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Hyperénonciateur et « particitation »
Dominique Maingueneau
Université Paris XII, CEDITEC
1L’un des obstacles majeurs que rencontre toute étude des manifestations du discours rapporté, c’est sans doute le sentiment de fausse évidence qui l’accompagne, renforcé par les routines scolaires. Dès que l’on sort de la doxa et des corpus traditionnels – ce qui est le cas depuis une trentaine d’années, avec une nette intensification dans les années 1990 – on peut prendre la mesure de l’extraordinaire diversité de cette problématique. Dans cet article j’irai dans ce sens, en évoquant un ensemble de phénomènes de citations « sans auteur » certes bien connus pour l’essentiel, mais qui, à ma connaissance, n’ont pas été traités ensemble. Je les regrouperai sous un même régime que j’appelle particitation. Ce faisant, j’espère enrichir la thématique de ce numéro de Langages. Il existe déjà dans la littérature linguistique un « archiénonciateur » (Maingueneau 1990 : 141-142, Rabatel 2003c), conçu pour rendre compte du discours théâtral au sens large. Il existe aussi une « surénonciation » et une « sousénonciation » (Rabatel 2003b et dans ce numéro). Cette notion d’hyperénonciateur ne me semble néanmoins pas faire double emploi, comme j’espère pouvoir le montrer.
2Je n’analyserai pas dans le détail les marquages énonciatifs ni ne proposerai de modélisation précise des phénomènes évoqués. Cela me semble prématuré, étant donné le faible degré de stabilité de ce domaine. Il s’agira d’un premier balisage. Mon intention n’est pas d’introduire des phénomènes nouveaux, mais de jeter un éclairage différent sur des phénomènes qu’on aborde en général à travers d’autres perspectives.
3Quand on travaille sur les usages de la citation, on fait interagir deux plans : celui des procédés, que l’on catégorise sur la base de critères divers (énonciatifs, typographiques, syntaxiques, prosodiques : discours direct, indirect, direct libre, discours direct avec que, etc.) et celui des lieux : genres
4Nous nous intéresserons à un régime citationnel singulier, la « particitation », mot-valise qui mêle « participation » et « citation ». Cette catégorie foncièrement pragmatique traverse de multiples genres, sans pour autant correspondre à un procédé. Mutatis mutandis, on pourrait dire qu’il s’agit d’une démarche comparable à celle des linguistes qui dans la lignée de Benveniste (1966) distinguent divers régimes énonciatifs (deux au moins), selon la relation qui s’établit entre énoncé et situation d’énonciation. Ces régimes ne sont pas à proprement parler des types
La « particitation » diffère de la citation prototypique, de ce qui vient communément à l’esprit quand on parle de « discours rapporté » : découpage d’un fragment, explicitation de sa source, enchâssement dans une situation de communication de propos tenus dans une autre situation (avec tous les problèmes liés au conflit de repérages déictiques entre les deux espaces), distance variable entre monde du discours citant et monde du discours cité, en fonction de la stratégie de modalisation qu’adopte le rapporteur. En régime de « particitation » les choses se présentent de manière un peu différente :
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Dans l’état actuel, il me paraît difficile de dresser un système a priori des modes de particitation, tant ils sont en prise étroite sur la variété des situations socio-historiques. Le plus raisonnable est sans doute de distinguer diverses familles de particitation, des fonctionnements pragmatiques qui présentent des affinités. C’est ce que nous allons faire ici en opérant divers groupements : ce ne sera donc pas une énumération disparate, mais pas non plus l’exposé d’une grille systématique.
6Le premier groupe que nous allons évoquer est celui des particitations « sentencieuses », pour lesquelles l’effacement énonciatif est le plus évident.
