Langage & société | 137-154

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Comptes rendus

Émilie BRUNET et Rudolf MAHRER (dirs) Relire Benveniste. Réceptions actuelles des Problèmes de linguistique générale 2011, Louvain la neuve, Academia, L’Harmattan. Compte rendu de Dominique Maingueneau (La Sorbonne)


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Comme l'indique le titre, il ne s'agit pas « de situer Benveniste dans l'évolution de sa discipline, mais de comprendre le champ théorique contemporain à partir de la place qu'on lui attribue » (p. 24), pour reprendre les termes de l'introduction. En outre, plutôt que de chercher à embrasser cette œuvre considérable dans toute sa diversité, les éditeurs du volume ont préféré se concentrer sur ce qui constitue le cœur de la production de Benveniste pour la grande majorité de ceux qui aujourd'hui évoquent son nom, à savoir les deux volumes des Problèmes de linguistique générale. Autant dire que c'est la question de l'énonciation qui se trouve au centre de la réflexion, comme dans le colloque organisé récemment à Paris-Est. La recherche sur l'indo-européen, l'autre grand volet de l'activité scientifique de Benveniste, n'est prise en compte que marginalement dans cet ouvrage. L'intérêt d'une telle restriction est que l'on voit se croiser différents points sur les mêmes textes.

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L'introduction (« Les réceptions de Benveniste : un pluriel singulier »), a été écrite comme il se doit par les deux responsables de l'ouvrage, E. Brunet et R. Mahrer, qui expliquent leur projet. Le livre est divisé en deux parties de tailles très inégales. La première (« Actualité benvenistienne des sciences du discours ») comporte 8 chapitres ; la seconde (« Perspectives génétiques ») n'en comporte qu'un seul. Ce dernier chapitre, écrit par I. Fenoglio, est d'un intérêt particulier puisqu'il porte sur l'un des textes les plus connus de Benveniste, en l'occurrence « L'appareil formel de l'énonciation » (1970) paru dans Langages n° 17, un article qui a nourri une bonne part de l'enseignement de l'énonciation, du moins en France. Il est impossible de résumer l'analyse qui est faite de ce riche dossier génétique. On ressent une certaine émotion à voir Benveniste hésiter entre « discours », « énonciation », « parole » Derrière la doctrine on saisit les difficultés d'une pensée en action.

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Le premier chapitre (« Génétique et énonciation – mode d'emploi »), dû à deux spécialistes éminents de la critique génétique, A. Grésillon et J.-L. Lebrave, traite de la contribution (évidemment involontaire) de la problématique benvenistienne de l'énonciation au développement des études génétiques. Même si Benveniste n'a pas réfléchi sur ce type d'objet, sa pensée s'est révélée « un puissant catalyseur » (p. 67) pour ceux qui étudient les diverses facettes de l'activité du sujet dans ses manuscrits.

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Le second chapitre (« La poétique d'Émile Benveniste. Benveniste et les ‘correspondances' ») a été rédigé par Chloé Laplantine, qui fait émerger une « poétique » de Benveniste restée largement inconnue. Elle montre que toute sa vie il a réfléchi aux relations entre langue et littérature, comme le révèlent ses manuscrits. Il n'est pas indifférent qu'au moment où il écrit « Sémiologie de la langue » il mène parallèlement une étude de la langue de Baudelaire, ce qui lui permet de réfléchir sur le rapport singulier au monde qu'implique l'énonciation poétique.

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Le chapitre suivant, dû à Sylvie Patron (« Homonymie chez Genette ou la réception de l'opposition histoire/discours dans les théories du récit de fiction ») porte sur l'une des oppositions majeures de l'héritage de Benveniste, celle entre « histoire » et « discours ». S. Patron montre comment chez Todorov et Genette cette distinction a été infléchie dans un sens différent, puis compare la problématique de Benveniste et celle de K. Hamburger, avant de résumer le débat sur les théories non-communicationnelles du récit, défendues aux USA par Kuroda ou Banfield, et en France par G. Philippe ou S. Patron elle-même.

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Au chapitre suivant, Jean-Michel Adam s'intéresse au « Programme de la « translinguistique des textes et des œuvres » et sa réception au seuil des années 1970 ». Ceux qui suivent les travaux de J.-M. Adam savent qu'il a trouvé dans l'article de Benveniste « Sémiologie de la langue » (1969) une esquisse du type d'analyse du discours qu'il pratique : « en proposant une lecture du programme de Benveniste et de sa réception par Henri Meschonnic, Tzvetan Todorov, Julia Kristeva et Roland Barthes, je veux éclairer, conformément au projet de ce livre, une partie du contexte dans lequel s'est élaborée la théorie du texte et du discours qui est actuellement la mienne. » L'un des intérêts de sa contribution est d'éclairer le programme de Benveniste par une étude des manuscrits de son article.

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Le chapitre 5 a pour auteur V. Guigue ; il s'inscrit dans le prolongement du précédent puisqu'il parle aussi d'analyse du discours, mais se veut programmatique : « Incidence de l'opposition langue-discours chez E. Benveniste pour une réévaluation du concept de discours en analyse du discours ». L'article est centré sur le concept d'« associations », qui permet à V. Guigue de confronter la conception benvenistienne de la langue à certains courants d'analyse du plus spéculative du volume la plus difficile à situer.

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Le chapitre 6 suit une démarche d'exposition beaucoup plus classique. Sarah de Vogüe s'attache à montrer « l'actualité du concept benvenistien d'intégration dans la théorie des formes schématiques de l'école culiolienne ». Elle procède à une analyse particulièrement fine de la sémantique de Benveniste, pour montrer dans un second temps que « la référence à Benveniste s'impose » (p. 177) quand on considère la théorie des formes schématiques, qui implique elle aussi une certaine conception de la relation entre langue et discours et des relations entre lexique et syntaxe. Au-delà, c'est une théorie des relations entre la langue et le monde qui est engagée. Cet article d'une remarquable clarté permet à la fois de prendre toute la mesure de la complexité de la pensée de Benveniste et de dégager les principes essentiels de l'école culiolienne en matière de sens.

