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Chemin de parentalité et techniques d’imagerie mentale
Alain Donnars
PsychiatrePrésident de la Société Française de Sophrologie 39 bd Garibaldi 75015 Paris
1En utilisant les techniques d’imagerie mentale, je me suis interrogé sur le chemin de la parentalité. À travers trois cas cliniques, je souhaiterais montrer cette problématique de l’aporie de la paternité et comment elle s’est manifestée dans la rencontre thérapeutique.
2Ce patient, venu pour hypochondrie délirante, c’est-à-dire des ruminations incessantes concernant la santé de son corps, souhaitait une prise en charge en sophrologie. Les images mentales ont toujours été très pauvres, malgré un souci évident chez lui de se plier à un protocole très classique, en deux temps : obtention d’une bonne détente musculaire, soit l’état de relaxation, suivi de l’entrée dans le monde des images. Les résultats lui ont semblé très pauvres et décevants. Il voyait tout au plus, une tête de mort. Toutefois, certains souvenirs douloureux lui sont revenus, ayant trait à son père et à sa mère. De sa mère, il dira, qu’elle attendait de lui qu’il soit son bâton de vieillesse. À propos de son père, dont la mère lui a donné une image quasi-absente, il se souvient qu’un jour, pendant la guerre, celui-ci lui avait fait un avion en bois. Il comprendra après-coup que le père était dans la Résistance et venait rarement à la maison, en pleine campagne. Il avait essayé de lancer l’avion à la manière d’un planeur et le nez de l’avion s’était cassé. Il avait pleuré et le père, fâché, n’avait pas voulu recoller les morceaux. Je pense que c’est à partir de cet épisode, en apparence dérisoire, qu’il a lutté plus tard contre des angoisses inconscientes de castration et d’anéantissement, en se livrant à des passages à l’acte pédophiles sur des enfants des deux sexes. Comme s’il voulait, par ce geste révoltant à nos yeux, insuffler quelque chose d’un savoir sur la jouissance, quant à la jouissance sexuelle de l’adulte.
3Il a fait deux démarches thérapeutiques. La première en allant voir le Professeur Y. R., qui l’avait aidé à s’attacher à un ami stable, devenu majeur, lui permettant ainsi de sortir d’un cycle infernal de violences contre les enfants et du viol de la loi. Déclaré guéri symptomatiquement par ce psychiatre expert, il a interrompu ses séances au bout de huit ans. Il est ensuite venu me voir cherchant par les techniques d’imagerie mentale à positiver son rapport avec son corps.
4Outre l’image de la tête de mort, il a pu présenter des récits de rêves dont la manifestation était la construction imaginaire d’édifices à l’architecture complexe, et il fuyait des dangers intensément menaçants, de façon quasi-immédiate, entraînant chez moi des phénomènes d’inquiétante étrangeté fort pénibles.
5Dans ce cas clinique, la paternité proprement dite n’a pas pu se constituer, le patient restant fixé à un lien devenu homosexuel et non plus pédophile, mais sans la possibilité d’avoir ni d’adopter un enfant, la loi de l’époque ne le tolérant pas. Toutefois, il accédera à de fortes angoisses à l’idée d’être pénétré analement par un homosexuel, à l’occasion d’un véritable harcèlement sur le lieu de son travail. Cette situation se répétera.
6Il réussira ensuite à intégrer une place qui le mettra en relation avec des enfants et l’un d’eux viendra s’épancher dans son bureau. Mais cette fois-ci, cet homme pourra le considérer comme son fils et le consoler, au lieu de le considérer comme un double et d’abuser de lui,(se mettant ainsi dans le rôle d’un père abuseur). Il pourra alors, après avoir consulté un psychiatre chimiothérapeute pour gérer des insomnies exténuantes, me dire au bout de la treizième année de traitement hebdomadaire, que ma prise en charge n’ayant rien donné, il décidait de me quitter en fin d’année. Puis, en avril, tandis que le terme était fixé à la fin du mois de juillet, la stabilité de sa décision lui permettait alors, de considérer qu’il avait pu prendre une décision par lui-même, celle de l’arrêt du traitement, et que, par conséquent, un changement radical avait eu lieu.
