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Le diocèse de Meaux aux XIIe et XIIIe sièclesLa construction d’un espace tiraillé entre plusieurs centres ou le caractère multiple des périphéries

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Le diocèse constitue une entité territoriale fondamentale au Moyen Âge, en raison de sa relative stabilité, alors que les principautés et fiefs qu’il recoupe ont vu à de nombreuses reprises leurs frontières changer. Cet espace et son administration ne sont cependant pas immuables et de nombreux changements peuvent notamment être constatés à partir du XIIe siècle où, dans la lignée de ce que l’on a appelé la réforme grégorienne, l’évêque s’est efforcé de réorganiser les cadres ecclésiastiques et, par là même, de restaurer son autorité sur cet espace.

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Comment appréhender ces transformations, les enjeux et la portée de l’action épiscopale ? Voilà ce que nous allons tenter de déterminer dans le cadre d’un petit diocèse, celui de Meaux, qui compte entre 180 et 190 paroisses au XIIIe siècle, éparpillées dans des entités spatiales assez différentes : la Brie forestière au sud et le Multien agricole au nord, la Champagne à l’est et le domaine royal à l’ouest. Deux cartulaires épiscopaux nous sont conservés, rassemblant des actes allant de 1150 à 1350 environ, qui révèlent l’importance de cette reprise en main de l’espace par le prélat puisque plus de la moitié des actes concernent l’affermissement de sa juridiction spirituelle et plus d’un cinquième les diverses taxes qui lui sont dues.

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Trois axes essentiels ressortent de ces actes : la définition progressive de l’espace par la création de nouveaux cadres ecclésiastiques, le poids des établissements réguliers et enfin le rôle des pouvoirs politiques proches, le roi et surtout le comte de Champagne.

Un espace à définir

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Il est logique, face à ce type de processus, de se demander dans quelle mesure le concept de centre et périphérie peut faire avancer la réflexion, en considérant que cette « reconquête du pouvoir » a pour centre Meaux et sa cathédrale (les actes épiscopaux l’opposent aux paroisses du reste du diocèse comme une mère à ses filles), avec tout ce que cela implique de rapports de soumission. Est-il possible par conséquent de mettre à jour une homogénéité des paroisses du diocèse vis-à-vis du pouvoir épiscopal, qui révélerait ainsi un phénomène de périphérie ?

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Rappelons rapidement au préalable les formes sous lesquelles s’exerce cette autorité. D’abord le pouvoir d’ordre, qui donne à l’évêque la haute main sur toutes les consécrations majeures [1][1] Collation des ordres sacrés, dédicace des églises,... et lui permet donc de contrôler les créations d’églises. Puis le magistère, qui lui attribue le contrôle des écoles et de la prédication. Et enfin la juridiction, lui conférant l’administration des biens ecclésiastiques – ils ne peuvent être aliénés sans son accord – et surtout le contrôle des clercs du diocèse, lesquels doivent recevoir son investiture pour disposer d’un bénéfice.

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En théorie donc, il s’agit d’un pouvoir très étendu et quasi absolu sur le diocèse, seul le pape pouvant le supplanter. S’y ajoutent de surcroît toutes les possessions temporelles du prélat, domaines personnels et fiefs concédés à des vassaux. En réalité, un examen attentif des sources nous montre qu’au XIIe siècle, l’espace réellement soumis à l’évêque sur le plan spirituel est difficile à définir.

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D’abord, la carte des paroisses concernées par les chartes du cartulaire, où son pouvoir est contesté, révèle qu’elles sont réparties dans tout le diocèse et que la périphérie géographique ne coïncide pas strictement avec la périphérie du pouvoir, c’est-à-dire avec les zones dans lesquelles l’autorité épiscopale est faible ou contestée. Ensuite, les marges géographiques du diocèse baignent dans un flou statutaire qui apparaît notamment lors de la création d’églises nouvelles, à l’occasion de l’essor démographique. Cela fut par exemple le cas en 1207 à Villeneuve-le-Comte, paroisse frontalière du diocèse de Paris, où l’évêque fit construire une église, bornant ainsi son territoire et marquant sa présence dans la pierre, au vu et au su de tous. Or les moines de Saint-Germain-des-Prés se plaignirent que l’église avait été construite en portant atteinte à leurs privilèges.

