La pensée de midi | 46-53

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Le temps du mépris ou la légitimation de l’œuvre civilisatrice de la France

Bruno Étienne*

Comment justifier un processus de domination ? L’usage des mots de la colonisation.YOUSSEF SEDDIK1
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Partout où l’Européen nous a regardés vivre et faire, partout, l’essentiel en effet, lui est resté désespérément invisible.

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En cette période trouble où la question des lois mémorielles soulève des polémiques émotionnelles mais bien peu scientifiques et où le Président de la République s’approprie le terme de civilisation, il me semble légitime de faire l’anamnèse d’un processus qui a trop longtemps été enfoui dans notre inconscient par suite des lois d’amnistie et de notre amnésie collective. Sans toutefois accabler “le fardeau de l’homme blanc”, puisque c’est celui-ci qui produit aussi sa contre-expertise ! On ne peut aisément juger des rapports sociaux d’une époque en les transposant dans la grille normative contemporaine… qui elle-même n’est pas épargnée par le devoir d’examen sur ses propres présupposés : nos valeurs sont-elles définitivement universelles ? Les hommes sont de leur siècle, et l’erreur serait de juger ceux d’une époque comme s’ils étaient informés de tout ce que nous avons appris depuis. Pourtant certains, comme Montaigne ou Tocqueville et même un peintre voyageur comme Fromentin, avaient compris déjà la forfaiture.

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Mais ce que nous n’imaginions absolument pas, c’est qu’après le droit de coloniser nous inventerions le devoir d’ingérence : de la mission laïque à l’humanitaire ! Quant à ceux qui ne veulent pas être démocrates, on peut leur faire une guerre juste et chirurgicale, sauf s’ils acceptent la démocratie de marché…

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Certes la colonisation est née de l’expansion du capitalisme et du développement de l’industrie, qui avait besoin de débouchés, et l’on sait le rôle des chambres de commerce en ce qui concerne l’Algérie. Ce terme de colonisation recouvre des réalités bien diverses dans l’espace et dans le temps. Mais le sujet qui m’intéresse bien plus ici tient au fait que très rapidement un discours va se construire pour légitimer cette entreprise de façon morale et, si j’ose m’exprimer ainsi, plutôt “à gauche” dans le cas français en particulier, alors que nombre d’officiers des affaires indigènes – traditionnellement classés “à droite” – avaient plus de respect pour l’Arabe que pour les colons2. Je passe sur le fait que Karl Marx lui-même préférait les colons et leurs lumières à ces Arabes drapés dans leur crasse et leur honneur, et à ces Bédouins, peuple de voleurs, de pillards3… Quant à Friedrich Engels, il reproduit déjà tous les préjugés (favorables) sur les Kabyles.

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La colonisation se légitime en effet au nom des idéaux qui dominent alors dans les sociétés métropolitaines du Centre. L’exemple de l’Algérie illustre mieux que tout autre comment un universalisme peut atteindre ses propres limites4.

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Il faudra attendre Race et histoire de Claude Lévi-Strauss pour comprendre que “[…] le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie”.

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En fait, dès le témoignage de Las Casas – et la controverse de Valladolid avec Sepulveda en 1550 –, la thèse de l’inégalité des races est posée comme justificatif de la supériorité de la civilisation occidentale chrétienne. Dans un premier temps, les peuples rencontrés sont qualifiés de “barbares”, de “sauvages” et d’archaïques dont les mœurs atroces justifient la destruction. Montaigne (surtout dans le livre I, chapitres 23 et 31 des Essais) réagira sans grand succès, mais tout au moins en posant clairement le problème : “Je ne suis pas étonné que nous remarquions l’horreur barbaresque qu’il y a à une telle action [il s’agit de l’anthropophagie] mais je suis bien surpris de ce que, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveuglés des nôtres[…]”. Montesquieu lui aussi réagit sainement dans la préface à L’Esprit des lois, allant même jusqu’à ce que l’on pourrait nommer un certain relativisme culturel : “J’ai d’abord examiné les hommes et j’ai cru que, dans cette infinie diversités de lois et de mœurs, il n’étaient pas uniquement conduits par leur fantaisie.” Nous savons que la colonisation, en déclarant, pour l’Algérie au moins, terra nullia ses possessions, niait par là même le droit (musulman et coutumier) qui y présidait pour les relations sociales et en particulier le droit foncier ! Les “tribus” étaient expulsables, car elles ne géraient pas “bien” la terre…

