Le Carnet PSY | 24-28

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L’interdit du toucher et le transfert paradoxal

Catherine Chabert

Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie
Université René Descartes (Paris-5)
Psychanalyste, membre de l’APF


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Il y a quinze ans... C’était le 14 Janvier 1992, une rencontre organisée sous le titre “Didier Anzieu : une vie, une œuvre”. Il était là, bien sûr. Je me souviens : il avait inauguré cette journée en déclarant haut et fort que, pour lui, il s’agissait de travailler, ce jour-là. Je n’ai plus en mémoire ses paroles exactes, mais je sais qu’il avait insisté sur tout ce qu’il ne voulait pas : ni complaisance, ni compassion, surtout pas de dithyrambe... quinze ans plus tard, il nous faut être fidèles à ce souhait.

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L’au-delà des limites de la psychanalyse constitue l’un des pôles d’attraction majeurs des travaux de Didier Anzieu, une préoccupation fondamentale, probablement présente dès ses premiers écrits. C’est bien l’enjeu de ce colloque de revenir à ses travaux, qui montrent à quel point sa pensée s’inscrit dans cette seconde moitié du XXème siècle si fortement traversée par la psychanalyse. Nul doute, en effet, Didier Anzieu est bien un homme de son temps : il s’inscrit dans une filiation philosophique et humaniste par laquelle il reste profondément marqué, il montre une intense curiosité pour le nouveau, deux qualités essentielles pour le professeur et le psychanalyste.

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Didier Anzieu reste absolument attaché à l’œuvre de Freud, dont il a une connaissance et une expérience profondes, mais il se déprend de tout dogmatisme et partant de toute allégeance. L’ouverture de la psychanalyse vers des indications nouvelles, et sa découverte d’une clinique parfois différente en ce qu’elle montre des modalités de souffrance psychique jusqu’ici moins explorées, le conduit, non pas à renier l’héritage freudien, mais à le “compléter” afin de pouvoir penser métapsychologiquement d’autres formes psychopathologiques. Les cinq points proposés par Didier Anzieu dans cette entreprise peuvent être résumés ainsi :Il faut compléter la perspective topique de l’appareil psychique par une perspective plus strictement topographique, c’est-à-dire en rapport avec l’organisation spatiale du Moi corporel et du Moi psychique ;Il faut compléter l’étude des fantasmes relatifs aux contenus psychiques par celle des fantasmes concernant les contenants psychiques ;compléter la conception du stade oral par la prise en considération du contact corps à corps bébé/mère ;compléter l’interdit oedipien par un double interdit du toucher qui en serait le précurseur ;enfin, il faut compléter le cadre analytique classique par des aménagements éventuels et par la prise en compte de la disposition du corps du patient et de sa représentation de l’espace analytique au sein du dispositif.Lorsque Manuelle Missonnier m’a pressée de donner un titre à mon intervention pour la mise en forme du programme, j’ai répondu, à vrai dire sans trop y réfléchir : “Le transfert paradoxal et le double interdit du toucher”, rassemblant dans cet intitulé deux textes de Didier Anzieu que j’aime particulièrement, deux textes qui m’ont beaucoup aidée dans le traitement psychique des problématiques des limites, cliniquement et théoriquement. Je dis “problématiques des limites” et non “Etats-limites” car, à mon avis, les deux concepts proposés par Didier Anzieu auxquels je vais m’attacher sont susceptibles d’être mis à l’épreuve chaque fois qu’un “fonctionnement limite” même transitoire ou ponctuel est susceptible d’apparaître dans une cure.

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En exergue, un bref détour par un texte, inaugural, plongeant dans la formation philosophique de Didier Anzieu, mais offrant en même temps une référence à un homme – et à un auteur – dont il a souvent dit qu’il entretenait une forte inclination pour lui et pour ses pensées. L’œuvre de Pascal peut apparaître en effet comme une source, un point de départ, repris en 1975 dans Naissance du concept de vide chez Pascal6 (Nouvelle Revue de psychanalyse, n° 11). C’est bien à partir du vide que s’engagent les problématiques des limites, c’est autour de ce concept que s’élabore une métapsychologie de l’archaïque.

