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Le Mouvement Social | 87-119 Distribution électronique Cairn pour les éditions Les Éditions de l’Atelier. © Les Éditions de l’Atelier. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Notes de lecture
1Le SSAÉ vient de disparaître, après 80 ans d’une activité méconnue, bien qu’il ait constitué l’association-interface entre pouvoirs publics et monde associatif sur la question des migrants, et qu’il se soit développé avec le travail social. C’est l’histoire de la construction de cette « place à part » par sa proximité à l’État, sa professionnalisation, son importance, mais aussi sa discrétion (M.-C. Blanc-Chaléard) que cet ouvrage, issu d’une thèse, permet d’approcher. Traitant des débuts du SSAÉ, ce travail est en fait aux deux tiers centré sur la période de la Seconde Guerre mondiale, ouvrant dès lors également la question spécifique de l’action des organisations humanitaires dans des cas paroxystiques. Il s’agit enfin surtout de « comprendre comment, sous un régime fortement marqué, dans son discours et ses actes, par l’ethnocentrisme et la xénophobie, un service dont la vocation est de porter assistance aux familles et aux travailleurs étrangers pouvait poursuivre sa tâche ».
2La première partie, qui porte sur la période 1900-1939, permet d’appréhender la construction de cette association de matrice américaine qui visait, à l’origine, à sauver les jeunes filles des périls du parcours migratoire; ses prérogatives se sont, restriction des quotas oblige, élargies à l’aide plus générale aux migrants. On y perçoit des « dames d’œuvre » charitables issues de la grande bourgeoisie et de l’aristocratie. On y comprend surtout comment cette association a, dès ses débuts, cherché à s’imposer comme interlocuteur incontournable des pouvoirs publics, sur fond de neutralité du discours destinée à accroître son influence; comment elle est passée d’un financement par les collectes de dons à la recherche de subventions, pour péren-niser la professionnalisation du travail social; comment enfin elle est devenue, en à peine plus d’une décennie, l’un des principaux acteurs dans la gestion de la politique française d’immigration.
3La seconde partie traite de la période 1939-1942, où se confirme le choix de s’en tenir à une rigoureuse neutralité au service de l’aide à tous les étrangers, sans exclusive nationale ni confessionnelle. Si en zone occupée l’ennemi est clairement identifié, en zone libre en revanche le légalisme et la coopération avec le Secours national dominent, et le SSAÉ devient progressivement un passage obligé pour la distribution de secours provenant des divers fonds d’assistance, dont il se fait garant et délégataire. L’une des grandes problématiques qui dominent cette partie est alors la question de ce légalisme qui devient « compromission » – ou de « l’aveuglement quant à la supposée volonté du gouvernement en place d’améliorer la situation de ceux qu’il a délibérément enfermés et affamés ». Bonne volonté manifeste de certains hauts fonctionnaires, volonté d’améliorer malgré tout le sort des internés, adéquation déontologique avec certains grands principes de la Révolution nationale sont parmi les principaux éléments de réponse. Tandis que progressivement ne restent plus internés en métropole comme étrangers que les juifs, et qu’arrivent les premières grandes rafles.
4La dernière partie est consacrée à la« résistance discrète (1942-1944) », alorsque la politique de répression s’intensifie dramatiquement : pression sur les autorités pour un réel examen des dossiers, tentatives pour accélérer les évacuations; dans les camps de travail forcé des Ardennes (Polonais), démarches pour l’amélioration des inaptes au travail et tentatives de regroupement familial... Au niveau des individus (assistantes sociales), l’auteur distingue trois types de résistance : la dissidence et le détournement de secours, l’aide aux juifs (assistantes sociales juives exclues de leur poste) et le passage à la lutte clandestine. Mais, au niveau de l’organisation, la coopération avec les autorités de Vichy s’accroît encore avec la dévolution de nouvelles missions, et le SSAÉ est plus que jamais incontournable pour toute assistance auprès d’étrangers.
5On voit donc l’intérêt de cet ouvrage, entre histoire (certes temporellement circonscrite) d’une association de solidarité, histoire de l’immigration et des migrants, histoire des femmes et du travail social. Mais si les trois derniers axes sont revendiqués, ils apparaissent surtout traités au service du premier. Et l’on regrettera à ce sujet un certain nombre d’angles morts. Si l’auteur cherche à comprendre et expliquer le passage à cette attitude de « compromission », elle ne l’illustre pas réellement. En revanche, les actes de « résistance discrète » font, eux, le titre de la troisième partie et sont plus développés. Ce hiatus fait inversement pendant à un autre : l’histoire de l’organisation reste bien plus traitée que celle de ses militants, dont on sait – hormis pour la principale dirigeante – finalement bien peu de chose : ni prosopographie, ni analyse des réseaux – de socialisation, confessionnels, professionnels, de militantisme, de féminisme, de résistance... – qui auraient pu être des éléments importants d’explication. On regrettera aussi que la question de l’humanitaire, qui nous semble traverser tout ce livre (celle précisément d’« accepter d’agir à partir d’une situation inacceptable », ou de coopérer avec les autorités d’un « système mortifère » pour tenter d’atténuer la souffrance des victimes), n’ait pas été abordée de front. Mais l’on ne peut que se féliciter des pistes ouvertes à l’histoire des associations et du travail social.
6Axelle BRODIEZ
7Cet ouvrage important pour l’histoire de la justice comme pour l’histoire sociale publie une grande partie des communications discutées au colloque qui s’est tenu à Québec les 15-17 septembre 2004 sur le thème des auxiliaires de justice, « intermédiaires entre la justice et les populations », en explorant une vaste période allant du Moyen Âge à l’époque la plus contemporaine (portrait des experts ingénieurs du XXIe siècle), avec une dominante pour la période moderne, et en offrant des comparaisons intéressantes entre la France, le Canada, l’Angleterre, la Belgique, la Suisse et la Roumanie (contribution d’Oana Rizescu sur le rôle des « boyards compteurs » dans la formation de l’appareil judiciaire en Valachie du XVIIe siècle). Si l’on ajoute que ce gros volume comporte 46 contributions, on aura une idée de l’intérêt d’une telle publication pour un groupe professionnel, certes très divers, mais dont l’activité commune, permanente le plus souvent, parfois temporaire, est d’être au service de la justice, et limité, comme l’expose Claire Dolan dans sa remarquable présentation, négativement : l’auxiliaire de justice n’a pas fonction de juger, mais d’aider le juge à prononcer sa sentence, à étayer son jugement – pour reprendre la formule de Michel Porret – ou à l’exécuter.
8L’intérêt de cette publication est triple. D’abord, l’ouvrage sort de l’ombre des acteurs du monde judiciaire peu étudiés pour beaucoup d’entre eux, même si certaines figures ont déjà fait l’objet d’importants travaux historiques (avocats, personnels de police, experts). L’apport des connaissances est considérable, même si toutes les facettes du monde des auxiliaires de justice n’ont pas été abordées, et si quelques catégories sont des plus discrètes, tels les greffiers.
9Ensuite – et Claire Dolan le souligne à juste titre dans les premières pages qui présentent, en les synthétisant, les diverses contributions –, chaque auteur s’est inscrit dans la problématique du colloque en réfléchissant à la fonction de l’auxiliaire de justice, à sa place dans l’exercice de la justice (en amont et en aval de l’acte de juger), à son rôle d’interface entre le juge et les justiciables. Les rapports du sergent, du policier comme du notaire ou de l’avocat et de l’huissier avec le juge sont interrogés comme le sont ceux avec les justiciables. Les notions d’intermédiaires (celle d’intermédiaire culturel, mise en honneur naguère par Michel Vovelle, est reprise plusieurs fois), de médiateurs sont au point de départ d’une réflexion stimulante sur le rôle de ces auxiliaires à la fois proches des populations, défendant parfois leurs intérêts, mais également chargés d’intégrer celles-ci à un processus judiciaire qui relève d’une logique englobante, le plus souvent étatique. Dans le prolongement de cette réflexion, on retrouve d’ailleurs à plusieurs reprises l’évocation de la notion d’infra-judiciaire (critiquée à juste titre par les auteurs qui l’évoquent) qui avait focalisé pendant quelque temps l’attention des historiens découvrant les limites de la répression pénale à l’époque moderne et contemporaine. C’est à ce niveau que se trouve le troisième intérêt de l’ouvrage : au fil des contributions, on découvre que l’auxiliaire sollicité par le juge se fait aussi... juge, du moins dans le sens d’une justice apaisante, résolvant les litiges par la conciliation et non la sanction ou l’interdit. L’ouvrage apporte ainsi nombre d’éléments de réponse aux interrogations sur les conceptions différentes – voire opposées, mais parfois complémentaires – de la justice qui traversent le corps social, sur la pluralité des modes de résolution des conflits, les rapports entre droit et société (ou, si l’on veut, les écarts entre normes et pratiques), comme sur l’acculturation juridique et judiciaire des populations.
10Il ne saurait être question d’évoquer, dans ce bref compte rendu, chacune des contributions. Classées selon le critère de la fonction exercée par l’auxiliaire, elles abordent dans un premier temps tous les professionnels dont l’activité est à finalité judiciaire. À commencer par ceux qui prêtent « main-forte » – selon l’heureuse formule reprise et analysée par Robert Jacob dans une stimulante évocation des « licteurs, sergents et gendarmes » – pour exécuter les jugements. Le commissaire de police de l’époque moderne est ainsi abordé dans ses deux rôles de magistrat et policier (« bon juge et mauvais policier ? » se demande Vincent Milliot; remarquable portrait de Delamarre par Nicole Dyonet), le journal d’un commissaire de la banlieue de Rouen mettant bien en évidence le rôle de prévention des conflits que joue ce magistrat, proche des populations, au début du XIXe siècle (Anne Desjardins et Éric Wauters). De même, le rôle du gendarme en milieu rural est nuancé par Marie-Cécile Thoral qui suggère qu’au-delà de l’imposition des normes nationales qui suscitent souvent de fortes résistances, il répond à un besoin de sécurité bien exprimé dans les demandes de création de brigades, même si, à notre sens, celles-ci émanent surtout des notables des campagnes. Sous le Directoire, lacunes dans la législation et sévérité des peines donnent une relative autonomie aux officiers de police judiciaire qui, comme le montre Emmanuel Berger, se font les défenseurs des libertés individuelles pour les délits à connotation politique et sociale. On connaît également toute l’ambiguïté de la position des gardes champêtres – comme la thèse récente de Fabien Gaveau l’a mise récemment en valeur – et des gardes forestiers évoqués dans le Périgord (Hamish Graham) et la Guyenne (Philippe Crémieu-Alcan) du XVIIIe siècle : honnis de la population quand ils verbalisent, ils peuvent composer avec elle, sous sa pression et par affinité sociale. La position de l’huissier de justice est plus délicate : chargé d’exécuter les décisions de justice, il se heurte fréquemment aux justiciables lors des saisies. Le bourreau a d’autres soucis (encore que l’on pourrait évoquer, pour les premières décennies du XIXe siècle français, quelques exemples d’exécuteurs chassés de l’échafaud lorsque la mise à mort connaît des incidents), à suivre Jérôme de Brouwer analysant le cas du Brabant alors que la peine capitale y est de moins en moins appliquée dès le premier XIXe siècle : les récriminations de l’intéressé sur les salaires et l’emploi révèlent l’impossible insertion sociale d’un personnage placé au rang de paria de par son métier.