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Puis la thèse va se nuancer lorsque advint le débat sur nature/culture et lorsque les peuples primitifs furent considérés comme de “grands enfants” que la chrétienté et l’Europe des Lumières avaient le devoir de civiliser. Avec une grande distinction entre le Noir (Nègre) et l’Arabe : ce dernier, étant rétif au travail, ne peut même pas être esclavagisé ! C’est l’un des effets pervers de l’évolutionnisme et du darwinisme, qui sera repris comme argument par Auguste Comte, Ernest Renan (non seulement racialiste mais clairement antisémite) et surtout Jules Ferry, en ce qui concerne notre pays : le devoir des races supérieures est d’amener à la civilisation les peuples arriérés que l’Histoire (avec un grand H, c’est-à-dire Dieu et son avatar la déesse Raison) a confiés au génie de la France porteuse de valeurs universelles… Certes la colonisation détruit des structures anciennes, archaïques, mais c’est le prix à payer pour conduire ces êtres malheureux et arriérés au statut de civilisés. Mission éminemment pacificatrice, libératrice et civilisatrice…

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“Les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je dis qu’il y a pour elles un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. Ces devoirs ont été souvent méconnus dans l’histoire des siècles précédents quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisirent l’esclavage dans l’Amérique centrale […]. Mais de nos jours je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté de ces devoirs supérieurs de civilisation.” (Jules Ferry, discours à la Chambre des députés, 28 juillet 1885.) Ce à quoi Clemenceau répondra vertement deux jours plus tard : “[…] j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand…”. Et d’ajouter : “N’essayons pas de revêtir la violence du masque hypocrite de la civilisation […]”.

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Mais les voix qui s’élèvent ainsi sont rarissimes, car presque tous ceux qui pensent soutiennent que l’Europe a la primauté du progrès technique et celle de la modernité et du progrès social. Elle devient le centre du monde et produit donc une épistémé : le positivisme et son succédané l’évolutionnisme sont l’alpha et l’oméga du champ réflexif. Toutes tendances confondues : l’Autre doit devenir le Même, pour son bien ! L’Eglise y trouvait sa mission (catholique/universelle) pour sauver les âmes égarées, et les saints-simoniens le moyen de diffuser le savoir et donc la prospérité aux peuples retardés par le despotisme oriental. L’Europe en pleine expansion passait du théologique au téléologique et donnait ainsi sens à sa domination du monde au nom du sens de l’Histoire et du Progrès social scientifiquement construit, car il y a synonymie entre science et civilisation comme il y en a une entre despotisme et barbarie ! Ce modèle transcendait tous les clivages. A la Chambre des députés, Victor Hugo s’oppose au maréchal Bugeaud, le vainqueur de l’émir Abd el-Kader, qui estime inutile de garder l’Algérie ! Hugo s’écrie : “Mais nous lui apporterons la civilisation !”

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La plupart des auteurs du XIXe siècle semblent convaincus qu’il s’agit d’une loi universelle et que la Terre tout entière appartient de droit à la civilisation incarnée par les “Blancs”, Buffon ayant bien démontré qu’une partie des animaux est destinée à mourir de mort violente. Ainsi un professeur à l’Institut national agronomique, L. Moll, légitime la colonisation de l’Algérie avec cet argument : “Où en serait aujourd’hui l’Amérique… cette brillante création du génie européen… si on avait respecté les droits de possession… de la horde d’anthropophages…”

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Ce fut en effet assez simple dans les cas des Amériques et de l’Afrique, car le clivage culturel était abyssal : sociétés sans écriture, donc sans culture !