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Dans l'avant-dernier chapitre de la première partie, le coresponsable du volume, R. Mahrer, esquisse le programme d'une « linguistique de la parole, à partir de Benveniste ». Sa contribution montre toute l'instabilité du terme « énonciation » chez Benveniste, qui lui paraît en fait définir un programme résumé en trois points : « (1) nécessité d'une pensée linguistique du langage s'articulant avec ses dehors théoriques, (2) nécessité d'une sémiologie dont l'objet est la langue comme détermination formelle de la signifiance du langage, (3) nécessité d'une herméneutique comme étude des paroles compte tenu de leur condition linguistique » (p. 209- 210). Comme S. de Vogüe, mais dans un cadre théorique distinct, il développe une conception de la langue et du discours qui le fait opter pour une linguistique qui mette au cœur de la réflexion l'événementialité de la parole : « le discours a une histoire, la parole fait l'histoire » (p. 234).

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C'est G. Bergougnoux qui conclut la longue première partie du volume. Sa contribution (« Affordance : de la structure de la langue à la fonction du discours chez E. Benveniste ») entend dégager l'originalité de la pensée de Benveniste sur le langage en le faisant « entrer en résonance » (p. 258) avec le concept d'« affordance », issu de la psychologie « propriété d'un objet ou caractéristique d'un environnement immédiat qui indique l'utilisation de celui-ci » (p. 242). Ce détour lui permet de revisiter certains points clés de l'œuvre de Benveniste : la conception du temps, de la subjectivité, de l'agentivité. Il en ressort que « la langue ne saurait être assimilée à un instrument, quand bien même elle en présente les propriétés et en tout cas la fonction » (p. 258) mais qu'il faut aussi penser « l'instrumentalisation du locuteur-auditeur (un nom d'agent), conçu comme l'auteur d'une action effectuée sur la langue, dont la structure est au principe de sa constitution » (p. 258).

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On ne peut que recommander la lecture d'un tel volume qui présente le double avantage d'être tourné à la fois vers le passé et vers l'avenir. La pensée de Benveniste apparaît comme celle d'un échangeur qui est au contact des fondateurs de la linguistique moderne sous la double forme du comparatisme et du structuralisme, mais qui a ouvert un certain nombre de problématiques contemporaines en déployant les potentialités du concept d'énonciation. Au-delà de telle ou telle de ses recherches sur les formes linguistiques, Benveniste apparaît comme quelqu'un qui s'interroge sans cesse sur le langage et qui inscrit cette réflexion au cœur de ses analyses. En cela il se présente tout naturellement comme une sorte de maître à penser pour ses successeurs, qui peuvent s'appuyer sur lui pour valider leur propre épistémologie.

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Après un déferlement de travaux sur les manuscrits de Saussure, puis sur l'identité de Bakhtine, le moment est peut-être venu pour Benveniste. Il est d'ailleurs significatif que l'initiative de ce volume vienne de deux chercheurs de l'équipe « Génétique et théories linguistiques » : traditionnellement, l'accès à la genèse, à une pensée sous la pensée est un privilège réservé aux grands.

Jérôme DENIS, David PONTILLE Petite sociologie de la signalétique Les coulisses des panneaux du métro 2010, Presses de l'École des mines, coll. « Sciences sociales ». Compte rendu de Gabrielle Varro (Laboratoire Printemps, CNRS-UVSQ)

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Déjà objet de nombreuses études, comme la bibliographie l'atteste, le métro parisien devient dans cette étude le symbole de « l'hypermobilité » qui caractérise notre époque et qui, comme les auteurs le soulignent, en ayant déplacé le point de vue de la recherche urbaine, a fait passer la vision de formes « structurées et pré-ordonnées » à une perception de formes fluides en constante transformation. Jérôme Denis et David Pontille donnent à voir et à comprendre ce monde mobile dans lequel nous nous mouvons. L'approche adoptée isole le langage, pour démontrer, en citant Béatrice Fraenkel, la performativité de l'écrit (p. 20). Mais cet écrit, identifié dans le métro à la signalétique dans le métro, ne reste pas isolé ; à mesure que l'on avance dans l'ouvrage, il figure comme un morceau d'un puzzle, qui, en trouvant sa place, permet de poser d'autres morceaux du même monde – dont la société de l'information, la relation de service (public) et (grâce à une comparaison avec le métro de New York) l'individualisme sous la protection d'un certain « paternalisme » français – nous y reviendrons.

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Nous sommes donc introduits par les deux chercheurs dans les « coulisses » où précisément l'usager n'a pas souvent l'occasion de pénétrer et où l'on découvrira, d'une part, les réalités des concepteurs et porteurs de la signalétique, pour qui « l'écrit peut être investi comme moyen d'action » (p. 18), un « agir scriptural », une « écologie graphique », une « espèce graphique » ou « espèce d'écrit », et d'autre part, une « écologie de l'activité » (p. 20), celle des autres travailleurs et les autres réalités du métro.

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L'historique du dispositif graphique actuel (Chapitre 1), épousant la modernisation de l'entreprise (RNM, « Renouveau du métro », projet Météor - ligne 14…), met en évidence les objectifs – garantir la sécurité du voyageur, la propreté et la netteté, « pour faire reculer le ‘sentiment d'insécurité' qui avait été identifié chez les usagers et qui participait à la longue histoire des espaces souterrains de transport » (p. 41). L'information des voyageurs – par la signalétique – participe de la qualité de service public qui est ce « à quoi l'entreprise doit désormais être attentive » (ibid.).

