La pensée de midi | 106-111

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Le non-voyage d’Enrico Macias en Algérie

entretien Raphaël Draï

Professeur de science politique à l’université d’Aix-Marseille III. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la science politique et le judaïsme dont, parmi les derniers parus, Identité juive, identité humaine, coll. “Histoires”, Armand Colin, 1995 ; “L’Economie chabbatique”, La Communication prophétique, vol. 3, Fayard, 1998 ; La Thora : Dieu, la justice et la liberté, coll. “Le bien commun”, Michalon, 1999.

Bruno Etienne

Chercheur, enseignant et écrivain, membre de l’Institut universitaire de France, a notamment publié Une grenade entrouverte aux éditions de l’Aube, 1999 ; Algérie, 1830-1962, Maisonneuve et Larose, 1999.

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Bruno Etienne : Au moment où la quatrième conférence de Barcelone va se tenir à Marseille et que s’amorce la promesse d’un rétablissement des relations Nord-Sud, tout au moins entre Europe du Sud et Maghreb, un certain nombre d’événements irréversibles ont eu lieu au Maghreb comme la mort du roi Hassan II et l’arrivée au pouvoir de Bouteflika. Des transformations sont prévisibles en Tunisie. Il semble possible qu’entre Bouteflika et le roi Mohammed VI puisse se régler en partie le problème saharien. On peut peut-être même espérer la réintroduction de la Libye dans le champ de la légitimité politique. Tout cela soulève un certain nombre d’espoirs. Le président Bouteflika, à l’occasion de l’un de ses discours, a rappelé que la culture algérienne comprend aussi une partie de culture juive, voire pied-noir, voire française. On peut donc considérer que le travail de deuil est commencé et faire une lecture du voyage d’Enrico Macias sur ses aspects positifs et pas seulement événementiels : d’un échec peut sortir quelque chose.

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Je voulais donc demander au professeur Raphaël Draï, qui a participé à l’organisation de ce voyage, de nous donner un témoignage plus précis sur les tenants et les aboutissants de ce projet.

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Raphaël Draï : Ce projet est une réponse au discours constantinois du président Bouteflika. Et tout doit être relié au travail accompli pour la préservation de l’œuvre musicale de Cheikh Raymond Leyris. Quel est ce lien ?

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Depuis trente-huit ans à aucun moment de ma vie, je n’ai abandonné l’idée, non pas exactement d’un retour en Algérie, mais d’une réconciliation avec l’Algérie devenue indépendante. J’ai toujours ressenti mon départ d’Algérie comme profondément injuste. Comme une sanction pour une faute que je n’avais pas commise personnellement. Cela dit, je n’ai pas essayé de l’imputer à d’autres, je l’ai affectée à l’irrationalité de l’Histoire, à sa dureté. Et, plutôt que d’essayer de comprendre ce qui ne me paraissait pas relever du domaine de l’explicable simple, j’ai pensé que le plus important était de maintenir la possibilité même de la réconciliation. J’ai longuement médité sur la tragédie que nous avions vécue. Tragédie que j’ai toujours mise dans la perspective de cette réconciliation. Je ne m’en suis jamais désisté. Sans vouloir établir de cohérence programmatique entre ces aspects des choses, j’ai toujours pensé qu’il aurait été “criminel” que ce qui restait de Raymond Leyris, c’est-à-dire sa voix, disparaisse également.

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B. E. : Qu’est-ce que la musique de Raymond Leyris ?

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R. D. : Raymond Leyris a été l’un des maîtres du maalouf, une des plus hautes expressions de ce que l’on appelle la musique arabo-andalouse. Il a été assassiné le 22 juin 1961 à Constantine. Bien évidemment, c’était l’assassinat d’un seul individu, mais il est des morts sismiques. La sienne a été ressentie comme une sommation de départ adressée à la communauté juive tout entière qui s’identifiait à lui, à sa musique, à ce qu’il représentait sur le plan humain. Raymond Leyris était juif, son père était juif, mais sa mère était, comme on le disait en Algérie, “européenne”. Il symbolisait le point de rencontre parfois déchirant des trois dimensions qui représentaient l’Algérie : la juive, l’européenne et l’arabe.