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Ce fut plus compliqué avec le monde arabe, qui – personne ne pouvait l’ignorer – était porteur d’une civilisation et d’une culture écrite et architecturale : les Arabes ne vivaient pas tout nus dans des forêts, comme le salvaticus/sauvage ; mais ils étaient à l’évidence des Barbares en Berbérie baragouinant un sabir5 qui ne saurait être considéré comme une langue capable de leur permettre de penser… Il fallut donc ajouter le concept de décadence, bientôt suivi d’un certain négationnisme. La colonisation n’a pas seulement péché par excès de violences, mais surtout par l’imposition d’une violence incomprise et socialement rejetée par ceux qui la subissaient, car ils avaient gardé un imaginaire, une mémoire collective, même altérée mais réelle, de leur propre passé glorieux, réalité niée par le colon, qui se voyait comme le successeur de Rome et de saint Augustin. Guizot déclare à l’Assemblée nationale le 11 juin 1846 : “Je dis qu’il n’y a pas à hésiter. Vous avez détruit en Algérie le pouvoir des Barbaresques : vous l’avez conquise, vous la possédez ; il faut que vous la gardiez, que vous la dominiez et que vous l’exploitiez.” Montagnac, l’adjoint de Lamoricière, futur ministre de la Guerre, vient de tomber lors de la bataille de Sidi Brahim contre l’Emir. Il écrivait dans une lettre du 15 mars 1843 : “Tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, les envoyer aux îles Marquises, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens… voilà comment il faut faire la guerre aux Arabes6.”

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Mais tout cela venait de plus loin et s’ancrait dans l’imaginaire collectif.

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Chateaubriand résume ainsi l’une des idées reçues les mieux ancrées de notre épopée nationale à propos de la bataille de Poitiers en 732 (qui semble avoir eu lieu en 733 et qui n’a pas l’importance que lui accordent les manuels scolaires de mon enfance !) : “C’est un des plus grands événements de l’Histoire : les Sarrasins victorieux, le monde était mahométan.” Le mot “sarrasin” vient du latin sarracinus, qui lui-même vient de l’arabe charaqyin, “les gens de l’Est”, alors qu’ils arrivaient de l’ouest, des Baléares ou d’al-Andalus. Mais qui sait encore que le nom même de “Maghreb” veut dire “Occident”, alors que la plupart de nos compatriotes considèrent les Arabes comme des “Orientaux” !

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Donc ce jour-là, la civilisation a triomphé de la barbarie, mais la Reconquista ne commencera que quelques siècles plus tard, puis sera suivie des croisades avant que n’apparaisse l’idée d’apporter la civilisation par la colonisation. Michelet peut alors écrire sans vergogne à propos de la croisade contre les Albigeois dans son Histoire de France, qui contribuera largement à l’unification territoriale et linguistique par l’école gratuite, laïque et obligatoire : “Ces mangeurs d’aïl, d’huile et de figues rappelaient aux croisés l’impureté du sang moresque et juif et le Languedoc leur semblait une autre Judée…”

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Il est en ce sens le “réhabilitateur” d’une histoire de France nationalisée et islamophobe dans un continuum depuis Roncevaux7 jusqu’aux croisades. C’est en effet la lecture des croisades par nos historiens – sans le point de vue des Arabes, pourtant prolixes sur ce sujet – qui est à l’origine des préjugés principaux sur l’autre, le Mahométan, l’Oriental vivant sous le joug du despotisme… Encore que lorsque Voltaire écrit son Mahomet, il le fait aussi contre le despotisme royal “bien de chez nous”, comme plus tard Wittfogel le fera pour Staline ! Et malheureusement, tous nos voyageurs par ailleurs si sympathiques, de Chateaubriand et Flaubert à Loti en passant par Gérard de Nerval, contribueront à obscurcir un peu plus cette image négative. L’Orient, civilisation figée, soumise au fanatisme religieux et aux techniques traditionnelles, sans capacité à l’innovation, servit à l’homme des Lumières (occidental, moderne) à dessiner son identité collective légitimant son hégémonie. Un imaginaire rappelant sans cesse l’ère des croisades contribua à mettre face à face l’Orient et l’Occident. Bien plus que l’Egypte de Bonaparte, l’Algérie et le désert du Sahara8 ont contribué à la mise en forme de nos préjugés, dont nous subissons encore aujourd’hui les effets pervers…