11Sont ensuite évoqués les auxiliaires usant de la plume et de la parole pour accompagner et défendre les justiciables dans leur parcours judiciaire ou pour garantir leurs droits. Ces auxiliaires, travaillant au niveau de la pratique, sont des intermédiaires culturels, placés au cœur des rapports entre droit et société. Cette fonction est particulièrement mise en évidence au Québec où la mixité des sources de droit (français et common law) donne une position importante aux avocats dans le « métissage » juridique que l’on rencontre dans toute société coloniale (Donald Fryson, Jean-Philippe Garneau). Leur rôle est d’ailleurs souligné dans leur poids institutionnel au Canada, à travers, par exemple, leur emprise sur l’enseignement universitaire, même si l’évolution de leur statut, reflété dans une éthique professionnelle particulière (indépendance, désintéressement, discipline de l’ordre, etc.), est, aux XIXe et XXe siècles, similaire à celle que l’on trouve en Europe. Le rôle politique des avocats, bien connu pour le XIXe siècle, est ancien : représentants et défenseurs des municipalités, ils participent au pouvoir local (exemple de Dijon au XVIIe siècle étudié par Michael P. Breen), la « défense des séditieux » leur conférant à Genève un prestige qui leur permet d’intégrer les instances du pouvoir au XVIIIe siècle (Françoise Briegel). Exerçant dans le champ de la pratique, au service d’une clientèle à laquelle ils apportent leur compétence, avocats comme notaires et procureurs appartiennent aux classes aisées, comme en témoignent l’analyse des offices des auxiliaires du Châtelet de Paris réalisée par Robert Descimon ou les portraits de notaires proposés par Francine Michaud et René Favier.
12La dernière partie de l’ouvrage est consacrée aux intervenants ponctuels dans le fonctionnement de la justice, à ceux qui, exerçant un autre métier, sont moins des auxiliaires de la justice que des auxiliaires de justice. Éric Wenzel rappelle à ce titre la mobilisation judiciaire du clergé à travers la procédure des monitoires sous l’Ancien Régime. Nombre de ces auxiliaires occasionnels sont « au service de la concorde », soit d’une résolution des conflits par les voies pacificatrices de la médiation, qui est analysée avec finesse – en montrant qu’elle ne s’oppose pas à la justice en place qui utilise fréquemment, notamment au civil, les mêmes techniques conciliatrices – dans plusieurs études consacrées à l’arbitre (exemple de la Bourgogne : Jeremy Hayhoe) ou aux Consistoires réformés de Genève au XVIe siècle (Christian Grosse). À l’occasion, les suppléants de justices de paix (Jean-François Tanguy) peuvent agir dans le même sens, comme les auxiliaires maçons de la Chambre des Bâtiments (Robert Carvais). Apportant également, de façon ponctuelle, leur compétence au service de la justice, les experts sont mieux connus depuis les travaux de Frédéric Chauvaud dont la contribution interroge leur place dans les affaires médiatiques, quand l’expert crée le scandale par ses erreurs ou lorsqu’il devient victime. L’analyse, centrée sur les représentations, est complétée par plusieurs autres qui s’attachent à prendre la mesure du rôle grandissant des experts dans le procès dès l’Ancien Régime (Michel Porret), à suivre leur pratique concrète compte tenu de leur compétence parfois mise en cause (médecins de province étudiés par Marina Daniel ou savoir psychiatrique incertain analysé par Kimberley White), sans oublier leur place dans la justice civile, parfois formelle comme lors de la délivrance des certificats d’internement (David Wright).
13Au total, l’évocation, forcément partielle, des contributions présentes dans cet ouvrage suffit à en souligner tout l’intérêt. Loin d’être un recueil disparate, il présente une somme de connaissances sur le monde des auxiliaires de justice dont l’histoire est replacée au cœur du fonctionnement même de la justice. C’est dire qu’il apporte une contribution majeure à l’histoire de la justice et plus largement à l’histoire des régulations sociales.
14Jean-Claude FARCY
15Le procureur et le gendarme, comme d’autres figures d’autorité, ont longtemps constitué des repoussoirs plus ou moins conscients de l’histoire sociale. Celle-ci, attachée à reconstituer les vies des petites gens et notamment des ouvriers, sensible d’autre part au progrès des idées démocratiques et socialistes, était naturellement peu portée à étudier les « forces de répression », qui sévissaient du mauvais côté de la manifestation ou de la condamnation judiciaire. Ces agents de l’État n’intervenaient donc le plus souvent qu’au détour d’une phrase en tant qu’entité abstraite, homogène et, surtout, coupable. Parallèlement, au sein de la gendarmerie en tout cas, des histoires hagiographiques de peu d’intérêt étaient parfois produites par l’institution elle-même. Bref, au moins en ce qui concerne cette dernière, les vrais travaux d’historiens ont longtemps manqué. La multiplication des publications intéressantes sur ces objets ces dernières années – et l’on pense aussi au foisonnement des travaux sur l’histoire de la police – délimite donc un chantier nouveau, et très fécond, de l’histoire sociale. Sociale, cette histoire des « forces de l’ordre », pour aller vite, l’est de plusieurs manières. Elle peut l’être par l’étude des conditions de vie, des origines sociales et des carrières d’hommes qui font partie des sociétés qu’ils surveillent et contraignent. Elle l’est également par la reconstitution des pratiques de ces agents dans leurs rapports avec la population, pratiques qui s’avèrent essentielles dans la diffusion de normes étatiques et nationales. Elle l’est enfin dans une acception culturelle si l’on prend en compte le croisement des multiples représentations de ces institutions et leurs effets sociaux : celles qui sont forgées et diffusées en dehors d’elles, celles qu’elles produisent elles-mêmes, celles enfin qu’elles élaborent des sociétés et des hommes qui passent sous leurs regards. Les deux ouvrages présentés ici répondent différemment à ces enjeux. Ils ambitionnent toutefois en commun de présenter en même temps des analyses historiennes et des aides à la recherche, soit par le rapport direct à la source soit sous la forme d’un guide. L’un et l’autre sont d’incontestables réussites.
16Jean-Claude Farcy édite dans un gros ouvrage de près de huit cents pages l’intégralité des rapports « politiques et moraux » adressés à la chancellerie par les procureurs généraux de la Cour d’appel de Dijon entre décembre 1849 et juillet 1870. Après avoir étudié les discours de rentrée aux audiences solennelles des Cours d’appel de ces « magistrats en majesté » dans un ouvrage précédent, Jean-Claude Farcy s’attache donc à rendre visible une autre dimension de leur activité, par nature moins publique, qui consiste à fournir au gouvernement des rapports de synthèse sur la situation politique de leurs ressorts respectifs. Près de cent rapports trouvent place ici. On notera tout d’abord la qualité du travail d’édition, qui permet de profiter sans aucune gêne de la belle langue de ces magistrats du XIXe siècle et de la finesse de leurs analyses. De très nombreuses notes, denses et claires, éclairent tous les aspects qui réclament explication, qu’il s’agisse des personnes, des événements, ou encore du contexte national et international. Jean-Claude Farcy se livre à un travail de présentation plus poussé encore, qui révèle l’ampleur des recherches accomplies autour de ces écrits. Il cite ainsi tel rapport préfectoral contemporain du rapport du procureur qu’il édite, relativise ici ou là l’analyse du procureur grâce à sa connaissance soit de la rhétorique de ces magistrats soit de réalités locales oubliées ou tues dans le rapport, donne accès, dans d’autres notes, à une bibliographie utile pour comprendre tel point particulier. La minutie vraiment très impressionnante donnée à l’édition aurait donc pu justifier à elle seule la publication de cet ouvrage conçu par l’un des meilleurs connaisseurs des archives judiciaires. Tout chercheur intéressé par la vie politique, économique et sociale de la Côte-d’Or, de la Saône-et-Loire et de la Haute-Marne entre la deuxième moitié de la Seconde République et la fin du Second Empire bénéficie en effet, grâce à ce travail remarquable, d’un accès direct à des sources de première qualité, les procureurs généraux constituant des observateurs très pertinents. L’index, les notes, les cartes et les tableaux établis en annexe (cartes électorales, évolution des prix agricoles, évolution des productions métallurgiques) accompagnent utilement la lecture. C’est une vie provinciale au cœur du XIXe siècle qui est saisie dans toutes ses dynamiques : l’apprentissage du vote, la montée de l’opposition républicaine, les transformations économiques et sociales.
17Les quelque cinquante pages d’introduction de Jean-Claude Farcy permettent toutefois de dépasser ce premier stade de connaissance « positive » des réalités des trois départements de la Cour d’appel de Dijon. Elles permettent de comprendre quand, comment et pourquoi les procureurs généraux ont été utilisés au XIXe siècle comme des observateurs et des analystes de « l’esprit public », ou de « l’opinion publique » si l’on veut utiliser un terme plus moderne mais déjà courant. Jean-Claude Farcy établit une chronologie claire de cette demande gouvernementale – les circulaires de demande de rapports, entre 1820 et 1866 sont intégralement reproduites en annexe – et il suit les procureurs dans la collecte de renseignements qu’ils synthétisent ensuite. Il montre l’importance du Second Empire dans cet appel aux procureurs ou plutôt dans la réussite de leur conversion en agents de « renseignements généraux » : la Restauration et la monarchie de Juillet s’y étaient essayées avec moins de succès et la IIIe République, apparemment, y renonce. Jean-Claude Farcy a raison de souligner que les procureurs généraux constituent en général de meilleurs observateurs que les préfets, non seulement parce qu’ils puisent dans leur savoir-faire professionnel une habitude de l’enquête, c’est-à-dire du recoupement des témoignages et de la spéculation sur des faits qui pourront constituer des preuves dans une argumentation rationnelle, mais aussi parce que, contrairement aux préfets, ils ne sont pas garants de l’esprit public qu’ils doivent observer. Ils peuvent donc livrer une observation lucide des réalités politiques de leur ressort sans encourir les foudres de leur hiérarchie alors que les préfets sont prisonniers d’une contradiction très forte entre sincérité de l’observation et souci de leur carrière. Autre apport de cette introduction, l’insistance sur le rôle éminent des juges de paix dans la collecte du renseignement est bienvenue, ceux-ci vivant quotidiennement parmi les populations observées. L’histoire du renseignement est au premier chef une histoire sociale parce que le renseignement lui-même, en tant que pratique étatique, représente un effort continu d’enfouissement dans le social et de décryptage de celui-ci.
18Le Guide de recherche sur l’histoire de la maréchaussée et de la gendarmerie que dirige Jean-Noël Luc constitue une autre réussite précisément parce que cet excellent guide n’est pas seulement un guide. Fruit d’un travail collectif mené par trente-trois chercheurs, dont beaucoup dépendent du Service historique de la Gendarmerie nationale, cet ouvrage de plus de mille pages constitue une étape très intéressante dans l’immense entreprise de défrichement de l’histoire de la gendarmerie conduite avec ardeur par Jean-Noël Luc depuis plusieurs années
19Pour le reste, ce guide ne cesse de révéler à l’usage son exceptionnelle richesse. Tout à la fois inventaire, carnet d’adresses utiles, recension exhaustive d’une bibliographie en mouvement, invite à des recherches originales, par le choix d’un terrain moins habituel (les anciennes colonies sont très présentes) ou par la présentation de sources iconographiques, textuelles, orales auxquelles on ne penserait pas forcément d’emblée, il constitue un objet radicalement nouveau, qu’on rêverait voir imité pour d’autres corps que la gendarmerie, les préfets par exemple. Ce qui le caractérise en général, et en fait bien davantage qu’un guide, c’est la présence historienne qui s’y fait sentir. On n’évoque pas par cette remarque la seule introduction de Jean-Noël Luc, qui dresse très clairement le bilan et les perspectives des recherches sur la gendarmerie. Cette présence historienne porte l’ensemble du guide. Loin de se contenter de fournir des listes de dépôts d’archives et de références bibliographiques (sauf sans doute dans la partie « lieux de mémoire » dont le titre est beaucoup trop ambitieux par rapport au contenu), les auteurs ne cessent en effet de problématiser le rapport aux sources de l’histoire de la gendarmerie. Puisqu’ils ont eux-mêmes été confrontés à des questions de constitution de corpus et d’usage des sources, ils savent accompagner le lecteur dans la profusion des cotes, des titres et des problèmes. Remarquables à cet égard sont les pages que consacre le maître d’œuvre au difficile dénombrement des gendarmes. Il en est de même, par exemple, du chapitre consacré par Cyril Cartayrade aux sources de la prosopographie des gendarmes au XIXe siècle, de la présentation par Arnaud-Dominique Houte des manuels et des guides destinés aux gendarmes ou encore de celle des œuvres de fiction par Aurélien Lignereux. Si l’auteur de cette note a surtout été attentif aux pages concernant le XIXe siècle, il convient de signaler que celles qui évoquent la maréchaussée, sous l’Ancien Régime, et la gendarmerie du XXe et du début du XXIe siècle sont d’une tout aussi grande qualité.
