Journal Français de Psychiatrie | 24-27

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Destruction de la psychiatrie, disparition du citoyen ?

Hugues Zysman*


1

Comme habituellement, on ne sait pas où l’on va si on ne sait pas d’où l’on vient, j’ai essayé de repérer dans les ouvrages de Foucault et dans d’autres articles, un certain nombre de dates qui marquent quand même sérieusement le lieu d’où l’on parle en ce moment, c’est-à-dire le lieu de ce que l’on pourrait appeler une catastrophe humaine.

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Deux repères illustrent l’articulation du plan religieux et spirituel et celui du législateur en matière de folie :le décret de saint Thomas d’Aquin : 1225-1274le décret de Gratien : 1442qui réglementent la vie sociale et religieuse des fous dits forcenés.

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Ces textes limitent l’accès au sacrement, étape, s’il en est, essentielle au passage terrestre. Cela concerne le baptème car saint Thomas leur reconnaît une âme : « Il faut en juger comme des enfants ; ne pas les écarter de l’Eucharistie c’est-à-dire de la communion. Évitons la profanation et attendons jusqu’à l’article de la mort. »

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La folie pourtant fait obstacle au sacrement du mariage au même titre que la bigamie et l’inceste.

5

Le droit s’occupe de la tutelle et enlève le droit d’hériter. Quant aux délits et crimes, on épargne le châtiment au regard de l’irresponsabilité (Maïmonide, Gratien).

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C’est en 1656 pour les Parisiens, et en 1662 pour nous les provinciaux, que fut promulgué cet édit du Grand Renfermement, stipulant que l’administration des fonctionnaires qui s’occupait des malades mentaux était carrément indépendante de la justice. Elle exerçait donc un pouvoir complètement arbitraire, elle était faite de fonctionnaires totalement soumis au pouvoir. Notez-le, 1656 : mauvaise date.

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Puis on entend cet espèce de miracle : Pinel, les chaînes, les déchaînements. On ne sait pas qui s’est déchaîné ; toujours est-il que cela aboutit quand même à cette loi formidable de 1838 que vous connaissez, sauf qu’à y regarder de plus près, on y entérinait les asiles à la campagne : cela s’appelle l’exil thérapeutique, c’est plus joli à entendre. Cet exil thérapeutique va consacrer au fond des asiles : le corps des aliénistes, nantis du statut de fonctionnaires d’État. C’est beaucoup plus proche de ce que l’on veut nous faire entendre maintenant, c’est-à-dire la Santé mentale et non plus l’essence même, l’éthique même de la psychiatrie.

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Puis il y a Hadamard en 1939-1945. Ça n’est qu’en 1996 que put se tenir à Brumath, en Alsace, un colloque sur la situation des malades mentaux pendant la guerre. On y apprit alors que sur l’ensemble du territoire français occupé ou prétendu libre, une politique délibérée de négligences des conditions de vie des malades mentaux entraîna la mort de 40 000 d’entre eux, 40 000 sujets. Autrement dit, 40 000 moururent sous les yeux de psychiatres impuissants, parfois résignés, parfois complices, par le simple fait, comme nous l’enseignait le Professeur Kammerer qui dirigeait la clinique de Strasbourg – avec lequel Israël n’était pas du tout d’accord – que c’était des salauds. Israël disait : « Ils étaient pires que cela et le pire n’est jamais sûr. » Et ce n’est qu’en 1981 que Max Lafont put sortir à compte d’auteur, son livre intitulé L’extermination douce.

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Ces archives et ce congrès tardif – il y a seulement six ans – purent être publiés grâce à Freddy Raphaël, professeur de sociologie qui retrouva les archives de ces malades qui partirent de Hoerdt et de Stephansfeld, hôpitaux psychiatriques, pour gagner en wagon, Hadamard où ils furent tous gazés.

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Voilà les quatre dates que je voulais rappeler. Pour en revenir à la quatrième que vous appelez conférences de consensus ou rapport Piel-Roelandt, dont vous disiez très justement dans votre introduction qu’à abandonner le marigot, on ne l’a sûrement pas très bien fait quoique justifié par un : Je suis psychanalyste.

