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De la prévention de la maltraitance à la « bien-traitance » envers l’enfant
Danielle Rapoport
Psychologue, ex-titulaire de l’Assistance Publique/Hôpitaux de Paris (AP/HP) et fondatrice de l’Association Bien-traitance, formation, et recherches, (www.bientraitance.com), elle est auteure de « La bien- traitance envers l’enfant : des racines et des ailes », Belin, 2007, et coauteure, avec le Docteure Anne Roubergue, de Blanche-Neige, les sept nains et autres maltraitances : la croissance empêchée, Belin, 2003, et avec les Professeurs Jean-Paul Dommergues et Guy Leverger, de Droit de Savoir, savoir dire : l’enfant malade, Belin, 2004.
1La « bien-traitance » est un concept qui a émergé dans un contexte où les maltraitances à l’égard des enfants ont été pleinement reconnues et sont depuis l’objet d’attention de la société. Le trait d’union du terme prend tout son sens dans une volonté de transversalité et d’approches pluridisciplinaires. Il ne s’agit pas seulement de repérer les actes et leurs sources mais de promouvoir une véritable culture d’une évaluation partagée de la prévention.
2À l’entrée dans notre troisième millénaire, les professionnels de l’enfance ont vu se généraliser un néologisme curieusement orthographié « bien- traitance », très rapidement médiatisé en « bientraitance » (Rapoport, 2006). Dans la perte de ce trait d’union d’origine, le risque n’était pas négligeable d’un engouement éphémère pour un slogan, un label vide de sens, une définition hâtive qui en feraient le simple contraire de la maltraitance, le situant d’emblée sur une sorte d’axe du mal et du bien faire. Pourtant, au fil de cette dernière décennie, ce néologisme s’est révélé de plus en plus complexe, devenant une véritable notion, voire un concept qui va bien au-delà d’une simple plus-value ou d’un « petit plus » : il s’inscrit dans de nouveaux processus de penser et de ressentir qui changent avant tout notre manière d’être avec nous-même et avec l’autre, retentissant sur les manières de faire et de dire. Pour reprendre l’expression du Pr. Bernard Golse, la bien-traitance fonctionne actuellement comme « une valeur ajoutée, destinée à devenir une valeur intégrée, et partie intégrante de la professionnalisation de nos pratiques »
3Cependant, la soudaineté de l’émergence du terme même de bien-traitance au début des années 1990 n’est qu’apparente, et profond est son enracinement dans ces mutations multiples de nos pratiques issues des années 1970, dont témoigne particulièrement la lutte, de plus en plus étayée et préventive, pour l’éradication des maltraitances à enfant de toutes sortes, y compris institutionnelles (Rapoport, 2004).
4S’il est un domaine qui témoigne des nouveaux regards portés sur l’enfance par notre société, c’est bien celui de la maltraitance. Néologisme jusque dans les années 1990-1995 où le vocable de « maltraitance » fit son entrée dans nos dictionnaires, ce mot était largement utilisé depuis le début des années 1980, parallèlement à l’élargissement de sa définition au niveau de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et à la création, en 1979, de l’Association française d’intervention et de recherche sur l’enfance maltraitée (AFIREM) sous l’égide de Pierre Straus, suivie de publications majeures (Straus, 1982 ; Manciaux et al., 1997). Les médias s’en sont alors emparés, avec certes un décalage par rapport à cette évolution (Rapoport, 1991), mais de moins en moins accentué depuis la reconnaissance, encore plus récente, des abus sexuels. Dans le même temps, l’anathème à l’égard des adultes maltraitants s’est atténué, ouvrant à un public de plus en plus large une compréhension moins superficielle des processus complexes en jeu dans leurs comportements, et surtout dans leur histoire individuelle, familiale, inter et transgénérationnelle.
5Actuellement, les professionnels se trouvent confrontés à la fois à une fréquence accrue des situations de maltraitances en raison d’un dépistage de plus en plus efficient et précoce, et aux réactions de médias de plus en plus concernés en cas d’échecs de la protection de l’enfant (Sellenet, 2006). Et si l’on sait que les mauvais traitements subis par les enfants ont de tout temps existé, le sentiment commun qu’ils ne doivent pas être, que la société tout entière ne doit pas en admettre la fatalité, est devenu une évidence. Se pose alors une question cruciale : puisqu’on sait voir la maltraitance aujourd’hui et répondre de mieux en mieux à la complexité des situations dégradées, ne peut-on pas les prévoir, ne peut-on pas les prévenir ? (Rapoport, 2007).
