Le Carnet PSY | 14-24

Distribution électronique Cairn pour les éditions Éditions Cazaubon. © Éditions Cazaubon. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

Notes de lectures

Jean-Claude Rolland, Avant d’être celui qui parle, Editions Gallimard, Collection Tracés, 2006, 215 pages, 16,50 €


1

Il n’est pas courant de rencontrer un livre qui pose, d’entrée de jeu, l’espoir comme affect consubstantiel à l’analyse, et s’applique à en démontrer minutieusement l’évidence. Car il ne s’agit pas d’une simple croyance dans les vertus par exemple, de la compréhension, de l’empathie, ou du contre-transfert, mais bel et bien d’un affect qui vient témoigner de la transformation du discours qu’instaure l’analyse en ouvrant l’écoute à une langue déshabitée. C’est donc dans le cadre d’une “écoute ascétique” que Jean-Claude Rolland situe sa confiance dans la parole.

2

Au fil des quatre premiers chapitres, consacrés au langage, on suit cette transformation qui a partie liée avec “l’amour de la vérité” et qui commence par un désinvestissement : avec l’installation du transfert, le réalisme des symptômes s’efface au profit d’un discours, dont le contenu et l’adresse eux-mêmes s’effacent à leur tour dans un dédoublement de parole où finalement, “s’écouter prime sur le désir de recevoir des interprétations”. Nous voici d’emblée aux antipodes de la révélation d’un sens caché, emportés vers un “discours stratifié, redondant, polysémique ou polyphonique”, qui devient un véritable producteur d’analogies, de correspondances entre des énoncés fort éloignés se faisant soudain appel. Or la particularité de la rencontre analytique est bien là pour Jean-Claude Rolland : “Le processus analogique ne trouve son achèvement et sa performance que lorsqu’est activée une certaine disposition de l’écoutant à le recueillir, se concrétisant dans une parole qui en rapproche les termes”. Il faut donc que celui qui écoute ait lui aussi désinvesti le signifié et surtout, accepté la relation d’arbitraire qui domine le processus analogique ; l’arbitraire en est en effet la figure spécifique, seule capable de donner leur unité aux opérations qui rassemblent les éléments disparates d’une perception intérieure. Les dépôts sensoriels de l’enfance, les données événementielles immédiates de la vie ordinaire, les paroles chargées de leurs attaches inconscientes, sexualisées de leur proximité à l’objet, s’affranchissent de la répétition du même par la rupture formelle de la représentation de mot qui ouvre, elle, à la répétition analogique. L’enjeu de cet idiome n’est pas de cerner un ineffable, mais d’opérer des déplacements d’énergie qui chargent ou déchargent tantôt l’objet, tantôt la langue et permettent de contenir l’emprise pulsionnelle : ou, selon le titre d’un des chapitres, de “perdre ce qu’on a aimé, aimer ce qu’on a perdu”. Dans le cadre ainsi posé, “l’amour de la vérité” n’est pas une vertu transcendante mais le mouvement même du refoulement qui fait retour dans une compulsion de représentation. La loi de Lavoisier, chère à l’auteur, condense ce jeu permanent de la transformation où rien ne se crée et tout sert, sur un registre “plus perceptif et économique que communicatif et signifiant”. Rien d’étonnant dès lors à ce que Jean-Claude Rolland rapproche la cure d’une “mélancolie à deux” où le transfert suspend provisoirement les effets des pertes d’objet.

3

Ce n’est qu’après avoir exploré cette stratification des couches de la langue, de l’idiome inconscient et du discours intérieur, étroitement liées entre elles par la figure infiniment productive de l’arbitraire, que l’auteur poursuit le fil qui le tire vers l’image. Et là encore, il reste fidèle à son pari de ne chercher l’efficience de l’analyse que dans la structure même de l’écoute. L’hypothèse de fond est que l’hallucination relève d’un même automatisme psychique que la parole, un automatisme de nature homéostasique qui s’inscrit donc dans le registre de la nécessité ; qu’une faculté de “voyance” ne cesse de s’opposer à la disparition de l’objet en le faisant “réapparaître”, en conjurant l’invisible ; que la pensée inconsciente se referme ainsi jalousement sur l’aimé à l’exclusion de tout autre et se trouve ainsi saturée de pulsion sexuelle qui se repaît de reviviscence visionnaire. Et que donc, si la parole doit s’ouvrir à un autre interlocuteur, il faut qu’elle ait subi des transformations.

4

C’est ainsi qu’insensiblement Jean-Claude Rolland nous amène au cœur de sa conception de l’écoute analytique comme acte psychique également visionnaire, capable de participer de la forme hallucinatoire des productions transférentielles de fantasme, de rêve, d’associations, de constructions. Ce qu’il décrit ainsi est “une mise en tension de deux appareils (psychiques) sous l’effet de leur coprésence”, mouvement étrangement impersonnel sur le mode de l’altérité spéculaire du Nebenmensch, mais qui “s’anime du jeu des représentations inconscientes qui oscillent entre “l’invisibilité” à laquelle les astreint le refoulement, et la “visibilité” à laquelle les fait accéder l’expérience transférentielle” qu’elles viennent hanter.

5

Ce qui se dégage des quatre derniers chapitres de l’ouvrage est la puissance de ce “travail de rassemblement représentatif” qui balaie le monde psychique. On ne saurait sous-estimer l’importance du déplacement qui s’opère dans cette manière de situer l’expressivité de la pensée inconsciente : l’accent n’est plus mis là sur l’importance de l’indicible, mais de l’invisible ; sur le matériau sensoriel dont la remémoration ramène l’image, faite de présence et de l’émotion liée à la chose inconsciente.