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Au fond la santé mentale, les psychotiques, on n’en a rien à faire ; c’est tellement plus élégant de ne s’occuper que de la névrose. Et puis cela aussi nous est repris puisque ce dont on est accusé, c’est de ne soigner que les âmes au bleu ou les bleus à l’âme. Sans tenir compte que deux millions de consultations se déroulent chez le psychiatre ou le psychanalyste d’exercice privé. C’est pour redonner tout son tranchant à cette question (et à ces dates fondamentales à retenir, pour un psychiatre, pour un psychanalyste ou même pour un citoyen, puisqu’il faut être citoyen pour être préservé de la maladie mentale) : comment s’inscrit-on dans l’histoire ?

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Une fois ces repérages donnés, je me suis dit : le démantèlement de la clinique, c’est quoi ?

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Je ne savais pas comment prendre cette question. Je vais donc la reprendre comme j’ai commencé moi-même ma clinique, et je verrai à quel moment j’ai lâché ou j’ai abandonné quelque chose, si j’ai effectivement lâché sur un petit rien. Mais on ne lâche pas forcément que sur la clinique ; si on lâche sur quelque chose on lâche aussi sur d’autres choses.

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Je voudrais avant de poursuivre adresser mes remerciements au docteur Maryse Cretin du service hospitalier de Montbéliard, au docteur Mireille Sauze du service hospitalier de Novillars à Besançon et à Gilles Spicher, surveillant général à Novillars qui ont bien voulu me faire part de leurs réflexions.

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J’associe tout de suite sur une malade qui m’avait été présentée dans un de ces foyers dont on dit qu’ils sont les corps avancés du secteur. Cette patiente s’appelle Renée. J’intervenais alors dans ce foyer avancé appelé « Le foyer des quatre vents ». Issue d’un service de malades chroniques du service hospitalier de Novillars, Renée donnait beaucoup de soucis à ses responsables depuis qu’elle avait quitté ce service et qu’elle séjournait dans cette « unité hôtelière » nommée ainsi car les malades y sont moins nombreux, mieux chouchoutés, mieux bordés, on leur parle, on les écoute. Renée avait l’oreille qui traînait un peu partout, ce qui ne l’empêchait pas d’être insupportable. Elle avait entendu le mot de psychothérapeutie et elle avait dit : « Moi, j’aimerais bien aller faire de la psychothérapeutie. » On lui avait dit oui. On lui avait demandé avec qui et elle avait choisi mon nom sous le prétexte que mon adresse à Besançon est « Le président ». C’était un clin d’œil qui lui avait fait dire cela d’autant que ma présence dans ce foyer était un gage de sérieux. Pour elle, c’en était un.

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Un jour, je la vois dans mon entrée, elle avait l’air un peu perdu, elle regardait en déambulant ; je lui demande : « Que voulez-vous ? » et elle de me répondre : « Je suis venue reconnaître les lieux. » Je lui demande : « De quoi s’agit-il ? » ; elle me dit : « J’ai pris rendez-vous pour la quinzaine ou le mois prochain, mais je suis venue avant voir comment c’était, pour savoir si je pouvais venir ou faire marche arrière. » Je lui propose de venir dans mon bureau parce que je savais de qui il s’agissait. Elle acquiesce. Elle s’affale dans le fauteuil, s’ébaudit devant les livres, devant le sol, devant le plafond, devant l’espace, devant ce qui ne sentait pas l’éther, qui ne sentait pas la médecine. Il n’y avait pas de blouses blanches. Elle me raconte sa démarche et nous convenons de nous revoir à la date fixée. Le jour convenu, l’entretien se déroule à peu près correctement, elle m’apprend qu’elle vit seule comme une vieille fille avec sa mère et qu’au fond cette mère très possessive, elle n’arrive pas à s’en séparer et qu’en fin de compte c’est sûrement là l’origine de tous ses troubles. Elle me parle surtout des différents contrats qu’elle a passés dans son foyer et me demande du tac au tac « et nous, quel sera notre contrat ? » Je lui réponds sur les horaires, la régularité, le paiement à la séance. Scandale. Elle me dit ce n’est pas possible, on ne peut pas faire un contrat dans ces conditions-là, je ne peux pas payer, je suis sous tutelle. « Qu’à cela ne tienne, lui dis-je, demandez un chèque à votre responsable. » Ça palabre, ça palabre et puis elle me lance : « Je vais demander et puis je vous téléphonerai pour reprendre un rendez-vous. » La semaine suivante ma salle d’attente est pleine, je suis en retard, elle doit être en avance et je vois calé dans le coin de la fenêtre presque caché derrière le rideau, un bras qui se tend comme au théâtre : « Docteur, j’ai le chèque, je peux vous payer ma consultation. »

