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L'Homme et la société | 47-77 Distribution électronique Cairn pour les éditions L'Harmattan. © L'Harmattan. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
La conceptualisation du travail, le visible et l’invisible
Yves Schwartz
1Un congrès d’historiens
2Le « travail » est à la fois une évidence vivante et une notion qui échappe à toute définition simple et univoque. C’est sans doute dans ce « et » qui unit « le travail » et « les hommes » que gît probablement la source de ce caractère énigmatique, générateur de paradoxes : qu’est-ce qui s’engage — des hommes — dans le travail ?
3Le propos de cette contribution vise à authentifier cette difficulté et à situer les enjeux non négligeables pour les études historiques, à assumer l’idée que le travail est une réalité énigmatique, qu’une définition claire du travail sera toujours un problème.
4Pour être plus précis sur ce « et », rechercher l’« activité de travail » derrière « le travail » permet, à notre sens, de comprendre pourquoi il n’est pas un paramètre du processus historique comme un autre, mais pourrait être à la base même de ce qui « fait histoire » pour les hommes. Et ceci sans reproduire ici des théorisations illustres qui ont fait du travail la matrice même de l’histoire, soit comme succession des divers « moments » du travail du concept (Hegel), soit comme lieu du développement des contradictions entre rapports de production et forces productives (matérialisme historique). Non que ces grands systèmes conceptuels ne soient éminemment formateurs dans notre regard sur le travail et les hommes, mais peut-être leur a-t-il manqué — pour le premier nettement plus que pour le second — d’entrer franchement dans le travail par l’activité de travail.
5On envisagera d’abord trois impasses significatives illustrant les échecs de la pensée conceptuelle à cerner un objet qui lui est pourtant essentiel. Puis nous nous essaierons à retravailler la notion de travail, en essayant d’expliquer par ses dimensions invisibles les impasses évoquées. Dans un troisième temps, nous nous permettrons imprudemment de suggérer comment cette réappréciation de la notion de travail pourrait éventuellement réinterroger, à partir de quelques points topiques, le travail de l’historien.
6Quelques impasses significatives
7La première impasse concerne la date de la « naissance » du travail. Sans doute la formulation de la question est elle-même fort critiquable, comme l’est en général l’idée de « mutation » : comme si en quelques points de ses comportements vitaux et sociaux, l’humanité pouvait couper les fils d’une mémoire patrimoniale, inscrite dans nos corps vivants et opérants. Heureusement, ce ne sont pas les historiens qu’il faut convaincre d’avoir à rechercher dans nos héritages les potentialités d’émergence du nouveau.
8Mais, le constat de ce que nous rencontrons dans la littérature scientifique comme une « triple naissance » du travail, où le même terme désigne trois moments et phénomènes très distincts sans que la compréhension soit dans chaque cas fondamentalement affectée par l’hétérogénéité de ce que désigne le mot, manifeste bien l’ambiguïté du concept de travail.
91. Ainsi, il a pu paraître logique de dater la naissance du travail de la fabrication des premiers outils : fabrication largement standardisée d’objets médiatisant le rapport d’une population à son milieu d’existence, dans l’axe d’une transformation, culturellement transmise, des normes de jouissance de la vie.
10Sans doute, aujourd’hui, rien ne permet de dire que cette industrie serait la marque de fabrique exclusive de notre plus lointain ancêtre humain, l’homo habilis. Les « ateliers » de galets taillés découverts au Kenya et datant de 2,5 millions d’années avant Jésus-Christ ne peuvent être attribués avec certitude à Habilis plutôt qu’à d’autres hominidés
112. Mais, mise à part la probabilité d’une certaine spécialisation, au sein de ces populations, des producteurs de cette industrie lithique, cette définition très générique du travail ne dessine en rien l’économie vivante, les horizons de valeur de ces sociétés de chasseurs-cueilleurs. Pour cette raison, d’autres, considérant ce moment, que Gordon Childe avait appelé « la Révolution Néolithique
12« l’« initiative » agricole en tant qu’inauguration d’un comportement nouveau des communautés sédentaires face à leur milieu naturel […] Spectatrices jusqu’alors des cycles naturels de reproduction du monde vivant, les sociétés néolithiques s’autorisent à y intervenir en tant que producteurs actifs
13Ici, difficulté, non d’attribution, comme pour la première naissance, mais d’interprétation. Rappelons que la thèse de Jacques Cauvin s’est construite frontalement contre toute explication de cette révolution par des pressions de type écologique (climatique, alimentaire, démographique…). Sa thèse, que nous sommes hors d’état de discuter, donne la priorité, dans cette émergence, à la « révolution des symboles » sur la révolution productrice. Ce n’est pas la misère, engendrée dans et par les rapports de production, qui produirait l’aliénation religieuse, comme les successeurs de Marx ont pu le défendre : appliquer ce modèle à la préhistoire reviendrait à « prendre l’effet pour la cause
14« Un événement s’est produit, et il est de nature psychique. Nous l’avons défini comme une déchirure nouvelle au sein de l’imaginaire humain entre un « haut » et un « bas », entre un ordre de la force divine personnifiée et dominatrice et celui d’une humanité quotidienne dont l’effort intérieur vers cette perfection qui le transcende peut être symbolisé par les bras levés des orants
15Ce serait cet état initial d’angoisse, de misère psychique, symbolisé par ces orants, qui aurait engendré, par ses effets dynamiques, par ce « désir de changer », par cette ambition accélérée de « progrès
16Thèse sans doute ouverte à tous les débats mais dont le point fort est, pour nous, confrontés aux multiples naissances du travail, le poids essentiel donné à cette définition et à cette émergence néolithique du travail dans l’intelligibilité de l’histoire humaine :
17« L’un des propos de ce livre sera de montrer que c’est bien dans la Révolution néolithique que s’enracine l’état présent de l’espèce humaine, pas seulement dans le domaine de l’exploitation du milieu, comme on vient de le suggérer, mais dans sa culture elle-même et dans ses structures mentales
18De fait, c’est bien cette émergence du travail, quelles que soient ses causes, qui va propulser homo (sapiens) dans l’histoire, toute proche.
193. Et pourtant, dans notre conscience commune, le syntagme « travail », sans explicitement gommer les deux précédentes définitions, la première générique quant à l’espèce humaine, la seconde démiurgique quant à sa vie psychique et sociale, évoque aujourd’hui plus spontanément et massivement ce qu’on peut appeler « le travail stricto sensu » : prestation rémunérée dans une société marchande et de droit. Pour une part à tort, parce que l’humanité n’oublie rien, notre culture moderne a tendance à resserrer le travail dans ce qu’en ont dessiné et circonscrit la révolution industrielle et le salariat : la portion de temps échangé contre rémunération. C’est elle qui permet précisément de distinguer « le travail » du « hors travail » (du « loisir ») ou du « non-travail » (chômage), la sphère socioprofessionnelle et celle du privé. C’est autour d’elle, autour de cet échange très largement inégal, au départ imposé, que vont s’organiser les classes sociales, les mouvements sociaux, l’expérience de l’exploitation. À partir du XIXe siècle, les affrontements et contradictions sociales, la structuration des rapports de force politiques, vont largement se développer autour de cette notion marchande du travail.
20Ce travail est donc d’abord un temps, mais qui porte avec lui des stigmates sociaux très profondément marqués. Ce n’est pas sans raison que s’ouvre avec Marx un débat fécond, notamment sur la notion de « travail productif » : ou bien notion générique, renvoyant avec l’idée de l’homme « fabricateur d’outils », à ce que nous définissions plus haut comme la « première naissance du travail », « mouvement du travail utile en général, abstraction faite de tout cachet particulier que peut lui imprimer telle ou telle phase du progrès économique de la société
21Il n’est donc pas étonnant que ce travail, comme tempsde vie « vendu », ait entraîné comme conséquence, à partir du XIXe siècle et sous diverses formes jusqu’à aujourd’hui, que la question de la durée du travail ait été et soit une question socialement cruciale.
