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Principat, communauté et individu au bas Moyen Âge. Cultures politiques dans l’État de Milan
Massimo Della Misericordia
Università degli Studi di Milano Bicocca, Dipartimento di scienze umane per la formazione « Riccardo Massa », Piazza dell’Ateneo nuovo 1 (Edificio U6, IV piano), I-20126 Milano
Laurence Moulinier-Brogi
Traduit par
Massimo Della Misericordia
Università degli Studi di Milano Bicocca, Dipartimento di scienze umane per la formazione « Riccardo Massa », Piazza dell’Ateneo nuovo 1 (Edificio U6, IV piano), I-20126 Milano
1Le présent article est la partie conclusive d'une recherche sur le débat politique qui s'est développé dans la Lombardie du xve siècle autour de la possibilité, pour la communauté locale considérée dans son unité, de s'exprimer, de décider et d'agir, de s'attribuer elle-même des actions déterminées (qu'elle ne peut à l'évidence pas accomplir en tant que telle, comme le fait de parler), au moment où elle en confère la responsabilité à des représentants. Dans des travaux précédents, j'ai examiné le langage des sources avant tout dans le but de discuter la question de la vitalité des idéaux républicains à l'intérieur d'une principauté italienne de la Renaissance, et celle de la constitution, encouragée par les pouvoirs centraux, d'élites locales plus sélectives dans les régimes politiques du Moyen Âge tardif
2Selon moi, lors de la domination des Visconti et des Sforza, le principat, appliqué à forger des sentiments nouveaux de loyauté et des nouveaux critères de légitimation, se posa en polémique ouverte face aux idéaux élaborés en particulier au cours du xiiie siècle, qui avaient placé la commune au centre des relations politiques. Dans la documentation gouvernementale dont cet article se propose d'étudier le langage (à l'exclusion des sources de nature littéraire ou de la littérature de traités), la chancellerie des ducs et leur entourage offrent un riche éventail de thèmes. Partant du présupposé de la « qualité » irréductiblement diverse des membres de la communauté (gentilshommes ou vilains, principali ou artisans « minimes »), ils frappèrent la communauté même au moins de deux points de vue : les formes de la participation politique au niveau local et la possibilité d'accéder au prince en tant que collectivité. Bien que la politique des seigneurs de Milan ait investi tant les communautés urbaines que rurales, ce sont surtout ces dernières, plus étrangères aux normes de comportement social et politique prescrites par les autorités étatiques, qui furent exposées au risque de délégitimation politique. L'issue fut en effet la promotion du rôle politique de l'individu, connoté par son status et sa réputation personnelle. Les corps territoriaux, toutefois, en particulier les ruraux, avec le concours de leurs élites, ne subirent pas passivement une remise en cause aussi agressive de leur subjectivité politique, et restèrent fidèles aux pratiques et aux rhétoriques de la cohésion communautaire et de l'intégration des individus dans l'unité définie de manière institutionnelle.
