La pensée de midi | 69-73

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Portrait de Khalid, portier de jour et de nuit

Petits arrangements entre “amis” ou le prix des apparences

Carole Viché*


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Le rôle que joue aujourd’hui Tanger dans le royaume du Maroc et les rapports sociaux qui s’y développent sont des indicateurs pertinents de la transformation de la société marocaine. Dans cette perspective socio-anthropologique, le cas spécifique de Khalid, Marocain de trente-cinq ans, est particulièrement éclairant.

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C’est dans le cadre d’un séjour de plusieurs mois passés avec de jeunes étudiants marocains à Tanger que je rencontrai Khalid.

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Nous étions au mois de septembre, et mes amis recherchaient un logement pour poursuivre leurs études. Ils étaient en quête d’un endroit où ils pourraient vivre à l’abri des conventions sociales, plus conformément à leurs choix de vie, et les possibilités étaient donc particulièrement restreintes. Ils rencontraient beaucoup de difficultés à louer dans la médina des maisons où ils pourraient sans crainte accueillir un invité, quel que soit son sexe, sa nationalité ou son apparence. Habiba et Saida m’avaient raconté leurs mésaventures de l’année précédente. Elles avaient été chassées d’un appartement pour y avoir introduit des hommes. Driss, pour sa part, n’avait pu faire reconduire son bail au prétexte de trop nombreuses allées et venues dans son logement.

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Au travers d’échanges informels, les étudiants se communiquaient les bonnes adresses de la ville. Et c’est ainsi que Driss, qui cherchait un endroit où m’héberger quelques mois, apprit l’existence de la résidence “Ellil”, dans laquelle le contrôle social semblait moins contraignant qu’ailleurs. Il rencontra le concierge dont on lui avait parlé, Khalid, à qui il exposa son problème. Ce dernier évoqua l’illégalité de cette cohabitation et l’obligation dans ce cas de louer deux appartements. Devant le désarroi de Driss, qui n’avait pas les moyens de faire face à de telles dépenses, et le risque de perdre un client potentiel, Khalid finit par céder ; il lui trouva un appartement assez grand à la seule condition que le jeune homme reste de la plus totale discrétion.

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A l’image de Tanger, cette résidence rassemblait des personnes venues de régions et de milieux sociaux très différents, animées des besoins et des projets les plus divers. Pour les étudiants comme pour le gardien, l’arrivée à Tanger, aussi prometteuse qu’elle soit, s’accompagnait d’un lourd sentiment de solitude et d’un désordre émotionnel nouveau. Khalid devenait alors le grand frère compréhensif de jeunes étudiants prêts à se confronter à un monde d’adultes que leurs parents avaient tant cherché à leur dissimuler. Des liens se nouaient entre tous ces protagonistes “émancipés” de la tutelle parentale, et de nouvelles formes d’organisation sociale pouvaient alors émerger.

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La nuit, Habiba, étudiante de vingt ans, plongeait dans des abîmes d’incertitude, angoissée par toutes les contradictions entre son histoire personnelle, les attentes de ses parents et sa nouvelle vie. Elle cherchait alors un réconfort auprès de Khalid. Elle descendait de son studio passer quelques heures à ses côtés, lui qui devait rester éveillé pour surveiller les lieux. Elle se réchauffait le cœur en partageant de longs moments de convivialité autour de quelques cigarettes de haschisch et en échangeant sur leurs existences réciproques. Au cours de ces discussions, Khalid apprit qu’elle était issue d’un milieu social très aisé (père député) et qu’elle désirait un appartement plus confortable. Il s’empressa de lui trouver le plus beau logement de la résidence, à un loyer de 2 500 dirhams par mois, ce qui lui assurait par la même occasion une rémunération supplémentaire, puisque le propriétaire lui versait chaque mois 15 % du montant de la location. Habiba n’aurait jamais pu habiter un endroit aussi conforme à ses attentes sans l’intervention de Khalid. C’est grâce aux relations de camaraderie que le concierge entretenait avec les locataires qu’il pouvait mieux comprendre et satisfaire leurs attentes, dont il tirait lui-même un certain profit. Ainsi, un homme natif de la province d’Errachidia, promis à un avenir de paysan pauvre comme son père, devenait à Tanger, dans un environnement caractérisé par une pluralité d’individus et d’intérêts, un véritable agent immobilier. Ce genre de transactions lui permettait d’augmenter largement ses revenus mensuels, fixés à 1 500 dirhams et qui ne suffisaient pas à lui assurer une existence décente.