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Mais déjà Molière faisait se lamenter le bon père de famille : “Que diable allait-il faire à cette galère !” ne cesse de répéter Géronte dans les Fourberies de Scapin. C’est dire si le “Turc” nous cause un problème depuis longtemps… et jusqu’aux débats actuels sur les limites de l’Europe… Les pirates barbaresques étaient bien les héritiers féroces des Sarrasins qui pillaient nos côtes provençales et enlevaient nos enfants9. Et Barrès dans Le Jardin de Bérénice peut écrire : “[…] j’évoquais ces mystérieux sarrasins, ces légers barbaresques qui pillaient les côtes et fuyaient, insaisis même par l’Histoire.”

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Le mot “barbaresque” exploite bien le double champ sémantique de la sauvagerie : celui de l’ignorance et de l’arriération, d’une part, et de la brutalité et de la férocité, d’autre part. Impie, infidèle, mécréant, ils sont l’ennemi, l’enfer, le mal… Les Maures et autres Sarrasins, jamais nommés comme “arabo-musulmans”, sont considérés comme des “païens”.

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Aujourd’hui “sarrasin” “barbaresque” et “mahométan” ont pratiquement disparu du vocabulaire courant au profit de “musulman” et surtout “islamiste”, de même que le “Ghezzou” et la “razzia” ont été remplacés par “jihad”, “Fellagha”/coupeurs de route et terroristes par “kamikaze”… beau déni culturel : ils ne sont même pas capables d’assumer leur pulsion de mort !

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Les appellations coloniales10 ont également disparu du vocabulaire courant : des plus péjoratives, comme “crouille”, “tronc de figuier”, “bougnoule”, aux plus “objectives”, comme “nègre”, “moricaud”, “maure”, “mauresque” pour “femme de ménage”. “Arabico“/“bicot”, l’“arbi” usités au XIXe (“pan pan l’arbi, les chacals sont dans la plaine”, chanson célèbre des troupes coloniales), ont disparu après la guerre de 1914, “melon” également, sauf peut-être à Marseille, où un proverbe populaire/populiste dit “parabole au balcon, melon au salon !”. En effet, tout un pan de la taxinomie tirée de l’imaginaire nous échappe, comme le signale par exemple J. R. Henry (“Les rapports franco-algériens après la guerre11”). Il analyse le domaine des “blagues arabes” pour faire émerger tout le champ inexploré des imaginaires populaires, les non-dits politiquement incorrects. Car bien entendu, les colonisés eux aussi donnaient des noms aux colonisateurs : en ce qui concerne le Maghreb, on trouve encore aujourd’hui roumi, garoui, nassara

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La taxinomie, le pouvoir de nommer, est un enjeu considérable dans la désignation de l’autre, mais sur un plan plus général, c’est la forme euphémisée de la lutte des classes, et, surtout, comme l’ajoute Pierre Bourdieu, à travers la lutte pour le classement, car faire des catégories revient à faire des classes hiérarchisées, en particulier dans le domaine de la qualification de l’autre, surtout de cet “étrange étranger12” qui campe “chez nous”.

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Les éthonymes (nommer pour exister) véhiculent le sens dont les locuteurs les ont chargés. La règle semble être une sorte de “glottophagie” coloniale depuis “fissa ! balek” jusqu’à “Bwana” : “Y’a bon Banania !” On baragouine, on abaisse son niveau de langage pour se faire comprendre de l’indigène : toute une littérature diglossique13 – parfois vulgaire – va se développer, et des langues vont apparaître : créole, pitchin, mais aussi pataouète, rabeu, catchinpéga, etc., comme les argots des classes populaires, ces “barbares” de l’intérieur qui hérissent le bourgeois !

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Mais ce sont toujours des discours d’autolégitimation.