20Jean-Claude Farcy comme Jean-Noël Luc et son équipe nous offrent donc des ouvrages foisonnants, irréductibles à une seule lecture. Que l’historien du social s’y plonge, il ne pourra que s’en trouver stimulé.
21Pierre KARILA-COHEN
22« Rémy Cazals est un découvreur d’archives. Tel un sourcier, il débusque desmanuscrits, des correspondances enfouies dans le terreau d’un Sud-Ouest sociable et scripturaire, dont il connaît les réseaux mieux que personne ». Comme l’indique Michelle Perrot dans sa préface, depuis ses célèbres Carnets de guerre du tonnelier Louis Barthas (1914-1918), Rémy Cazals reste un défricheur d’archives oubliées. Il s’est fait une spécialité de lire l’histoire à travers les écrits personnels, les correspondances et les journaux de Françaises et de Français ordinaires, c’est-à-dire précisément celles et ceux qui échappent le plus souvent aux études historiques.
23Ici, il présente la correspondance échangée par Marie-Louise Puech, résidant à Borieblanque (Tarn), avec des universitaires étrangères au titre de l’AFDU (Association des Françaises diplômées des universités, fondée au lendemain de la Grande Guerre). Ce faisant, il témoigne de la vitalité, y compris et a fortiori dans une société en guerre, des réseaux de ce jeune associationnisme féminin, véritable creuset et vecteur d’intégration sociale, professionnelle et internationale de ces premières générations d’intellectuelles. Pour ce faire, l’auteur s’appuie sur un corpus de 600 lettres et dossiers relatifs à de jeunes femmes issues d’une dizaine de pays (Australie, Autriche, Allemagne, Belgique, Espagne, France, Pologne, Tchécoslovaquie...), réfugiées dans la France de Vichy. Dès lors, l’ouvrage éclaire de nombreux aspects de la France « de » et surtout « sous » Vichy, à la confluence de l’histoire de la guerre au quotidien et de l’histoire des intellectuelles. Exhumant des tranches de vie de réfugiées, il nous invite également à découvrir le rapport à l’altérité entre populations française et étrangère. Chemin faisant, il permet de saisir comment ces femmes ont, à l’époque, pensé leurs rapports à l’événement et à elles-mêmes, contribuant ainsi à l’histoire des représentations. Il souligne notamment : l’ampleur du trauma de 1940 à travers de nombreuses et souvent saisissantes références à l’exode (p. 62-78,95-102...), l’heure de vérité des rafles anti-juives de l’été 1942 (p. 234-249), sans oublier la difficile, sinon impossible, sortie de guerre. Histoire et histoires de retours de déportation (p. 336-337), de réfugiées qui deviennent exilées (p. 353-367), voire de la transition d’une guerre à une autre (en particulier en Pologne et à Prague, p. 359-367,415-424), sans oublier les observations aiguës d’une Allemande en 1945-1946 (p. 369-399), l’intérêt porté à cette séquence chronologique n’est certainement pas le moindre du livre. On est frappé par l’inlassable et remarquable importance accordée par ces femmes au travail intellectuel pour préserver leur identité voire une part d’humanité. Au-delà, certaines lettres révèlent aussi la façon dont l’épreuve de la guerre participe au brouillage des rapports de genres (p. 86-87,223-225).
24Histoire de femmes (les réfugiées et protégées de Marie-Louise Puech), même si le plan chronologique retenu prive parfois le lecteur d’une lisibilité claire de leurs parcours et itinéraires respectifs, ce livre dessine aussi le portrait assez fascinant d’une femme. En effet, au miroir de la correspondance échangée se dégage l’image remarquable de Marie-Louise Puech, née Milhau (1876-1966). Parlant trois langues, titulaire d’une licence d’allemand, elle enseigne la langue et la littérature françaises à l’université anglophone McGill de Montréal de 1900 à 1908. Dans l’entre-deux-guerres, elle est secrétaire de l’Union pour le suffrage des femmes, présidente de l’union féminine de la SDN et membre du CIF (Comité international des femmes). Au-delà de ces engagements, on découvre l’étonnante diversité de ces réseaux (protestants en particulier), toujours à l’interface de liens institutionnels, professionnels (enseignement secondaire et supérieur) et personnels. Militante, elle témoigne alors de ses convictions par son action et sa solidarité (y compris auprès de personnes dont elle ne partage pas les options politiques). Sensible aux questions féministes, elle se présente aussi à ses interlocutrices comme une femme de devoir, attachée à un certain ordre matrimonial (non sans sacrifice et résignation) dans la vie privée comme professionnelle (p. 271-272).
25Enfin, par son objet et sa construction, l’ouvrage ménage une très large place aux lettres étudiées. Disposant d’une véritable culture de l’archive, Rémy Cazals livre ainsi aux lecteurs de nombreuses prises de parole offrant une étude achevée, mais aussi autant de sources et d’objets d’études possibles. Quel qu’en soit l’angle, il restera d’une lecture précieuse, largement facilitée par des annexes utiles et pratiques (chronologie et index notamment).
26Marc BERGÈRE
27Les études sur la révolution allemande de 1918-1919 et les conseils d’ouvriers et de soldats s’étaient multipliées en Allemagne de l’Ouest dans les années 1970 et au début des années 1980, dans le sillage de quelques grands ouvrages pionniers, avec aussi des recueils régionaux de documents. L’historiographie d’Allemagne orientale faisait, en regard, bien pâle figure, tant les dimensions sociales effrayaient en regard des impératifs idéologiques, sans disparaître complètement toutefois. L’absence d’examen exhaustif dans des perspectives similaires à celles de l’Allemagne de l’Ouest d’un des foyers révolutionnaires les plus importants, celui d’Allemagne centrale, faisait donc obstacle à toute tentative de synthèse sur les années révolutionnaires en Allemagne. On pouvait craindre également qu’avec la réorientation de l’historiographie allemande vers d’autres objets et surtout avec l’hégémonie grandissante de l’histoire culturelle du XXe siècle, la lacune ne soit jamais comblée.
28C’est donc à un historien américain que revient le mérite d’avoir abordé un sujet qui ne fait plus vraiment recette. Certes, pour se dédouaner, il a dû tenir compte des mutations intervenues dans l’historiographie où la posture engagée est désormais fort mal vue, à commencer par une révision des catégories mises en œuvre : c’est ainsi qu’il a choisi d’examiner la confrontation entre « ouvriers » et « non-ouvriers » qui recoupe pourtant largement l’opposition traditionnelle d’un marxisme démonétisé entre ouvriers et bourgeois. S’il n’a aucun mal à démontrer la cohésion de la première catégorie qui transcende les statuts, celle de la seconde est beaucoup plus épineuse à déceler, si bien que, pour ne pas compliquer les choses, les « transfuges » éventuels sont passés sous silence. Mais il a aussi voulu insister sur les continuités en resituant les événements révolutionnaires dans la durée de la décennie 1910-1920. Il a ainsi procédé à une étude économique et sociale fouillée, fondée sur une multiplicité de fonds d’archives qui font rarement ensemble l’objet d’un dépouillement systématique. Il a dressé le tableau de deux mondes parallèles, au radicalisme inversé, dans le Leipzig wilhelminien en reconstituant le montant des salaires annuels selon les catégories d’ouvriers comparé aux revenus des « élites », les conditions de logement, les unions endogamiques, les formes de sociabilité allant des fêtes populaires aux affiliations moins connues des bourgeois à des associations prétendument apolitiques, mais dont l’orientation conservatrice, voire réactionnaire était passablement transparente. Il en déduit que le mécontentement ouvrier latent ne débouchait pas nécessairement sur des mouvements de protestation en vertu de l’intégration des normes de la société dominante et de la légitimation des élites par la « culture », valorisée par le monde ouvrier dans son ensemble. Le terme de Bildungsbürgertum, création sémantique ultérieure pour désigner des « élites » du savoir, n’apparaît toutefois pas sous sa plume. Et surtout il suggère, plus qu’il n’affirme, que cette culture légitimante était quelque peu indigente. Opérant la distinction entre les formes organisées du mouvement ouvrier et la classe ouvrière, il conteste que cette dernière ait été intégrée à la société wilhelminienne, à l’inverse des dirigeants des organisations, parti et syndicats, même si l’hostilité virulente et quasi unanime à la social-démocratie dans les milieux « bourgeois » était un obstacle de taille à cette intégration et se traduisait dans le refus récurrent de démocratiser le suffrage pour les instances représentatives locales, Land et municipalité en particulier. On pourrait cependant s’interroger sur le critère que constitue le taux d’adhésion au parti ou au syndicat pour mesurer l’adéquation entre le mouvement et la classe ou se demander si la pénétration du socialisme voire du marxisme devait nécessairement se traduire dans une vision du monde « sophistiquée » pour être effective. L’hostilité à l’État de classe (Klassenstaat), largement partagée, me semble être, au contraire, un indice de diffusion de l’idéologie.
29La guerre, en dépit de l’Union sacrée, a apporté des changements sensibles, en particulier à travers la délégitimation des « élites ». Sean Dobson constate ainsi que les mouvements de protestation à Leipzig sont en phase avec les échecs essuyés sur le front. Ce sont aussi moins le renchérissement du coût de la vie et la raréfaction des denrées qui les motivent que les inégalités flagrantes dans la distribution et l’absence de régulation politique pour y remédier. Autre constatation importante concernant le rapport entre le mouvement ouvrier et ceux qui prétendent s’exprimer en son nom : ce sont bien les militants de base de Leipzig qui contraignent leurs dirigeants à opter pour les sociaux-démocrates indépendants en 1917, même si, pour les plus modérés d’entre eux, ce n’est nullement synonyme de radicalisation. Il confirme ainsi implicitement que, dans l’ensemble de l’Allemagne – si ce n’est à Leipzig –, les ouvriers se sont trompés de fidélité en accordant leur confiance à la social-démocratie majoritaire alors que la tradition attentiste masquée par une phraséologie révolutionnaire était bien du côté des indépendants. Dans la période révolutionnaire, le manque de confiance dans leurs capacités a incité les conseils à laisser en place des spécialistes et des administrateurs dont l’allégeance au nouveau régime était on ne peut plus tiède. D’ailleurs Sean Dobson montre fort bien comment la contre-offensive s’organise – allant jusqu’à la « contre-grève » – en faisant mine d’adopter les formes nouvelles d’articulation de la volonté collective sous l’aspect d’un Comité de bourgeois (ou de citoyens : Bürgerausschuss) où diverses catégories sont représentées. Il complète également le tableau du « mouvement de socialisation », c’est-à-dire celui des grandes grèves qui ont éclaté dans la Ruhr, à Berlin et en Allemagne centrale – ainsi qu’en Haute Silésie – en février-mars 1919 et souligne la spécificité de chacun de ces foyers, avec une plus grande diversité des entreprises touchées en Allemagne centrale, donc à Leipzig. C’est l’occasion aussi de mesurer le différentiel de radicalisation entre les secteurs industriels d’une même région, en vertu de traditions spécifiques de la socialisation politique collective.
30Sean Dobson confirme aussi que les femmes ont été les grandes perdantes de la période révolutionnaire, après avoir participé à tous les mouvements : à la fois parce qu’elles ont accepté d’être évincées, y compris à la demande de leurs homologues masculins, des postes qu’elles occupaient pendant la guerre, tout comme elles ont continué d’accepter des salaires souvent inférieurs de 50 % à ceux des hommes à qualification égale. La servitude volontaire a largement prévalu sur le féminisme : Clara Zetkin n’incitait-elle pas les femmes à se montrer dignes du droit de vote qui leur avait été accordé sans qu’elles aient à lutter pour l’obtenir ? Elles sont un exemple partiel de ce que n’était pas seulement en cause l’absence de détermination des chefs à laquelle Sean Dobson impute l’échec du mouvement révolutionnaire tout en essayant de se démarquer de la vulgate léniniste du parti révolutionnaire volontariste. Enfin, selon lui, c’est l’échec du putsch de Kapp en 1920 qui met un terme à la période révolutionnaire et stabilise les relations entre ouvriers et bourgeois.