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Pour en revenir au maalouf, c’est une musique d’expression arabophone, les paroles sont en arabe, mais des auteurs juifs et musulmans y ont contribué. Les airs, pour autant qu’on puisse les attribuer à quelqu’un, sont de musiciens juifs aussi bien qu’arabes. L’importance de cette musique, indépendamment de ses origines, résidait dans son effet de lien. Aujourd’hui, à Constantine, des familles musulmanes se souviennent que Raymond Leyris a joué à leur mariage et conservent cela, non seulement comme un souvenir nostalgique, mais aussi comme un point de repère identitaire. Aujourd’hui, elles reconnaissent, elles s’autorisent à reconnaître et elles sont autorisées à reconnaître que l’exode massif de ce que l’on appelle indistinctement les Juifs et les Pieds-Noirs a été, pour elles aussi, une perte totale de leurs repères personnels.

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B. E. : Le discours de Bouteflika, dans lequel il a déclaré que la communauté juive faisait aussi partie de l’héritage algérien, semble avoir été le déclencheur de tous ces changements.

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R. D. : Pour qu’il y ait une étincelle, il faut qu’il y ait choc, choc entre deux pierres. Mais il faut bien qu’il y ait deux pierres. La première a été, je crois, l’acharnement de Jacques Leyris – fils de Raymond –, l’acharnement d’Enrico Macias et le mien, à préserver cette musique et finalement, au bout de trente ans, à la faire rééditer1. Mais rien n’aurait été possible sans le travail de l’irremplaçable Taoufik Bestandji. Taoufik Bestandji est un “élève posthume” de Raymond Leyris, jeune musicien et musicologue algérien, élève direct de Tahar Fergani, un des représentants les plus éminents du maalouf à Constantine et qui se considère sinon comme l’élève, du moins comme l’émule direct de Raymond Leyris. Taoufik étudie la musique sur les bandes de Raymond Leyris (pour lui maître inégalé), que son père, fils du propre maître de Raymond, a conservées précieusement, quasi religieusement. Taoufik a étudié le maalouf sur ce qui a pu être préservé ; ces bandes sauvées par miracle, puisqu’il ne s’agit pas d’enregistrements au sens professionnel du terme, mais de bribes de différents enregistrements artisanaux. De là, un véritable travail de rediffusion musicale a eu lieu.

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Les trois premiers cd aux éditions Al Sur ont eu un effet de remémoration extrêmement fort, dépassant le simple événement musicologique.

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Aujourd’hui nous en sommes au cinquième cd. Consciemment ou inconsciemment, l’œuvre de Raymond Leyris a conservé sa fonction de lien.

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Ce chenal ayant été préservé, le discours du président Bouteflika a donc pu être entendu.

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B. E. : Lorsque dans les arènes de Grenade pleines à craquer, on a vu Enrico Macias chanter en arabe, avec de jeunes cheb algériens ou nés de l’immigration, tout le monde s’est posé la question : mais qu’est-ce qui se passe ? Ce tournant, Jacques Leyris, Enrico et vous, l’aviez-vous simplement souhaité ou bien l’aviez-vous prévu et comment cela a-t-il débouché sur la préparation du voyage ?

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R. D. : Tout ça n’est pas simple et je ne veux pas mettre un ordre artificiel dans ce qui relève parfois de l’initiative individuelle. Il faut savoir qu’Enrico a joué dans l’orchestre de Raymond Leyris. Il avait quatorze-quinze ans et était déjà un virtuose de la guitare classique. A cette époque, ce fut de la part de Raymond Leyris une innovation que d’intégrer ce nouvel instrument à son orchestre. Enrico, son élève, était pris dans un rapport de sidération et d’amour, comme souvent. Il voulait à la fois suivre les traces de son maître, mais aussi exprimer sa propre génialité musicale. Se produisent alors les événements qui bouleversent la vie de tout le monde, et Enrico se retrouve en France où la musique de Raymond Leyris est perçue avant tout comme nostalgique et peu écoutée.