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Nul doute pour un lecteur attentif : l’intérêt apporté à l’œuvre de Pascal, la tentative de construction d’une genèse de sa pensée, signalent des mouvements d’identification, nécessaires et justifiés pour celui qui s’attache à analyser et à comprendre un processus de création. L’histoire de la prime enfance de Blaise Pascal, marquée de séparations dramatiques tempérées cependant par la présence réparatrice de personnages substitutifs, la fragilité du développement somatique de l’enfant contribuent à créer chez lui le sentiment d’un “vide de son corps”, déployé dans deux phobies (ne pas supporter de voir ses parents ensemble, ne pas supporter l’eau), mais soutenu par une angoisse plus primitive -la peur du tout-petit à l’égard de tout ce qui s’écoule de son corps-c’est-à-dire l’angoisse du vide.
Plus tard (en 1674), Pascal s’enflamme dans ses Expériences nouvelles touchant le vide et se détermine plus avant pour prendre en défaut une notion qui, depuis Aristote, est établie comme une loi décisive de la nature : l’horreur du vide. Pascal défend une intuition personnelle : ce n’est pas la nature, c’est la pensée qui a horreur du vide. “Le vide n’est plus l’absence, l’impensé, l’immuable. Il devient une pièce nécessaire de la physique, une réalité définie, délimitée, mise en place. Ce que Pascal, enfant, avait projeté au-dedans de lui-même dans une angoisse mortelle, Pascal, jeune homme, le projette au-dehors sur la nature. En même temps, il projette sur cette dernière ce qui, dans sa détresse enfantine, avait constitué, de ce vide, l’antithèse et sans doute le contre-poids : la pesanteur” (ibid., p. 199). Au terme de ce court article, Didier Anzieu conclut : “L’histoire que nous venons de rapporter met bien en évidence le processus de la double référence entre la réalité psychique et la réalité externe (…). Telle est la circularité des découvertes humaines : le fantasme inconscient est ce qui alimente et organise notre effort pour trouver un sens à la réalité physique ; et la réalité physique, une fois pensée et formulée, nous assure les moyens mentaux et verbaux qui nous permettent d’identifier le fantasme dans sa réalité psychique propre” (ibid., p. 203).

Le transfert paradoxal

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Si les théories de l’école de Palo Alto sur la communication paradoxale ont rencontré des réserves chez les psychanalystes, c’est essentiellement parce qu’elles font l’économie de la théorie des pulsions, considérée comme obsolète, et parce qu’elles rejettent les notions d’appareil psychique et de processus primaires et secondaires ; elles prennent le parti de rendre compte des interactions entre partenaires selon un système purement informationnel, parti pris théorique qui appauvrit et tronque la compréhension des faits observés et limite la portée de découvertes pourtant fécondes.

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Didier Anzieu trouve dans la communication paradoxale la clé de difficultés rencontrées dans la conduite de certaines cures, face à certaines formes de transfert entraînant, à leur tour, certaines réactions émotionnelles chez l’analyste. “Cet ensemble transfert/contre-transfert reconstitue une situation infantile, répétée et prolongée, de communication paradoxale émanant des parents et qui a été traumatique par ses conséquences, en certains points précis, sur le développement de l’appareil psychique du sujet (…). Seule la connaissance des principaux types logiques de communication pathogène rend possible au psychanalyste le travail d’analyse requis et ouvre par contrecoup au patient les voies du dégagement” (op. cit., p. 50). En de tels contextes, la situation analytique toute entière devient une réalité qui confirme au sujet son système projectif : le psychanalyste ne peut la manier qu’en introduisant des changements dans la réalité, de façon à introduire un démenti à la persécution projetée.

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Depuis Freud, les psychanalystes travaillent en termes de conflit psychique, c’est-à-dire dans la prédominance, en termes logiques, de positions contradictoires laissant le sujet libre d’obéir à l’une ou l’autre de ces injonctions. Dans la névrose, la solution est un symptôme qui satisfait partiellement ou symboliquement l’un et l’autre : il s’agit d’une logique de l’ambivalence et du compromis. La logique du paradoxe est différente : les deux énoncés antagonistes opèrent successivement et non simultanément. Ils n’appartiennent pas au même système parce qu’ils ne se situent pas au même niveau d’abstraction.

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Une injonction paradoxale place le destinataire dans une situation concrète de dilemme. La connaissance par le psychanalyste des phénomènes de double contrainte et leur repérage dans l’histoire du patient ne lui permet aucunement de faire l’économie du transfert paradoxal. L’enjeu en est essentiel car “les paradoxes logiques sont des figures de la pulsion de mort”. Placer quelqu’un dans une situation paradoxale et lui reprocher ensuite le caractère contradictoire de son discours et de ses affects constitue une démarche inconsciente qui pervertit les processus secondaires par les processus primaires, avec le but de maintenir l’emprise sur l’autre par un renforcement économique, c’est-à-dire par l’accroissement de la pulsion d’autodestruction. S’installe une sorte d’alliance thérapeutique négative entre la pulsion inconsciente de l’émetteur qui vise la mort de l’autre et la pulsion d’autodestruction du destinataire.

