconnu la langue rromani comme langue minoritaire de leur pays : l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, la Suède, la Slovénie, la Slovaquie, les Pays-Bas... De plus, les États ont le choix de ratifier certains articles de la charte, ce qui limite les moyens d’action pour préserver, promouvoir cette langue.

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Au niveau de l’enseignement, notamment aux jeunes enfants, la diffusion de la langue rromani reste limitée. Il existe peu d’écoles primaires qui enseignent le rromani. Très peu d’universités en Europe offrent des cours de rromani, parmi lesquelles l’université Charles à Prague, l’université de Bucarest et l’université de l’INALCO, à Paris. Il existe dans l’ensemble des pays une littérature à destination des enfants, des livres de contes, des livres de grammaire et des lexiques, mais ces livres, subventionnés en grande partie par des fonds européens, ne sont que rarement utilisés et apportés dans les écoles aux enfants rroms.

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En revanche, de nombreux journaux existent, surtout dans les pays de l’Est. À Prague, par exemple, trois titres sont publiés : Amaro Gendalos, Amaro Kurko et Romano Hangos. Il existe également quelques émissions de radio avec des programmes en rromani, en Europe comme en Macédoine ou en France (Gipsy Mania et Rromano Lil). Internet est devenu l’un des outils majeurs de diffusion du rromani, de nombreux sites existent et propagent la langue, l’histoire et la culture des Rroms. Elles continuent à être transmises par des moyens plus traditionnels comme le théâtre (le théâtre Romen se produisait à Moscou) ou par le biais des artistes, notamment des chanteurs souvent de renommée internationale. Ainsi, en France, de nombreux groupes « tsiganes ou rrom » ont du succès, tels Urs Karpatz, Taraf de Haïdouk, Rromano Dives ou encore Bratsch [21].

À travers la conception de la langue s’affrontent des conceptions différentes de la nation

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Parmi les Rroms, il y a très peu d’affrontements publics et directs autour de la conception de la nation. Cependant, les leaders ont des positions différentes sur ce point et sur le type de société qu’ils souhaitent. Ce débat peut transparaître à travers le débat sur la langue. La standardisation et l’enseignement de la langue rromani font l’objet d’un débat politique à l’intérieur du mouvement pour la nation rrom.

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La langue rromani peut être parlée uniquement à des fins de prosélytisme. Ainsi, les pasteurs rroms évangélistes [22] se servent de plus en plus du rromani afin de recruter leurs ouailles. Ils utilisent dans leur discours des locutions faciles à comprendre par tous. Ils vont même jusqu’à passer des vidéos en langue rromani. Comme le déclare un des pasteurs de l’association Vie et Lumière : « Ayant appris que nous diffusions des programmes en langue rromani, elle nous demanda de l’aide et des vidéos furent envoyées... Le résultat fut immédiat, les Tsiganes étaient bouleversés d’entendre prêcher l’Évangile par des Tsiganes dans leur propre langue » ( Libération, 26 décembre 2000).

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De même, certains politiciens rroms utilisent massivement le rromani dans leur activité, mais cela peut être totalement démagogique. Dans ce cas, comme le souligne Marcel Courthiade, ils font appel à la langue davantage comme un drapeau de l’identité rrom plutôt que comme un instrument de communication. « Leur discours est donc souvent réduit aux capacités d’expression de leur langage simplifié. Cela certes peut avoir une valeur pédagogique lorsqu’ils s’adressent à des gens simples mais peut aussi encourager une certaine forme de populisme qui stérilise la réflexion politique. »

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Les partisans d’une vie démocratique à l’intérieur de la nation rrom souhaitent une élévation du niveau économique et culturel de l’ensemble des personnes constituant leur communauté. Concernant la langue, ils affirment que son avenir est aussi l’avenir des Rroms. Pour eux, se contenter d’un rromani fruste ou vouloir en faire une véritable langue du rassemblement, enseignée au plan international, ne relèvent pas des mêmes desseins politiques. De même, le choix de standardiser la langue en la rendant la plus riche possible des différentes facettes de sa culture, celui de proposer son enseignement témoignent d’une volonté d’offrir à toutes et à tous les Rroms non seulement un accès à la culture mais également la capacité de mieux gérer collectivement et démocratiquement leurs intérêts au sein de leur communauté.

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En Europe, l’avenir de la nation rrom se lira dans la construction européenne. La Charte des langues minoritaires est pour eux une opportunité à saisir, les leaders rroms l’ont bien compris.