7J’ai signalé la densité extrême des images mentales : la tête de mort qui est apparue a généré en moi une anxiété, le patient me mettant dans la position du double ou du personnage à mettre à mort ce qui a probablement joué un rôle majeur dans l’apparent échec du traitement.
8Bien que les troubles corporels aient quand même beaucoup diminué, la vie de cet homme lui paraissait triste, avec une grande perte d’intérêt et de capacité d’entreprendre.
9Il me semble que sa difficulté à devenir père vient de ses mécanismes de défense narcissiques qui l’empêchent, selon moi, d’avoir des rencontres authentiques avec autrui, ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, d’avoir une sensibilité esthétique remarquable. On notera qu’il n’a pas cherché à abuser des nouveaux garçons rencontrés sur le lieu de travail. Il mesurait probablement mieux l’importance « de ne pas céder à ses pulsions » (Lacan éthique) et il découvrait que ces adolescents avaient une autre demande que celle d’une initiation sexuelle, ce que sa position perverse le lui laissait imaginer. Sa demande de paternité est bloquée par la certitude d’avoir pris la place du frère aîné mort.
10Dans ce très long cas, commençons, d’emblée, par la recherche de paternité. Monsieur B. a eu une très forte pulsion pour Françoise, une fille de son âge, dix-sept ans, et si la mère de la fille n’était pas venue les séparer, un enfant serait probablement survenu. À la suite de cet épisode, Françoise a disparu de la région, et de plus, la famille a appliqué la loi du silence sur l’incident. Par la suite, on notera une cassure dans les études de B. et un vagabondage sexuel, un donjuanisme important. Il devient le coq du village voire de la région. Toutefois, il a complètement oublié l’existence de Françoise, un peu comme le Norbert Arnold de la Gradiva.
11À dix-neuf ans, après avoir réussi de façon brillante un équivalent du bac pour rentrer en droit, il est pris par l’odeur entêtante de sa voisine d’amphi et doit quitter le cours, pris par une attaque de panique terrifiante, dépersonnalisant (je ne sais qui je suis) et déréalisant (je ne sais où je suis).
12Après une prise en charge par des remèdes de bonne femme, pour une spasmophilie par exemple, il aurait bénéficier d’un traitement antidépresseur IMAO, qui l’aurait stabilisé pendant dix ans, et de l’écoute d’un praticien psychiatre jungien, le Docteur P.
13Il me contacte alors et décompense quatre mois plus tard, sur un mode psychosomatique avec une maladie du système auto-immune : la maladie de Crohn. Il se fait opérer les derniers anses de l’iléon à la suite d’un arrêt du transit digestif dramatique et revient me voir, exigeant cette fois-ci une psychothérapie. Une première image mentale va apparaître. Il se sent et se voit ramoné au niveau digestif au niveau de cæcum et de la fosse iliaque droite, par la queue d’une sirène. Par la suite, beaucoup de sens découlera de cette image de départ, cette Ursprung.
14Il est né dans une famille désunie, seize mois après la mort d’un fils aîné, dont il portera presque le prénom. La mère semble n’avoir jamais réussi à distinguer l’existence de ses deux fils. Elle le regarde sans cesse avec adoration, mais en même temps, dans une grande anxiété, comme s’il risquait de lui faire défaut. Elle s’appuie ainsi sur son fils, comme pour nier que l’autre l’ait abandonnée ou encore, que symboliquement elle ait tué et dévoré l’autre, le double.
15Quand son fils a huit ans, la mère fait une primo infection et le confie à la tante qui l’avait élevée, à la ferme. Il y restera jusqu’à l’âge de dix-huit ans, y passant les trois mois de l’été. Il appelle « tante » sa grande-tante, comme s’il était le neveu de celle-ci et prend ainsi la place symbolique de sa mère.
16Quand il a deux ans, sa mère ramène une petite sœur dans la « Juva 4 » et adulte, il se souviendra, sans comprendre, de sa haine vis-à-vis de sa mère et vis-à-vis de l’enfant. Dès l’adolescence, il s’est pris de la compulsion de « shooter » dans les ventres des femmes enceintes et d’écraser les enfants. Cette pulsion, non symbolisée et purement motrice, ne pouvait être combattue que sur un mode purement comportemental, provoquant toutefois en lui des attaques de panique, en partie calmées par les IMAO que nous avons arrêtés d’un commun accord, d’une façon irréfléchie, au début des relaxations.