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Pour les patients concernés, la situation analytique se révèle paradoxale : le dispositif, avec son libéralisme, loin de favoriser l’expression de l’agressivité refoulée ou inhibée, exacerbe l’autodestruction ; le déroulement temporel de la cure montre, au début, un travail analytique fécond mais plus elle se prolonge, moins ils comprennent et plus ils comprennent de travers. Par conséquent, un contre-transfert paradoxal est une réponse normale, nécessaire à un transfert paradoxal. Le désintérêt du psychanalyste pour les processus secondaires peut le conduire à en sousestimer l’importance dans les cas où l’on se trouve en présence d’une articulation spécifique entre un processus primaire et un processus secondaire, ici entre la pulsion de mort et le paradoxe logique ; l’interprétation du seul processus primaire s’avère vaine, si elle ne s’attache pas à l’analyse minutieuse et exhaustive du processus secondaire.

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Ainsi, la logique des contradictoires serait celle des psycho-névroses, la logique du paradoxe fonderait les déficits narcissiques et les états limites. Le bien et le mal sont des contradictions et la logique correspondante s’applique essentiellement aux désirs. La confusion du vrai et du faux instaure une autre logique qui déborde du désir sur la sensation, la perception, la mémoire, le jugement et plus généralement la pensée.

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La relation paradoxale entre la mère (ou le père) et l’enfant constitue le symétrique inversé de l’aire transitionnelle décrite par Winnicott comme aire de l’illusion, où s’établissent un lien de confiance entre la mère, le nourrisson et le monde et une possibilité de créer par la pensée des correspondances entre réalité externe et réalité interne. “Le paradoxe favorise au contraire la défiance et la coupure : il subvertit le sens de la vérité et l’être du sujet. Je propose de définir la relation paradoxale comme l’illusion négative” (ibid., p. 68).
Enfin, Didier Anzieu propose de revenir aux phénomènes de la réaction thérapeutique négative et suggère de les penser comme effets d’un paradoxe. À cet égard, il reste fidèle à ce que Freud a décrit à propos de l’échec devant le succès : le succès est éprouvé comme éloignement ou comme perte de l’idéal, ce qui entraîne une réaction dépressive majeure qui ne s’inscrit plus dans le mouvement de culpabilité associé à la transgression d’interdits surmoïques, dans la réalisation de désirs oedipiens et incestueux. Elle prend plutôt l’allure d’une dépression narcissique, l’Idéal du Moi étant paradoxalement malmené par la réussite. Dans de telles perspectives, les visées de l’analyse, et notamment ses visées thérapeutiques, se révèlent insupportables : insupportables par les effets éventuellement féconds du travail analytique, et par leur reconnaissance dans le transfert.

Le double interdit du toucher

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Si le Moi fonctionne d’abord en se structurant comme un Moi-peau, la question se pose de son passage à un autre système, et notamment à celui de la pensée, propre à un Moi psychique différencié du Moi corporel : le double interdit du toucher conditionne le renoncement au primat des plaisirs de peau, et la transformation de l’expérience tactile en représentations de base à partir desquelles des systèmes de correspondances intersensorielles peuvent s’établir. Tout interdit est double par nature, puisqu’il constitue un système de tensions entre des pôles opposés. D. Anzieu distingue quatre dualités des interdits :

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– Première dualité : l’interdit porte à la fois sur les pulsions sexuelles et sur les pulsions agressives.

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– Seconde dualité : tout interdit est à double face, l’une tournée vers le dehors, l’autre tournée vers le dedans. L’interdit intrapsychique s’étaie sur des proscriptions externes qui sont l’occasion mais non la cause de son instauration car la cause est endogène et relève de la nécessité, pour l’appareil psychique, de se différencier. L’interdit du toucher établit les frontières entre le Moi et le Ça. L’interdit oedipien parachève ces frontières et établit celles qui séparent le Moi et le Surmoi. L’interdit suppose une différenciation effective entre dedans et dehors et offre une interface qui sépare deux régions de l’appareil psychique. L’interdit du toucher sépare le familier -protégé, protecteur- et l’étranger- inquiétant, dangereux. L’interdit oedipien inverse les données de l’interdit du toucher : ce qui est familier (familial) devient dangereux par l’investissement pulsionnel, inquiétant par la force des fantasmes incestueux et parricidaires.

