Le Mouvement Social 2001- 2 (no 195)| ISSN 0027-2671 | ISSN numérique : en cours | ISBN : | page 35 à 77

Distribution électronique Cairn pour les éditions Les Éditions de l’Atelier. © Les Éditions de l’Atelier. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

Un laboratoire de la doctrine corporatiste sous le régime de Vichy : l’Institut d’études corporatives et sociales

Steven L. Kaplan [*]


RESUME — Paradoxalement, l’abolition des corporations par la Révolution française a donné naissance à « l’idée corporatiste » qui allait prospérer au XIXe siècle, s’enrichir suite à la Révolution russe et à la Grande Dépression, et atteindre son apogée sous Vichy. Cet article retrace l’itinéraire de l’Institut d’études corporatives et sociales qui était chargé, selon son très jeune directeur, M. Bouvier-Ajam, de préparer, voire réaliser l’avènement corporatif, socle socio-institutionnel de la Révolution nationale. Directement inspiré par une vision idéalisée d’un long Ancien Régime chrétien, cohérent et harmonieux, ce corporatisme vante cependant sa modernité et sa pertinence. Mais l’exégèse que donne Bouvier-Ajam à la doctrine suscite de l’opposition au sein de l’I.E.C.S. et de l’entourage du Maréchal. L’I.E.C.S. disparaît juste avant la Libération, qui incarcère son directeur pendant un an. Répudiant l’évangile corporatiste tout en nourrissant sa vive critique du capitalisme, Bouvier-Ajam devient communiste, côtoie les chefs du P.C.F. et collabore au C.E.R.M. Il prend ses distances en fin de carrière quand, devenu écrivain à succès, il brigue obstinément l’Académie française, s’appuyant sur le duc de Lévis-Mirepoix, ancien membre du comité de patronage de l’I.E.C.S.

Paradoxalement, l’abolition des corporations par la Révolution française a donné naissance à « l’idée corporatiste » qui allait prospérer au XIXe siècle, s’enrichir suite à la Révolution russe et à la Grande Dépression, et atteindre son apogée sous Vichy. Cet article retrace l’itinéraire de l’Institut d’études corporatives et sociales qui était chargé, selon son très jeune directeur, M. Bouvier-Ajam, de préparer, voire réaliser l’avènement corporatif, socle socio-institutionnel de la Révolution nationale. Directement inspiré par une vision idéalisée d’un long Ancien Régime chrétien, cohérent et harmonieux, ce corporatisme vante cependant sa modernité et sa pertinence. Mais l’exégèse que donne Bouvier-Ajam à la doctrine suscite de l’opposition au sein de l’I.E.C.S. et de l’entourage du Maréchal. L’I.E.C.S. disparaît juste avant la Libération, qui incarcère son directeur pendant un an. Répudiant l’évangile corporatiste tout en nourrissant sa vive critique du capitalisme, Bouvier-Ajam devient communiste, côtoie les chefs du P.C.F. et collabore au C.E.R.M. Il prend ses distances en fin de carrière quand, devenu écrivain à succès, il brigue obstinément l’Académie française, s’appuyant sur le duc de Lévis-Mirepoix, ancien membre du comité de patronage de l’I.E.C.S.

ABSTRACT — Paradoxically, the abolition of the guilds-« corporations » in 18th c. parlance-by the French Revolution engendered the « corporatist idea » which flourished during the 19th c., thickened in the wake of the Russian Revolution and the Great Depression, and reached its zenith under Vichy. This article explores the trajectory of the Institute of Corporation and Social Studies (I.E.C.S.) which was charged, according to its very young director, M. Bouvier-Ajam, with the task of preparing, perhaps even establishing the corporate system, socio-institutional keystone in the arch of the National Revolution. Directly inspired by an idealized vision of a protracted Old Regime, Christian, coherent, and harmonious, this corporatism nevertheless boasted its modernity and its relevance. BouvierAjam exegesis of the doctrine, however, aroused opposition within the I.E.C.S. and Pétain’s circle. The I.E.C.S. was dissolved just before the Liberation, which interned BouvierAjam for a year. Repudiating the corporatist gospel, Bouvier-Ajam became a communist, frequented the leaders of the P.C.F., and joined the Centre d’Études et Recherches Marxistes. He distanced himself from the party toward the end of his career when, as a best-selling historian, he tenaciously sought election to the French Academy, robustly supported by the Duke of Lévis-Mirepoix, who had served on the patronage committee of the I.E.C.S.

Paradoxically, the abolition of the guilds-« corporations » in 18th c. parlance-by the French Revolution engendered the « corporatist idea » which flourished during the 19th c., thickened in the wake of the Russian Revolution and the Great Depression, and reached its zenith under Vichy. This article explores the trajectory of the Institute of Corporation and Social Studies (I.E.C.S.) which was charged, according to its very young director, M. Bouvier-Ajam, with the task of preparing, perhaps even establishing the corporate system, socio-institutional keystone in the arch of the National Revolution. Directly inspired by an idealized vision of a protracted Old Regime, Christian, coherent, and harmonious, this corporatism nevertheless boasted its modernity and its relevance. BouvierAjam exegesis of the doctrine, however, aroused opposition within the I.E.C.S. and Pétain’s circle. The I.E.C.S. was dissolved just before the Liberation, which interned BouvierAjam for a year. Repudiating the corporatist gospel, Bouvier-Ajam became a communist, frequented the leaders of the P.C.F., and joined the Centre d’Études et Recherches Marxistes. He distanced himself from the party toward the end of his career when, as a best-selling historian, he tenaciously sought election to the French Academy, robustly supported by the Duke of Lévis-Mirepoix, who had served on the patronage committee of the I.E.C.S.


1

Paradoxalement, l’abolition des corporations par la Révolution française a donné naissance à « l’idée corporatiste », comme onl ’appeller a plus tard. Oscillant entre utopie et pragmatisme, entre passéisme et modernité, entre droite et gauche, l’idéal corporatiste atteindra son apogée sous le régime de Vichy. Répandant l’évangile corporatif depuis le milieu des années 1930, l’Institut d’études corporatives et sociales devint le principal centre vichyste en matière de recherche, de réflexion et (à en croire son directeur, Maurice Bouvier-Ajam) de formation corporatiste, ainsi que l’organe le plus bruyant du combat en faveur d’un corporatisme généralisé [1].

2

Le projet corporatiste de Vichy fondait en grande partie sa légitimité sur la récupération d’un passé qui permettait d’établir certaines équivalences morales et morphologiques, certaines continuités sociales et spirituelles, certaines analogies rassurantes et certains précédents plus ou moins contraignants sur le plan pragmatique. En suivant des procédures apparentées, sous certains rapports, à celles que Turgot avait mises en œuvre au XVIIIe siècle [2] – lecture doctrinale du passé, exégèse liturgique de la « nature », sacrifice rituel de l’Autre, etc. – les corporatistes arrivèrent à des conclusions radicalement différentes des siennes. Leurs représentations de l’Ancien Régime – mi-imaginaires mi-réalistes – contribuèrent à donner un visage et une tonalité spécifiques au corporatisme délibérément « moderne », mais en même temps intemporel sur le plan philosophique, que façonnèrent ces traditionalistes. L’histoire de l’Institut d’études corporatives et sociales permet de saisir les enjeux et les tensions liées à l’élaboration et à la mise en œuvre de cet idéal social, politique et économique.

La recherche d’une troisième voie

3

L’histoire contemporaine du corporatisme commence avec deux penseurs catholiques sociaux, René La Tour du Pin et Albert de Mun. Le modèle contre-révolutionnaire, vaguement modernisé, constituait le canevas de la doctrine corporative de La Tour du Pin. Ce qui impliquait une croisade contre le libéralisme sous tous ses avatars : le capitalisme cruel et cupide, l’individualisme corrosif et atomisant, le parlementarisme hypocrite et flasque, le matérialisme dégradant et vorace, et enfin la laïcité sans âme et blasphématoire. La Tour du Pin pensait qu’avec un corporatisme enraciné dans le christianisme (et dans l’expérience française, argument qui prit un tour dramatique en 1940), il serait possible de retrouver la voie du salut terrestre et céleste : la paix et la cohésion sociales, la solidité familiale, la solidarité collective, l’efficacité et la prospérité économiques, l’ancrage moral et la primauté du spirituel. Le corporatisme conjurerait la lutte des classes, les tyrannies symétriques et apparentées du libéralisme de marché et du socialisme, l’anarchie politique, l’imprudent appétit de liberté et de droits au détriment du sens des responsabilités et des devoirs, et le désespoir de l’anomie. La Tour du Pin n’imaginait pas que son système pût fonctionner sans un État fort, ce qui le différenciait du catholique libéral Albert de Mun. Le débat concernant l’ampleur, la portée et les attributs précis de l’État resta une source de tension et de créativité permanentes parmi les corporatistes.

4

Au tournant du siècle, cependant, le corporatisme ne s’exprimait pas d’une seule voix, en dépit de la puissante influence de La Tour du Pin. Même si le catholicisme intransigeant constituait la « matrice » du catholicisme social, les catholiques sociaux n’étaient pas tous aussi strictement traditionalistes que La Tour du Pin, monarchiste et fier de l’être, qui résistait à l’appel du pape demandant aux Français d’accepter la République. De Mun était l’un des nombreux partisans du ralliement. Si Charles Maurras attira quelques corporatistes dans les rangs de l’Action française, bien d’autres reculaient devant les solutions politiques royalistes et autoritaires. Certains catholiques sociaux, marqués peut-être par les travaux du sociologue Frédéric Le Play, flirtaient avec le corporatisme sans renoncer à leurs affinités avec l’économie du laissez-faire. Se méfiant de l’État, l’École d’Angers restait attachée à l’économie libérale dans le cadre de « corporations libres ». Les démocrates chrétiens, hostiles à la hiérarchie et tout dévoués à la politique démocratique, envisageaient des modes de représentation professionnelle qui révélaient quand même une tendance corporatiste. Pour certains, l’attrait du corporatisme était justement qu’il leur évitait le recours à un léviathan jacobin, alors que pour d’autres l’État interventionniste était la condition sine qua non d’une socialisation corporatiste durable.

5

Du côté des réformateurs, qui étaient également à la recherche d’une solution intermédiaire entre libéralisme et collectivisme, le sociologue Émile Durkheim, un commentateur critique des corporations de l’Ancien Régime, fit valoir avec force que les corporations comblaient des besoins profonds – le genre d’institutions qu’il prévoyait remplissait des fonctions très voisines de celles des communautés de La Tour du Pin – et que l’on pouvait fort bien parvenir à une solidarité interclassiste sans sacrifier les libertés fondamentales ni promouvoir l’étatisme. Sous l’influence de Durkheim, le juriste Léon Duguit attaqua l’État jacobin, dont de nombreuses missions pouvaient être confiées à des syndicats quasi corporatifs, composés séparément d’ouvriers et d’employeurs, mais capables de fusionner pour promouvoir les solidarités.

6

La pensée corporatiste française (et dans une moindre mesure l’action corporatiste) s’épanouit à la fin des années 1920 et au début des années 1930, en réponse au double défi lancé à la démocratie libérale (parlementaire) et au capitalisme par la Révolution russe et la crise économique mondiale de 1929, ainsi qu’à l’émergence de régimes de type corporatiste au Portugal, en Espagne, en Italie et en Autriche. La France elle-même avait introduit, en les ajustant parfois, des éléments corporatistes dans la gestion de son économie au niveau non seulement local, mais aussi national. De l’extrême gauche et de l’extrême droite, en la personne de Jacques Doriot d’une part et du colonel de la Rocque de l’autre, un corporatisme « social » fascisant et agressif fit irruption sur la scène politique. L’Action française engendra un essaim de corporatistes, mais il en alla de même pour la C.G.T. non communiste. Henri de Man, théoricien belge et « socialiste convaincu », incita les ouvriers à s’entendre avec leurs patrons plutôt qu’à se lancer dans la lutte des classes. En 1935, le corporatisme domina le programme des Semaines sociales mises en place par les catholiques sociaux. Les revues Politique et L’Homme nouveau consacrèrent des numéros spéciaux au thème corporatiste. Dorgères, chef du Front Paysan, annonça l’avènement de « l’économie corporative » en se fondant sur la banqueroute des économies aussi bien libérales qu’étatistes. « Le système corporatif est à la mode », nota Marcel Berthon, élève de François Olivier-Martin, penseur corporatiste de la Faculté de droit de Poitiers. « En France, les esprits qui, il y a quelques années, semblaient le plus opposés à la discipline corporative s’y rallient d’enthousiasme et réclament l’organisation de la profession. Nous sommes en droit de penser que le XXe siècle sera le siècle du corporatisme » [3].

7

Plus neutre, Louis Baudin, économiste, professeur agrégé de droit, attribuait le pouvoir de « séduction » de la doctrine non seulement « au flou de ses lignes, au mystère qui l’enveloppe », mais à une attitude largement répandue : « aigri contre un libéralisme dont il n’a connu que la caricature et contre un socialisme dont les premières manifestations ont suffi à provoquer des désastres, le Français moyen s’est pris d’un goût très vif pour la navigation entre Charybde et Scylla : ni l’un ni l’autre, entre les deux et plus loin » [4].

8

« A ne retenir que la production des premiers mois de 1935, livres, brochures, articles sur le corporatisme suffisent à remplir un rayon de bibliothèque », notait l’économiste et juriste Gaétan Pirou, dont certains écrits occupaient d’ailleurs le rayon en question. Un autre observateur attentif compta, de janvier 1934 à juin 1943, plus de 400 textes en français ayant trait au corporatisme, à l’exclusion, semble-t-il, d’une pléthore d’articles de presse. Outre leurs nombreux essais théoriques, des vétérans du corporatisme tels que Louis Salleron, Alfred Rolland, Jacques Warnier, Hubert Ley et Robert Guillermain proposèrent des études sur « le corporatisme appliqué » à des arts et professions particuliers (par exemple l’architecture, les textiles, l’agriculture, l’artisanat, le commerce, etc.). Les éditeurs lancèrent des collections spéciales pour répondre à la demande croissante : Anticipations corporatives chez Dunod, la Bibliothèque d’études sociales chez Flammarion et la Bibliothèque corporative chez Attinger (en Suisse). Comme le nota Bouvier-Ajam, « ainsi, même avant la Révolution Nationale, le corporatisme était déjà en marche vers sa réhabilitation » [5].

9

Au milieu de toute cette effervescence, naquit l’Institut d’études corporatives et sociales (I.E.C.S.), fondé en partie justement pour canaliser l’énergie en question et l’aider à se transformer en un champ d’étude et de pratique que Maurice Bouvier-Ajam, son grand animateur, aimait à appeler, imitant les Italiens, « la science corporative » [6].

10

Ce dernier avait connu dans les milieux universitaires de juristes une ascension météorique qui l’avait propulsé, à vingt ans à peine, à un poste de direction et d’influence intellectuelle. Certes, les docteurs en droit, dont la thèse était nettement moins difficile à soutenir que celle des docteurs ès lettres, connaissaient souvent des débuts de carrière fulgurants. Il est néanmoins probable que ce jeune homme, né au Mans et éduqué à Tours, auteur d’un recueil de poésie publié à l’âge de dix-huit ans, musicien averti (et futur auteur d’un court guide du jazz), était doté d’un charisme réel, ainsi que d’une puissante intelligence, pour parvenir à s’imposer de façon si précoce et si assurée dans les rangs universitaires, et, au-delà, dans le monde de la culture et de la politique. Ses poèmes révèlent de l’énergie, de l’esprit et une assurance à toute épreuve. Ils sont à la fois espiègles et sentimentaux, impertinents et conventionnels, spontanés et artificiels, lyriques et plats. Bouvier-Ajam parlait d’amour avec enthousiasme et une mélancolie un peu surfaite; à l’instar de Verlaine (une de ses idoles, avec Claudel et Chopin), il rêvait simultanément de plaisir et de pureté, de la chair et de l’esprit. Tenté par la bohème, par la musique et la littérature (rejetant aussi bien le modèle du « bourgeois placide » que celui du « maître en Sorbonne »), il ne s’en attacha pas moins à un certain nombre de valeurs conservatrices. Les implications de la modernité l’inquiétaient, il remettait en question la solidité des progrès accomplis par l’homme sous l’influence des Lumières, et Dieu était pour lui la source de toute vérité et de toute beauté.

11

Adolescent, Maurice Bouvier-Ajam se distinguait des jeunes gens de son âge. « Son caractère ? Difficile, bizarre, assurent volontiers ses amis; mais il a toujours été considéré par eux comme un excellent camarade : et n’est-il pas président d’une société amicale de lycéens ? ». Personne, à l’époque, ne s’étonna de le voir marcher sur les traces de son père, avocat prestigieux, magistrat et professeur, qui présidait aux destinées d’une association musicale. Son grand-père maternel, Maurice Ajam, ancien ministre, sénateur de la Sarthe, professeur au Collège libre des Sciences Sociales et président de la Société Positiviste, lui donna le goût de Paris et de la vie publique, même si ses choix philosophiques ne pouvaient totalement satisfaire le jeune homme [7]. La rencontre de sa future femme dans un cours de théâtre – espace des émotions esthétiques autant que machine à illusions – joua dans sa vie un rôle déterminant : il se marie en 1934 à vingt ans et c’est sa femme, de six ans plus âgée que lui, qui l’amène à l’Église catholique, lieu où se joue un tout autre drame et engagement, qui renforcera la dimension chrétienne de sa vision corporatiste [8]. Impatient d’agir, la même année Bouvier-Ajam rejoint pour un court moment les Croix de feu et participe à la manifestation orageuse du 6 février.

12

Ayant fait des études de droit et d’économie à la Faculté de Droit de Paris, Bouvier-Ajam soutint, à peu près à l’époque où l’I.E.C.S. vit le jour, sa thèse de doctorat sur le nationalisme économique de Friedrich List, sujet relativement exotique qui abordait des préoccupations locales par le truchement d’une trajectoire étrangère, devant un jury parisien auquel participaient deux grands spécialistes indépendants d’esprit et fortement portés sur la question du corporatisme, Gaétan Pirou et François Perroux. Bouvier-Ajam fit ses premiers pas d’enseignant à la Faculté de Droit de Rennes avant la guerre; en 1942, il figurait parmi les chargés de cours à Bordeaux [9].

13

Bouvier-Ajam a narré en termes héroïques l’histoire de la création de l’I.E.C.S. à la fin de 1934, création qui avait exigé « de ses promoteurs beaucoup de courage et une longue persévérance » car le corporatisme ne bénéficiait pas à l’époque « des appuis solides et des hautes sympathies » qu’il devait s’attirer après 1940. Livré à lui-même, le ferment intellectuel ne se transformait pas aisément en subventions, surtout à un moment où le climat (micro-)politique n’était pas favorable au projet corporatiste, en particulier sous sa forme fortement traditionaliste. « De durs labeurs furent nécessaires pour faire triompher l’idée d’un organisme ayant pour but de restaurer la tradition corporative perdue », devait noter Bouvier-Ajam, « de la restaurer dans sa plénitude ».

14

Toutefois les convictions traditionalistes n’empêchaient nullement d’avoir recours à des méthodes modernes d’analyse et d’application. Dès le départ, l’Institut afficha des ambitions qui débordaient le cadre universitaire, cherchant à atteindre et à mobiliser les « milieux professionnels » ainsi que les « milieux intellectuels ». Sous l’impulsion de Bouvier-Ajam, dès 1936 (si l’on en croit son récit quelque peu entaché d’auto-promotion), « il avait établi des contacts avec tout ce qui compte en France dans le domaine du précorporatisme, aussi bien doctrinal que pratique ». Le refus obstiné de séparer la théorie de la pratique devint un leitmotiv de Bouvier-Ajam. Son but était de trouver le moyen de concilier ses deux objectifs, la méditation des enseignements de La Tour du Pin et la création d’entreprises précorporatives. Ce traditionaliste faisait entendre un discours d’un modernisme frappant en épousant la cause d’une « permanente interpénétration du réel et de l’idéal au sein d’un organisme qui aurait ainsi une véritable efficacité ». Bouvier-Ajam ne ménagea pas ses efforts pour rassurer les sceptiques et les convaincre du fait que le corporatisme n’était pas une entreprise de pure spéculation : « Quelle est en effet la valeur d’une doctrine qui n’a pas subi l’épreuve de la vie, et à quoi sert une expérience que ne guide pas une doctrine sans faille ? ».

15

En mariant le social et le corporatif, il voulait inscrire cette idée dans le nom même de son entreprise. L’épithète « sociales » renforçait la double vocation de « corporatives », plus hermétique : elle évoquait la vie, ses échanges et ses aspérités de tous les jours, la rudesse et l’angoisse chroniques historiquement contenues dans « la question sociale » et dans la lutte des classes, qui semblait interdire la paix sociale, inscrites au lourd programme social des partis politiques, depuis la plate-forme du Front Populaire jusqu’au « Social d’abord » qui était le slogan du Parti social français (continuateur des Croix de Feu).