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Lorsque je me suis installée chez Driss, Khalid, qui ne pouvait pas sortir de la résidence pendant ses heures de travail, l’interpellait souvent pour lui rappeler qu’il faisait toujours en sorte de le protéger de la surveillance permanente du syndic. En contrepartie, Driss lui laissait des journaux à lire, lui apportait de temps en temps un morceau de pain beurré, du café ou quelques cigarettes, et s’assurait alors de la confidentialité de ma présence à ses côtés.

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Khalid avait perfectionné sa capacité à observer les couples et les cohabitations “illégales” qui se formaient au sein de la résidence, et c’est sans doute ainsi qu’il gagnait le mieux sa vie. En choisissant de rapporter ou non au syndic ce qu’il observait et entendait, il jouait le rôle de gardien des bonnes mœurs. Il conservait de la sorte sa place stratégique à la porte d’entrée, tout en permettant aux étudiants, avec lesquels il entretenait une certaine complicité, d’aller et venir avec des cannettes de bière, des bouteilles de vodka et des psychotropes en tout genre dissimulés sous leurs manteaux.

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Qu’il soit transgressé ou défendu, l’ordre moral, ici, structurait profondément les conduites de chacun. Il façonnait les rapports sociaux des différents acteurs dans la résidence, les possibles négociations ainsi que les éventuels profits. Si l’ordre moral n’avait pas été aussi présent, Khalid ne serait pas parvenu à transformer sa destinée sociale. Peu importait finalement les croyances de chacun, la légitimité ou l’illégitimité des pratiques aux yeux de Khalid, c’était bien, ici, la manière de danser et de jouer avec les bonnes mœurs qui générait des bénéfices. Son statut de gardien lui assurait en effet une place décisive entre des groupes sociaux qui présentaient des intérêts contradictoires. Tout l’enjeu consistait pour cet homme à garantir le contrôle des bonnes mœurs de manière à pérenniser son emploi à la porte de la résidence, tout en fermant les yeux sur les libertés que prenaient les étudiants. Ceux-ci lui procuraient en échange réconfort affectif, petits services et surtout amélioration considérable de ses revenus.

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Ces compétences ne s’élaboraient cependant pas dans n’importe quel contexte, et la ville jouait un rôle fondamental dans l’élargissement des marges de manœuvre des différents protagonistes. Aucun de ces personnages n’était originaire de Tanger, pas plus le syndic que les étudiants ni le gardien. Cette concentration dans un même lieu de personnes de passage, associée à la domination d’un ordre social qui fonde les bonnes mœurs comme mode d’organisation et de gestion des relations humaines, présume une plus grande liberté d’action que sous le toit de la famille ou entre les murs de la ville natale. Tanger induit ainsi un contexte largement propice au déploiement du type de stratégies et de compétences que Khalid mettait en œuvre.

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Ce petit jeu d’équilibristes entre la concierge et les jeunes femmes sur la transgression des règles indique-t-il la transformation sous-jacente des rapports sociaux de sexe qui organisent la société marocaine ?