31Claudie WEILL
32Le titre assez imprécis de cet ouvrage ne doit pas faire croire à une analyse d’ensemble ou à un récit général de l’histoire de la Russie de 1914 à 1921. Peter Holquist propose ici une analyse des métamorphoses du pouvoir politique dans la région du Don à travers les épreuves de la Première Guerre mondiale, des révolutions et de la guerre civile. Ce territoire présente la particularité d’être un des greniers à blé de la Russie et une des grandes régions houillères du pays avec les mines du Donbass. Ce poids stratégique et le fort particularisme cosaque (39 % de la population de la province du Don en 1914 appartenait à cette corporation militaire) expliquaient la tutelle exercée par le ministère de la Guerre sur la région dès l’époque tsariste. Le territoire fut ensuite un théâtre particulièrement agité des luttes politiques du pays : engagement de l’élite cosaque aux côtés du gouvernement provisoire à travers le parti KD, instauration d’une république soviétique en 1918, renversée par le gouvernement blanc de Krasnov avec le soutien de l’armée allemande puis reconquête bolchevique à partir de 1919, événements ponctués de nombreuses révoltes cosaques et d’insurrections paysannes. Ces successions de régimes et de conflits mirent à mal la région. Aux pertes militaires il faut ajouter la campagne d’élimination physique des Cosaques menée par les Soviétiques au printemps 1919, ainsi que les famines de 1920 et 1921. A la fin de la période, les surfaces ensemencées représentaient à peine le tiers des terres labourées en 1914, on comptait deux hommes pour une femme dans la tranche d’âge des 20-39 ans.
33P. Holquist reconstitue avec clarté les étapes et les mécanismes complexes de ce maelström (on retiendra notamment une analyse précise de la chaîne de commandement lors de la campagne de « décosaquisation », insistant sur le rôle actif du pouvoir central – p. 178-196), mais l’objet de son livre est ailleurs. Il mène une analyse comparée des pratiques politiques des différentes autorités qui ont dominé la région au cours de la période. L’étude est organisée autour de trois axes d’analyse privilégiés que la table des matières, trop elliptique, fait mal ressortir : la gestion par l’État des questions de ravitaillement, enjeu crucial au cours de la Première Guerre mondiale puis après la révolution (objet des chapitres 1,3 et 8), l’utilisation de la violence à des fins politiques (chapitres 3,5,6 – ce dernier étant essentiellement consacré à la campagne bolchevique d’extermination des Cosaques) et, enfin, les modes d’encadrement et de mobilisation de la société dans un contexte de guerre totale et de révolution (ch. 7). La progression de l’ouvrage respecte à grands traits la progression chronologique, mais il faut noter que les chapitres 2 et 4 sont essentiellement consacrés à une analyse événementielle détaillée du cours de la révolution et de l’engrenage vers la guerre civile à l’échelle de la région du Don, indispensable à la compréhension d’ensemble, tandis que les chapitres 7 et 8 rompent avec la progression chronologique au profit d’analyses comparatives.
34La richesse de l’ouvrage tient aux éclairages fournis sur des aspects majeurs de l’histoire russe et soviétique par le prisme de la monographie régionale et à l’effort d’analyse de la nature du pouvoir politique au cours de ses transformations par la guerre et la révolution en s’attachant aux modes de représentation de la société. On retiendra ainsi, en marge du propos, des mises au point pertinentes sur le gouvernement blanc de Krasnov et Denikine et la notion de guerre paysanne. P. Holquist met à distance la vision traditionnelle du pouvoir anti-bolchevique comme un mouvement d’essence réactionnaire en montrant que sa pratique politique est profondément marquée par l’expérience de la révolution de Février (p. 155-165 et 222-232). Il tempère également la tentation d’inscrire mécaniquement les insurrections rurales de la période dans un temps long de guerre entre les paysans et l’État. Il souligne combien ces révoltes intègrent des formes de revendications qu’on peut lire comme un élément de politisation, ce qui les distingue radicalement des jacqueries de l’époque tsariste (p. 268-279).
35L’essentiel du propos d’Holquist est cependant de comprendre comment la Russie, après avoir mis en place des solutions politiques comparables aux initiatives des autres belligérants européens, va retourner contre la population civile les pratiques nées de la guerre pour les mettre au service de différents projets révolutionnaires. L’expérience de la Première Guerre mondiale favorise l’émergence d’une élite technocratique qui permet à l’État d’intervenir dans des secteurs économiques et sociaux qui échappaient jusque-là, en grande part, à sa compétence. La situation russe est originale au sens où les autorités sont privées de tout corps social intermédiaire ou de représentations institutionnalisées de la société civile favorisant cette médiation (à la seule exception des zemstvos, mais ceux-ci n’existent pas dans la Région du Don en raison de son statut militaire). Dans ce contexte, s’élaborent des réseaux d’experts et de spécialistes issus de l’intelligentsia qui viennent seconder les différents ministères dans leur action de mobilisation des forces sociales et économiques au service de la guerre. Ce « complexe para-étatique », pour reprendre l’expression de l’auteur, est une rupture brutale par rapport aux pratiques de l’autocratie qui refusait toute forme de participation sociale à la prise de décision politique. Cette mobilisation de l’intelligentsia correspond aux aspirations de l’élite russe qui envisage son rôle social comme une responsabilité messianique consistant à parler pour le peuple, mais également à l’éduquer aux formes modernes de la politique, à lui inculquer le sens de l’État et de l’intérêt général. Ainsi, les campagnes de ravitaillement sont confiées à des experts agronomes ou à des économistes réformateurs qui cherchent, à la faveur de la guerre, à marginaliser les pratiques spéculatives et commerciales de la paysannerie au profit d’un modèle de production coopératif. C’est cette ambition de transformation de la société que l’expérience de la guerre permet de mettre en œuvre grâce à l’émergence d’un pouvoir technocratique, mais aussi à travers des pratiques politiques nouvelles qui intègrent le recours à la violence. L’usage de la violence à des fins politiques est légitimée par une conception du peuple qui lui dénie tout sens de la responsabilité collective et du bien commun : la coercition sert alors à défendre les intérêts de l’État contre les agissement égoïstes des individus. Le recours à la force armée à partir de février 1917 pour assurer les campagnes de collecte, dont les échecs sont attribués au comportement spéculatif des paysans, illustre ce schéma. La violence dépasse la simple instrumentalisation pour devenir une véritable technique politique. Ainsi, les campagnes de répression menées par les différents gouvernements sont systématiquement accompagnées d’une coercition juridique fondée sur l’extorsion d’aveux aux personnes arrêtées. L’appareil judiciaire sert à rendre exemplaires et à expliquer les mesures répressives, à véhiculer les idées du pouvoir en projetant sur les individus les catégories sociopolitiques abstraites de l’idéologie (le koulak, le Cosaque réactionnaire ou le paysan pauvre bolchevique).
36Holquist réfute la thèse d’un particularisme russe dans cette évolution : il insiste sur le caractère européen de cette brutalisation de la société à la faveur de la guerre et établit un parallèle avec les pratiques coloniales. Mais il faut admettre l’évidence d’une différence de degré dans le cas russe qui devient une différence de nature avec les Bolcheviks. A l’époque tsariste, sous le gouvernement provisoire ou dans les mouvements anti-bolcheviques, les méthodes coercitives et les modes d’encadrement de la société avaient des effets limités en raison du faible impact social des membres de l’intelligentsia sur lesquels ils s’appuyaient. Les Bolcheviks, à l’inverse, réussissent à mettre en place un système d’encadrement et de mobilisation de la société efficace, appuyé sur une base sociale nouvelle et plus large (p. 238-239) qui s’accommode de l’absence de corps sociaux intermédiaires. Cette analyse est développée aussi bien au sujet des formes de mobilisation et d’encadrement de la société (p. 232-239) que pour la mise en œuvre des opérations de collecte menées par un réseau de brigades de choc encadrées par le parti (p. 244-264). Chez les partisans de Lénine, la violence ne se limite pas à une stratégie de conquête du pouvoir et de guerre civile, elle permet de mettre en œuvre un programme raisonné de soviétisation de la société. Les Bolcheviks ne se distinguent donc pas par leurs pratiques brutales, mais par la finalité qu’ils donnent à ces usages de la violence. La violence ne devient un élément constitutif de la vie quotidienne qu’à partir de 1917 et de la guerre civile, car les institutions et les pratiques nées de l’effort de mobilisation et de guerre totale servent de fondement au nouvel État et à l’ordre socio-économique qu’il veut créer. On peut signaler qu’Holquist distingue ce processus de brutalisation d’une militarisation de la société et de l’État. On n’assiste pas tant à une contamination de la sphère civile par le militaire qu’à une confusion entre les objectifs politiques et les solutions de force. La montée en puissance de l’appareil technocratique favorise le poids des organes de direction politique et la marginalisation des officiers de carrière à compter du premier gouvernement Kerenski en été 1917. L’armée est un vecteur privilégié entre l’État et la société. A l’époque bolchevique les structures chargées de la mobilisation et de la force sont intégrées aux structures civiles permanentes de l’État.
37La composition de l’ouvrage, qui oscille entre une monographie et une étude d’ensemble de la nature du pouvoir révolutionnaire en Russie, invite ainsi à multiplier les axes de lecture. C’est là aussi le signe de la richesse d’une étude régionale qui permet, à travers la question de la violence en politique, de replacer l’expérience russe dans le contexte européen de « guerre civile latente » des années 1914-1921.
38Benjamin GUICHARD
39La guerre de Sécession est probablement, aux États-Unis, le lieu de tension la plus forte entre les mémoires, et entre mémoire et histoire. Les débats récents sur la place du drapeau confédéré en Caroline du Sud ou en Géorgie ne sont qu’un des multiples exemples de ces conflits. Pour les tenants de la « Cause perdue », cette mythologisation d’un Sud harmonieux détruit par l’agression nordiste
40La première proposition sérieuse d’utiliser des esclaves comme soldats confédérés vient de Patrick R. Cleburne, commandant de division dans l’Armée du Tennessee, dans un long mémorandum présenté à ses collègues le 2 janvier 1864. Une proposition arithmétiquement sensée : les Noirs forment 40 % de la population sudiste. Mais une proposition immédiatement rejetée par la majorité des officiers présents : l’idée même d’émanciper les esclaves afin de les inciter à se battre pour la Confédération est trop révolutionnaire. L’idée, pourtant, ne meurt pas. Levine met en avant trois types de raisons qui conduisent officiers et gouvernants, un an après le rejet massif de la proposition de Cleburne, à tenter de recruter des soldats parmi les esclaves : la situation militaire, les actions des Noirs, et, enfin, les calculs politiques.
41La proposition de Cleburne ne survient, en effet, qu’après une série de défaites désastreuses. De fait, le Sud, à partir de l’été 1863, subit des revers successifs qui soulignent l’infériorité numérique de ses troupes : l’Union a trois fois plus d’hommes blancs en âge de servir que la Confédération. Ce problème d’effectifs est de plus accentué par un rythme de désertions qui accélère, avec le prolongement de la guerre, les défaites et la démoralisation d’un bon nombre de soldats. Alors que la situation militaire devient de plus en plus inquiétante, en 1864, aux yeux des officiers sudistes, un certain nombre d’entre eux considèrent la population esclave comme un énorme réservoir de troupes qu’il est urgent d’utiliser. Cette urgence est probablement soulignée par l’utilisation d’anciens esclaves dans l’armée nordiste, y compris comme soldats. Dès les débuts de la guerre, mais encore plus après la Proclamation d’émancipation de Lincoln au 1er janvier 1863, l’immense majorité des esclaves identifie sa liberté à une victoire du Nord. Ils sont nombreux à fuir les plantations à l’approche des troupes nordistes. Beaucoup s’engagent, et, en 1864, plusieurs régiments noirs sont formés. Les Noirs du Sud, que les officiers sudistes se refusent si longtemps à employer, viennent, de fait, gonfler l’armée du Nord.