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La décolonisation a imposé quelques changements, mais la problématique est identique : les indigènes deviendront tunisiens, marocains ou sénégalais, les autochtones algériens eux deviendront “Français de souche nord-africaine”, “Français musulmans”, puis certains “migrants” seront “rapatriés”, et d’autres émigrés, immigrés14, chair à canon ou force de travail, tandis que les Français partant dans les ex-colonies sont des expatriés/coopérants…

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Enfin certaines appellations changent de sens : ainsi “Beur”, Arabe en verlan, d’abord positif (la marche des Beurs/Radio Beur FM), est devenu stigmatisant, tandis que “Nègre” a été remplacé par Black, très valorisant…

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Ironie suprême, certains adoptent volontairement l’autodésignation identitaire des “indigènes de la République”. Par une de ces leçons dont l’histoire est friande, la France est en effet devenue “blanc-black-beur”, n’en déplaise à certains !

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Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère !

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Comme dit la Bible : “Les parents ont mangé des raisins verts et les enfants ont eu les dents agacées”…

Bruno Étienne*

Notes

[ *] Professeur émérite des universités en sciences politiques, membre de l’Institut universitaire de France, il a publié une quinzaine d’ouvrages. Parmi les plus récents : Islam, les questions qui fâchent (Bayard, 2003), Les Combattants suicidaires, suivi des Amants de l’Apocalypse (L’Aube, 2005) et Le Retour du voyage en Orient (Entrelacs, 2007).

[ 1] Youssef Seddik, L’Arrivant du soir : cet islam de lumière qui peine à devenir, L’Aube, 2007. (Toutes les notes sont de l’auteur.)

[ 2] Voir en particulier le cas du général Daumas, dont François Pouillon et moimême avons publié la correspondance qu’il entretenait avec l’émir Abd el-Kader (Abd el-Kader : Le Magnanime, Actes Sud, 2003), ou encore les témoignages de Louis-Adrien Berbrugger dans La Revue des deux mondes, 1838.

[ 3] De nombreux auteurs les comparent aux Indiens d’Amérique qui – comme les animaux antédiluviens – sont condamnés à disparaître. Cf. Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer : sur la guerre et l’Etat colonial, Fayard, 2005, qui donne une bonne dizaine de citations en ce sens… Hélas !

[ 4] Pierre-Jean Luizard (dir.), Le Choc colonial et l’islam, La Découverte, 2006.

[ 5] Le mot apparaît lors du ballet turc au cours duquel Monsieur Jourdain est “anobli” : Molière, Le Bourgeois gentilhomme, scène 5 de l’acte IV : “Se ti sabir ti respondir, si non sabir tazir tazir, mi star Mufti, ti qui star ti ? non intendir, tazir, tazir !”

[ 6] Lucien-François de Montagnac, Lettres d’un soldat : Algérie 1837-1845, Christian Destremeau, 1998.

[ 7] Cf. Robert Lafont, La Geste de Roland, L’Harmattan, 1991. La chanson de geste assimile l’islam au paganisme.

[ 8] Cf. collectif, Le Maghreb dans l’imaginaire français, Edisud,1985. Il est également à noter que la bibliothèque de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme à Aix-en-Provence, grâce à la vigilance de J. R. Henry, conserve plus de 2 000 romans coloniaux !

[ 9] Cf. a contrario le magnifique travail de Bartolomé et Lucile Bennassar, Les Chrétiens d’Allah : l’histoire extraordinaire des renégats aux XVIe et XVIIe siècles, Perrin, 2001.

[ 10] André Lanly, Le Français d’Afrique du Nord, PUF, 1962, et aussi Chantal Dagon et Mohamed Kacimi, Arabe, vous avez dit Arabe ?, Le Nadir, 1990.

[ 11] In Mohammed Arkoun (dir.), Histoire de l’islam et des musulmans en France, Albin Michel, 2006, p. 903-921.

[ 12] Freud utilise le mot Unheimliche pour désigner cette “inquiétante étrangeté”.

[ 13] Comme les fables de La Fontaine en sabir, ou Cagayous ou La Parodie du Cid, entre autres…

[ 14] Cf. mon article dans Immigrances, sous la direction de Benjamin Stora et Emile Temime, Hachette, 2007.

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