7Nous avons quelque scrupule à évoquer à nouveau l’énonciation proverbiale quand on sait tout ce qui a pu être écrit à ce sujet
8Sur le plan modal, sa caractéristique la plus intéressante, c’est bien évidemment le décalage entre celui qui profère le proverbe et celui qui garantit sa vérité. A. Berrendonner (1982 : 207-211) parle d’une « mention-écho », où la même proposition serait successivement assumée par deux instances de parole : ON, puis JE. Dans les termes de Ducrot (1984), son « sujet parlant » n’est pas son « locuteur », celui qui se présente comme son responsable, puisque cette responsabilité est attribuée à la « Sagesse des nations ». Dans cette perspective polyphonique, l’énoncé est en quelque sorte émis à deux voix, le sujet parlant adoptant un PDV qu’il présente comme garanti par ON. Dans la mesure où l’instance validante, ON, coïncide en droit avec l’ensemble des locuteurs d’une langue, membres comme lui de la communauté culturelle et linguistique où circulent les proverbes, celui qui « cite » un proverbe participe de la communauté qui le soutient (Grésillon et Maingueneau 1984).
9Le proverbe possède à l’évidence les caractéristiques de la particitation. Il fait partie d’un « Thésaurus » indissociable de la communauté où il circule et qui se définit, entre autres choses, par le partage de ce Thésaurus. Ce dernier n’a pas de contours nets ; les recueils de proverbes en donnent une image très imparfaite : seul un nombre restreint de proverbes est réellement partagé, et il existe de grandes variations pour le reste selon les régions, les milieux. Au-delà des contradictions immédiates entre proverbes, l’unité est assurée par le renvoi à cet hyperénonciateur communément désigné comme « la sagesse des nations » ou « la sagesse populaire ».
Par son énonciation même, le particitateur d’un proverbe se confère – et confère à son allocutaire (son « particitataire »…) – le statut de membre de la communauté. Celle-ci fait d’ailleurs davantage que stocker des proverbes, elle est dépositrice d’une expérience qui permet aux usagers de les appliquer à des situations inédites convenablement catégorisées.
10L’adage de droit, dont on sait qu’il est très proche du proverbe, constitue également un bon exemple d’énoncé sujet à particitation.
11Je ne reviendrai pas sur les similitudes de divers ordres entre proverbe et adage de droit ; sur ce sujet on peut se reporter à l’article de J.-M. Gouvard (2000). Je ne partage cependant pas sa thèse selon laquelle les adages, à la différence des proverbes, refuseraient la combinaison avec « comme on dit » :
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13Pour ce qui nous intéresse ici, la distinction entre la « source indéfinie » du proverbe et la « source définie » de l’adage est secondaire : on est suffisamment plastique pour s’accommoder des deux. Dans un cas comme dans l’autre, l’énonciateur invoque un hyperénonciateur, une autre instance non nommée – que ce soit la sagesse des nations ou le Droit français – reconnue par les interlocuteurs, membres de la même communauté d’expérience, de la même tradition. La différence est que dans un cas (le proverbe) la communauté est d’ordre culturel, dans l’autre (l’adage) elle est d’ordre professionnel. On ne confondra pas cet hyperénonciateur des adages juridiques avec le « Législateur », qui est l’hyperénonciateur du Droit positif. Si ce dernier soutient le Thésaurus des lois, le premier est le garant d’une expérience collective de la pratique de la justice, même si la plupart des adages dérivent de manière plus ou moins directe de textes de loi.
14L’adage de droit n’est qu’un cas extrême d’une famille de particitations qui inclut, outre le proverbe, les multiples sentences associées à certaines communautés de professionnels : agriculteurs (dictons), boursicoteurs, etc. C’est précisément parce que la météo ou les cours de la Bourse sont foncièrement incertains que les membres du groupe confirment leur co-appartenance en s’appuyant sur un certain nombre de normes de comportement stabilisées dans des sentences qui sont référées à un hyperénonciateur.
15À côté des proverbes, il circule dans la société bien d’autres énoncés brefs, facilement mémorisables, dont le signifiant et le signifié sont pris dans une organisation plus ou moins prégnante (par la prosodie, des rimes internes, des tropes…). Beaucoup de ces formules sont extraites de textes et peuvent figurer dans des « dictionnaires de citations », où la notion de citation recouvre de manière lâche « phrases célèbres », « proverbes » et « aphorismes », c’est-à-dire n’importe quel énoncé bref (souvent monophrastique) et autonomisé. Les concepteurs de ce type de dictionnaire ont l’habitude de recueillir toutes sortes de citations qu’ils pensent utiles pour les locuteurs en mal d’inspiration, sans toujours tenir compte de leur notoriété et de la possibilité de les mémoriser. Pour notre part, nous ne prenons pas en compte les énoncés qui peuvent faire l’objet de particitations sentencieuses, et nous en tenons aux citations référées à un auteur individué : ne nous intéressent donc ici que les citations célèbres et dont le signifiant permet qu’elles circulent facilement.