22Sans doute, on parle bien aujourd’hui de « travail domestique », de « travail militant », de « travail sur soi »… Mais l’approche marchande du travail en est venue, progressivement, à étouffer plus ou moins les autres définitions. À des sociétés néolithiques de production se substituent peu à peu, avec le développement du capitalisme, des sociétés arc-boutées sur la productivité, dont l’utilisation du travail marchand, du travail juridiquement « subordonné », apparaît comme le nœud.
23Chacune de ces « naissances » peut être définie comme telle très légitimement. Mais en même temps, comme le précisait justement Jacques Cauvin, « l’interrogation sur le passé, en préhistoire pas plus qu’ailleurs, n’est neutre
24On peut nommer la deuxième impasse celle de l’impossible simplification du travail. Impossibilité seulement partielle, certes, mais l’échec de cette ambition de très longue durée à dénouer les opacités du travail nous paraît éminemment significative des dimensions irréductiblement invisibles de celui-ci.
251. L’histoire de cette impossible simplification commence plus ou moins au XVIIe siècle avec l’idée d’une philosophie de la nature : si on peut connaître les lois qui régissent la transmission des figures et des mouvements des corps, on peut se rendre maîtres et possesseurs de cette nature pourvu qu’on parvienne à réduire les combinaisons complexes de mouvements à des enchaînements simples et évidents.
26Mais cette ambition ne prend son envol, sur des bases techno-économiques, qu’avec les auteurs britanniques, surtout écossais
27« La perfection, à l’égard des manufactures, consiste à pouvoir se passer de l’esprit, de manière que sans effort de tête, l’atelier puisse être considéré comme une machine dont les parties sont des hommes
28Ferguson, Mandeville, Hume, sont persuadés que les opérations industrieuses peuvent être simplifiées, le sont dans les manufactures modernes, et que là est la cause première de la puissance économique du Royaume-Uni en Europe. Adam Smith, identifiant la division du travail comme la cause première de la richesse des nations, impute sa fécondité à trois éléments, dont le premier s’appuie sur cette ambition, mais finalement non sans ambiguïté : la division du travail accroît l’habileté de chaque ouvrier individuellement en réduisant sa tâche « à quelque opération très simple, et en faisant de cette opération la seule occupation de sa vie » ; elle « lui fait acquérir nécessairement une très grande dextérité
29« Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d’opérations simples, dont les effets sont aussi peut-être toujours les mêmes ou très approchants les mêmes, n’a pas lieu de développer son intelligence ni d’exercer son imagination à chercher des expédients pour écarter des difficultés qui ne se présentent jamais » ; et il devient donc « aussi stupide et aussi ignorant qu’il soit possible à une créature humaine de le devenir
30Certes la dimension positive de la « dextérité », matrice de résistance à cette déconstruction humaine, a été magnifiquement développée par les travaux d’Edward P. Thompson sur la classe ouvrière anglaise. Mais se développe néanmoins profondément l’idée, dans le champ culturel, que la manufacture, en spécialisant les hommes sur des opérations manuelles simples, a maîtrisé les ressorts du travail humain.
312. Or, que l’on prenne un peu moins d’un siècle plus tard (1865), sans même parler du Sublime de Denis Poulot (1870), les si beaux chapitres XIII à XV du Livre I du Capital : certes, dit Marx, la manufacture « estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux, en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d’instincts producteurs
32« L’habileté de métier restant la base de la manufacture, tandis que son mécanisme collectif ne possède point un squelette matériel indépendant des ouvriers eux-mêmes, le capital doit lutter sans cesse contre leur insubordination
33Et cette contradiction à résoudre est, pour Marx, le véritable itinéraire à emprunter pour essayer d’expliquer l’apparition de la révolution industrielle et du machinisme, et non pas, par exemple, d’abord le perfectionnement de la machine à vapeur, comme le grand ouvrage de Paul Mantoux, le suggérait
34Sur cette émancipation fondamentale par rapport à la virtuosité humaine pourront alors se greffer d’autres puissances, émancipées des limites biologiques et subjectives du travailleur, le moteur mécanique, la décomposition scientifique des processus ; et la grande industrie « se créa ainsi une base technique adéquate et put alors marcher sans lisières
353. Pourtant, un demi-siècle plus tard, Frederick Winslow Taylor, familier des ateliers de production, constate, scandalisé, que :
36« Ceux qui ont une connaissance approfondie des différents métiers peuvent se rendre compte de l’absence d’uniformité des méthodes suivant lesquelles sont exécutés les différents travaux qui constituent un métier. Au lieu de considérer comme une norme une seule méthode de travail, on emploie, d’une façon courante, disons cinquante ou cent façons différentes d’exécution de chaque élément du travail
37Autrement dit, la contribution de cette main-d’œuvre ouvrière, que la simplification par la grande industrie aurait dû réduire à une totale transparence, manifeste une variabilité quasi anarchique, qui décourage tout management un peu rationnel :
38« Par conséquent, les directeurs les plus expérimentés laissent franchement à leurs ouvriers la responsabilité du choix du mode le meilleur et le plus économique d’exécution du travail
39Situation absurde dans la mesure « où il existe toujours une méthode et un outil qui permettent un travail plus rapide et meilleur que tous les autres
40La montée en régime de l’Organisation Scientifique du Travail au XXe siècle, aux États-Unis puis en Europe, avec une acmé dans les industries manufacturières vers la fin des années soixante, découle du principe que l’on peut, en perforant l’infinitésimal, en décomposant radicalement les gestes et en mesurant les temps, ôter tout mystère au geste productif et faire passer tout le savoir du travail du côté de ce que Diderot appelait, dans l’Encyclopédie (article « ART »), la « connaissance inopérative », celle des ingénieurs et techniciens des méthodes, celle qui peut se passer de toute pratique pour normer exhaustivement l’optimisation de celle-ci.
41Certes, les historiens du travail nous permettent de mesurer que l’OST n’a jamais, et de loin, couvert tout le champ de la production industrielle. Mais s’il est incontestable que ce mouvement conquérant de réduction du travail à de la pure exécution a pu, de fait, transformer profondément les structures de la production sociale, décupler la production de richesses et s’inscrire comme un élément fondamental d’intelligibilité de l’histoire contemporaine, ses limites, son échec partiel dans cette fin des années soixante, manifestent bien que les ressorts de la productivité sociale ont toujours à être repris. Cette recherche de l’impossible simplification a manifestement buté sur une partielle méconnaissance de ce qu’est l’activité industrieuse humaine.
42Certes, de nos jours, personne ne se dirait ouvertement taylorien ; le gouvernement du travail, la gestion des ressources humaines, se proposent au contraire de desserrer l’étreinte sur les processus opératoires, conscients qu’il vaut mieux prescrire des objectifs, que prescrire une activité qu’on ne parvient jamais à enserrer raisonnablement. Mais l’histoire continue à tâtonner parce qu’on continue à mal mesurer ce qu’on n’arrive pas à cerner dans le travail. Certaines « innovations » gestionnaires, comme les pratiques de normalisation, certification, ne sont pas exemptes de retours voilés aux faux conforts du taylorisme. Au fond, l’histoire se continue de façon chaotique, critique, avec des retombées dépassant de loin les lieux et les temps dits « de travail », parce que
43trois éléments continuent à interagir, dans une relative méconnaissance réciproque :
44— le souci propre à tout travail humain, « sans cachet particulier » aurait dit Marx, de normaliser, de rationaliser, de s’évaluer, le génie humain heureusement ne revenant pas à zéro à chacune de ses entreprises ;
45— le souci propre à nos sociétés contemporaines, fondées sur la marchandisation du travail, de gérer celui-ci, même en partie, à l’aveugle, de se donner des instruments de gouvernement, de mesure, d’évaluation de ce qu’il peut apporter dans le champ de la concurrence marchande ;
46— la renaissance permanente de ce qui, dans l’activité humaine, échappera nécessairement à toute codification quelle qu’elle soit, et fera apparaître celle-ci comme toujours en partie simplifiante.