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J’ai observé tout au long de mon séjour des jeunes femmes fumer, acheter et consommer du haschisch, boire de l’alcool, entrer et sortir de la résidence à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, avoir des relations sexuelles sans être mariées, avorter, vivre avec leur partenaire, se séparer de lui, etc. sans qu’aucune ne participe à des mouvements féministes ou politiques quels qu’ils soient. L’enjeu était pour elles de trouver un logement dans lequel elles parviendraient à jouer du contrôle social pour en extraire la possibilité de négocier quelque liberté d’action. Leur stratégie consistait à protéger au maximum leur intimité et à éviter de se plaindre auprès de qui que ce soit, et notamment des autorités, de leurs difficultés à vivre pleinement leur indépendance. Bien qu’elles ne revendiquent pas dans la sphère publique ce qu’elles envisageaient comme modèle de vie pour elles, elles parvenaient, dans l’ombre, en s’arrangeant de certaines contraintes, à s’individualiser et contribuaient à construire de nouvelles références en matière de rapports sociaux de sexe.

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Mais Habiba dut accueillir son petit ami allemand pour une durée de quinze jours. Elle ne parvint pas à cacher la situation à Khalid. Le gardien lui rappela le rôle officiel qu’il jouait dans cette résidence et la pression qu’il subissait de la part du syndic. Il obligea donc le couple à louer un deuxième appartement afin de préserver les bonnes mœurs. Ses moyens de pression sur une jeune femme s’avéraient beaucoup plus importants qu’ils ne pouvaient l’être sur Driss, car les conséquences d’une dénonciation auraient été beaucoup plus graves pour Habiba.

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Ainsi, malgré cette apparente liberté, il n’en demeurait pas moins que les étudiantes étaient la population sur laquelle Khalid avait le plus de pouvoir et de capacités de négociation. Il avait parfaitement compris l’intérêt, pour ces jeunes femmes, du laxisme qui régnait dans cette résidence et comment le maintenir afin d’en tirer parti.

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L’appât du gain devenant de plus en plus fort, toutes les informations dont il disposait dorénavant faisaient de lui un pilier incontournable pour la recherche d’appartement dans une résidence où les rapports hommes/femmes étaient négociables.

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La jalousie de ses confrères gardiens mit rapidement un terme à sa gloire. Ils signalèrent au syndic tout ce que Khalid lui cachait. Par crainte de perdre son emploi, au motif de n’avoir pas su faire respecter l’ordre, le syndic n’eut alors d’autre choix que de renvoyer Khalid afin de rétablir les bonnes mœurs.

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Mais Khalid avait eu le temps de développer ses compétences en matière de transactions immobilières, et il reprit vite son rôle d’intermédiaire entre locataires et propriétaires dans la résidence voisine, où les appartements étaient loués, à la journée ou à l’heure, aux prostituées et à leurs clients.

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Sa promotion sociale était ainsi assurée, au moins pour quelque temps. Il gagnait à la fois en liberté, en rémunération, en pouvoir et en statut social.

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A Tanger, port cosmopolite, au croisement de diverses cultures, déséquilibré par les bouleversements du XXIe siècle, Khalid avait trouvé la clé de la réussite, fragile certes, mais potentiellement très rémunératrice dans les résidences de la ville. Il utilisait les bonnes mœurs comme un capital qui lui assurait diverses ressources. Il savait qu’elles avaient un prix et que comme toute marchandise, elles étaient négociables et qu’il pouvait en tirer profit.

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Qu’en était-il alors de la liberté acquise par les jeunes femmes de la résidence ?

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Il apparaît clairement à travers ce récit qu’aussi longtemps que Tanger regorgera d’émigrés de l’intérieur en quête d’opportunités économiques, et que les bonnes mœurs resteront négociables, les jeunes femmes parviendront à se ménager des marges de liberté considérables à la résidence “Ellil”. Ce lieu demeurera une véritable source d’autonomisation. Mais dont les effets resteront toutefois déterminés par le maintien de cet ensemble de conditions tout aussi contraignantes que libératrices. Tant que ce chaos ordonné régnera, il y aura toujours un Khalid pour imposer l’ordre ou faire payer la liberté de ces jeunes femmes.

Carole Viché*

Notes

[ *] Sociologue rattachée à l’université de Toulouse-le-Mirail, elle est spécialisée dans les apprentissages linguistiques, en particulier des migrants.

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