6

Plus que de processus Jean-Claude Rolland parle “d’expérience analytique” pouvant tout à la fois s’énoncer dans la langue et se développer à l’écart du langage. En d’autres termes, il nous fait sentir comment l’analyste peut supporter le silence du patient, sans l’indexer aussitôt à la résistance, et comment il peut “voir” des interprétations dont le destin n’est pas nécessairement d’être communiquées. C’est là que le titre de l’ouvrage, Avant d’être celui qui parle, trouve sa raison d’être. C’est ce qui lui permet aussi de “s’éprouver à l’étude de la psychose”. Car il faut avant tout signaler, et peut-être est-ce par là qu’il eût fallu commencer, qu’il s’agit d’un texte essentiellement clinique, bien audelà des instants de cure que l’auteur fait “apparaître”.

7

Laurence Apfelbaum
Psychanalyste

Janine Altounian, L’intraduisible, Deuil, mémoire et mélancolie, Editions Dunod, 2005, 206 pages, 22 €

8

Une vingtaine d’années après avoir fait traduire le journal, “manuscritrelique” rédigé par son père, Vahram Altounian, rescapé du génocide arménien de 1915, Janine Altounian poursuit une élaboration entreprise dès les années 75 sur la transmission de traumatismes collectifs provoqués par l’exercice d’une infinie violence où il était possible de rencontrer la mort à tout instant.

9

Ce livre est un commentaire du manuscrit Tout ce que j’ai enduré de 1915 à 1919, accompagné de théorisations antérieures de l’auteur qui attestent de la “trace de ce noyau fondateur demeuré jusque-là inélaborable”. Comment, quand s’est-elle souvenue de l’existence de ce manuscrit ? Elle ne le sait plus. C’est, écrit-elle, l’expression d’une “mémoire blanche”, d’un “blanc douloureux”, témoin de l’inscription en elle de l’épouvante indicible vécue par les parents, inéluctablement ressentie par leurs descendants. Ce n’est qu’en 1982, qu’elle le fit publier pour la première fois, dans Les Temps Modernes, suite à l’irruption d’une violence externe, la prise d’otages au consulat de Turquie en 1981. Cet acte terroriste perpétué dans l’espace politique parisien donnait vie et sens à la “violence paralysée jusque-là”.

10

Les textes de Janine Altounian réunis dans L’Intraduisible dessinent les étapes de la psychisation de ces vécus traumatiques ; cette élaboration “déplie” une temporalité qui “épouse les différents stades de la transcription d’une pensée consciente en la rattachant à ses déterminations inconscientes”. L’aboutissement de ce travail, qui ne sera certes jamais terminé, écrit-elle, est un véritable “renversement temporel” dans la mesure où l’après-coup, au terme d’une analyse “irriguante” (et non “asséchante”), est replacé en position inaugurale, ce qui permet une relecture des événements et un retournement spatial de l’organisation psychique :l’inclusion traumatogène de ce qu’ont vécu les parents - ce qu’ils ont transmis sans en parler – a pu être transformée en un “contenant fécond faisant éclore un discours d’échange”,ce qui a été perçu et ressenti par les descendants comme “une formation délirante”, une “violence sans attache”, un cauchemar “obscène”, est transformé en un morceau de vérité historique,un “empêchement” à penser et à aimer dû à la perception traumatique d’un monde hypothéqué par le poids des terreurs traversées est transformé en une “capacité d’aimer” et en un “patrimoine” promoteur d’un “travail culturel”.Le témoignage paternel initialement déréalisant, le journal, devient un objet, “susceptible d’être porté en soi, aimé” et une source d’échanges. Ce travail de psychisation consiste notamment en la “traduction de messages, d’affects progressivement libérés dans le champ transférentiel”, si bien qu’ils accèdent “à une verbalisation enfin capable de s’adresser à autrui par le partage d’un travail de pensée.” Nous pouvons penser que l’écriture du journal fut inconsciemment le moyen qui permit à son auteur de transmettre à sa fille l’expérience traumatique indicible qu’il a traversée. Il n’en a par ailleurs jamais été question entre eux. Le témoignage de ce parcours, récit factuel du père, description des événements, est finalement appréhendé par Janine Altounian comme un conte des temps modernes, conte cruel, qu’elle a intitulé Un flacon d’huile de roses.

11

Les êtres qui ont survécu aux scènes terrifiantes d’une destruction en masse se soudent face à la persécution ; l’autre ne peut être perçu que comme persécuteur. L’affrontement de l’altérité, donc les processus de différenciation sexuels et générationnels, sont entravés. Au sein de ces familles prédominent des rapports d’emprise, sur le mode fusionnel ou sur le mode du rejet. Les enfants sont investis en tant que témoins, preuves de la survie “miraculeuse, et angoissante.” Comment rêver pour son enfant lorsque les parents s’activent à fabriquer des liens protecteurs, tout occupés qu’ils sont par “l’horreur du passé qui ne peut se dire”. L’enfant pressent un lieu barré à la représentation, mais perçoit cet amour, cette tendresse, “empêchés”.

12

Une double déportation est ici en jeu : l’expulsion du territoire et la forclusion de l’ordre symbolique d’un monde culturel. En l’absence de localisation de la mise à mort rencontrée dans des conditions terrifiantes se produisent une contamination et un empiétement de la subjectivité du sujet, une triple rupture des liens : rupture de la continuité temporelle du cours de la vie, dans l’espace géographique et social avec leurs racines et avec le monde des autres. La disparition, l’arrachement, “empêchent” la mise en place d’un travail de deuil. “La disparition n’est pas la mort. Elle est la mort de la mort.” (Philippe Bouchereau).