16

Ainsi, pour l’Institut, « l’enseignement du corporatisme » impliquait non seulement une maîtrise de la doctrine – aussi essentielle pour Bouvier-Ajam qu’elle avait pu l’être pour La Tour du Pin – mais encore « la préparation de ses étudiants à la vie sociale par l’examen des conditions générales de cette vie ». Plus précisément, cet apprentissage suivait un programme qui n’était pas sans rappeler, par certains côtés, l’école de commerce américaine, les encycliques papales depuis Rerum Novarum jusqu’à Quadragesimo Anno, et la rhétorique traditionnelle des corporations : « des méthodes d’organisation professionnelles, des principes nécessaires à la bonne gestion des entreprises, à la protection sociale des intérêts des métiers, à l’établissement de la paix sociale et de la prospérité économique ». Dans les premiers temps, cependant, la vocation pédagogique céda le pas à la recherche, plus facile à organiser et à diffuser. La recherche – appelée « l’étude scientifique » – se concentrait à parts égales sur les préoccupations historiques et doctrinales, étrangères et indigènes, anciennes et modernes. L’impératif pragmatique dirigeait l’attention sur les problèmes sociaux et économiques contemporains, l’Institut s’efforçant « de discerner quelle serait la portée de leur solution corporative », puisque les autres solutions avaient connu des échecs notoires au cours des trois premières décennies du XXe siècle, de même que dans un passé plus lointain [10].

Une instance de propagande de la « Révolution nationale »

17

Maurice Bouvier-Ajam donnait l’impression d’avoir accompli beaucoup de choses avant la guerre en établissant des réseaux, en proposant des consultations, en lançant des recherches et en publiant abondamment. Portant sur cette période un regard rétrospectif, bien des années plus tard, il se disait fier d’avoir pris le risque de rassembler « des personnalités des diverses écoles corporatistes » dans le but audacieux de parvenir à « l’unification sur l’essentiel ». Même si « la confrontation des tendances ne fut pas pleinement assumée », l’opération n’en eut pas moins pour résultat une base doctrinale nettement affinée. Aux yeux d’un de ses adversaires, Alexandre Parodi, devenu ministre du Travail en 1944, jusqu’en 1940 l’action de l’Institut « n’eut qu’une ampleur relative ». Quoi qu’il en fût, la guerre obligea l’institution à fermer ses portes en 1939. Selon Bouvier-Ajam, ce fut Pétain lui-même qui la ressuscita. « Au lendemain de l’armistice », précise une version semi-officielle, « le Maréchal voulut bien s’intéresser personnellement à cet organisme, dont il connaissait l’activité antérieure ».

18

Le directeur de l’I.E.C.S. laissait entendre qu’il connaissait personnellement Pétain. Le ministre du Travail rapporta par la suite qu’il était entré en relation avec le Maréchal par l’entremise de « certaines personnalités acquises aux doctrines corporatives », qui étaient aussi membres de l’entourage de Pétain, en particulier Henri du Moulin de Labarthète, chef de son cabinet civil, et le colonel Gaston Cèbe, ce dernier étant un spécialiste des questions sociales et ouvrières, rattaché au cabinet à plusieurs reprises. Même si, plus tard, leurs relations se tendirent, à la fois parce qu’ils se disputaient les ressources et la reconnaissance sociale et parce que des divergences théoriques les opposaient, dans un premier temps Bouvier-Ajam put aussi compter sur la neutralité bienveillante de deux corporatistes proches de Cèbe et inconfortablement logés dans l’orbite de Laval, Jean Paillard, militant d’Action française, et Marcel Rouaix, un idéologue doublé d’un pragmatiste ayant fait ses classes dans l’industrie alimentaire; ces deux hommes jouèrent ensemble un rôle primordial dans la rédaction des toutes premières chartes corporatives [11].

19

L’I.E.C.S. s’assura publiquement, en juin 1941, le « haut patronage » de Pétain – denrée rare et donc précieuse sur le marché symbolique – plusieurs mois avant la promulgation de la Charte du Travail, pivot institutionnel et idéologique de la doctrine sociale du Maréchal. Une note qu’avait préparée son cabinet en mars 1942 promettait à l’I.E.C.S. « tout l’argent qui lui serait nécessaire », arguant du fait qu’« il n’y a pas actuellement de propagande plus urgente que celle qui peut être faite en faveur de la Charte du Travail et de la Corporation ». A l’origine, Bouvier-Ajam reçut, sem-ble-t-il, plus de 3 millions de francs, versés directement par la trésorerie de Pétain (6 millions par an, à en croire le témoignage souvent bien informé, mais diablement tendancieux de Jean Paillard).

20

Bouvier-Ajam tirait une immense satisfaction de cette légitimation idéologique et institutionnelle. Le ton sur lequel il s’adressait à la nation était aussi triomphant que pouvait être obséquieux celui sur lequel il s’adressait à Pétain – présenté comme un très zélé apôtre du bien public. L’Institut, expliquait son directeur, « eut la joie de retrouver sa doctrine dans les principes énoncés au lendemain de la défaite par le maréchal Pétain. De paria l’Institut devenait précurseur. Il est toujours dur d’avoir raison en de pareilles circonstances; certes, nous n’avions pas souhaité une telle confirmation, mais les faits sont là, la France est à reconstruire ». Le Maréchal était un « SAUVEUR » envoyé par la Providence, que « nous n’aimerons jamais assez »; dans La Légion, dans le Bulletin d’informations corporatives et dans les publications internes de l’I.E.C.S., Bouvier-Ajam alimentait infatigablement le culte de « notre chef ». « A son tour, le Maréchal nous crie : “Qui m’aime me suive !” Nous l’aimons, suivons-le ». Mais il se plaisait aussi à inverser légèrement le rapport de dépendance : « Comme nous ! Comme nous ! Le Maréchal nous fait l’immense honneur de nous dire qu’il pense comme nous » [12].

21

Le 21 janvier 1942, anniversaire de l’exécution de Louis XVI, un auditoire de plus de 2 000 personnes écouta Georges Lamirand, secrétaire général à la Jeunesse – intendant de l’avenir –, célébrer l’inauguration du nouvel I.E.C.S. Bouvier-Ajam s’entoura d’une pléiade d’éminents personnages (où les femmes brillaient par leur absence). Olivier-Martin, juriste et historien de l’organisation corporative, présidait le conseil supérieur, assisté par deux vice-présidents, Georges Blondel, professeur au Collège de France, où Bouvier-Ajam avait brièvement travaillé pour lui, et Alfred Rolland, architecte de profession et collaborateur de la première heure de l’I.E.C.S. Parmi les membres du comité de patronage figuraient plusieurs hommes d’affaires corporatistes, deux rejetons de la famille La Tour du Pin, porte-drapeau de la bannière doctrinale, le duc de Lévis-Mirepoix, historien et futur académicien, et Sacha Guitry, le spirituel écrivain, membre de l’Académie Goncourt et surtout du Comité d’organisation des entreprises de spectacle fondé en 1941 par Vichy. Parmi les enseignants et les collaborateurs aux périodiques et autres publications de l’I.E.C.S., entre autres, on trouvait des professeurs aussi distingués que l’économiste François Perroux, le juriste Maurice Duverger, scrupuleux exégète des mesures autoritaires et antisémites de Vichy, mieux connu par la suite en tant que journaliste du centregauche qui collabora au Monde après la guerre, et un jeune espoir des milieux politiques et administratifs, qui devait détenir un portefeuille ministériel de second plan sous la IVe République, avant d’être plusieurs fois ministre, notamment de l’Intérieur en 1968, sous le général de Gaulle, Raymond Marcellin [13]. Ce nouveau baptême de l’Institut consacrait l’apothéose de son directeur, Bouvier-Ajam.

22

Dans les rapports interministériels, les représentants du gouvernement mettaient surtout en avant la mission de propagande de l’I.E.C.S. Animé par la conviction qu’il était désormais légitimement habilité à parler au nom du Maréchal sur les questions ayant trait au corporatisme, Bouvier-Ajam nourrissait de plus vastes ambitions, ou alors il prenait le terme propagande dans une acception plus large. « Je savais l’œuvre hautement nationale accomplie par l’Institut avant la guerre » avait écrit Pétain au directeur. Il partageait sa certitude « que l’Organisation Professionnelle Corporative permettra seule l’instauration d’un ordre stable et juste, indispensable à la prospérité et à la grandeur de la France ». Habilement aiguillé par Bouvier-Ajam, le Maréchal le pressa de développer de nouvelles élites mixtes, ce qui était précisément dans les intentions du directeur – « la formation d’élites patronales, artisanales, ouvrières et paysannes possédant un idéal de fraternité française, une même conception de la structure des communautés de travail, du rôle et de la condition des diverses catégories de producteurs ». Le directeur de l’I.E.C.S. chercha même à faire sentir son influence à un niveau encore plus élevé et plus audacieux. A la différence de nombreux vichystes, il plaçait la mission corporative au cœur même de la « Révolution nationale », pour la mise en œuvre de laquelle il était mandaté par le Maréchal. L’Institut présiderait conjointement à la mise au monde d’institutions et à la formation d’individus, fournissant ses « conseil[s] aux groupements professionnels désireux de mettre en pratique les principes de collaboration sociale et d’organisation confraternelle mis en valeur par les messages du Chef de l’État ». Au cours des premières semaines de sa nouvelle existence, l’Institut, à en croire Bouvier-Ajam, fut lourdement sollicité par des groupes professionnels précorporatifs, des organismes gouvernementaux et des instituts étrangers de science corporative. Son directeur cherchait, ni plus ni moins, à « obtenir l’audience totale du pays » [14].

23

Installé boulevard Saint-Germain, avec une annexe dans un hôtel particulier de la rue de Lille, l’I.E.C.S. proposait un programme fort complexe de formation, consultation, propagande et recherche, dont nous ne savons pas grand-chose. Combien de ces branches prirent réellement forme ? Combien d’étudiants s’inscrivirent ? De quels milieux venaient-ils ? Pris ensemble, les cours, touchant quasiment toutes les sciences sociales, devaient démontrer l’affirmation inexorable de la solution corporative, tout en problématisant et historicisant certaines questions. Un cours préparatoire (71 heures de conférences et 43 heures de travaux pratiques) était destiné « à initier aux études corporatives les jeunes gens et les travailleurs n’ayant pas fait d’études secondaires ». Traitant la France depuis la corporation médiévale jusqu’à la Charte du Travail, ces cours abordaient « l’économie générale et corporative », la législation sociale (soulignant « son harmonisation humaine et économique dans une organisation corporative »), et les principes de la doctrine corporative, dont la conclusion, intitulée « nécessité de la corporation », s’achevait par un énigmatique « éloge du militarisme ». Raymond Marcellin assurait le cours concernant « les institutions politiques, économiques et sociales », tandis que Philippe Ariès, « licencié d’Histoire et de Géographie », sympathisant de l’Action Française, qui allait devenir un des plus grands historiens français après la guerre, tout en restant jusqu’à son entrée à l’E.H.E.S.S. à la fin de sa carrière hors des structures de l’Éducation nationale, enseignait « l’histoire et la géographie sociale de la France » et « les grandes étapes de la pensée française » [15].

24

Proposant un cursus de deux ans, l’École des hautes études corporatives, dirigée par Robert Guillermain, le plus grand exégète de La Tour du Pin, accueillait des bacheliers. Le programme de la première année comprenait l’histoire des corporations françaises, l’économie générale et corporative, « L’État et la Corporation », une des grandes préoccupations théoriques des corporatistes, et l’organisation professionnelle, un cours dans lequel Marcellin traitait les grands débats du moment : les comités d’organisation, la Charte du Travail et « la Corporation : problèmes pratiques, réalisations actuelles ». En deuxième année, à côté des cours de base de BouvierAjam sur les doctrines et de Jean Daujat sur la « philosophie sociale », les étudiants rencontraient quelques-uns des plus brillants esprits du monde corporatif et paracorporatif : L. Baudin, G. Blondel, F. Olivier-Martin et Brethe de la Gressaye. C.-J. Gignoux, ministre éphémère dans les années 1930, puis « patron des patrons » comme président de la Confédération Générale de la Production française de 1936 à 1940, participait au cours d’économie générale et corporative.

25

Louis Salleron, juriste et spécialiste de l’agriculture corporative, animait un Cours Supérieur, sorte de troisième année de perfectionnement, débouchant sur trois diplômes spécialisés dans les études corporatives, sociales ou artisanales. Les étudiants pouvaient suivre des cours sur littérature corporative, « droit naturel et droit laborique », « économie corporative rationnelle », les encycliques, artisanat et art, « problèmes familiaux » et statistique. Georges Chaudieu, ancien artisan boucher, s’occupait des travaux pratiques. Firmin Bacconnier, expert économique de l’Action Française, inculquait « les principes d’économie nationale ». Plus inattendu, Jean Paillard, militant corporatiste ancré à Vichy et adversaire affiché de Bouvier-Ajam à partir de 1943 sinon avant, disposait d’une chaire à l’Institut et professait un cours consacré « aux éléments d’économie coloniale », notamment aux expériences du corporatisme colonial. L’École des hautes études artisanales, dont la mission était de former le personnel administratif de l’artisanat, s’adressait « aussi bien aux jeunes intellectuels qu’aux travailleurs manuels », reflétant ainsi la vision que nourrissait Bouvier-Ajam quant à la nature hybride du monde du travail régénéré selon les principes de la Révolution nationale. En première année les étudiants retrouvaient Marcellin, Chaudieu, Guillermain et nombre de spécialistes de la « législation artisanale » et de l’histoire des métiers. En seconde année, ils approfondissaient leur connaissance de la « doctrine et économie artisanales », de la gestion des petites et moyennes entreprises, du droit artisanal et de la formation professionnelle, Chaudieu prenant en charge les travaux dirigés.

26

Recoupant en partie le programme de l’École des hautes études, un Cours Social devait former sur deux ans des « cadres d’esprit social » et des « ingénieurs sociaux », non pas des rêveurs-tyrans à la Saint-Just, mais des gestionnaires des ressources humaines, des thuriféraires de « la collaboration sociale », des gardiens de « l’ordre social nouveau », chargés de réaliser la promesse faite par Pétain dans son discours de Commentry, par laquelle il s’était engagé à exorciser la cruauté du capitalisme sans nuire à la primauté de l’efficacité économique, en greffant la « réalité humaine » sur la « réalité économique ». Un historien et ancien militant cégétiste et socialiste, Georges Lefranc, enseignait l’histoire des « faits sociaux », pendant que son collègue Pierre Marty analysait « les fonctions économiques et sociales des cadres ». Salleron était responsable du Collège paysan dont la mission était de fournir une formation « professionnelle et corporative » aux futurs dirigeants de l’agriculture [16].

27

Bouvier-Ajam établit des comités spécialisés afin de faciliter l’effort de propagande. Fort habilement, il voulait atteindre les enseignants et autres personnes cultivées qui n’étaient pas familiarisées avec la question corporative, mais qui par leur position étaient susceptibles d’influencer un grand nombre de gens dans leur entourage. Il espérait « les intéresser à l’œuvre nationale de relèvement professionnel ». Une Union corporative, un bureau des « études pratiques » composé de spécialistes appartenant aux mondes de l’industrie, du commerce, de l’agriculture et de l’artisanat, recrutés principalement dans les syndicats, ainsi que des « techniciens de la doctrine corporative », se tenaient prêts à donner des conseils et un élan organisateur. Bouvier-Ajam rêvait de faire des corporations, et pas seulement d’enseigner le corporatisme. Un « Service des Consultations et du Contentieux corporatifs », dirigé par F. Bacconnier, était censé conseiller et aider « des particuliers et des groupements [...] dans leurs efforts constructifs en faveur de l’institution corporative ». Les « Services extérieurs » de l’Institut, sous l’égide de R. Marcellin, mettaient au point des cours par correspondance visant « non seulement le public des provinces, mais aussi les camps de prisonniers ». Le grand public pouvait s’abonner aux Feuillets de Documentation pratique qui « exposent clairement et sobrement toutes les grandes réformes économiques et sociales ». L’I.E.C.S. publiait un mensuel intitulé Le Corporatisme (qui prit ensuite, semble-t-il, le nom de L’Organisation corporative), alors qu’un Bulletin d’informations corporatives paraissait deux fois par mois, voire plus à l’occasion, proposant un mélange de nouvelles et d’annonces, d’aphorismes de Pétain et d’extraits de ses discours, de détails législatifs et administratifs, de vignettes historiques, d’analyses doctrinales, de résumés des publications de l’I.E.C.S. et d’exhortations stéréotypées. Vantant les mérites du Collège d’études syndicales et corporatives, le Bulletin appelait les jeunes travailleurs de tous les milieux à se sous-traire à l’isolement qu’imposait « le capitalisme tout-puissant », afin de saisir l’opportunité de développement organique et de mobilité que leur offrait l’école de l’I.E.C.S. De façon plus générale, il ressassait la prise de conscience que le pétainisme était censé avoir provoquée : « Maintenant vous comprenez que la lutte des classes est stérile et de toute votre âme vous aspirez à un régime nouveau qui vous donne enfin la place à laquelle vous avez droit ».

28

La rédaction incitait les lecteurs du Bulletin à lui écrire, pour savoir comment constituer un centre de propagande en faveur de la Révolution nationale dans leur région. Le fascicule faisait connaître l’itinéraire des représentants de Bouvier-Ajam, dont la tâche était de sillonner le pays pour établir des clubs locaux appelés Centres d’action corporative et sociale, étroitement liés à l’organisation-mère à Paris, mais encouragés à prendre des initiatives en matière de conseil, de diffusion de la propagande, ainsi que de recrutement et formation des cadres. R. Marcellin inaugura un de ces centres en Auvergne à la fin du mois de juillet 1942. Au cours d’un périple à travers toute la Provence, pendant l’été 1942, le secrétaire général de l’I.E.C.S., André Giraud, aida à lancer plusieurs Centres d’études corporatives et sociales, qui paraissaient être autant de variations sur ce même thème. Ce fut la ville de Lyon qui hébergea le Centre d’études provincial le plus actif, d’où l’on vit un véritable réseau de filiales à travers lequel circulaient les conférenciers et la documentation de l’I.E.C.S. [17].

Utopie corporatiste et remède « révolutionnaire »

29

Propager l’évangile du corporatisme n’était pas une mission de tout repos, car cette notion n’était ni tout à fait transparente ni consensuelle, tant sur le plan politique qu’intellectuel. L’un des maîtres de Bouvier-Ajam, Gaétan Pirou, se fit un devoir de remettre en question la pertinence du modèle de La Tour du Pin. Au Congrès des économistes de langue française de 1936, il signala que « le mot de corporatisme ne correspondait pas à une idée claire et à un contenu net dans l’esprit de la plupart des participants ». Quelques années plus tard, Louis Baudin, un autre parrain de Bouvier-Ajam, reprit cet argument, sur un ton plus acerbe : « L’armée des corporatistes est si disparate qu’on est fondé à penser que le mot même de corporation est pareil à une étiquette apposée sur un lot de bouteilles distribuées entre des producteurs et dans lesquelles chacun verse une boisson de son choix. Le consommateur doit y regarder de près ».

30

Bouvier-Ajam, tout en manifestant une impatience croissante vis-à-vis du « néo-corporatisme » désabusé et opportuniste de Pirou et tout en restant convaincu que le social devait précéder l’économique dans la conceptualisation du corporatisme, néanmoins était d’accord avec la définition pratique qu’en donnait son ancien professeur : un système de droit public qui supposait que tous les individus exerçant la même profession constituaient un corps recevant de l’État des pouvoirs réglementaires d’une nature économique, sociale et même politique. Ainsi les représentants des patrons, des « techniciens » et des ouvriers d’une industrie donnée détermineraient-ils les conditions de production, les modalités d’apprentissage et les procédures salariales; ils organiseraient les assurances sociales, ils distribueraient les allocations familiales, et enfin ils constitueraient et géreraient le patrimoine corporatif permettant de financer l’action sociale; en outre, ils pourraient, le cas échéant, nommer des délégués à une assemblée susceptible de devenir un jour l’une des chambres du Parlement [18].

31

Pirou lui-même comprenait à quel point il était utile de formuler le débat en termes moins contraignants, en utilisant le modèle maximaliste-minimaliste qu’avait conçu son collègue François Perroux, lequel avait été lui aussi un des premiers mentors de Bouvier-Ajam. Au sens large, « ce terme désigne tout régime, à l’intérieur d’un système capitaliste, qui organise, dans l’intention de corriger les défauts et les abus entraînés par un tel système, la collaboration de l’élément patronal et de l’élément ouvrier ». Arrangeante, ouverte à un vaste éventail de procédures visant à régler et prévenir les conflits, n’ayant besoin d’aucune organisation spécifiquement corporatiste et assez souple pour inclure dans ses limites le New Deal de Roosevelt, cette définition apparaissait à Bouvier-Ajam comme flasque et hérétique. Au sens strict, la version de Perroux est proche de celle de Pirou et suffisamment rigoureuse pour donner à Bouvier-Ajam, à l’aise avec son anticapitalisme avoué, mais gêné par son étatisme, un point de départ : « un groupement de caractère public ou semi-public où sont représentés paritairement patrons et ouvriers, départagés en cas de conflit par l’État, et qui fixe par voie de décision autoritaire les prix des produits et des services au lieu de les laisser s’établir par le jeu du marché libre » [19].