3Dans l'Italie septentrionale, entre le xie et le xiiie siècle, on assista à une floraison d'expériences d'autogouvernement urbain et rural, auxquelles se superposèrent, à partir de la fin du xiiie, des pouvoirs seigneuriaux exercés sur des ensembles plus étendus. L'incorporation dans des états dits régionaux ou territoriaux des formations politiques, avec les valeurs et les pratiques connexes qui s'étaient développées aux siècles précédents – les seigneuries locales, les factions, les communes urbaines et rurales –, ne signifia pas la substitution pure et simple d'une forme institutionnelle à une autre, mais détermina une rencontre singulière entre des cultures différentes. Avec ces sujets enracinés dans le territoire et légitimés par la coutume et par le droit, le pouvoir princier dut de fait ouvrir une négociation complexe, qui comporta tantôt légitimation réciproque, tantôt incompréhension, tantôt encore conflit. En particulier, le régime communal ne s'éteignit pas, mais continua à être la forme de gouvernement de ces sujets qui, ayant perdu la libertas, étaient toutefois reconnus par le pouvoir central comme des corps territoriaux au sein de leur domination, liés au prince ou, dans les républiques, aux villes dominantes, par un pacte qui les engageait à l'obéissance, mais qui sauvegardait aussi des marges d'autonomie
4Parmi les différentes interprétations de l'État italien à la fin du Moyen Âge, on peut proposer par conséquent d'y voir une stratigraphie de cultures politiques, qui reconnaisse la coexistence et la concurrence entre des pratiques et des langages anciens et récents
5Ce modèle fut attaqué de plusieurs côtés par l'affirmation des états régionaux, avec le succès des nouvelles valeurs sociales d'inspiration aristocratique et de différents programmes politiques, caractérisés par l'autoritarisme, ainsi que, en lien étroit avec ce dernier, par la préférence pour des dispositifs informels de gouvernement plutôt que pour les procédures à haut degré de définition juridique. Par rapport au degré élevé de formalisation de la politique communale et au solide encadrement juridique du pouvoir attesté notamment au xiiie siècle, les républiques oligarchiques et encore plus les gouvernements princiers de la fin du Moyen Âge se servirent largement de moyens « extraordinaires » et extra-légaux. En ce qui concerne les rapports entre États, la diplomatie officielle s'accompagna de canaux réservés et confidentiels. Dans le domaine du droit, les autorités gouvernantes se réservèrent un pouvoir normatif qui pouvait innover par rapport à la coutume. En outre, la norme elle-même pouvait être l'objet d'exceptions selon la volonté du prince. Aux modèles de procès mis au point au xiiie siècle, hautement définis sous le profil procédural même au moment où il s'agissait de poursuivre les ennemis politiques du régime, s'ajoutèrent des interventions sommaires, dans lesquelles l'arbritrium du seigneur et du magistrat qui le représentait avait largement cours. Pour diriger les institutions locales, plutôt que des podestats tenus au respect des statuts locaux, furent envoyés des commissaires dotés d'une autorité aux marges moins précises, et dont les actes de gouvernance étaient moins tenus par le respect du droit
6L'instauration de ces pratiques de gouvernement accompagna des transformations dans les classifications sociales et en général dans les rapports de pouvoir, elles aussi dans le sens d'une plus grande informalité. La taxonomie des status abandonna les cadres de classes, plus rigides, accrédités par le passé par les sources normatives et notariales (qui identifiaient voisins, citoyens et nobles, ou, au xve, « gentilshommes ») ; en revanche, la notion fluide de qualitas individuelle se mit à prendre de l'importance, en d'autres termes, la position qu'occupait une personne par sa naissance, sa richesse ou son prestige
7Dans ce contexte, de nombreuses formations de type corporatif (des communitates de classe aux associations de métiers, des contrade urbaines aux universitates de faction) durent affronter une grave crise de légitimité. Certaines d'entre elles furent reconnues par les nouvelles autorités centrales, mais soumises à contrôle, d'autres furent marginalisées, d'autres encore furent combattues. En particulier, le rapport entre le gouvernement princier et les communes rurales et urbaines fut ambivalent. L'habitude qu'ont les officiers des Sforza et la chancellerie de l'État d'éviter, bien que sans censure systématique, le terme « commune », un mot qui à d'autres époques aussi et au sein dautres régimes avait suscité l'inquiétude
8Il faut observer que la nature même des sources conservées pour le xiiie siècle ne permet pas, en général, d'entrer dans le vif des phénomènes de la médiation clientélaire et de la relation entre gouvernants et interlocuteurs locaux puissants mais non institutionnels, qui nous sont connus grâce aux riches correspondances du xve siècle. Je ne pense pas, toutefois, que ce silence invalide la possibilité d'une périodisation de longue durée des cultures politiques, puisque la typologie de la documentation transmise n'est pas indifférente aux valeurs et aux pratiques du gouvernement. De fait, la rupture des carcans formulaires et typologiques de la documentation communale opérée par la lettre viscontéo-sforzesque (comme celle d'autres dominations de la Péninsule), avec la grande ouverture de sa teneur dispositive et narrative par rapport à l'épistolographie des régimes précédents, a pour correspondant, sur le plan de la communication politique, le passage des relations dûment institutionnalisées que le gouvernement communal établissait avec le territoire, à la gamme de voies formelles et informelles avec lesquelles l'État régional atteignait les périphéries.
