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La lettre de l’enfance et de l’adolescence | 7-12 Distribution électronique Cairn pour les éditions érès. © érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Introduction
Tristan Garcia-Fons
1Au hit-parade du domaine des « troubles
2Cette appellation voisine d’ailleurs avec d’autres : le « trouble des conduites » (célèbre grâce à l’expertise inserm et aux controverses qu’elle a suscité), les enfants « hautement perturbants » ou ceux « qui poussent à bout », les « hyperactifs », les top, etc.
3Il semble bien que nous soyons en présence d’un nouveau paradigme qui prend valeur de fait social : les comportements des enfants et des adolescents sèment le trouble. Et la figure d’un enfant ou adolescent déviant, à risques, voire dangereux (envers de celle de l’enfant victime), se détache aujourd’hui au centre des représentations qui peuplent le discours social.
4Nous sommes ainsi conduits à une première définition, qui a inspiré notre titre : les troubles du comportement, ce sont les comportements qui troublent.
5Que recouvre cette dénomination fourre-tout aux limites floues et au contenu hétérogène ?
6Comme le disait Roger Misès
7Depuis une quinzaine d’années, on assiste à un double mouvement, apparemment contradictoire, d’inflation et de réduction, où les termes de troubles du comportement servent à désigner un domaine croissant qui va de la normale jusqu’à l’ensemble de la pathologie psy en même temps que l’accent est porté sur la déviance par rapport à la norme, pensée comme un caractère fixe, voire un déficit organique. On pourrait alors se demander si l’enfant des « troubles du comportement » d’aujourd’hui n’est pas la version postmoderne de « l’enfant caractériel » d’autrefois promis aux maisons de correction
8Débora Fajnwaks revient sur l’histoire des catégorisations et du triage des enfants au sein de l’institution scolaire. Ces catégories « rendent comptent de l’évolution des représentations sociales de l’enfance et affectent en retour le lien social » et les nouvelles catégories d’enfants « qui dérangent » ne sont, dit-elle, que des résurgences car l’institution a besoin de les classer.
9On ne reviendra pas ici sur les nouvelles catégorisations ainsi que sur le bouleversement (du trouble dans les classifications !) qu’a introduit à partir des années 1980 l’emprise internationale du dsm, auxquels nous avions déjà consacré un numéro de la revue
10Ainsi, Colette Bauby, à propos d’un enfant considéré dès deux ans comme « hyperactif », plaide pour le travail sur les conditions d’environnement et « l’attitude authentiquement affective » chère à Stanislas Tomkiewicz. Elle décrit le rétablissement d’un cercle vertueux via le soutien aux parents et l’amélioration des conditions de vie. Tout n’est pas joué à trois ans : « Ce sont les enfants dont la société désespère qui ont le plus de risques de devenir désespérés et, par là-même, désespérants », conclut-elle.
11Françoise Petitot interroge à propos de l’enfant turbulent, excité, qui trouble l’ordre : à qui son agitation est-elle adressée ? Quel sens lui donner ? La turbulence peut être de l’ordre de la révolte réactionnelle visant l’environnement social lorsque la défiance domine ou bien prendre valeur de symptôme. Le recours à l’agir témoigne d’une difficulté dans la capacité à être seul ou à se constituer un monde interne. Celle-ci passe par la possibilité, pour l’enfant, d’exercer sa destructivité sans que l’objet soit détruit et celle d’expérimenter l’attente, le différé tout en éprouvant du plaisir, en particulier celui de penser autrement que de façon purement opératoire. Isabelle Lossouarn et Martine Maurice, quant à elles, nous font part de leur expérience en crèche face aux cris, colères et transgressions provocatrices de tout-petits, « quand la parole ne suffit plus ». Ces difficultés d’intégration dans la collectivité interrogent les capacités de réponses des équipes. Plutôt que de se contenter de réprimer ou d’exclure, ne s’agit-il pas de se laisser troubler avant d’inventer des modalités qui sécurisent et rétablissent un lien confiant pour l’enfant qui se sent lui-même en danger.
12On ne peut néanmoins éviter les questions que l’actualité nous posent : Y a-t-il de nouvelles pathologies ? Un nouveau sujet ? Une clinique « comportementale » spécifique ?
13Catherine Heyvaerts pointe, à partir de l’analyse des classifications des manifestations « antisociales » des adolescents, combien notre vocabulaire est devenu perméable à la langue des « experts ». L’indocilité, l’inconduite se trouvent pathologisées. Elle propose, au contraire, de « prendre au sérieux le comportement », trop souvent pris comme synonyme de conduite, pour lui restituer toute sa complexité. Dans le comportement, c’est aussi du sujet dont il est question et il ne se résume pas à une chimie. Il n’est pas l’acte clair d’une conscience transparente à lui-même. Elle nous rappelle que le passage adolescent est nécessairement « pas sage », que « le comportement est tout simplement trouble » et qu’il ne se laisse ni comprendre ni expliquer facilement. Dès lors, le comportement n’est plus pensé comme une chose, mais comme un acte dynamique productif, indicateur positif d’un devenir à l’œuvre.