47La troisième impasse concernerait les « illusions » de la division du travail. Là encore, la formulation est largement provocatrice : les divisions du travail dans l’histoire sont une caractéristique majeure pour la compréhension des processus, on voit mal comment l’analyse historique pourrait s’en passer. Mais comment manipuler à bon escient ce concept si fortement mobilisé dans le champ des sciences sociales ?
48Avec la précédente aporie de la simplification, on a déjà rencontré la division du travail, comme la méthode pour aboutir à cette simplification. Mais c’est un concept d’usage plus large : on parle aussi de division sexuelle, d’opposition entre les villes et les campagnes, de séparation entre travailleurs manuels et intellectuels ; et si on revient aux catégories de la production, on parlera de division sociale et de division technique. Comme le précise Marx, dans la division sociale, chaque homme de l’art d’un métier spécifique produit une marchandise, le cordonnier des chaussures, ce qui n’est pas le cas, directement, des travailleurs techniquement parcellisés de la manufacture ou de la fabrique
49Pas moyen donc de faire de l’histoire sans quelque chose comme un concept de division du travail. Mais là encore il faut distinguer l’universel — relatif — de l’historique. Dès que les hommes vivent en communauté, c’est-à-dire probablement depuis toujours, nul n’a intérêt et bientôt n’est apte à tout faire. Mais au-delà, ce mot « travail » qui recouvre des divisions si différentes, n’est-il pas passablement équivoque ?
50La division sexuelle est pour une part une évidence. Mais jusqu’à quel point ?
51S’interrogeant sur l’ancienneté de la division sexuelle des tâches à propos de la question d’un matriarcat préhistorique, Jacques Cauvin, pour revenir à lui, concluait à un constat d’ignorance
52Villes et campagnes : certes une cristallisation considérable s’opère à partir du Moyen Âge, mais quel « travail » est divisé ? Et les frontières sont-elles nettes, les circulations unilatérales ? Il s’agit beaucoup plus de relations hiérarchiques et économiques inégales que de types d’activités productives nettement distinguées. Les soyeux lyonnais investissent le moulinage dans la Drôme et l’Ardèche paysannes
53Plus encore, les historiens traditionnels de la proto-industrialisation (Mendels, Medick…), et aujourd’hui des « territoires » et des districts (notamment en Italie), ont contribué à fragiliser — partiellement — l’opposition de la ville industrielle et des campagnes vouées aux seuls rythmes agricoles et aux techniques routinières
54Travail manuel, travail intellectuel : qui aujourd’hui pourrait prétendre, sans absurdité, qu’un travail « manuel » ne mobilise pas, à travers un corps, support d’une histoire personnelle, une masse de micro-appréciations, de micro-choix, de micro-jugements
55Quant à la division sociale du travail, « travail » étant entendu ici comme définition d’un objectif de production d’un groupe humain, présidant à une répartition stabilisée des places ou emplois à occuper en son sein, elle supposerait acquis un consensus qui ne
56l’a jamais été et ne peut l’être, au moins dans nos sociétés historiques, sur l’usage le plus rationnel de nos potentialités productrices. Comme le disait le philosophe Georges Canguilhem :
57« On peut même se demander si une société quelle qu’elle soit est capable à la fois de lucidité dans la fixation de ses fins et d’efficacité dans l’utilisation de ses moyens. En tout cas, le fait qu’une des tâches de toute organisation sociale consiste à s’éclairer elle-même sur ses fins possibles — à l’exception des sociétés archaïques et des sociétés dites primitives où la fin est donnée dans le rite et la tradition […] — semble bien révéler qu’elle n’a pas, à proprement parler, de finalité intrinsèque
58Au fond, pour revenir à ce qui avait été évoqué à propos de « l’impasse de la simplification », les limites de ce que Marx appelait la division technique, illustrées par l’histoire, toujours actuelle, de l’OST, dans son extrémité même, paraissent concentrer les dangers d’une manipulation imprudente de ce concept de division du travail dans tous les champs divers que l’on vient d’évoquer.
59a. « Le travail », en l’occurrence, c’est quoi ? On cherche à décomposer quoi ? Une combinaison provisoire d’actes exécutés par des machines, des automates, des suivis de procédures, et des actes plus ou moins complémentaires des premiers, jamais clairement explicitables et perceptibles, produits par des intelligences et des corps humains. Combinaisons profondément labiles, à recomposer en permanence en fonction des investissements sur des architectures de travail, des outillages techniques, des renouvellements de produits (matériels ou immatériels), le tout enraciné dans des histoires d’entreprises, de services, d’ateliers…
60Ce travail à diviser mêle donc des éléments hétérogènes, des séquences machiniques et des séquences humaines, des choix instables de répartition. Il y a toujours essai d’assignation des tâches, mais ces tâches ont une histoire hybride telle que le travail que l’on prétend diviser est une notion pour une part obscure.
61b. Théoriser sèchement sur la division du travail, cela veut dire que l’on prend au sérieux les catégories selon lesquelles les hommes et les femmes seront divisés. D’un côté, certes, elles correspondent à des places, des statuts, des catégories socioprofessionnelles, des grilles de classification majeures pour l’intelligibilité de l’histoire sociale. Mais, en même temps, elles ne correspondent jamais à la réalité des activités et des rapports noués dans les lieux de travail. On ne contingente pas la pensée des hommes et des femmes, au travail pas plus qu’ailleurs. On ne peut circonscrire les horizons ni de leurs projets ni des héritages qu’ils se construisent, c’est toujours en partie peine perdue. Georges Canguilhem, encore, citant la phrase de Taylor aux ouvriers, « on ne vous demande pas de penser » commentait :
62« Il allait, d’une façon fruste et brutale, au cœur du problème. Il est évidemment désagréable que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, souvent sans qu’on le lui demande, toujours quand on le lui interdit
63Toutes nos recherches sur les situations de travail manifestent que les organigrammes sont toujours, dans la réalité, plus ou moins débordés, transgressés, recomposés, que personne ne veut, ni ne peut, travailler « décomposé » et même, et peut-être surtout, en milieu taylorien où l’institution cloisonnée des postes de travail est la plus rigide.
64c. Cette réalité, que l’on peut dire anthropologique, est la raison majeure pour laquelle toute division du travail, qu’elle soit technique, sociale, sexuelle… est toujours instable. Les historiens y ont insisté, Alain Dewerpe le rappelait à propos des oppositions entre sexes, entre villes et campagnes, ces oppositions sont appropriées et structurées dans des rapports de domination. Mais toute domination est instable, selon des proportions et des temporalités extrêmement variables. Tout sujet, tout groupe humain au travail est un centre de vie, un essai d’appropriation du milieu, et sa vie au travail n’est pas un enclos séparé de son ambition de vie globale.