L’obstacle des grandes abbayes

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Ce cas est typique pour deux raisons. Premièrement parce qu’il souligne le fait que dans ces périphéries la progression de l’implantation épiscopale se fait lentement, par des négociations successives qui révèlent des stratégies à long terme. En effet, en 1207 l’évêque dut céder Villeneuve-le-Comte, qu’il abandonna à Saint-Germain-des-Prés, lui permettant de renforcer son emprise sur la région puisque l’abbaye contrôlait déjà la paroisse voisine de Romainvilliers. Mais en échange il récupéra le patronage de l’église d’Esbly que son prédécesseur avait dû céder lors d’une précédente controverse en 1185 : ainsi peut-on souligner la continuité de l’action épiscopale au-delà des individualités.

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Deuxièmement, cet exemple révèle que les rapports entre le siège épiscopal et les abbayes ne sont nullement des rapports de domination mais des rapports d’égal à égal, qu’il s’agisse d’établissements extérieurs au diocèse ou fondés dans celui-ci, et qu’ils constituent le principal obstacle à l’établissement de l’autorité de l’évêque. En effet, la restitution par les laïcs des dîmes et patronages à partir du XIe siècle a aussi largement profité aux réguliers, et dans tous les diocèses un grand nombre de cures leur appartiennent de fait, d’autant plus que les prélats eux-mêmes leur ont concédées. Alors qu’ils lui sont en partie soumis, les réguliers se posent donc aussi en rivaux de l’évêque, surtout lorsqu’ils ont réussi à obtenir l’exemption de sa juridiction, ce qui fait des établissements monastiques de véritables enclaves autonomes au sein du diocèse.

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C’est le cas notamment d’un établissement dans le diocèse de Meaux, l’abbaye féminine de Jouarre. L’exemption, diversement respectée au XIIe siècle, fut l’objet d’un long conflit avec le prélat au tournant des XIIe-XIIIe siècles [2][2] 1183-1225., qui ne s’acheva que sur l’intervention personnelle du cardinal-légat Romain de Saint-Ange en 1225 [3][3] bn, latin 18355, fol. XXVII-XXIXv.. L’opposition entre l’abbaye et l’évêque se déplaça alors du territoire de l’abbaye elle-même vers les paroisses avoisinantes où les moniales possédaient ou revendiquaient des droits : juridiction des cimetières etc.

Le développement des doyennés ruraux

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Or à cette époque apparaissent des circonscriptions ecclésiastiques internes au diocèse, les doyennés ruraux, qui révèlent bien que l’évêque refuse désormais de voir cette partie est du diocèse échapper à son emprise. Ils sont confiés à des recteurs de paroisse, qui sont chargés de relayer localement l’autorité épiscopale. Ceux-ci résident donc en différents points du diocèse, contrairement aux archidiacres qui constituent l’échelon supérieur de la hiérarchie et qui résident à Meaux.

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Ces doyens, au nombre de six, sont d’autant plus révélateurs de la politique épiscopale qu’ils sont dans le diocèse de Meaux sous l’autorité directe et unique du prélat, ce qui est tout à fait exceptionnel. En effet, ils sont, dans les autres diocèses, nommés et révoqués conjointement par les archidiacres et l’évêque selon une décrétale d’Innocent III [4][4] X, I, 23, 7 § 6,ad haec.. Or un arbitrage [5][5] bn, latin 5528, fol. 1-2. porté en 1201 sur mandat de ce même pontife attribue à Meaux cette nomination au seul évêque, ce qui témoigne du soin que ce dernier met à tenir personnellement les rênes du pouvoir.