14On peut aussi penser que les « nouvelles pathologies », dont la réalité clinique n’est décidément pas évidente, relèvent plutôt d’une nouvelle manière d’être, dépendante du mode de vie contemporain : effets de nouveaux modes de lecture et de nouvelles nominations des manifestations enfantines ? Nouvelles configurations dans l’expression de problématiques qui traduisent un état des liens sociaux actuels sur fonds de structures psychiques fondamentalement inchangées ?
15Plutôt que d’opposer, comme les médias nous y invitent régulièrement, une psychopathologie dynamique et compréhensive d’inspiration psychanalytique au cognitivo-comportementalisme, la question n’est-elle pas d’abord idéologique et politique ? Ainsi, le problème n’est pas tant l’existence du comportementalisme (à l’ouest rien de fondamentalement nouveau de ce côté) et le contenu du dsm (aboutissement peu rigoureux d’un renoncement à la réflexion clinique), mais le fait qu’ils tendent à s’imposer (sous l’égide des multinationales pharmaceutiques et des compagnies d’assurance) comme références uniques ? Le problème encore, n’est pas tant la méthodologie et le contenu des dernières « expertises » ou des « conférences de consensus » à prétention scientifique (quelles que soient les critiques justifiées qu’on peut en faire) mais leur instrumentation voire leur collusion avec les politiques qui se mettent en place (leur reprise dans les nouvelles lois, rapports ou plans ministériels) et, en définitive, l’idéologie qu’ils véhiculent ; celle d’une pensée unique, d’une pensée de l’unicité : nouvelle barbarie-soft qui n’a rien à envier aux pensées officielles propres aux totalitarismes, où la confusion règne entre éducation, pédagogie, soins et justice (on demande aujourd’hui aux enseignants de faire des diagnostics, aux travailleurs sociaux et aux psychiatres de se faire auxiliaires de police, etc.).
16L’entreprise normative est sur les rails et la locomotive de l’évaluation est lancée. On voudrait accréditer l’idée que le hors norme c’est la pathologie, alors que la psychopathologie serait plutôt la norme de la vie quotidienne. La fureur évaluatrice et la folie obsessionnelle de la protocolisation s’intéressent à toutes les conduites et toutes les relations, comme si finalement tous les comportements étaient soupçonnés de trouble et devaient être régulés. Au travers de cette entreprise de programmation généralisée des individus, à l’ère de l’homo comportementalicus et de la psy-mondialisation, nous sommes conviés à nous accommoder d’un monde « parfait » de besoins à satisfaire comme dans le célèbre jeu vidéo Les Sims (qui, comme leur nom le suggère, ne sont que des simulacres) dans lequel « la vie » des personnages consiste en une succession de patterns performatifs où seuls demeurent le bruit de fonds des mots et un langage réduit à sa seule fonction informative.
17Quelle place réserve-t-on aujourd’hui à la subversion et à la révolte, à ce qui ne parvient pas à s’articuler dans un discours recevable ? On pense aux troubles des banlieues de novembre 2005 ou à d’autres « troubles à l’ordre public » tels que les free parties dont nous parle Mathilde Girard : le désordre ou l’excès, dans ce qu’ils véhiculent d’expression collective politique et artistique, est rabattu et normalisé par le « pouvoir-savoir » du côté de la pathologie et du comportement à éradiquer.
18La clinique nous confronte néanmoins à certains enfants et adolescents mal structurés psychiquement – qu’ont dit souvent « limites » – qui ont tendance à agir leurs conflits sans médiation et qui apparaissent en quête d’étayage narcissique et de repères identificatoires structurants. Leur difficulté à secondariser débouche sur la décharge pulsionnelle dans l’acte. Les enfants dont on se plaint le plus, sont souvent des enfants fragiles, en détresse, démunis symboliquement dans leur rencontre avec les autres. Ces enfants, perçus comme provocateurs, qui terrorisent les adultes, se sentent eux-mêmes terrorisés. Plus l’enfant agresse l’entourage, plus il suscite de réactions de rejet et d’angoisse, plus les troubles du comportement agressifs ou transgressifs empirent dans une spirale infernale de persécution et de rejet. Certains enfants agissent ce rejet : tout se passe comme s’ils cherchaient à maîtriser activement ce qui leur arrive, à être auteurs de leurs échecs, plutôt que de les subir passivement. Pour l’enfant narcissiquement fragile, trop dépendant, la relation à l’autre est potentiellement dangereuse : exposant au risque de l’abandon. Comment aider ces enfants à symboliser une séparation psychique qui ne remette pas totalement en question leur sentiment d’estime de soi ? Cela suppose un délicat équilibre entre : soutenir sans trop renforcer la dépendance et contenir dans des limites sans conduire au sentiment de rejet.