65Marx disait déjà que le « ne sutor ultra crepidam ! », Savetier, reste à ta savate, devient « démence et malédiction » dès lors que la grande industrie, imposant la révolution technique comme loi de variation continue, « oblige la société, sous peine de mort, à remplacer l’individu morcelé, porte-douleur d’une fonction productive intégrale, par l’individu intégral qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail
66L’historien est certes sensible aux instabilités, plus peut-être que le sociologue, parce qu’il y saisit les prémices de l’histoire qui continue à se faire. Mais ce n’est pas ainsi qu’a été le plus fréquemment manipulé dans la littérature le concept de division du travail : concept essentiel mais à manier « en tendance ». Il devient véritablement idéologique, quand il en vient à présupposer comme une entité assez claire pour être divisée, détaillée, imposée par segments à des êtres humains supposés décomposés par eux, ce qui est précisément toujours en débat, le travail.
67Pourquoi ces trois impasses autour du travail ?
68Parce qu’on présume d’un concept qui comporte toujours une part d’invisible, ou de pénombre. On croit à tort savoir clairement de quoi on parle quand tout travail comporte une part d’invisible provisoire en attente d’une éventuelle élucidation et une part irréductiblement énigmatique. Pour mieux mesurer cette difficulté, il est bon de faire « travailler » le concept de travail, se frotter à des « objets » ou plutôt des formes limites, ou qui nous paraissent telles.
69Quand on fait sur Internet une recherche sur le « travail invisible », vient une pluie de références sur le travail des femmes. Certes, comme le rappelle Sylvie Schweitzer dans un ouvrage récent, Les femmes ont toujours travaillé
70Mais cette caractéristique d’invisibilité dans les références fournies renvoyait essentiellement à ces « formes limites » que sont les tâches ménagères, le travail domestique. Or, cette quasi identification du travail invisible au travail féminin au foyer, ou bénévole, peut conduire à deux remarques :
71— Orientation profondément féconde, dans la mesure où elle oblige à sortir notre réflexion sur le travail du seul travail, stricto sensu, marchand, comme si seul celui-ci était vraiment travail, digne d’attention, seul lieu d’engagement, d’usage et d’usure de nos facultés industrieuses. Comme si une différence de nature séparait ces deux formes d’activité humaine, prestation marchande ou non marchande. Autre façon de le dire : ce serait oublier les autres « naissances du travail », oublier les dimensions anthropologiques du génie humain, pour ne s’intéresser à lui que lorsqu’il est encadré par une relation marchande. Ou encore, oublier le continent diversifié du travail dit « informel », où l’on trouve toutes les continuités, sur toute la planète, entre les formes dites « domestiques » et le travail « à statut ».
72— Mais on perdrait le bénéfice de cet élargissement si cela nous conduisait à opposer un type de travail invisible, le travail domestique, à l’autre qui, lui, serait entièrement visibilisé par son échange contractuel, ses procédures opératoires, ses produits, son cadre juridico-économique. Or, mesurer, au contraire, les continuités, les circulations, les transferts en tous sens entre l’informel, le domestique et les formes marchandes à statut, c’est contribuer à redécouvrir la part d’invisible, d’énigmatique de toute activité industrieuse, l’impossibilité de circonscrire clairement les ressources, les actes, les espaces où se déploient les corps et les âmes humaines dans tout travail, y compris le travail marchand.
73Ainsi, restituer l’activité domestique comme « travail », c’est, à côté d’un rééquilibrage de notre vision de la vie sociale et familiale, approfondir notre approche du travail « en général » en nous faisant réfléchir sur : qu’est-ce qui est donc « invisible » dans ce travail et, à partir de là, dans tout travail
74Nous pourrions synthétiser cette idée du travail comme mixte de visible et d’invisible, en citant notre collègue ergonome François Daniellou :
75« Dans leur activité, les hommes ou les femmes au travail tissent. Côté trame, les fils les relient à un processus technique, à des propriétés de la matière, des outils ou des clients, à des politiques économiques — élaborées éventuellement sur un autre continent —, à des règles formelles, au contrôle d’autres personnes… Côté chaîne, les voici reliés à leur propre histoire, à leur corps qui apprend et qui vieillit ; à une multitude d’expériences de travail et de vie ; à plusieurs groupes sociaux qui leur ont offert des savoirs, des valeurs, des règles avec lesquels ils composent jour après jour ; à des proches aussi, sources d’énergie et de soucis ; à des projets, des désirs, des angoisses, des rêves
76Et on pourrait rapprocher cette opposition de la trame, le « visible » du travail, et de la « chaîne », le moins ou l’invisible, de la couverture du même ouvrage : l’affiche d’une exposition sur « Les premiers paysans de la France méditerranéenne ». Le parfaitement visible est, en premier plan, une herminette, du néolithique méditerranéen sans doute, et au second plan, l’équivalent de la « chaîne », c’est une main qui va l’empoigner, mais une main un peu fantomatique, à peine esquissée par le bout des phalanges et les protubérances de la paume. De l’objet technique — ici l’herminette bien conservée —, du cadre objectivable, de la prescription, des procédures écrites, on pourra inférer bien des choses du travail humain, mais jamais plus que cette main esquissée.
77Et ce n’est pas par hasard que nous nous appuyons sur un ergonome pour affirmer cette dimension d’invisibilité du travail. Car si nous mesurons à quel point les historiens sont sensibles à de multiples déclinaisons culturelles, mentales, de l’acte de travail, on constate qu’ils n’intègrent à peu près jamais les questionnements de l’ergonome (le contraire étant d’ailleurs vrai).
78Ce n’est pas dire que l’ergonomie est l’alpha et l’oméga d’une approche « sensée » du travail. On peut, au contraire, être persuadé de certaines de ses limites (nous avons d’ailleurs développé une approche « ergologique » qui essaie de s’en affranchir). L’ergonomie est multiple, parfois étroite, elle ne se saisit pas toujours des enjeux qu’elle fait émerger. Mais sans l’apprentissage du regard sur le travail qu’instruit l’ergonomie, il n’y a guère de chances de mesurer l’importance d’une assomption des dimensions invisibles ou en pénombre du travail.
79Ce que l’ergonome appelle, par exemple, une « chronique d’activité » donne sa vraie densité à l’activité industrieuse : celle-ci n’est jamais simple, jamais pur suivi de normes, de procédures pensées avant et sans la personne qui va travailler, parce que c’est tout simplement impossible et en même temps invivable.
80Une activité de travail est toujours le lieu, plus ou moins infinitésimalement, de réappréciation, de jugements sur les procédures, les cadres, les objets du travail, et, par là, ne cesse de nouer un va-et-vient entre le micro du travail et le macro de la vie sociale cristallisé, incorporé dans ces normes. Va-et-vient qui ne laisse inentamé aucun des deux niveaux. Ce qui veut dire que l’histoire de la vie économique, politique, sociale, ne peut être écrite sans un regard sur ces multiples va-et-vient.
81On évoquait tout à l’heure, à propos de l’impossible simplification du travail, l’affirmation de Taylor pour qui, dans le fouillis des modes opératoires ouvriers, il s’imposait d’instituer enfin le « one best way ». Or, l’échec partiel, longtemps différé en pleine lumière de l’OST, vaut pour nous comme un raisonnement a fortiori. Même là où le travail a été le plus corseté, il reste des nuées de variabilités. Les normes du one best way laissent encore partout, même si à peu près inapparents, des « trous de normes » qui renvoient aux individus et aux groupes pour les gérer. Ces « trous de normes », qu’ont justement bien mis en évidence les ergonomes, engagent des reconfigurations de manières de faire, des liens collectifs plus ou moins intenses, des apprentissages, des réseaux de transmission de savoir-faire, des valeurs d’usage de soi, de santé au travail, et finalement réinterrogent et construisent — ou détruisent — ce que peut vouloir dire le vivre ensemble. C’est donc toute la vie sociale qui est sourdement remise en chantier dans l’atelier, le service, les chantiers, pour être redisséminée par les mille canaux de la sociabilité vers les autres espaces de la vie sociale.