42Ces considérations finissent par pousser Jefferson Davis, président de la Confédération, ou le général Robert E. Lee, commandant en chef, à se faire l’avocat du recours aux esclaves comme soldats. Cette prise de décision est l’objet d’un des passages interprétatifs les plus intéressants du livre de Levine. Analysant les écrits de ces responsables confédérés à la lumière de situations dans d’autres pays au XIXe siècle, il interprète la décision de mars 1865 comme une tentative de « révolution d’en haut », analogue à celles, à peu près contemporaines, conduites au Japon, en Russie, ou en Prusse. Il entend par ce terme des changements importants de la structure sociale menés par des élites qui reconnaissent le potentiel révolutionnaire d’une situation et préfèrent contrôler le processus pour sauvegarder, avec le pouvoir, l’essentiel de leur position sociale. Ainsi, de même que les élites de l’ère Meiji mettent à bas le féodalisme pour sauver le régime impérial et une structure autoritaire du pouvoir dont elles restent les bénéficiaires, Davis ou Lee reconnaissent que l’esclavage, sous le coup des avancées nordistes, est moribond, et préfèrent émanciper les esclaves si cela permet de gagner la guerre, plutôt que de s’accrocher à un esclavage qui serait aboli par une Union victorieuse. Dans une Confédération sans esclavage, ils seraient libres de définir légalement la liberté des Noirs du Sud. De retour dans l’Union, ils perdraient toute influence politique.
43On peut regretter que cette ligne de réflexion comparatiste ne soit pas poussée plus loin, mais elle reste féconde et ouvre des perspectives de recherche fascinantes. Au-delà de l’objet propre de son étude, Levine apporte des éléments conclusifs dans deux débats de l’historiographie américaine. Le premier porte sur la Reconstruction, c’est-à-dire l’immédiat après-guerre dans le Sud. Il éclaire notamment d’un jour nouveau la genèse des « Codes Noirs », lois votées par les Blancs pour contrôler au plus près la vie des Noirs. Alors qu’ils sont souvent présentés comme une réaction forte à la révolution sociale que provoque l’abolition imposée de l’esclavage, Levine montre de manière convaincante la continuité entre ces lois et toute la politique du Sud pendant la guerre. Le second débat dépasse, lui, le champ professionnel des historiens, et porte sur les causes de la guerre. Alors que les tenants de la « Cause perdue », et un certain nombre d’historiens, dès le début du XXe siècle, insistent sur le nationalisme et la défense des libertés individuelles comme raison principale de la sécession, Levine montre bien, ici, à quel point l’esclavage est central dans toutes les actions du Sud, de la sécession à l’après-guerre. L’extraordinaire résistance des planteurs face à la proposition d’enrôler les esclaves dans l’armée, et ce jusque dans la défaite, est particulièrement révélatrice.
44Tout le mérite de Bruce Levine est d’arriver à cette conclusion de manière très solide. Les citations sont très nombreuses, tellement que, parfois, le propos de l’auteur disparaît sous cette abondance. Les points de vue sont multiples, même s’ils émanent surtout de l’élite. Levine s’efforce toutefois avec succès de restituer la position des esclaves tout autant que leurs actions. On aurait pu souhaiter qu’il en fasse autant, dans la mesure du possible, de celle des nombreux Blancs modestes sans esclaves. On peut regretter, également, qu’il n’ait pas cherché à appuyer ses observations sur des données statistiques, qui auraient pu asseoir la solidité de ses arguments. Il n’empêche, Levine signe là un livre court, solide, qui réfute de nombreux mythes. En ce sens, c’est un livre important non seulement par ses données historiques et ses pistes historiographiques, mais aussi pour la force des conclusions qu’il offre dans le contexte encore très actuel de la tension entre histoire et mémoires de cette période.
45Nicolas BARREYRE
46Un aspect peu connu de la mobilisation de la Russie dans la Première Guerre mondiale fut la marginalisation d’une partie de sa population civile, assimilée soudainement par le régime et par la société à l’ennemi. Tous les États belligérants, à un moment ou un autre de la guerre, entreprirent des actions répressives (incluant le déplacement forcé, l’internement et l’expropriation) à l’égard d’un groupe particulier d’individus, défini par le droit international comme étant des citoyens des États ennemis en temps de guerre. L’Empire russe eut pour particularité d’étendre cette politique d’exclusion à d’autres catégories d’individus utilisant, pour définir l’« ennemi intérieur », des critères non seulement de « citoyenneté » mais aussi d’« ethnicité » et de « religion ». Les conséquences de cette campagne furent la migration forcée de plus d’un million de personnes, citoyens d’États ennemis résidant en Russie, mais aussi sujets russes d’ascendance allemande ou de religion juive et musulmane, ainsi que la nationalisation ou le transfert d’une partie substantielle de leurs biens vers d’autres groupes de populations de l’Empire. C’est cette composante du conflit que l’historien américain Eric Lohr a voulu mettre en lumière dans un ouvrage consacré à la mobilisation de l’État russe contre les étrangers ennemis. Fruit d’une thèse de doctorat, cette recherche se situe dans le sillage d’un renouvellement récent de l’historiographie de la Grande Guerre en Russie visant à mieux évaluer les spécificités de ce conflit dans l’histoire russo-soviétique du XXe siècle. Le travail de Eric Lohr constitue une contribution majeure à l’un des aspects de ce nouveau questionnement qu’est l’étude des phénomènes de ruptures et de continuités dans les comportements étatiques sous les régimes impérial et soviétique.
47L’ouvrage s’articule autour d’une série d’études sur différents aspects de la campagne contre les populations « ennemies » de l’Empire, telles les émeutes anti~étrangers de 1915, l’expropriation de leurs terres et la liquidation de leurs commerces ainsi que leur déplacement forcé. A partir de ces actions, l’auteur montre comment l’État a procédé à la hiérarchisation de ses populations, en utilisant pour ligne de partage l’appartenance aux catégories « ennemie » ou « amie ». Les actions sur ces populations avaient comme perspective notamment la nationalisation de la société impériale, ceci dans le but d’une mobilisation plus efficace pour la guerre. Eric Lohr se penche, dans un premier chapitre, sur la phase initiale de la campagne contre les « étrangers ennemis » (enemy aliens). Il montre qu’au tout début du conflit, la société impériale russe connut un élan patriotique qui semblait vouloir transcender les différences ethniques pour inclure l’ensemble des populations de l’Empire dans une mobilisation commune contre l’ennemi extérieur. Toutefois la question du bien-fondé de préserver cet équilibre interne fut rapidement posée au sein de différentes franges de l’État et de la société. Dans un premier temps, le gouvernement s’était montré opposé aux actes d’hostilité contre les ressortissants des État ennemis, pouvant compromettre l’ordre et la loi dans l’Empire. Ce furent l’armée, ainsi que les milieux politiques conservateurs, nationalistes et en partie libéraux, relayés par certains organes de presse, qui donnèrent l’impulsion à la campagne d’exclusion des étrangers ennemis, une campagne justifiée par la peur de l’espionnage mais aussi par la volonté d’émanciper l’économie nationale russe de l’emprise (zasil’e) des élites économiques étrangères, surtout allemandes. D’après Eric Lohr, ces motivations contribuèrent à générer l’atmosphère de tension qui mena à l’une des manifestations de violence populaire les plus extrêmes durant la période de la guerre en Russie : les émeutes anti-étrangers de Moscou en mai 1915 auxquelles il consacre son second chapitre. Eric Lohr donne une lecture nouvelle de l’événement qui, jusqu’ici, était communément interprété par de nombreux contemporains et historiens comme ayant été planifié par certains membres du gouvernement russe. Il relativise ainsi la responsabilité de l’État russe dans cet épisode qui, en l’espace de quelques jours, causa le pillage et la destruction de près de trois cents firmes appartenant à des étrangers (pas seulement ennemis) ou à des citoyens russes d’ascendance étrangère. D’autres facteurs sont privilégiés par l’auteur pour expliquer l’événement comme la multiplication de rumeurs sur la trahison de résidents allemands, la mise en place, une semaine auparavant, dans la région de Moscou d’une campagne d’expulsion de citoyens d’États ennemis et, enfin, le début de la retraite des armées russes devant l’avancée allemande. Paradoxalement, l’une des conséquences de ce pogrom fut la volonté de durcissement de la campagne contre les étrangers ennemis, partagée cette fois-ci par les autorités militaires et gouvernementales qui cherchèrent, de cette façon, à mieux répondre aux attentes populaires d’une mobilisation plus agressive contre l’ennemi.
48Dans les chapitres suivants, Eric Lohr examine les différentes actions entreprises par l’État russe contre les étrangers ennemis. Dans le troisième chapitre, il se penche sur la campagne de nationalisation des commerces et des entreprises détenus par les étrangers visant à la russification de l’économie impériale. Lohr montre comment, à cette occasion, sous la pression à la fois de l’opinion publique et de l’armée, le régime tsariste renonça à son rôle de défenseur de l’investissement étranger qui avait pourtant activement contribué à la modernisation du pays. Il procéda ainsi progressivement au démantèlement des principes légaux protégeant la propriété privée des résidents étrangers en permettant la mise sous séquestre, voire la confiscation, des biens des personnes étrangères soupçonnées d’espionnage et en ordonnant, par une série de décrets gouvernementaux, la liquidation des firmes appartenant aux citoyens de pays ennemis. Enfin, l’auteur montre comment ce programme se trouva pris dans une dynamique de surenchère entre l’opinion publique, l’armée et le gouvernement avec pour conséquence l’application des mesures de liquidation d’entreprises à l’encontre d’autres étrangers, notamment les citoyens de pays neutres et les sujets russes originaires de pays ennemis. Selon Eric Lohr, cette politique, sous-tendue par une campagne d’accusation d’espionnage, fut menée à l’encontre des véritables intérêts d’un pays engagé dans l’effort de guerre et devant tirer parti au maximum de ses ressources économiques. Encore plus radicale fut la campagne d’expropriation des propriétés foncières détenues par les étrangers ennemis, à laquelle Eric Lohr consacre son quatrième chapitre. L’une des caractéristiques de cette politique fut d’avoir pris pour cible seulement certaines catégories d’ennemis étrangers tels que les citoyens ennemis et surtout les sujets russes d’ascendance allemande dont les exploitations représentaient un poids important dans l’économie rurale de plusieurs provinces de l’Empire. L’essentiel des opérations d’expropriation des propriétés non russes se déroula dans les confins occidentaux de l’Empire qui étaient placés sous contrôle des autorités militaires. C’est donc sous l’impulsion de l’armée russe, initiatrice de la campagne, que le pouvoir civil adopta entre février et décembre 1915 une série de décrets autorisant ces expropriations. Clef de voûte de l’édifice social et politique en Russie, la terre devint, durant cette période, l’objet d’un revirement dans la conception du respect de la propriété privée qui prévalait dans les milieux gouvernementaux à la veille de la guerre. Eric Lohr montre de façon convaincante comment l’adoption du principe d’expropriation des terres appartenant aux colons allemands constituait une forme de reconnaissance officielle du caractère non-permanent de la propriété privée. Ce sujet était hautement explosif en Russie si l’on a en mémoire les émeutes agraires de 1905 et les débats politiques qui, durant cette période, avaient clairement soulevé la question de l’expropriation d’une partie des propriétés foncières au profit de la paysannerie.