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– Troisième dualité : tout interdit se construit en deux temps. Sur le plan psychique, l’interdit premier transpose la séparation de la naissance en imposant une existence séparée et en interdisant le retour au ventre maternel : il s’oppose spécifiquement à la pulsion d’attachement ou d’agrippement. L’interdit secondaire, lui, s’applique à la pulsion d’emprise.

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– Quatrième dualité : tout interdit est caractérisé par sa bilatéralité puisqu’il s’adresse à l’émetteur des interdictions autant qu’au destinataire. C’est l’instauration de l’interdit du toucher, précurseur de l’interdit oedipien qui conditionne ce passage. De même, la méthode analytique n’est possible que dans le respect de l’interdit du toucher : les mots de l’analyste symbolisent, remplacent, recréent les contacts tactiles sans qu’il soit nécessaire d’y recourir concrètement ; la réalité symbolique de l’échange est plus opérante que sa réalité physique.

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Cette fois encore, il faut souligner la place toujours active réservée aux découvertes freudiennes par Didier Anzieu. Le double interdit du toucher est toujours pris en compte dans son rapport à l’interdit oedipien. Loin de penser que le complexe d’oedipe est une problématique circonscrite à la névrose, il nous montre de quelles manières les voies de son éclosion et de son déclin sont susceptibles de prendre des formes plurielles : le rôle accordé au double interdit du toucher détermine ces formes singulières. Sa précarité, son absence d’effectivité n’empêchent pas l’accès à l’oedipe : elles en déforment le parcours au regard d’un modèle idéal. Pas de renoncement, pas de séparation possible, mais le maintien actif d’une fantasmatique incestueuse et meurtrière orchestrée par un Surmoi despotique, non ambivalent, déserté par l’amour, n’assurant plus la protection du Moi.

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Victor est venu me voir, il y a quelques années, parce qu’il était depuis quelque temps oppressé par des angoisses récurrentes qui le faisaient douter de tout : de ses choix amoureux, de ses engagements professionnels, de ses relations filiales. Jusqu’ici, il avait trouvé sa vie passionnante, il avait eu le sentiment d’avoir conquis sa place, assuré ses victoires, rempli son temps de travail et de plaisir. Et puis, brutalement, le paysage avait changé : plus sombre, plus noir, parfois traversé d’éclairs douloureux, ou bien encore comme enlisé par des eaux boueuses : il ne reconnaissait plus la lumière rieuse de sa vie, il avait perdu son humour et il se demandait parfois si, tout simplement -mais cette pensée simple lui faisait horreur-il n’avait pas perdu le goût de la vie. Il parlait beaucoup et facilement, ses souvenirs affluaient avec abondance et il mettait en scène une version de son histoire éclatante de cohérence : il avait eu le sentiment, depuis qu’il était tout petit, qu’il n’avait pas vraiment sa place dans sa famille. Il en voulait pour preuve le fait de n’avoir jamais bénéficié d’une chambre pour lui alors que la maison familiale était très grande. De la même manière, il avait la conviction que sa mère ne l’aimait pas, sa distance et sa froideur en témoignaient, la rigueur de son éducation tout autant. Son père était plus enjoué, mais il ressemblait à un enfant génial, surtout préoccupé par ses propres plaisirs, débordé face à la moindre difficulté, facilement ému pour des vétilles. Toutes ces constructions justifiaient le désir d’indépendance de Victor et lui avaient épargné tout sentiment de culpabilité conscient lié à son départ, définitif, du foyer familial. Certes, il avait toujours conservé des liens avec sa famille, il avait enduré les reproches de sa mère auxquels il ne comprenait rien, mais cela ne l’avait pas empêché de profiter de la vie avec une gourmandise et une volupté qu’il pensait avoir désormais perdues.

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Le temps passait, Victor était partagé entre le plaisir qu’il avait à parler en séance et l’effroi qui le gagnait, de plus en plus souvent, avant de venir. Il trouvait bizarre cette attraction et ce rejet qu’il finit par attribuer à ma manière d’être : il avait la conviction que je l’écoutais avec beaucoup d’attention puis la conviction aussi vive que je ne lui portais aucun intérêt. Il repéra clairement l’analogie avec ce qu’il pensait de sa mère et ne comprenait pas : comment avait-elle pu se montrer si distante avec lui et lui déclarer qu’il était son fils chéri, son cœur, qu’il avait ignominieusement brisé en s’éloignant d’elle. Il est comme elle, distant, ne supportant pas les contacts, à l’extérieur. Je dis : “À l’extérieur ? Dehors ?”. Oui, dehors, car dans l’intimité, rien ne l’arrête, il n’a aucune inhibition dans sa vie amoureuse et d’ailleurs, il passe beaucoup de temps à toucher les objets, tous les objets de la maison, objets d’art ou ustensiles de cuisine, peu importe. Il touche à tout… C’est la faute de sa mère : elle ne le touchait jamais, elle ne lui montrait pas son amour, elle le battait tous les jours, tout en lui disant, chaque fois, que c’était pour son bien.

