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Aide au développement : de la théorie à la pratique
Christian Chavagneux
1Les débats intellectuels sur l'aide publique au développement sont nourris. Conférences, colloques, livres et publications multiples y participent en permanence, cette revue s'en fait souvent l'écho. Pourtant, mises à part quelques études pointues - et souvent confinées aux bibliothèques des agences d'aide -, les résultats concrets de l'aide sont moins souvent débattus. Modestement, L'Economie politique tente avec ce dossier de s'intéresser aux dimensions concrètes de l'aide.
2Il fallait pour cela bénéficier d'une source d'études de terrain fiables et sérieuses. L'occasion en a été fournie par la première promotion du master Economie du développement international de l'Institut d'études politiques de Paris
3Loin des couloirs washingtoniens de la Banque mondiale et des débats publics à stylos mouchetés entre économistes, comment fait-on pour apprendre à des femmes pauvres de la banlieue de Kolkata (Calcutta) les comportements qui vont améliorer leur santé et celle de leurs enfants ? Comment fait-on pour prendre en charge des malades du sida dans une région perdue du Nord du Bénin ? Comment aide-t-on les pauvres qui vivent dans les bidonvilles de Buenos Aires ?
4Les débats internationaux sur l'aide traitent de trois sujets principaux : l'analyse du rôle des bailleurs de fonds internationaux, comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, ou nationaux, comme l'Agence française de développement ; le rôle des intermédiaires à qui ils confient leur argent, qu'il s'agisse des Etats ou des organisations non gouvernementales (ONG) ; et les questions budgétaires, c'est-à-dire qui dépense combien, où, avec quels objectifs, etc. Des trois enquêtes que nous publions, il ressort que ces grands débats oublient souvent deux autres acteurs importants : ceux qui sont censés mettre en oeuvre, sur le terrain, les politiques définies au niveau international ou national, et les pauvres eux-mêmes, ceux qui reçoivent l'aide
5En Inde, le programme d'éducation à la santé ne fonctionne pas parce que les shaikas, les intermédiaires qui doivent le mettre en oeuvre, s'entendent avec les femmes à qui il est destiné pour le détourner. Ce qui ne semble pas faire réagir plus que cela l'ONG du Nord qui s'en occupe... Le cas du Bénin est intéressant car la lutte contre le sida fait partie des priorités mondiales de l'aide : gros budgets, beaucoup d'acteurs mobilisés, des traitements disponibles. Mais à la multiplicité des bailleurs internationaux, par ailleurs mal coordonnés (problème connu), s'ajoute la concurrence entre acteurs locaux, un schéma administratif trop complexe, des dysfonctionnements dans les hôpitaux, une absence de suivi psychosocial. Avec, comme résultat, une débauche d'énergie importante pour peu de personnes finalement aidées
6Mais il ne faut pas désespérer. La microfinance a également été sacrée priorité internationale de l'aide. En Argentine, l'institution de microfinance étudiée permet aux microentrepreneurs de réduire leurs coûts, d'investir, d'embaucher, et aux familles de mieux se loger et de mieux se nourrir. Le tout réduit grandement leur vulnérabilité, c'est-à-dire le risque de passer de la pauvreté à la grande pauvreté.
7Soyons modestes. Trois études de terrain ne peuvent révolutionner notre compréhension des mécanismes pervers et vertueux de l'aide. Mais la richesse des résultats obtenus est telle que l'on se prend à rêver d'un débat sur l'aide qui, en plus des réflexions sur ses grands principes, nous donnerait à mieux comprendre, aussi, ses réalités concrètes.
Christian Chavagneux
[ 1] Pour plus d'informations, voir wwww. financesinternationales. sciences-po. fr
[ 2] La Banque mondiale s'est intéressée à la " voix des pauvres ", mais cela reste l'exception (voir Voices of the Poor, 2000, sur wwww. worldbank. org).
[ 3] Pour l'une des rares mises en perspectives, voir Laurie Garrett, " The global health challenge ", Foreign Affairs, janvier- février 2007.