32

Après 1940, Bouvier-Ajam manifesta moins d’intérêt qu’avant la guerre pour les détails de l’édification du corporatisme. Son inspiration restait, certes, sociale, chrétienne et « latourdupinienne », mais le désastre de la défaite, ainsi que la perspective de voir l’Institut, tel un phénix, renaître de ses cendres, orientèrent sinon la façon dont il comprenait l’entité corporative, en tout cas la façon dont il parlait de la destinée corporative. Le corporatisme (stricto sensu, avec une inflexion traditionaliste pure et dure) n’était pas seulement la solution à long terme permettant d’éliminer des défauts et des blocages bien connus dans les formes dominantes d’organisation sociale. C’était, de façon beaucoup plus immédiate, l’une des clés de la reconstruction de la France mutilée, désorganisée, démoralisée. C’était un moyen de s’extirper du piège infernal de la décadence, dans lequel le pays était tombé et qui expliquait sa cuisante défaite. Dans la conjoncture pétainiste, le corporatisme était devenu un véritable remède « révolutionnaire », un élément décisif de la Révolution nationale qui remettrait la France sur pied, en établissant cette fois des fondations indestructibles sur des valeurs, des principes et des systèmes de relations communautaires, qui étaient à la fois naturels, vrais, justes, durables, divins et, pour couronner le tout, populaires (car Bouvier-Ajam était assez malin pour comprendre que le corporatisme devait plaire aux masses, si l’on voulait qu’il pénétrât en profondeur et prospérât).

33

Alors même qu’il faisait écho à la rhétorique d’Ancien Régime du Maréchal, dénigrant la « confusion » et le « vide » d’un univers d’individualisme frénétique, générateur de discorde et meurtrier, Bouvier-Ajam se délectait du langage révolutionnaire de Pétain. La guerre contre le libéralisme, le communisme, le syndicalisme de classe et l’étatisme nécessitait la « régénération » de la nation, pour reprendre l’une des métaphores jacobines qu’affectionnaient le Maréchal et ses propagandistes. Le corporatisme sauverait la France, parce qu’il s’attaquait aux questions fondamentales implicites de l’organisation sociale et de la force morale. Aussi millénariste et excessif que le règne de la vertu prôné par Robespierre, le corporatisme national-révolutionnaire « veut remplacer le désordre par l’ordre [...], le renoncement par l’effort, la haine par la paix, la crise par la prospérité », l’égotisme impie par la fraternité chrétienne, les droits frôlant la sinécure par les devoirs axés sur le service public, un souci chronique des intérêts privés par un attachement à l’intérêt général, le « facteur argent » par le « facteur humain », la lutte des classes par leur collaboration, l’idée même de la classe sociale par celle d’une « société nationale » élevée au rang de patrie, les individus qui créent la société par une société créant les individus, le laxisme moral par la rigueur morale, la concurrence darwinienne par une solidarité collective, la domination par l’entente, la précarité de l’emploi et du statut social par la sécurité, le règne de la convoitise et de la corruption par « la renaissance de la moralité professionnelle », les patrons qui n’étaient que de simples financiers par des « chefs économiques et sociaux », les fictions égalitaires par une stabilité hiérarchique garantissant à tous l’égalité des chances, le travail-en-tant-que-marchandise par le métier-en-tant-que-propriété, l’homme réduit à l’état de machine par l’homme rétabli dans ses droits d’être humain, etc. Bien qu’il visât plutôt les groupes que les individus et qu’il s’exprimât plus volontiers en termes de renaissance que de création, à de nombreux égards, le discours de Bouvier-Ajam sur la Révolution nationale était bien difficile à distinguer de la campagne révolutionnaire menée pour forger le Français nouveau en 1793-1794 [20].

34

La Révolution nationale, dans sa version traditionaliste du moins, était bien entendu brandie contre la révolution satanique de 1789-1794, qui, en déchaînant l’individualisme destructeur et la liberté débridée, avait détruit les liens sociaux et amené le triomphe du matérialisme, caché sous les oripeaux à la mode d’une démocratie libérale s’appuyant sur un marché libre. Bouvier-Ajam considérait le corporatisme comme une machine de guerre propre à éradiquer les vecteurs de ce libéralisme qui caractérisait le monde post-révolutionnaire dans pratiquement toutes les sphères de l’existence. « Le corporatisme, écrivit-il, s’oppose au libéralisme qui condamne chacun à la lutte pour la vie ». L’inhumanité du capitalisme était le thème mobilisateur le plus puissant des corporatistes, le pont mental qui leur permettait de gagner des adhérents à gauche comme à droite, le thème que l’on pouvait présenter sous une forme aussi bien ostensiblement chrétienne que discrètement laïque. Le communisme, avec son égalitarisme factice, rebutait Bouvier-Ajam et ses amis, à la fois à cause de son dirigisme autoritaire et de sa brutale volonté de répression. Toutefois il avait, ontologiquement parlant, des circonstances atténuantes à leurs yeux, car le communisme était né de la misère engendrée par le capitalisme, de même que « le marxisme n’est qu’un aspect prolongé des doctrines libérales ».

35

En termes qui n’étaient pas sans rappeler la panique apocalyptique des corporations parisiennes face à leur annihilation imminente en 1776, Bouvier-Ajam s’élevait contre l’individualisme, l’égotisme, l’anarchie et la licence sans frein qui avaient ruiné la France. Aux mains des individualistes et des capitalistes, la liberté était un piège sournois qui paralysait les ouvriers en les soumettant sans recours à des patrons accapareurs et tricheurs. La liberté engendrait une concurrence sans trêve qui encourageait la malhonnêteté et la cruauté et qui ravageait les entreprises, petites et grandes. Le libéralisme avait porté la France « au bord de l’abîme », tandis que le gouvernement et le parlement donnaient « le spectacle coupable et attristant de la vaine lutte d’idées, de la discorde permanente, du despotisme de la majorité ». Cet antilibéralisme extrême conduisait à insister sur le caractère obligatoire de l’adhésion aux corporations, à refuser de tolérer toute association parallèle en dehors de la structure corporative (position sur laquelle Bouvier-Ajam devait par la suite hésiter), à répudier la démocratie et à se soumettre à un homme fort, représentant « l’intérêt de la nation, l’intérêt des intérêts » [21].

36

L’équilibre du système corporatif ne pouvait être assuré, soutenait Bouvier-Ajam, que « si, à la tête de la nation, une autorité indépendante et absolue s’impose ». Un certain pessimisme dans sa vision de la nature humaine, en dépit de son incarnation corporative, l’incitait à ajouter sans trop de conviction que « cette autorité, arbitre des corporations, est indispensable, car sans elle tout n’est que théorie ». Au regard de son ralliement ostentatoire à la figure autoritaire du Maréchal, dont le charisme lui apparaissait comme le ciment de la Révolution nationale, l’assurance avec laquelle il déclarait que Pétain « cantonné dans son rôle d’arbitre [...] n’aura rien d’un dictateur qui règne par la force ou l’idéologie » n’était, elle aussi, que théorie. Pourtant le directeur de l’I.E.C.S. paraissait établir une distinction entre sa confiance dans le « chef de l’État » et son allergie à ce qu’il appelait tantôt étatisme, tantôt statisme. Dans sa vision du corporatisme, l’État devait progressivement disparaître, une fois qu’il aurait aidé les corporations à venir au monde (les corporations françaises ayant été, historiquement parlant, des hybrides d’institutions « spontanées » et « imposées »). François Perroux avait laissé entendre que l’État, en qualité de « tiers départageant » à l’intérieur d’un système corporatif, pèserait fort lourd et devrait rester omniprésent. Bouvier-Ajam estimait « toutefois [qu’]il s’agit moins de dirigisme actif que de surveillance et d’arbitrage ». L’uniformité niveleuse qu’il associait à l’étatisme était incompatible avec le corporatisme, où les professions étaient justement bâties sur la différence – en termes de travail, l’ouvrier agricole, le boucher et le métallurgiste n’avaient pas grand chose en commun – et où la décentralisation et la régionalisation étaient des cadres d’organisation nécessaires. Pourtant Bouvier-Ajam ne put jamais faire taire tout à fait le jacobin qui sommeillait en lui [22].

37

Si les corporations proprement dites devaient avoir une fonction politique nationale, comme le suggérait la doctrine, cette vocation n’était pas une priorité pour Bouvier-Ajam. Les missions privilégiées du corporatisme français résidaient dans l’arène économique et sociale. Il pensait que la force particulière de ce corporatisme tenait dans sa faculté de marier le social et l’économique, qualité dont il félicitait (à juste titre) les corporations de l’Ancien Régime, reprenant les analyses de La Tour du Pin. Les collaborateurs de l’I.E.C.S. ne cessaient de souligner la nécessité d’articuler le social à l’économique, articulation que mettait en œuvre la Charte du Travail promulguée par le Maréchal et qui était la clé de la concorde sociale et de la prospérité partagée. Tout en assurant aux patrons que le corporatisme ne donnerait en aucun cas le pouvoir de décision économique aux ouvriers (substituer le « principe de gestion communautaire » au « principe d’ordre, de responsabilité et d’autorité » ne ferait que conduire au communisme, expliquait-il avec dégoût), Bouvier-Ajam leur faisait valoir qu’en refusant de ratifier le projet social de la Charte et les déclarations de Pétain, ils apportaient précisément de l’eau au moulin du communisme. Élargissant la conception du patrimoine corporatif telle que l’avait définie La Tour du Pin, il imaginait que ce fonds pourrait à la fois fournir aux artisans et aux chefs de petites entreprises le capital dont ils avaient désespérément besoin et financer toute une panoplie de projets d’assistance sociale [23].

38

En garantissant à l’ouvrier la « propriété du métier », on jetait un nouveau pont entre l’économique et le social. Idéalisée par les corporatistes, qui la présentaient comme un capital partagé par les maîtres, les compagnons et les apprentis sous l’Ancien Régime – « Nos pères, meilleurs sociologues que nous ne sommes, écrivit Robert Guillermain dans son panégyrique de La Tour du Pin, avaient trouvé les solutions adéquates à ces problèmes » –, cette « propriété » avait été, en réalité, exclusivement réservée aux maîtres et elle leur avait été disputée avec acharnement par les compagnons dans leur lutte pour s’assurer le contrôle du marché du travail. Signalée par la Charte comme étant « l’intérêt primordial, essentiel » des artisans et commerçants de tout poil, cette propriété de métier était définie par les partisans de Pétain comme « un véritable droit réel, dont le titulaire ne peut être dépossédé, et dont l’exercice se résume dans le droit absolu à tirer du métier le nécessaire indispensable à la vie ». C’était là la forme suprême de la sécurité sociale, selon le corporatisme de Vichy, un travail garanti à vie, qui fournirait pour le moins le minimum vital, une version remise au goût du jour du célèbre droit à l’existence que les princes nourriciers de l’Ancien Régime s’étaient engagés à assurer bien avant que les radicaux de 1793 ne l’eussent érigé en critère de démocratie sociale.

39

L’une des fonctions de la corporation était de « rendre effective la jouissance de ce droit de propriété » en réglementant l’entrée dans le métier et en assurant un salaire raisonnable. Pour Bouvier-Ajam, cette propriété transformait instantanément le travail en capital, premier fruit de cette alliance entre travail et capital qu’incarnait la corporation. Même s’il devait par la suite nuancer cette affirmation, il n’hésitait pas à déclarer que « par la propriété du métier assurée à l’ouvrier, la corporation donne à cet ouvrier un pouvoir égal à celui du capitaliste », faisant écho aux paroles du Maréchal qui prétendait qu’en accédant à cette « propriété », l’ouvrier n’était plus « prolétaire ». Le capital de l’ouvrier, fortifié par l’entente corporative dans laquelle il prospérait, aurait pour résultat le versement d’un salaire suffisant pour permettre à son épouse de se cantonner dans ses activités de mère de famille. « Et c’est de là, entre autres choses, concluait Bouvier-Ajam, que dépend l’équilibre moral, intellectuel et matériel de la France de demain » [24].

40

Sans croire forcément, comme Bouvier-Ajam, que la primauté du social faisait la spécificité de leur corporatisme, beaucoup de ses partisans insistaient néanmoins sur le fait qu’il portait une étiquette bien française et que le corporatisme français était, à maints égards, sui generis. Outre l’habituel narcissisme cocardier, l’une des principales raisons qui incitaient des auteurs comme Henri Dauvergne à souligner « son caractère spécifiquement français, tenant compte de l’expérience et de la tradition nationale », était la volonté de se démarquer des fascismes européens, surtout ceux des pays avec qui la France venait d’être en guerre. D’où la violence avec laquelle Gignoux repoussa les insinuations de ceux qui pensaient que le corporatisme « nous [était] arrivé dans les fourgons du vainqueur ». Georges Coquelle-Viance déclarait sans ambages que « nous n’avons pas à aller chercher des modèles à l’étranger », tandis que Raymond Pady faisait valoir que le corporatisme français était « complètement différent » de tous les autres, et qu’un autre essayiste ébauchait les « principes de l’École corporative française ». Fêtant le corporatisme comme une idée « purement et profondément française », le Maréchal lui-même rangeait le libéralisme, le capitalisme et le collectivisme parmi les « produits étrangers importés ».

Les corporations de l’Ancien Régime : modèle ou piège ?

41

Particulièrement attentif aux expériences étrangères, Bouvier-Ajam accueillit volontiers dans son Institut, où le corporatisme comparé avait sa place dans le programme, des spécialistes portugais, espagnols et roumains. Il reconnaissait cependant la persistance et l’influence de la tradition corporatiste nationale, une philosophie et une expérience de l’organisation sociale dont l’âge d’or avait coïncidé avec l’Ancien Régime. Selon lui, la doctrine corporatiste, en quête de principes directeurs pour « l’œuvre immense de la rénovation française, puisait dans les leçons de notre tradition » [25].

42

Une question posait davantage de problèmes aux théoriciens français que celle de la francité du corporatisme; c’était celle de la pertinence du paradigme historique national sur le plan pratique immédiat. La référence aux corporations du passé était inévitable : ne constituaient-elles pas, après tout, la préhistoire du corporatisme, même si elles ne renfermaient pas inexorablement son avenir ? Symbole quasi sacré, la référence historique demeurait une question délicate, parce que la nostalgie des temps prérévolutionnaires imprégnait le discours traditionaliste et se cristallisait sur la corporation, qui servait de métonymie à un ensemble de traits positifs et de vertus associés à cette longue période d’Ancien Régime et remontant à un Moyen Age qu’on ne connaissait que de façon fort imprécise. Émule de Burke sur le plan philosophique, très attentif, comme lui, à ce que le présent devait au passé, et sincère admirateur des anciennes corporations, dont il appréciait par-dessus tout la moralité communautaire et la culture chrétienne, Bouvier-Ajam n’en faisait pas moins remarquer avec insistance qu’il « ne s’agit pas plus de revenir aux corporations d’autrefois qu’il ne pourrait être de remplacer les chemins de fer par des diligences ». Ses amis enfonçaient le clou : « Il n’est que des imbéciles, lançait C.-J. Gignoux, pour admettre que les corporatistes [de] 1943 envisagent de restaurer les corporations de l’Ancien Régime et l’Ancien Régime avec elles » [26].

43

Afin de libérer définitivement le projet corporatiste de cette hypothèque d’archaïsme ridicule, Pierre Andreu, antidémocrate et anticapitaliste vers le milieu des années 1930, partisan de la Révolution nationale aux premiers temps du régime de Vichy, avant de devenir le défenseur d’un fédéralisme européen après la guerre (il fut accompagné dans ces trois avatars par Louis Salleron, de l’I.E.C.S.), brandissait la suprême autorité doctrinale, La Tour du Pin, qui « met tout de suite en garde contre le tort immense causé à l’idée corporative par ceux qui invoquent stupidement l’exemple de l’Ancien Régime ». En outre, ajoutait Andreu, « il a signalé bien des fois l’échec final des anciennes corporations ». Un autre exégète de La Tour du Pin, Georges Jarlot, mettait ses lecteurs en garde : pour torpiller le corporatisme, « les libéraux dressent l’épouvantail de l’Ancien Régime » [27].

44

Pourtant Bouvier-Ajam, davantage peut-être que certains autres traditionalistes favorables à un aggiornamento, s’inquiétait à l’idée que l’on pût jeter le bébé avec l’eau du bain. Tant sur le plan intellectuel que sur le plan émotionnel et stratégique, il lui paraissait douteux que l’on pût faire passer La Tour du Pin pour un moderne, même si ce dernier critiquait les « abus » des anciennes corporations. Concrètement, le corporatisme avait trait à l’organisation professionnelle dans un monde radicalement étranger aux métiers d’antan. Pourtant, sur le plan culturel, c’était du passé que le corporatisme tirait ses formes premières, la philosophie qui le légitimait, sa signification profonde, son élan spirituel. La question était donc de parvenir à articuler le passé et le présent, à ancrer le projet dans le contexte de crise du moment, dans le présent industriel, sans répudier l’énergie vitale et la profonde sagesse liées à « une tradition séculaire ». « La France inscrira-t-elle parmi les lois fondamentales du nouveau régime le plus important des principes de l’ancien ? » demandait le directeur de l’I.E.C.S. Par la suite, ripostant à une attaque qu’un fonctionnaire du ministère de la Production industrielle avait lancée contre l’Ancien Régime, la dénonçant comme une attaque contre le Maréchal et sa pensée, Bouvier-Ajam cita de Bonald : « Ce n’est pas avec un siècle, c’est avec tous les siècles » [28].

45

Malgré sa volonté de prendre ses distances par rapport à l’Ancien Régime, ce n’était pas un hasard si La Tour du Pin parlait de « restauration du régime corporatif » et de « restitution de la corporation ». Même s’il refusait de prendre pour modèle les (défuntes) corporations institutionnalisées, il considérait l’idée corporative comme intemporelle et incorruptible, comme la recette de base pour garantir une paix sociale fondée sur l’entente associative, l’intégration des participants, le respect de la compétence, la solidarité et la sécurité. « Loin ainsi de ne convenir qu’aux arts et métiers dans les conditions restreintes du marché au Moyen Age, observait La Tour du Pin, le régime corporatif convient tout spécialement aux conditions les plus scientifiques et aux proportions les plus gigantesques de l’industrie moderne » [29].

46

Sensible au besoin d’asseoir la position de l’I.E.C.S. en sa qualité d’institution scientifique immergée dans les réalités des années 1940, Bouvier-Ajam ne pouvait totalement ignorer l’attachement nostalgique de certains de ses collègues et adeptes à une logique sociale séculaire, pour ne pas dire à un pays de cocagne corporatif à jamais perdu. « Sous le nom de corporation, il faut voir une réalité millénaire et toujours vivante dont le maintien s’impose plus que jamais », notait un magazine de province au milieu de 1941. Dans une veine analogue, une autre publication évoquait les « lois éternelles » qui gouvernaient l’organisation corporative dont la France souhaitait la mise en œuvre immédiate. Faisant écho à La Tour du Pin, Le Corporatisme réclamait, juste avant la guerre, « la résurrection des corporations ». Quelques années auparavant, dans sa Mystique du corporatisme, Pierre Joly avait insisté sur la nécessité d’une « résurrection de l’ancien ». Gaston Boivin, qui écrivit un livre en collaboration avec Bouvier-Ajam, envisageait « la renaissance des corporations » et « le retour au principe corporatif », dans une large mesure à cause de leur contenu moral et religieux qui seul pourrait remédier au « désordre contemporain ». L’expérience historique des corporations est-elle pertinente aujourd’hui ? demandait Alfred Giaume, rédacteur en chef du Bulletin d’informations corporatives. « Sans la moindre hésitation, nous répondons par l’affirmative » [30].

47

Lorsqu’ils évoquaient les corporations de l’Ancien Régime, quelle sorte de monde les corporatistes se représentaient-ils au juste ? Bien qu’ils n’eussent souvent qu’une vague idée de la façon dont il fonctionnait, ils sentaient et ils savaient, avec une conviction profonde, que c’était un monde meilleur que celui dans lequel ils vivaient. Son esprit pénétrant et sa conception « scientifique » ne prémunissaient nullement Bouvier-Ajam contre une fascination pour un autrefois béatifique fondé sur un corporatisme organique lui-même modelé d’après la nature et sanctifié par Dieu. La paix sociale était le trait dominant de cet univers : la communauté du travail alimentait une entente confraternelle durable, renforcée par une spiritualité chrétienne commune. L’efficacité institutionnelle, s’ajoutant à la bonne volonté qui ne suffisait pas à elle seule, garantissait la collaboration des classes, laquelle favorisait une sécurité économique généralisée, sinon une prospérité largement partagée. Les corporations assuraient une « police des professions » discrète et efficace, une production d’excellente qualité, une éthique zélée du travail et une « juste » appréciation des salaires. François Perroux, sobre d’ordinaire, sombrait dans le lyrisme lorsqu’il évoquait le « haut secret du métier » qu’incarnait « autrefois » la maîtrise : secret « qui est de travailler, à chaque instant, très dur ». Autrefois, donc, un code moral modérait les appétits, un esprit collectif atténuait l’égoïsme, la concurrence était beaucoup moins redoutable, et des valeurs transcendantes définissaient une noble ambition commune. « Solidarité » était le mot le plus apte à qualifier la pensée et le comportement d’individus qui se considéraient avant tout comme les membres d’un groupe. La corporation était une « institution totale » fournissant un cadre à la vie quotidienne tout autant qu’au métier. La « maisoncommune » de la Charte du Travail désignait directement le site des échanges corporatifs moraux et sociaux [31].

48

La chronologie de cet âge d’or demeure floue. Les corporatistes semblaient d’autant plus enclins à idéaliser les relations sociales au Moyen Age qu’il s’agissait d’une période éloignée et peu documentée. « Voici que le Moyen Age joue dans l’ordre social le beau rôle de modèle et de consolateur, si longtemps dévolu à la Grèce dans le domaine de l’esprit, écrivit L. Baudin. La cité de demain est non pas quelque bruyante Cosmopolis, mais une ville gothique » concluait-il. Mais il rassurait aussitôt ses lecteurs en précisant que Bouvier-Ajam adapterait adroitement les « formes anciennes » à un milieu nouveau [32].