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Le Chapitre 2 resserre l'angle de vue en relativisant fortement l'importance de la signalétique quand on plonge dans les réalités de l'organisation du travail des autres travailleurs du métro (agents de stations, inspecteurs, évaluateurs, etc.) ; la signalétique apparaît alors comme un « travail interstitiel » (p. 55), à plus forte raison lorsqu'elle « lutte pour l'occupation du territoire » contre sa pire ennemie, la publicité (p. 66), et que, étant donné les intérêts économiques en jeu, se trouve souvent en position d'infériorité. La bataille contre les graffitis est un autre exemple de « l'écologie graphique compétitive ».

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Le chapitre 3 est centré sur les voyageurs, dans la peau desquels les auteurs se sont glissés pour circuler dans le métro parisien, et à titre d'expérimentation, dans le métro new-yorkais, afin de tester « la signalétique du point de vue de ce qu'elle est censée faire faire aux voyageurs du métro » (p. 80), autrement dit sa performativité.

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Les chapitres 4 et 5 traitent de « l'écologie générale du métro », à savoir le placement de la signalétique dans l'ensemble de son espace (y compris l'extérieur des stations), d'une part, la maintenance de l'environnement qui garantit son intégrité, d'autre part. « C'est parce qu[e le signe] partage un espace avec ce qu'il désigne qu'il peut prétendre à la performativité » (p. 112). Il est très intéressant de voir ainsi le « travail invisible » et de rencontrer enfin les travailleurs qui l'effectuent en chair et en os. Les deux ethnographes suivent avec minutie toutes les étapes des ouvriers chargés d'un emplacement de panneaux et ceux chargés d'une réparation. « Les opérateurs agissent alors au nom de toute l'écologie matérielle de la station » (p. 137). Le lecteur les voit à l'œuvre non seulement à travers la description et l'analyse mais grâce aux nombreuses illustrations (photos, schémas, tableaux, etc.) qui parsèment le volume (47 figures). Il faut ajouter aussi que l'étude de Denis et Pontille s'adosse à de nombreux extraits d'entretien qui font entendre les protagonistes des divers départements de la RATP.

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Cette « petite sociologie » nous apprend bien des choses sur les coulisses des panneaux du métro : par exemple que « la RATP reçoit en moyenne une lettre par semaine, minimum » (p. 70) émanant de la société civile et demandant que tel ou tel nom propre ou nom de monument soit attribué de quelque manière dans l'un des espaces du métro. Pour répondre au flot de réclamations, les responsables des relations avec le public invoquent une réglementation et des normes qui, pour être fictives, n'en deviennent pas moins acceptables pour un public français, habitué à la légitimité de l'autorité.

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Quelle idée un étranger, un Persan, voire un Français qui n'a jamais été à la capitale, pourrait-il se faire du métro parisien en lisant cette étude ? La question m'a traversé l'esprit à plusieurs reprises, car la confrontation des observations des « deux ethnographes » (p. 21) à celles d'une usagère lamda (moi) met en évidence le décalage qui peut exister entre les « réalités » de la recherche et celles des tout-venants. La question soulève une interrogation concernant le travail sociologique en général, notamment la description sociologique, qui, à l'instar de la photographie, a l'air de reproduire une réalité – jusqu'au moment où une autre réalité lui est opposée. L'étranger, le provincial… pourrait par exemple s'imaginer qu'il y a des escalators et des ascenseurs partout – alors que nous autres usagers savons qu'au contraire, on se fatigue beaucoup dans le métro ! Dans sa préface, Dominique Laousse de la RATP souligne la volonté de son entreprise de « contribuer à l'autonomie des voyageurs les plus fragiles » (p. 10)… Peut-être qu'un jour l'autonomie motrice des voyageurs sera autant facilitée que leur autonomie de repérage par la signalétique.

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Finalement, cette « petite sociologie de la signalétique » signale également des réalités sociologiques plus larges ; la comparaison culturelle, par exemple, me semble particulièrement pertinente : si l'étranger ne comprend jamais tout aux panneaux du métro de New York et qu'il faut compter sur ses semblables pour trouver sa voie, à Paris, on est « pris par la main » « du départ jusqu'à l'arrivée » (p. 179). Chaque individu est materné ou paterné, pris en charge par l'autorité (la RATP). « Par contraste, la signalétique new-yorkaise semble destinée à accompagner un flux où chaque personne est envisagée comme membre d'un collectif plus large de voyageurs. La diversité y est appréhendée comme une affaire de préférences culturelles » (ibid.).

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C'est ainsi que, si l'on apprend pourquoi « poser un panneau dans un environnement, c'est écrire » (p. 141), Denis et Pontille n'en restent pas là ; ils concluent en ouvrant largement la réflexion sur les nouvelles réalités de notre temps (l'internet, les mobiles…) : « Comment prendre en compte ces pratiques issues du monde si difficilement contrôlable des usagers ? » (p. 182). Voilà jeté le fondement d'une nouvelle étude que sémiologues, ethnologues, sociologues, étudiants et enseignants attendront avec intérêt.