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Je ne sais pas si c’était un chèque, c’était, en tous les cas, un transfert de chèques réussi. Se pose, bien entendu, la question du don, la question du paiement, la question du contrat : qu’est-ce qui fait pacte et qui dépasse le contrat ? Vu la façon dont elle s’était introduite avec sa potence clinique je ne cessais de m’étonner par les remarques judicieuses qui témoignaient que le traitement qu’elle avait reçu était sûrement formidable.

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Si j’ai passé cette introduction à propos de cette patiente, c’est pour vous parler de mes débuts à Strasbourg en ce qui concerne la clinique. J’étais arrivé là-bas pour faire des nœuds chirurgicaux sur le ventre d’un malade, pas des nœuds borroméens. Je voulais être un bon chirurgien. Lorsque je tombe sur un cours magistral, un après-midi dans un grand amphi. Il y avait un gars qui parlait fort et bien : Lucien Israël qui présentait une femme, raide comme un piquet, souffrant d’un torticolis spasmodique avec mutisme, hypertension contracturée, opisthotonos en station debout, cabrée en une véritable image de la Salpêtrière. Arrêt sur image d’une danse nouvelle que j’ai appelée la folle d’Israël, elle est raide. Il n’y avait guère de place pour la confidence et pourtant ça a parlé. Ça s’est dénoué au point que nous apprenons pendant les deux heures d’entretien de cette présentation magistrale, que le mari était en grande difficulté avec son devoir conjugal, mais encore que les typologies d’hommes rencontrés par cette femme avaient toujours manifesté de telles défaillances. Il n’est pas nécessaire, dit-on, de connaître les plans d’une maison pour se cogner aux murs, et j’étais à l’étranger, parti pour faire des nœuds chirurgicaux et je découvrais cette vérité : ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît car tu ne pourrais pas t’égarer.

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Je venais d’apprendre les nœuds de la parole et leur marque sur le corps. Ce fut un beau cadeau, pas un rendez-vous mais une vraie rencontre. L’histoire du don nous rappelle que l’histoire de chacun se fait à travers le besoin d’être reconnu sans limites.

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Imaginons, comme le dit Antelme, que ce besoin soit constamment celui d’autrui, que l’autre que nous-même soit livré à cette exigence et acharné à obtenir réponse, qu’il se dévore lui-même et qu’il soit comme une bête si la réponse ne vient pas – c’est à quoi on devrait s’obliger et c’est l’enfer de la vie quand on y manque. C’est de cette place que je vous parle avec d’autant plus de paradoxes que nous avons fait nôtre cet aphorisme, qu’il est interdit de devenir vieux.

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Peu après mon installation, je fis une rencontre clinique avec une jeune patiente que j’appellerai « ma tyrolienne ». Son symptôme était le suivant : je l’entendais chanter dès la cage d’escalier, elle n’arrêtait pas de pousser des tyroliennes, tout le monde se marrait dans la salle d’attente, la cliente déprimée reprenait formes et sourires dans mon bureau. C’était formidable. Et quand je l’ai reçue, je lui ai demandé pourquoi elle montait des gammes comme ça, elle me dit : « Si je m’arrête de pousser mes tyroliennes, alors j’ai peur de perdre la parole. » Et, tout nanti de mon enseignement strasbourgeois, j’en vins à lui proposer un traitement par hypnose. C’était très freudien, les symptômes s’amendèrent et ce n’est qu’en face-à-face qu’elle commença à me parler de ses difficultés où enfant, elle eût à connaître des séductions sexuelles, où le corps avait été convoqué par la bouche. Notre travail s’arrêta avec la fin des symptômes, le repérage du trauma et l’apparente guérison, car elle n’avait pas parlé de son fantasme – cette terre étrangère où l’on se retrouve avec sa vérité sur l’homme et sur la femme, c’est-à-dire quelque chose du registre de sa jouissance. Mais ce sera pour plus tard.