16Ces citations célèbres circulent dans une communauté plus ou moins large : par exemple dans l’espace francophone on rencontrera des énoncés comme « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement » (L’Art poétique de Boileau), « Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là » (Les Châtiments de Victor Hugo), etc. Autant de supports pour des questions de jeux télévisés ou radiophoniques sur le mode du « Qui a dit… ? ». Nous venons de donner des exemples de vers. Ce n’est pas par hasard : par leurs propriétés, les vers sont plus facilement détachables (Maingueneau, à paraître 2005). On peut imaginer par exemple qu’un locuteur, en présence d’un coucher de soleil particulièrement impressionnant, invoque le vers de Baudelaire « Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige » ; ce vers n’occupe pas une position saillante dans le poème, il n’est pas non plus autonome énonciativement (il n’est pas générique, ni même itératif), mais le seul fait d’être un alexandrin et d’être fortement métaphorique le prédispose davantage à la détachabilité. De manière générale, le caractère d’« évocation » (Dominicy 1990) de la poésie et sa structure rythmique prégnante favorisent le détachement. Il arrive néanmoins qu’un énoncé qui n’a pas de propriétés de détachabilité accède au statut de formule célèbre ; c’est le cas de l’incipit de La Recherche du temps perdu de Marcel Proust : « Longtemps je me suis couché de bonne heure… », mais il s’agit précisément d’un incipit.
Dans les communautés où elles circulent, ces formules sont susceptibles d’être mobilisées par des pratiques très diverses, qui ne relèvent pas nécessairement de la particitation. Pour une formule philosophique, par exemple, il n’y aura pas particitation si, dans un cours, un professeur de philosophie commente une formule (e.g. « L’homme est la mesure de toute chose ») comme un énoncé pris dans tel texte ou chez tel auteur. En revanche, il y aura particitation si dans une conversation entre spécialistes de philosophie il en insère une sans mention d’auteur.
17La notion de « citation célèbre » est en fait trompeuse. Certaines citations, à l’instar des proverbes, circulent dans des communautés très vastes ; d’autres dans des communautés plus restreintes, qu’elles contribuent à cimenter. À côté de communautés fermées (une école, une secte…), il y en a de larges ; c’est le cas par exemple des humanistes du xvie siècle, qui se rassemblaient autour d’un Thésaurus. Chez Montaigne, on trouve ainsi un grand nombre de citations en latin qui sont données sans auteur :
Cur non ut plenus vitae conviva recedis ?
Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue, à quoi faire la voulez-vous encore ?
tacito mala vota susurro
Concipimus.
Il est peu d’hommes qui osassent mettre en évidence les requêtes secrètes qu’ils font à Dieu (…) ».
18Dans les siècles suivants, ce Thésaurus antique ne cessera de susciter des particitations, mais en impliquant une communauté d’appartenance beaucoup moins forte. Cette caractéristique de l’écriture lettrée est l’indice qu’on a reçu une formation « classique », elle renforce la connivence entre scripteur et lecteur, qui se reconnaissent mutuellement comme partageant le même Thésaurus. Quand Freud place en épigraphe de la Traumdeutung,
19La particitation, d’une façon ou d’une autre, implique une instance qui fait autorité, source de valeurs. Dans le cas de communautés culturelles larges (citations célèbres, proverbes…, ou, à un moindre degré les humanistes), cette autorité n’est pas d’ordre doctrinal ; il n’en va pas de même dans le cas des religions écrites ou des écoles philosophiques. Dans le christianisme comme dans le judaïsme, le Thésaurus qui rend possible la particitation coïncide imaginairement avec un seul livre, le Livre.