Christine DEVELOTTE, Richard KERN, Marie-Noëlle LAMY (dirs) Décrire la conversation en ligne. Le face à face distanciel 2011, Lyon, ENS éditions. Compte rendu de Charlotte Dejean et Thierry Soubrié (Laboratoire LIDILEM, Université Stendhal-Grenoble 3)

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En 1985, un groupe de chercheurs, rassemblés au sein du GRIC (Groupe de recherche sur les interactions communicatives) à Lyon, a l'idée d'étudier le fonctionnement des conversations en face-à-face. Pour ce faire, ils constituent un corpus d'étude commun à partir d'échanges enregistrés spécialement pour l'occasion par des étudiants à qui l'on demande de s'entretenir « librement » sur le thème du vêtement et des jeunes. Cette initiative aboutira en 1987 à la publication d'un ouvrage, « Décrire la conversation », coordonné par Jacques Cosnier et Catherine Kerbrat-Orecchioni, qui a fait date dans le domaine de l'analyse des interactions conversationnelles dans le monde francophone. Vingt-deux ans plus tard, à l'initiative de Christine Develotte, une nouvelle équipe de chercheurs s'attaque cette fois-ci à la conversation en ligne par visioconférence dans l'objectif de confronter les observations faites à propos de la conversation en présentiel avec « l'évolution des pratiques conversationnelles instrumentées de façon toujours plus complexe par le biais des technologies » (p. 9). Le dispositif méthodologique est le même. Pour constituer le corpus, on fait appel à des étudiants à qui l'on demande de discuter environ 10 minutes sur le thème des relations hommes/femmes en utilisant MSN. Sept dialogues sont ainsi recueillis. Dans chaque cas, l'enregistrement s'est fait à partir de l'écran d'un des locuteurs. Trois d'entre eux ont été par ailleurs filmés en action1.

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La construction de l'ouvrage est assez remarquable. Outre les présentations et conclusion des coordonateurs qui encadrent les sept contributions (J. Cosnier et C. Develotte, A. Liddicoat, M.N. Lamy et R. Flewit, M. Marcoccia, V. Traverso, H. Constantin de Chanay, C. Kerbrat-Orecchioni) et donnent des clés de lecture, les chapitres d'ouverture et de clôture ont été confiés aux coordonateurs de l'ouvrage de 1987 ce qui assure une réelle continuité entre les deux ouvrages et révèle toute la cohérence du projet.

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Afin de répondre à l'objectif de l'ouvrage, la majorité des contributions portent sur un ou plusieurs phénomènes caractéristiques de la conversation (gestion des chevauchements, séquences d'ouverture et de clôture, quantité et types de gestes accompagnant la parole, etc.) et s'efforcent d'identifier les effets du dispositif sur les pratiques interactionnelles, plusieurs articles s'appuyant même sur le corpus de 1987 pour effectuer une comparaison entre conversation en présentiel (CP) et conversation en ligne (CL). Certains résultats, synthétisés dans l'article final de C. Kerbrat-Orecchioni, méritent d'être soulignés : augmentation des mimiques faciales pour compenser l'accès limité aux autres gestes produits par les locuteurs compte tenu du champ restreint de la caméra, plus de chevauchements de parole qu'en présentiel, tendance à l'abandon de la réparation, débit légèrement plus lent. L'un des phénomènes observés qui nous semble à la fois le plus évident et le plus significatif concerne la désynchronisation des regards dans la CL. Dans la communication visiophonique, il est nécessaire, pour regarder son interlocuteur droit dans les yeux, de lever la tête vers la caméra et donc, du même coup, de perdre de vue la personne avec qui l'on parle, ce qui veut dire qu'il n'y a pas de contact oculaire réciproque possible. Si tous les auteurs sont attentifs à ce point, Hugues Constantin de Chanay montre combien cette spécificité de la conversation en ligne visiophonique gêne la communication et donne lieu tantôt à des expressions surjouées (mimiques différées mais tenues pour être sûres qu'elles soient perçues par l'autre), tantôt à des phases inexpressives, ce qui ne facilite pas la construction de l'ethos des interlocuteurs.

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Ces résultats amènent plusieurs auteurs spécialistes de la conversation en présentiel et notamment C. Kerbrat-Orecchioni à souligner les limitations qu'impose le dispositif d'échange médiatisé par rapport à une CP : « Tout concourt à l'impression d'une communication quelque peu laborieuse et poussive ; de conversations plombées, qui ont du mal à prendre leur envol (sauf en de rares moments de grâce) ; d'échanges à tous égards contraints. » (p. 194)

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Les auteurs depuis plus longtemps engagés dans l'étude des interactions en ligne semblent appréhender de façon différente la CL. Tout d'abord, pour ce qui est de la comparaison entre CL et CP, les différences soulignées entre les deux situations ont tendance à être valorisées en étant rattachées aux savoir-faire communicatifs développés par les interactants. Ainsi, pour C. Develotte et J. Cosnier « cette gestion cognitive de l'artefact entre dans le savoir-faire de la communication en ligne tout comme les mimiques accentuées induites par la focalisation sur la face » (p. 48). En outre, ces mêmes auteurs soulignent que si le poids de la technique se fait sentir au début, il devient en général rapidement familier pour les participants.

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Ensuite, d'autres auteurs spécialistes des interactions en ligne se démarquent d'une comparaison stricte entre CP et CL et s'attachent davantage à étudier certaines spécificités du dispositif médiatisé utilisé par les interactants. Ainsi, Marie-Noëlle Lamy et Rosie Flewit analysent l'effet des multiples ressources de communication simultanément disponibles sur l'écran des locuteurs sur l'interaction, notamment lorsqu'intervient un locuteur sur un autre canal que celui de la conversation principale. Quant à Michel Marcoccia, il s'intéresse à ce qu'il appelle les « effets de site » c'est-à-dire à l'influence des espaces de communication respectifs des locuteurs auxquels chacun a partiellement accès grâce à la vidéo mais qu'ils ne partagent pas. Et l'auteur montre l'influence du contexte spatial (personnel ou professionnel) sur le déroulement de l'interaction (engagement, familiarité, dévoilement de soit, etc.).