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La deuxième observation se résume à une enfant semi-mutique, du début de mon installation, conduite par ses parents. Elle ne s’opposait pas à dessiner des maisons et des arbres, jusqu’au jour où elle m’a proposé de dessiner des moulins. À chaque moulin qu’elle dessinait, il manquait une aile. Bien entendu, je lui demandais où elle était. J’étais un bon élève. Et sa réponse fut de dessiner sa petite personne, puis toute la famille, seulement les femmes et les hommes, et maman ? « Je vais te la dessiner. » Sa mère fut nommée, figurée, dessinée, mais rudement représentée : une jambe à droite, une jambe à gauche, une jambe au milieu. Mes remarques étonnées firent que cette enfant semi-mutique se mit à jaculer son histoire – de papa et de maman – et ça s’arrête comme beaucoup d’entretiens avec les vacances d’où elle m’envoie une carte signée de son prénom et m’embrasse.

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Un enfant violent que rien n’arrête ; il cassait tout. Là encore, j’étais bien enseigné sur le patronyme, c’est-à-dire sur le Nom-du-Père ; ça aide. Je prends sa main dans la mienne, je lui mets un crayon dans les doigts que je tiens moi-même et j’écris au tableau son nom tout en le désignant, le nom de son père, le nom de sa mère : cela cesse immédiatement. Sa mère me dit : « Vous êtes miraculeux, docteur. » Il n’y a pas eu d’interprétation mais un dire adressé, cela a eu un effet interprétatif. Alors se pose la question : est-ce que nous soignons vraiment les bleus à l’âme ? Sans parler des effets de catharsis, sans parler des effets d’écoute, des effets de ponctuation, des effets de scansion, des effets sur le discours, sur la bouche même du sujet en cours d’énonciation. C’est Mustapha Safouan qui me disait : « Il faut le faire sur la bouche » et ici nous avons à reprendre le pmsi, le cim 10, le dsm iii, iv, v, d’où sont absents quand même l’hystérie, la mélancolie, la bouffée délirante : c’est notre pain quotidien. Et puis il y a des choses qui sont absentes, à l’opposé, toutes les addictions sont présentes : soda avec mélancolie, soda avec bouffée délirante et on pose la question : qu’est-ce qui rend malade, c’est le soda bien entendu !

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Où est-ce que je devrais classer ce jeune Guillaume qui m’est adressé pour dépression ? Il est sous anti-dépresseur. Il devait avoir 10 ou 12 ans. C’était un syndrome dépressif grave. Il ne faisait plus rien à l’école, chute de performances, il pleure, ne voit plus ses camarades, il ne s’habille plus, ne se lave plus : « Docteur, faites quelque chose ! »

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L’entretien fait apparaître un père et une mère pas très amoureux l’un de l’autre, et depuis longtemps n’ayant plus de rapports conjugaux. Une sœur quelque peu préférée et puis : « J’ai eu une énorme désillusion, docteur, mais je vous raconterai la prochaine fois. » La prochaine fois : « J’ai bien réfléchi, ce n’est pas bien de dénoncer son père, mais vous savez ce qu’il a fait mon père ?, il a fabriqué un décodeur pour Canal+. » Entre celui-ci et le décodeur pour maman, on peut faire tranquillement le lien… Lorsque tout ça s’est arrangé, on peut se poser la question : est-ce que nous devons, comme cela nous est conseillé, faire des rééducations pour semi-mutisme, des rééducations pour dyslexie, des réédu-cations pour contractures, des traitements thalassothérapiques à l’eau de mer pour troubles neuromusculaires ?

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Est-ce que nous devons faire du comportementalisme ? La question se pose.

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Et les questions ultérieures. C’est-à-dire la prise en compte de la parole avec soin, de la filiation, de la parenté, du désir de maman pour papa, de l’instauration d’un silence opérant : il faut se taire, ça marche mieux, on dit moins de sottises. Il faut du temps pour apprendre cela, est-ce de la clinique ?

