![]() |
La pensée de midi | 106-109 Distribution électronique Cairn pour les éditions Actes Sud. © Actes Sud. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Caetano Veloso : confessions d’une idole
Catherine Peillon
Catherine Peillon est productrice, éditrice, photographe, ancienne journaliste et fondatrice du label de disques « L’empreinte digitale », à Marseille.
1On l’a entendu dans Parle avec elle, de Pedro Almodovar : il chantait de sa voix souple et hypnotique la fameuse « Coucouroucoucou Paloma », accompagné de sa seule guitare. Depuis trente ans, ce chanteur compositeur, beau, élégant, romantique, affiche complet dans les salles de concert du monde entier. Si fin et si distingué qu’il renouvelle le genre du latin lover en le féminisant, en lui ôtant la moustache et la faconde gouailleuse, en lui donnant des ailes claires. Aujourd’hui, il fait partie des musiciens les plus reconnus à travers le monde. On l’a comparé à Frank Sinatra, surnommé le John Lennon ou le Bob Dylan brésilien...
2Reconnu mais mal connu, Caetano Veloso n’a pas un destin simple, et son évolution se situe aux antipodes d’une carrière de star. Il a vécu mille vies en une seule. Il a participé à l’histoire du Brésil, à travers la contestation et la création. Acteur politique, provocateur inlassable, musicien, il est aussi critique de cinéma, spécialiste de Godard, de Fellini et, bien sûr, de Glauber Rocha, disciple de João Gilberto, théoricien, philosophe, compagnon de combat et d’incarcération de Gilberto Gil (actuel ministre de la Culture), exilé… Fondateur de mouvement, agitateur, ambigu, décalé… Ce portrait aux facettes infinies tente de saisir la complexité d’un personnage clé, toujours dévoilé, toujours secret.
3Le Serpent à Plumes a édité il y a quelque temps une impressionnante autobiographie
4Né en 1942 à Bahia, Caetano Veloso démarre sa carrière musicale et politique en 1965 : premiers disques, création du mouvement qui, à la fin des années 1960, bouleversa la musique, la politique et la société brésiliennes : le tropicalisme. Il en est le chef de file, notamment avec Gilberto Gil et Chico Buarque.
5Le tropicalisme est un mouvement à mi-chemin entre le syncrétisme et l’innovation. Il est un manifeste – ou plus précisément une attitude politique et esthétique qui place la revendication au centre de son identité.
6Il revendique ses particularismes et les confronte au réel des influences extérieures (bien sûr, en tout premier lieu la culture et la contre-culture américaines) : peut-on, quand on est un artiste sud-américain, les intégrer sans dommage pour son intégrité ? Peut-on en faire l’économie et s’isoler au cœur du tumulte ? Entre soumission et rejet, y a-t-il une alternative génératrice d’une culture qui pourrait être métissée sans pour autant devenir hybride ? Caetano Veloso raconte avec une grande sincérité ses réflexions, ses doutes, ses émotions au moment de théoriser le mouvement tropicaliste. Sa grande connaissance du cinéma, sa capacité de réflexion et d’abstraction l’ont aidé à méditer et à séparer le bien du mal, le vrai du faux, comme il se doit lorsqu’on jette les bases quasi métaphysiques d’un mouvement qui doit prendre chair dans l’Histoire.
7A un certain moment s’est posée un peu partout à travers le monde – et elle se pose de façon récurrente – la question de l’antagonisme entre forme d’expression autochtone, « régionale » pourrait-on dire, crispée autour de comportements considérés comme « réactionnaires », et une forme d’expression nouvelle, progressiste, libérée des entraves « identitaires », « internationale ». Hélas, cette lecture du monde a généré par sa simplification à outrance, avec la meilleure foi du monde, une forme pervertie de la culture de masse. La culture n’a pas été en reste pour préparer les chemins de la mondialisation.
8Depuis se meuvent, en forme de balancier, des systèmes alternatifs et contre-alternatifs ; les ressources locales étant symboles tantôt de régression, tantôt de forme suprême de la résistance à l’« impérialisme ».
