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Journal Français de Psychiatrie 2001- 1 (no12)| ISSN 1260-5999 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-86586-797-8 | page 2 à 3 Distribution électronique Cairn pour les éditions érès. © érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Éditorial La psychanalyse sera-t-elle étatisée ? [*]
Charles Melmann [**]
1Une large offensive vis-à-vis des pouvoirs publics et de Bruxelles a été déclenchée par un consortium de groupes de psychologues et de psychoactivistes pour obtenir la mise en place d’un diplôme d’État de psychothérapeute. Sexologues, sophrologues, gestaltistes, hypnotiseurs, rêveurs éveillés, cri primal, etc. se trouvent ainsi rassemblés par des lobbyistes professionnels qui œuvrent en permanence dans les couloirs des commissions bruxelloises et du ministère de la Santé. Ils ont même commandé à Afnor, société d’experts habituellement chargée de labelliser les cuisinières à gaz et les réfrigérateurs, une étude pour définir, après enquête auprès des praticiens et des usagers, les normes de qualité du psychothérapeute NF. Le résultat pourrait paraître surréaliste si n’y manquait une pointe d’humour. Retenons toutefois que le futur psychothérapeute trois étoiles sera autonettoyant puisqu’il devra obligatoirement passer par un « travail personnel sur lui-même » sans que quiconque puisse deviner les moyens de ce décapage.
2Ce lobby a le bonheur d’aller au-devant d’une légitime préoccupation du ministère, qui est de contrôler la qualité des soins dispensés dans le pays et d’éviter la répétition de négligences, comme celles du sang contaminé. Or le domaine des « psychothérapies » est foisonnant d’inventions alléchantes qui n’ont d’autre limite que l’esprit de libre entreprise et la crédulité du public. La lecture des petites annonces dans les quotidiens de province – Le Méridional, en particulier – est édifiante à cet égard.
3L’obligation d’avoir, pour exercer, un diplôme d’État devrait écarter les petits malins sans scrupule. Le problème est malheureusement plus complexe. D’abord parce que les études préparatoires au diplôme, qui seront inévitablement de psychologie, ne peuvent former un praticien. Nul n’ignore, en effet, que ce sont les qualités personnelles, les références idéologiques dudit praticien, voire le besoin qu’il a de gagner sa vie, qui seront déterminants. Le diplôme viendra ainsi donner la garantie de l’État à des pratiques sans lien avec la formation reçue, mais dépendantes de préoccupations qui peuvent s’avérer aberrantes, parfois même scandaleuses. Il est attesté, en effet, que l’efficacité de ces diverses techniques tient à un moyen unique qui se nomme la suggestion. L’hypnose mérite ainsi d’être reconnue comme la mère de toutes les psychothérapies, y compris en raison de l’ancienne et savante élaboration qu’elle a suscitée, qui culmine dans la manipulation du pouvoir impérial et aveuglant de la parole. Mais alors qu’elle-même dit clairement le médium de son action, ses filles la dissimulent derrière des artifices. Et l’affichage du diplôme ne saurait garantir la déontologie.
4Une autre question interroge la visée du soin : doit-il, sur un mode orthopédique, traiter une fonction (motrice, sensorielle, sexuelle, psychique, etc.) ou bien chercher la restitution d’une subjectivité qui ipso facto en autoriserait le jeu ? La première intention traite le semblable comme un mineur qu’une manipulation peut rendre à une activité dont la qualité n’est pas prise en compte ; la seconde le traite comme un sujet responsable auquel un équilibre entre les instances psychiques devrait permettre de décider de sa conduite.
5L’éthique sociale est ici convoquée, et il n’est pas surprenant que les nazis aient substitué un Institut de psychothérapie à l’Institut psychanalytique de Berlin ; on en a récemment retrouvé un rejeton au Brésil où, en pleine forme grâce à sa cure faite chez l’un de ces psychothérapeutes émigrés en 1945 là-bas, un jeune psy collaborait dans la chambre de torture avec les tortionnaires de la dictature militaire.
6Nous sortons péniblement d’une époque marquée par la puissance de la suggestion exercée dans le domaine politique au niveau des masses. Voilà que cette puissance ressurgit dans le champ individuel, toujours, bien sûr, animée de bonnes intentions. Mais un pas de plus et nous nous retrouvons dans l’univers des sectes, dont les moralistes sont encore incapables de définir les nuisances, qui ne reposent pourtant que sur leur usage de la suggestion et donc de la manipulation. Il arrive certes à des psychanalystes de pratiquer des psychothérapies, sous la contrainte des circonstances extérieures, de la particularité du cas, de l’urgence, etc., mais c’est toujours en refusant de se poser en guide et en laissant ouverte la possibilité d’une analyse du transfert. Le psychanalyste ne peut, en effet, comme disait Lacan, se mettre au service des biens puisque ce sont eux qui, souvent, servent à distraire le sujet de sa misère.
7Prions, de grâce, nos gouvernants d’épargner aux analystes les exigences d’une reconnaissance par l’État. Depuis près de 100 ans, leurs instituts de formation assurent une qualification qui ne s’arrête pas à la somme du savoir mais intéresse le plus intime des engagements du futur praticien. Et la participation permanente aux travaux de leurs sociétés les expose à une évaluation collective difficile à récuser. J’ai eu l’occasion de faire remarquer à la brillante et savante collaboratrice du ministère sollicitée par les psychothérapeutes que la délivrance d’un diplôme ne pouvait être synonyme de garantie et que, dans ce cas précis, elle risquait d’engager de façon incontrôlable la garantie de l’État.
8Les exemples étrangers ne sont pas encourageants. En Allemagne, l’intervention des caisses d’assurance aboutit à un contrôle qui rompt la confidentialité, décharge le patient de sa responsabilité et contraint les deux partenaires à une obligation de résultat antipathique avec le déroulement de la cure. En Italie, le rattachement obligé aux écoles de psychothérapie, seules reconnues par l’État, brouille la spécificité de la psychanalyse.
9La France, elle, a le privilège d’enseignements qui font d’elle aujourd’hui le centre de référence pour la psychanalyse dans le monde. Espérons que l’État continuera de respecter une liberté acquise qui fait de ce domaine le seul encore capable de faire connaître et de propager notre langue.
[*]
Reproduit avec l’autorisation de la revue Passage (mars 2000).
[**]
Psychanalyste, ex-médecin des hôpitaux.