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Toutes les analyses présentées dans cet ouvrage sont fines et méticuleuses, comme l'exige l'approche méthodologique propre à l'analyse des interactions verbales dans une perspective interactionniste. S'il fallait trouver des faiblesses à l'ouvrage, elles se situeraient dans ce qui constitue par ailleurs ses qualités. La volonté d'inscrire les analyses dans la continuité de l'ouvrage de 1987 confère on l'a vu toute son originalité à la démarche. Cependant, il faut premièrement souligner certaines différences importantes entre le corpus des CP et celui des CL : tandis que dans les CP, les membres des trois dyades ne se connaissent pas, dans les CL, 4 des 5 participants se connaissent. Par ailleurs, dans le corpus de CP, la consigne faisait croire aux étudiants que les propos échangés étaient destinés à une enquête sociologique sur la mode et non à une analyse conversationnelle. Dans les CL au contraire, l'objet des enregistrements est clairement présenté aux étudiants.

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Deuxièmement, dans les deux cas, les chercheurs ont été amenés à travailler à partir d'« échanges non naturels, provoqués à des fins expérimentales » (Kerbrat-Orecchioni, p. 193) et donc relativement contraints. Ainsi, un certain nombre de phénomènes observés comme par exemple la relation horizontale plus personnalisée en CL avec un style d'échange plus informel sont davantage représentatifs de la situation d'expérience que du médium utilisé. Ces quelques limites n'enlèvent toutefois rien à la pertinence de la démarche. Les auteurs de l'ouvrage en effet, tous sensibilisés aux effets du contexte, intègrent dans leur analyse les conditions précises dans lesquelles se sont déroulés les enregistrements et rappellent régulièrement que des études complémentaires devront être réalisées pour confirmer leurs analyses.

Carole de FERAL (dir.) Les Noms des langues en Afrique sub-saharienne, pratiques, dénominations, catégorisations 2009, Peeters, Louvain-la-Neuve. Compte rendu de Cécile Canut (Université Paris Descartes)

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La collection créée par Andrée Tabouret-Keller sur les Noms des langues n'est plus à présenter aux sociolinguistes, elle fera référence en la matière et il est à espérer qu'elle se poursuive tant les sujets de réflexion qu'elle suscite sont passionnants et toujours renouvelés. Dans ce nouvel opus, il est intéressant de noter combien l'avancée de la réflexion sur la nomination et la catégorisation s'inscrit dans les changements de paradigmes épistémologiques de la sociolinguistique française contemporaine. Articulé en trois parties (Ethnies et langues : des objets controversés, Langues européennes et africaines en contact, Perspective historique et état des lieux), cet ouvrage dirigé par Carol de Féral, nous transporte dans des régions très diverses de l'Afrique (de l'Afrique de l'Est à l'Afrique de l'Ouest, en passant par l'Afrique centrale) couvrant la quasi-totalité du continent. Évoquant des pratiques de nominations plurielles dans des contextes nationaux (au Sénégal, au Cap-Vert, en Côte-d'Ivoire, au Soudan…) ou bien dans des espaces plus larges, prenant comme point de départ la circulation des langues et leur polynomie, ce livre déploie dans une nouvelle perspective la complexité de la relation du linguiste au langage. Si une grande partie des articles décrit les différents types de nominations, ainsi que le fait Catherine Miller de manière fouillée à propos de l'arabe en Afrique de l'Ouest, d'autres contributions engagent des réflexions théoriques intéressantes concernant le processus de nomination.

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Il sera impossible d'évoquer ici l'ensemble des perspectives tant elles sont diverses. Je m'arrêterai sur les points les plus saillants à même d'engager un renouveau de la réflexion sur la question de la nomination.

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Sous l'impulsion d'un article introductif de T.K. Schippers (« Le fait ethnique, histoire d'une notion controversée ») revenant sur l'invention de la notion d'ethnie, l'ouvrage amorce une réflexion sur la complexité des pratiques langagières africaines, qui implique une prise de distance avec les catégories d'ethnie et de langue issues de la colonisation. Dans le sillage des travaux de Amselle et M'Bokolo, il s'agit de montrer combien la « fabrique des langues », selon le titre de Patrick Renaud, est inhérente à tout processus de nomination selon un principe essentialiste à l'origine de la cartographie ethniciste ou culturaliste. Cette approche – une des plus fécondes dans cet ouvrage – concerne essentiellement le Cameroun à travers trois contributions acceptant d'opérer un retour sur la confection de l'Atlas Linguistique du Cameroun, pratique de catégorisation et de nomination par excellence. En explicitant longuement le processus de catégorisation lié à la « production de sens de nos activités quotidiennes », Patrick Renaud conclut que les chercheurs sont, comme tout acteur, impliqués dans les questions sociales et politiques, des inventeurs de langues. Il conviendrait toutefois de s'interroger sur les formes de pouvoir et d'inégalités que supposent les deux groupes ainsi opposés : si les locuteurs sont libres d'inventer de nouvelles formes langagières, de nouveaux noms, les enjeux sociaux et les conséquences politiques ne sont pas les mêmes pour des chercheurs (de surcroît extérieurs) qui décident pour eux de couper dans le continuum des pratiques plurielles, sous la bannière d'un savoir donné comme scientifique, ce que ne manquent pas de pointer certains articles.

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La question que sous-tend l'ensemble de ce processus, posée par C. de Féral, est bien celle de la relation du nom à la langue. Peut-on parler de langue pour le nouchi (K. Ploog), le pidgin, ou le camfranglais (C. de Féral) ? Qui peut décider ? Les locuteurs qui choisissent à un moment de se positionner d'une manière nouvelle, les décideurs politiques ou les linguistes ? Pour Carol de Féral, la réponse est strictement structurale : le nom ne procure pas nécessairement une existence linguistique aux pratiques qu'il recouvre. Si, pour elle, le pidgin est une langue, le camfranglais n'en est pas une.

