Imaginaire & Inconscient | 7-12

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Traumatisme, écriture et fiction*

Frédérick Tristan

ÉcrivainPrix Goncourt 1983 8 chemin de la forêt 78113 Bourdonné


1

Un brutal événement lié à la guerre me fit perdre la mémoire à l’âge de 9 ans. L’effet le plus évident de ce traumatisme fut triple : la perte de mon enfance, la suspicion sur l’identité de ma mère, l’évanouissement définitif de ma mémoire du rêve. Resta un quatrième effet, sans doute concomitant aux deux premiers : la nécessité de recouvrer ou de m’inventer une identité personnelle dans une réalité désormais vouée à la perplexité et à l’angoisse.

2

Il est impudent de livrer son moi au regard des autres. Mais n’est-ce pas le destin de tout écrivain, ne se pencherait-il jamais sciemment sur lui-même ? Néanmoins, afin de décrire la scène initiale du traumatisme qui nous importe ici, je me reporterai à un texte écrit vingt ans plus tard, en 1961, dans lequel, dans la souffrance, je m’efforçais de me remémorer les instants de ce que j’appelais « la scène du crime », et cela malgré les barrières de mon inconscient d’alors.

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On notera qu’au milieu du chaos et de la sensation de vide surnage seul un fragment de souvenir personnel : celui d’un crayon qui échappe à ma main d’enfant et roule sous le parapet du pont de la Meuse avant de disparaître à jamais dans le fleuve. Premier traumatisme, symbole de la perte, revisité en un sursaut lors de la catastrophe qui devait entraîner mon amnésie et la castration définitive du rêve dans mes sommeils.

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Voici la relation des faits tels qu’avec difficulté j’ai tenté de les rapporter en 1961 :