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Je m’arrête sur cette séquence : si la mère bat l’enfant, alors elle le touche, et ainsi s’installe une situation paradoxale : si elle ne me touche pas, c’est qu’elle ne m’aime pas ; si elle me bat c’est qu’elle m’aime. Mais les deux énoncés sont interchangeables : si elle ne me touche pas, elle me préserve et donc elle m’aime ; si elle me bat, c’est quelle me hait. Se retrouvent, dans un mélange détonnant, les différentes phases décrites pas Freud (1919) dans Un enfant est battu piégées dans les filets d’une logique paradoxale. C’est ici que se découvrent les liens entre paradoxe et interdit du toucher : “L’ambiguïté et la confusion qui sont à la racine de toute démarche paradoxale constituent le vrai et le faux, le bien et le mal, l’amour et la haine, la vie et la mort, non en termes contradictoires s’excluant mutuellement, mais comme des termes permutables le long d’un cercle sans fin.” Ce sont ces permutations que je retrouve chez Victor dans l’entrelacement infini de convictions contradictoires, non exclusives et interchangeables. Par ailleurs, le lien avec le toucher et son double interdit apparaît dans une logique qui n’est plus celle des désirs : elle déborde “sur la sensation, la perception, la mémoire, le jugement et plus généralement la pensée.” Je retiens de cette série, la sensation et la perception surtout comprise en termes de perceptions intérieures. Le démenti est sans cesse présent pour bouleverser les repères de ces perceptions internes, si bien que, par un effet de contre-investissement, c’est la réalité externe qui est massivement convoquée. Elle rassemble la membrane limitante -qui constitue l’interface sensorielle entre dedans et dehors au niveau du Moi-peau- et la réalité matérielle dans un système de projection déterminé par la difficulté de mise en scène de la réalité interne, du fait d’une étroite dépendance vis-à-vis de l’environnement -au sens le plus winnicottien du terme. Si la situation paradoxale est l’aire de l’illusion négative, comment imaginer la création d’un entre-deux, c’est-à-dire la création d’un entre-eux-deux. On peut penser que la crainte de l’effondrement représente le danger terrible du double interdit du toucher et de la situation paradoxale. Si, en effet, la crainte de l’effondrement est attachée à la défaillance de l’environnement (au sens étroit du terme), non reconnue en tant que telle, le transfert/contre-transfert paradoxal s’inscrit dans une analogie saisissante. C’est à la faveur des défaillances de l’analyste que l’effondrement, qui n’a pu être éprouvé antérieurement, est susceptible d’advenir. De la même manière, Didier Anzieu souligne l’importance (et l’intérêt) des erreurs et des errances de l’analyste et surtout de leur reconnaissance qui permet de dégager le patient de son enlisement dans le paradoxe.
Victor rêve : il se souvient de bribes, seulement de fragments. Dans un premier rêve, un personnage fait de bric et de broc, comme si les différentes parties de son corps ne s’articulaient pas, un corps de femme dont les changements constants rendent impossible son identification. Un autre rêve, la même nuit : un chevalier du Moyen-âge en armure, énorme, rutilant, un feu d’artifice au-dessus de lui, des reflets rougeoyants dont les étincelles se transforment en larmes de sang. Il dit que, comme toujours, ses rêves lui échappent et avec eux leur sens. Il parle de ses amoureuses, de la répétition du même malentendu, leur froideur, sa réserve, leurs reproches, ses déceptions. Il dit que dans toutes ces femmes, c’est sa mère qu’il retrouve. Je dis qu’elle est là, dans ses deux rêves, s’il la reconnaît dans la femme changeante et insaisissable du premier rêve, elle est là aussi dans le second, le rêve du chevalier en armure. Il rit et déclare : “Savez-vous comment nous appelions secrètement notre mère, enfants ? Du Guesclin, le chevalier sans peur et sans reproches !”
Je crois que Didier Anzieu aurait beaucoup aimé ce rêve, il ressemble à ceux qu’il rapporte dans ses textes où la clinique est toujours là, irremplaçable : c’est elle qui permet de rendre vivante toute entreprise théorique, c’est elle qui, par son alliance avec la pensée, construit la métapsychologie.

Catherine Chabert

Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie
Université René Descartes (Paris-5)
Psychanalyste, membre de l’APF

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