49Enfin, Eric Lohr termine son ouvrage par l’étude de l’un des premiers exemples du XXe siècle de transfert massif de populations organisé par un État, à savoir la migration forcée de près d’un million de personnes dites ennemies. Dans un premier temps, le souci sécuritaire dicté par la conviction, commune à tous les États belligérants, que la guerre était un combat entre citoyens, semblait prévaloir dans les opérations de déplacement qui furent circonscrites aux hommes mobilisables citoyens des États ennemis. Mais l’élargissement progressif de ces déplacements à de nouveaux groupes de personnes, tout d’abord aux autres catégories de citoyens ennemis, c’est-à-dire aux femmes, aux enfants et aux hommes âgés, puis aux minorités de l’Empire russe, surtout allemandes et juives mais aussi musulmanes, montre que ces actions constituaient le point culminant d’un vaste programme de transfert des terres, des biens et des personnes visant au remaniement démographique du territoire impérial selon une ligne plus nationale. Le terme utilisé dans les ordres d’expulsion : polnoe otchistchenie territorii (nettoyage intégral d’un territoire) reflète cette approche. En examinant séparément les différents groupes soumis aux expulsions, Eric Lohr dégage les points communs et les spécificités des opérations de déplacement pour chacun d’eux. Ainsi la majeure partie des expulsions se déroulèrent dans les territoires périphériques de l’Empire, à forte composante multi-ethnique, qui, en vertu de la loi martiale, se trouvaient sous juridiction militaire (soit à l’Ouest de l’axe Finlande/Novgorod/Ekaterinoslav/Mer Noire, ainsi que dans le Caucase). Le rôle de l’armée fut prépondérant pour l’expulsion de toutes les catégories d’étrangers ennemis, que ce soit au niveau décisionnaire ou de la conduite des opérations. Si l’on assiste à un véritable consensus entre autorités militaires et civiles pour le déplacement des citoyens ennemis et des allemands sujets de l’Empire russe, des dissensions furent en revanche perceptibles en ce qui concerne les expulsions massives des populations juives menées par l’armée et qui furent accueillies défavorablement par le gouvernement russe. Parmi l’éventail de populations soumises aux expulsions durant la Première Guerre mondiale, seuls les Juifs avaient fait l’objet d’une politique impériale véritablement discriminatoire au cours du XIXe siècle. Ainsi, les actions de déplacement des citoyens ennemis dont les biens et les personnes avaient été jusque-là garantis, et des Allemands de l’Empire russe, traditionnellement considérés comme des soutiens stables du régime tsariste, témoignent de la volonté manifestée par l’État de modifier, selon ses besoins, les catégories de populations devant être stigmatisées ou, au contraire, favorisées. Cette mise en catégorie des populations se révéla d’autant plus problématique qu’elle dut prendre en compte plusieurs critères pour définir l’« ennemi », la citoyenneté certes, mais à l’intérieur de celle-ci, il fallait encore distinguer l’appartenance nationale ou religieuse. Le principe du déplacement des citoyens ennemis fut assorti d’un éventail d’exemptions s’appliquant essentiellement aux populations slaves de l’Empire austro-hongrois ainsi qu’aux Arméniens de l’Empire ottoman. Aussi pour Eric Lohr, dans le cas russe, c’est l’ethnicité plus encore que la citoyenneté qui fut le principal critère marquant la frontière entre le territoire national et l’ennemi. L’auteur examine, en outre, l’impact de ces migrations forcées sur les relations intercommunautaires dans les territoires où se déroulèrent les expulsions et les expropriations des populations ennemies. Ces opérations ne profitèrent pas seulement aux Russes, minoritaires dans les confins, mais aussi aux autres nationalités comme les Polonais, les Lettons et les Lituaniens. Enfin Eric Lohr montre comment le phénomène du déplacement a permis de stimuler le sentiment d’appartenance des personnes déplacées à un groupe national.
50Le livre d’Eric Lohr est remarquable à bien des égards, en premier lieu parce qu’il illustre la rupture qu’entraîna la guerre dans le traitement des nationalités de l’Empire, rupture qui se traduisit par le renoncement au principe d’assimilation des minorités à la culture russe et orthodoxe. La campagne contre les étrangers ennemis reflète donc une tentative de transformation de la société impériale en une communauté nationale au sein de laquelle l’identité russe est considérée comme le véritable garant du patriotisme nécessaire à la mobilisation pour la guerre. En outre, Eric Lohr révèle la situation paradoxale d’un État qui, à l’instar des autres États en guerre, prétendait contrôler strictement les populations et qui, à d’autres égards, manifestait une absence de direction centrale dans l’initiative et la conduite des opérations visant à ce contrôle. Le rôle démesuré de l’armée dans la campagne contre les étrangers ennemis en est l’un des exemples les plus flagrants. Eric Lohr a raison enfin de souligner que la Grande Guerre a constitué un précédent aux pratiques soviétiques de stigmatisation de certains groupes nationaux et de nationalisation de la propriété privée, même si le caractère centralisé inhérent à ces pratiques constitue une différence fondamentale entre les deux périodes. On émettra un seul regret à propos de cet ouvrage : que l’étude des déplacements de populations ait été reléguée en fin de livre, alors même que la compréhension de cette question conditionne l’appréhension des autres thèmes évoqués. La parution de ce livre marque donc une étape majeure dans l’étude des relations entre l’État et les populations civiles dans la Russie en guerre.
51Olga PICHON-BOBRINSKOY
52Le livre de Eric Weitz présente une description et un essai de systématisation sur les régimes et épisodes génocidaires en Union soviétique, en Allemagne nazie, au Cambodge des Khmers rouges, en Serbie et en Bosnie. Son but n’est pas d’établir une liste exhaustive des génocides du XXe siècle; il indique qu’il a choisi ces quatre cas parce qu’ils sont exemplaires et qu’il les connaît mieux. Sa démonstration n’est pas non plus fondée sur une argumentation juridique, mais sur la volonté de faire apparaître, grâce aux similitudes et en partie aux différences entre ces formes génocidaires, la spécificité historique de ces formes extrêmes de violence étatique propres au XXe siècle.
53Son premier chapitre explore les origines intellectuelles des définitions modernes de nation et de race qui, selon Weitz, datant seulement du XVIIIe siècle, constituent les prémisses idéologiques à l’expérience génocidaire. Sa critique de ces catégories d’action politique et de représentation que sont la race et la nation n’est pas toujours convaincante, en partie parce que trop rapide et allusive. S’il définit précisément la race comme processus d’assignation identitaire, comme destin auquel les individus ne peuvent échapper, ses réflexions sur la nation et l’ethnicité et sur les passages entre ces trois notions sont plus vagues. En particulier, la notion d’ethnicité en elle-même, comme souvent dans l’historiographie américaine, n’est jamais historicisée et comprise aussi comme processus. Ce premier chapitre introductif retrace donc les éléments essentiellement idéologiques et intellectuels qui ont permis le développement au XXe siècle d’expériences génocidaires uniques dans l’histoire par leur brutalité, leur échelle et par la manière dont elles se répondent l’une l’autre. Dans les chapitres suivants, dont chacun s’intéresse à un cas, soviétique, nazi, khmer et serbe, sa démonstration consiste à montrer que malgré leurs différences une même logique s’y est développée et a permis ces faisceaux de causes et d’événements qui menèrent à des génocides. En réponse au Livre noir du communisme, il réunit dans un même ensemble des régimes aux idéologies opposées, raciste, nationaliste ou communiste, et il réussit à nous persuader de la proximité de ces expériences, dont l’épisode génocidaire est la clé. C’est par la force de ses descriptions et de cette forme répétitive de repérages de similarités de convictions utopiques, de pratiques étatiques et de violence que sa démonstration opère. Chacun de ces chapitres est organisé selon la même structure qui analyse le contenu révolutionnaire et utopique de ces régimes comme leurs efforts de catégorisation administrative et policière de la population. Enfin Weitz décrit comment certains groupes, qui se trouvaient traditionnellement marginalisés, sont discriminés et ostracisés au cours d’une série de purges qui se terminent en actes génocidaires, dont il décrit admirablement les rituels de violence ainsi que l’étendue de la mobilisation, de l’implication et de la responsabilité de l’ensemble de la société à leur exécution. En se fondant sur la lecture de sources de seconde main, il réussit à offrir des descriptions qui spécifient les expériences et les inscrit dans des mémoires historiques particulières, tout en les insérant dans un cadre théorique qui, répété, produit la vision d’une cohérence d’ensemble.
54C’est plus dans la maîtrise descriptive et par les effets de répétition et d’émotion qu’elle provoque que par les démonstrations théoriques que Eric Weitz est convaincant. En cela, son travail est fondamentalement historique et dévoile toute la difficulté, voire l’impossibilité, d’offrir une vision des génocides suffisamment rationnelle et analytique pour permettre une compréhension, dont un des buts serait leur prévention, ce qui s’avoue comme un des horizons du livre. L’entreprise de Weitz relève de la volonté de montrer à la fois que les expériences génocidaires sont le fruit de circonstances historiques extrêmes et contingentes, en particulier les guerres, et qu’elles sont à placer au cœur de la modernité occidentale et de ses formes d’organisations politiques que sont la nation et la race. Sa façon d’analyser les symboles, les pratiques et les idéologies fait ressortir les similitudes des épisodes étudiés, tout en convaincant le lecteur que les éléments que l’auteur nous décrit sont les plus éclairants sur ce qui constitue une expérience génocidaire. Néanmoins, même au sein des chapitres monographiques, le lien qu’il postule entre génocide et conceptions de la race et surtout de la nation est mal établi. Cela provient à la fois de la difficulté analytique de cette entreprise, en partie originale, et aussi peut-être du refus de l’auteur d’entreprendre une critique plus radicale de la modernité et de l’idéologie nationale dans laquelle nous vivons encore.
55Juliette CADIOT
56Dans ce recueil issu d’une série de séminaires dont furent retenues 9contributions, ouvertes par une riche introduction, Alberto Maria Banti et Roberto Bizzocchi cherchent à comprendre l’efficacité du discours national-patriotique du Risorgimento, malgré des conditions de circulation et de diffusion rendues difficiles par la censure qui existait dans les anciens États italiens. Se repose ici une question à laquelle Alberto Maria Banti a tenté de répondre dans un livre récent : pourquoi y a-t-il des mythes qui « fonctionnent » et d’autres non, et dans quel terreau doivent-ils s’inscrire pour véritablement devenir efficaces, générateurs d’engagement personnel ou d’enthousiasme collectif ? Question fondamentale pour qui s’intéresse au processus de construction nationale, et qui présuppose donc davantage une « construction » qu’une « invention » des traditions (E. Hobsbawm, T. Ranger), doublée d’une réception positive. C’est peut-être là que la cohérence des articles rassemblés ici ne semble pas évidente. En effet, si chacune des contributions tente d’intégrer à la fois la représentation de la nation fabriquée et transmise par des supports aussi différents que des travaux d’historiens (Banti et Bizzocchi), des représentations cartographiques (Pécout), ou iconographiques (Mazzocca), des séries statistiques (Patriarca), l’édition (Palazzolo), la musique (Sorba) ou la vie racontée de personnages comme Garibaldi (Riall) ou Catherine de Sienne (Scattigno), le problème de la réception de ces mythes nationaux reste évidemment très différent si l’on traite de travaux d’érudits ou d’opéra lyrique, de carte géographique ou du mythe de Garibaldi. Ce n’était pas le but de ce livre, au demeurant passionnant, mais l’étude fine des catégories susceptibles de recevoir et de transmettre ces mythes national-patriotiques et l’identification des réseaux de circulation restent évidemment indispensables pour comprendre comment ce discours s’est diffusé, auprès de qui, et avec quelle chance d’être entendu et accepté.