13

Inscrire les restes : l’écriture assure un linceul à ces disparus. Écrire “tisse (…) une texture symbolique susceptible de faire bord à des évènements irreprésentables de leur propre passé ou offre un texte-linceul pour l’inhumation d’ascendants disparus”. En effet, paradoxalement, le travail d’écriture se fait dans la langue et avec la culture du “pays d’accueil” qui joue le rôle d’instance tierce, mais qui a nécessairement été “compromis, délibérément ou par impuissance”, dans la violence exercée, ne serait-ce que par son silence complice. Le holding de l’écriture fournit un contenant psychique aux faits vécus et “retransitionnalise” la parole en défaut, dénuée d’assignataire. “La mémoire du trauma vécu par ses ascendants et donc par soi” peut alors être transmise. Il s’agit de la “psychiser, historiciser, transmuer en événement advenant dans l’après-coup, à soi-même et donc aux autres.” Écrire constitue un acte de résistance au sens politique du terme.

14

Transmettre ce qui reste : se dépouiller, se dessaisir d’un enfant, le confier à un tiers, devient un acte éthique, lorsque, sans cela, on le sait voué à la famine et à la mort. C’est ce qu’a fait la mère de Vahram. Ce qui semble une déchéance apparaît constitutif de la “grandeur” de l’humanité (Robert Anthelme). L’expérience d’un “empêchement d’existence” l’amène à questionner les paternités légitimes, celles des pères destitués, et celles qui représentent des valeurs symboliques, mais comment le peuvent-elles si elles ne peuvent interdire, empêcher l’extermination de populations. Se référant au texte de Ruth Klüger, elle étudie comment un enfant peut se structurer au sein d’une famille de survivants. Le modèle oedipien qui certes reste opératoire psychiquement est mis à mal, compte-tenu de la dé-différenciation opérée par l’exterminateur (cadavres anonymes). Ce qui différencie les êtres est devenu leur capacité à survivre, à permettre à leurs enfants de survivre. Ces pères qui n’ont eu ni enfance, ni instance répondant pour eux, sont en difficulté pour assurer une parentalité psychique. “L’intimité des adultes n’est pas celle du rapport au sexe et à ses objets, mais celle du rapport à la mort.”

15

Traduire au tiers ce qui reste : “Pour recueillir et transmettre ce qui reste d’une culture détruite, il faut le traduire”. Une “double traduction” est inhérente à la traduction d’un traumatisme ; il faut mettre en mots, faire advenir une expérience jusqu’alors non dite à la parole, et ce, dans une langue étrangère. En effet, un des objectifs d’un génocide est de faire disparaître toute trace d’un peuple, notamment leur langue. Aussi, la transmission ne peut-elle se faire que dans la langue d’une autre culture, celle du pays d’accueil. De ce fait, persiste-t-il de l’intraduisible, un reste inhérent à la mise en représentations et en mots de ces traumatismes impensables et un reste inhérent au passage d’une culture à une autre.

16

Trauma ou traduction, il s’agit de sauver le plus possible ce qui se perd ; reconnaître l’existence d’un intraduisible est essentiel. C’est bien le “non-parlé” qui fut fondateur de l’existence de l’héritier et qui constitue un espace de subjectivité d’où a émergé et sa pensée, et son écriture. Traduction et travail d’écriture constituent des entreprises de transitionnalisation entre réalité factuelle et réalité psychique et permettent que l’événement soit inscrit, localisé dans le monde des vivants. Janine Altounian nous fait part, dans ce remarquable livre, de son expérience personnelle, historique, affective et analytique. Mais là ne s’arrête pas sa pensée qui est en somme l’expression d’une lutte contre le “sentiment d’inexistence”, de “désobjectalisation” auquel sont renvoyés les survivants et leurs descendants, en l’absence de la reconnaissance du génocide par le pays qui l’a commis, en l’occurrence la Turquie.

17

Ce livre est d’une particulière actualité, compte tenu des exterminations qui se perpétuent et dont nous sommes les spectateurs impuissants ; dans la continuité de ses interrogations, Janine Altounian pense aux problèmes d’identité, notamment à l’effacement apparent des différenciations auxquels les phénomènes de mondialisation nous confronteront inéluctablement. Elle interroge le rôle et l’efficacité des instances tierces internationales.

18

Parlons du style de l’auteur : les phrases sont longues, construites avec de nombreux détours, et pourtant limpides, c’est une forme de tressage, de tissage, qui témoigne de son désir de faire part de l’ensemble de ses arguments et de ses références à de multiples auteurs, psychanalytiques et littéraires, pour affirmer sa pensée et pour lutter contre un éventuel déni, une éventuelle perversité dont pourraient témoigner de potentiels détracteurs. Que le moins possible ne soit perdu ! Janine Altounian exprime sa reconnaissance à l’École de la République qui a joué le rôle de parents d’adoptions, d’instance tierce, qui lui a permis d’acquérir l’espace de la parole et d’effectuer “un travail de recomposition de réappropriation de soi”. Ce livre est un hommage de l’auteur au travail analytique dont elle souligne le caractère “artisanal”. Elle avait initialement envisagé pour titre de son livre “L’empêchement à s’engager dans la tendresse”. L’aboutissement de ce travail est une remarquable élaboration ! Ce livre, dédié à sa mère, et aux mères, est aussi un hommage aux survivants : une grande tendresse au nom de leurs enfants est exprimée à leur endroit.