49

Bouvier-Ajam souscrivait à la description idyllique de La Tour du Pin – située non pas au Moyen Age, mais, de façon plus vague, « avant la Révolution » – qui présentait une relation harmonieuse et paternaliste entre le maître et le compagnon (lui-même futur maître), une image de symbiose et de soumission que l’historien marxiste A. Soboul devait reprendre ensuite, non sans naïveté, comme cadre de description des ateliers parisiens au XVIIIe siècle. Les corporatistes répugnaient à admettre, dans leur chronique de la crise du corporatisme durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, que ces rapports idéaux s’étaient effondrés en même temps que les autres pratiques corporatives. A. Giaume, ultra-traditionaliste, voulait bien reconnaître qu’avec le développement corrupteur des « abus », certains maîtres avaient cédé à « un esprit de classe », en cherchant à restreindre l’accès à la maîtrise. Il citait cependant des contre-exemples prouvant que la mobilité des compagnons n’avait pas cessé, et déclarait que, de toute façon, l’instinct héréditaire des maîtres était aussi naturel qu’il était sain. Les « défauts » auraient fort aisément pu être corrigés par « une réforme soigneusement étudiée », assurait avec optimisme C.-J. Gignoux, « car ils n’atteignaient pas le principe corporatif lui-même ». Voyant dans le « recul de la foi chrétienne » la « cause première de la décadence corporative », Jean Le Cour Grandmaison, ancien député, membre du Conseil national de Pétain et fils d’un proche de De Mun, laissait entrevoir la montée du libéralisme désorganisateur à l’intérieur même des limites corporatives. Pierre Andreu fut l’un des rares commentateurs à insister vigoureusement sur les façons dont « la décadence corporative » avait engendré l’auto-satisfaction des maîtres, l’exclusion et une désintégration tragique de l’éthique collective : « Entre cette bourgeoisie corporative et des ouvriers à qui tout espoir d’amélioration matérielle et d’élévation spirituelle était désormais interdit, des conflits fréquents éclataient » [33].

50

Les corporations que Turgot avait liquidées de manière péremptoire apparaissaient à Bouvier-Ajam comme des institutions débordant de « vitalité ». Dans l’ensemble, elles remplissaient avec succès leurs fonctions sociales et économiques. Dans la mesure où une certaine dose de décadence s’était installée, le directeur de l’I.E.C.S. en imputait principalement la responsabilité à l’État. Monstrueusement gonflé par une boulimie tocquevillienne, le monarque avait déréglé l’équilibre si délicat entre l’État et la société. « La conception autoritaire de la politique économique transparaît dans la codification colbertienne », à mesure que « le roi devient chaque jour », au cours du XVIIe siècle, « moins l’arbitre des corps organisés que leur chef ».

51

Nombre des abus institutionnels du siècle suivant provenaient de la fiscalité démesurée qui avait sévi pendant les dernières années du règne de Louis XIV. De plus en plus endettées et pressurées par un État inquisiteur, porté par la vague du « despotisme éclairé », philosophie toxique chimiquement liée au libéralisme des Lumières, les corporations devinrent à la fois plus crispées et plus agressives. Comme le dit Bouvier-Ajam, « les corps organisés craignent le fonctionnarisme grandissant, deviennent moins des institutions de droit public et d’intérêt général, vouées au service social, que des organismes privés, des organes d’auto-défense, voués au service des intérêts particuliers ». Cette déformation radicale avait été manigancée par l’État, qu’intoxiquait la philosophie moderne, afin de « sape[r] l’édifice avant de le condamner ». Elle jeta le discrédit sur le système corporatif. Et cela incita de nombreux observateurs du XXe siècle, qui n’avaient pas conscience du trajet historique parcouru, à voir dans le régime corporatif, comme l’écrivit G. Boivin, « un ensemble de règlements inflexibles et despotiques comprimant et mettant en danger d’asphyxie la vie de la profession » [34].

52

Malgré sa culture impressionnante et un don pour les synthèses brillantes, BouvierAjam avait tout faux ou presque sur l’histoire du travail avant 1800. Cela tenait en partie à des problèmes d’idéologie et de méthode, et en partie aussi à l’état sous-développé de l’historiographie à l’époque. Cependant, que Bouvier-Ajam se méprît de façon radicale sur les corporations (entre autres choses) nous importe moins, en définitive, que le constat de la place centrale que ces corporations « historiques » occupaient dans sa tentative de tracer les voies d’une destinée corporative de la France entre 1935 et 1945. Il y avait des myriades de leçons à tirer de cette expérience. Le directeur de l’I.E.C.S. s’empressa de concocter une histoire utilisable parce qu’il pensait très profondément que ce passé renfermait les solutions fondamentales dont la France avait un besoin si urgent. Incarnant ce qu’il y avait de mieux et de plus authentique dans l’expérience française, le système corporatif constituait en partie la colonne vertébrale de la tradition (réinventée) d’où sortirait nécessairement l’avenir.

53

Sur le plan chronologique, si le début et le milieu de l’histoire corporative restaient flous, la fin était, aux yeux de Bouvier-Ajam, on ne peut plus évidente. Pour ce théoricien vichyste, les temps forts sont 1776 et 1791. Bouvier-Ajam déformait l’abolition de Turgot, tout comme il avait falsifié la dynamique communautaire. En prétendant que les ouvriers regrettaient l’abolition et qu’ils y résistèrent, il pouvait soutenir l’idée selon laquelle le corporatisme mobilisait l’allégeance des ouvriers tout autant que celle des patrons, cimentant ainsi la collaboration des classes et exorcisant leur lutte. Dans le même ordre d’idées, il imaginait une réaction de rage populaire contre le décret d’Allarde supprimant les corporations : « Mais les ouvriers ne pouvaient admettre une telle décision qui les isolait et nuisait à leur intérêt le plus évident » [35].

54

Ne fût-ce qu’en qualité d’anti-loi d’Allarde, que l’on attendait depuis si longtemps, la Charte du Travail, promulguée en octobre 1941, avait une grande importance pour les corporatistes traditionalistes. Elle les réintroduisait dans le jeu, d’une manière essentielle pour eux : ils n’étaient plus désormais les simples partisans d’un mode d’organisation et de représentation sociales dépassé. Il ne s’agissait pas d’avoir raison : sur le plan psychologique et idéologique, ces véritables croyants n’avaient pas besoin de s’entendre dire que leurs idées étaient à la fois légitimes et valables, car à leurs yeux l’histoire l’avait déjà démontré. Ils voyaient se profiler en revanche la perspective incroyablement stimulante d’appliquer une doctrine qu’ils savaient vraie, de remettre à l’honneur un passé qu’ils savaient d’actualité, de réaffirmer la pérennité de certaines valeurs morales et de certains impératifs organiques, et enfin de réconcilier le contingent et l’inexorable, le (relativement) éphémère et le (prodigieusement) permanent. Jean-Pierre Le Crom fait remarquer, à juste titre, que la Charte du Travail, fruit d’un intense compromis (« œuvre de transition et de transaction », nota ultérieurement Bouvier-Ajam), proposait une pluralité de systèmes, parmi lesquels la corporation n’était guère qu’une « institution mineure ». Ce n’était pas ainsi, cependant, que BouvierAjam et ses amis envisageaient la Charte en 1941. Bien que le contexte de défaite et de souffrance modérât la tentation triomphaliste (si nécessaire qu’ait pu paraître un acte terrible de violence purificatrice), la Charte marquait l’aube d’une ère nouvelle pour les corporatistes [36].

55

« La Charte déclare en son préambule qu’elle servira de base à la création des futures corporations qui restent le seul grand espoir de l’avenir français », écrivit BouvierAjam, en collaboration avec R. Marcellin, en 1942. C’était une chance – et une mission – que très peu d’entre eux, sans doute, pensaient véritablement voir se matérialiser un jour. Considérablement aidé par les événements politiques et économiques qui se déroulaient au plan international, Bouvier-Ajam avait contribué, dans les années 1930, à sauver le corporatisme du musée. La culture passéiste, romantique, et chroniquement oppositionnelle, dans laquelle les traditionalistes étaient installés depuis déjà longtemps, misant sur un salut messianique, mais convaincus qu’il n’en finirait pas d’arriver, était un de leurs plus sérieux handicaps. Interpellés, au niveau émotionnel, par l’engagement charismatique de Pétain en faveur de leur cause, mobilisés, sur le plan institutionnel, par Bouvier-Ajam, un certain nombre d’entre eux, à tout le moins, commencèrent à imaginer que leur rêve pourrait devenir réalité dans le sillage de la Charte. Dans les comités d’organisation, le directeur de l’Institut discernait « une certaine volonté de corporatisme », même si le gouvernement aurait pu – aurait dû – aller plus loin. Quant à la Charte, elle était prometteuse (dans ce sens idéologiquement « définitif »), mais pétrie de contradictions (dans ce sens pragmatiquement « transitoire ») [37].

56

Le débat de l’époque quant à la vocation, l’articulation et l’application de la Charte nous rappelle que le clivage entre Anciens et Modernes (ou parfois « vieux Romains » et « jeunes cyclistes », quand ce n’était pas traditionalistes et technocrates) qui, selon de nombreux spécialistes, scindait Vichy en deux factions rivales partageait aussi l’univers corporatiste qui n’avait jamais été une enclave purement traditionaliste. Le syndicaliste René Belin, premier ministre de la Production industrielle et du Travail et anticommuniste acharné, s’efforça d’atténuer le ton archicorporatiste que l’entourage de Pétain voulait donner à la Charte, et il refusa de laisser les puissants comités d’organisation se transformer en structures corporatives permanentes. Belin cependant, quoiqu’entouré d’un certain nombre de technocrates dynamiques et plein de méfiance à l’égard de ce qu’il considérait comme la tendance irrémédiablement réactionnaire du corporatisme pétainiste, voyait dans l’organisation professionnelle une stratégie fructueuse pour promouvoir des relations positives entre patronat et ouvriers. Son « corporatisme progressiste » faisait une grande place à l’activité syndicale; et, s’il déplorait le penchant paternaliste de la Charte, il confiait à l’État une mission plus dirigiste que ne l’auraient voulu les traditionalistes. « Vieux » sur le plan idéologique avant même d’avoir trente ans, Bouvier-Ajam ne s’en prenait pas moins pour un moderne, du moins en termes de moyens, et il ne désespérait pas de nouer un dialogue avec le ministère du Travail. Au cours des années qui suivirent la promulgation de la Charte, certains signes semblent indiquer qu’il s’adonna au « cyclisme », mais sans renoncer à sa toge [38].

Le corporatisme vichyste se fissure

57

Au cours des années suivantes, Bouvier-Ajam apprit à quel point il pouvait être difficile de réussir, dans la vie réelle, le passage de la théorie à la pratique, surtout dans le contexte d’une occupation étrangère et d’une guerre qui se poursuivait un peu partout dans le monde, ainsi que, de diverses façons, sur le territoire français : on ne passait pas comme ça d’un environnement salonnard d’avant-guerre aux cabinets ministériels de Vichy, ni des subtilités doctrinales réservées à l’élite à une vulgarisation et une mise en application urgentes et difficiles. A vingt-sept ans, intelligent et ambitieux, mais pratiquement dépourvu d’expérience de direction, sa formation « politique » se limitant à l’univers cruel, mais étriqué de la vie universitaire, il se trouvait devant une nouvelle série de défis à relever. Il voulait absolument que l’I.E.C.S. fût présent sur tous les fronts. Or non seulement les ressources humaines et politiques nécessaires lui faisaient défaut, mais en dévoilant son avidité, il suscitait des résistances. Il dirigeait l’Institut d’une manière autoritaire et dans le secret, persuadé non seulement d’avoir raison, mais aussi de n’avoir de comptes à rendre qu’au seul et lointain Maréchal dont il pensait avoir définitivement gagné la confiance. Il ne protégeait pas sa propre chasse gardée avec assez de vigilance et ses tentatives pour empiéter sur les domaines d’autrui, c’est-à-dire les fidèles dévoués à la même cause que lui qui devinrent ses rivaux, se révélèrent le plus souvent vaines. Dans une large mesure à cause de l’interminable bagarre qui finit par engloutir la Charte, Bouvier-Ajam lui-même se mit à évoluer en ce qui concernait son interprétation théorique du corporatisme et les conditions et modalités spécifiques de sa mise en œuvre, et, ce faisant, il s’aliéna certains membres de son propre camp ou les plongea dans la perplexité.

58

Le raffinement théorique fascinait de moins en moins le directeur de l’I.E.C.S., bien qu’il comprît parfaitement que le rôle de gardien de la doctrine était en soi une manière d’exercer le pouvoir. L’Institut organisait diverses activités de propagande, mais il avait tendance à prêcher les convertis. Il avait beaucoup de mal à évoluer par ses propres moyens au-delà du « fonds de commerce » qu’il avait constitué avant la guerre. Les tentatives pour atteindre les ouvriers manquaient de vecteurs de diffusion capables de cibler la population visée et manquaient aussi, bien souvent, d’imagination. Il ne fallait guère s’attendre à ce que les quelques exhortations insérées dans telle publication plutôt confidentielle eussent un large retentissement : « Ouvriers français ! Groupez-vous par “métier” et non pas par “classe”. C’est le métier qui nous fait solidaires, ce n’est pas la classe ». Bouvier-Ajam aurait aimé orienter l’Institut vers l’organisation. Il avait l’impression – sans aucun doute exagérée – que des mouvements corporatifs de base s’implantaient partout, surtout dans ce qu’on avait jadis appelé les arts et métiers. Manifestement, l’I.E.C.S. n’avait pour ainsi dire aucun rôle dans ce phénomène. D’ailleurs, en 1943 Bouvier-Ajam prétendait hésiter à encourager la construction corporative, car bon nombre de postulants au statut corporatif se révélaient être « des combinards du corporatisme », cherchant à « se dérober aux consignes sociales que le Maréchal a données » [39].

59

L’impulsion en question semblait émaner très largement d’un « bureau des corporations » dont Jean Paillard et Marcel Rouaix assuraient le fonctionnement à l’Hôtel du Parc à Vichy (ou à proximité), initialement sous la direction du colonel Cèbe. Beaucoup mieux introduits auprès des hommes politiques, des généraux et des « professionnels » que Bouvier-Ajam, ils firent preuve pendant toute cette période d’une stupéfiante faculté de survie, passant de Laval à Pétain, puis de là à des personnalités de moindre importance, uniquement braqués sur la poursuite de l’objectif corporatif. Armé de son « bâton de pèlerin corporatiste », Paillard voyagea énormément, jetant les bases d’une organisation parmi les métiers dans des endroits où l’I.E.C.S. avait déjà établi un bureau de propagande. Autre gifle, encore plus cuisante pour Bouvier-Ajam, la création d’un réseau de propagande parallèle dès le début de 1942 : ces centres d’action corporative, dont trente étaient implantés en zone sud, étaient désormais les « gardiens de la flamme » dont l’I.E.C.S. croyait détenir le monopole officiel. Vus à travers les lunettes corporatistes de Bouvier-Ajam, ces gens n’étaient guère que des « sans-qualité », comme les maîtres des communautés d’arts et métiers de l’Ancien Régime appelaient les interlopes sans droit d’exercer la profession. Afin de favoriser leurs activités, Rouaix créa un groupe de pression à Vichy même, l’Association d’étude intercorporative, sous la présidence du général Lemère. En 1944, quand l’I.E.C.S. sombra dans une disgrâce irrévocable, Pétain lui retira son « haut patronage » pour l’octroyer au Centre national d’action corporative, basé à Vichy. Son directeur général, Jean Paillard, définit sa vocation en des termes que le directeur de l’I.E.C.S. lui aurait profondément enviés : « Cet organisme a pour première mission l’étude en commun des problèmes d’organisation des corporations car il ne suffit pas d’instituer des corporations. Il faut les faire fonctionner » [40].

60

Le corporatisme vichyste n’eut pas droit à un accouchement sans douleur; il fallut plutôt extraire la Charte avec des forceps. L’opposition à sa réalisation persista et s’accrut encore au cours des années suivantes, même si le ministère du Travail resta le quartier général de ses opérations. Convaincu que le processus d’édification des corporations échouerait si le gouvernement de Vichy ne consentait pas à créer un ministère des Corporations, Paillard accusa certains membres de son propre camp d’avoir permis aux ennemis de la Révolution nationale de manœuvrer contre ses objectifs en exploitant « les divisions ou les insuffisances doctrinales ou le manque de sens pratique des néo-corporatistes ». Cette flèche était destinée au premier chef à Bouvier-Ajam. Le directeur de l’I.E.C.S. « devrait être le gardien de la flamme, maintenir intacte, dans sa forme la plus pure, cette position doctrinale, mais ne point intervenir dans des compromis tactiques qui portent atteinte à son prestige » [41].

61

Paillard accusa plus précisément Bouvier-Ajam d’avoir apporté son soutien à des tentatives visant à empêcher la promulgation de chartes particulières, préparées par différents corps de métiers, et dans la promotion desquelles Paillard et Rouaix s’étaient spécialisés. Alors que Bouvier-Ajam était partisan d’une approche plus globale du problème, incluant, s’il ne la privilégiait pas, la mobilisation des ouvriers, autrement condamnés à embrasser « le dogme du matérialisme historique et l’espoir en une révolution sanglante », Paillard, quant à lui, insistait sur la nécessité absolue « de construire l’édifice corporatif, charte par charte... pierre par pierre ». Chacun des deux hommes prétendait avoir le soutien du Maréchal. En mai 1943, alors que l’I.E.C.S. était de plus en plus déchiré par les dissensions, Bouvier-Ajam déclara à Paillard qu’il était « résolu à combattre de toutes [ses] forces pour le succès de l’idée corporative » et qu’il était donc « absolument fou de penser que l’I.E.C.S. ait pu condamner même un instant le principe des chartes particulières ». Néanmoins, alors même qu’il réclamait des entretiens tendant à l’apaisement, le directeur de l’Institut émettait certaines réserves concernant les chartes en question. « Il ne s’agit pas de fabriquer des corporations hâtives et surabondantes qui n’auraient aucun autre but que de dispenser leurs adhérents de l’obéissance aux principes fondamentaux de la Charte » écrit-il en 1943 [42].

62

Jusqu’à quel point Bouvier-Ajam prenait-il au sérieux la cause de la classe ouvrière et avec quelle vigueur la défendit-il ? Dans la version qu’il donna de la fin des corporations au XVIIIe siècle, il s’efforça de faire des ouvriers – de façon assez incongrue – des acteurs majeurs du monde des corporations, auquel ils auraient été favorables. Pourtant dans beaucoup de ses autres écrits et dans ses enseignements à l’I.E.C.S., la classe ouvrière était loin de tenir un rôle de premier plan. L. Baudin fit remarquer qu’au milieu des années 1930, Bouvier-Ajam avait reproché aux catholiques sociaux – les « Semainiers » – « leur complaisance pour les syndicats », et notamment pour les organisations ouvrières, plus militantes que leurs homologues patronales. Jules Verger, l’homme fort des associations professionnelles mixtes qui était un ami personnel du directeur de l’I.E.C.S. et participait aux activités de cette institution, s’éleva violemment contre le syndicalisme qui cantonnait les classes dans « l’isolement stérile » et favorisait un collectivisme étouffant. D’autres corporatistes dénoncèrent l’alliance opportuniste entre les « syndicalistes marxistes » et le « grand capital ». « Le syndicat peut préparer la corporation », remarque Bouvier-Ajam en 1941. « Mais », ajoute-t-il aussitôt, « tolérer la pluralité des syndicats dans la corporation, c’est tout simplement renoncer au corporatisme ». Quand Hubert Lagardelle insiste en 1943 que « la Charte sera syndicaliste ou ne sera pas », Bouvier-Ajam affirme : « La Charte contient de précieuses promesses : un syndicalisme professionnel dans un corporatisme total. Toute séparation actuellement entreprise entre ce syndicalisme et ce corporatisme risque d’engendrer un nouveau syndicalisme de lutte, dûment organisé cette fois-ci et que la mise en place des institutions corporatives eût rendu impossible » [43].

63

Ce contexte donne un relief particulier aux affirmations de Paillard selon lesquelles, en avril 1944, le colonel Cèbe, à nouveau membre du cabinet de Pétain, mena une campagne contre le directeur de l’I.E.C.S., « accusé d’être favorable au syndicalisme ». En effet, l’une des principales critiques portées par Bouvier-Ajam contre les chartes individuelles était que la plupart de ces projets refusaient la présence d’un syndicat dans les organisations, ce qui, à son avis, sapait l’esprit même de la Charte du Travail. Le ministère considérait une telle position comme contraire à la doctrine du Maréchal et donc subversive par rapport à la principale mission de l’I.E.C.S. Les attaques acerbes publiées dans les Cahiers de l’Institut contre la corporation des bouchers, laquelle était l’orgueil et la joie de Rouaix, semblaient confirmer la position intraitable du directeur de l’établissement. Dans un contexte de plus en plus hostile au traditionalisme, BouvierAjam paraît avoir œuvré pour un aggiornamento qui devait mettre en rage les architraditionalistes, sans convaincre le moins du monde les technocrates ou les fascistes. Son déviationnisme l’amena, semble-t-il, à chercher un terrain d’entente avec l’institution qui était une adversaire du corporatisme sous sa forme traditionaliste, à savoir le ministère du Travail, lequel, sous l’égide de Bichelonne, avec l’accord de Laval mais contre le gré de Cèbe, assuma de ce fait certaines des fonctions que l’on avait confiées à l’Institut. Son successeur, Marcel Déat, ancien socialiste gagné au fascisme et à la Collaboration, nomma Bouvier-Ajam chargé de mission responsable de « l’éducation sociale » des ouvriers français en Allemagne.