6Les professionnels de la protection de l’enfance ne sont plus aussi démunis que par le passé face aux situations de l’enfance en danger. Les connaissances spécifiques du développement psychologique de l’enfant ont fait des progrès considérables et constituent un tronc commun à toutes les disciplines concernées, tant au cours des formations initiales que continues, contribuant à l’évolution des pratiques individuelles comme institutionnelles. Nous verrons plus loin cependant que la transmission des savoirs concernant le bébé, de sa vie intra-utérine à la première année, reste insuffisante, bien que les premières années de la vie, de la conception à l’âge de raison, soient considérées comme fondatrices pour le devenir de l’enfant, de l’adolescent, de l’adulte et du parent qu’il sera. De même, au fil des années, en particulier dans le secteur de la protection maternelle et infantile, la prévention précoce des troubles et des souffrances liés à des parents en difficulté, à des environnements défaillants, est devenue aussi prioritaire qu’en matière de santé physique, même si la prise en considération des « facteurs de risques » reste très complexe, comme en témoigne l’expérience que nous avons menée dans les années 1980-2000 dans le cadre d’une structure hospitalière de protection de l’enfance (Rapoport et Roubergue, 2003).
7Dans tous les domaines concernés de près ou de loin par la protection de l’enfance se sont mises en place des synergies médico-psycho-sociales étroitement intriquées, où convergent actuellement non seulement la pluri- ou l’interdisciplinarité pédiatrique, sociale, psychologique et psychanalytique mais aussi les pouvoirs publics.
8En témoignent, depuis les années 1980, la succession des campagnes ministérielles, de « En parler, c’est déjà agir » à celle, plus récente, du « Syndrome du bébé secoué » et la création importante du numéro vert. La multipli-cation des associations et des rencontres autour de cette problématique est également révélatrice de ces convergences, comme la diversité des colloques sur ce thème. Ils ont été initiés également, au début des années 1980, par l’organisation à Bordeaux d’un congrès de l’Association nationale des personnels de l’Aide sociale à l’enfance (Anpase), qui fait toujours référence (Dolto et al., 1981) : « Les enfants de moins de six ans et l’Aide sociale à l’enfance : objets de soins et de mesures, ou personnes en devenir ? ».
9À l’initiative de René Clément (1994), ce n’est pas seulement la problématique des maltraitances avérées, des signalements et des séparations de l’enfant de son milieu familial qui allait être débattue, mais celle d’une « prévention primaire », comprise dans une nouvelle approche des enjeux appréhendés dans leur globalité. Marque-t-elle une évolution irréversible ? On voudrait le croire, mais une actualité singulière peut nous en faire douter.
10Certes, la compréhension psychanalytique de la transmission inter- et transgénérationnelle des conduites maltraitantes, l’enseignement de l’amnésie infantile à l’œuvre dans ces processus ainsi que l’approche thérapeutique de la répétition inconsciente du malheur ont effectué des progrès considérables. Mais la formation initiale des travailleurs sociaux en tient-elle suffisamment compte pour qu’ils sachent combien ces phénomènes ne sont pas inéluctables et ne relèvent pas d’une reproduction mécanique et, surtout, qu’eux-mêmes peuvent en lever la fatalité ? (Lecomte, 2004). Le suivi à long terme d’enfants hospitalisés pour maltraitance, devenus parents à leur tour, a démontré que la prévention secondaire, voire tertiaire, des rechutes et des récidives, peut devenir à son tour une prévention primaire « bien-traitante » pour les enfants de la troisième génération (Roubergue, 2006) !
11Que s’est-il passé, au début des années 1990, au sein du comité de pilotage de « L’Opération pouponnières » qui a donné naissance au terme de « bien-traitance » ? Réuni régulièrement par le Bureau de l’enfance et de la famille, au ministère de l’Emploi et de la Solidarité, de 1978 à 2004, sous l’égide de la Direction générale de l’action sociale, ce groupe de travail se trouvait de plus en plus confronté à des situations particulièrement difficiles des professionnels accueillant des enfants très jeunes victimes de mauvais traitements, séparés de leur famille défaillante, élevés en collectivité à un âge où leurs besoins exigent une attention très individualisée. L’idée a alors fait son chemin de ne plus se laisser envahir par le découragement, – ce fameux burn-out qui courait sur toutes les lèvres –, et par les facteurs très complexes, mais assez bien identifiés actuellement, en jeu dans ces situations. Il fallait alors rechercher des supports positifs de bien-traitance – il y en a toujours – sur lesquels on pouvait prendre appui. Bien-traiter, n’était-ce pas faire émerger les potentialités et les ressources propres à tous les acteurs de ce passage en pouponnière : les parents, les professionnels concernés, l’enfant, et ceci non seulement durant son séjour mais aussi en aval et en amont ? C’était surtout, malgré les séparations ou les ruptures, respecter la continuité du développement de cet enfant dans son histoire et l’aider à construire son identité dans la sécurité affective et l’épanouissement de toutes ses compétences.