19

Dominique Baudesson
Psychanalyste

Bernard Brusset, Psychanalyse du lien, Editions PUF, Le Fil rouge, 2005, 288 pages, 29 €

20

Psychanalyse du lien est un livre ambitieux. Avec ce livre Bernard Brusset nous convie à un parcours particulièrement riche et savant des principaux courants de la psychanalyse qui, depuis Freud, ont développé la notion de relation d’objet.

21

Dans ce sens, on peut lire Psychanalyse du lien comme un livre d’histoire des différentes conceptions ou perspectives épistémologiques qui ont traversé la psychanalyse depuis Freud jusqu’à nos jours. En même temps B. Brusset nous invite à réévaluer la théorie de la relation d’objet sans rien céder sur ce à quoi on l’oppose le plus souvent à savoir la théorie freudienne des pulsions.

22

Avec les travaux post-freudiens, en effet, la notion de relation d’objet, de lien à l’objet, a connu un succès et une utilisation croissante au prix cependant de grandes ambiguïtés. La notion de relation d’objet s’est développée le plus souvent en contre point ou en opposition avec la théorie freudienne des pulsions. Les difficultés d’articulation de cette notion, qui donne toute sa place à la réalité de l’objet externe, avec les concepts freudiens essentiellement décrits à partir des représentations intrapsychiques sont évidentes. L’objet, en effet, n’a pas le même statut selon qu’il représente l’objet réel ou qu’il est défini comme l’objet de la pulsion. Pour Freud, l’objet est d’abord “objet de la pulsion”.

23

En privilégiant la référence au développement et aux relations interpersonnelles, en se recentrant sur la relation d’objet, certaines théories psychanalytiques ont semblé vouloir s’affranchir de toute référence à l’inconscient pulsionnel et à la sexualité infantile. André Green a montré combien la théorie des relations d’objet a été la première à proposer implicitement une réévaluation qui déplace le centre de gravité de la théorie freudienne. D’autres théories, comme la psychologie du moi, la théorie du signifiant ou la psychologie du self sont venues également mettre en question l’héritage freudien, mais le courant de la relation d’objet reste le plus important de la psychanalyse post freudienne. L’évolution de la clinique a contraint, en effet, la théorie à se modifier. Les structures non névrotiques ont amené à s’intéresser davantage à la part qui revenait à l’objet dans l’idée que nous nous faisons de l’étiopathogénie de ces syndromes. Cependant, tous ces points de vue ont en commun de s’attaquer au postulat fondamental de Freud qui place la pulsion aux origines de la vie psychique.

24

“La question fondamentale qui oriente ce livre, écrit B. Brusset, est donc de savoir dans quelle mesure le point de vue des relations d’objet est compatible avec la méta-psychologie freudienne, s’il en est un aspect, un complément ou s’il en transforme radicalement les fondements”. Plus généralement, la notion de relation d’objet peut-elle constituer le fondement d’une nouvelle théorie ou encore le cadre général d’une psychopathologie susceptible d’intégrer les données de la nouvelle clinique des états-limites et des états narcissiques ou bien n’est-elle que le dénominateur commun de modèles théoriques disparates ?

25

Le lien fait partie de l’essence même de l’être humain, rappelle l’auteur dans son introduction. L’attachement, l’amour, le désir, tout comme la dépendance, la haine, l’emprise sont au fondement de l’expérience humaine, ils dirigent les comportements comme ils organisent le psychisme. Par ailleurs, la psychopathologie du lien à autrui est un domaine de mieux en mieux connu. Comment la psychanalyse aborde-t-elle ces questions ? La notion de relation d’objet, de lien avec l’objet, est une réponse que la psychanalyse nous propose. Cette notion prolonge la découverte freudienne de l’inconscient et la théorie des pulsions qui place le conflit intrapsychique au cœur de la théorie. Elle promeut, en effet, une conception exogène de la sexualité infantile qui tient compte du psychisme maternel et de la séduction originaire que la mère exerce sur l’enfant. Le primat de l’Autre (J. Laplanche) caractérise la situation anthropologique fondamentale de l’enfant confronté à l’énigme de la sexualité des adultes.

26

C’est surtout avec Ronald Fairbairn que la théorie freudienne des pulsions, qui donne à la sexualité une place déterminante, va être ré-envisagée sous l’angle de la relation d’objet. Pour Fairbairn, l’homme est fondamentalement orienté vers la recherche de l’objet et pas seulement vers la recherche du plaisir ou de la satisfaction sexuelle. La recherche d’objet (object seeking) vient remplacer, pour Fairbairn, la recherche du plaisir (pleasure seeking). Changement de paradigme ? Fairbairn prend une position inverse de celle de Freud : recherche du plaisir ou recherche d’objet ? Freud met l’accent sur l’expérience de plaisir, de gratification ou de réalisation du fantasme, Fairbairn sur la recherche de l’objet, le désir de l’objet, de sa présence, de sa fiabilité, de son amour. Pour Fairbairn, l’angoisse originelle reste l’angoisse de séparation. Il souligne ainsi l’importance de l’expérience réelle de rupture du lien entre la mère et l’enfant, de même que la place de celle-ci dans la genèse de la relation objectale envisagée sous l’angle du développement. Cette perspective est fondée sur les recoupements entre les données de la psychanalyse des adultes et de l’observation directe. Ces perspectives, ouvertes à la suite de Ferenczi par l’Ecole de Budapest et développées par Fairbairn, donnent les bases d’une ontogénèse des conduites affectives de l’enfant à partir de ce que l’on a appelé depuis l’épigénèse interactionnelle, en tant qu’elles prennent en compte le rôle de la mère dans le vécu infantile précoce.