82Quand on cesse donc d’approcher le travail au seul macroscope, on mesure mieux comment, dans la pénombre, tout travail est — plus ou moins — provocation à faire usage de soi par soi, à penser, même quand on ne le demande pas, comme disait Georges Canguilhem, et donc à construire plus ou moins confusément les ébauches d’un monde plus ou moins commun.
83À partir de là, on peut sans doute caractériser toute activité humaine (c’est là une prise de position « ergologique ») comme un nœud de débats entre des « normes antécédentes » et des essais de renormalisation dans le rapport au milieu. Débats souvent invisibles portant d’abord sur les normes opératoires, mais sans discontinuité avec les normes de vie que tout milieu historique véhicule comme mixte de valeurs consensuelles et de valeurs contradictoires. Ce qu’on appelle « le travail » et plus particulièrement le travail stricto sensu est une forme tardive mais aujourd’hui singulièrement complexe, richement critique, de cette activité générique.
84Là, dans ce travail marchand, les « normes antécédentes » sont, au plus près, les prescriptions, procédures, contraintes, relations d’autorité, de pouvoir, mais aussi les savoirs scientifiques, techniques, les règles juridiques, les expériences capitalisées, tout ce qui anticipe l’activité de travail à venir avant même que la personne ait commencé d’agir. Et les « renormalisations » sont les multiples gestions de variabilités, trous de normes, tissage de réseaux humains, de canaux de transmission que toute situation de travail requiert, sans pour autant jamais anticiper ce qu’elles seront, dans la mesure où ces renormalisations sont portées par des êtres et des groupes humains toujours en partie singuliers, dans des situations de travail toujours elles-mêmes en partie singulières.
85Nous parlions du philosophe Georges Canguilhem ; mais c’est pour des idées tout à fait comparables que l’économiste Henri Bartoli appelait à repenser sa propre discipline, comme « service de la vie », loin d’une fabrication de modèles homogénéisant à l’équilibre les situations et les calculs des agents :
86« Vivre, déjà pour l’animal et a fortiori pour l’homme, ce n’est pas simplement végéter et se conserver, c’est affronter des risques, les vaincre, être capable de plusieurs normes de choix et de décisions. Vivre, ce n’est pas subir les provocations de l’ambiance, les prises du milieu sur sa liberté, c’est se mesurer avec elles ». Les « millions de haches éclatées », les peintures rupestres, montrent que l’humanité ne cesse d’aller « travaillant » son monde. Sans doute jamais les hommes n’ont-ils été en « équilibre avec leur milieu, et sans doute jamais ne cesseront-ils de s’y adapter et de l’adapter…
87Toutes inapparentes qu’elles soient, ces formes de travail renormalisantes du milieu humain ont comme un creuset majeur les activités industrieuses ; elles contaminent l’économique, le social, le politique, les modes de sociabilité, de liaisons ou de « déliaisons » sociales. Ainsi, on peut, par exemple, comprendre pourquoi les grandes concentrations usinières, non malgré mais parce qu’elles imposaient un strict isolement des travailleurs sur leurs « postes de travail », ont produit, à travers les milliers de renormalisations industrieuses toujours largement collectives, ces « vivre ensemble » plus ou moins subversifs, ces formes de solidarités ouvrières et faubouriennes si caractéristiques des années 1920-1970
88Alors comment une telle approche « ergologique » peut-elle contribuer à rendre compte des trois impasses évoquées en commençant ?
89a. Sur les trois naissances (au moins) du travail : oui, il est juste d’user du même terme de travail pour ces trois émergences si différentes, si « travail » renvoie à la signification générique d’activité industrieuse humaine, comme nœuds de débats entre normes antécédentes et renormalisations.
90De ce point de vue, cette définition est justifiable même dans la préhistoire. Les spécialistes de l’industrie lithique du paléolithique identifient aussi bien les méthodes de taille stables sur des durées immenses, comme la méthode levalloisienne, que la nécessité repérable sur chaque « chantier » de faire avec les variabilités du silex et du milieu naturel local
91Mais le contenu de ces débats de normes, eux, ne sont pas génériques, mais historiques. Ce en quoi le « travail », terme commun, convoque, sature de concret ces débats, est à chaque fois profondément différent : lors de l’émergence de l’outillage, lors de la révolution néolithique, ou avec la prédominance du travail comme prestation marchande, au point qu’il nourrit à chaque fois le sentiment, non entièrement injustifié, d’assister à la naissance du travail.
92b. Sur l’impossible simplification : oui, il y a une tendance partiellement, voire même massivement efficace, à la simplification.
93Mais, au microscope, cette tendance est toujours plus ou moins illusoire. On n’aura jamais fini d’essayer d’anticiper ce qui ne pourra jamais l’être. Et faire comme si l’impossible était devenu réalité, comme pour le gouvernement taylorien du travail avant 68, ou tenter, sous d’autres façons, de revenir aux hypothèses sur la transparence possible du travail, comme parfois aujourd’hui, cela crée des contradictions sociales qui pèsent sur et expliquent en partie l’histoire qui se fait.
94c. Sur l’illusoire division du travail : oui, les populations humaines se sont développées en répartissant les rôles et les tâches en leur sein. Division que les rapports de domination ont sans cesse tendu à coloniser et stabiliser.
95Mais toute situation de travail provoque des débats de normes individuels et surtout collectifs. À travers eux, les protagonistes du travail n’ont de cesse de défaire, massivement dans l’inapparent, les cloisonnements d’exercice d’eux-mêmes, des horizons de vie que ces divisions proposent ou imposent. Ces germes de transgressions instabilisent toute division du travail, quelle qu’elle soit. Toute division du travail est toujours un résultat, plus ou moins instable, provisoire, conflictuel.
96Si on nous a suivi, l’histoire (du travail) ne peut être seulement une « histoire sociale » (celle des relations entre catégories, classes sociales, celle des « relations professionnelles », comme on dit aujourd’hui, des séries de salaires, de statuts…), ni une histoire seulement économique. Si l’intrusion ergonomique, et plus largement sans doute l’approche ergologique dans les configurations actuelles du travail humain peut conduire, dans les entreprises, à réapprécier les ressorts de la productivité sociale, ses points de crise ; la manière dont se nouent ou se dénouent des liens intersubjectifs, se mettent en commun, se retravaillent, s’étiolent les valeurs du présent ; tout cela à travers les « dramatiques » de l’activité industrieuse, à travers la mise en œuvre des procédures, des règlements, des technologies, comme, par exemple, les « NTIC », la gestion d’une file d’attente ou de l’accueil au sein d’une unité de service ; alors, si ce regard sur l’à peine visible du travail transforme notre vision sur ce qui fait aujourd’hui crise et ourdit le proche à venir, comment ne pas se poser rétroactivement la question : ces dramatiques entre normes antécédentes et renormalisations n’ont-elles pas été toujours au cœur des situations de travail passées et ne faut-il pas essayer de les faire revivre ?
97On peut tenter d’évoquer quelques points topiques, pour exemplifier ces suggestions imprudentes.