20Dans cet extrait du Traité de l’Amour de Dieu de François de Sales :
21Dans cet exemple, la particitation implique directement l’hyperénonciateur, pour peu que l’on admette que Jésus est Dieu : à travers le Christ, s’exprime l’hyperénonciateur qui fonde le Thésaurus catholique, Dieu même. L’énonciateur met d’ailleurs en évidence cette chaîne d’identifications énonciateur-Jésus-Dieu, puisqu’il insère la citation dans une phrase adressée au destinataire du livre (« Théotime… »), laissant en quelque sorte l’hyperénonciateur s’exprimer par sa bouche. Une manière de montrer qu’il est habité par Lui. C’est là un type de citation omniprésente dans les religions du Livre : en particitant des fragments du Thésaurus, les locuteurs montrent l’Esprit qui les habite. Cette pratique tend logiquement vers la disparition des marques de discours rapporté : c’est au lecteur ou à l’auditeur de le reconnaître. Le vrai croyant est celui qui a cette compétence, comme on le voit par exemple aujourd’hui dans les discours des prédicateurs fondamentalistes protestants.
En fait, la plus grande partie de la Bible est constituée non de paroles émanant directement de Dieu, mais de textes d’auteurs anonymes ou mythiques qui relèvent de genres de discours très divers (récit historique, mythe, poème, proverbe, recueil de lois…) écrits dans des lieux et à des époques distinctes. Même dans l’Évangile, le Christ ne parle que sur le mode du discours rapporté. Mais pour les membres de la communauté, les multiples « auteurs » de l’Écriture ne sont que des truchements du seul véritable Auteur (l’Esprit de Dieu) qui les inspire et se porte garant de l’ensemble des textes, indifférent à la diversité des genres et des époques. Sans ce postulat, c’est toute l’herméneutique religieuse qui s’effondre, puisqu’on ne peut plus éclairer un fragment de l’Écriture par un autre. On retrouve ainsi une structure comparable à celle du Thésaurus humaniste : Montaigne et ses pairs citent des énoncés indépendamment des auteurs et des genres. Il y a cependant une différence : dans le Thésaurus chrétien, l’hyperénonciateur est en même temps locuteur (la Bible est inspirée par Dieu, mais Dieu en est aussi un des locuteurs), alors que dans le Thésaurus humaniste l’hyperénonciateur, l’Antiquité, ne coïncide avec aucun des locuteurs cités, qui en sont chacun une manifestation.
22Nous allons à présent considérer une famille très différente, les particitations de groupe, qui impliquent des locuteurs collectifs. Elles visent à la fusion imaginaire des individus dans un locuteur collectif qui par son énonciation institue et confirme l’appartenance de chacun au groupe.
23Ces particitations permettent de renforcer la cohésion d’une collectivité en l’opposant à un extérieur menaçant (slogans militants, chansons de supporters, cris de guerre…). À la différence des particitations sentencieuses, celles-ci sont produites par un énonciateur collectif. Dans ce « collectif » il convient de distinguer entre le groupe empirique des locuteurs et l’entité d’ordre institutionnel à qui est attribuée le PDV. Cette dernière ne peut pas se réduire aux individus empiriques qui la constituent à un moment donné.
Pour être plus précis, on peut distinguer trois niveaux distincts :
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Nous n’entrerons pas ici dans les redoutables problèmes que pose à la sémantique et à la philosophie l’existence d’individus collectifs. Nous ferons seulement quelques distinctions élémentaires pour analyser ce type de particitations, en nous abstenant de tout engagement ontologique à ce propos
25La notion de « slogan » n’a pas la même valeur selon qu’il s’agit de publicité ou de mouvements militants. Je m’intéresse ici au slogan politique, qui, à la différence du slogan publicitaire, relève par nature du régime de la particitation. Le slogan, à l’instar du proverbe, ne peut qu’être répété. Le slogan se désigne comme doublement répétable : il se répète d’un lieu de particitation (affiche, tract, d’une manifestation à l’autre…) ; il est en outre indéfiniment répété par ceux qui le scandent. Il implique en outre un ethos approprié : en l’occurrence un ethos qui marque un engagement de toute la personne. Mais alors que les particitations sentencieuses ne se construisent pas sur la frontière qui distingue la communauté d’autres communautés, l’énonciation du slogan militant implique l’existence d’un extérieur hostile ou indifférent par rapport auquel se pose le groupe. Dans ce cas on a affaire à un NOUS qui suppose un complémentaire, en général un concurrent placé dans le même champ.
