Insistance 2006- 1 (no 2)| ISSN 1951-6258 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7492-0500-X | page 009 à 010

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Éditorial

Jean-Michel Vives


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« La psychanalyse a tout à apprendre au théâtre », c’est ainsi que Daniel Mesguich, metteur en scène et professeur au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, interpellait les participants du colloque de Nice, Théâtre et psychanalyse [1]. Formule qui dans son ambiguïté même laissait entendre que si le théâtre pouvait être informé par la psychanalyse, la psychanalyse avait tout à gagner à se laisser enseigner par le théâtre. C’est cette seconde interprétation de l’assertion de Daniel Mesguich qui me semble la plus intéressante : les mises en scène se voulant « psychanalytiques » n’ayant que très rarement produit des spectacles convaincants d’un point de vue théâtral…

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Mais à partir de là, peut-on se demander, qu’est-ce que la psychanalyse peut donc bien apprendre depuis le lieu du théâtre ?

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On pensera, bien sûr, à la référence princeps de Freud à la tragédie de Sophocle : Œdipe roi. Référence que l’on peut rencontrer dès le 15 octobre 1897 dans une lettre à Fliess désormais célèbre : « Chaque auditeur fut un jour en germe, en imagination, un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel [2]. » Cette référence œdipienne, on le sait, accompagnera l’inventeur de la psychanalyse jusqu’à la fin de son œuvre. Mais est-ce bien de théâtre dont Freud nous parle ici ? Cela n’est pas certain et Jean-Pierre Vernant a parfaitement montré que l’Œdipe de Freud était bien différent de celui de Sophocle [3]. Il semble ici que Freud s’intéresse moins à la dimension scénique – même s’il fait référence à l’effet produit sur le spectateur par l’œuvre de Sophocle – qu’à une mise en forme mythique d’un fantasme repéré chez lui et chez ses patients. On pourrait citer d’autres emprunts à l’art théâtral émaillant son œuvre : Philoctète de Sophocle, Richard III, Macbeth, Hamlet, Le roi Lear, Le marchand de Venise de Shakespeare, certaines pièces de Schnitzler, d’Ibsen, de Bahr… Ces références, parfois très fugaces, concernent, encore une fois, moins le théâtre que la mise en tension fictionnelle d’une question clinique.

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De fait, le seul texte freudien explicitement consacré au théâtre est un court essai à l’étrange destin [4] qui ne parut qu’après la mort de Freud : « Personnages psychopathiques sur la scène [5] ».

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Freud y expose son esthétique de la représentation théâtrale fondée sur une économie du plaisir et de la jouissance : « Ce doit être une action venant d’un conflit et cela doit contenir effort de la volonté, et résistance [6]. » Le théâtre est immédiatement le lieu où s’incarnent les forces intrapsychiques que Freud a déjà en 1905 repérées : pulsion, désir, censure, refoulement, résistance… Le théâtre serait l’espace où se joue, diffractée sur l’ensemble des personnages, notre inconsciente condition. Le théâtre ne serait plus seulement alors une métaphore de l’inconscient, « l’autre scène » que Freud emprunte à Fechner, mais bien la possibilité « d’ouvrir l’accès aux sources de plaisir ou de jouissance qui émanent de notre vie affective, (tout) comme elles émanent, dans le comique, le trait d’esprit, etc., du travail de notre intelligence, lequel (d’ailleurs) a rendu bon nombre de ses sources inaccessibles [7] » et cela, sous le regard et l’écoute du spectateur (Zuschauer)-auditeur (Zuhörer) [8]. Spectateur-auditeur que l’on pourrait rapprocher, pour poursuivre l’analogie freudienne, de la dritte Person, nécessaire à la réalisation du mot d’esprit [9]. Le spectateur serait alors une pièce essentielle du dispositif : pas de théâtre sans un regard. Même le dispositif de la répétition théâtrale n’y échappe pas : le metteur en scène n’étant que ce premier regard, cette dritte Person, un peu particulière, à qui les acteurs offrent leurs improvisations. Freud propose donc incidemment dans ce texte une analogie dont les conséquences ne semblent pas avoir été totalement à ce jour développées. Le mot d’esprit ouvrirait des sources de plaisir et de jouissance dans notre activité intellectuelle, là où justement l’activité intellectuelle les avait rendues inaccessibles. Si nous suivons l’analogie que nous offre Freud, cela donnerait pour le théâtre : l’activité théâtrale ouvre des sources de plaisir et de jouissance dans notre vie affective, là où justement la vie affective les avaient rendues inaccessibles. En fait, Freud semble dès le début du texte assigner un but similaire aux deux dispositifs, contourner la résistance, mais dans un registre différent : là où le mot d’esprit viserait l’activité intellectuelle, le théâtre viserait la vie affective. Il conviendrait à partir de là d’approfondir le parallèle offert par Freud, nous ne le ferons pas ici. Néanmoins cet élément nous permet de pouvoir affirmer que comme le mot d’esprit se trouve être une des voies d’accès à l’inconscient, le théâtre se trouve être une des voies d’accès à la vie affective. Il suffit de rappeler cela pour faire entendre que le théâtre n’est pas un vain embellissement de la théorie, ni même seulement une habile métaphore de l’appareil psychique, mais bien le lieu où la psychanalyse peut approcher ce qui dans la clinique ne cesse de nous échapper. C’est cette voie que nous avons choisi de suivre en élaborant ce numéro 2 d’Insistance : comme du rêve, du mot d’esprit ou du lapsus, la psychanalyse a, sinon tout, beaucoup à apprendre du théâtre !

Notes

[1]

Colloque organisé au théâtre national de Nice (direction Daniel Benoin) les 30 juin et 1er juillet 2006 par Élisabeth Blanc, Association pour l’étude de Freud et Lacan (aefl), et Insistance. La totalité des interventions est consultable sur le site internet de l’aefl www.aefl.fr

[2]

S. Freud (1897) « Lettres à Wilhelm Fliess », dans La naissance de la psychanalyse, Paris, puf, 1996, 198.

[3]

J.-P. Vernant, « Œdipe sans complexe », dans Œdipe et ses mythes, Paris, La Découverte, 1986, 1-22.

[4]

Cf. J.-M. Vives, « Le petit Hans et l’invention de la mise en scène d’opéra », dans Freud et Vienne, sous la direction d’Alain Didier-Weill, Toulouse, érès, 2004, 55-64.

[5]

S. Freud (1905-1906), « Personnages psychopathiques sur la scène », dans l’Unebévue, supplément au n° 3, Paris, epel, 1993, 1-20.

[6]

S. Freud, ibid., p. 11.

[7]

S. Freud, ibid., p. 9

[8]

Freud joue avec beaucoup d’habileté de l’alternance de ces deux termes comme le montre la traduction d’Éric Legroux, Christine Toutin-Thélier et Mayette Viltard pour l’Unebévue.

[9]

Cf. A. Didier-Weill, « La question du commandement sidérant », dans Les trois temps de la loi, Paris, Le Seuil, 1995, 115-242.