17Quand la petite sœur a trois-quatre ans, il fait mine de la mettre à mort rituellement et d’essuyer sa peau, comme à l’occasion de la mise à mort d’un cochon (il avait vu que l’on essuyait ses sueurs d’agonie, ses poils, avec une boîte de conserve), entraînant la rage incontrôlée de sa mère.
18J., son oncle, fils de la grande-tante, le cache sous un cuveau pour le faire disparaître aux yeux farouches de sa mère voyant alors se réaliser son souhait de mort inconscient, vis-à-vis de son fils aîné, que par ailleurs elle idolâtrait (haine-amoration).
19Revenons à la ferme de la grande-tante. Trois situations se déroulent successivement :
20Au bout d’un an et demi de psychothérapie, Monsieur B. se sent mieux, il réussit bien dans son travail de représentant. Peut-être trop bien, d’ailleurs. Il a une amie régulière, quand deux incidents graves se produisent :
21Il développe, alors, l’envie morbide de tuer le président de la République. Il m’isole de cette fantasmatique qui pourrait renvoyer à cette place de père symbolique et d’objet de son hostilité. Toutefois, il fait mine une fois, de jeter une pierre qui était sur mon bureau comme presse-papier, en déplaçant cette violence sur des masques qui se trouvaient derrière moi.
22Apparaît alors la deuxième image mentale fortement significative dans sa thérapie. J’abrège, pour des raisons de place, les mises en récit très schizophasiques de ces entretiens. Il monte au Puy Marie en voiture et en famille. Il découvre, sur un mode illusionnel, qu’une voiture descend à grande allure dans sa direction, jusqu’au moment où, alors que, désespéré, il allait se rabattre sur les bas-côtés, il découvre que cette voiture fantasmatique évolue au-dessus de l’abîme. Comme thérapeute, je me sentirai capable de prendre la place de ce conducteur mortifère.
23Récemment, ce patient me fait des reproches, au demeurant justifiés, sur les aléas et les erreurs de sa prise en charge, et il fait mine de me casser la tête avec une pierre, pour regarder et lécher l’intérieur de mon crâne, comme s’il léchait le sexe des négresses. Puis, au-delà de cette cœnesthésie prénatale de retour au sein maternel, à travers deux métaphores phalliques trouvant un apaisement et une aide au sein de notre entretien, il peut alors différencier deux directions de sens. Du fond de la vallée, sa mère avait été vue par lui-même, ou à travers des récits, ayant une attitude de prostituée. Elle aurait été habillée en noir (négresse, femme en noir). On est bien dans la métonymie.
24Ici, la problématique de paternité est en apparence plus obscure. En effet, Monsieur B. s’est rarement prononcé sur son projet d’enfant et il ne peut admettre la mise en récit que je peux faire (Ricœur, Temps et récit). En effet, le premier temps logique, œdipien, est absent : avoir un enfant avec la mère et nous savons, à l’inverse, que la mère, dépressive à la naissance de ce fils, n’a pas fait le deuil de la mort de son fils aîné, qui apparaît ainsi comme un enfant de remplacement aux yeux de cette mère.
25D’où ma première hypothèse : pour qu’un homme désire avoir un enfant, il faut qu’il puisse se fonder sur son désir inconscient d’avoir un enfant avec sa mère et ce, dès les premiers mois de sa propre vie. Bien entendu, ceci n’a rien à voir avec des pensées conscientes de la mère, ces pensées sont barrées par la « censure » de la mère. Toutefois, je ne peux pas exclure que l’enfant B. se soit senti séduit par la mère. Ceci, dans l’hypothèse de la séduction maternelle généralisée (Laplanche) et, aussi, du signifiant énigmatique maternel (Laplanche).