12D’emblée, quelques années après l’adoption de la Convention internationale des droits de l’enfant en 1989, le concept même de bien-traitance a insufflé au respect de ces droits une force singulière. Celle-ci doit beaucoup à la résonance et la dimension émotionnelles attachées à ce seul mot, – dimension qui ne ressortait pas toujours des textes législatifs, même si la récente réforme de la Protection de l’Enfance lui donne enfin une certaine place (cf. la loi du 5 mars 2007). « Bien-traitance », n’est-ce pas justement ce que l’enfant est en droit d’attendre en tant que sujet de droits ? « Sujet », ce terme jusqu’ici utilisé surtout par les philosophes et les psychanalystes, dit bien que tout enfant ne peut être réduit à un objet de soins et de mesures, si précieux soit-il (Clément, 1981), il doit être respecté dans ses besoins et ses désirs spécifiques en tant qu’individu en relation avec son environnement, en tant qu’être humain construisant sa propre personnalité dans une histoire unique et en devenir, et en tant que partenaire actif de son développement. Autour de ce respect envers l’enfant, la bien-traitance tisse une trame subtile qui tient compte de l’extrême fragilité et de la dépendance du petit humain, – une trame faite de tendresse, de cohérence, de continuité, de projets, mais aussi du soutien à la parentalité de son père et de sa mère s’ils sont défaillants, comme de celui des professionnels qui les entourent s’ils sont eux-mêmes en difficulté.
13La compréhension de la dimension de partage et d’empathie qui doit s’associer à tout projet concernant l’enfant et ses parents, en lien avec les divers réseaux institutionnels concernés, n’est pas toujours aisée dans la réalité des discontinuités des intervenants et des divers niveaux de prise en charge, comme le souligne Michel Lemay. Bernard Golse nous avertit également des risques qu’il y aurait à utiliser ce concept pour masquer nos propres projections agressives face à ces situations, et pour occulter chez les professionnels tant la répétition de pratiques ambivalentes que les passages à l’acte, parfois associés au burn-out et à l’absence de communication entre les intervenants. La valeur du trait d’union de bien-traitance et la nécessaire interdisciplinarité qu’il implique offre ici d’importantes pistes de réflexion, comme en témoignent les Journées d’études, les Rencontres autour de livres et les stages organisés par l’Association « Bien-traitance, formation et recherches », et l’importante adhésion qu’elle soulève depuis sa création en 2004
14Ce dernier point implique, – et cela mérite d’être souligné –, que les professionnels soient « bien-traités » eux-mêmes, reconnus dans leur fonction, et formés à mettre en évidence la justesse et le sens des actions qu’ils engagent auprès de l’enfant (Lemay, op cit. ).
15Les praticiens du travail social doivent préserver leur droit à une formation continue qui contrebalance le danger d’émoussement de leur vigilance, qui renouvelle les outils méthodologiques, théoriques, cliniques et institutionnels inhérents à leur formation initiale. Innover en protection médico-psycho-sociale est possible, nous le constatons de plus en plus (Sellenet, 2006), mais les expériences, même réussies, restent isolées, et le trait d’union de la bien-traitance envers l’enfant n’a pas encore suffisamment imprimé sa singularité entre les chercheurs et les intervenants (Berger, 2004). La formation de ces derniers est encore trop peu articulée à des recherches longitudinales et eux-mêmes ne communiquent pas aux chercheurs leur expérience quotidienne, pourtant si riche d’enseignements pour l’avenir. Trop peu enfin sont informés des résultats de pratiques nouvelles ou d’enquêtes souvent majeures (Durning et Breugnot, 2005).
16De même, la compréhension et l’approche bien-traitante de troubles aussi complexes de la fonction parentale que ceux observés dans les maltraitances à enfant, et la résonance émotionnelle et projective qu’ils provoquent en chaque travailleur social sont insuffisamment prises en compte dans les formations initiales et continues.
17Il est vrai que nous ne savons pas toujours faire face à la problématique d’origine souvent profonde de cette disparentalité, dont les composantes font appel à des données pluridisciplinaires, tant sociales et psychopathologiques que psychanalytiques. Cette complexité n’est pas étrangère au découragement qui saisit parfois les équipes de terrain (Lamour, 2005), et à la déconsidération actuelle de la pédiatrie sociale dans le cursus hospitalo-universitaire (Rapoport et Roubergue, 2003). Il en a été de même de la problématique des abus sexuels.