Bibliographie

• ASSÉO Henriette, Les Tsiganes, une destinée européenne, Découvertes Gallimard, Paris, 1994.

• BAUER Otto, La Question des nationalités et la social-démocratie, Études et documentation internationales-Arcantère, Paris, 1987.

• LIÉGEOIS Jean-Pierre, Mutation tsigane, Complexe, Bruxelles, 1976.

• MARCHAND Anna, La Protection des droits des Tsiganes dans l’Europe d’aujourd’hui, L’Harmattan, Paris, 2001.

Notes

[*]

Doctorante en géopolitique au Centre de recherches et d’analyses géopolitiques.

[1]

Ionel Rotaru, écrivain roumain, fondateur de la communauté mondiale gitane. Il a été inspiré par sa rencontre, à Montreuil-sous-Bois, avec la famille Kwiek. Les Kwiek fonderont une dynastie, l’un des leurs étant élu roi des Tsiganes en 1928. Plus tard, ils seront parmi les premiers partisans de la « communauté mondiale gitane ».

[2]

Le carnet anthropométrique fut instauré par la loi du 16 juillet 1912. Il ne disparaîtra qu’en 1969, remplacé par des carnets de circulation.

[3]

Marcel Courthiade est maître de conférences de rromani à l’Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO), Paris. Il appartient à l’association Rromani Baxt et est commissaire à la langue et aux droits linguistiques de l’Union rromani internationale.

[4]

Slobodan Berberski, poète, activiste rrom de Yougoslavie.

[5]

Rajko Djuric, sociologue, journaliste, poète et activiste rrom de Yougoslavie.

[6]

Il fut parlementaire européen pour le Parti socialiste espagnol (PSOE).

[7]

On appelle kaló des formes particulières d’espagnol, de catalan et de portugais en usage chez les gitans et contenant quelques douzaines de mots rromani.

[8]

Gelem, Gelem, lungone dromençar (« Je suis allé par de longues routes »): hymne national dont les paroles des couplets ont été créées par Jarko Jovanovitch sur un air populaire du Banat.

[9]

Vania de Gila-Kochanowski, docteur de l’université de Paris (linguistique) et ès lettres de l’université de Toulouse (ethnosociologie).

[10]

D’après la chronique d’Al Utbi ( 961-1040 environ), toute la population de Kannauj a été déportée au Xorosan au XIe siècle par Mahmoud de Ghazni. Kannauj était l’ancienne capitale de l’empereur HarÒa.

[11]

Éric MEYER, Questions et hypothèses sur la migration des Rroms depuis l’Inde, INALCO, Paris, 1999.

[12]

Rromani Baxt, branche de l’URI, est consacrée à la culture, à l’enseignement, à l’éducation et au respect mutuel entre les communautés.

[13]

Nicolas Gheorghe, conseiller à la Maison de la démocratie de l’OSCE pour les Rroms et Sinte, à Varsovie.

[14]

Marcel COURTHIADE, Ethnies, n° 15,1993.

[15]

Marcel COURTHIADE, « Structure dialectale de la langue rromani », Interface 31, Centre de recherches et d’études tsiganes, août 1998.

[16]

Les para-rromani se divisent en péri-rromani et pogadilectes. Le péri-rromani est issu du proto-rromani, mais avec des distorsions drastiques (sinto, manuÒ, abruzzien...), et les pogadilectes sont constitués d’un vocabulaire rromani employé dans un tissu grammatical étranger (anglo-rromani et ibéro-rromani).

[17]

José Maruzzi, intellectuel rrom, usager de la langue rromani, mais ne participant pas à la standardisation de la langue.

[18]

L’esprit de palanka, c’est percevoir et interpréter le monde à l’aune du hameau natal, réduire ce monde à l’expérience initiale au lieu d’élargir cette expérience pour appréhender le monde.

[19]

Gadje : terme de la langue rromani désignant les non-Rroms.

[20]

Anna MARCHAND, docteur en sciences politiques, La Protection des droits des Tsiganes dans l’Europe d’aujourd’hui, L’Harmattan, Paris, 2001, p. 188.

[21]

Bratsch, groupe non rrom mais qui, dans son dernier album, a inclus un grand nombre de chansons en rromani.

[22]

Le mouvement évangéliste connaît un vif succès au sein des Rroms depuis une dizaine d’années. Il est rattaché depuis 1976 à l’Église protestante.