26On se rappelle toutefois que la tante (cette tante qui a élevé la mère) se présentait nue devant lui à l’occasion des rituels du coucher. Mais cette situation était refoulée aux yeux de sa grande-tante, puisqu’elle voulait se rendre constamment disponible pour écouter la toux éventuelle de cet enfant qui lui avait été confié à l’occasion de la tuberculose de la mère, qu’elle avait élevé. Ici, l’image symbolique, en tant que scène primitive est masquée par le souvenir écran de cette scène réelle (Lacan, système RSI). D’ailleurs, je peux ici ajouter un détail signifiant : après l’acte sexuel, cet homme était rendu terriblement nerveux par le rai de lumière qui venait de la salle de bains attenante, quand son amie de l’époque faisait ses ablutions.
27D’une façon plus générale, mais plus obscure, cet homme semble, à mes yeux, isoler le monde des femmes de toute intrusion d’une figure paternelle et de ses dérivés, les doubles, en tant qu’image de fécondité et porteuse de mort.
28D’où l’importance de l’image mentale du double venant à sa rencontre au Puy Marie, même s’il est porteur d’une menace de mort. Ici, Thanatos est en figure d’anneau avec Éros (Green).
29On pourrait encore dire, autrement, que le projet d’enfant à venir est en permanence barré par les enfants du passé : frère aîné mort, petite sœur non acceptée, puis morte, l’enfant qu’il n’a pas eu avec Françoise à dix-sept ans, l’enfant bouffée olfactive dans l’amphithéâtre de droit, à dix-neuf ans. Il en est réduit, par désespoir, à se réaliser en tant que meurtrier du président de la République, ce moderne Laïos.
30Toutefois, une image mentale l’aidera à se consoler. Il déplacera et métabolisera cette manière violente de casser la tête du thérapeute pour lécher l’intérieur de cette sphère, comme dans le sexe rose des prostituées noires. C’est dans ce lieu de régression, cette cœnesthésie prénatale (Grünberger) que Monsieur B. peut prendre un certain repos.
31Lors de la onzième année de thérapie, ce troisième homme que je pourrais appeler Romain, en souvenir de Romain Rolland, est maintenant marié et père de famille. Quelles images mentales ont jalonné ces chemins qui lui ont permis de s’assumer dans sa paternité ? C’est au départ son souci face à sa finitude. Concrètement, il lui fallait se défenestrer du cinquième étage de la tour qu’il habitait. C’est alors qu’il me consulte en tant que sophrologue. Rapidement, trois ordres de situation apparaissent :
32Auparavant, un à deux ans plus tôt, il est parti dans un rêve à l’autre bout du monde avec une princesse, telle l’Ophélie d’Hamlet. Il est recueilli par un mauvais moine qui abuse sexuellement de la jeune fille et le sodomise.
33Plus récemment, à la onzième année, il met la main sur un lémurien dont la tête est hérissée d’électrodes, placées sur son cerveau dénudé, et qui, en le piquant à la main avec ces électrodes, arrive à se dégager. Cette fois-ci, c’est lui-même qui symbolise le sens de son rêve : « Le singe est le pénis qui se libère de l’emprise maternelle. »
34Fait essentiel, ces différentes esquisses phénoménologiques dans le monde de la fantaisie ont régulièrement eu des conséquences concrètes dans la vie quotidienne :
35Mes réflexions sur ce troisième cas, dont j’ai dû supprimer bien des éléments cliniques, partent d’une question qui tourne autour de ce qu’est une pulsion et quel est le destin des pulsions. Cet enfant, arrivé maintenant à l’âge d’homme, a eu une enfance d’enfant trop sage, couvé par une mère qui n’avait pas eu de mère. Elle a été élevée par sa grand-mère. Sa mère, étant célibataire, a dû travailler; par honte et pour fuir aussi l’opprobre social et sans doute familial, elle a disparu, et c’est ce petit-fils qui cherchera à retrouver la grand-mère au terme d’une véritable enquête policière. Elle lui parlera d’ailleurs de sa honte. Il y a donc ici un non-dit qui pourtant semble avoir eu un impact transgénérationnel (Aïe, mes aïeux, Ancelin - Schützenberger).
36Ici, je peux faire l’hypothèse, que le sujet, déséquilibré dans l’image de sa famille, ressent un déséquilibre corporel comme une conséquence d’un trouble de son image du corps (Gisela Pankow). Il y aurait sommairement parlant, deux troubles de l’image du corps-monde, selon qu’il persiste une certaine représentation formelle (Gestalt) de ce corps-monde, ou que le sens lui-même de cette possibilité d’habiter le monde en poète n’arrive pas à se constituer sauf thérapie.