26Pour le moment, notre notion de « collectivité » reste floue. Pour l’affiner, on peut s’aider de la tripartition de Cruse (1986) qui distingue
27Dans le cas d’un groupe transitoire, on a affaire à une communauté hic et nunc que l’énonciation du slogan a précisément pour fonction de souder. Lors d’une manifestation qui rassemble une population hétérogène autour d’une question d’actualité, le slogan n’a pas d’autre communauté support que le groupe lui-même qui est en train de l’énoncer ; de là une tendance à fragmenter les slogans en fonction des sous-groupes qui composent cette communauté transitoire. La communauté transitoire fabrique un Thésaurus conjoncturel (les slogans co-présents dans l’espace-temps de cette manifestation), qui mêle des slogans de circonstance et d’autres qui reviennent d’une manifestation à l’autre (cf. « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! »).
28Il y a néanmoins particitation, car les divers slogans impliquent la place d’un hyperénonciateur dont l’autorité fonde l’ensemble des slogans compatibles dans l’espace de la manifestation : cette entité (« les amis de la Liberté », « de la Paix », « les Démocrates », « les patriotes », etc.) doit exister au-delà de ce rassemblement fugace, assurer une continuité imaginaire d’un rassemblement à l’autre. À la différence de la « sagesse des nations », qui reste stable, cet hyperénonciateur varie en fonction de la couleur politique des rassemblements.
29Le chant de supporters (voir Gandara 1997), à la différence du slogan, est en règle générale préalable à son énonciation, il fait partie du patrimoine du groupe, d’une institution, en l’occurrence les supporters d’un club sportif. Cette différence avec le slogan n’a rien d’absolu, dans la mesure où dans les régimes totalitaires les slogans tendent à se figer. Néanmoins, il est de l’essence du politique qu’on renouvelle une bonne part des énoncés de ce genre pour qu’ils restent en prise sur les conjonctures. Les chants de supporter, comme les cris de guerre, relèvent plutôt d’une logique de Tradition, de répétition rituelle, qui pousse à la stabilisation.
30Voici deux exemples de « canciones de cancha » du football argentin
Boca no tiene mujer / Boca n’a pas de femme
Pero tiene un hijo bobo / Mais il a un fils idiot
Que se llama river pleit. / Qui s’appelle river pleit
Prefiero ser de Racing y no amargo como vos. /Je préfère être du Racing et pas amer comme toi.
31Il s’agit de particitations à locuteur collectif qui ne privilégient pas la frontière de la communauté avec l’extérieur, mais la fusion entre les membres du groupe. Les exemples paradigmatiques en sont, dans des registres bien différents, la prière ou la chanson de carabins. Le schéma peut se compliquer quand il y a présence d’un interprète.
32En inscrivant la prière dans le régime de la particitation, on éclaire d’un jour particulier ce que peut signifier « dire/réciter une prière ». Les prières appartiennent à un même Thésaurus, dont la maîtrise cimente la communauté. Cette maîtrise, comme dans le cas du proverbe, associe une mémoire (« savoir ses prières ») et une compétence communicative qui permet de savoir quelles prières dire dans telle situation et comment la dire. Les prières les plus prestigieuses de l’Église catholique, le « Notre Père » et le « Je vous salue Marie » sont en outre des citations au sens le plus ordinaire : la première attribuée au Christ, la seconde à l’ange Gabriel ; idéalement, en effet, la communauté se soude par l’identification à un hyperénonciateur incarné (le Christ), dont l’ange n’est qu’un porte-parole
33Ce type de particitation est particulièrement difficile à cerner, dans la mesure où la variété des dispositifs de communication et des scénographies narratives qu’il rend possibles est extrêmement grande. Le champ que couvrent ces pratiques est immense. On peut néanmoins y distinguer deux grands ensembles : « narratifs » (conte populaire, mythe…) ou « poétiques » (chanson, poésie).