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La réédition des disques de Raymond fut un choc immense pour Enrico, d’autant plus qu’il se trouvait à un tournant de sa carrière. Il a vécu la redécouverte de cette musique comme une convocation à reprendre en charge cette voix.

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L’intervention de Taoufik Bestandji a permis l’authentification de notre travail sur le plan musicologique.

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Je dois vous raconter deux événements qui m’ont bouleversé. Au mois de mars 1999, a eu lieu le premier concert de “réconciliation”. Liamine Zeroual était encore président. C’était avant que Bouteflika ne prononce le discours de Constantine du mois de juillet 1999. Taoufik Bestandji a commencé ce concert par la diffusion du cd de Raymond. Il enchaînait ensuite pour montrer qu’il y avait bien un continuum. Le concert s’est terminé lorsque Enrico, invité par Taoufik, est monté sur scène pour chanter avec l’orchestre algérien. Je me souviendrai toujours de cette scène extraordinaire ; Taoufik Bestandji avait reconstitué, sur la scène du centre culturel algérien, celle de l’université populaire de Constantine de 1955. Tout le monde était en larmes, mais c’était des larmes qui témoignaient de cette endurance qui avait été déployée pendant trente-huit ans. Le deuxième événement, nous l’avons vécu dans l’intimité. Le cinquième cd de Raymond Leyris a été pressé en Israël. Jacques Leyris l’a fait écouter à Enrico, alors dans la redécouverte de sa propre mémoire musicale. Enrico écoutait son maître et reprenait à sa suite les âitat. J’avais l’impression d’un aiglon qui suivait un aigle. A un moment Enrico a dit : “C’est impossible, on ne peut plus chanter comme ça.” Ce qui prouve qu’il est lui-même un maître.

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B. E. : Revenons à ce voyage ou plutôt à ce non-voyage. Je soutiens que malgré son échec apparent cet événement est un succès. Pouvez-vous donner quelques éléments sur les types de négociations positives qui ont pu avoir lieu et plus particulièrement sur l’avenir de cette passerelle qui a été établie ?