9Caetano Veloso continue à méditer sur ces antagonismes. Il est rebelle, il aime le rock, il veut réhabiliter les formes d’expression de son pays, il veut être respectueux et moderne, il refuse de choisir un camp définitivement, il combat pour l’intelligence – avec une grande finesse et une grande érudition (fruit de l’expérience d’un esprit curieux de tout bien plus que de la fréquentation des bibliothèques). Et il a la manie de vouloir fédérer, inventer, nommer : bossa-pop, tropicalisme, tricontinentalité… Caetano Veloso « bricole » depuis les années 1960 des concepts sur mesure qui puissent rendre compte de la diversité des chemins de la liberté et de la beauté.
10Pop tropicale et Révolution, son livre, nous invite à suivre l’évolution de ses réflexions, quasiment pas à pas. Il garde toutes les traces de l’enthousiasme, de l’inquiétude existentielle, liée au développement de sa pensée et à l’élaboration de ses concepts.
11« Le tropicalismo commença dans mon for intérieur, comme une expérience pénible. Une lente prise de conscience sociale, puis politique et économique, ainsi que des préoccupations existentielles, esthétiques et morales remettant tout en cause, me conduisirent à réfléchir sur les chansons que je composais et entendais… »
12« Zé Celso aimait dire que le tropicalismo contenait un puissant élément masochiste. En fait nous dégustions avec volupté ce qui avait été précédemment considéré comme méprisable. »
13« Un jour, un magazine américain rapporta les propos de Ray Charles à propos de la bossa-nova : selon lui, la bossa-nova n’était que le “vieux rythme latino-américain” accompagné par une syncope plus moderne. La même semaine, Carlos Coquejo, critique et mélomane passionné, ami de João Gilberto, écrivit que ce dernier ne s’intéressait pas du tout à Ray Charles, qu’il considérait d’ailleurs comme un simple “folkloreux”. […] Je comprenais pourquoi Ray Charles pouvait mépriser ce qu’il entendait dans la bossa-nova […]. Je pouvais également comprendre pourquoi le créateur de la bossanova (style délicieusement maîtrisé) pouvait mépriser ce qui lui apparaissait sans doute comme l’exploitation commerciale d’une musique stéréotypée. Par contre, j’avais du mal à saisir pourquoi j’aimais profondément ces deux styles musicaux. »
14Le livre raconte tout ou presque des tâtonnements, des amitiés, des déceptions, de la progression de la conscience de l’auteur, de ses contradictions. Sont racontées aussi ses expériences sensorielles, liées à la consommation de psychotropes, de façon très personnelle. Est raconté son séjour en captivité, ses étonnements, ses peurs, son soulagement… Déroutant de sincérité, Caetano Veloso ne ment pas, il n’est pas snob, il se livre en vrac.
15Oswaldo de Andrade, vers 1930, avait proposé une « méthode anthropophagique » : dévorer l’étranger pour l’assimiler sans se perdre soi-même. Caetano Veloso s’en inspirera, réinventant le « cannibalisme culturel » – soit une fertile inculturation, sensible et interagissant avec le monde contemporain.
16« Les courts poèmes d’Oswaldo de Andrade, d’une portée extraordinaire, commencent avec des ready-mades extraits de la lettre de Pero Vaz de Caminha qui décrit la découverte du Brésil. Lorsque je les lus, ils m’invitèrent à repenser tout ce que je connaissais sur la littérature, la poésie et l’art brésilien, sur le Brésil en général, sur l’art, la poésie et la littérature en général. »
17« Les images d’Oswaldo [de Andrade] incitaient ses lecteurs à faire marcher leur imagination, à se poser des questions sur la nationalité, l’histoire et le langage […]. La poésie limpide et incisive d’Oswaldo de Andrade est, en elle-même, l’opposé d’une démarche complaisante, du type : “Choisissez votre propre cocktail de références.” Plus précisément, l’anthropophagie contribue à radicaliser, et non pas à nier une telle question. Contrairement aux fusions de “style mayonnaise” […], João Gilberto créa un style nouveau, précis et rafraîchissant, et nous étions convaincus qu’il incarnait parfaitement l’attitude anthropophagiste. Et nous voulions atteindre ce niveau. »
18Le cinéma novo (début des années 1960), qui coïncidait en France avec la nouvelle vague, et notamment celui de Glauber Rocha, lui a servi aussi de référent. A propos de Terre en transe, il écrit : « Plus les puissantes images de ce film se succédaient, plus je sentais que ce cinéaste dévoilait des éléments inconscients fondamentaux de la réalité de mon pays » (allusion aux premières images du film sur fond de musique de candomblé).