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Depuis longtemps déjà, des sociolinguistes se sont interrogés sur la pertinence d'une telle volonté de découpage, arguant d'un savoir scientifique mais répondant en fait à des enjeux politiques comme celui, par exemple, de rééquilibrer des discours dévalorisants ou de réhabiliter les pratiques populaires. Il convient légitimement de se demander ce que fait le linguiste en délivrant le label « langue » à certaines pratiques plus qu'à d'autres, sachant que les conséquences sociopolitiques ne sont pas minces.

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K. Ploog répond à cette question en inversant la problématique : il ne s'agit pas de faire coïncider le nouchi à un « système » linguistique ou, au contraire, de le concevoir comme une « absence de système », mais de le comprendre comme une entité complexe relevant du processus de socio-indexicalité puisqu'il « incarne l'hétérogénéité discursive à Abidjan ». Il s'agit alors de « renoncer au concept de langue au sens structuraliste » (185) pour appréhender la nomination dans l'ensemble socio-sémiotique dont elle dépend. Si la dimension épilinguistique et discursive est à la base de cette approche, montrant que la pratique du nouchi s'inscrit dans une appartenance socio-communautaire, elle permet d'échapper à l'impasse où mène l'association un nom=une langue. L'ouverture au champ discursif pourrait permettre toutefois d'aller encore plus loin en intégrant deux dimensions à peine évoquées dans cet ouvrage : les relations de pouvoir et le rôle de l'histoire. En ce sens, la grande variabilité des significations dans l'utilisation des noms renvoie à des relations de pouvoir complexes qui sont perceptibles dans les paroles mêmes des locuteurs interrogés : il s'agit à chaque fois de se positionner face/avec autrui selon les contextes socio-discursifs. Les façons de parler et les manières d'être dans le cadre de l'hétérogénéité langagière sont indissociables. Une approche anthropologique de la parole (L'anthropologie du langage, fondée par Andrée Tabouret-Keller) se révèle indispensable. Au-delà de présupposés « identitaires » véhiculés par le langage, c'est au contraire la labilité des positionnements et des paroles, intrinsèquement mêlés dans les interactions, qui constitue le nouchi, comme toute autre langue, non pas au sens de système, mais au sens où il y a toujours de la langue qui s'invente, se construit, se forme, se déforme, dans les interactions. Entité ouverte, toujours reconfigurée, dont la pratique permet de nouveaux agencements, des modes d'agency, des transformations sociales et parfois des subjectivations politiques. Ainsi que le dit un jeune lycéen d'Abidjan, si vraiment nous voulons en faire une langue, sous-entendu une langue écrite en bonne et due forme, il suffit de le faire : « C'est-à-dire qu'il faut quelqu'un pour mettre ça au propre seulement et puis c'est une langue » (cité p. 169). Mais, au fond, là n'est pas l'important ; ce qui compte avant tout est ce que fait le langage en société, bien plus que ce qu'il est sur le papier.

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Pour revenir à la question du chercheur évoquée par certains auteurs, il me semble que le problème central, toujours d'actualité, concerne bien les méthodes d'enquête. L'appréhension de cette variabilité langagière et discursive nécessite des observations longues et l'analyse des interactions et des discours dans des contextes très variés en y intégrant l'histoire des discours et les relations de pouvoir au quotidien. Peut-on comprendre les fluctuations discursives par le biais de questionnaires que le chercheur ne fait même pas passer lui-même ? Peut-on analyser les discours tenus dans des contextes homogènes (comme l'école par exemple) afin d'en tirer des conséquences générales ? Une fois encore, les sociolinguistes ne feront pas l'économie d'une approche à la fois anthropologique et interactionnelle pour comprendre les processus de nomination et d'hétérogénéité langagière.

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On l'aura compris, la richesse des réflexions suscitées par cet ouvrage me conduit à en recommander vivement la lecture.

John FLOWERDEW Critical Discourse Analysis in Historiography. The Case of Hong Kong's Evolving Political Identity 2012, Londres, Palgrave Macmilan, 342 pages. Compte rendu d'Andrée Tabouret-Keller (Université de Strasbourg)

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John Flowerdew (désormais JF) est professeur dans le département d'anglais de la City University de Hong Kong, Chine, où il enseigne depuis 1989. Il se définit comme un « observateur participant » du changement de souveraineté de Hong Kong de la Grande Bretagne à la Chine qui a eu lieu le 1er juillet 1997 et des processus politiques, longs d'une dizaine d'années (1992-2004), qui ont préparé et suivi ce changement dont il convient de souligner qu'il resta pacifique dans des temps qui ne l'étaient guère. Fondée sur l'analyse critique de discours, l'étude de JF en illustre les atouts pour la compréhension d'un processus politique de portée mondiale, pour l'historiographie et l'écriture de l'histoire.

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Les événements de la place Tiananmen (juin 1989) avaient accentué l'inquiétude de la population de Hong Kong, l'émigration fut importante, la Grande Bretagne n'ayant consenti qu'en 1990 à 50000 familles d'obtenir la citoyenneté britannique. En 1992, après quelques errements, les Anglais mirent en place comme Gouverneur de Hong Kong, Chris Patten, Président du groupe parlementaire du Parti conservateur qui venait de conduire son parti à la victoire électorale, et était connu pour sa rhétorique puissante et son brillant style de discours. John Major, premier Ministre à l'époque, déclara qu'il le chargeait d'un épisode majeur de l'histoire britannique, qu'il devrait tenir une ligne ferme envers la Chine et accompagner le passage de souveraineté, les Chinois s'en tinrent à la déclaration de Deng Xiaoping « un pays, deux systèmes ». Entre Patten et les officiels chinois va s'engager une « guerre de mots » dont JF va suivre les épisodes.