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De plus, certains « chefs-lieux » de doyennés indiqués par les textes ont varié jusqu’au milieu du XIIIe siècle avant de se fixer définitivement [6][6] Cf. J.M. Desbordes, « Les frontières de l’ancien diocèse.... Or le seul doyenné qui n’ait pas été l’objet de telles hésitations est celui dit des Fertés, qui est aussi le seul à avoir officiellement deux centres, La Ferté-Gaucher [7][7] Seine-et-Marne, ar. Provins. et La Ferté-sous-Jouarre [8][8] Seine-et-Marne, ar. Meaux.. La Ferté-Gaucher est située dans une des zones frontalières du diocèse les plus éloignées de Meaux, ce qui correspond bien à un rôle de point d’appui de l’autorité épiscopale dans une zone périphérique, comme c’est le cas pour deux autres paroisses, celles de Dammartin-en-Goële [9][9] Seine-et-Marne, ar. Meaux. et de Gandelu [10][10] Aisne, ar. Château-Thierry, c. Neuilly-Saint-Front, qui sont des paroisses frontalières. Mais le plus significatif est son alter ego, La Ferté-sous-Jouarre, qui se trouve à deux kilomètres à peine de l’abbaye et ville de Jouarre, que l’évêque désirait tant contrôler. On retrouve le même phénomène pour le doyenné de Crécy, dont le chef-lieu se situe à proximité des paroisses où s’est implantée l’abbaye de Saint-Germain.

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On constate par ailleurs que le poids de l’autorité centrale se fait sentir différemment dans ces périphéries et dans les paroisses formant le cœur même du pouvoir épiscopal. En effet, les « 4 filles de l’évêché », quatre paroisses proches de Meaux constituant la base des biens temporels de l’évêque et où il est seul à posséder des droits sur les églises, disposent d’une certaine liberté vis-à-vis de l’administration diocésaine, comme l’atteste un acte de l’archidiacre de Meaux de 1201, qui renonce à tous ses droits et coutumes sur la paroisse d’Etrepilly [11][11] Seine-et-Marne, ar. et c. Meaux., afin que son prêtre et ses habitants puissent disposer « des mêmes libertés que les trois autres villages de l’évêque » [12][12] bn, latin 18355 fol. VIIv-VIII..

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En somme, il ne s’agirait plus ici d’opposer strictement des zones centrales, où le pouvoir s’exercerait pleinement, à des zones périphériques où il serait moins fort, mais peut-être plutôt de considérer deux phases à la fois successives et coexistentes du rétablissement de l’autorité épiscopale, qui serait d’abord déléguée à des intermédiaires plus proches des populations locales, dans les zones de contestation, avant d’être exercée directement par le prélat dans les zones complètement soumises [13][13] À l’instar de la ville de Meaux elle-même et de sa....

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Cette interprétation ne permet cependant pas d’expliquer pour l’instant de manière complètement satisfaisante la répartition des doyennés, qui couvrent un nombre de paroisses variable. Celui d’Acy-en-Multien en compte le plus, avec quarante-trois cures en 1353 [14][14] Chiffre tiré du compte du trentième établi pour l’année.... S’agissant de la partie du diocèse où sont regroupées les possessions foncières les plus importantes de l’évêque, et où le pouvoir du prélat est donc bien implanté, on peut penser qu’il ne ressent nul besoin d’y multiplier les administrateurs délégués. Cependant ce raisonnement semble désavoué par le découpage du doyenné de Crécy [15][15] Seine-et-Marne, ar. Meaux., qui compte trente-cinq cures [16][16] Le doyenné de Dammartin-en-Goële n’en compte que 27,... et l’une des abbayes les plus importantes du diocèse [17][17] L’abbaye féminine de Faremoutiers (OSB) fondée vers.... Étant donné que ce doyenné constitue, en plus, la partie sud-ouest du diocèse, où sont possessionés de nombreux établissements ecclésiastiques parisiens (Saint-Germain-des-Prés [18][18] Notamment à Montry, Romainvilliers, etc. Cf. R. Poupardin,..., Sainte-Geneviève, le chapitre cathédral etc.) qui n’hésitent pas à contester le pouvoir de l’évêque, on pourrait s’attendre à un taux d’encadrement ecclésiastique plus important.

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En fait ce problème d’interprétation se heurte à une difficulté récurrente des études d’histoire médiévale qui est la rareté des sources. Car il faut reconnaître que les archives épiscopales conservées ne nous renseignent guère sur l’action effective des doyens ruraux. Faut-il pour autant en conclure qu’ils ont eu peu d’importance ? Je ne le crois pas. Un indice de la continuation et de l’importance de leur tâche jusqu’à la fin du Moyen Âge est d’ailleurs fourni par les statuts synodaux, qui consacrent régulièrement des articles à leurs visites et aux droits de procuration qui leur sont dus [19][19] Cf. Répertoire des visites pastorales de la France.... C’est cette même indigence des sources qui nous empêche d’évaluer le rôle des visites pastorales [20][20] Ibid. : seuls subsistent pour notre période une visite... de l’évêque à travers son diocèse, ainsi que celui de la justice rendue par ses officiaux et par les archidiacres [21][21] Tous apparus dans la première moitié du XIIIe siècle,..., certainement fondamentales pour l’affirmation de son autorité, mais dont il ne nous reste malheureusement aucune trace.