34Ces particitations supposent un dispositif de communication asymétrique. Dans les particitations sentencieuses, il y a une réversibilité essentielle entre les deux pôles de la communication : le particitateur pouvait être n’importe quel membre de la communauté ; il en va de même, à un degré supérieur, pour les particitations de groupe. En revanche, dans les particitations à interprète intervient une instance médiatrice qui est dotée de compétences supérieures à celles de l’allocutaire pour ce qui regarde la relation avec le Thésaurus. L’allocutaire tend à se convertir en public. Cela ne signifie pas que l’on sorte de l’orbite de la particitation, car l’interprète apparaît comme un représentant de la communauté, pour qui il actualise des fragments d’un Thésaurus partagé. Le « public » le montre d’ailleurs souvent par ses réactions : il reprend les chansons, émet des signaux confirmatifs à des endroits appropriés, etc. On est pris ici dans une logique de tradition, et non de création. On peut évoquer ici des répertoires et des pratiques codifiés comme ceux du flamenco andalou ou des mariachis mexicains. Mais, de manière plus large, un artiste s’inscrit dans une démarche de particitation dès lors qu’il suit un canon traditionnel dont les règles sont maîtrisées par une communauté.
35Dans les particitations narratives le narrateur s’efface pour « particiter » une histoire virtuellement partagée par le narrateur et le narrataire, membres d’une même communauté culturelle. C’est le cas de la mère de famille qui conte une histoire du patrimoine sous la forme « l’histoire de… » :« Je vais te raconter l’histoire de… », « Est-ce que tu connais l’histoire de… ? »). Ces histoires du Thésaurus figurent en droit dans les anthologies : contes populaires français, contes de Grimm, de Perrault, etc. C’est plutôt aux enfants qu’on les raconte parce que précisément les adultes, membres à part entière de la communauté, sont censés les connaître déjà et pouvoir les raconter. Ce qui n’empêche pas les adultes de les écouter, confirmant par là leur appartenance. Le Thésaurus est référé à un hyperénonciateur : « la Tradition », « le Peuple », figuré dans la culture française par la célèbre « Mère l’Oye », qui n’a pas d’autre fonction. Le manuscrit des contes de Perrault de 1695 avait pour titre Contes de Ma Mère l’Oye, l’auteur s’effaçant devant la figure de l’hyperénonciateur (Adam et Heidmann 2004). C’est un équivalent, pour le conte merveilleux, de ce qu’est la « sagesse des nations » pour le Thésaurus proverbial.
36Le narrateur d’un conte merveilleux s’abrite derrière un hyperénonciateur patrimonial, mais à la différence de ce qui se passe pour la citation célèbre, à laquelle sa brièveté et sa structure prégnante assurent une certaine stabilité, il ne peut être question pour lui de citer à l’identique un énoncé qui par définition n’a ni auteur ni stabilité. Il existe cependant un certain nombre d’indices qui montrent une volonté de respect du signifiant, imposée par le régime de particitation mais incompatible avec les conditions de ce type de narration ; c’est ainsi que les conteurs s’attachent à employer certaines formules (« Il était une fois… », « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants »), ou à préserver certains archaïsmes (« la chevillette cherra » pour le Petit Chaperon rouge).
Dans la même perspective on pourrait évoquer la narration des mythes. Le narrateur s’y fait particitateur, s’effaçant selon des stratégies diverses qui mobilisent certains marqueurs linguistiques d’ordre testimonial, un ethos, un certain registre de langue spécifiques.
37Si dans la particitation il n’y a pas d’auteur cité, c’est qu’il s’agit fondamentalement d’une forme particulière de coénonciation où l’accord entre les deux instances est tel qu’il rend inutile la présence d’autres marques d’adhésion au PDV. L’hyperénonciateur apparaît comme une instance qui, d’une part, garantit l’unité et la validité de l’irréductible multiplicité des énoncés du Thésaurus, et d’autre part confirme les membres de la communauté dans leur identité, par le simple fait qu’ils entretiennent une relation privilégiée avec lui.