57Catherine BRICE
58Avec cette brève synthèse, Hartmut Kaelble, connu pour ses nombreux travaux d’histoire comparative européenne
59La première partie, la moins sujette à débat, reprend dans une perspective cavalière les grands moments d’avancée et de recul de la démocratie dans l’ensemble de l’Europe depuis la Révolution française jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique. H. Kaelble met ainsi en valeur les pulsations communes induites par 1789,1848, 1918-19,1945-57 et 1989-91. Chaque étape n’est jamais univoque, suscitant parfois des reculs plus violents vers l’autoritarisme que les acquis initiaux n’avaient fait progresser les libertés et l’affirmation d’un contre-pouvoir du peuple. C’est moins le contenu factuel qui compte ici que l’intérêt de sortir d’une histoire nationale ou d’une simple histoire des relations internationales. H. Kaelble ne se contente pas de marquer la spécificité de ces divers moments, il prend parti dans les controverses historiographiques qui s’attachent à chacune de ces crises. Tout cela fournit une vue originale de l’histoire contemporaine à faire lire par le citoyen éclairé qui ne s’y retrouve plus dans la masse des travaux disponibles sur chacun de ces grands moments historiques. Deux regrets cependant peuvent être émis : H. Kaelble aurait dû insérer d’autres étapes dans son parcours, en particulier le tournant des années 1860-1870 où s’achèvent l’unité allemande et l’unité italienne, où s’effondre le régime de Napoléon III et émerge le modèle républicain français, où l’Angleterre franchit une nouvelle étape vers l’élargissement du suffrage, où l’Autriche libéralise son régime et affranchit partiellement la Hongrie de son ancienne tutelle et où l’Espagne tente une brève expérience libérale tandis que l’on abolit le servage et l’esclavage en Russie et aux États-Unis en fonction d’idéaux nés en Europe. En second lieu, il oublie trop, à mon sens, les interactions entre l’Europe et le reste du monde, ce qui est essentiel pour comprendre les lendemains des deux grandes guerres où le rôle des superpuissances (États-Unis, puis États-Unis et URSS) n’apparaît pas assez dans l’analyse proposée.
60La seconde partie du livre était plus délicate encore à rédiger puisqu’elle s’attaque à des questions qui occupent régulièrement les débats publics et, tout récemment encore, le référendum sur la constitution européenne. H. Kaelble dispose certes d’une masse de travaux et de réflexions émanant des autres sciences sociales, mais n’a pas cet instrument si précieux pour l’historien, le recul du moyen et du long terme, ni l’accès aux archives. Il propose deux lignes d’interprétation fondées sur les acquis de la première partie. En premier lieu, c’est parce que l’avènement de la démocratie a été si long et difficile au cours des XIXe et XXe siècles que les nations qui forment l’Union européenne ont le plus grand mal à renoncer à leurs prérogatives pour construire une démocratie européenne globale. En second lieu, c’est parce qu’en dépit des crises globales, chaque partie de l’Europe a toujours connu un décalage relatif avec ses voisines que les pays membres ne font pas la même lecture des divers projets d’Europe supranationale. H. Kaelble fournit au long des différents chapitres un résumé très équilibré des thèses qui s’opposent quant à l’interprétation du sens de la construction européenne, quant au déficit démocratique, quant au retard d’éléments d’identification des citoyens à l’Europe, quant à l’absence d’un véritable espace public sans lequel un espace démocratique ne peut se déployer. Il souligne en revanche que la société civile européenne est beaucoup plus avancée qu’on ne le dit d’ordinaire et l’élément le plus favorable à la poursuite du processus de démocratisation. On peut être en désaccord avec cette dernière analyse, notamment avec le recul du débat sur la constitution européenne, que n’avait pas l’auteur à l’époque. Surtout, on peut regretter qu’il n’utilise pas plus ici ses propres recherches ou d’autres émanant de sociologues sur les transformations des sociétés européennes dans les dernières décennies pour interpréter les chances du développement ou non d’une telle société civile transnationale et les décalages des attentes des divers groupes sociaux quant aux bénéfices ou aux désavantages à attendre d’une montée en puissance d’un espace politique européen. Ici aussi, on aimerait que l’auteur n’oublie pas que l’Europe est elle-même prise dans un jeu de contraintes extra-européennes qui, au-delà même des contradictions du projet européen initial, accentuent les limites de la démocratisation possible. Tout le discours des élites au pouvoir ne cesse d’invoquer « la mondialisation », « les menaces extérieures », « la dépendance énergétique », « les pays émergents » pour limiter les éventuelles délégations de pouvoir aux citoyens dont on souligne, lors des consultations, le manque de vues d’ensemble, l’égoïsme corporatif ou catégoriel, la vision purement nationale ou locale.
61Quelles que soient les conclusions, pessimistes ou optimistes, qu’on tire de cette tentative audacieuse d’histoire perspective de l’Europe, il faut souhaiter qu’elle serve de boussole aux citoyens désemparés par les derniers développements de cette utopie démocratique, pour l’heure en panne.
62Christophe CHARLE
63De sa double formation, philosophe et historien, François-Xavier Fauvelle-Aymara conservé l’habitude de la pluralité des approches : « Peut-on faire de l’histoire en n’étant qu’historien ? » (p. 21). Après de premières études sur Cheik Anta Diop puis sur l’africanisme, il s’est concentré depuis plusieurs années sur l’Afrique australe où il est actuellement en poste. A plusieurs publications sur cette région, particulièrement sur les questions de la représentation et de la fabrication des identités, succède donc maintenant un ouvrage plus large, une « Histoire de l’Afrique du Sud ».
64L’introduction précise le propos : « L’enjeu principal d’une histoire de l’Afrique du Sud est donc bien celui-ci : parler ensemble des Blancs et des Noirs, du passé des groupes et des individus qui se sont trouvés, au présent, victimes d’un projet politique de séparation » (p. 23). « Le pari est ici de transposer le récit de l’histoire des Sud-Africains – Blancs compris – dans une problématique familière aux spécialistes de l’Afrique et aux historiens des nationalismes, celle de la construction des identités collectives » (p. 28). Pour cela l’auteur se propose de traiter cinq thèmes. Les deux premiers (« Les noms ont une histoire », « Peuplement et identité ») posent des problématiques multidisciplinaires par la description et l’étude de processus généraux. Les trois derniers (« Les pouvoirs et le territoire », « La guerre » et « Reconstruction, ségrégation, réconciliation ») définissent en fait une périodicité (des temps précoloniaux à la prise de possession britannique, la réalisation des territoires jusqu’au début du XXe siècle, l’apartheid).
65Le premier chapitre est une analyse de la relation entre identification « ethnique » ou identitaire et réalité sociale, et de la sursignification et la polysémie du vocabulaire utilisé pour désigner les groupes ou les individus. Sans détailler les nombreuses situations étudiées, notons par exemple que lors de l’apartheid et de la définition administrative des « races », « il existait des « Blancs » foncés de peau aussi bien que des gens « de couleur » on ne peut plus blancs. Bref, l’appartenance raciale est autant affaire de couleur de peau que d’identité sociale » (p. 49). Le second chapitre retrace l’histoire du peuplement de l’Afrique australe, et les origines multiples de ses habitants. Populations « d’origine » (Koesan, Xhosa...), colons européens (Hollandais et Anglais principalement), mais aussi travailleurs « importés » : Africains, Indiens, Malais, Chinois... L’évolution de ces populations et de leurs statuts crée de nouvelles catégories, parfois paradoxales, entre lesquelles les individus circulent de façon plus ou moins fluide. « Il est significatif que la plus ancienne production « sérieuse » d’écrits en afrikaans [...] soit à mettre au crédit, à partir des années 1830, de l’élite musulmane de la communauté coloured du Cap, descendante des anciens esclaves; l’afrikaans est alors écrit en caractères arabes » (p. 165). Les trois derniers chapitres mettent en perspective historique les différentes étapes de la fabrication de l’Afrique du Sud et des groupes qui la composent. Retraçant l’arrivée des populations, leurs mouvements et leurs affrontements, ils montrent l’exclusion des Africains, symbolisée par la guerre anglo-boer de 1899-1902 qui unifie les « Blancs » (divisés en « tribus » anglophone et néerlandophone) face aux « Noirs », jusqu’à la description de l’apartheid mis en place durant la seconde moitié du XXe siècle et sa chute. Nous y retrouvons encore tous les paradoxes des processus identitaires, dont tous les éléments de vocabulaire se retrouvent en Afrique australe (« ethnique », religieux, géographique, culturel, linguistique, économique...).
66Cet ouvrage, qui mobilise une importante documentation principalement non-francophone, permet à un large public d’avoir accès à une vision générale de la réalité de l’Afrique du Sud et de ses enjeux. A un moment où la question des communautés, des origines et des identités revient dans le débat français il permet de s’interroger sur tous les paradoxes et contradictions que portent ces problématiques, mais aussi de rappeler les drames que leur exacerbation peut amener.
67Simon IMBERT-VIER
68Leo Lucassen nous présente son ouvrage comme le produit d’une double inspiration. Il s’agit d’abord de transposer à l’Europe un débat scientifique américain, qui oppose les tenants de la permanence des processus sociaux régissant les migrations à des auteurs insistant sur la spécificité des formes contemporaines d’agrégation des migrants à la société américaine, l’ouvrage devenu classique de Nancy Foner, From Ellis Island to JFK, prouvant l’efficacité heuristique du questionnement, ce dont le lecteur français doutera d’autant moins qu’il innerve certains des ouvrages de Marie-Claude Blanc-Chaléard ou de Gérard Noiriel. The Immigrant Threat se veut également une contribution à un débat public européen dominé, nous dit l’auteur, par la thèse de la spécificité des problèmes posés par les migrations récentes, voire l’affirmation de l’incapacité des populations récemment arrivés à s’intégrer à nos sociétés.
69Leo Lucassen choisit de mener à bien sa tâche en retenant six groupes migrants de grande taille, tous longtemps considérés comme posant problème, voire comme dangereux pour l’intégrité des sociétés européennes. Nous parcourrons donc à sa suite l’histoire des Polonais d’Allemagne, des Irlandais d’Angleterre, des Italiens de France, soit de trois groupes dont l’installation remonte au milieu du XIXe siècle, puis des Algériens de France, des Caraïbéens du Royaume-Uni et des Turcs d’Allemagne, soit de trois populations pour lesquelles la phase d’arrivée massive correspond à l’après-Seconde Guerre mondiale. Utilisant synthèses et études déjà publiées, Leo Lucassen nous propose, pour chaque groupe, un historique de sa migration, précisant les conditions de sa réception, une évaluation de sa distribution spatiale, tout en compilant les données disponibles relatives à la mobilité sociale et professionnelle des migrants et de leurs descendants, comme à leurs comportements matrimoniaux, avant d’évoquer les institutions structurant le groupe, particulièrement l’encadrement religieux de celui-ci et ce que nous pouvons savoir tant des formes d’autoidentification des membres du groupe que de la persistance des barrières symboliques et parfois juridiques les séparant des autres segments des sociétés nationales.
70La comparaison de ces expériences, tant dans le temps que dans l’espace, conduit à une conclusion qui fait de l’auteur, pour ce qui concerne l’Europe, un partisan de l’école de la continuité plus qu’un apôtre de la rupture, position qui doit sans doute quelque chose (nous dit-il) à son identité d’historien, prompt à rechercher les permanences, même si elle s’appuie également sur le repérage, sur la longue durée, de traits et de tendances communes à ces diverses expériences historiques. Il résume cette position d’une formule empruntée à un auteur américain en écrivant que lorsque nous réfléchissons à l’intégration des populations migrantes nous tendons à être trop optimistes quand il s’agit du passé et trop pessimistes quand il s’agit du présent et de l’avenir. Ces six groupes en effet ont été victimes de manifestations de rejet prenant des formes violentes au cours de périodes souvent longues de plusieurs décennies. De plus, les discours dénonçant les menaces pesant sur les sociétés européennes du fait de la présence de ces migrants sont très similaires. Papistes Irlandais menaçant la civilisation protestante, Polonais corps étranger mettant en péril l’intégrité de la nation allemande ou Italiens contents de travailler à vil prix et concurrents déloyaux de l’ouvrier français ne sont en effet pas sans évoquer les figures contemporaines du danger islamique, du péril noir ou du parasite de l’Étatprovidence. De même, ce que nous savons des migrations anciennes conduit à conclure que la mobilité sociale fut longtemps rare et lente, que les mariages exogames furent longtemps peu nombreux et que c’est souvent la troisième génération et non la seconde qui échappa à la condition des parents.