64

Jean-Pierre Le Crom parle d’un « rapprochement » et il a sans doute raison. Pourtant le directeur de l’I.E.C.S. souffrait profondément de la décision prise par le ministère du Travail d’exproprier l’Institut de sa mission de formation des cadres – son seul contact avec le corporatisme appliqué – et de le réduire, symboliquement, sinon juridiquement, au statut d’un « organisme privé » chargé de dispenser un « latourdupinisme » orthodoxe, ainsi que de la tolérance condescendante avec laquelle Bichelonne, suivi par Déat, acceptait « un certain prosalytisme [sic] » tant qu’il ne « revêt pas un caractère officiel ». Puisque cette organisation privée exerce des fonctions publiques, expliqua Bichelonne, en habile casuiste, « je placerai auprès de l’Institut une personnalité qui me représentera et qui aura pour mission de suivre vos travaux, de me tenir informé de vos activités et de vous faire part de mes désiderata ». Dépouillé de quelques-unes de ses principales tâches et placé sous surveillance, Bouvier-Ajam réagit avec indignation et non sans une certaine mélancolie. Mais il obtint une rallonge de crédits et échappa provisoirement à la tutelle de Cèbe [44].

65

Agressé de l’extérieur, l’I.E.C.S. était aussi menacé par la désorganisation intérieure. Bien des années plus tard, Bouvier-Ajam décrivit l’apparition de « courants », sans les situer du point de vue de leurs relations ni de la chronologie. Ils étaient, à ce qu’il semble, en gestation dès avant le trépas de la Révolution nationale, à la fin de 1942, et la fascisation du régime. On peut avancer qu’ils furent indirectement engendrés par la très grande ambiguïté de la Charte, dont les comités sociaux professionnels, fondés sur des syndicats « uniques », regroupant au sein de la même association employeurs, ouvriers et cadres, étaient à l’évidence destinés à prévenir ou à éclipser la formation des corporations, du moins telles que les traditionalistes comprenaient ces institutions. Une « tendance capitaliste » cherchait à garantir l’indépendance de l’entreprise et de son chef, tandis que les anticapitalistes voulaient renforcer le caractère corporatif de l’organisation projetée, en fusionnant ses divers éléments (patrons, cadres et ouvriers). Un autre clivage, qui recoupait en partie le premier et qui n’était sûrement pas confiné au boulevard Saint-Germain, opposait les « intégristes », partisans d’un capitalisme ayant l’entreprise pour base, qui refusait de reconnaître les syndicats fondés sur les classes sociales (les adeptes de Paillard), aux « réalistes », qui désiraient inclure des syndicats et des fédérations de syndicats dans le modèle corporatif. Bouvier-Ajam écrivit qu’à l’intérieur de l’I.E.C.S., les réalistes prirent nettement le dessus à partir de la fin de 1943, et que « dès lors l’Institut devint suspect de “syndicalisme” et perdit progressivement son autorité ». Vers la fin de 1943, en effet, se livrant à une variation sur un thème dorénavant familier, les « chartistes » ou partisans des comités sociaux, qui ne voulaient pas les voir se transformer en corporations, s’affrontèrent aux « corporatistes professionnels », les accusant de chercher à saper l’autorité stabilisatrice des patrons et de « réveiller l’esprit de revendication des masses laborieuses ». Étant majoritaire, le second groupe, qu’on appelait aussi celui des « partisans de la lutte pour les réalisations corporatives » – les véritables corporatistes ? – exigea ou accepta les démissions du clan chartiste [45].

66

Bouvier-Ajam affirme que le cabinet de Pétain avait férocement critiqué cette défenestration. Presque certainement sous l’influence de Paillard, le cabinet avait à cette date pleinement élaboré son acte d’accusation contre l’I.E.C.S. et surtout contre son directeur et il était connu des hauts fonctionnaires au-delà de l’entourage immédiat du Maréchal. L’Institut, disait-on, « s’éloignait toujours de plus en plus des principes doctrinaux de base, qu’avait fixés le Maréchal ». Il n’avait pas été capable de former les cadres nécessaires pour mener la France vers une incorporation générale, et ce en grande partie parce qu’il avait sacrifié l’enseignement « pratique » aux élucubrations historiques. Si l’Ancien Régime continuait d’inspirer la doctrine, la clef opérationnelle menant à l’avenir n’avait pas été forgée par un maître serrurier du XVIIIe siècle. L’Institut avait saboté les projets de Pétain, en prenant « des positions catégoriques contre les réalisations » d’une incorporation individuelle de chaque métier.

67

Bouvier-Ajam se vit attribuer toutes les tares qu’il aurait été le premier à désavouer. Il fut dépeint comme étant plus porté au rêve qu’à l’action, prompt à gêner les autres, mais incapable d’édifier quoi que ce fût tout seul. Son plaidoyer en faveur du corporatisme était purement rhétorique, il n’avait pas proposé un seul « projet d’organisation corporative » à la commission créée par la Charte du Travail et chargée d’examiner les demandes d’incorporation. Administrateur négligent et hautain, il était responsable d’un sérieux « désordre financier ». De plus, se plaignait-on, « il donne des ordres sans consulter personne et les fait passer pour des ordres du Maréchal ». Au printemps de 1944, sans préavis, Bouvier-Ajam avait dissous les deux conseils qui régissaient l’Institut, annonçant la nouvelle par écrit à chacun de leurs membres. Jamais à court de culot, lorsque les bureaux de Pétain effectuèrent des coupes sombres dans son budget pour le paralyser, et après l’échec de sa démarche personnelle auprès du Maréchal, entre la fin de 1943 et les premières semaines de 1944, à ce qu’il semble, il alla directement trouver Laval. Celui-ci lui aurait, dit-on, promis 8 millions de francs pris sur le budget du ministère du Travail, ce qui pourrait, ou non, être lié à son apparent rapprochement avec Déat, arrivé au ministère le 16 mars. Selon Bouvier-Ajam, « en juin 1944, l’Institut était avisé successivement du “retrait de tout parrainage officiel”, puis d’une mesure de dissolution » [46].

68

Fort opportunément, Bouvier-Ajam a oublié de mentionner les aspects sordides de l’histoire. Dans l’un de ses premiers rapports au ministère du Travail, Pierre Prost, le contrôleur financier chargé de chapeauter l’I.E.C.S., dévoila certaines pratiques qu’il considérait comme répréhensibles concernant le manque de rigueur dans la tenue des comptes et le dédain général à l’idée qu’il pouvait, d’ailleurs, y avoir des comptes à rendre. Désinvolte, Bouvier-Ajam réclamait le remboursement de repas qu’aucune note de frais ne venait justifier, ainsi que de tabac et d’autres articles d’un caractère douteux. Prost déplorait le fait que le directeur eût refusé de soumettre en temps voulu un projet de budget pour 1944, apparemment dans l’espoir d’obtenir, par ses manœuvres, une augmentation que le gouvernement avait refusée d’avance. Des clauses d’indemnisation incluses dans les contrats de plusieurs hauts personnages et de certains de leurs protégés – procédé « absolument inusité » – scandalisaient aussi le contrôleur. A ses yeux, Bouvier-Ajam était directement responsable de l’attribution de ces avantages, parmi lesquels figurait, notamment, le paiement de six mois de salaire après que l’emploi eut pris fin. Prost signala le cas d’une ancienne secrétaire de direction qui recevait des émoluments alors qu’elle travaillait à plein temps pour Havas. Dans ce cas précis, et dans d’autres, des sous-entendus de nature sexuelle achevaient de ternir la réputation de l’Institut. Cette secrétaire était-elle la maîtresse de Bouvier-Ajam ou d’un de ses proches ? Bouvier-Ajam s’efforça-t-il d’entrer en contact avec un de ses plus sévères critiques à Vichy, Padirac, par l’entremise de la secrétaire de ce dernier qui était la maîtresse de Giraud, secrétaire général de l’Institut [47] ?

La liquidation : les corporations meurent encore une fois

69

En août 1944, l’Institut d’Études corporatives et sociales fut, comme bien d’autres institutions vichystes, mis sous séquestre. L’opération n’était pas sans rappeler la mise sous scellés des sièges de toutes les communautés d’arts et de métiers – preuve de leur abolition officielle – d’abord en 1776, puis, définitivement croyait-on, en 1791. L’inventaire détaillé des bureaux de l’Institut, préparé sous l’égide du ministère du Travail, évoquait le spectre des fastidieuses et solennelles énumérations de biens corporatifs confisqués à la fin de l’Ancien Régime : un fauteuil en chêne, un secrétaire, une table, vingt-trois chaises, un standard téléphonique, une machine à polycopier, un poste de radio, treize machines à écrire, des dizaines de tables et de chaises dans d’autres pièces, des milliers de livres, etc. En des termes qu’on aurait pu croire directement empruntés à ceux qui fustigeaient, au XVIIIe siècle, les jurés et syndics prodigues et irresponsables, le ministère avait, quelques mois auparavant, accusé le directeur et fondateur de l’Institut, Maurice Bouvier-Ajam, d’abus de pouvoir et de mauvaise gestion des subventions officielles. Le ministère de l’Intérieur du Gouvernement provisoire de la République française ordonna l’arrestation et l’internement de Bouvier-Ajam en septembre 1944. Il resta dans un camp de Noisy-le-Sec, puis à Fresnes pendant sept mois, d’après les documents précisant que la moitié de son salaire était versé à sa famille, cependant que le gouvernement prenait les mesures voulues pour dissoudre définitivement l’Institut, au titre d’un article de la loi de 1936 visant à réprimer les milices privées. Si, en dernière analyse, l’I.E.C.S. avait eu une force de frappe assez limitée, il n’en fut pas moins considéré comme un « groupement antinational » [48].

70

En même temps que l’I.E.C.S., qui se voulait l’âme du corporatisme, les corporations elles-mêmes furent liquidées par une bureaucratie spécialisée, opérant sous les noms de Bureau de liquidation des familles professionnelles et Bureau de la liquidation de la Charte du Travail. Elles ne pouvaient cependant être expédiées aussi facilement que l’institut d’enseignement et de propagande. Des problèmes de juridiction, une documentation insuffisante (dans certains cas, volontairement refusée), et diverses questions légales (portant sur la validité de l’existence des corporations) entravèrent le processus. Il s’avéra que certaines corporations étaient mort-nées, ou n’existaient que sur le papier, ou bien qu’elles étaient des réincarnations d’entités plus anciennes (en l’occurrence, de syndicats cherchant à défendre leurs intérêts et à éviter les intrusions et les spoliations en gardant un profil le plus bas possible). Certaines corporations avaient tardé à se mettre à fonctionner, comme si elles voulaient d’abord s’assurer que l’ordre nouveau – la Révolution nationale – perdurerait ! «... Une fois les corporations créées, leurs dirigeants n’ont mis aucune hâte à constituer leurs organismes ni à les faire fonctionner », écrivit un des directeurs du bureau de liquidation. Certains fonctionnaires chargés de la mener à bien eurent beaucoup de mal à retrouver les avoirs et même les livres de comptes, si bien qu’ils furent dans l’incapacité de régler les dettes [49].

Du corporatisme au communisme

71

La Libération fut pour Bouvier-Ajam l’heure de vérité : elle le mit en prison. « Je m’étonne des motifs qui m’amènent devant vous » dit-il à la police judiciaire qui l’a convoqué le 13 septembre 1944. « Je ne vois pas en quoi mon activité a eu jusqu’à ce jour quoi que ce soit de répréhensible ». Arrêté le lendemain, il restera en prison jusqu’à mi-mars 1945 en attendant son procès sous le chef d’inculpation d’intelligence avec l’ennemi. Aidé de plusieurs avocats, Bouvier-Ajam bénéficie de solides appuis, dont le témoignage de R. Marcellin sur une prétendue contribution à la Résistance et l’émouvant récit d’une jeune avocate et résistante avec laquelle Bouvier-Ajam avait entretenu une liaison amoureuse, et son affaire est classée sans suite le 20 mars. Malgré son pétainisme fervent, récompensé par la francisque, sa fréquentation de milieux ultracollaborationistes, ses visites répétées à l’Ambassade allemande et ses séjours en Allemagne (occasions, prétend-il, de rendre service à la Résistance), la cour décide, contre toute vraisemblance, qu’il avait su garder « son esprit critique vis-à-vis de Vichy » et qu’il avait « développé son activité sur le plan strictement professionnel et scientifique ». La seule sanction prise à son encontre par le ministère de l’Éducation nationale consiste à lui interdire de se présenter à l’agrégation [50].

72

Assez rapidement après sa sortie, il épouse Solange Morin, grande résistante, militante du P.C.F. et âgée de huit ans de plus que lui, et il se convertit au marxisme. Comme sa première femme lui avait révélé le catholicisme, sa deuxième épouse l’a, selon ses proches, amené au communisme [51]. Autant que l’influence d’une femme forte et l’urgence de se dégager d’une situation politiquement, socialement et professionnellement intenable, c’est sans doute son parcours qui éclaire cette transformation. Manifestant le 6 février 1934, chef d’un prestigieux cercle intellectuel à 23 ans, poulain de Pétain, déchu à 30 ans, il devait rebondir, et l’engagement communiste lui en ouvrait la possibilité. Par ailleurs, au risque de se faire prendre au piège de la téléologie, on pourrait détecter certains signes d’une gestation de gauche dans ses positions « syndicalistes » de plus en plus marquées de 1943-1944. L’ouvrier en tant que type humain l’avait toujours fasciné, même s’il s’en faisait une idée extrêmement idéalisée et déformée (mais le mélange de populisme et de misérabilisme l’habitait dès le départ). S’il traita durement le marxisme dans ses écrits, il exécrait avec encore plus de véhémence le libéralisme-individualisme-capitalisme-parlementarisme.

73

Son mentor Georges Blondel nous rappelle que le corporatisme comporte en germe de nombreuses affinités et antipathies différentes et contradictoires, et que dans le contexte traumatique du Vichy fin-de-corporatisme, il n’était pas étonnant de voir d’anciens corporatistes sincèrement convaincus disparaître dans de multiples directions : « Les corporatistes se désagrègent. Les uns retournent au libéralisme intégral, au syndicalisme patronal ou ouvrier, au paternalisme ou au catholicisme social. D’autres allèrent au fédéralisme, au régionalisme, s’orientèrent vers le conservatisme comme M. Gignoux ou même vers le marxisme comme M. Bouvier-Ajam ». Plus tard, Bouvier-Ajam s’efforça de se réinventer, minorant drastiquement son engagement corporatif de 1934 à 1944. Mais dans un écrit de 1948 il avouait assez franchement qu’il renonçait brutalement au corporatisme parce qu’il avait découvert que ses idées étaient fausses (il prétendit rétrospectivement avoir compris dès 1939 que le marxisme était l’approche scientifique la plus fructueuse « à la désorganisation par le capitalisme », mais il n’explique pas pourquoi il a résisté violemment à cette logique pendant encore cinq ans) :

74

La constatation des déséquilibres et inadaptations inhérentes au capitalisme m’avait précédemment poussé vers des solutions doctrinales différentes, solutions corporatistes dont l’inopérance et le danger doctrinal ne me sont apparus qu’en cours d’étude et à la lumière des faits. On m’a beaucoup reproché une évolution que je ne saurais renier. Ma seule peine a été de voir parfois considérer comme une manière de trahison ce qui n’était que continuation et l’aboutissement d’un effort que j’ai voulu purement scientifique. Et si j’ai eu le tort de soutenir avec quelque véhémence les idées corporatives au temps de Vichy, j’aurais eu au moins la satisfaction d’arriver par elles à des solutions véritables [52].

75

Il n’empêche qu’il y a dans l’auto-répudiation de Bouvier-Ajam (ou dans sa transcendance de soi-même ?) quelque chose qui stupéfie. Dévoué aux valeurs chrétiennes et au mouvement encycliste, il avait toujours infatigablement condamné le matérialisme. Allergique à l’étatisme, il s’était élevé à de multiples reprises contre les résultats despotiques des expériences socialistes. Par-dessus tout, il révélait une authentique horreur de la lutte des classes, qu’il considérait comme tragique (car destructrice et sanglante) et évitable (grâce à la bonne doctrine et à l’organisation sociale appropriée). Aux ouvriers, tout comme aux intellectuels, il ne cessa de répéter le message que la paix sociale, fondée sur des principes d’équité et de raison, au sein d’une structure de hiérarchie et d’ordre, était à portée de main. En octobre 1941, prenant pour point d’ancrage l’apophtegme de Maurras selon lequel les idées étaient vraies ou fausses, Bouvier-Ajam exprime tout son mépris pour les « conversions rapides » dont il était témoin : « tel qui, hier encore, défendait avec flamme la lutte des classes en prêche aujourd’hui la réconciliation avec la même ardeur ». Décrivant le corporatisme français dans un Cahier du Centre d’études et de recherches marxistes (C.E.R.M.) en 1963-1964, l’ancien directeur de l’I.E.C.S. écrit : « L’expression française du nationalisme économique est le plus souvent de consonance réactionnaire [...]. Elle recourt à des recettes paternalistes déclarées ou déguisées [...] ou à diverses chimères de collaboration sociale sous le signe de l’économie concertée » [53].

76

Dans son avatar de l’après-guerre, Bouvier-Ajam prend ses distances de façon spectaculaire vis-à-vis du corporatisme, dénigrant son rôle de catalyseur et remaniant le récit de sa propre trajectoire de façon à mettre en exergue sa modération persistante et même son scepticisme. Chaque fois qu’il pouvait éviter de prononcer le mot, il n’était que trop heureux de le faire. Ainsi écrit-il que François Olivier-Martin était « son collègue dans un Institut consacré à l’étude des questions d’organisation professionnelle et sociale dans l’histoire, les faits et les doctrines ». « S’interdisant d’être doctrinaire, il le fut malgré lui », précise l’ancien directeur de l’I.E.C.S., au sujet de son ami et professeur qui « fut peiné de me voir abandonner, à la lumière de l’expérience, un idéal de reconstruction corporative qui demeurait le sien ». Maurice Thorez remplace Pétain et devient son guide, sinon son chef. Bouvier-Ajam le félicite chaleureusement d’avoir su rappeler que « le fil conducteur de l’Histoire est la lutte des classes », mantra de la nouvelle foi qui l’habitait [54].

77

La carrière d’après-guerre que Bouvier-Ajam construit ne dépend pas étroitement de son engagement idéologique. Ne pouvant pas exercer comme professeur dans l’Éducation nationale à sa sortie de prison, en 1946 il crée et devient directeur d’un Institut de droit appliqué, son gagne-pain principal jusqu’à sa retraite, « un centre de formation et de perfectionnement professionnels pour adultes » où il enseigne les fondements de l’économie à des « étudiants » qui souvent n’ont pas suivi un cursus universitaire classique, dont un certain nombre venus des pays en voie de développement. A partir de 1960, il rejoint le C.E.R.M., participant pendant un certain temps à la direction. Perçu comme un homme extrêmement cultivé et érudit et un pédagogue talentueux, il ne s’entend pas toujours avec les économistes de la maison, ce qui le pousse sans doute à collaborer avec un sociologue, Gilbert Mury, un marxiste catholique social d’origine qui deviendra maoïste, sur un grand traité orthodoxe intitulé Les Classes sociales en France, avec une postface austère de Maurice Thorez, dont l’onction confortait sensiblement Bouvier-Ajam. Exclu de toute fonction politique au sein du P.C.F., il se flattait d’être consulté par les princes; pendant un moment, il fit partie de la section économique d’une commission auprès du Comité central. Dans ses multiples publications économiques, il soutenait vigoureusement la thèse thorézienne de la « paupérisation sans précédent » des classes laborieuses, tandis que ses écrits historiques portaient un peu plus légèrement le poids de son engagement marxiste. Censée avoir l’oreille de Thorez, son épouse, Solange Morin, plus tard candidate communiste au conseil municipal de Paris, animait la Maison de la pensée française, centre du renouveau culturel communiste, où le couple côtoyait Aragon, Éluard, Picasso et Léger, le milieu d’art et de création qui avait toujours fasciné Bouvier-Ajam. Ce dernier suscitait une certaine méfiance parmi les communistes : tout le monde savait qu’il « traînait des casseroles », mais les uns se rassuraient en se disant qu’il n’avait été qu’un « petit poisson » et les autres souscrivaient au bruit rédempteur et faux qu’il était entré clandestinement dans le P.C.F. pendant la guerre et qu’il avait fini dans la Résistance [55].

78

Vieux liens de jeunesse et récents contacts communistes permettent à Bouvier-Ajam de jouer le rôle de conseil économique et parfois juridique auprès des instances gouvernementales et scientifiques en Afrique, en Amérique latine et surtout dans l’Europe de l’Est. Il écrit sur la formation des prix en U.R.S.S., la mise en valeur de l’Ouzbékistan, et l’histoire polonaise. Encouragé par Gaston Plissonnier, il entre dans l’Association France-Pologne, entouré par bien des femmes et des hommes distingués qui n’ont rien à voir avec le P.C.F. Nommé président délégué, comme diplomate culturel il met en valeur « l’aisance extraordinaire » qu’admiraient certains camarades et qui en agaçait d’autres, et il est récompensé par une kyrielle d’honneurs polonais. Chez lui il écrit le manuel du parfait maire et plus tard participe aux opérations d’un bureau d’études proche du P.C.F., l’O.R.G.E.C.O. – organisme qui sera suspecté de lever des fonds pour le parti – où il conseille municipalités françaises et gouvernements étrangers. Il fait partie du comité de rédaction d’Europe, revue littéraire proche du P.C.F. A partir de 1970, il se dit professeur à l’École Nationale du Génie rural, des Eaux et des Forêts, occupant une chaire « de droit public et économique ». A ses heures perdues, il est conseiller juridique auprès du Syndicat National des Antiquaires [56].