5

« Explosion dans la tête. Sans doute dans la tête. Un goût de terre et de vomi dans la bouche. Peut-être dans la bouche. Des voix dans le noir. Une sorte de noir. Quelque chose de gluant, chaud, épais. Sensation d’étouffement. Respirer, respirer. Peur de ne plus respirer. Tremblement. Est-ce le corps ? Quel corps ? La main plutôt. Les voix : « Mort. Pas celui-là. L’autre ». Ouvrir les yeux. Se forcer à ouvrir les yeux. Voir la main, cette chose qui tremble qui est la main. Ma main. Là, devant mes yeux, ma main. Une poignée de terre et d’herbe dans ma main.
« Mai 1940 sur les routes d’Ardenne. Un fossé de la côte de Poix-Terron. L’enfant ouvre les yeux. Il a neuf ans et vient de naître. Une dame crie, le serre contre sa poitrine. Des mots sans suite. Du sang partout. Aucune douleur. Et rien, rien sinon cette explosion qui continue de faire écho dans la tête, ricochant d’une paroi à l’autre du crâne. Autour, un silence énorme, trou dans l’opacité de rien. Comme de la ouate.
« Maintenant on court. Qui court ? La dame court, entraîne l’enfant. « Ils vont revenir ! » Des gens regardent. Des yeux partout. Des bouches. Terribles bouches ouvertes, abîmes noirs. « Est-ce ma faute ? » Les jambes se dérobent. On trébuche dans le magma. On tombe sur le goudron brûlant de la route, le goudron qui fond. On se relève. On repart. Vite ! Vite ! Qui nous poursuit ? Qui nous veut du mal ? Bête traquée, cours ! Cours ! Tu n’es plus qu’un spasme, un hoquet.
« Un chien hurle dans la tête de l’enfant. Que se passe-t-il ? Où vont ces spectres hallucinés ? Et la dame qui arrête de courir. Son regard se pose sur l’enfant. Étrange regard que l’enfant ne connaît pas. Il tente de parler. Ses lèvres sont paralysées. Il veut demander où est sa mère. Sa mère... Une sorte de chaleur, de paix, quelque chose comme... Il ne le sait pas. Là dans ce chaos de charrettes, de chevaux, de vieillards, de femmes, d’enfants, dans ce tohu-bohu, ce vertige, il ne le sait pas. Insane. Qui est insane ? Lui ou ce qu’il voit ?
« Et brusquement il dit : “Vingt-cinq et trente-deux font... Combien font vingt-cinq et trente-deux ?” Mais la dame : “Viens Ils vont revenir !” La seule chose que sait l’enfant, c’est ce crayon. Il voit ce crayon. Il s’échappe. Il roule sur le pont. Il passe sous le parapet. Il va tomber. Les doigts de l’enfant l’ont agrippé, mais il glisse sous les doigts. Il glisse inexorablement sous le parapet. Il tombe dans la Meuse. La Meuse ! Le crayon, la Meuse. L’enfant dit : “Il est tombé dans l’eau”. La dame l’entraîne. Une grande douleur s’est ravivée dans la poitrine de l’enfant. Une douleur d’avant. Une douleur très ancienne qui s’étale, qui brûle tandis que, regardant ses doigts, il les voit maculés de sang.
« Mai 1940. Les stukas se relaient, tournent comme des oiseaux de proie et brusquement attaquent en piqué dans l’enfilade des pommiers. La bombe à ailettes tombe en vrille, laissant échapper un bruit strident de sirène avant d’exploser au ras du sol, dispersant horizontalement ses éclats. Les mitrailleuses, elles, envoient des balles qui explosent après avoir pénétré les chairs.
« Cri de l’enfant : “Je veux ma maman !” Et la dame : “Je suis là, mon petit. N’aie pas peur. C’est fini.” Qu’est-ce qui est fini ? Où est ma maman ? Non ! Vous, lâchez-moi ! Le fossé ! Retourner au fossé ! C’est là que tout s’est passé : l’explosion, la terreur, le sang. Tout ce sang. Retourner au fossé. Mais la dame entraîne l’enfant, l’éloigne du lieu où il est persuadé d’avoir laissé quelqu’un : sa mère, lui, quelqu’un, il ne sait pas qui; mais quelqu’un est resté là-bas. Il crie. Il se débat. La dame le gifle et, en larmes, lui demande pardon.
« L’enfant s’est refermé. Il n’est plus qu’une souffrance, un brasier d’incompréhension, d’abandon, de néant. Déjà se lève en lui une sourde tempête d’angoisse mêlée de haine. Quelqu’un (cette dame, peut-être ?) l’a arraché à lui-même, à ce qui devait être lui-même, ailleurs, autrement. Pourquoi l’avoir plongé dans cette bouillie barbare, écœurante, dont il ne connaît rien ? Tout ici lui est étranger. On l’a volé à sa vie, à tel point qu’il ne sait plus quelle était sa vie.
« Il cherche dans sa tête. Il y a le crayon et ce mot “Meuse”. La Meuse qui a avalé le crayon, et lui qui n’a pas su le retenir alors qu’il roulait sous ses doigts. “Il est tombé dans l’eau”. C’est tout. L’enfant ne trouve rien d’autre dans sa tête, sauf cette multiplication qu’il faut à tout prix réussir : “Soixante-quinze mille deux cent trente-sept multiplié par vingt-sept mille trois cent cinquante, combien ça fait ?”
« Une foule qui marche. L’enfant marche au milieu de ces gens, entraîné par la dame qui le tient d’une main féroce comme s’il allait tenter de s’échapper. Dans l’autre main, elle porte un gros sac. Elle a aussi un autre sac sur les épaules. Personne ne parle. Et, d’un coup, tout le monde se disperse, balayé par le tumulte de la peur. Les avions reviennent. Bousculé par la cohue, tiré, jeté au sol, l’enfant bascule dans un fossé, un autre fossé. Les mitrailleuses crépitent. Les balles miaulent. La dame a mis l’un de ses sacs sur la nuque de l’enfant pour le protéger. Oui, c’est sans doute ce qui était déjà arrivé, mais, cette fois, il n’y a pas de sang. Quelqu’un, debout, lève le poing et crie vers le ciel : “Salauds ! Salauds !” On reprend la route. Vers où ? Et qui sont ces “salauds” qui vous tirent dessus avec ces engins qui font un bruit si effrayant ? Cet après-midi-là, ils ne reviendront pas.
« L’enfant marche dans le vide de son cerveau, un vide tapissé d’effroi, mais tout est bloqué, en suspens au-dessus d’un gouffre immense. Il ne faut surtout pas choir dans cet abîme, continuer à garder la plus immobile possible cette boule glacée qui obstrue ta gorge et menace de t’étouffer.
« Et si c’était toi qui avait déclenché la machine ? Tu n’avais pas compris quelque chose, ou tu avais désobéi. Tu avais fait ce qu’on t’avait interdit de faire. Oui, tu l’as fait quand même, et voilà : tout s’est détraqué. Tu es puni. Puni ! La dame t’emporte. Tu ne reverras jamais plus ta mère. Jamais. Jamais plus. Où la dame va-t-elle te mener ?
« Elle parle. L’enfant ne l’entend pas et d’ailleurs il ne veut pas entendre. Il veut qu’on le ramène chez lui, dans sa maison, car il y eut sans doute une maison. Il n’est pas très sûr. Il ne voit pas cette maison dans sa tête. Pourtant il y a un creux dans sa poitrine et dans ce creux douloureux il y a une maison, la mère, le crayon, la Meuse. Ce mot “Meuse”, le mot “maman”, le mot “maison” et ça tourne, ça tourne.
« – Arrête de pleurer !
« La dame secoue le bras de l’enfant. Elle lui fait mal. Il veut se dégager. Elle dit :
« – Il a toujours été dur. »
On arrête de marcher. La dame pose son sac, prend l’enfant dans ses bras. Il se débat. De ses poings, il frappe la poitrine de cette femme. Il crie encore :
« – Ma maman ! Je veux ma maman ! »
Elle serre l’enfant encore un peu plus contre elle. Il étouffe. Va-t-il mourir ? Puis brusquement elle le tient à distance, le fixe de ses yeux terribles, et jette :
« – Arrête de faire le pitre ! Tu sais bien que je suis ta mère ! »
La nausée. La boule qui s’échappe. Tout le corps qui se vide, là, au bord de la route. Et ça dure, ça ne peut plus s’arrêter. L’enfant tout entier est expulsé par sa bouche. Quand c’est fini, il n’y a plus personne. La dame tient un pantin désarticulé dans ses mains.