981. Par exemple, quel usage est fait en histoire (des techniques, du travail) des concepts d’innovation, de routine, de résistance au changement ? La routine, disait André Leroi-Gourhan, en anthropologue plus qu’en historien, « n’est presque jamais un idéal. La routine ne se dégage pas des forces indispensables à la conservation de la personnalité ethnique
99Mais ce serait une erreur de dessiner une linéarité à partir de ce qu’on peut appeler une position d’« exterritorialité » par rapport aux dramatiques de l’activité industrieuse. De même qu’aujourd’hui des « innovations » ou annoncées telles, conçues par des ingénieurs, des techniciens, peuvent, par exemple dans le cas de la sécurité, conduire à compliquer la tâche des opérateurs, compte tenu du monde de micro-variables locales à gérer dans des délais et conditions imposées, et tombent en désuétude ou font l’objet de conflits, de même il est impossible de désigner de dehors de l’activité, indépendamment de ses conditions « cliniques » globales, ce qui est « progrès technique ». Pour éviter des investissements inefficaces, on construit aujourd’hui des groupes-projets, des dispositifs d’ergonomie de conception. N’y aurait-il pas, pour les historiens, à imaginer de tels dispositifs pour tenter rétroactivement d’élucider l’histoire, au fond, très obscure des milieux techniques humains ?
100Une histoire des innovations par la seule « trame », en ignorant la « chaîne », est sans cesse en risque de se décaler par rapport à l’histoire réelle. Ainsi, que faire de la meunerie industrielle de Barbegal, près d’Arles, au IIe siècle après Jésus-Christ, non-reprise avant plusieurs siècles ? Pourquoi la persistance de la charrue à bœufs quand la traction à cheval est connue ? Pourquoi persister à faucher à la faucille quand existe la faux ? Pour la mouture, entre bien des paramètres, il faut prendre en compte le degré d’humidité du grain à moudre, sa texture, le grain de celle de la pierre (plus ou moins « éveillée », vacuolaire) ; pour l’attelage, c’est l’ensemble de la structure attelée qui est implicitement l’objet des arbitrages techniques des paysans : joug, voiture, charge, harnais, traction, et aussi nature et état des voies de communication, distance habituelle des échanges
101L’usage persistant de la faucille n’est pas, démontre notre collègue Georges Comet, dans la plupart des cas, l’effet d’une « routine », mais d’un excellent calcul économique au sens où il faut faire intervenir dans les débats de normes l’usage de la paille, le type d’économie rurale (économie familiale de subsistance où femmes et enfants sont parties prenantes ou grande exploitation pour le marché), le coût de la main-d’œuvre compte tenu des pertes en grain de la faux, la nature de la céréale, la fragilité de l’épi sur la tige, l’époque de la moisson.
102On dira : mais le génie des historiens en est bien venu à ces éléments de « chaîne » ! Certes, on ajoutera que la fréquentation des ergonomes et ergologues, dont le réflexe est d’essayer de s’installer au cœur de l’activité et de ses débats en va-et-vient, du micro au macro, du local au global, débats qu’ils ne peuvent ni anticiper ni modéliser, pourrait conduire directement les historiens sur chaque cas étudié à ces types de questionnements, auxquels par contre les « ergobranchés » sont incapables de répondre, faute de pouvoir dessiner l’ensemble des horizons cliniques du moment de l’histoire considéré. Essayer, par principe méthodologique, d’ouvrir toujours l’entrée par la « chaîne », apprécier que l’essentiel de tout travail est peut-être dans la dialectique entre trame et chaîne, cela conduit à réapprécier les concepts d’innovation, de routine, de résistance au changement
103Ce n’est certes pas un concept « interdit », mais à manipuler avec prudence et respect de nos semblables. On en voit aussi les implications pour la muséographie : on peut penser aux critiques faites autrefois par André G. Haudricourt et Mariel Jean-Brunhes Delamarre sur des classifications linéaires de charrues
1042. Dans le champ des relations sociales entre ceux qu’on appelle « partenaires sociaux », ne faut-il pas intégrer systématiquement le fait que ce qui fait l’objet des « transactions », conflits, compromis entre les différents partenaires, concerne un objet au fond obscur, qui est l’activité de travail (les théories du contrat incomplet, puis la « théorie des conventions » ont touché cette question sans aller jusqu’au bout).
105Soit le phénomène appelé « paternalisme », que nous avons nous-même un peu étudié dans le cas de l’industrie alsacienne, plus particulièrement mulhousienne, à l’époque de son âge d’or (fin du XVIIIe — sept premières décennies du XIXe) avec l’opportunité d’échanger sur ce terrain avec des historiens des sciences (Doru Todériciu) et des historiens de l’industrialisation (Michel Hau) : l’interprétation de cette « philanthropie patronale », comme on disait à l’époque, n’est-elle pas obérée par une sorte de dilemme ? Ou le paternalisme est un outil général de la domination capitaliste, et alors pourquoi sa précocité, ses formes particulières à Mulhouse et sa quasi absence en certains lieux ? Inversement, s’il est lié à des spécificités confessionnelles ou culturelles particulières à Mulhouse, pourquoi existe-t-il aussi ailleurs ?
106Sans doute, l’une et l’autre explications ont une certaine pertinence. Mais ne faut-il pas introduire, « en tendance », les dimensions invisibles du travail, les effets de « chaîne », au sens de François Daniellou, en partie spécifiques et requis par les ambitions marchandes de l’industrie mulhousienne, pour comprendre pourquoi c’est au sein de cette aire géographique qu’ont germé les premières grandes réalisations de cette « philanthropie » ? Or, ces défis spécifiques ne sont pas difficiles à identifier, reposant en premier lieu sur la qualité des produits de l’impression sur étoffes, qualité se reportant ensuite sur les autres créneaux où l’industrie mulhousienne devait exercer une sorte de leadership sur le continent : le textile en général, la construction mécanique, l’industrie chimique.
107Comment créer un milieu favorable pour engager et faire transmettre ce qui est nécessaire à l’accumulation de profits mais qu’aucune procédure antécédente ne peut codifier, cet investissement ouvrier sur cet « art industriel usinier », ce travail accompli plus en qualité et compétence qu’ailleurs ? Comme le disait un « expert » allemand, Robert Jannasch, appelé après 1871 par la Société industrielle de Mulhouse pour la conseiller sur les modalités à négocier l’insertion de la puissance économique haut-rhinoise au sein de l’espace commercial du nouveau Reich allemand, comment ne pas voir que :
108« Le perfectionnement des produits a pour base une culture supérieure des goûts, ainsi que des éléments intellectuels agissant dans la production. Le fabricant prévoyant cherchera donc à donner une culture artistique à tous les individus participant à la production, c’est-à-dire à toute la population ouvrière » […] « Il est facile, concluait-il en évoquant Mulhouse, de se représenter les efforts de temps et de capital nécessaires pour amalgamer de cette façon les intérêts intellectuels et économiques d’une population avec les intérêts d’une industrie soit dans une ville, soit dans une province
109Les cités ouvrières de Mulhouse n’ont-elles pas quelque chose à voir avec cette tentative d’« amalgamer » au sein d’une population qui en sera par ailleurs très inégalement bénéficiaire, ces deux sortes d’intérêts, de la population ouvrière et des industriels, qui sont plus naturellement en conflit qu’en consensus ?