Le chapitre cathédral ou la démultiplication du centre

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Un signe qui révèle pourtant l’importance de l’activité des cours judiciaires ecclésiastiques et leur rôle dans la centralisation du diocèse est la présence dans les archives hospitalières de nombreux actes de juridiction gracieuse délivrés par leurs soins jusque dans les années 1350, après quoi le relais est pris par les représentants royaux à Meaux. Cette concentration à Meaux des actes administratifs relatifs aux biens ecclésiastiques s’accompagne cependant d’une évolution préjudiciable au pouvoir de l’évêque, qui est la montée en puissance du chapitre cathédral (auquel appartiennent les archidiacres). En effet, depuis les dons faits par le prélat au XIe siècle pour assurer sa subsistance et lui permettre d’assurer ses fonctions de plus en plus nombreuses, le chapitre n’a cessé d’accroître son patrimoine, tant temporel que spirituel, au point de détenir en 1268 [22][22] Dom T. Du Plessis, Histoire de l’Église de Meaux, Paris,... la présentation et/ou collation à vingt-trois églises et six chapelles dans le diocèse (sans parler des chapelles fondées dans la cathédrale). Il se présente donc à partir de cette époque comme un rival du prélat pour le contrôle du clergé, prenant ainsi la suite des établissements réguliers, avec lesquels l’essentiel du conflit est passé vers 1230. En effet, on ne relève quasiment plus après cette date dans les cartulaires épiscopaux de ces serments d’obéissance prêtés par les abbés et abbesses à leur entrée en charge et qui avaient été « religieusement » conservés pour la période précédente, preuve qu’ils donnaient alors lieu à contestation. La similitude entre les démarches des abbayes et du chapitre est d’ailleurs telle qu’en 1383, celui-ci obtient finalement son exemption de la juridiction de l’évêque et de l’archevêque.

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Un mouvement de concentration du pouvoir aboutit donc à une sorte de démultiplication du centre et paradoxalement à un relatif affaiblissement du pouvoir épiscopal. Mais le déclin du siège épiscopal comme centre fédérateur de l’espace diocésain, après l’apogée du XIIIe siècle, est plutôt le fait de l’influence des pouvoirs politiques proches.

Le poids du comte de Champagne ou comment un centre devient périphérie

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En effet, la plus grande partie de l’espace diocésain fait partie du comté de Champagne et le comte implante son autorité au sein du clergé en encourageant la fondation entre 1100 et 1250 de nombreuses commanderies et abbayes, à l’occasion de l’élimination progressive par des essartages de la marche forestière séparant le domaine royal du comté de Champagne, de part et d’autre de la voie romaine allant de Sens à Meaux [23][23] Cf. J. Hubert, « La frontière occidentale du comté.... Malgré cela, l’absence physique du comte [24][24] Dès le XIe siècle il ne porte plus le titre de « comte..., qui se trouve généralement hors du diocèse, à Troyes ou Provins, lorsqu’il donne des actes concernant ce clergé, limite le poids de son pouvoir, d’autant plus que le vicomte rétabli à la fin du XIe siècle ne dispose guère que de fonctions économiques. En fait, au sein du comté, le diocèse apparaît plutôt comme une périphérie, ce que révèle bien l’évolution de la frappe monétaire.