38Tout discours direct a une dimension mimo-gestuelle forte, une théâtralité ; le particitateur ne contrevient pas à la règle : il lui faut d’une certaine façon s’effacer devant un hyperénonciateur, même si ce dernier ne peut pas être à proprement parler un locuteur. Les pratiques de particitation sont ainsi liées à des ethos discursifs caractéristiques qui creusent une dénivellation énonciative, le locuteur montrant par là qu’il n’est que le porte-parole contingent d’une Parole venue d’ailleurs, en droit assumable par n’importe quel membre de la communauté.
39Pour être précis, on peut déjà distinguer entre deux grands types d’hyperé-nonciateur, selon qu’on peut ou non lui attribuer des PDV. Quand l’hyperénonciateur est individué (Dieu) ou qu’il s’agit d’une sorte de ON doxique (proverbes, adages…), on peut lui attribuer la responsabilité de contenus propositionnels. Avec un hyperénonciateur individué l’explicitation de ces contenus doit passer par une herméneutique plus ou moins codifiée : que veut nous dire Dieu par là ? En revanche, quand il ne s’agit pas d’un hyperénonciateur individué ou doxique (corpus humaniste, contes populaires, prières…), la situation est plus délicate. Il s’agit dans ce cas davantage d’une instance garante d’une mémoire que d’une conscience à proprement parler. Certes, on parle communément de « l’esprit » d’un groupe, mais il s’agit d’un ethos plus ou moins spécifié, non de contenus propositionnels. À la limite, ce peut être une identité sans propriétés sémantiques spécifiées : particiter un vers d’un poète célèbre, c’est mobiliser une instance d’hyperénonciation innommable, celle qui soutient le patrimoine artistique, culturel… d’une communauté.
40Cette problématique de l’hyperénonciateur s’inscrit dans une perspective plus vaste, qui n’a pas encore fait l’objet d’un traitement d’ensemble en analyse du discours, celle des instances d’énonciation que, faute de mieux, on pourrait dire par simple commodité « complexes ». En règle générale, les théories de l’énonciation manient essentiellement deux types d’instances validantes : individuelles et génériques ou généralisantes (représentées communément par le ON de la doxa). En sémantique et en philosophie du langage, en revanche, dans le droit fil de l’immémorial débat entre nominalisme et réalisme on développe des ontologies beaucoup plus sophistiquées : quel mode d’existence faut-il conférer à des entités comme « la France », « le régiment », « les jeunes », « la bourgeoisie », « l’opinion publique », etc. ? Les analystes du discours, de leur côté, abordent cette question en prenant en en compte la diversité des pratiques discursives effectives
41Au-delà de notre « hyperénonciateur », on peut verser d’autres pièces à ce dossier. Il y a en particulier le cas des textes qui font l’objet d’une élaboration collective. Cela recouvre des phénomènes très divers, selon la relation qui s’établit entre les sujets qui ont coopéré et la manière dont le produit fini réfléchit sa propre production. Par exemple, la responsabilité des textes publicitaires est attribuée à un locuteur individué, la marque, dont on connaît les propriétés anthropomorphiques ; pourtant, ces textes sont notoirement produits par une agence de publicité, qui les signe de manière extrêmement discrète. Il existe aussi un certain nombre genres de discours émanant d’appareils (de l’ONU aux syndicats en passant par des associations sportives) où le texte, attribué à un énonciateur institutionnel, résulte d’une négociation entre différents acteurs dont le nom figure sur le document. Ainsi les rapports de la Banque mondiale (Maingueneau 2002) donnent la liste des experts qui se sont réunis pour faire le texte. L’effacement de la pluralité des auteurs est moindre dans le cas des rapports de soutenance de thèse français en lettres et sciences humaines (Dardy, Ducard, Maingueneau 2002) : si l’ensemble du texte est sous la responsabilité collective du jury, entité indivisible qui décerne la mention et qui est représentée par son président, chaque partie est de la responsabilité d’un seul membre de ce jury. Dans ce cas il n’y a pas négociation, mais simple juxtaposition des contributions de chacun.