1103. On pourrait mentionner un débat, d’ailleurs toujours ouvert, sur l’idée de « production de masse ». Il y a une dizaine d’années, deux chercheurs américains, Charles Sabel et Jonathan Zeitlin, défendaient l’idée que deux « paradigmes », non départageables par des critères uniquement économiques ou techniques, s’ouvraient simultanément à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’un s’organisant autour d’une production de masse, standardisée, l’autre autour d’une production « flexible », faisant fond sur la variété des produits, l’habileté professionnelle, l’innovation technique permanente, l’appui sur des réseaux territoriaux, dont municipaux. Nous avions été recruté par ce groupe, constitué pour illustrer cette thèse, au motif que notre analyse de l’industrie mulhousienne représentait typiquement le second paradigme de l’industrie flexible
111Sans doute y a-t-il du vrai. Mais si le travail est toujours (plus ou moins) combinaison de trame et de chaîne, débat entre normes antécédentes, plus ou moins visibles, stockées, enseignables, prescriptibles, codifiables, et renormalisations, toujours plus ou moins resingularisantes, on pourrait dire qu’il n’y a jamais eu, stricto sensu, de production « en » masse, l’homogène, le standard n’échappant jamais aux renormalisations quotidiennes dont nous avons parlé même en régime taylorien. Entre ces deux paradigmes dont nous venons de parler, il y a beaucoup plus, selon nous, une différence de degré, qui peut être importante, qu’une différence de nature (de « paradigme » au sens kuhnien).
112Alors certes, la production de masse existe, mais « en tendance ». Sinon, comment comprendre le passage d’une production de masse à l’actuelle « économie de la variété » ? Ne doit-on pas supposer que les « ouvriers masses », les producteurs qui sont aussi des consommateurs, ont progressivement exporté dans le champ de la consommation l’attachement à la micro variété créative (pouvant aller jusqu’au « bricolo », à la « perruque ») qu’ils expérimentaient plus ou moins consciemment dans la sphère productive ? Si l’industrie de masse est supposée produire des types humains homogènes et interchangeables dans leurs pratiques et leurs goûts, alors l’émergence de l’économie de la variété devient obscure. Si, au contraire, toute situation de travail, y compris déployée sous l’étendard de la standardisation, provoque l’activité industrieuse aux resingularisations productrices et sociales, alors la séquence historique offre moins d’aspérités.
1134. On pourrait également s’interroger sur les phénomènes de l’apprentissage, sur l’histoire des écoles d’entreprise, auxquelles, par exemple, des militants ouvriers, en lutte syndicale ou politique avec les dirigeants de ces entreprises, ont pu être pourtant profondément attachés : pourquoi, sinon parce que si les établissements publics professionnels pouvaient apparaître libérés de la tutelle et des stratégies patronales, au sein de ces écoles d’entreprise, le patrimoine en pénombre, la production des règles collectives, les formes localement créées du vivre ensemble générés sur la longue durée dans les dramatiques du travail avaient chance de se fixer et de se transmettre
1145. Plus généralement, il y aurait sans doute à retravailler, à diversifier les entités collectives dont les groupes humains se sentent, explicitement ou non, parties prenantes, à réinterroger les catégories géographiques et les périodisations historiques, toujours à géométrie variable, qui se créent à partir et autour de ce que génère en pénombre l’activité de travail.
115Pour nous contenter d’un petit exemple
116Ainsi, un de ses interlocuteurs lui dit à un certain moment :
117« Il faut bien comprendre que je vous parle du Boischaut nord ». En effet, le Boischaut nord qui correspond au Nord du département de l’Indre est marqué par des structures agraires particulières : petites propriétés et polycultures (vigne et céréales). En cela, la région s’oppose au sud du département que l’on appelle la « Champagne berrichonne », marquée par la grande propriété et la monoculture céréalière. Derrière ces distinctions se profilent d’autres enjeux sociaux et économiques, d’autres relations au travail agricole, d’autres valeurs liées à ce travail (dont le procès est pourtant le même), des cultures différentes. L’appartenance à un groupe social déterminé est donc ici revendiquée, comme une condition de la compréhension des enjeux autour de l’activité de travail dont il nous parle
1186. Et si, aujourd’hui, on voulait comprendre pourquoi et en quoi l’histoire, partiellement, se poursuit à travers les contradictions, conflits, acquis du travail, on aurait sans doute à rencontrer ce double défi du travail marchand contemporain : la part d’invisibilité, la part d’impalpable, la part de débats de normes et de « dramatiques », qui a toujours existé dans le faire industrieux humain, prend aujourd’hui, avec la croissance des « services », les nouvelles manières de produire, les nouveaux milieux techniques, une dimension tout à fait critique. Ce qu’est le travail, ce qu’il en coûte, en termes d’activité corporelle, mentale, sociale, devient de plus en plus un point aveugle de la vie collective
119Et comme avec les aspects économiques de la « mondialisation », les distances ont tendance à se creuser prodigieusement entre les lieux où l’on travaille, les lieux où l’on gouverne le travail et les lieux où l’on décide des allocations de ressources sur l’usage ou le non-usage du « travail vivant », cette combinaison entre une mise en pénombre croissante du travail et un éloignement des instances de décision stratégique sur lui, qui la renforce et se nourrit d’elle, est en passe de produire un malaise multiforme dont l’explication historique, aujourd’hui, ne saurait, à notre avis, se passer.
120Pour conclure : ce point de vue sur les dimensions invisibles du travail peut en fin de compte atténuer la contradiction entre l’ambition de l’histoire comme discipline explicative et notre expérience du présent : l’ambition légitime de l’historien doit être de tenter de lier un état donné d’une configuration historique à ce qui était en germe dans un certain passé à construire. Déontologie déterministe, qui s’oppose à l’expérience du présent qui, elle, est toujours cheminement sur une trajectoire aux horizons largement imprévisibles.
121Or, l’intérêt pour les dimensions en faible visibilité de l’activité humaine en général, du travail en particulier, attire l’attention sur ces multiples débats, qui se développent dialectiquement entre micro et macro, entre local et global. Ces débats tiennent en suspens à chaque moment le futur à venir, à proprement parler, ils « font histoire ». Pris entre des pesanteurs, des normes, des patrimoines de longue durée, et des « renormalisations » enracinées dans, requises par l’extrême singularité et actualité des actes à accomplir, ces débats sont, pour une large part, inanticipables par quelque modèle d’interprétation scientifique que ce soit.
122En tentant de restituer hypothétiquement ces horizons de débat qui tiennent partiellement en suspens le destin de tout moment de l’histoire humaine, l’historien accomplirait alors un travail qui n’invaliderait pas l’expérience du présent, où rien n’est totalement joué pour personne.
123Université de Provence
124Département d’ergologie-analyse pluridisciplinaire des situations de travail
Yves Schwartz
[ 1] Le Centre des travaux historiques et scientifiques, tenant son congrès annuel à Nancy, en avril 2002.
[ 2] Cf. Hélène Roche et JTiercelin, Comptes Rendus de l’Académie des Sciences de Paris, Série D, 1871, 1977 ; Hélène Roche, Nature, 6 mai 2002 ; Sileshi Semawet al., Nature, 23 janvier 1997.
[ 3] Cf. Gordon Childe, La Naissance de la civilisation, trad. P. HGonthier, Genève, éd. Gonthier, 1964.
[ 4] Jacques Cauvin, Naissance des divinités, Naissance de l’agriculture, CNRS Éditions, 1994.
[ 5] Ibidem, p276.
[ 6] Ibidem, p98.
[ 7] Ibidem, p100.
[ 8] Ibidem, p276.
[ 9] Jacques Cauvin, opcit., p13.
[ 10] Cf. Karl Marx, Le Capital, Livre I, Éditions sociales, 1983, chapitre VII.
[ 11] Sur cette question, cf. la distinction entre « détermination générale » et « spéciale » in Alain Berthoud, Travail productif et productivité du travail chez Marx, Maspéro, 1974, et Yves Schwartz, Expérience et connaissance du travail, Messidor Éditions Sociales, 1988, chap. VIII et notamment § 17.3.
[ 12] Jacques Cauvin, op. cit., p13.