79

Son goût de plus en plus affirmé pour la reconnaissance publique l’éloigne doublement du monde communiste : comme écrivain et chercheur il se consacre de plus en plus à des sujets grand public et il fréquente d’autres milieux sociaux. Profitant de l’engouement pour la grande biographie historique, Bouvier-Ajam sort un Dagobert en 1979, couronné par l’Académie Française, qui avait précédemment encensé les deux tomes de son Histoire du travail. En 1984 l’Académie lui décerne encore un prix, cette fois-ci pour un Attila réhabilité, fin stratège et communicateur. La vitesse accumulée par ses deux quasi-best-sellers permet une nouvelle édition remaniée de Les Empereurs gaulois, encore l’occasion de pourfendre des stéréotypes tout en exploitant la passion populaire pour Astérix. Dès 1970, Bouvier-Ajam est président d’une Société d’étude d’Histoire économique et sociale de la France, qui vante une adresse postale aux Champs-Élysées et tient ses réunions dans les salons de France-Pologne. Deux historiens de droite, et académiciens, Pierre Gaxotte et le duc de Lévis-Mirepoix, sont présidents d’honneur, celui-ci demeurant fort actif dans la vie de la Société jusqu’à sa mort en 1981. Ses Bulletins bibliographiques sont un curieux mélange de pratique scientifique classique (une « enquête technique et pédagogique sur le Moyen Age »), comptes rendus ordinaires (une demi-page sur un livre d’Albert Soboul ou de Jean Bruhat, historiens communistes chevronnés, ou six pages sur l’Attila de Bouvier-Ajam dans lesquelles l’auteur discerne une « troublante similitude » entre les équipes d’Attila et « celles du Führer », et comptes rendus inattendus et personnels (Solange Morin/ Bouvier-Ajam évoquant la vie d’un philosophe communiste, Jean Marcenac, ou son mari, nostalgique et/ou fidèle, consacrant trois pages à une plaidoirie en faveur des artisans et petits commerçants contemporains par un ancien artisan boucher, Georges Chaudieu, collaborateur de Bouvier-Ajam à l’I.E.C.S., mais dont le passé profondément corporatiste n’est point mentionné) [57].

80

Bouvier-Ajam a passé les dernières années de sa vie à des efforts fébriles pour obtenir l’ultime consécration, le rachat à la fois de Vichy et de Moscou, l’élection comme un des 40 immortels. Après Pétain et Thorez, il reconnaît désormais comme « maître » Lévis-Mirepoix, qui commençait à préparer sa candidature quand il meurt. Pour Bouvier-Ajam, il s’agit d’un retour aux sources, puisque Lévis-Mirepoix l’avait déjà appuyé au temps de l’I.E.C.S. Ayant échoué dans ses tentatives de briguer les successions de Lévis-Mirepoix et de Gaxotte, Bouvier-Ajam écrit à Jacques Soustelle, qui vient d’arracher la place de Gaxotte, pour le féliciter et lui demander « la faveur d’une audience » en justifiant sa démarche par rapport à la protection de Lévis-Mirepoix : « J’ai personnellement bénéficié de l’amitié et des conseils du duc de Lévis-Mirepoix et même fait quelque peu figure de disciple. C’est sur son encouragement précis que j’ai fini par me spécialiser dans l’étude “gauloise” des premiers siècles et la période mérovingienne... ». Dans les pages du Bulletin de sa Société d’Histoire BouvierAjam fait un éloge dithyrambique du président de l’Association d’entraide à la noblesse française, instigateur d’une commémoration de Turgot, jadis l’ennemi de référence de Bouvier-Ajam, et auteur d’un Robespierre qui vomissait à peu près tout ce que les communistes adoraient chez ce symbole de l’engagement révolutionnaire et social. A chaque succession académique, Bouvier-Ajam tâtait le terrain, mobilisant des amis des académiciens dans son orbite pour écrire en sa faveur et demandant directement aux académiciens des conseils ou des rendez-vous. Lucide, chaque fois qu’il affrontait un concurrent trop fort, il se retirait – au début de 1983, sur le conseil de Maurice Schumann, devant Fernand Braudel, qui parle de Bouvier-Ajam comme d’un « ami merveilleux » –, chaque fois vaguement encouragé par ses supporters à attendre son tour [58].

81

Pour son entrée et son intégration dans les milieux communistes, Bouvier-Ajam a tout fait pour taire son passé corporatiste. Dans un C.V. qu’il a dressé vers 1975-1977, peut-être à l’occasion d’un projet de candidature au Collège de France, il évite de parler de son association avec le C.E.R.M. et d’autres activités marxocommunistes. A sa mort le 26 octobre 1984, L’Humanité déplore le décès de « notre camarade Maurice Bouvier-Ajam, historien et économiste ». Ne faisant état ni du corporatiste ni du marxiste-communiste, Le Monde loue sa grande curiosité. Dans le même C.V. Bouvier-Ajam appelait à « un travail d’épuration » du langage de l’analyse économique. Le génie de Bouvier-Ajam depuis 1945, c’est peut-être d’avoir su faire si bien le travail d’épuration pour son propre parcours qu’il a laissé à jamais dans l’ombre le secret de sa pensée [59].

Notes

[*]

Professeur d’histoire de l’Europe à l’Université Cornell.

[(1)]

Je suis extrêmement reconnaissant à Claire Andrieu, Jean-Pierre Le Crom et Gisèle Sapiro, qui m’ont guidé à travers la littérature spécialisée et ont relu de très près et d’un œil très critique cet article d’un débutant en matière d’histoire de Vichy. Pour divers renseignements je suis redevable à Guy Besse, Jean Magniadas, Nicolas Pasquarelli et Jean Suret-Canale. Serge Wolikow a gentiment facilité mes recherches dans les milieux marxistes et communistes. Je tiens à exprimer ma gratitude à Catherine et Laurent Bouvier-Ajam pour avoir bien voulu me parler de leur père et grand-père. La traduction est de Béatrice Vierne.

[(2)]

S.L. KAPLAN, La Fin des corporations, Paris, Fayard, 2001.

[(3)]

M.H. ELBOW, French Corporative Theory, 1789-1948 : A Chapter in the History of Ideas, New York, Columbia University Press, 1953, p. 81-167; I. BOUSSARD, « Les corporatistes français du premier XXe siècle. Leurs doctrines. Leurs jugements », Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobredécembre 1993, p. 643-665; J.-M. MAYEUR, « Catholicisme intransigeant, catholicisme social, démocratie chrétienne », Annales E.S.C, mars-avril 1972, p. 483-499; G. CHOLVY et Y.-M. HILAIRE, Histoire religieuse de la France contemporaine (1880-1930), Toulouse, Privat, 1986, p. 78-79; M. BOUVIER - AJAM, La Question du corporatisme, Paris, Lesfauries, 1938; G. PIROU, Essais sur le corporatisme, Paris, Sirey, 1938, p. 110; R.O. PAXTON, Le Temps des chemises vertes : révoltes paysannes et fascisme rural, 1929-1939, Paris, Le Seuil, 1996; M. BERTHON, Les Associations professionnelles et ouvrières en Auvergne au XVIIIe siècle, Clermont-Ferrand, Paul Vallier, 1935. De nombreux commentateurs ont fait écho à l’affirmation de l’écrivain et homme d’État roumain Mihaïl Manoïlesco déclarant que « le XXe [est] le siècle du corporatisme, comme le XIXe a été le siècle du libéralisme ». M. MANOÏLESCO, Le Siècle du corporatisme, Paris, P.U.F., 1934, et G. CHAUDIEU, « L’Artisanat en face de la Charte », Production, décembre 1941; G. DE MICHELIS envisageait un ordre corporatif mondial : La Corporation dans le monde. Économie dirigée internationale, Paris, Denoël et Steele, 1935. Sur de Mun, voir F. PERROUX, Capitalisme et communauté de travail, Paris, Sirey, 1937, p. 175; G. PIROU, Essais sur le corporatisme, 1re partie, p. 16-17; M. BOUVIER-AJAM, La Doctrine corporative, Paris, Sirey, 1937, p. 214-218. Sur l’influence persistante de La Tour du Pin, qui synthétisa plusieurs courants différents du corporatisme, voir G. COQUELLE-VIANCE, Un Ordre corporatif français, Paris, Éditions de la Fédération nationale catholique, 1938, p. 7. Si rétrograde et passéiste que puisse apparaître le corporatisme de La Tour du Pin, il n’est pas correct sur le plan historique d’y voir une « forme féodale d’organisation ». H.W. EHRMANN, French Labor from Popular Front to Liberation, Oxford, Oxford University Press, 1947, p. 213. Pour Bouvier-Ajam, écrivant bien après la guerre, H. de Man était un « interventionniste social », ratissant large, situé sur le plan idéologique à mi-chemin entre Le Play et La Tour du Pin, qui n’était que « teinté de corporatisme ». Histoire du travail en France depuis la Révolution, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1969, p. 209. R. Kuisel insiste sur l’influence de De Man et sur le recoupement entre planisme et corporatisme. De Man envisageait un accommodement avec le corporatisme, et il influença de futurs syndicalistes corporatistes comme René Belin. Mais, conclut Kuisel, le corporatisme restait extrêmement conservateur et rechignait à aborder les grandes questions économiques. R.F. KUISEL, Le Capitalisme et l’État en France. Modernisation et dirigisme au XXe siècle, Paris, Gallimard, 1984, p. 194-198.

[(4)]

L. BAUDIN, Le Corporatisme, Paris, Librairie générale de droit, 1941, p. 2. En 1937, troublé par le spectre tocquevillien « du nivellement par le bas » et par un libéralisme dévoyé par le matérialisme, Baudin rêvait d’un corporatisme (« d’association ») « capable de respecter l’individualité » tout en exorcisant entièrement la lutte des classes. Lucide, Baudin voit dans ce corporatisme « une planche de salut » pour une société « en train de [se] noyer ». En 1943, s’il n’accepte pas totalement l’idée de « la faillite du libéralisme » comme « une évidence », Baudin reconnaît que dans une situation de crise profonde le corporatisme offre une réelle chance de renouveau. Il loue la dimension profondément « morale » de la Charte du travail et il souligne encore plus vigoureusement que l’intérêt du corporatisme est qu’il « brise le cadre marxiste » et qu’il « repose sur une collaboration entre les classes », seul espoir de faire régner « la paix intérieure ». Voir les deux préfaces de BAUDIN aux deuxième et cinquième éditions de BOUVIER-AJAM, La Doctrine corporative, Paris, Sirey, 1937, p. 4-11, et Paris, Sirey et les Éditions de l’Institut d’Études corporatives et sociales, 1943, p. VII-XIV, 2. En décrivant Baudin comme un des libéraux « nullement repentis » de Vichy, Kuisel laisse entrevoir les nombreuses directions que pouvait prendre une tendance corporatiste. R. KUISEL, Le Capitalisme, p. 231. La question de la prétendue popularité du corporatisme n’a jamais été tranchée. Il serait tout à fait intéressant de savoir combien de Français moyens étaient familiarisés avec sa doctrine centrale.

[(5)]

G. PIROU, Essais, p. 71-72 : BOUVIER-AJAM, La Question du corporatisme, p. 22,77; les chiffres de Bouvier-Ajam sur les publications de 1934 à 1943 sont cités par J.-P. LE CROM, Syndicats nous voilà ! Vichy et le Corporatisme, Paris, Éditions de l’Atelier, 1995, p. 63. Une note dans M.-O. BARUCH, Servir l’État français. L’Administration en France de 1940 à 1944, Paris, Fayard, 1997, p. 24, m’incite à m’interroger sur les chiffres élevés de Bouvier-Ajam. En puisant dans le catalogue cumulatif de l’annuaire 1946 de La Librairie française concernant les années de 1933 à 1945, Baruch trouve 54 titres comportant les mots corporation ou corporatisme, alors qu’au cours de la période précédente, s’achevant en 1933, il n’y en avait pas un seul.

[(6)]

L’I.E.C.S. est issu de l’Union corporative montée par l’architecte Alfred Rolland qui réunit « des universitaires, des intellectuels et des hommes des métiers pour l’étude en commun et la diffusion des principes et des méthodes corporatives ». BOUVIER-AJAM, Doctrine, 1943, p. 214-215.

[(7)]

Plutôt « paternaliste » que « libéral » dans son positivisme, Maurice Ajam n’était pas totalement hostile à certaines idées corporatistes, selon son petit-fils. Doctrine corporative, 3e éd., Paris, Sirey, 1941, p. 224.

[(8)]

Simone Bouvier-Ajam était fille d’une riche famille berrichonne. Son père Albert Bonabeau, autoritaire et de droite, mais sculpteur et esthète, attirait et influençait Bouvier-Ajam. Entretien avec Laurent Bouvier-Ajam, 24 février 2001.

[(9)]

BOUVIER-AJAM, Frédéric List : sa vie, son œuvre, son influence, Paris, Sirey, 1938; Who’s Who in France, Paris, Laffitte, 6e éd., 1963-1964. Voir BOUVIER-AJAM, La Question du corporatisme, 2e éd., Paris, Sirey, 1938, p. 11-14 (qui se vendit, semble-t-il, à 11 000 exemplaires). Selon le Who’s Who et la liste des lauréats de la Francisque, Bouvier-Ajam serait né en 1914 (le 7 mai), ce qui est confirmé par des indications dans les papiers Bouvier-Ajam. Sur un ton un brin paternaliste, Louis Baudin l’appelait en 1940-1941 « notre jeune ami ». Le Corporatisme, p. 1. Le très mince recueil de poèmes parut sous un titre maniéré (et soigneusement calculé), Le Recueil inutile, poèmes, publié en 1932 par un groupe appelé Les Amis de la Poésie (dont le titre complet, qui semblait prometteur sur le plan corporatiste, était « Groupe d’Écrivains et Artistes Amateurs »). J’ai puisé quelques renseignements biographiques dans la « Présentation de l’Auteur », signée « J.-M. », laquelle précisait que celui-ci avait l’intention de publier plusieurs autres ouvrages de poésie, notamment « Les Pénibles, brefs recueils inspirés par Elle » et « Fumisteries, satire de la poésie “ultra-moderne” », ainsi qu’une pièce sur le thème de Faust. Le mini-manuel sur le jazz, profession de foi et critique technique, sortit sous forme de brochure en 1952, sous le titre Connaissance du Jazz, Paris, A. Drand, 1952, après avoir paru sous un pseudonyme dans la revue Le Routier. Avant sa thèse, Bouvier-Ajam avait publié deux textes spécialisés de la longueur d’un article de revue, dénotant deux de ses pôles d’intérêt; l’un était un solide exercice en matière de numismatique et d’histoire ancienne, l’autre la réflexion d’un économiste sur la manière de faire les prix dans la théorie capitaliste. Éléments d’économie monétaire aux temps gaulois, gallo-romains et mérovingiens, Paris, Paillard, 1936, et Les Mouvements cycliques des prix et leur explication par la théorie capitaliste, ibid., 1936.

[(10)]

BOUVIER-AJAM, La Question corporative, p. 16, et La Doctrine corporative (1941), p. 259-260; BOUVIER-AJAM, Bulletin des Informations corporatives, 8 décembre 1941; BOUVIER-AJAM, Production : énergie, industrie, commerce, décembre 1941, A.N., F22 1780. Jean Paillard a décrit de façon fort plausible l’Institut d’avant la guerre comme « un cercle très restreint mais ardent ». J. PAILLARD, 1940-1944 : La Révolution corporative spontanée. Solution d’actualité, Annonay, Éditions du Vivarais, 1979, p. 225. Rétrospectivement, Bouvier-Ajam a mentionné au passage que l’I.E.C.S. était né sous l’égide de l’Union corporative, mais il n’apparaît pas clairement quel rôle concret jouait ce groupe, Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 349, et A.N., Z5 15-885. Officiellement, Alfred Rolland, fervent « latourdupiniste », était président de l’Institut et Jean Vieux directeur administratif. Dans la pratique, c’était Bouvier-Ajam, le directeur des études, qui dirigeait l’institution.

[(11)]

BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France depuis la Révolution p. 349-350; A. Parodi, ministre du Travail, au ministre de l’Intérieur, 26 septembre 1944, A.N., F22 2019; Le Corporatisme, juin-août 1939; BOUVIER-AJAM, Doctrine (1941), p. 262; note pour le cabinet du Maréchal, 1er février 1942, A.N., AG 2611 CM 28C; LE CROM, Syndicats nous voilà !, p. 125-129. Sur Cèbe, voir aussi D. PELLETIER, « Économie et Humanisme ». De l’utopie communautaire au combat pour le Tiersmonde (1941-1966), Paris, Éditions du Cerf, 1996, p. 25 et passim. Henry W. Ehrmann présente Cèbe comme un « ami » du Maréchal : H.W. EHRMANN, La Politique du patronat, 1936-1955, Paris, A. Colin, 1959, p. 89. A son procès, Bouvier-Ajam fit allusion à un ami proche dans l’entourage de Pétain. A.N., Z5 15-885. Il convient de noter que la version fournie après la guerre par Bouvier-Ajam quant à son rôle corporatiste, un commentaire extrêmement sélectif, adroitement inséré dans les notes de son Histoire du travail – qui tient à la fois d’une réinvention de lui-même et de l’apologie –, doit être utilisée avec la plus grande prudence.

[(12)]

Papier à en-tête de l’I.E.C.S., A.N., F22 2019; note pour le cabinet du Maréchal, 15 mars 1942, A.N., AG 2611 CM 28C; discours de Bouvier-Ajam, s.d., in I.E.C.S., L’Œuvre culturelle de l’artisanat, Paris, 1942, p. 2-3; La Légion, 23 février 1942; Bulletin d’informations corporatives, 9 février 1942 (« Les Corporations ont fait don de leur personne au Maréchal Pétain comme il a fait don de la sienne à la France ») et 25 février 1942; Bouvier-Ajam, discours inaugural de l’I.E.C.S., 21 janvier 1942, Office central d’organisation corporative, Le Corporatisme français, Le Mans, 1942, p. 21,25; PAILLARD, Révolution corporative spontanée, p. 225.

[(13)]

Office central d’organisation corporative, Le Corporatisme français; BOUVIER-AJAM, Doctrine (1941), p. 261-262. Le 23 janvier une deuxième inauguration de l’Institut a eu lieu à Vichy au Grand Casino sous la présidence du ministre de l’Agriculture, Doctrine (1943), p. 302,305. Un La Tour du Pin, Aymar, neveu du célèbre corporatiste, travailla discrètement (ou du moins le plus discrètement possible quand on portait un nom « prestigieux et symbolique auquel personne n’ose toucher ») dans le labyrinthe gouvernemental de Vichy, où il assura pendant un certain temps des fonctions de liaison dans les affaires corporatives et sociales du gouvernement de Pétain et où il côtoya peut-être Bouvier-Ajam. Voir le portrait flatteur qu’a brossé de lui l’ultra-réactionnaire J. PAILLARD, La Révolution corporative spontanée, p. 197-198. Selon Cèbe, Marcellin était le numéro deux de l’Institut, mais dès la Libération il tenta de faire oublier cet engagement. A.N., Z5 15-885. Devenu ministre de l’Industrie, il reprit certaines formules corporatistes, Combat, 19 avril 1966.

[(14)]

Note pour le cabinet du Maréchal Pétain, 1er février 1942, A.N., AG 2611 CM 28C; Pétain à Bouvier-Ajam, 27 juin 1941, Cahier des Travaux de l’I.E.C.S., sans date ni numéro; I.E.C.S., L’Œuvre culturelle de l’Artisanat, Paris, 1942, p. 28; Bulletin d’informations corporatives, 8 décembre 1941; L’État français sera corporatif. Extraits des messages et écrits du Maréchal Pétain en 1940,1941 et 1942, éd. Bouvier-Ajam, Le Mans, Éditions C.E.P., 1943; Bouvier-Ajam fait allusion ci-dessus aux deux plus importantes déclarations de politique sociale faites par Pétain, les discours de Roanne et de Saint-Étienne. Un rapport envoyé par la Direction des Relations Professionnelles et des Questions Sociales au Ministère du Travail, le 18 janvier 1945, précise sur un ton plutôt péjoratif que « l’Institut était devenu un instrument de propagande politique au service du gouvernement de Vichy ». Voir une lettre de la Direction à Me Girard, avocat de l’I.E.C.S., le même jour. A.N., F22 2019. Choqués par sa manière « dictatoriale », dès 1943 certains de ses collaborateurs reprochaient à Bouvier-Ajam de « jouer au Maréchal ». Assemblée générale, I.E.C.S., 6 novembre 1943, A.N., Z5 15-885.

[(15)]

Il se peut que ce cours préparatoire ait débouché sur le Collège d’études syndicales et corporatives censé « diffuser les idées sociales de la Révolution Nationale » dans les milieux des métiers et de la jeunesse. « Ses cours », selon Bouvier-Ajam, « sont volontairement très simples..., gratuits et accessibles à tous ». Doctrine (1943), p. 297. Sous la pression de Cèbe, vers la fin de 1943 Bouvier-Ajam tenta de rendre le collège plus « pratique » dans son enseignement et son recrutement. Il annonça 19 269 étudiants en 1942-1943 à Paris et en province. A.N., Z5 15-885.