27

Après Fairbairn, l’utilisation insistante de la notion de relation d’objet va être considérée comme la preuve d’une évolution historique irréversible qui s’éloigne des modèles freudiens initiaux pour fonder la psychanalyse sur une conception essentiellement sociale et relationnelle de la nature humaine qui donne à la dimension interpersonnelle le rôle majeur. Avec la prise en considération du Moi et des rapports du sujet avec la réalité extérieure, la notion de relation d’objet a tendu à s’affranchir de la référence exclusive aux stades pulsionnels, pour donner une plus large place aux relations de l’enfant et de sa mère, l’enfant et son environnement et décrire en ce sens la genèse de la relation objectale.

28

On sait que le rôle central de la sexualité a toujours été maintenu par Freud tout au long de son œuvre, depuis L’Esquisse jusqu’à l’Abrégé de psychanalyse. La sexualité a toujours été mise en opposition avec un autre contingent pulsionnel : pulsion d’autoconservation, narcissisme puis pulsion de mort. Cette conflictualité toujours centrale semble ainsi disparaître avec la notion de relation d’objet. Les perspectives développées par R. Fairbairn en sont un exemple indiscutable. S’agit-il d’options théoriques fondamentales, d’un “choix de valeurs”, interroge B. Brusset, ou bien s’agit-il de nouvelles théorisations fondées sur la rencontre avec des psychopathologies différentes ? Avec R. Fairbairn, l’accent mis sur la relation d’objet aux dépens de la pulsion ne permet pas le maintien du modèle psychopathologique freudien. Celui-ci n’a gardé sa pertinence que dans les névroses. Les états limites et les psychoses requièrent d’autres cadres de référence.

29

Pour l’auteur, l’histoire des théories psychanalytiques nous montre que ces deux types de centration ont été féconds et ont permis de rendre intelligibles des modes de fonctionnement et de structuration de la personnalité qui ne l’étaient pas auparavant. Est-ce à dire que le choix de la théorisation doit relever du type de patient ? Ou encore qu’il faille adopter des théories différemment centrées, voire différentes, selon la spécificité de chaque patient ? Voire même, pour un même patient, selon la phase de la cure et selon le matériel recueilli ? Ceci souligne que la théorie des pulsions ou la notion de relation d’objet ne sont pertinentes dans le champ de la psychanalyse qu’à la condition d’être mises en question, non à des fins spéculatives, mais en référence avec l’utilisation qui en est faite. Leur champ de plus grande pertinence est naturellement celui du transfert dans la cure analytique. La prise en considération du jeu transféro-contre-transférentiel, dans la psychanalyse aujourd’hui contribue à donner à la notion de relation d’objet toute sa pertinence et une nouvelle actualité.

30

La référence au développement est devenue habituelle dans de nombreux courants de la psychanalyse. Cette notion est large et ambiguë car elle admet aussi bien les points de vue éthologiques, cognitivistes que les diverses articulations possibles entre l’inné et l’acquis, c’est-à-dire entre les conditions internes ou externes du développement. La recherche d’une articulation entre les données de l’observation directe, de la clinique du premier âge et des données de la psychanalyse conduit à donner au Moi et/ou à l’objet un rôle ordonnateur dont la théorie est diversement orientée selon les auteurs. Avec la notion d’interaction fantasmatique, S. Lebovici cherche à intégrer l’interaction réelle et le fantasme. En cherchant à articuler en termes de relation d’objet la dimension externe des interrelations de l’enfant avec la mère, et la dimension intrapsychique du rapport avec l’objet interne, il propose l’idée d’un système d’emprise sur l’objet rappelant que cette emprise freudienne a deux faces : le système pulsionnel, tourné vers l’objet interne, s’assure de sa possession ; tourné vers la réalité extérieure de la mère, le même système correspond à l’agrippement, au cramponnement. Cette distinction permet d’éviter que l’utilisation de l’enfant comme modèle n’aboutisse à la disparition de l’inconscient, de la sexualité et, en définitive, à la spécificité du point de vue psychanalytique. La distinction de ces deux plans qui correspondent à des méthodes différentes laisse cependant entière la question de leurs recoupements.

31

L’observation directe comme la théorie psychanalytique de la néoténie et de la situation de détresse du nouveau-né ont mis chaque fois l’accent sur l’importance du rôle de la mère dans la dépendance absolue du début de la vie. La mère, certes, a un rôle déterminant mais celui-ci est différent selon que l’on évoque le bébé du biologiste, de l’éthologiste, du psychologue et du psychanalyste, c’est-à-dire que l’on privilégie telle ou telle méthode, telle ou telle épistémologie ou telle ou telle théorie.

32

Ainsi, on peut distinguer différents statuts de la mère selon l’aspect du bébé privilégié. Au bébé comme organisme correspondent les soins maternels et la mère comme figure d’attachement. Au bébé comme être agissant correspond la mère comme partenaire des interactions observables et mesurables. Au psychisme naissant du bébé correspond le psychisme organisé complexe de la mère partenaire dans la spirale des transactions et des interrelations. Au corps libidinal du bébé, lieu des sources pulsionnelles, enfin, correspond l’objet fantasmatique, etc…

33

Les différents glissements de sens de la notion de relation d’objet se trouvent ainsi déterminées par la référence généralement implicite à ce à quoi s’oppose l’objet, d’où des perspectives hétérogènes. Le point de vue du développement permet toutes les combinaisons possibles dans le vieux débat entre l’endogène et l’exogène, entre l’inné et l’acquis. Mais, alors, questionne l’auteur, quelle est la pesée relative des facteurs internes et des facteurs externes, des dispositifs préprogrammés et du rôle organisateur des expériences, de la potentialité et de la rencontre, de la part des fantasmes originaires et des interactions vécues, et également, du rôle de la place de l’enfant dans le désir des parents ?