37Du point de vue du vécu corporel, en effet, les progrès de cet homme ont été marqués en permanence par des modifications. Au départ de la thérapie, par exemple, il avait une pubalgie qui le gênait et le handicapait dans l’exercice à haut niveau du sport qu’il avait débuté à la naissance de sa petite sœur. Actuellement, à l’occasion du rêve du lémurien, il découvre une nette détente de ce qu’il appelle des releveurs (pectinés) de l’aine et des adducteurs.
38Il est vraisemblablement prématuré de tirer une conclusion générale sur les techniques et les limites de l’imagerie mentale. Notons toutefois, que si ces techniques peuvent être considérées comme des méthodes de sublimation par l’aspect ascensionnel de l’image, elles maintiennent leur provenance du sol mystique.
39Cependant, il me semble important de ne pas brutalement différencier divin et démoniaque, si bien qu’il faudrait parler ici du démonique, au sens de daïmon de Platon, et plus encore de Plotin sur l’amour Éros. Il faudrait compléter cela par les directions de sens mises en lumière par Binswanger à partir de Rêve et existence (1930). D’ailleurs, Virel et mon parrain, Frétigny, ont fondé leurs techniques d’onirothérapie sur la traduction de ce beau texte dès sa parution en français (1954).
40Pour ma part, j’étais sensibilisé au thème du double, cet alter ego souvent menaçant qui constitue peut-être un autre chemin par rapport au processus d’œdipification plus classique des névroses.
41Un texte, pour moi a été fondateur, Antœdipe et ses destins, de mon maître Racamier, qui fait de ce personnage mythique quelqu’un qui oscille de façon pendulaire, depuis une position du style « ensemble avec maman, je constitue le monde et moi-même » vers une position prégénitale, marquée par le sceau de la violence et les avatars de désorganisation psychiatrique, schizophrénique, maniaque, paranoïaque, mélancolique, etc., si bien, que la place du thérapeute est toujours présomptueuse et toujours à conquérir.
42En conclusion, ce travail à propos des trois exemples, orientés d’une part sur les images mentales et d’autre part sur le devenir père, m’amène dans l’après-coup à essayer de m’interroger sur le sens que je donne à ces résumés de cure. Une lecture psychanalytique admise dirait : différence des sexes, différence des générations, identification réussie. Accepter sa paternité supposerait qu’il s’agit alors d’un travail de deuil : découvrir que nous ne sommes pas androgynes, découvrir que le Dés-être renvoie bien à la notion d’image mentale, plus précisément, Racamier (1992) proposait la notion de fantasmenonfantasme d’auto-engendrement. Azoulay remarque (p. 113), que ce fantasme est en contrepoint avec le fantasme d’auto-désengendrement. Nous ne sommes pas fusionnels à notre mère.
43Deux documents récents m’ont permis de revenir sur ces notions : Processus de la schizophrénie (1) et Le psychopathologique et le sentir. (2)
44Si Fernandez-Zoïla ne fait que citer (p. 125) le travail sur L’image du père dans le mythe et l’histoire sous la direction de Tellenbach, paru en français en 1983, travail qui m’a beaucoup touché, il résume, d’une façon subtile, l’intervention de Cornelia Masi, publiée dans la revue l’Art du comprendre. Il couple ce résumé, centré sur l’Oralsinn, comme ce qui soutient l’éclosion de ce sentiment de confiance en soi et dans le monde qui est nécessaire pour s’affirmer en soi et être. Il couple avec le cas Suzanne Urban de Binswanger. Ce cas illustre, au contraire, la perte de ce sentiment de confiance en soi : « cette réceptivité d’Oralsinn s’est rapidement transformée en un sentiment d’étrangeté à l’égard du monde et à l’égard d’elle-même, à forte prégnance charnelle. »
45C’est dans son chapitre VI que sous la forme interrogative Adolfo Fer-nandez-Zoïla propose de sentir un plus être des pulsions. Ici, ce qu’il appelle fonction fabulatrice vigile (p. 140), conduit en s’initiant à la méditation à favoriser la « vision en dedans ». Et, fait pour moi tout à fait fondamental, il retient de Nietzsche, l’importance qu’il y a à obéir (p. 141) : « [...] aucune force ne renonce à sa puissance propre [...] “Obéir” et “commander” : les deux formes d’un tournoi » (Nietzsche, La volonté de Puissance, Vol I). La pulsion d’emprise de cette volonté et puissance, Wille et Macht, p. 142, conduit en psychothérapie à la notion de co-naissance.