19Corinne Ehrenberg témoigne de l’expérience d’une « Unité de soins institutionnels du soir » où des « enfants-limites » qu’on dit hyperactifs, destructeurs, intenables, se révèlent être des enfants en souffrance qui ont peur et le manifestent en actes. Le soutien du groupe, dans le cadre de dispositifs institutionnels souples, permet d’instaurer un climat d’apaisement et une langue commune. L’étayage apporté, qui passe aussi par un travail de partenariat qui n’oppose plus éducation, pédagogie et soins, permet de tisser des liens et d’éviter l’exclusion. Chacun pourra faire l’expérience d’une confiance retrouvée dans les capacités d’invention individuelles et collectives.
20Bruno Deswaene s’intéresse aussi au travail de l’institution (renouant avec l’analyse et la thérapie institutionnelles) face à la répétition des passages à l’acte. La difficulté de penser du côté des adultes, conduit à envisager des dispositifs de parole et des instances de régulation symbolique qui établissent un contenant psychique indispensable pour les professionnels. Aider les enfants à se structurer, se repérer, suppose une articulation des différents protagonistes qui se trouvent mobilisés par l’enfant. Il sera souvent utile de pouvoir faire appel à des tiers et de disposer de relais : pour se déprendre de relations imaginaires duelles qui risquent de virer au duel, et avant que l’adulte ne se sente atteint dans son intégrité ; pour permettre à l’enfant de faire l’expérience d’un cadre et de relations qui tiennent, c’est-à-dire où il ne peut détruire l’autre et où l’autre ne le détruira pas.
21Dans cette perspective, Michel Rouquette et Roland Obeji examinent le paradoxe des comportements violents d’adolescents accueillis en groupe. Derrière les actes violents, explosifs ou destructeurs, se cachent des déterminations complexes et contradictoires qu’il s’agit de pouvoir penser et relier. C’est à partir de la reconnaissance de l’éprouvé, et non du rejet de comportements qui ont valeur d’appel, voire de tentative de créer du lien, qu’il s’agit de resituer, déployer ce que l’individu exprime de son désarrimage social pour pouvoir lui ménager une possibilité d’inscription nouvelle. Que nous apprennent ces adolescents ? Ne pas s’en tenir qu’au seul visible, revenir au sens étymologique (« porter avec ») du comportement, accepter de travailler dans le brouillard, non pas contre mais à partir et avec le trouble en reconnaissant que « l’autre est le miroir de son propre trouble ».
22L’inquiétude et la dramatisation liées aux « troubles du comportement » traduisent autant l’évolution des représentations que l’évolution des comportements eux-mêmes. Comment se déprendre de cet affolement qui pousse les adultes à l’acte, en miroir de l’immédiateté infantile ? S’il y a urgence, n’est-elle pas de l’ordre d’un travail d’asepsie du champ social qui rétablisse l’espace et le temps pour une pensée qui s’écarte du simplisme ambiant ? Qui s’attelle à une élucidation des confusions et glissements sémantiques qui brouillent les esprits et découragent le désir ? L’enfant ou l’adolescent qui trouble ne questionne-t-il pas fondamentalement l’articulation entre liberté subjective et organisation sociale ? Ses actes provocateurs, face aux carences symboliques et imaginaires de la société actuelle, ne devraient-ils pas être entendu comme un appel à la fraternité et à l’ouverture d’un jeu démocratique qui nous concernent tous ? Comme une demande, enfin, d’être accueilli et situé dans un devenir où adultes et institutions seraient à ses côtés, plutôt que de céder à la peur ou aux sirènes de la gestion des risques ?
Tristan Garcia-Fons
[ *] Tristan Garcia-Fons, pédopsychiatre, psychanalyste.
[ 1] Nous poursuivons ici notre exploration de la notion de « trouble » et notre réflexion sur l’enfant troublé/troublant initiées dans notre précédent numéro : « L’enfant, les troubles » (Lettre de l’enfance et de l’adolescence, n° 66).
[ 2] Intervention lors du colloque de l’inserm du 14 novembre 2006 sur le « trouble des conduites ».
[ 3] « Les sciences du psychisme et l’enfance irrégulière », Le temps de l’histoire, Revue de l’enfance irrégulière, n° 6, 2004.
[ 4] Comment ne pas penser au film Les 400 coups et à son héros, double du réalisateur François Truffaut (que des psychiatres zélés auraient pu facilement, dans sa jeunesse, diagnostiquer psychopathe).
[ 5] « Un enfant est classé », La lettre du Grape n° 43, 2001.