34

En cherchant à dépasser les conceptions différentes qui opposent le dedans et le dehors, l’objet du fantasme et l’objet réel, B. Brusset consacre deux chapitres de son livre, particulièrement riches aux apports théoriques de Winnicott et surtout de Bion. Avec Winnicott, tout le développement est compris dans le rapport entre les deux pôles que sont, d’une part, l’omnipotence hallucinatoire, l’objet subjectivement conçu, et d’autre part, la reconnaissance de la réalité extérieure, l’objet objectivement perçu. Avec l’objet et l’espace transitionnel, Winnicott décrit un espace intermédiaire, une zone d’illusion qui sera relayée ensuite par l’espace culturel, 3e aire qui permet l’articulation du monde interne avec la réalité extérieure. L’analyse des états limites et des psychoses conduit, en effet, à s’interroger, à partir du transfert, sur le jeu réciproque de l’interne et de l’externe, sur cette dialectique qui va de l’un à l’autre, c’est-à-dire sur les attitudes réelles et concrètes de la mère par rapport au système de projection de l’enfant. D’où l’idée d’une différenciation progressive du Moi et du non-Moi, du sujet et de l’environnement par la création d’une zone intermédiaire entre le sujet et l’objet par laquelle des limites s’établissent progressivement dans un système mobile.

35

Avec Bion, la réflexivité fondamentale de l’activité de penser est théorisée par sa genèse relationnelle, interpsychique. L’identification projective est redéfinie comme processus, comme travail d’un contenant sur des contenus, c’est à dire comme une fonction d’assimilation à partir des émotions et des sensations corporelles. Il en résulte un modèle du psychisme fondé sur la dérivation métaphorique de la digestion et sur la théorie des échanges dans la relation primitive de la mère et de l’enfant. L’intégration de l’oralité, analité et de la génitalité est ainsi redéployée dans sa dimension interpsychique.
Le point de départ n’est donc plus l’étayage de la sexualité infantile sur la satisfaction des besoins vitaux, ni l’attachement au sens de Bowlby. Avec Bion, il s’agit de transformer une impression physique des sens en expérience psychique émotionnelle, affective. Cette transformation suppose un mode de projection dont le traitement par l’autre rend possible la ré-introjection. La capacité de rêverie de la mère est un état d’esprit capable d’accueillir les identifications projectives du nourrisson. “La théorie de la pensée doit donc prendre en compte la pensée de l’autre, du partenaire de l’activité de penser”, écrit B. Brusset. L’auteur souligne ici l’importance de la participation active de l’objet (et de l’objet-analyste) : pas seulement la prédominance des bonnes expériences qui renforcent l’introjection des bons objets internes, mais, également, l’amour, la compréhension, l’empathie, la fonction réceptrice et contenante.
Psychanalyse du lien nous propose donc un très vaste parcours. En lisant ce livre, nous devenons plus familiers avec les théories et les concepts freudiens ou post-freudiens qui rendent compte de la complexité de la clinique. En grand enseignant, Bernard Brusset sait exposer avec clarté et avec des capacités de synthèse remarquables les théories les plus complexes et les plus ardues de sorte que le lecteur s’en trouve enrichi d’autant. L’ouvrage survole avec aisance les territoires les plus complexes des théories psychanalytiques contemporaines et il propose d’importantes synthèses de la pensée des grands auteurs. Ne nous y trompons pas cependant. Le parcours théorique qui nous est proposé dans cet ouvrage de synthèse et de réflexion est toujours référé à ce qui en reste la racine la plus vivante : la clinique psychanalytique.
Jean-François Rabain
Psychanalyste

Libres cahiers pour la psychanalyse, Regards sur le rêve, Editions In Press, 2006, n°14, 18 €

36

Le numéro 14 des Libres cahiers pour la psychanalyse, Regards sur le rêve, nous offre des articles qui ouvrent des perspectives aussi riches et diverses que le texte qui leur tient lieu de source commune, à savoir le chapitre VI de L’interprétation du rêve. Les auteurs qui participent à la rédaction de cet ouvrage sont pour l’essentiel des analystes. Une contribution littéraire est notable : celle de Pouneh Mochiri, professeur de littérature.

37

Gilbert Diatkine dans son article d’ouverture au débat, insiste sur la rupture que constitue l’approche freudienne par rapport aux effets de croyance, de révélation ou de superstition attachée au rêve. Le rêve, produit d’un travail psychique, ne livre la trame de ses pensées que par cet autre travail - qu’effectuent patient et analyste- dans l’après-coup du récit du rêve : un travail d’élaboration à partir d’éléments hétérogènes que sont les restes diurnes d’une part et les représentations inconscientes de l’autre. L’auteur s’intéresse plus particulièrement à l’émergence dans les rêves des mots à double sens qui auraient pour rôle “l’aiguillage” du travail interprétatif. Dès lors, s’impose la référence au Witz, au mot d’esprit, faisant dire à Freud que les “rêveurs sont insupportablement spirituels”. L’esprit du rêve établira ainsi cette correspondance entre deux sphères psychiques distinctes, celle de la représentation et celle de la formulation verbale venue de la perception.