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Celle-ci fut l’enjeu de luttes féroces opposant l’évêque et le comte de Champagne au XIIe siècle, le comte n’hésitant pas à falsifier la monnaie épiscopale pour la dévaluer (avant 1165), voire même à faire assiéger le palais épiscopal et capturer les hommes de l’évêque pour empêcher ceux-ci de frapper monnaie. Finalement, après repentir officiel du comte, les deux parties s’accordèrent à partir des années 1210 sur une circulation commune des monnaies de Meaux et de Troyes-Provins dans le comté de Champagne, puis sur une frappe commune des deux monnaies par les mêmes ateliers dans ces trois villes, et probablement, finalement, sur un type commun de pièces [25][25] Pour tout ce qui concerne la monnaie, cf. G. Beneut,.... Ainsi le diocèse, qui formait au XIIe siècle une entité spécifique au sein de la Champagne, avec la circulation de la monnaie épiscopale, apparaît paradoxalement, malgré l’expansion de cette monnaie à tout le comté, de plus en plus comme une périphérie de celui-ci. En effet, l’atelier de Meaux est désormais l’un des trois ateliers du comte et de l’évêque, avec ceux de Troyes et Provins, et c’est le comte qui dirige de fait les opérations : c’est lui qui garantit les revenus du monnayage à l’évêque et qui est chargé de prévenir le roi en cas de changement de la monnaie. C’est de même en provinois que sont libellées la plupart des transactions importantes donnant lieu à enregistrement dans le cartulaire (achat de terres,…). Aucune pièce épiscopale n’a d’ailleurs été conservée pour le XIIIe siècle.

Un grand absent dans les sources locales au XIIIe siècle : le roi

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Alors même que c’est sa position frontalière entre le comté de Champagne et le domaine royal qui offrit à l’église de Meaux l’occasion de s’ériger en puissance locale aux XIIe-XIIIe siècle, la quasi absence de mentions du roi dans les cartulaires pour cette période est relativement surprenante. En effet, bien que la partie ouest du diocèse appartienne au domaine royal, les fondations par le roi y sont pour ainsi dire inexistantes avant le rattachement de la Champagne au domaine, en 1285. Pourtant le roi ne se désintéressait pas de cette frontière puisqu’il veilla constamment à la protéger des empiétements du comte de Champagne. D’ailleurs Meaux est considéré comme un évêché royal depuis le XIe siècle. Mais d’après la liste des titulaires, on a l’impression que l’influence du roi sur les élections ne s’est fait nettement sentir qu’au XIIe siècle puis après la fin du XIIIe siècle. À cette époque les tentatives monarchiques de mainmise sur le clergé meldois ressurgissent avec une plainte de l’évêque de 1278 portant sur des collations effectuées par le roi dans le chapitre cathédral durant la vacance du siège [26][26] an, Olim II, fol. 42v.. En effet, si le comte tenait du roi la régale temporelle et le droit de dépouille, celui-ci exerçait la régale spirituelle. Or l’absence de mention de ces événements dans les cartulaires, qui signalent pourtant la régale comtale, doit susciter des interrogations : serait-elle liée à la composition même de ces documents ? Ce ne peut être une explication satisfaisante si l’on considère que les autres types d’archives sont tout aussi muets à propos de l’action royale sur le clergé diocésain au XIIIe siècle. Ainsi les Olim ne signalent pas de recours à l’administration royale lors de conflits entre l’évêque et d’autres seigneurs locaux qui auraient ainsi cherché à échapper à la tutelle meldoise, mais seulement en cas de conflit entre l’évêque et le comte [27][27] L’évêque se plaint que le comte a établi un tabellion... ou l’évêque et le roi. Force est donc de constater que si le roi a cherché à s’implanter dans cette région au XIIIe siècle, ce n’est pas par l’intermédiaire de l’Église qu’il l’a fait.

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Ainsi, un des apports du concept centre-périphérie pour l’étude d’un espace religieux du Moyen Âge classique est de mettre en évidence le rôle exact – ou le non-rôle – des différents centres politiques. Il permet aussi de souligner qu’il existe une centralisation progressive des institutions diocésaines, mais surtout que l’unification du territoire est loin d’être complète : celui-ci apparaît écartelé entre divers pouvoirs qui échappent en partie à ce cadre.

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En effet, les abbayes sont semi-indépendantes, à la fois soumises à l’évêque et concurrentes de son autorité, et elles ne peuvent donc être qualifiées ni de centres à part entière ni même de semi-périphéries puisqu’elles ne sont pas des relais du centre épiscopal. Les relations avec le pouvoir comtal sont tout aussi ambiguës, le siège meldois en étant à la fois l’égal et la périphérie.