6

Impossibilité de décrire ce moment. Cette fracture. Plus tard, l’enfant apprendra qu’il a perdu la mémoire d’avoir vu ce qu’aucun enfant n’aurait dû voir : un autre enfant, du même âge que lui, décapité par un éclat de bombe. Sa tête a roulé dans le fossé. Mais jamais l’enfant ne se souviendra de cet instant.

7

Longtemps il confondra l’autre et lui. Il ne se rappellera jamais plus ses rêves. Par peur, sans doute, que la vision d’horreur resurgisse. L’exercice de l’écriture lui tint lieu de sommeil, l’usage de la fiction d’un onirique éveil.

8

Tel est le texte de 1961. Vous pardonnerez, je l’espère, sa longueur et son impudeur. Certes, mon propos n’est pas, devant vous, d’y ajouter quelque glose que ce soit. Je noterai seulement que dans cet essai de reconstitution de l’événement, l’éclairage est déjà porté sur l’exercice de l’écriture analysée comme un répit face à la résistance du trauma et la fiction considérée comme un éveil onirique. Qu’il y ait un lien entre les deux traumatismes et la nécessité, voire l’urgence, ultérieure de se reformer en formant une œuvre, ce que Maurice Blanchot appelait « l’espérance d’une tête », me paraît indéniable. Je n’en veux d’ailleurs pour signe que ce lambeau de souvenir qui surgit seul au moment où tout s’effaçait dans ma mémoire d’enfant : ce crayon qui roule et roulera à jamais sous le parapet du pont – crayon, ce misérable fétu, qui deviendra l’axe symbolique autour duquel il me sera permis de recomposer ma conscience et, à travers un jeu complexe et subtil de pseudonymes, de recouvrer une identité acceptable.

9

Or d’après la description que me fit plus tard ma mère de ce crayon –, il s’agissait d’un crayon-charade, c’est-à-dire d’un crayon dont la mine était entourée en spirale par une fine bandelette de papier que l’on ôtait en tirant dessus afin de le tailler. Sur cette bandelette étaient imprimées des charades enfantines. J’avais – semble-t-il – appris le mystérieux agencement de l’objet avec un grand émerveillement, ce qui explique la terrible déception qui devait suivre sa disparition. Est-ce forcer le trait que de croire que mon dessein secret d’écrivain fut non seulement de retrouver ce crayon-charade, mais d’en fabriquer un à la mesure du recouvrement le plus large et le plus profond possible de ma mémoire, et de toute mémoire ? Ce qui expliquerait ma quête insensée de réincorporer dans un rêve d’insomniaque la mémoire allemande, anglaise, arabe, chinoise, russe – j’en passe ! – et cela depuis près de cinquante années. Et, presque toujours, sous des formes annexes du conte, la fiction me devenant une voie de connaissance, planche bien fragile, à vrai dire, sur l’océan tumultueux du doute.

10

Quel rapport peut-il bien exister entre cette façon d’écrire et le rêve-éveillé ? Je l’ignore, mais il me semble que lors de la rédaction des premiers jets, l’écriture surgit de certains fonds sur lesquels je me garde bien d’avoir quelque maîtrise que ce soit. Les personnages et les lieux sortent de limbes intérieures que j’ai appris à respecter, c’est-à-dire à ne jamais mettre en œuvre en dehors de l’exercice de l’écriture. Certains croient à l’exutoire, à l’exorcisme. C’est tout simplement la reconquête de soi-même. D’ailleurs, me semble-t-il, c’est là une démarche propre aux poètes. Les romanciers d’aujourd’hui en font peu usage, à part ceux que l’on a regroupés sous le signe de la Nouvelle Fiction, parmi lesquels on a bien voulu me classer. J’ignore si leur art est né également d’un traumatisme initial, mais il se pourrait bien. Les temps n’en sont pas avares. Le roman n’est pas fait pour décrire le monde mais pour en inventer d’autres qui soient plus profondément révélateurs. Telle est, en tout cas, ma conviction née d’une expérience arrachée au drame et vécue aujourd’hui, grâce en grande partie à elle, dans la sérénité.

Frédérick Tristan

ÉcrivainPrix Goncourt 1983 8 chemin de la forêt 78113 Bourdonné

Notes

[ *] Communication faite à Paris le 13 octobre 2001 dans le cadre de la journée d’étude du GIREP sur « Imaginaire et Inconscient ».

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