38

Si le rêve, par sa nature même, constitue une “terre d’accueil” de ce que le psychisme refuse, il n’en est pas moins énigmatique (dans sa forme, son contenu, son ombilic), illisible et en cela, il se rapproche de l’écriture hiéroglyphique ou de la forme du rébus. La langue du rêve sera donc à traduire autant qu’à interpréter, à entendre dans sa substance sensible et in fine à partager. C’est à cette réflexion que nous invite Jean-Claude Rolland. Rendre justice à la subtilité de l’apport clinique, à l’écoute du récit du rêve et des connexions qui s’y manifestent en creux ou en plein, fonde également le travail de chercheur qu’effectue notre auteur et l’une des hypothèses centrales de son article : si la situation analytique est irremplaçable pour l’exploration des figures du rêve et de la dynamique dont elles témoignent, elle n’en reste pas moins insuffisante quant à l’accès aux sources originaires d’expressivité du rêve, une part d’obscurité lui reste nécessairement attachée. Et Jean-Claude Rolland, de souligner la place qu’occupe l’analyste dans le transfert, à la fois instigateur de l’activité fantasmatique, onirique du patient et représentant des objets “clandestins” du désir incestueux. De la source à l’adresse, dans le matériau imageant ou verbal, “l’objet cause du désir est aussi l’objet à qui l’on parle”.

39

Poursuivons notre lecture associative avec l’article de Viviane Abel Prot sur l’écriture cinématographique qui donne une place au rêvé -entre l’onirique et l’hallucinatoire, tel que le cinéaste David Lynch en propose une passionnante et déroutante démonstration avec Mullholand Drive. Entre la saisie de la matière trouble et inquiétante du film et la pénétration du rêve dans le travail analytique, l’auteur insiste sur la résistance au sens comme un temps où jouir de la fascination des images, reste possible.

40

Chez Jean-Yves Tamet, à propos d’une thérapie d’enfant et du rôle que le dessin y a occupé, nous retrouverons cette insistance sur la mise en représentation en attente d’interprétation. L’activité figurative est tout à la fois expression folle et chemin de guérison, accueillie par le regard et le silence de l’analyste avant que la mise en mots ne transforme la gestualité. L’intérêt de cet article se trouve aussi dans l’analogie entre dessins d’enfants et dessins des primitifs tels que Lascaux nous les donne à voir. Ce qui serait central dans cette nécessité du geste et de la représentation, tient à la trace virtuelle symbolique de la présence de l’autre. “Il (le primitif) devait peindre, peindre cette révélation qui dit que si l’homme est mortel et peut disparaître, il n’est pas seul ; d’autres viendront regarder les murs de la grotte”. Rêve, rêveries, fantasmes sont autant de formations du psychisme nécessaires à la création d’un espace interne moins tributaire d’une réalité souvent douloureuse voir invivable. C’est à cette réflexion que nous engage Josiane Rolland en particulier en évoquant une patiente créatrice d’un “ami imaginaire”, forme de double narcissique, défense contre la menace de la perte d’amour de l’objet. L’analyste occupe, dans le transfert la place de ce double et devient cet objet d’étayage de la rêverie infantile.

41

L’article de Jacques Le Dem est construit sur la question centrale autour de l’élaboration secondaire ; celle qui témoigne de la censure dans le rêve, celle qui donne forme à la création littéraire (A. Schnitzter), au film (S. Kubrick). Celle aussi qui fait dire au rêveur “ce n’est qu’un rêve”. Elle est une présentation acceptable de la chose, tentative de cohérence du récit et participe pourtant de la profondeur du travail du rêve. Quant à Dominique Scarfone, il nous entraîne dans une discussion sur l’analogie faite par Freud entre les banderoles ou inscriptions sur les tableaux anciens comme “paroles que le peintre désespérait de présenter en image” et l’apparition de mots vus ou entendus dans les rêves. L’étayage sur les travaux de Daniel Arrasse concernant les représentations des Annonciations et son hypothèse de la présence de “l’infini dans le fini” par l’inscription de mots dans le tableau, permet au psychanalyste d’avancer l’idée que la spécificité des formes verbales dans le rêve “ne résulte ni d’une insuffisance dans la capacité de présentation ni d’un simple usage fortuit du mot comme chose, mais trahit la présentification d’une irruption (traumatique) dans la texture même du rêve”.

42

Dans son texte, Gilberte Gensel présente, parmi les sensorialités inhérentes aux images du rêve, celle qui est assurée par la fonction visuelle et par sa qualité traductible et interprétable. Mais le visuel (ou son expérience) se fait aussi transmetteur ou passeur d’un champ sensoriel à un autre. Il effectue la mise en image du rêve en attente de son récit, il est présent dans les mots et les pensées du rêve en attente de leur vision.

43

C’est le rêve visionnaire dans l’écriture coranique, en ce qu’il effectue une liaison du charnel au spirituel que Jean-Michel Hirt va explorer. Ouvrant ainsi une réflexion sur la contradiction entre la croyance dans le rêve comme révélation du divin et l’interprétation qui introduit, dès lors, une liberté par rapport au fait religieux. “Le refus du sacrifice au fondement de la religion monothéiste repose dans le seul Coran sur la capacité ou non d’interpréter”. L’insoumission à la forme manifeste du rêve -le renoncement à la fascination- est ce préalable à la capacité subversive d’interpréter.