42On peut évoquer aussi le cas très banal de la presse écrite, dont le régime d’auctorialité est loin d’être simple. Chaque article a un auteur singulier, mais l’instance qu’est le journal transcende cette multiplicité qui trouve à s’incarner dans le comité de rédaction et son directeur. C’est ce qui permet entre autres de dire qu’il existe un ton spécifique de Libération, par exemple, ou que tel journal a tel ou tel positionnement politique.
43On pourrait opposer alors ce « métaénonciateur » que serait le journal par rapport à chaque article qu’il contient et l’« interénonciateur » résultant d’une négociation entre divers points de vue, etc. Mais les choses se compliquent immédiatement : selon que cette « interénonciation » émerge de la collaboration de points de vue convergents (cas d’un groupe uni qui rédige un tract) ou d’un compromis entre des points de vue opposés (cas d’une motion politique rédigée par des représentants de courants distincts), selon qu’il s’agit d’un groupe à finalité idéologique, qui marque un positionnement dans un champ, ou d’un groupe à finalité pratique, qui cherche seulement à faire fonctionner un appareil, etc.
On peut toujours multiplier les étiquettes pour distinguer ces multiples cas de figure (métaénonciateur, multiénonciateur, pluriénonciateur, superénonciateur, etc.), mais il faudrait déjà résoudre la question de savoir s’il est possible ou non de dégager des catégories de base, qui en se combinant permettraient de rendre raison de la diversité des genres de discours attestés. Si de telles catégories n’existaient pas, il faudrait renoncer à toute terminologie de portée globale.
Il est vraisemblable qu’il en va de cette complexité des instances d’énonciation comme de celle des formes du discours rapporté. Les procédures de base qui permettent de citer sont limitées, mais la diversité des genres de discours, elle-même en relation étroite avec l’évolution des supports matériels, est telle que l’on découvre sans cesse de nouvelles formes de citation, qui ne font qu’un avec la spécificité de chacun de ces genres. Entre l’étroitesse des procédures de base et la prolifération des usages du discours rapporté, il est nécessaire de construire des catégories intermédiaires, fondées sur les grands partages d’ordre énonciatif et pragmatique qui structurent l’univers du discours.
Dominique Maingueneau
Université Paris XII, CEDITEC
[ 1] Cette interaction était au cœur du dernier colloque Ci-dit (10-14 mars 2004, Cadiz).
[ 2] Je suis ici l’usage dominant, qui fait du type de discours l’espace qui englobe les divers genres de discours d’un même secteur d’activité. Pour une autre terminologie voir Bronckart et al. (1985).
[ 3] Pour un panorama récent on peut consulter le numéro 139 de la revue Langages (2000), dirigé par Jean-Claude Anscombre.
[ 4] On peut prendre la mesure de ces difficultés dans l’ouvrage de Descombes (1996).
[ 5] Exemples empruntés à Gandara (1997 : 64-66).
[ 6] Il s’agit évidemment des clubs Boca Junior et River Plate.
[ 7] Par certains aspects nous rejoignons la problématique des « dénominations citatives » développée par L. Perrin, qui l’étend à des textes entiers : « à mon sens, toute unité ou séquence discursive formellement reconnaissable ou tout simplement présentée, en vertu de ses propriétés formelles, comme ayant fait l’objet d’énonciations passées instaure un signifiant unitaire susceptible de faire émerger une dénomination citative. Il en va ainsi notamment des prières, chansons, comptines et autres poèmes, pour ne citer que quelques genres de discours, émanant de notre patrimoine culturel ou littéraire (et sans nous aventurer pour l’instant à tenir compte des formes ou genres de discours qui ne sont pas textuellement mémorisables). Une prière, par exemple, dès lors qu’elle est reconnue comme telle, soit en vertu de ses propriétés formelles, soit tout simplement parce qu’elle a été préalablement mémorisée, instaure un signifiant unitaire qui dénomme une situation générique relative à ses énonciations antérieures en tant que prière » (2002 : 152-153).
[ 8] On trouve des pistes intéressantes pour cette problématique dans Rabatel 2003b.