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Mais alors qu’est-ce que cela veut dire qu’on nous empêche de mettre la parole entendue et à entendre dans un dsm 10 et qu’au fond des fonctionnaires arbitraires, bourrés de pouvoir et de beaucoup d’idées comptables, gestionnaires arides de l’administration, veuillent nous imposer quelque chose ?, cela veut dire qu’on a délaissé l’hôpital psychiatrique pour le laisser à nos mauvais camarades qui n’ont strictement rien fait ou qui étaient en nombre insuffisant pour faire quelque chose et qui se sont laissés circonvenir, truffés de ce qu’on pourrait appeler l’esprit citoyen.

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Alors qu’est-ce qui est ignoré là-dedans ? C’est quand même bien dans ces entretiens de pathologies brèves que j’ai racontées que des défis nous sont lancés – que ce soit le défi de l’hystérique, celui de la névrose obsessionnelle avec cette haine et cet amour que nous connaissons, ou quelques défis du savoir inconscient ?

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En ce qui concerne l’hystérie, je ne vais pas vous refaire ce que l’hystérique vient nous dénoncer. Pour elle, le défi est clair : je ne suis plus frigide avec mon mari, alors j’ai décidé de ne plus coucher avec mon mari. Pour la forme américaine ce serait : je ne suis plus frigide mais maintenant je n’ai plus envie.

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Ce qu’elle refuse avec son indifférence, c’est le savoir médical, le droit conjugal, le droit du maître, en s’appuyant sur son peu de foi en l’homme et en son discours mensonger ; ça ne l’empêche pas d’être parfois gentille, parfois méchante, d’être donneuse ou d’être preneuse, elle a toutes les formes et finalement l’humanité, sous la forme du timbre de Bertha Pappenheim, lui édite un timbre ; un timbre en l’honneur de l’une des bienfaitrices de l’humanité, Bertha Pappenheim alias Anna O. – cela vous dit quelque chose… Elle nous force à trouver de la vérité, elle veut l’inventif et déstabilise les certitudes. Elle refuse le carcan d’un monde qui s’ennuie, réduire la haine au profit de l’amour qui seul est créatif, comme le dit Umberto Ecco, c’est son travail.

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Elle revendique le désir, l’amour, la recherche, l’incertitude et c’est donc une révolutionnaire (bascule de la paranoïa). Si le désir du manque est suivi du désir d’objet manquant, alors ça craint, comme disent les adolescents. Facilitez l’excès d’objet et notre monde est invivable, raciste, machiste. Heureusement l’hystérique ré-humanise le désir.

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Que nous sachions connaître nos limites avec l’hystérie, cela veut dire que là aussi nous avons un acte médical à transgresser, qui n’est ni psychiatrique, ni médical, mais simplement de l’ordre de l’écoute. Combien d’utérus n’avons-nous pas sauvés ? C’est une question que je pose. Chacun y répondra dans le silence de son isoloir. Qu’elle vienne nous enseigner, cette hystérique, qu’au fond, c’est le désir de manquer qui est important, elle aura réussi à nous lancer ce défi que je n’ai pas lu dans le rapport Pied-Roelandt.

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Du côté de la névrose obsessionnelle, on pourrait en dire autant avec cette citation magnifique de Rilke : « Denn das schöne ist nichts als des schrecklichen Anfang » « Car le beau n’est que l’amorce de l’effroyable », et sa vie s’étouffe dans sa passion pour le réel, c’est-à-dire pour l’impossible, et on le réduit à un toc.

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On passe à la névrose phobique, plate-forme de beaucoup de choses, plate-forme vers l’hystérie ou vers la névrose obsessionnelle, vers la psychose de temps en temps et, on l’oublie, vers la perversion.

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On oublie même que les perversions, cela existe dans la clinique et que ce n’est ni l’exhibitionnisme, ni le voyeurisme, ni le sadisme, ni le masochisme, mais que les perversions, c’est cet acte d’un humain qui vous fout l’angoisse, dans votre camp, de telle sorte que vous en soyez étouffé, que tous vos trous soient bouchés et il le fait de façon anonyme de sorte que vous n’en sachiez rien. C’est une perversion de papiers, de buvards, d’ordinateurs, administrative et celle-là, ou est-elle classée dans le cim 10 ?