44

C’est aussi bien ce que défend Laurence Kahn dans son élaboration du processus complexe inhérent à la fabrique du rêve contre les effets de révélation que voulaient y voir les romantiques. Freud prendra ses distances avec les théories teintées de mysticisme en vogue à la fin du XIXème siècle. L’analyste discute de manière substantielle à la fois ces théories et ce qu’avait de novateur la position freudienne d’élucidation des représentations à l’œuvre dans le rêve. À côté de la condensation et du déplacement, l’auteur met en évidence dans l’activité même de la représentation du rêve, une opération décisive, que serait la dramatisation à laquelle le rêveur doit son éprouvé de vérité, ou de saisissement.

45

C’est à “l’écoute des gloses”que nous invite Claude Barazer, gloses ou commentaires constitutifs du mouvement réflexif qu’accomplit le rêveur dans l’après-coup du rêve. S’appuyant sur les nombreux exemples issus du chapitre VI, l’auteur peut affirmer que là où le patient “croit disserter sur son rêve, en réalité, parle depuis son rêve”. L’expression des doutes, du flou ou de l’absurdité qu’induisent certaines images des rêves, dans le corps du rêve ou de son récit, si elle permet de penser “ces gloses” comme des formes de résistance, les font néanmoins apparaître sur un autre plan comme parties prenantes des pensées du rêve et du mouvement pulsionnel.

46

C’est dans l’article de Pouneh Mochiri que seront abordées les correspondances entre pensées littéraires, en particulier à la Renaissance, et productions oniriques. Combinatoire de jeux sur la lettre et les multiples figurations qu’ils permettent, elles sont autant d’opérations de l’esprit comparables à ces implications conjointes du visuel et du langage que réalise le rêve. L’energeia est le mot pour dire la puissance figurative du discours, sa force imageante, celle qui donne visibilité à l’invisible. “La vie diurne est déjà un demi-sommeil”, telle est la formulation de Bernard Chervet pour dire l’effectuation du travail du rêve au-delà du cadre du sommeil. Les pensées du rêve sont à l’œuvre dans la veille comme les restes diurnes se lient au matériau du rêve de la nuit. De même, l’élaboration théorique et son objet sont infiltrés de matériau “coopté” à partir des enjeux inconscients. L’engagement de Freud dans son auto-analyse et dans son investissement du rêve comme objet d’étude, serait pour l’auteur, un des effets “des attractions traumatiques via les désirs infantiles refoulés”. L’auteur se livre à une analyse rigoureuse de la complexité du travail du rêve tel qu’il effectue une “mise en abyme” du désir et de son objet, tendu entre représentation et effacement, entre disparition et élation.
L’unité de ce volume, à côté de la diversité et la singularité de ces contributions, serait à trouver dans la mise en évidence de la complexité du travail psychique inhérent à la production du rêve autant qu’à celui effectué dans l’analyse par l’élaboration et la construction interprétative.
Lucette Nobs
Psychanalyste, Lausanne

Francis Drossart, Un voyage en Antarctique, Les Editions du Panthéon, 2005, 106 pages, 21, 90 €

47

Attention pépite ! Anciens prématurés, prématurés chroniques ou encore cliniciens de la périnatalité, de la première enfance… si vous êtes amateur de fiction littéraire à l’hôpital, ne manquez pas ce livre. Il est petit par le format mais grand par son émouvante authenticité et sa subtile poésie.

48

Francis Drossard, pédopsychiatre, psychanalyste est un fin limier des services de néonatalogie peuplés de cette ethnie si troublante des prématurés. Au départ, leur humanité reste précaire car ils sont des foetus aquatiques exilés précocément à l’air libre. C’est très probable, ceux qui rencontrent l’homme en blanc Francis Drossard doivent être très contents de tomber sur cet anthropologue attentif et respectueux qui tente de parler leur langue ésotérique et de s’intéresser à leurs coutumes. Son empathie militante à l’égard de leur supranéoténie le conduit dans ce roman à rentrer dans la peau de l’un d’entre eux qui peut ainsi témoigner enfin de sa couveuse avec vue sur cour. De l’identification, dites-vous ? Non, de l’incorporation !

49

Dans un discours paradoxal tout à la fois adultomorphique et mettant bien en mots sa condition d’infans hypermédicalisé, cet ambassadeur des prématurés raconte sa vie quotidienne dans un carnet de voyage surréaliste. C’est un observateur plein d’humour de la réalité ambiante et des ombres et lumières des visiteurs (les parents de Tony, l’interne boutonneux, le grand directeur, Docteur savant, le psy…). Certes, il hésite manifestement entre deux positions philosophiques : le cynisme et la phénoménologie mais toujours avec une constante acuité ! Évoquons maintenant l’essentiel qu’il investit, justement, d’emblée : en dépit de la distance et des obstacles innombrables, il réussit à conquérir avec une passion contagieuse la charmante Célia, sa voisine de couveuse.

50

Entre Éros et Thanathos, cette rencontre torride en néonatalogie leur donne l’occasion d’aborder pour le plus grand bonheur du lecteur une multitude de sujets capitaux… avant que Célia ne meure laissant son amant et le lecteur face au gouffre de l’absence à l’aube de la vie. Les larmes succèdent au rire. Le héros manque lui aussi de peu d’être victime de “Madame sortie définitive” (la mort) mais il s’en sort in extremis grâce à la contenance narrative de l’infirmier libanais qui lui lit du Shakespeare (Roméo et Juliette). J’ai passé un si délicieux et émouvant moment en compagnie de ce livre que je le recommande avec un vif enthousiasme à tous les curieux de la tragicomédie humaine à tous les âges de la vie.

51

Sylvain Missonnier

52

Maître de Conférences HDR, Paris X-Nanterre

Document téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions CazaubonDocument téléchargé depuis www.cairn.info - - - 107.20.129.212 - 23/05/2013 23h39. © Editions Cazaubon