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En d’autres termes, le concept de centre et périphérie paraît ici trouver ses limites, peut-être en raison de sa rigidité, qui convient mal à une société où les pouvoirs – religieux, politiques, etc. – s’exercent dans des cadres territoriaux différents et pourtant imbriqués


Annexe

Diocèse de Meaux au XIIIe siècle

--- Unités de doyennés ruraux ; Crécy chef lieu de doyenné ; ? chef lieu abandonné ; • abbaye

Notes

[*]

Prépare une thèse sur Le siège épiscopal de Meaux (1196-1510) : des hommes, un gouvernement sous la direction de Mme Claude Gauvard à l’Université de Paris 1.

[1]

Collation des ordres sacrés, dédicace des églises, consécration des autels etc.

[2]

1183-1225.

[3]

bn, latin 18355, fol. XXVII-XXIXv.

[4]

X, I, 23, 7 § 6,ad haec.

[5]

bn, latin 5528, fol. 1-2.

[6]

Cf. J.M. Desbordes, « Les frontières de l’ancien diocèse de Meaux avant le décret épiscopal du 6 janvier 1730 », Bulletin de la société d’histoire et d’art du diocèse de Meaux, 1966, p. 22-32. La carte que je propose en annexe est aussi inspirée de ce travail.

[7]

Seine-et-Marne, ar. Provins.

[8]

Seine-et-Marne, ar. Meaux.

[9]

Seine-et-Marne, ar. Meaux.

[10]

Aisne, ar. Château-Thierry, c. Neuilly-Saint-Front.

[11]

Seine-et-Marne, ar. et c. Meaux.

[12]

bn, latin 18355 fol. VIIv-VIII.

[13]

À l’instar de la ville de Meaux elle-même et de sa banlieue qui relevaient directement de l’évêque.

[14]

Chiffre tiré du compte du trentième établi pour l’année 1353 édité par A. Longnon, Pouillés de la province de Sens, Paris, 1904, p. 456-471.

[15]

Seine-et-Marne, ar. Meaux.

[16]

Le doyenné de Dammartin-en-Goële n’en compte que 27, celui de Coulommiers 22 et celui de Gandelu 18.

[17]

L’abbaye féminine de Faremoutiers (OSB) fondée vers 615 ; Seine-et-Marne, ar. Meaux, c. Coulommiers.

[18]

Notamment à Montry, Romainvilliers, etc. Cf. R. Poupardin, Recueil des chartes de Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1909-1932.

[19]

Cf. Répertoire des visites pastorales de la France du Moyen Âge à nos jours, Paris, t. III, p. 67-69.

[20]

Ibid. : seuls subsistent pour notre période une visite de la cathédrale par un légat pontifical en 1246 et deux mentions de visites de l’Hôtel-Dieu de Meaux et de la collégiale Saint-Germain d’Oissery par l’évêque en 1291 et 1292.

[21]

Tous apparus dans la première moitié du XIIIe siècle, au plus fort de la politique centralisatrice de l’évêque.

[22]

Dom T. Du Plessis, Histoire de l’Église de Meaux, Paris, 1731, t. 2, p. 169-171 (pièce justificative 396).

[23]

Cf. J. Hubert, « La frontière occidentale du comté de Champagne du XIe au XIIIe siècle », dans Recueil de travaux offerts à M. Clovis Brunel, Paris, 1955, p. 14-30.

[24]

Dès le XIe siècle il ne porte plus le titre de « comte de Meaux ».

[25]

Pour tout ce qui concerne la monnaie, cf. G. Beneut, « Histoire de la monnaie de Meaux, de la Gaule indépendante à la première guerre mondiale », Bulletin de la Société littéraire et historique de la Brie. 1971, p. 5-36.

[26]

an, Olim II, fol. 42v.

[27]

L’évêque se plaint que le comte a établi un tabellion à Meaux en 1282 : an, Olim II, fol. 59v.

Plan de l'article

  1. Un espace à définir
  2. L’obstacle des grandes abbayes
  3. Le développement des doyennés ruraux
  4. Le chapitre cathédral ou la démultiplication du centre
  5. Le poids du comte de Champagne ou comment un centre devient périphérie
  6. Un grand absent dans les sources locales au XIIIe siècle : le roi
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