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La clinique est présente dans les premiers rapports de l’homme à la maladie. Les tableaux cliniques, nosographiques par analogie, ont laissé la question du sujet pour s’occuper du corps, en oubliant que c’est au langage que l’on s’adresse. Maïmonide, déjà, mettait l’accent sur le malade dans sa critique du tout-savoir de Gallien. Mais un certain nombre de virages historiques ou les épidémies et l’hygiène sont pris en compte, ont modifié notre comportement. La Société Royale de Médecine rencontre des conflits avec les facultés et en 1776, une commission étudie les épidémies et l’on organise la médecine par rapport au politique. À la Révolution, la profession médicale est nationalisée, organisée sur le mode du clergé.

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On investit la santé et le corps : scientification médicale. Les médecins sont les prêtres du corps, affirment les révolutionnaires. On libère les déments de leurs chaînes (Pinel), on invente la guillotine (Alexander, Condillac, Locke, Pinel). Ce qui est attendu pour les maladies mentales, c’est la méthode anatomo-clinique.

39

Mes lectures m’ont conduit à vous donner des dates à retenir, à évoquer les débuts de ma pratique, et puis j’ai retenu dans mes lectures qu’il y a des textes fondamentaux qu’il faut connaître. Chez Lacan, il y en a deux, celui qu’il donne à la clôture du congrès sur les psychoses avec les enfants de Maud Mannoni : « Loin que la folie soit la faille contingente des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence. Loin qu’elle soit pour la liberté une insulte, elle est sa plus fidèle compagne. Elle suit son mouvement comme une ombre et l’être de l’homme non seulement ne peut pas être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en soi la folie comme limite de sa liberté. »

40

Il faut relire cela, ce texte est écrit comme une symphonie.

41

Souvenez-vous là aussi à cette même période de la controverse Foucault-Derrida à propos de la première méditation de Descartes. « Mais quoi ce sont des fous ! » Ici la folie est exclue par le sujet qui doute : moi qui pense, je ne peux pas être fou.

42

Le fou n’a pas droit au cogito.

43

Derrida lit Descartes autrement que Foucault. L’enjeu pour Derrida est bien celui du droit du fou au cogito. On en conclut que Foucault n’a pas eu une bonne lecture de Descartes. Foucault répond en lisant chez Descartes « la disqualification subjective ». « La folie est exclue par le sujet qui doute pour pouvoir se qualifier comme sujet doutant. »

44

Le sujet insani (insensé) est opposé au sujet demens amens (c’est le dément de l’article 64 du Code pénal de 1810).

45

« N’est pas fou qui veut » disait Lacan autrefois, et surtout il s’étonnait de ce que personne dans le monde psychiatrique n’ait lu ce livre.

46

Et c’est peut-être là encore que nous avons laissé le champ libre à la psychiatrie des fonctionnaires et à la bureaucratie, démissionnant en quelque sorte de nos responsabilités.

47

La clinique, Lacan en a dit quelque chose à l’inauguration de la section clinique de Vincennes ; je vous recommande de le relire. Il nous dit que la clinique, c’est le Réel, l’impossible à supporter, et entre autres, cette magnifique phrase : « que la psychose est fondamentale, c’est devant quoi, un analyste ne doit reculer en aucun cas » ; cela c’est vraiment suivez-moi. Il a ouvert là. Si on ne l’a pas suivi, c’est de notre faute.

48

Que donnait-il comme consi-gne sur la clinique ? C’est qu’un psychiatre ou un psychanalyste ne doit jamais hésiter à délirer et il prenait là prétexte du texte magnifiquement lu, relu, souligné par Freud du Président Schreber, dont on pourrait retenir que la seule vérité qui pouvait y apparaître, c’est qu’il y a des choses sans lesquelles on n’a aucun bonheur à exister. C’est ce qui est souligné dans cette critique de la lecture de Freud par Lacan à propos du Président Schreber.