[(16)]

Papiers Georges Lefranc, boîte 7, Hoover Institution, Stanford (P. Fridenson a aimablement attiré mon attention sur cette source); BOUVIER-AJAM, « L’Institut d’études corporatives et sociales », Production : énergie, industrie, commerce, décembre 1941, p. 31-33; id., Doctrine (1941), p. 260 et (1943), p. 297-301. Sur Gignoux, voir BARUCH, Servir l’État français, p. 24, et LE CROM, Syndicats nous voilà !, p. 80. EHRMANN voit dans l’engagement corporatiste de Gignoux une tentative de « repentance » eu égard à son appui aux trusts avant la guerre. Le Patronat, p. 89. Y. COHEN montre que ces ingénieurs sociaux sont une réalité depuis les années 1930. « L’invention des techniciens sociaux », Actes de la recherche en sciences sociales, septembre 1996, p. 30-43.

[(17)]

Bulletin d’informations corporatives, 27 octobre, 10 novembre 1941,12 janvier, 22 juin, 20 juillet, 7 décembre 1942,25 janvier, 8 mars, 20 septembre 1943 (du 24 novembre 1941 au 25 janvier 1943 la publication se flattait d’être placée « sous le patronage » de l’I.E.C.S.; bien que la rédaction en chef n’eût pas changé de main, on ne sait pas clairement s’il y eut de nouveaux arrangements institutionnels ou stratégiques); L’Information corporative, 22 novembre 1943, cette publication ayant succédé au Bulletin; A.N., 2 AG 585 CC 197M; J. Gandolphe, secrétaire général du Centre d’études corporatives de Lyon, à Prost, contrôleur financier de l’I.E.C.S., 16 mars 1944, A.N., F22 2019; BOU-VIER-AJAM, Doctrine (1941), p. 260-261 et (1943), p. 297-301. Gandolphe et son homologue à Nice se plaignaient que l’I.E.C.S. n’ait pas fourni les crédits promis. Lettres à Cèbe, 14 juin et 4 juillet 1944. A.N., Z5 15-885. Alors que je n’ai trouvé aucun antisémitisme explicite dans les écrits, publics ou privés, de Bouvier-Ajam, le rédacteur en chef du Bulletin, A.-M. Giaume, publia un certain nombre d’articles antisémites. L’un des plus virulents accusait les Juifs d’avoir puissamment contribué à « la décadence et la décrépitude de notre pays » et, partant, à sa désastreuse défaite. Le Christ n’aurait pas eu la moindre compassion pour les Juifs qui, dans les années 1930, avaient fait de la France « le dépotoir de toutes les ordures de l’Europe ». En outre, Giaume établissait une corrélation entre le philosémitisme et la démocratie, autre expression de faiblesse et de décadence. Un « retour à ses traditions chrétiennes » devait être la base de la Révolution nationale en France. Enfin, Giaume n’était nullement ému par les « prétendues tortures » que les Juifs disaient avoir subies. Bulletin, 5 octobre 1942.

[(18)]

PIROU, Essais, p. 22-23,114-115; BAUDIN, Corporatisme, p. 4. On trouvera la critique de Pirou par Bouvier-Ajam dans le Bulletin d’informations corporatives, 30 juin 1941. Voir la définition centrale analogue d’Olivier-Martin, plus nébuleuse dans les attributions précises des corporations : « Un type d’organisation sociale où des groupements obligatoires basés sur la profession ont dans l’État un rôle reconnu et jouissent de certaines prérogatives pour accomplir leurs fins ». L’Organisation corporative de la France d’Ancien Régime, Paris, Sirey, 1938, p. 8-9. Paul Vignaux, protégé de Jacques Maritain et militant de la C.F.T.C., a souligné la profonde différence entre de nombreux dirigeants catholiques sociaux et « le corporatisme multiforme qui préparait à sa manière la Révolution nationale ». Allergique aux « féodaux » évoluant dans l’orbite de La Tour du Pin, ce dernier craignait que « l’étatisme économique et social » des corporatistes purs et durs du milieu des années 1930 ne débouchât inévitablement sur un horrible résultat, le « totalitarisme ». P. VIGNAUX, Traditionalisme et syndicalisme. Essai d’histoire sociale (1884-1941), New York, Éditions de la Maison française, 1943, p. 20,25-27. Plus récemment, P. DROULERS a plaidé la même cause, soulignant l’antipathie de différents catholiques envers le corporatisme autoritaire. « L’idée de “corporation” chez les catholiques sociaux pendant l’entre-deux-guerres », in Mélanges offerts à Henri Guitton, Paris, Dalloz-Sirey, 1976, p. 369-384. Les catholiques sociaux du mouvement Économie et Humanisme se sentaient trahis par la préférence de Vichy pour le corporatisme étatiste au détriment de la corporation communautaire engendrée depuis la base. Voir PELLETIER, Économie et Humanisme, p. 31-33.

[(19)]

PIROU, Essai, p. 116; PERROUX, Capitalisme, p. 13,17-18. Voir la façon dont Achille Mestre a repris les termes de Perroux dans son enseignement à l’I.E.C.S. Le Corporatisme, no 22,1939, p. 11-12. Perroux proposait un néo-corporatisme qui se démarquait strictement par rapport à de nombreux fascismes et se détachait sans ambiguïté du capitalisme, préférant le décrire par un terme ostensiblement nouveau et vierge, lequel terme évoque, à vrai dire, pour l’historien la corporation sous son appellation initiale : « le terme communauté a été choisi pour signifier : 1. Que ce régime repose sur la collaboration de tous les éléments de la société économique et non sur la domination de certains d’entre eux après l’élimination des autres. 2. Que ce régime constitue une tierce solution qui n’est ni du capitalisme ni du socialisme planifié ». Ibid., p. 214. Les corporatistes de Vichy, y compris ceux qui se trouvaient dans l’orbite de l’I.E.C.S., attachaient beaucoup d’importance à la définition de Perroux, au sens strict, pour construire leur modèle de corporatisme. Voir, par exemple, « Note sur l’organisation corporative », novembre 1940, A.N., 2 AG 611 CM 27A, et Raymond Pady, « Pour ou contre le corporatisme », 2 AG 586 CC 197C. Louis Baudin citait une définition plus lapidaire formulée par PERROUX, « Le corporatisme est un antimarxisme ». Corporatisme, p. 150. On trouvera d’autres aspects de l’énorme influence « communautaire » de Perroux chez PELLETIER, Économie et Humanisme, p. 61-65, et A. COHEN, Histoire d’un groupe dans l’institution d’une « communauté » européenne (1940-1950), thèse de doctorat de science politique, Université de Paris I, 1999. On trouvera une critique contemporaine de Perroux et une mise en garde contre un courant « mystique » de son communautarisme susceptible de virer au totalitarisme chez VIGNAUX, Traditionalisme et syndicalisme, p. 84-85.

[(20)]

Discours inaugural de BOUVIER-AJAM, 21 janvier 1942, Le Corporatisme français, p. 21-24; éd. Bouvier-Ajam, L’État français sera corporatif; BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 262-263; BOUVIER-AJAM, « Le Corporatisme d’État », Cahiers de Formation politique, no 21,1943; P. Perrin, note sur « l’organisation professionnelle », janvier 1941, A.N., 2 AG 611 CM 27A. BOUVIER-AJAM, « L’I.E.C.S. », Production, décembre 1941. Bouvier-Ajam était agacé par le binarisme réducteur qui opposait « le corporatisme réactionnaire » au « syndicalisme révolutionnaire ». Il soutenait que le corporatisme était « le plus révolutionnaire des deux », parce que, contrairement à l’égalité du socialisme qui obligeait tout le monde à s’aligner sur le plus bas, « le corporatisme demande l’égalité par le haut, la possibilité pour l’ouvrier de s’élever par son propre mérite et sa valeur personnelle jusqu’aux plus hautes fonctions de son métier ». B. Bordachar [sic], corporatiste qui collabora peut-être à l’I.E.C.S., écrivit un « Essai psychologique sur la Charte du Travail », dans lequel il déclarait que la vocation de la Révolution nationale était « la véritable création d’un homme nouveau ». Curieusement, il baptisait l’homme en question homo œconomicus et lui attribuait comme qualité fondamentale son humanité et son intégration dans le trio travail, famille, patrie. A.N., 2 AG 611 CM 27C. L’image de l’homme nouveau, que l’on peut difficilement considérer comme particulière au champ de référence de la Révolution française, est une des valeurs sûres de nombreux régimes modernes, tant fascistes que communistes. La pensée fasciste déborde d’évocations de la Révolution française et d’analogies avec elles, dont certaines seraient tout à fait déroutantes pour un visiteur du XVIIIe siècle. Voir le travail de pionnier accompli par G. MOSSE, « Fascism and the French Revolution », Journal of Contemporary History, January 1989, p. 5-26, et S. SAND, « Les représentations de la Révolution dans l’imaginaire historique du fascisme français », Mil Neuf Cent, 9,1991, p. 29-48. A. Simonin montre comment l’extrême droite, à partir de 1947 environ, assimila l’épuration à la terreur blanche de la Restauration, tout comme elle avait flétri en la Troisième République l’équivalent de l’Ancien Régime, lecture de l’histoire très en vogue parmi les fascistes « révolutionnaires », après la défaite de 1940. A. SIMONIN, « 1815 en 1945 : les formes littéraires de la Défaite », Vingtième Siècle, juillet-septembre 1998, p. 48-61.

[(21)]

BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 3,140,263-264; Bouvier-Ajam, cité in Réveil des Français, nos 123-124, v. août-septembre 1942, réédité dans Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., s.d., p. 17; éd. BOUVIER-AJAM, L’État français sera corporatif; BOUVIER-AJAM, Le Corporatisme d’État; G. BOIVIN et M. BOUVIER-AJAM, Vers une économie politique morale, Paris, Sirey, 1938, p. 52; Jacques Warnier, cité in Opinion, 10 septembre 1942, p. 19-20; COQUELLE-VIANCE, Ordre corporatif français, p. 6, 28-29. Voir aussi C.-J. Gignoux, à qui l’effondrement du modèle libéral, sous la pression de la crise et de la guerre autant que de son propre poids, apparaissait comme une extraordinaire opportunité : « Le fait majeur, c’est la désagrégation du libéralisme ». Le corporatisme sauverait la France des ignominies symétriques du libéralisme et du communisme, « fils naturel et ingrat du libéralisme défunt ». GIGNOUX, « Pourquoi et comment nous sommes corporatistes », Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., sans date ni numéro (v. 1943). Voir le regard malicieusement sociologique que portait Louis Salleron sur les conséquences des ravages du libéralisme, pure caricature du discours de Durkheim : « Il n’y a plus des individus qui s’associent par le libre engagement de leurs volontés souveraines, mais des faits sociaux qui sont constatés par le législateur et qui vont être réglés par lui ». « Le syndicalisme et la Charte du Travail », ibid., v. fin 1942, p. 10. Il y avait une véritable pléthore d’auteurs, à commencer par Bonald et de Maistre, dans lesquels Bouvier-Ajam aurait pu puiser pour façonner sa conviction que la Révolution française était la source de tous les maux. En ce qui concerne les rapports entre Révolution et corporatisme, La Tour du Pin et Albert de Mun avaient pleinement développé les liens. Ils soumettaient l’idée que la contre-révolution et le corporatisme étaient consubstantiels. Voir Bulletin d’informations corporatives, 12 janvier 1942, et A. de MUN, La Question, p. 6-7,9, ouvrage dans lequel laïcisation et individualisme sont des sources jumelles de perversion et de désintégration.

[(22)]

BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 112,147,263; PERROUX, Capitalisme, p. 18,198; A. MESTRE [juriste, membre du conseil de direction de l’I.E.C.S.], « Les classes sociales », Le Corporatisme, mars 1939, p. 13. Sur le récit qu’a fait Bouvier-Ajam de l’échec d’une incorporation imposée par l’État en 1581,1597 et 1673, voir BOUVIER-AJAM, Le corporatisme d’État. Voir Raymond Pady, « Pour ou contre le corporatisme », A.N., 2 AG 586 CC 197C, qui insiste sur le fait que le patron restera le chef d’entreprise, de même que le père est chef de famille et le Maréchal chef de l’État. Le corporatisme n’annonce pas l’avènement du « soviet d’usine ». Bouvier-Ajam louvoyait adroitement entre pas assez et trop d’État, entre l’impulsion venue d’en bas et celle venue d’en haut : « A vrai dire, on a souvent creusé des fossés entre le corporatisme spontané et le corporatisme imposé : le corporatisme le plus orthodoxe et le plus conforme aux leçons de notre tradition tient des deux formules. Il n’est pas de corporation viable en France sans qu’elle n’ait été inspirée par une décision, une volonté des premiers intéressés. Tel est le cas des professions maritimes si proches de la structure corporative. Mais l’État peut venir en aide aux intéressés même s’ils ne sont pas majoritaires au sein de leur profession. Il doit imposer un minimum d’uniformité nécessaire à l’ordre public et à l’équilibre des forces économiques en leur activité aussi bien qu’en leur représentation », Doctrine, p. 250.

[(23)]

BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 120-122,155; discours de C.-J. Gignoux dans Le Corporatisme français, p. 5-6; H. Dauvergne cité dans Production, décembre 1941, p. 7; G. Coquelle-Viance, cité dans Production, décembre 1942. Pétain insistait sur « l’étroite solidarité de l’économique et du social » dans son message à la commission (avortée) d’études et de réorganisation à la tête de laquelle il nomma Gignoux et qui était destinée à accélérer le processus d’incorporation. Voir PAILLARD, La Révolution corporative spontanée, p. 114. Bouvier-Ajam déplorait l’hostilité envers « la révolution sociale » émanant de son propre camp parmi ceux qui auraient dû la soutenir. Il les mit en garde : « D’autres sabotent les institutions naissantes sans comprendre qu’ils ouvrent par leur sectarisme la voie à ce communisme qu’ils prétendent combattre ». L’Information corporative, 22 novembre 1943. Voir aussi la critique au vitriol du directeur de l’I.E.C.S. contre les patrons qui résistaient à la Charte du Travail et qui auraient préféré réduire le corporatisme à une « unique communauté d’entreprise ». BOUVIER-AJAM, Le corporatisme d’État.

[(24)]

BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 4,263; id., « l’I.E.C.S. », Production, décembre 1941, p. 32; L’Information corporative, 24 janvier 1944; R. GUILLERMAIN, « Quelques éléments de droit corporatif : pratiques fondamentales du régime corporatif », Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., s.d., p. 51; Pétain cité par PAILLARD, La Révolution corporative spontanée, p. 50; Firmin Bacconnier, ibid. (v. fin 1942), p. 18. Voir ELBOW citant Brethe de la Gressaye et Pétain sur l’importance de la propriété du métier, French Corporative Theory, p. 146,175. Fervent avocat de cette propriété, Paillard la fit entrer dans la charte des pâtissiers qu’il rédigea. L’une des principales différences entre le prétendu modèle d’Ancien Régime et la réalisation vichyste était l’assurance pour le travailleur de Vichy que « n’importe quel ouvrier pourra s’établir à son compte et devenir patron s’il est reconnu digne par ses pairs », la corporation lui avançant le capital nécessaire pour ouvrir boutique. Paillard considérait la propriété du métier comme l’institution la plus importante, peut-être, de tout l’arsenal corporatif, parce qu’elle « met fin au prolétariat, rend sans objet la lutte des classes et fait du communisme un anachronisme social impensable ». La Révolution corporative spontanée, p. 65,68.

[(25)]

H. DAUVERGNE, « La Charte du Travail », Production, décembre 1941; C.-J. GIGNOUX, « Le Corporatisme français », A.N., 2 AG 586 CC 196F; G. COQUELLE-VIANCE, Ordre, p. 26; Pady, « Pour ou contre le corporatisme », p. 39; Pétain cité par PAILLARD, La Révolution corporative spontanée, p. 36; « Principes de l’École corporative française », v. 1941, A.N., 2 AG 586 CC 197F; BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 1,250-255; id., La Question du corporatisme, p. 17; id., préface à G. CHAUDIEU, L’Évolution corporative de la boucherie, Paris, Dunod, 1938, p. VIII. Georges Blondel, l’un des mentors de BouvierAjam, salua les efforts collectifs faits par la foule de juristes, historiens, sociologues, économistes et dirigeants syndicaux réunis au sein du corps enseignant et des conseillers de l’I.E.C.S. afin de « préciser une doctrine vraiment française ». Elle était censée nourrir l’économie française, mais aussi, on ne sait trop comment, mettre la France « à l’abri des méthodes germaniques que les Allemands étaient toujours prêts à nous imposer ». BLONDEL, « Mes Souvenirs », 3e partie, chap. 4, Économie et Réalités mondiales, juillet 1951, cité par BOUVIER-AJAM, Histoire du travail depuis la Révolution, p. 381-382n.

[(26)]

BOUVIER-AJAM, La Question du corporatisme, p. 17-18; C.-J. GIGNOUX, « Pourquoi et comment nous sommes corporatistes », p. 9. Voir Georges Blondel, un des maîtres et protecteurs de Bouvier-Ajam : « Ce n’est pas aux anciennes corporations qu’il faut revenir ». Il ajoutait cependant que Turgot avait eu tort de les détruire plutôt que de les réformer. Les multiples « abus » des communautés « n’ont pas tué l’idée professionnelle », le principe logé au cœur du corporatisme. Préface à BOUVIER-AJAM, ibid., p. 8. Un autre maître, moins proche de son élève sur le plan idéologique, Gaétan Pirou, écrivit d’une plume catégorique que « le régime corporatif n’entend pas être une simple résurrection des corporations de l’Ancien Régime ». Le Corporatisme, p. 20, et Essais, p. 23. Dans un ouvrage fort intéressant, R. de ROCHEBRUNE et J.-C. HAZERA cèdent, me semble-t-il, à une lecture excessivement étroite et stéréotypée du corporatisme de Bouvier-Ajam, le réduisant à une apologie de l’immobilisme et à un retour à un passé simple et rassurant. Voir Les patrons sous l’Occupation, Paris, Odile Jacob, 2e éd., 1997, t. II, p. 344 et 346-347.

[(27)]

F. ANDREU, « Le vrai visage de la Tour du Pin », Esprit, 1er juin 1934, p. 410-411; G. JARLOT, Sources doctrinales du corporatisme moderne, éd. Office central de l’organisation corporative, Le Mans, C.E.P., 1944, p. 2. Andreu et Salleron écrivirent tous deux pour Combat, puis pour Idées et enfin pour La Fédération et XXe siècle fédéraliste (Jean Daujat, de l’I.E.C.S., et François Perroux se joignirent à eux dans ces entreprises fédéralistes). Il serait intéressant d’explorer les liens entre certains des collaborateurs de Bouvier-Ajam et le groupe assez lâche connu sous le nom de « non-conformistes » dans les années 1930. Sur Andreu, voir J.-L. LOUBET del BAYLE, Les non-conformistes des années 30. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Paris, Le Seuil, 1969, p. 75,411,422.

[(28)]

BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 9-10,177-178; Bulletin d’informations corporatives, 28 juillet 1941; L’Information corporative, 28 février 1944. Voir l’argument plus général de R. PAXTON, selon lequel Vichy s’inspirait moins de l’Ancien Régime que du libéralisme du XIXe siècle (modifié et rectifié), La France de Vichy, Paris, Le Seuil, 1973, p. 152.

[(29)]

La TOUR du PIN, Vers un ordre social chrétien, p. 209-210; G. JARLOT, Sources doctrinales, p. 31-32.

[(30)]

Amitiés, cité par Bulletin d’informations corporatives, 30 juin 1941; L’Effort, cité ibid., 13 octobre 1941; Le Corporatisme, mars 1939, p. 12; P. JOLLY, La Mystique du corporatisme, Paris, Hachette, 1935, p. 19; A. GIAUME, Bulletin d’informations corporatives, 15 septembre, 10 novembre 1941 et L’Information corporative, 24 janvier 1944; G. BOIVIN et BOUVIER-AJAM, Vers une Économie politique morale, Paris, Sirey, 1938, p. 49-54. Déplorant la critique des anciennes corporations, Pétain répliqua : « Mais elles avaient du bon. Elles étaient la garantie du travail bien fait ». Parmi les traditionalistes, les éléments « modernes » soulignaient le réalisme du Maréchal : « Il faut savoir les adapter à leur tâche nouvelle ». Jean Paillard insistait sur le fait que les corporations de Pétain – il convient de lire : celles de Paillard lui-même – « ne sont pas celles du passé. Elles sont destinées à constituer un édifice nouveau. Elles obéissent donc à d’autres règles ». La Révolution corporative spontanée, p. 76,164-165. La propagande corporatiste d’obédience traditionaliste opposait l’abstraction, les fantasmes coupés de la vie des révolutionnaires de 1789 au « retour au réel » incarné par Pétain. Information corporative, 26 juillet 1943. Il convient de noter que les adversaires du corporatisme doctrinaire, tel René Belin, le ministre du Travail, soulignaient la nette discontinuité entre les formes traditionnelles d’organisation et les entités que créerait la Charte. « La Charte du Travail », Production, décembre 1941, p. 2. Dans La Corporation, Paris, P.U.F., 1942, p. 31, Henri DENIS rejetait fermement l’idée que la corporation moderne incarnait un retour au passé, mais il convenait tout de même qu’elle « renoue avec l’ancien idéal de la communauté professionnelle ».