46Page 167, Adolfo Fernandez-Zoïla cite ce propos du peintre Paul Klee, repris par Maldiney : « L’art ne rend pas le visible, il rend visible » et il explique : « car il sait que l’œuvre du peintre s’origine dans le sentir lui-même ». « Le sentir est l’acte de notre première reconnaissance, très exactement, pour parler comme Claudel, de notre « co-naissance » avec le monde. » C’est ce que nous avons vu dans le troisième exemple, Romain, qui démarre son fantasme sur un mode auto-érotique phallique, puis se dote de la présence du thérapeute qu’il instrumentalise, la notion de Zeug, de Heidegger, dans L’Être et Temps, 1927. Mais, fait décisif, sa mère fait littéralement son entrée dans la scène primordiale, ce qui permet enfin à cet homme de quitter la scène. Comme le montre Pascal Quignard (1974) (3), le sexe en latin se dit fascinus, et Romain échappe à la fascination pour le sexe en le laissant en charge à sa mère, ce qui lui permet de prendre du champ par rapport à cette situation. Certes, le fantasme d’engendrement vis-à-vis de la mère et du thérapeute n’est pas explicite. C’est pour cela que je compléterai ce fantasme-non-fantasme par une citation de Quignard, p. 29 : « La terre est “patrie” puisque seul le fascinus est le germinateur, le “généalogiste”. Précisons toutefois que comme on le voit clairement dans le Timée de Platon, il s’agit ici de la naissance du fantasme, ce qui est très clair dans la position fétichiste de Romain. »
47Pour revenir à Adolfo Fernandez-Zoïla, le moment qui me semble le plus proche de la notion d’Utile au sens d’Être et Temps, p. 118, quand il explique « le tactile et le tenir-ensemble se relient dans les mots. » Cette notion débute, certes, à la page précédente, à partir du texte de Minkowski sur la cosmologie, à travers la notion d’ontogenèse première. Le toucher dont il est question renvoie selon lui au holding et au handling (de Winnicott). C’est-à-dire, selon moi, à un soin du style nourricier.
48Notons, pour revenir à l’exemple, que c’est à la suite de cette séquence fantasmatique, que Romain pourra manifester sa violence vis-à-vis de ses enfants, nécessitant, que j’intervienne afin qu’il la mette en sens, par des mots. S’approprier cette violence me semble très important dans ce devenir père et le texte de Tellenbach le signalerait peut-être, dans l’épisode du début du sacrifice d’Isaac par Abraham. Le thérapeute prend ici la place du dieu qui arrête la main d’Abraham, mais la place de la mère n’est pas absente dans ce cas, elle. Et nous nous souvenons qu’elle pourra manifester sa rancune d’être délaissée par son fils. Rappelons aussi, que le secret sur les générations vient du fait que cette mère n’a pas pu être élevé par sa mère et que c’est le fils qui a senti cette anomalie et qui, par une enquête, a retrouvé sa grand-mère qui était l’objet d’un silence.
49Ainsi, une phénoménologie trans-génétique aurait-elle aussi sa place. À la relecture de ces essais de mise en sens autour de ces trois cas, j’ai le sentiment un peu gêné, d’avoir trop peu parlé de ce que j’ai ressenti en moi-même. Il me faudrait montrer que le thérapeute n’est pas inerte dans ce type de travail, et qu’il est confronté de façon analogue au devoir de mise en récit de sa propre histoire ou historialité. Nous sommes donc des passeurs d’âmes et notre barque de Charon sert à voyager dans notre propre histoire. C’est ainsi que nous transformons notre historialité en destin, notre Geschichte en Geschick.
Alain Donnars
PsychiatrePrésident de la Société Française de Sophrologie 39 bd Garibaldi 75015 Paris