71Concluant à la similitude d’évolutions sociologiques, Leo Lucassen n’affirme cependant pas l’identité de processus historiques, se gardant de ce fait de pronostics trop précis, même s’il doute de l’avènement de sociétés européennes au sein desquelles persisteraient des groupes minoritaires visibles dotés d’une culture propre rassemblant les descendants des immigrants du second XXe siècle. Il s’applique en effet, en conclusion, à inventorier ce qui distingue les mécanismes d’assimilation contemporains de ceux à l’œuvre autrefois. S’il récuse en effet la radicale nouveauté des pratiques transnationales ou des identités diasporiques, ce qui le distingue des émules d’Alejandro Portes, il considère cependant que trois différences essentielles permettent d’opposer les deux périodes. La première est que ce sont, au XIXe siècle, les immigrés eux-mêmes qui sont l’objet des plus virulentes attaques, et particulièrement les jeunes hommes célibataires, alors que ce sont aujourd’hui les enfants des immigrés qui sont vus comme constituant un danger pour nos sociétés. Le signe le plus évident de cette mutation étant que si les observateurs sociaux se félicitaient autrefois de l’arrivée des femmes et de la stabilisation des familles, celle-ci a, durant les années 1970, provoqué des réactions très hostiles. Si l’on ne peut que partager le constat, il est permis de contester l’interprétation qu’en propose l’auteur. Celui-ci y voit d’abord l’effet des modes d’intervention de l’État, écrivant que l’intégration nationale est désormais une question politique et un domaine de l’intervention publique, alors que, selon lui, « l’État ne s’intéresse pas à l’intégration au XIXe siècle, hormis lorsqu’il s’agit de loyauté à la nation » (p. 204). C’est là, pour l’historien familier des travaux de Gérard Noiriel, une affirmation dont la formulation au moins mériterait plus de prudence. L’exploration des transformations de l’administration des populations et des conjonctures idéologiques nous semblerait ici sans doute plus productive.
72La seconde différence majeure entre hier et aujourd’hui est, selon l’auteur, le fait qu’une partie des enfants des immigrés, particulièrement des garçons, est maintenue à l’écart du marché du travail et de la société globale, ce qui peut entretenir des formes diverses de révolte sociale, voire déboucher sur la constitution d’identités politiques définies à partir de l’origine et de la migration. Cette configuration est implicitement liée par Leo Lucassen a une transformation dans les modes de constitution des populations issues de l’immigration. Les migrants du passé, nous dit-il, sont soumis à des filtrages successifs et ceux dont les enfants rejoignent les sociétés européennes sont les survivants d’un processus de sélection qui, à l’occasion des crises, élimine les moins dotés en capital humain. Durant la période récente la loi – qui a offert parfois la possibilité aux anciens sujets coloniaux de rejoindre la métropole même quand les besoins du marché du travail ne justifiaient pas leur venue – et l’État-providence, qui a empêché l’élimination des moins aptes en temps de crise, ont eu pour effet de permettre l’arrivée et le maintien de migrants moins bien dotés. En somme l’intervention de la puissance publique, contrariant le libre jeu des forces du marché, a conduit les sociétés européennes à accepter un matériau migrant de moindre qualité que durant les périodes précédentes, alors même que le retournement économique des années 1970 rendait plus difficile l’intégration des moins bien dotés. Ce schéma est à la fois empiriquement peu fondé et logiquement contestable. Ce d’abord parce que, si l’idée que la migration et l’installation sont des processus éminemment sélectifs est juste, nous savons très peu de choses, tant à l’échelle des sociétés européennes que des sociétés nationales, des formes prises par cette sélection, tant aujourd’hui qu’hier, et sommes encore moins capables de déterminer si les propriétés sociales, qui sont loin de se résumer à la dotation en capital culturel ou économique, qui permettent à la génération des migrants de se maintenir sont celles qui garantissent le mieux la réussite sociale de leurs descendants. De plus, poser simultanément que l’insertion sociale des garçons est particulièrement difficile et rapporter ces difficultés au capital humain des lignées présentes pose problème, à moins de supposer et de montrer qu’un même capital humain familial a des effets différents selon le genre, ce qui conduit à transformer la nature même de la notion mobilisée. Il nous semble que la prise en compte des transformations du marché du travail, dont les effets sont très différenciés selon le genre, serait ici plus productive.
73Plus qu’à une contestation ponctuelle de certaines interprétations, nous touchons là aux limites du projet de l’auteur. S’appuyant sur des données démographiques et sociologiques, il met en évidence la profonde similitude des processus sociaux d’installation dans les sociétés européennes à un siècle de distance. Soucieux cependant de marquer les différences entre les périodes, il est amené à prendre en compte la sphère politique et les formes de gouvernement des populations et à montrer que des transformations profondes ont affecté celles-ci, et à lier ensemble deux ordres de phénomènes qui, s’ils ont des liens évidents, ont rarement été mis en relation par les historiens. Cependant si nous disposons d’études examinant les processus d’intégration, de même que l’administration des populations, nous n’avons pas encore de monographies ou de synthèses solides explorant les effets pratiques de ces dernières sur les processus sociologiques. L’historien qui tente de le faire dans le cadre d’une synthèse ne peut pour l’instant que bâtir des édifices fragiles.
74Les formes retenues pour la comparaison de diverses expériences historiques conduisent à des remarques du même ordre. Si la confrontation de travaux élaborés dans des cadres et avec des outils différents conduit incontestablement à poser des questions pertinentes, elle permet difficilement de produire des affirmations tranchées ou des pesées globales. L’affirmation selon laquelle, au final, l’intégration et l’assimilation sont aujourd’hui en cours dans les sociétés européennes, mais se produisent plus lentement qu’autrefois (p. 208) n’emportera ainsi pas forcément la conviction du lecteur, prompt à se dire qu’en fonction des indicateurs choisis, de leur pondération, de l’échelle de temps considérée et des espaces pris en compte, la réponse à la question pourrait considérablement varier.
75Enfin, le postulat posé par Leo Lucassen d’une spécificité européenne pose problème, particulièrement pour les périodes anciennes. Il rapporte en effet celle-ci aux particularités des récits nationaux, à l’absence d’un welfare state aux États-Unis et au fait que le débat politique n’y est pas dominé par des forces voyant dans l’immigré et ses descendants une menace. Deux de ces affirmations ne tiennent pas pour le XIXe siècle et le début du XXe, et il ne nous semble pas évident que les différences entre les expériences française, anglaise et allemande soient alors moindres que celles permettant de les opposer aux États-Unis. Si l’hypothèse d’une spécificité européenne peut être posée, elle mérite vérification et à tout le moins réflexion quant à ses dates de validité.
76Ces remarques, qui montrent surtout que le livre mérite discussion, n’empêchent que celui-ci est à la fois utile, parce que, bien informé, il permet au lecteur d’accéder à une mine d’informations souvent difficiles à rassembler, et stimulant, parce qu’il contraint à réfléchir aux processus migratoires et aux formes de l’intégration en sortant des limites nationales et de la quête des singularités du destin historique de tel ou tel groupe migrant. À ce titre il suscite un débat nécessaire.
77Philippe RYGIEL
78Paris, New York : des migrants italiens, années 1880-1930est une belle réussite d’histoire comparée (si souvent souhaitée, si rarement tentée). La comparaison entre New York et Paris est elle-même bien construite, intégrant les deux cas au sein de chaque chapitre (et non seulement en alternance), formant ainsi un dialogue constant entre les deux villes.
79Différents types de comparaisons sont menés ici. Tout d’abord il s’agit d’une comparaison « divergente » d’un groupe – les Italiens – à travers l’espace. En même temps, nous avons une comparaison entre deux espaces, deux quartiers – East Harlem et La Villette, d’ailleurs rarement étudiés. Le choix est en lui-même original. Il s’agit de deux quartiers périphériques par rapport à l’urbanisation de la fin de XIXe siècle, et minoritaires quant aux choix de regroupement de l’immigration italienne. Or l’un et l’autre participent à leur manière à la construction de ces villes en forte croissance et deviennent des lieux conséquents d’implantation des Italiens dans chaque ville. C’est donc une histoire urbaine comparée d’abord : East Harlem se transformant d’un village bucolique en un faubourg déshérité tandis que La Villette, faubourg dépotoir, devient une ruche industrieuse. Au-delà de cette première approche du territoire, on suit l’arrivée des nouveaux immigrés. La sédentarisation, dans les deux cas, s’opère sur fond d’intégration dans des villes complexes, où d’autres immigrés tentent également de se frayer une place.
80Ces migrations de travail, mais aussi migrations en famille comme le souligne Judith Rainhorn, rendent manifestes les facteurs clés de l’installation des migrants transalpins ou transatlantiques. Faisant tous les métiers, des petits métiers à l’industrialisation de masse, les Italiens et les Italiennes accèdent peu à peu, comme d’autres immigrés, à la boutique et aux postes des cols blancs. Dans une analyse fine des pratiques commerçantes, J. Rainhorn montre, cartes à l’appui, la présence italienne dans les rues (partagées avec des Juifs russes – sur le départ – à Harlem) : commerces d’alimentation, services, confection; hôtels-restaurants, et, bien sûr, entreprises du bâtiment, qui ont pignon sur rue tandis qu’elles aident à bâtir la rue.
81L’intégration ne peut être que processus, marquée, dans les deux cas, par des allers-retours, parfois des retours définitifs qu’on oublie trop souvent. Mais à travers l’accès à la propriété (plus que d’autres groupes
82L’approche de J. Rainhorn est importante en ce qu’elle bouscule quelques stéréotypes historiographiques. Paris, vu des quartiers italiens, est moins éloigné de New York qu’on pouvait le croire. Rites, pratiques religieuses (ou athées), commerces d’alimentation posent leurs empreintes dans les deux villes. J. Rainhorn montre comment appréhender le quartier italien à Paris au moyen des fonds d’archives les plus divers, notamment les registres de baptêmes et les listes de recensements. Le choix d’évoquer les « autres » quartiers italiens inaugure, en outre, une réflexion importante sur la multiplicité des concentrations d’un groupe immigré au sein d’une ville.
83En conclusion d’une analyse nuancée, J. Rainhorn confirme une différence essentielle, signalée par d’autres études consacrées aux dissemblances francoaméricaines : la tendance à une expression identitaire ethnique plus accentuée à East Harlem au regard du processus d’intégration observé à La Villette. L’extrême finesse de l’analyse montre bien les limites d’un raisonnement en termes d’opposition entre deux modèles d’immigration. Le livre fera date, doublement : dans le champ de l’histoire de l’immigration et comme exemple particulièrement réussi d’histoire comparée.
84Nancy L. GREEN
[ (1)] On rappellera notamment, mais il ne s’agit que d’une partie de cet immense travail, les deux colloques organisés à la Sorbonne, en 2000 et 2003, le premier sur la gendarmerie au XIXe siècle et le second sur celle du XXe siècle. Les actes du premier sont publiés :
[ (1)] Sur ce sujet, voir l’excellente étude de D. W. BLIGHT, Race and Reunion : The Civil War in American Memory, Cambridge (Mass.), The Belknap Press of Harvard University Press, 2001.
[ (1)] Outre le présent ouvrage, dont l’édition allemande – Wege zur Demokratie, Stuttgart, Munich, Deutsche Verlags-Anstalt – date de 2001, on retiendra Vers une société européenne, traduction française, Paris, Belin, 1988; Nachbarn am Rhein, Entfremdung und Annäherung der französischen und deutschen Gesellschaft seit 1880, Munich, Beck, 1991; la direction de The European Way. European Societies in the 19th and 20th Centuries, Oxford, Berghahn, 2004, etc.
[ (2)] Cf. D. SCHNAPPER, « Quelques réflexions sur l’assimilation comparée des travailleurs émigrés italiens et des juifs en France », Bulletin de la Société française de sociologie, juillet 1976, p. 11-18.
[ (3)] Voir J. RAINHORN (dir.),