[(31)]

« Vie professionnelle et construction corporative : quelques aspects de l’activité corporative », Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., s.d. (v. fin 1942), p. 54; L’Information corporative, 24 janvier 1944; F. PERROUX, Le Corporatisme, juin-août 1939; BOUVIER-AJAM, Le Corporatisme, mai 1939, p. 30; BOUVIER - AJAM, Doctrine, p. 262-263; H. DAUVERGNE, « La Charte du Travail », Production, décembre 1941, p. 11. Dans la préoccupation corporatiste d’exorciser la lutte des classes, je n’ai pas trouvé trace d’un argument se référant à l’harmonie naturelle, issu de Smith et de Say plutôt que de Maistre et Bonald, comme le prétend PAXTON, La France de Vichy, p. 205.

[(32)]

L. BAUDIN, préface à BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. VI. Ailleurs Baudin prenait davantage de distance par rapport à « un certain parfum de romantisme et de poésie » dans l’idéalisation médiévale de ces institutions lointaines et mystérieuses que tant de gens trouvaient beaucoup plus attirantes que les réalités apparemment beaucoup plus rudes du capitalisme. Le Corporatisme, p. 13,49. Sur l’idéalisation du Moyen Age, fondée sur des images familiales et patriarcales, dans l’esprit des « féodaux catholiques » voir VIGNAUX, Traditionalisme et syndicalisme, p. 33.

[(33)]

BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 29-30; Bulletin d’informations corporatives, 5 octobre 1942; La TOUR du PIN, Vers un Ordre social chrétien, jalons de la route, 1882-1907, Paris, G. Beauchesne, 1929, p. 151; GIAUME, L’Information corporative, 10 janvier 1944; C.-J. GIGNOUX, « Colbert et le colbertisme », in Étapes de la législation corporative en France, Paris, I.E.C.S., 1944, p. 9; LE COUR GRANDMAISON dans Bulletin d’informations corporatives, 8 décembre 1941; P. ANDREU, « Le vrai visage », p. 411. Le secrétaire général de l’I.E.C.S., A. Giraud, était beaucoup moins optimiste que son collègue Gignoux sur les perspectives de résurrection du système corporatif d’Ancien Régime : « Par ailleurs, les vices qui avaient gagné l’organisation corporative étaient trop profonds pour qu’une simple réforme de structure suffit à les faire disparaître ». « Le Décret Allarde », in Étapes de la législation corporative, p. 3. J. Daujat, autre collègue de Giraud, montrait lui aussi moins d’enthousiasme envers les corporations du XVIIIe siècle que Gignoux ou Bouvier-Ajam, en partie parce que « les maîtres avaient beaucoup perdu de leur esprit social ». « La Loi Le Chapelier », ibid., p. 4. Sur Le Cour Grandmaison, voir VIGNAUX, Traditionalisme et Syndicalisme, p. 36.

[(34)]

BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 21-22, id., Le Corporatisme d’État; id. « L’Édit de février 1776 », in Étapes de la législation corporative, p. 2-5; G. BOIVIN, « Une réalisation précorporative », Le Corporatisme, janvier 1939, p. 58-61.

[(35)]

BOUVIER-AJAM, « L’Édit de février 1776 », p. 5-7,10,20,22; id., La Question du corporatisme, p. 19; id., Histoire du travail en France des origines à la Révolution française, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1957, p. 658,695-696,701-702,705; id., Doctrine, p. 23-25,45,62, 63,92. Voir l’appel anonyme à l’abrogation de la loi d’Allarde dans « Note sur l’organisation corporative », novembre 1940, A.N., 2 AG 611 CM 27A; Bouvier-Ajam accordait moins d’importance stratégique à la loi Le Chapelier dans l’histoire des corporations, prise au sens le plus étroit, même si cette loi disait tout haut ce que la loi d’Allarde ne faisait que sous-entendre. Car, comme le notait son collègue de l’I.E.C.S., normalien et catholique social de l’extrême droite, J. Daujat, il fallait imputer aux révolutionnaires « la volonté froide, réfléchie, convaincue et définitive » d’installer « le règne du libéralisme économique intégral », lequel annonçait une guerre inexorable contre la civilisation chrétienne en prônant du côté spirituel « une véritable divinisation et idolâtrie de l’homme » et du côté matériel « l’enrichissement de la bourgeoisie ». J. DAUJAT, « La Loi Le Chapelier », p. 6,7,14,20. Voir la remarque de Louis Salleron : « depuis la loi Le Chapelier, c’est la liberté individuelle qui est considérée comme le moyen de réaliser l’intérêt général ». « Le syndicalisme et la Charte du Travail », Cahiers des Travaux de l’I.E.C.S., s.d. (v. 1943), p. 10. Sur Daujat, qui écrivait sur le corporatisme pour le compte d’une revue catholique qui se sépara de l’Action Française et le fit dériver vers les fédéralistes après la guerre, voir LOUBET del BAYLE, Les Non-conformistes, p. 46-47,422.

[(36)]

LE CROM, Syndicats nous voilà, p. 151-152; BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 374. Il est bien difficile de mesurer le degré de réfraction dans l’appréciation dépourvue de passion formulée par Bouvier-Ajam après la guerre : « Le corporatisme devient à peu près doctrine d’État. Mais il s’agit, dans les sphères gouvernementales de Vichy, d’une sorte de corporatisme d’intention, essentiellement paternaliste et antisyndical », ibid., p. 367.

[(37)]

BOUVIER-AJAM et R. MARCELLIN, Les principaux problèmes de l’orientation professionnelle, Paris, E. Chiron, 1942, p. 121; BOUVIER-AJAM, Doctrine (1943), p. 251-253,256-267. Voir l’accueil inspiré qu’A. Giaume fit à la Charte : Bulletin d’informations corporatives, 10 novembre 1941. Henri Denis, dont le parcours brun-rouge mérite attention, croyait que la Charte « apporte peu d’éclaircissements sur la manière dont on se propose d’édifier la corporation française ». La Corporation, p. 105. Henri Culmann, directeur adjoint du Commerce intérieur au secrétariat d’État à la Production industrielle, ne laisse point croire que le comité d’organisation représente une étape précorporative. La nouvelle organisation professionnelle, Paris, P.U.F., 1942. Les propos sybillins de Bouvier-Ajam, qui prétendit rétrospectivement qu’après des discussions avec les deux représentants du gouvernement au Comité d’organisation professionnelle, établi pour préparer la Charte, l’I.E.C.S. avait décidé « de ne pas être représenté directement au comité » paraissent sujets à caution. Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 373n.

[(38)]

Voir H. EHRMANN, Le Patronat, p. 89-91, et French Labor, p. 207-208,210-211,215-216, 238-239,242,266; R. PAXTON, La France de Vichy, p. 210-212,217,219,275; R. KUISEL, Le Capitalisme, p. 90,196-197,250-252,254-255; H. ROUSSO, « Les Paradoxes de Vichy et de l’Occupation. Contraintes, archaïsmes, et modernités », in P. FRIDENSON et A. STRAUS (dir.), Le Capitalisme français, XIXe - XXe siècles. Blocages et dynamismes d’une croissance, Paris, Fayard, 1987, p. 70,72. Sur l’attitude ambivalente de Bouvier-Ajam concernant l’influence du paternalisme sur l’éclosion du corporatisme : J.-P. FREY, Le Rôle social du patronat, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 133-134. J.-P. LE CROM, Syndicats nous voilà est un guide indispensable pour aborder ces questions. Dans son ensemble, l’historiographie reconnaît que les technocrates ont eu raison des traditionalistes dans les domaines-clefs, mais elle ne dégage aucun consensus quant à l’idéologie et à la politique de Belin. La taxinomie de Paxton demeure la plus robuste sur le plan analytique, mais Kuisel et Rousso soulignent utilement l’hétérogénéité, voire parfois la cacophonie, des points de vue « de Vichy » sur les questions économiques. Kuisel cite Charles Rist et son amusante parodie de Maurras : le « confusionnisme intégral » de Vichy. KUISEL, Le Capitalisme, p. 229-231, et ROUSSO, « Les Paradoxes de Vichy », p. 70. Belin eut pour successeur au ministère du Travail Hubert Lagardelle, autre syndicaliste profondément hostile au parlementarisme. Si Henri de Man entraîna Belin vers un corporatisme de style planiste, Mussolini, à ce qu’il semble, poussa Lagardelle vers un « corporatisme nationaliste ». PAXTON, La France de Vichy, p. 275.

[(39)]

Bulletin d’informations corporatives, 14 juillet 1941; BOUVIER-AJAM, Doctrine (1943), p. 282-283. Sur l’apparente prolifération de tentatives d’organiser les corporations, voir « Vie professionnelle et construction corporative », Cahiers des travaux de l’I.E.C.S., s.d. (v. fin 1942), p. 54; « État des corporations », 28 janvier 1942, A.N., 2 AG CM 28C. Voulant d’emblée dépasser la paralysie de la théorie, Bouvier-Ajam insista sur le besoin de passer à l’action avant la guerre : « Le corporatisme n’est plus à l’état de doctrine. Il est en voie de réalisation. Les théoriciens ont fait, et font toujours, œuvre utile. Mais leurs vues généreuses eussent été sans intérêt pratique si les professionnels n’en avaient pas reconnu le bien-fondé ». Préface à G. CHAUDIEU, L’Évolution corporative de la boucherie, p. 7. Bouvier-Ajam pensait que l’Institut pouvait contribuer à la notion d’approches plurielles à la réalisation corporative, prônée par Pétain, en publiant des monographies concernant les diverses branches. Voir sa préface à A. JEANNAT, Les Grands Magasins et la Corporation, Paris, Lesfauries, 1943, p. 3-4. On trouvera un regard sympathisant porté sur les premières réalisations corporatives chez S. DOUENE, Essai sur le corporatisme français, Bordeaux, Bière, 1942.

[(40)]

PAILLARD, La Révolution corporative spontanée, p. 45,54,77,168-169,226; BOUVIER-AJAM, Doctrine, p. 262n; projet de statuts, Centre national d’action corporative, 1944, A.N., 2 AG 586 CC 197M.

[(41)]

Paillard au capitaine Feat, cabinet du Maréchal, 27 avril 1943, A.N., AG2 611 CM 28C.

[(42)]

A.N., 2 AG 611 CM 28C, Paillard à Bouvier-Ajam, 18 juin 1943; Bouvier-Ajam à Paillard, 31 mai 1943; Bouvier-Ajam à Feat, 1er juin 1943; Bouvier-Ajam, Doctrine (1943), p. 281 (p. 282 : « Il se créa même une sorte de mouvement corporatiste, ou prétendu tel, dirigé contre la Charte du Travail »).

[(43)]

BAUDIN, Le Corporatisme, p. 116; Verger, avec Reynes, « Note pour M. le Maréchal, Chef de l’État », A.N., 2 AG 611 CM 27A, BOUVIER-AJAM, Doctrine (1941), p. 139-140; Inter-France, no 421 bis, 24 octobre 1943. Cf. BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 351.

[(44)]

PAILLARD, La Révolution corporative spontanée, p. 196,225; note anonyme [Padirac ?], 19 août 1944, A.N., 2 AG 586 CC 196D; P. NICOLLE, Cinquante mois d’armistice, Paris, A. Bonne, 1947 (6 février 1942); LE CROM, Syndicats nous voilà, p. 293-295; Secrétaire d’État au Travail à Bouvier-Ajam, 9 février 1944, et Bouvier-Ajam à ( ?), s.d. (début 1944), A.N., F22 2019; Bouvier-Ajam, circulaire aux membres de ses comités directeurs, 15 mai 1944, A.N., 2 AG 586 CC 196D. Les rapports de Bouvier-Ajam avec Déat devraient être étudiés de plus près. « Et certains néo-syndicalistes, comme M. Marcel Déat, vont jusqu’à se déclarer corporatistes ! » écrit Bouvier-Ajam en 1941, Doctrine, p. 215. Les rapports entre corporatistes – en particulier les partisans de Bouvier-Ajam – et syndicats sont extrêmement complexes. R. PAXTON a écrit que « la Charte du Travail est manifestement destinée à casser les reins du syndicalisme ». La France de Vichy, p. 211. Sur la question de Vichy et des syndicats, outre LE CROM, voir le numéro spécial du Mouvement Social (« Syndicalismes sous Vichy », dir. J.-L. Robert), janvier-mars 1992.

[(45)]

BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 351,367n, 380. Sur les comités sociaux ainsi que sur les syndicats uniques, voir LE CROM, Syndicats nous voilà, p. 308-316. Rétrospectivement, Bouvier-Ajam a très certainement exagéré l’intensité de sa prise de position syndicaliste, même si son mentor G. Blondel a confirmé son désir progressif « d’augmenter la place et les droits des syndicats dans la construction corporative ». « Mes Souvenirs », cités dans BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 382n. On ne saisit pas clairement pourquoi Bouvier-Ajam a présenté sa participation aux très pétainistes journées du Mont-Dore (avec plusieurs de ses collègues de l’I.E.C.S.) sous un jour subversif du point de vue du gouvernement. En réponse à son rôle d’organisateur au cours de ces journées et à sa prétendue position ouvertement syndicaliste lors de ces retraites « communautaires », il prétend avoir reçu un blâme officiel de la part du cabinet de Pétain (de même qu’un membre dudit cabinet et co-organisateur des journées du Mont-Dore, Jean-Paul Estèbe, qui n’allait pas tarder à être déporté pour activités anti-allemandes). Histoire du travail depuis la Révolution, p. 375. Voir COHEN, Histoire d’un groupe, p. 277-295, qui sape en partie la crédibilité de Bouvier-Ajam.

[(46)]

Note anonyme [Padirac ?], 19 août 1944, et lettre anonyme, 27 mai 1944, A.N., 2 AG 586 CC 196D; notes de Cèbe, 14 et 25 octobre 1943 et 22 juillet 1944, A.N., Z5 15-885. BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 380n. Bouvier-Ajam se vantait de son accès fréquent et à Pétain et à Laval. Voir Doctrine (1943), p. 306, et C. SINGER, L’Université libérée, l’Université épurée (1943-1947), Paris, Les belles lettres, 1997, p. 275. On ne sait pas précisément quand cette mesure de dissolution fut prononcée. En septembre, A. Parodi, le nouveau ministre du Travail, fit savoir qu’il avait dissous l’I.E.C.S. en tant qu’institution semi-publique, mais que l’Institut survivait juridiquement en qualité d’association loi de 1901; Parodi demanda au ministre de l’Intérieur de le conseiller quant aux meilleurs moyens de fermer définitivement l’I.E.C.S. Parodi à l’Intérieur, 26 septembre 1944, A.N., F22 2019.

[(47)]

Prost au ministère du Travail, 1er mars 1944, A.N., F22 2019; note anonyme [Padirac ?], 19 août 1944, A.N., 2 AG 586 CC 196D. Il s’agissait de la secrétaire de Rouaix, selon Cèbe. A.N. Z5 15-885, note du 18 avril 1944.

[(48)]

A.N., F22 2019 : le ministre de l’Intérieur au ministre du Travail, 20 mars 1945; note au/du ministre du Travail, 10 octobre 1944, et ministre du Travail au ministre de l’Intérieur, 26 septembre 1944; S. Datain au directeur des Relations professionnelles et des questions sociales, 3 octobre 1945.

[(49)]

Rapport de Lepage, directeur technique du bureau des liquidations, 26 avril 1946, A.N., F22 2019.

[(50)]

C. SINGER, L’Université libérée, p. 201-202,233,273,275. A.N., Z5 15-885.

[(51)]

Sur S. Morin, entretien téléphonique avec J. Nordmann, 22 février 2001 et J. NORDMANN avec A. BRUNET, Aux Vents de l’histoire. Mémoires, Paris, Actes Sud, 1996; et entretien avec L. Bouvier-Ajam, 24 février 2001. L. Israel, communication électronique, 10 avril 2001.

[(52)]

BLONDEL, « Mes Souvenirs », cité par BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 383n; BOUVIER-AJAM, Les Mouvements cycliques des prix et leur explication par la théorie capitaliste, Paris, A. Rousseau, 1948, p. 8. Interrogé le 27 février 1945, il plaide pour « l’actualité » des idées corportatives. A.N., Z5 15-885. Cf. Manuel élémentaire d’économie politique, Paris, A. Rousseau, 1948, t. I, p. 54 : « Le corporatisme est aujourd’hui dépassé : après avoir eu espoir d’utiliser dans un sens corporatif la confuse Charte du Travail du 4 octobre 1941, les uns sont revenus à un simple paternalisme souhaité d’ententes industrielles purement patronales, cependant que les autres ont rejoint les partisans de l’émancipation sociale ». Demeurer corporatiste voulait dire « rester pratiquement entre les mains du patronat ». Faute de pouvoir exorciser la lutte des classes, Bouvier-Ajam l’épouse comme la seule sortie de la tyrannie capitaliste. Voir l’analyse éclairante du rôle joué par Bouvier-Ajam, accompagnée de réflexions sur sa conversion, chez L. BOLTANSKI, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982, p. 264.

[(53)]

Bulletin d’informations corporatives, 13 octobre 1941; BOUVIER-AJAM, « Les principales écoles de la doctrine économique en France. 2e série : Interventionnisme et nationalisme économique », Les Cahiers du Centre d’études et de recherches marxistes, 1963-1964, p. 28.

[(54)]

BOUVIER-AJAM, Histoire du travail en France des origines à la Révolution, Paris, 1957, p. X; id., « Les principales écoles de la doctrine économique en France : les principaux courants contemporains », Cahiers du C.E.R.M., 1962-1963, p. 3,6,9. Voir l’évocation, sous la plume de Bouvier-Ajam, du corporatisme de l’avant-guerre, dans Histoire du travail en France depuis la Révolution, p. 209 : « “une actualisation” douteuse et fascinante, par des hommes d’extrême droite et surtout des militants de l’Action française ». Dans son Manuel élémentaire de 1948 Bouvier-Ajam évoquait toujours des corporations de l’Ancien Régime où maîtres et ouvriers partageaient souvent des idées et se concertaient sur des décisions. Le Dictionnaire économique et social qu’il a écrit avec deux collègues du C.E.R.M., Jésus Ibarrola et Nicolas Pasquarelli, Paris, Éditions Sociales, 1975, dit de la corporation que « les maîtres seuls y font la loi » (p. 171).

[(55)]

BOUVIER-AJAM, Les Couches sociales moyennes en France au temps du capitalisme monopoliste d’État, Paris, C.E.R.M., 1963; id., et G. MURY, Les Classes sociales en France, 2 vol., Paris, Éditions Sociales, 1963; id., L’Économie française au milieu du XXe siècle, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1955. Pour un exemple du style polémique de Solange Bouvier-Ajam, voir La Communauté européenne, Paris, Centre d’études des questions nationales, 1954. Il est curieux de noter que Bouvier-Ajam, depuis toujours passionné par l’art et la culture et fasciné par les liens entre l’esthétique et le politique, avait créé, au moins sur le papier, un Centre Corporatif de l’Art et de la pensée française en 1942-1943. Doctrine (1943), p. 296-297.

[(56)]

P. Vandermeersch à Maurice Rheims, 4 février 1983, dossier « A », papiers Bouvier-Ajam. BOU-VIER-AJAM, Manuel technique et pratique du maire et des élus et agents communaux, Paris, Éditions sociales, 1964; id., « La Mise en valeur de l’Ouzbékistan », Les Essais, novembre-décembre 1959; id., « La Formation des prix en Union Soviétique », Les Essais, janv.-fév. 1960; id. et F. ULMANN, La Pologne entre hier et demain, Paris, Éditions sociales, 1972. Voir aussi le marxisme version soft dans son Essai de méthodologie historique, Paris, Le Pavillon-Roger Maria, 1970.

[(57)]

Figaro-Magazine, 29 octobre 1982; Quotidien de Paris, 13 novembre 1982; Le Courrier de l’Ouest, 9 novembre 1982; Le Nouveau Journal, 3 mars 1983; Le Figaro, 22 juin 1984; La Croix, 7 juillet 1984; Société d’étude d’Histoire économique et sociale de la France, Bulletin bibliographique, 1983, no 3.

[(58)]

Papiers Bouvier-Ajam, dossier « A » : Bouvier-Ajam à J. Soustelle, 12 juin 1983; B.-A. à L.S. Senghor, 12 juin 1983; H. Gouhier à B.-A., 19 janvier 1983; M. Arland à B.-A., 28 janvier et 4 février 1983; A. Peyrefitte à B.-A., 15 février 1983; M. Rheims à B.-A., 15 février 1983; H. Troyat à B.-A., 21 février 1983; A. Roussin à B.-A., 17 mars 1983; M. Schumann à B.-A., 2 février 1984; M. Druon à B.-A., 5 février 1984; F. Braudel à B.-A., 27 septembre 1984 (à peine un mois avant la mort de B.-A.); Société d’étude d’Histoire économique et sociale de la France, Bulletin bibliographique, 1981, nos 1 et 4.

[(59)]

C.V., sans date, dossier « A », papiers Bouvier-Ajam; L’Humanité, 26 octobre 1984; Le Monde, 30 octobre, 1er novembre 1984. E. Le Roy Ladurie relate que Bouvier-Ajam, sollicitant son appui pour candidater au Collège de France, lui dit : « J’étais pétainiste comme votre père et communiste comme vous ». Doutant de la profondeur de l’engagement communiste de son grand-père depuis le début, son petit-fils Laurent note qu’il a cessé de verser ses cotisations au parti à partir de 1981. Entretien, 24 février 2001.