18Dans une première étude rétrospective hospitalière portant, en 1985, sur une population de 100 enfants hospitalisés, maltraités ou à risques, pas un seul abus sexuel n’avait été diagnostiqué ou mentionné : nous ne pouvions pas « penser » à ce type de violences et n’avions pas appris à les voir, encore moins à les prévenir (Rapoport et Roubergue, 2003) ! On mesure le chemin parcouru depuis dans ce domaine, alors qu’on est loin d’appréhender aujourd’hui dans son ampleur exacte la fréquence de l’infanticide, devant lequel nous fermons encore les yeux malgré la médiatisation récente de certains passages à l’acte spectaculaires.
19Mais l’environnement parental et familial n’est pas seul en cause. En 1978, une recherche et un film (Lévy et Rapoport, 1977), dénonçant une maltraitance institutionnelle totalement méconnue, voire cachée, avaient déclenché l’« Opération Pouponnières », associée à des principes essentiels sur lesquels devait reposer toute action de formation et de sensibilisation pour que ces « dépôts » d’enfants, – ce qu’étaient alors nombre de pouponnières ! –, deviennent des lieux de vie (Rapoport, 1997). La notion de « Bien-traitance institutionnelle » allait en émerger (Rapoport, 1998), tandis qu’on refusait enfin qu’il puisse exister dans notre pays des enfants maltraités par un environnement quasi professionnel et éducatif (Tomkiewicz et Vivet, 1991 ; Salbreux, 1998). Mais on sait, depuis la canicule de 2003, que cela ne touche pas seulement des enfants (Arbuz et Rapoport, 2009), et qu’il est important de rappeler ce que, dès 1996, l’élargissement de l’Opération Pouponnières énonçait : « La bien-traitance des plus vulnérables d’entre les siens est l’enjeu d’une société toute entière, un enjeu d’humanité » (Reichen, 1997).
20Dans un domaine où l’on tend à passer de la réparation des maltraitances et de la résilience qui s’y rattache à une véritable prévention des risques, les politiques sociales devraient être prêtes, avec l’émergence du concept de bien-traitance, à laisser s’épanouir un souffle nouveau (Rapoport, 1997 ; Gabel et al., 2000).
21Cela ne semble pas toujours le cas, et le fossé se creuse même entre l’évolution des professionnels de terrain et les hiérarchies qui décrètent ou légifèrent, certaines décisions politiques et administratives vont même parfois à l’encontre de progrès pourtant chèrement acquis, mis en valeur par certaines évaluations à long terme des pratiques malheureusement trop isolées.
22Pourtant, si la culture d’une évaluation partagée de la prévention se développait, elle contribuerait certainement à repérer les impasses répétitives de certains fonctionnements, à lever le poids de certaines idéologies, de certains doutes, voire de certains dénis. Elle aiderait peut-être, en touchant les politiques, à rendre à la pédiatrie sociale et à la Protection maternelle et infantile leurs lettres de noblesse, et à leur donner des moyens à la hauteur de leurs missions.
23Issu des luttes et des avancées de ce dernier quart de siècle en faveur de l’enfance, le concept de bien-traitance nous invite en fait à un engagement plus large et d’une autre nature que les stratégies mises en place pour mieux repérer les maltraitances à leur source, mieux les comprendre et mieux les traiter. Comme le « devoir d’optimisme » auquel nous convie René Clément face à tant de parents en souffrance, comme la réflexion sur la « résilience » (Manciaux et Tomkiewicz, 2000) à laquelle nous invite Boris Cyrulnik, le néologisme de bien-traitance, ainsi nous le dit ce dernier, ne devrait pas nous effrayer, puisque « l’innovation consiste à mettre dans la conscience sociale une information qui n’y était pas auparavant » (Cyrulnik, 2003, préface). Sous cet éclairage, ce n’est pas seulement au centre, mais bien au cœur des politiques sociales que nous devons placer l’enfant, dans tous les sens du mot « cœur ».
Danielle Rapoport
Psychologue, ex-titulaire de l’Assistance Publique/Hôpitaux de Paris (AP/HP) et fondatrice de l’Association Bien-traitance, formation, et recherches, (www.bientraitance.com), elle est auteure de « La bien- traitance envers l’enfant : des racines et des ailes », Belin, 2007, et coauteure, avec le Docteure Anne Roubergue, de Blanche-Neige, les sept nains et autres maltraitances : la croissance empêchée, Belin, 2003, et avec les Professeurs Jean-Paul Dommergues et Guy Leverger, de Droit de Savoir, savoir dire : l’enfant malade, Belin, 2004.
[ 1] Voir Golse B., 2006, préface, in Rapoport D., La bien-traitance envers l’enfant : des racines et des ailes.
[ 2] Association Bien-traitance, formation et recherches, Rencontres Journées d’études et publications : www.bientraitance.com