49

Et dans son adresse aux psychiatres, qu’est-ce que Lacan nous conseille de faire ? Il nous dit : « Vous voulez toujours tout comprendre, est-ce que vous allez vous mettre dans la tête que nous ne sommes pas transparents à nous-mêmes, pourquoi les autres le seraient et pourquoi le deviendraient-ils ? Il n’y a pas d’intersubjectivité du sens. Et au fond, si nous sommes concernés par la folie, c’est au titre que nous sommes angoissés devant le fou. Retenez cela. Vous en ferez quelque chose. »

50

Il nous exhortait à nous demander à quoi sert le langage ; ça sert à fabriquer du désir, nous disait-il de façon plus développée, il concluait en disant : « Ce que je dis, c’est fait pour qu’on s’en serve. »

51

Ce court survol des textes de Lacan quant à la clinique, nous donne des balises, des feux avant qui éclairent devant. On se plaint de la misère de la psychiatrie et de la misère dans la psychiatrie, on pourrait quand même dire que les témoignages qu’on entend des services de psychiatrie, c’est que de moins en moins de choses s’opèrent et qu’au fond, les foyers qui sont les postes avancés du secteur, où il y a des psychologues, des psychanalystes, des psychiatres et où les gens sont vus régulièrement, ne sont pas suffisants puisqu’un certain nombre de malades chroniques préfèrent retourner à l’hôpital plutôt que de retourner dans des foyers.

52

Cela pose une question que nous n’avons pas résolue.

53

L’absence de lits est flagrante, cela manque de psychiatres, cela manque d'infirmiers. Les infirmiers ont fait un rêve, les psychiatres ont fait un rêve, il y a beaucoup de gens qui ont rêvé, ils ont rêvé de la fermeture des hôpitaux psychiatriques, comme si on pouvait séparer un malade mental de son Institution ; c’est le priver de beaucoup de choses, et vraisemblablement le condamner à mourir.

54

Après vous avoir rappelé ce qui peut se faire du côté de l’enseignement, du côté de l’enseignement des présentations de malades, du côté de l’enseignement des présentations de cas cliniques, du côté de l’enseignement des études de textes, je vous rappelle que c’est nous et non pas les institutions que nous fondons, qui garantissons l’authenticité, le sérieux et tout ce qui peut être opératoire dans l’étude de ces dispositifs d’enseignement.

55

Je vous propose maintenant une promenade. C’est une excursion ; vous n’aimez pas aller en province, mais vous y serez obligé. C’est une proposition d’excursion qui a lieu à Saint-Dizier l’Évêque1.

56

Au viie siècle, l’évêque saint Dizier est parti de Rennes en pèlerinage à Rome, afin de prier sur le tombeau des apôtres. Il est entouré d’un diacre, Reinfroid et d’un aide de camp, Villibert. Ils sont tous les trois sauvagement agressés, mais il reste un souffle de vie à Villibert. Saint-Dizier lui dit : « Tu vois les ronces qui sont là, tu les prends, tu te les entoures autour de la tête et tu vas voir le prêtre et la servante qui nous ont reçus. Lève-toi et marche, cela va marcher. Va à l’oratoire afin que nous puissions être enterrés dignement parce qu’on est mort. » Villibert file chez Saint-Martin. Saint-Martin accourt et les miracles commencent de façon formidable : Villibert et les autres guérissent et ce sont les fous de l’époque qui, enchaînés, font des pèlerinages. Les fous sont reçus de façon institutionnelle par les villageois. Au début on les met dans l’église, on les lave dans l’église, on les déchaîne dans l’église, on leur donne à manger dans l’église, on leur fait faire le tour du village et on va notamment leur faire passer la tête sous le cénotaphe de Saint-Dizier l’Évêque. Tout le monde y va. Le miracle concernait toutes les maladies de la tête, toutes les formes de la folie. Actuellement, beaucoup d’Allemands s’y rendent. Je vous ferai rire en vous disant que le village de Saint-Dizier en allemand s’appelle Steuring ; cela veut dire déformation, cela vient de Störung : détraquement. Et le rituel consistait à l’époque, mais encore actuellement, à passer la tête des fous sous le cénotaphe de Saint-Dizier, appelé couramment, la pierre des fous. Et, on raconte qu’un chasseur incrédule, par dérision fit passer son chien sous la pierre des fous.

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Que croyez-vous qu’il arriva ? Mal lui en prit, puisque son chien se mit ensuite à parler et à l’insulter.

Hugues Zysman*

Notes

[ *] Psychiatre, psychanalyste.

[ 1] Polycopié première année de faculté de Médecine, faculté de Strasbourg, professeur Michel Patris (inédit).

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