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Selon la thèse de JF, les changements dans la société se reflètent dans les changements des pratiques discursives et vice versa (8), une succession d'études de cas va l'illustrer. Sont ainsi analysés le discours de l'administration britannique sortante, d'une part, et le discours encore en voie d'élaboration de la Région Administrative Spéciale de Chine, de l'autre. L'analyse critique de discours (désormais CDA : critical discourse analysis) a pour objet la compréhension des phénomènes de la réalité du monde (real world issues) dans leur contexte historique (diachronie) et la mise à l'épreuve d'éléments pour une théorie du discours. Une introduction importante par sa dimension et ses contenus permet au lecteur de se mettre au fait de la spécificité des questions abordées et des investigations mises en œuvre (3-37 : Hong Kong, CDA, histoire et historiographie, historiographie et population dans son ensemble, approche historiographique de la CDA, autres types d'analyses de discours et histoire, discours et espace, identité nationale, Hong Kong et la question de l'identité, présentation de l'ouvrage, sommaire des différents chapitres quant aux théories et aux méthodes d'analyse de discours), la conclusion les reprend plus brièvement (voir ci-dessous).

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Trois grandes parties organisent l'ouvrage. La première est consacrée aux discours de Patten, le discours du mythe de la grandeur du legs britannique à Hong Kong qu'il a promu auprès de la population de Hong Kong et auprès du monde, ses stratégies rhétoriques, son appui aisé et constant sur la métaphore, concernant en particulier le renoncement au colonialisme, un discours de meeting public illustrant comment il use du pouvoir du langage (language power) sur les gens de Hong Kong pour les persuader de son point de vue politique. La seconde partie se rapporte au discours politique interculturel mis en place au cours des négociations dans la perspective du modèle chinois de « la face » (l'impression positive que chacun est supposé souhaiter montrer dans toute rencontre sociale, 120 et sv.), à la mise en compétition dans le discours public entre une version utilitariste (occidentale) et une version confucianiste (chinoise), et à la manière dont le discours d'après le passage de souveraineté vise à promouvoir des sentiments patriotiques « pro-Beijing ». La troisième grande partie concerne plus en détail la manière dont la nouvelle administration chinoise promeut l'identité chinoise tout en préservant les racines capitalistes de la région. Un premier discours examiné est celui de Tung Chee-hwa, chef de l'administration de la région spéciale de Chine, que JF interprète en termes de mythe, dégageant les analogies et différences d'avec le discours de Patten analysé précédemment dans les mêmes termes. Un second discours est celui du curateur du musée historique dans sa tentative d'équilibrer l'histoire de Hong Kong : « pas trop pro-Beijing, pas trop pro-démocratie » (XII, préface). Le troisième exemple concerne les discours de type discriminatoire d'après 1997 qui font encore une large part à des sentiments négatifs envers « les frères » du continent (comme le dit ironiquement JF). Les derniers discours étudiés illustrent la manière dont Tung fait la promotion d'une vision globale de centre de business international pour Hong Kong et construit discursivement l'image de Hong Kong comme cité de classe mondiale.

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Dans sa conclusion, JF souligne que la CDA a permis de dégager comment au cours de la période de transition les discours ont en partie changé, en partie se sont maintenus : le discours officiel s'est rapproché de l'idéologie chinoise centrale, concernant les perspectives économiques il est resté relativement constant en accord avec la situation permanente de Hong Kong comme centre international de commerce et de finance. En termes de théorie du discours et de méthode, les investigations de JF illustrent l'importance de l'approche historiographique longitudinale pour une théorie de l'analyse de discours et pour le rôle rempli par le discours dans la compréhension des événements de la réalité du monde et de l'historiographie elle-même. Il illustre également les atouts de l'approche « multi-méthodes » dans une étude à long terme, mobilisant les diverses sciences humaines, les linguistiques fonctionnelles et de corpus et confirme que l'identité sociopolitique est construite discursivement. Il met à jour, à travers l'étude détaillée des nombreux discours qui constituent autant d'études de cas, comment les stratégies discursives mises en œuvre peuvent être vues comme des applications du pouvoir du langage et, comme telles, peuvent être considérées comme « manipulatives » (entre autres, 110-111). Un index détaillé et une bibliographie hautement informée sont à la disposition du lecteur pour l'orienter dans une démarche qui reste complexe.

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Pour JF, il n'existe pas de lecture univoque d'un discours donné, chaque lecture devant faire la part du texte et de ses contextes immédiats de même que du contexte historique fondé sur les sources historiques. Il expose avec rigueur et conviction ses choix de méthode et leurs applications et profite de la circonstance historique exceptionnelle du changement de souveraineté de Hong Kong, qu'il a pu suivre le long d'une dizaine d'années, pour accumuler les études de cas, principalement les discours publics des grands responsables politiques, pour illustrer sa thèse de l'intrication entre discours et réalités sociales, politiques et historiques. L'ouvrage est un modèle du genre et une référence particulièrement brillante pour l'analyse de discours.

Catherine ROUAYRENC Le français oral 2 volumes, 2010, Paris, Belin. Compte rendu de Paul Cappeau (Université de Poitiers)

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L'ouvrage se compose de deux volumes, un premier (de 331 pages) intitulé les composantes de la chaîne parlée et un second (de 270 pages) paru quelques mois après porte sur l'organisation et la réalisation de la chaîne parlée.