19A propos de la scène iconoclaste du film Terre en transe à laquelle Caetano Veloso se réfère pour parler de la mort du populisme :
20« Pendant la manifestation de masse, le poète, qui est aussi l’un des orateurs, fait venir un ouvrier syndiqué devant lui. Afin de montrer à quel point celui-ci est préparé à lutter pour ses droits, le poète lui plaque violemment la main sur la bouche et crie en direction des autres : “Voilà ce qu’est le peuple ! Un tas d’imbéciles, d’illettrés, qui ne comprennent rien à la politique !” Ensuite, un pauvre hère, représentant les déshérités inorganisés, apparaît au milieu de la foule. Il essaie de parler mais est réduit au silence : un des gardes du corps du candidat lui introduit le canon de son arme dans la bouche. Le cinéaste répète cette image inoubliable au cours de différents gros plans de plusieurs secondes. »
21« Mais c’était surtout leur foi profonde dans les forces populaires – et le respect que les bonnes âmes accordent aux pauvres – qui était rejetée en tant qu’arme politique et que valeur éthique se suffisant à elle-même. Je me trouvais face à une véritable hécatombe… Le tropicalismo n’aurait jamais pu naître sans cet épisode traumatique. »
22Un figure musicale a dominé ses débuts : João Gilberto, vénéré créateur de la bossa-nova, une déclinaison de la samba, savante alchimie entre musique populaire brésilienne et jazz, qui a su trouver son propre langage et devenir un genre à part entière.
23« A l’époque, je ne lisais pas Proust, mais Guimarães Rosa, Stendhal, Lorca et Joyce ; j’allais voir les films de Godard et d’Eisenstein, j’écoutais Bach, allais admirer les tableaux de Mondrian, Vélasquez ou Lygia Clark. Puis viendrait le temps où je me passionnerais pour Warhol, retomberais amoureux de Hitchcock, et Dylan, Lennon et Jagger me fascineraient. Mais à chaque fois je retournais à ma passion pour João Gilberto, pour me ressourcer et rétablir une perspective. »
24Autre figure, Roberto Carlos, personnage iconoclaste, roi du rock brésilien, soutenu par les tropicalistes. Caetano Veloso et Gilberto Gil demanderont à Maria Bethania de chanter, vêtue d’une minijupe et guitare électrique en main, une chanson de Roberto Carlos, « pour provoquer un scandale antinationaliste et anti-MPB (Musique Populaire Brésilienne formatée par la Télévision) ».
25« Pour présenter le tropicalismo (qui n’avait pas encore trouvé son nom), Gilberto Gil choisit une chanson inspirée de thèmes de capoeira et qui donc permettait des ruptures abruptes de l’harmonie… Il réussissait à créer un son hybride composé d’un trio de rock avec des percussions bahianaises (un bérimbau) et un grand orchestre. »
26« Au lieu de travailler ensemble pour trouver un son unifié qui définirait le nouveau style, nous préférions utiliser un ou plusieurs sons qui se distinguaient déjà de la musique commerciale. Ainsi, l’arrangement serait un élément indépendant qui mettrait en valeur la chanson mais entrerait aussi en conflit avec elle. D’une certaine façon, on pourrait comparer ce que nous voulions faire avec le “sampling” (l’échantillonnage) actuel, et les morceaux que nous combinions étaient de ready-mades à la Duchamp. »
27« Depuis le début, Gilberto Gil avait retenu une leçon des Beatles : il voulait réaliser une transformation alchimique de la soupe commerciale en une création inspirée et libre, dans le but de renforcer l’autonomie des créateurs – et celle des consommateurs. Sur ce plan, les Beatles pouvaient nous apporter quelque chose qui était absent dans le rock américain des années 1950. Le plus important n’était pas d’essayer de copier les techniques musicales du groupe de rock britannique, mais plutôt de s’inspirer de leur attitude par rapport à la musique populaire… Nous devions partir de ce qui était effectivement à notre portée, et non du son des quatre jeunes Britanniques. »
Catherine Peillon
Catherine Peillon est productrice, éditrice, photographe, ancienne journaliste et fondatrice du label de disques « L’empreinte digitale », à Marseille.
[ 1] Caetano Veloso, Pop tropicale et Révolution, éd. Du Rocher/Le Serpent à Plumes, 2003.