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R. D. : Au mois de septembre 1999, avec deux mois de retard, c’est dire la façon dont l’information circule entre les deux rives de la Méditerranée, nous apprenons que le président Bouteflika a prononcé un discours à Constantine, dans lequel il évoquait – c’est ainsi que nous l’avons entendu la première fois – la présence de la communauté juive et, d’une certaine manière, la mémoire de l’Algérie d’avant l’indépendance. Mais nous n’en savions pas plus parce que le discours n’était pas diffusé. Finalement nous avons pu l’obtenir grâce à Internet. En le lisant, nous nous sommes rendu compte qu’il comportait trois figures, deux obligées et une inattendue. Les deux figures obligées étaient la remémoration de l’histoire de la ville pour le 2 500e anniversaire de Constantine et la célébration et la commémoration de la révolution algérienne. Ce qui était parfaitement imprévisible était l’appel aux communautés qui avaient quitté l’Algérie en 1961-1962. Cet appel a été adressé aux communautés juives, à cause, sans doute, d’une proximité géographique et culturelle, mais je crois que tout cela va beaucoup plus loin. De toute façon, lui ne pouvait pas aller plus loin. Personnellement, j’ai estimé de mon devoir d’y répondre. J’ai donc écrit un article dans Le Monde des débats : “Retourner à Constantine ?” (janvier 2000). C’est à partir de ce moment-là que j’ai reçu mes premiers appels d’Algérie depuis 1961. C’était bouleversant, ce premier contact “physique” avec l’Algérie, avec des interlocuteurs tout aussi bouleversés que moi. Chacun de nous a pris ses responsabilités. Enrico Macias, comme de nombreux autres artistes pieds-noirs, a été contacté directement par le président Bouteflika. Ils se sont rencontrés à Monaco, et le principe d’un concert a été fixé avec une date restant à déterminer. Quelques semaines plus tard nous avons été invités par Mohammed Ghoualmi, ambassadeur d’Algérie en France. Il y avait la volonté expresse de rétablir des liens. Mais, et c’est peut-être là que la formation des hommes politiques et des musiciens n’est pas la même, j’ai pensé dès le départ que ce raccordement ne se ferait pas facilement. Quarante ans d’histoire, ça ne se résorbe pas en quelques concerts. Ce que nous appréhendions, tout en espérant que ça ne se produise pas, s’est finalement produit. Dans certains milieux, ce voyage, partiellement à cause de sa médiatisation, a suscité de nombreux remous en Algérie. Notre hantise alors était que ce qui devait être un voyage de réconciliation tourne au drame. A un moment donné la prise de risques que ce voyage impliquait est devenue telle qu’il a fallu y renoncer. Pour ne pas compromettre l’avenir. A l’invitation du président Bouteflika, l’épure initiale du voyage était, dans le cadre de sa politique de concorde nationale étendue aux communautés européennes, d’entamer une véritable réconciliation. Il ne s’agissait pas pour les Pieds-Noirs ou les Juifs d’aller se réinstaller en masse en Algérie. Il s’agissait de donner un sens au mot “réconciliation”. Le projet était d’aller tout d’abord à Constantine, selon l’invitation officielle du président Bouteflika, pour nous recueillir sur la tombe de Raymond Leyris puis au cimetière musulman de la ville. En ces deux occasions nous aurions demandé le smah’, c’est-à-dire reconnaître de part et d’autre les erreurs commises. C’était le point de départ de quelque chose de neuf. Montrer le désintéressement des parties en cause. Nous voulions aller à Constantine et, à partir de là, voir ce que nous pouvions faire ensemble, ce qui était possible ensemble ; affirmer que nous étions dans un même espace, qu’on le veuille ou non, “le lac Méditerranée” comme je l’appelle. Nous sommes dans un espace géopolitique contracté. Compte tenu de ces coresponsabilités, de ces flux de populations, qui sont parfois subis, mais qu’il faut transformer maintenant en flux de populations civilisationnels, que pouvions-nous faire ? Il y avait deux scénarios possibles. Ou bien nous prenions acte qu’il n’y avait plus rien à faire ensemble et cela d’une façon claire et explicite et nous savions à quoi nous en tenir. Ou bien, et compte tenu du changement de la population algérienne, des rapports nouveaux que nous avons avec les étudiants, avec les universitaires algériens – dans la délégation nous avions prévu qu’il y aurait des médecins, des entrepreneurs, des rabbins, et chacun devait prendre contact avec ses homologues –, nous nous serions donné le temps de revenir et d’envisager ce que nous pouvions faire, notamment dans la prolongation de la conférence de Barcelone. Nous avions peut-être encore une fois sous-estimé la profondeur de la déchirure. Peut-être que le président Bouteflika l’a sous-estimée lui aussi. Et cette profondeur s’est révélée. Alors, aujourd’hui nous sommes face à un dilemme. Soit dire : la déchirure est trop profonde, que chacun retourne chez soi ; ou bien dire : parce que la déchirure est plus profonde encore que ce que nous l’imaginions, il faut la recoudre encore plus solidement. Mais cela nécessite une volonté réelle de part et d’autre. Il faut profiter de la pacification relative de cette mémoire douloureuse pour parler enfin et dépasser les événements subis par les uns et les autres, pour qu’ils ne soient pas en pure perte.

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Tel est notre espoir tenace.

entretien Raphaël Draï

Professeur de science politique à l’université d’Aix-Marseille III. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur la science politique et le judaïsme dont, parmi les derniers parus, Identité juive, identité humaine, coll. “Histoires”, Armand Colin, 1995 ; “L’Economie chabbatique”, La Communication prophétique, vol. 3, Fayard, 1998 ; La Thora : Dieu, la justice et la liberté, coll. “Le bien commun”, Michalon, 1999.

Bruno Etienne

Chercheur, enseignant et écrivain, membre de l’Institut universitaire de France, a notamment publié Une grenade entrouverte aux éditions de l’Aube, 1999 ; Algérie, 1830-1962, Maisonneuve et Larose, 1999.

Notes

[ 1] Voir aussi dans la rubrique Les musicales, l’article de Catherine Peillon, “Constantine, matrice du monde”, p. 143.

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