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Le premier volume se divise en 4 grandes parties : la phonétique, la morphologie grammaticale orale, les classes grammaticales : emplois oraux hors de l'interlocution et enfin le lexique : morphologie et sémantique. La 2e partie (sur la morphologie grammaticale) dépasse de loin ce que le titre laisse attendre. Elle présente un inventaire très détaillé des pronoms et des déterminants qui s'appuie sur le parallélisme des formes utilisées. Cette parenté va, de fait, au-delà de la seule forme orale et la synthèse ainsi offerte est à la fois plutôt originale et stimulante. Cette partie (qui traite notamment du genre et du nombre) permet de diffuser des présentations parfois limitées à un public spécialisé (par exemple sur les marques orales du genre ou sur la présentation de la variation du genre en partant de la forme du féminin et non du masculin2, comme les grammaires de l'écrit nous ont habitués à le voir). L'approche affichée dans l'avant-propos est largement atteinte : « même si les phénomènes étudiés peuvent paraître les mêmes que dans toute grammaire, l'angle d'étude n'est pas le même » (p. 9). Le texte fourmille d'observations fondées appuyées sur quantité d'exemples attestés (comme l'expression « de nouveaux échauffourées » citée p. 111).

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La 3e partie (sur les classes grammaticales) contient les informations que l'on cherche habituellement dans une grammaire. Une part importante est réservée aux emplois (des déterminants, des prépositions, etc.). Les exemples sont fréquemment tirés de corpus oraux et le texte signale les variantes que l'on peut observer dans les usages. On peut apprécier que l'auteur évite les jugements négatifs sur les écarts recensés et s'en tienne à un recensement précieux des faits de variations. Ainsi, le remplacement fréquent de de par des devant un adjectif pluriel ne donne pas lieu à condamnation mais est plus judicieusement illustré par un exemple attesté : ils ont des – des grosses sommes à payer (cité p. 111). On pourrait de même citer l'opposition cela / ça qui est détaillée sur plusieurs pages (187-189), ce qui évite la caricature.

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Les corpus qui sont rapidement présentés dans l'introduction auraient mérité un référencement peut-être plus détaillé et surtout, il aurait été utile de préciser quelle place devait être accordée à l'oral littéraire (un exemple emprunté à Queneau, p. 101 a-t-il le même statut qu'un exemple tiré d'un corpus oral ?) De nombreuses références nourrissent la réflexion et garantissent le sérieux des analyses. On peut regretter une présentation (en note de bas de page) qui prive le lecteur d'une vision cumulative plus habituelle dans les travaux linguistiques.

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Après un premier volume en partie consacré au recensement des unités grammaticales, le deuxième s'intéresse au fonctionnement des unités développées. Il se décompose en deux grandes parties : l'une détaille l'organisation et l'élaboration de l'énoncé, l'autre traite de l'oral en situation (à travers des chapitres tels que la conversation et l'oral dans l'écrit). La première partie est probablement celle qui est susceptible d'apporter le plus d'informations nouvelles aux lecteurs. Trois éclairages complémentaires sont portés sur la réalisation des énoncés oraux. Le premier s'intéresse à l'organisation syntaxique. C'est l'occasion de décrire certaines structures fréquentes comme celles avec un présentatif de type il y a ou c'est ou les dislocations. On retrouve dans cette partie un même souci d'inventorier un grand nombre de faits, qui donne à l'ensemble une forte densité. Les faits de variation (en ce qui concerne l'interrogation ou la négation par exemple) sont signalés mais traités de façon peut-être un peu rapide. Le deuxième chapitre présente une analyse fondée sur la combinatoire macrosyntaxique. L'auteur tente ici une synthèse originale, mais difficile à conduire, entre plusieurs approches (celles de Blanche-Benveniste, de Morel / Danon-Boileau et de Berrendonner notamment). Elle s'en sort en recourant à une terminologie maintenant assez répandue et donc en partie neutralisée (celle de thème, rhème et des dérivés post-rhème, etc.). Le résultat offre le grand mérite de montrer au lecteur un mode de structuration qui repose en grande partie sur l'intonation. Ce chapitre illustre l'intérêt de nouveaux cadres d'analyse qui développent des descriptions plus sensibles à l'articulation entre syntaxe et prosodie. Des exemples tels que très cher – ils coûtent (cité p. 100) reçoivent ainsi un traitement plus pertinent. Le troisième revient sur les particularités de production et sur les nombreux phénomènes qui interviennent lorsqu'un locuteur essaie d'ajuster son expression et de planifier sa production. Il présente le mérite de rassembler des faits qui relèvent d'un choix du locuteur (l'utilisation d'un connecteur) ou qui lui échappent (la répétition d'un mot grammatical). Le lecteur peut ainsi comprendre comment s'étoffe un énoncé oral.

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Une même ligne de conduite générale sous-tend ces deux volumes : il s'agit de présenter des descriptions convaincantes et de montrer en quoi l'oral peut être appréhendé à l'aide d'outils grammaticaux souvent connus des lecteurs. L'oral apparaît en quelque sorte banalisé et dépouillé du caractère marginal (à travers des traits comme incorrect, non syntaxique, maladroit, etc.) dont il est souvent paré. L'ouvrage peut être vu comme un complément utile et précieux à de nombreuses grammaires actuelles. Certes, il n'essaie pas toujours de proposer des découpages inédits fondés sur un matériau original (il ne s'agit pas de bouleverser les cadres habituels) mais il apporte, de façon très pertinente, des exemples oraux pour illustrer les rubriques habituelles des grammaires (en particulier dans le premier volume).

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Par la qualité des informations rassemblées, la richesse et la variété des références utilisées, l'ouvrage lutte contre des a priori persistants et peut emporter la conviction du public visé (enseignants de français et étudiants et même au-delà un plus large public) et lui montrer qu'à l'égal de l'écrit, l'oral possède une grammaire bien formée. En ce sens il ne peut qu'être fortement recommandé à tout lecteur soucieux de mieux connaître les mécanismes à l'œuvre en français parlé.

Notes

[ 1] L’ensemble du corpus est disponible en ligne à l’adresse suivante : http://clapi.uni-lyon2.fr, rubrique « consulter un corpus ».

[ 2] On la trouve déjà dans : de Félice Th., 1950, Éléments de grammaire morphologique. Paris. Marcel Didier.

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