[ 13] Cf. notamment Norbert Waszek, The scottish enlightment and Hegel’s account of « Civil society », London/Boston, Dordrecht Kluwer, 1988.
[ 14] Adam Ferguson, Essai sur l’histoire de la société civile, PUF, coll. Leviathan, 2000 (Edimbourg 1767, trad. 1783).
[ 15] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, liv. I, chap. I, Garnier Flammarion, 1991 (1776), p74-75.
[ 16] Adam Smith, op. cit., livre V, chap. I, section III, art. 2, p406.
[ 17] Karl Marx, Le Capital, Livre I, tome II, Éditions Sociales, 1976, p49.
[ 18] Ibidem, p56.
[ 19] Paul Mantoux, La révolution industrielle au XVIIIe siècle. Essai sur les commencements de la grande industrie moderne en Angleterre, Paris, éd. Génin, 1973.
[ 20] Karl Marx, op. cit., 1976, p57 et 60.
[ 21] Ibidem, p69.
[ 22] Karl Marx, La misère de la philosophie, Éditions sociales, 1976, p64.
[ 23] Frederick Winslow Taylor, La direction scientifique des ateliers, Dunod, 1971.
[ 24] Ibidem, p61.
[ 25] Frederick Winslow Taylor, op. cit., p32.
[ 26] Karl Marx, Le Capital, op. cit., chap. XIV, p44-45.
[ 27] Jacques Cauvin, « La question du « matriarcat préhistorique » et le rôle de la femme dans la Préhistoire », in La femme dans le monde méditerranéen, Maison de l’Orient, coll. Travaux de La Maison de l’Orient, 10, Lyon, 1985.
[ 28] Alain Dewerpe, Histoire du travail, PUF, 2001.
[ 29] Ibidem, p14.
[ 30] Nous en profitons pour mentionner le bel ouvrage d’Yves Morel, Les Maîtres du Fil. Histoire du moulinage vivarois du XVIIIe siècle à nos jours, 3 vol., Mémoires d’Ardèche et Temps Présent, 2002. Sur le rôle de Lyon cf. tI, p109 120.
[ 31] Cf. Pierre Léon, Histoire économique et sociale, Armand Colin, 1978, notamment l’introduction de LBergeron et le chapitre ii du tome II.
[ 32] Sur Franklin Mendels, cf. l’introduction de Louis Bergeron, in Histoire économique et sociale, Armand Colin, 1978, et « Protoindustrialization : the first phase of the industrialization process » in Journal of economic history, 32, 1972, p241-261 ; Peter Kriedte, Hans Medick et Jürgen Schlumböhm, Industrialization before industrialization, Cambridge-Paris, Cambridge University Press-Editions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1981. Cf. également Georges Duby, L’Économie rurale et la vie dans les campagnes dans l’Occident médiéval, Flammarion, 1977 (1962), p60-78 et Yves Schwartz, Expérience et connaissance du travail, Messidor Éditions Sociales, 1988, § 16,3.
[ 33] Alain Wisner, « L’imposture du travail manuel », texte pour la Fédération de la Métallurgie CGT, 1992, CNAM Paris.
[ 34] Georges Canguilhem, in Le Normal et le Pathologique, PUF, 1966, p188.
[ 35] Georges Canguilhem, « Milieux et normes de l’homme au travail », Cahiers internationaux de sociologie, Vol. III, 1947, p125.
[ 36] Karl Marx, Le Capital, op. cit., chapitre XV, p166-167.
[ 37] Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé, Odile Jacob, 2001.
[ 38] C’était la démarche d’une doctorante brésilienne en stage au Département d’Ergologie d’Aix-en-Provence, intitulant un chapitre de sa thèse sur l’évaluation du travail de recherche scientifique « Le travail invisible » (Denise Alvarez, thèse soutenue à l’Université fédérale de Rio de Janeiro, août 2000).
[ 39] François Daniellou, L’Ergonomie en quête de ses principes : débats épistémologiques, Octarès, 1996, p1.
[ 40] Henri Bartoli, L’économie, service de la vie, Presses Universitaires de Grenoble, 1996, p151.
[ 41] Leçon qu’on peut lire dans le magistral ouvrage d’Ivar Oddone et de ses collaborateurs, Redécouvrir l’expérience ouvrière, Éditions Sociales, 1981 et aussi dans le classique de Robert Linhart, L’Établi, Éditions de Minuit, 1978.
[ 42] Cf. Jacques Tixier, Marie-Louise Inizan et Hélène Roche, Préhistoire de la pierre taillée, vol1, Paris, CREP, 1980, p16-28, 42 sq.
[ 43] André Leroi-Gourhan, Milieu et Techniques, Albin Michel, 1945, tII, p457.
[ 44] Cf. « Permanences et innovations dans les attelages romains », contribution de Georges Raepsaet au colloque organisé à Aix-en-Provence, Le Temps de l’Innovation (Université de Provence, 2000) dont nous utilisons largement les pré-actes dans ces paragraphes.
[ 45] Cf. Abdallah Nouroudine, Techniques et Cultures, comment s’approprie-t-on des techniques transférées, Octarès, Toulouse, 2001, notamment chapitre IV.
[ 46] Cf. André GHaudricourt et Mariel Jean-Brunhes Delamarre, L’homme et la charrue à travers le monde, La Manufacture, 1986, p29-30.
[ 47] « Ainsi la perception du machinisme agricole dépend entièrement de la signification sociale qu’il engendre : dans la France rurale du XIXe siècle, la mécanisation est synonyme de la perte des emplois et des moyens de vie ; dans l’Ouest des États-Unis, la mécanisation est synonyme de conquêtes de nouvelles terres et de solution au manque chronique de main-d’œuvre », in Erwan Jaffrès, « Comment écrire l’histoire d’une activité de travail : réflexions à partir de l’exemple de l’histoire de l’activité de travail agricole », Mémoire de DESS-APST, Université de Provence, septembre 2000, p46.
[ 48] Cf. Bulletin de La Société Industrielle de Mulhouse, 1873, p132 sqq.
[ 49] Cf. Charles Sabel et Jonathan Zeitlin, “Historical alternatives to mass production : politics, markets and technology in nineteenth century industrialization”, Past and Present, n° 108 (août 1985) ; Yves Schwartz, Travail et philosophie, convocations mutuelles, Octarès, 1992, la 2e partie : « Le paramètre travail et l’explication historique » ; cf. également Michael Piore et Charles Sabel, Les chemins de la prospérité. De la production de masse à la spécialisation souple, Hachette, 1989.
[ 50] Cf. Ce que disent les « instructeurs au sosie » dans l’ouvrage d’Ivar Oddone, cités in Yves Schwartz, Expérience et Connaissance du travail, op. cit., 1988, § 15,2.
[ 51] Nous avons développé plus avant cette question de la catégorisation historique in Yves Schwartz, Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe, Octarès, 2000, texte 33.
[ 52] Cf. Erwan Jaffrès, op. cit.
[ 53] Ibidem, p59.
[ 54] Nous avons eu l’occasion de parler de « métiers en souffrance » (cf. Yves Schwartz, Le paradigme ergologique ou un métier de philosophe, op. cit., p. 34 sq.), parce que dans un nombre croissant d’activités sociales, la substance même des ingéniosités, des compétences, des coûts, à combiner pour les exercer est si peu palpable qu’elle n’est plus reconnue comme « métier ». Ceci, par exemple, en opposition avec le « métier de soudeur », progressivement constitué entre les deux guerres, combinant des dimensions théoriques codifiées et de longs apprentissages corporels (Cf. Anne-Catherine Robert-Hauglustaine, « Les métiers du soudage en France », Le Mouvement Social, 193, octobre-décembre 2000).