9La commune urbaine codifia ses propres rapports vis-à-vis des centres qui lui étaient soumis avec les termes normatifs des statuts. L'interaction quotidienne, en outre, se déroulait principalement grâce aux instruments notariaux ou de secs mandats judiciaires. Dans le panorama de l'épistolographie des communes lombardes, un corpus édité récemment se signale : il s'agit des lettres émanant entre 1263 et 1299 des juges et assesseurs du podestat communal ou des vicaires du seigneur de Brescia. Elles ordonnaient (« precipiendo mandamus », « iungimus ») aux communes, aux hommes et à leurs officiers de différentes terres du contado la description des propriétés et des loyers contestés, des mises en possession, des saisies et séquestres des récoltes, etc. Ce sont des écrits qui se présentent, de manière immédiate, comme dénués de la variété des missives destinées par les Sforza aux sujets politiques locaux, et davantage assimilables, par le contenu et les objectifs, au précepte judiciaire
10Les Visconti et les Sforza, de leur côté, ne définirent jamais avec l'organicité d'un texte statutaire les responsabilités ou les prérogatives des communes rurales et urbaines face à l'État. Cette matière était régulée par des statuts locaux dont la validité fut confirmée, par une myriade de privilèges particuliers et par la négociation entre gouvernants et gouvernés engendrée par chaque imposition fiscale ou militaire. Un document en particulier se fit le véhicule de telles pratiques négociées, la « littera clausa », dont l'usage devint massif avec le passage du régime communal au régime seigneurial. Bien que la composition de tels textes épistolaires fût guidée par une tradition rhétorique et documentaire, ils se signalent par une variété du vocabulaire et une élasticité de leur structure plus grandes que celles des documents notariés et judiciaires. C'est à eux qu'étaient confiés les instructions et les ordres envoyés par le prince vers la périphérie, les rapports de ses officiers, les réponses des communautés, les demandes des principali et ainsi de suite. La souplesse de la structure formelle, et la possibilité qui s'ensuivait d'articuler de manière indéfinie les contenus de l'écrit, furent donc le medium des nouveaux mécanismes de gouvernement, plus flexibles
11Les mêmes communautés locales valorisèrent la nature d'écriture politique, plutôt que probatoire, de la lettre, tandis que sa composition était confiée par exemple au maître d'école, expert en rhétorique, et au dictamen des officiers en exercice, plutôt qu'à un simple notaire qui dominait surtout le formulaire juridique
12Les lettres émanant des pouvoirs centraux et des magistratures périphériques de l'État furent non seulement des instruments cruciaux de gouvernement, mais aussi les véhicules d'une polémique idéologique vis-à-vis de la tradition communale.
13Une première forme de délégitimation culturelle et politique des pratiques locales de participation et d'assemblées recourut aux valeurs aristocratiques, alimentées par une sensibilité éclectique (chevaleresque, urbaine et humaniste). L'histoire politique, en effet, ne peut négliger le fait que les rapports institutionnels, juridictionnels, économiques, entre la ville et le contado, entre le prince et la communauté, s'inséraient, à l'époque considérée ici, dans un contexte largement dominé par la dépréciation, à la ville et à la cour, du paysan, des ville (villages) dans lesquelles il habitait, et des codes de conduite qui y avaient cours. La littérature de traités, les nouvelles et l'historiographie caractérisaient leurs protagonistes de manière appuyée, en offrant une taxonomie sociale précise qui distinguait le citadin, le gentilhomme, le vilain, souvent obtus ou rusé, ingrat, orgueilleux, et bagarreur
14De cette manière, les autorités étatiques posèrent les conditions, non seulement d'une dégradation sociale des sphères d'organisation politiques peu contrôlables, mais aussi d'une méconnaissance plus ambitieuse du profil unitaire des corps locaux, de leur consistance institutionnelle et de leur subjectivité politique. Les deux moments fondamentaux de l'expression des communautés – la réunion des chefs de famille ou des conseillers et l'institution de syndics destinés à agir et parler au nom de leurs voisins – en furent investis. Les agents du principat distinguèrent de manière emphatique les qualités de leurs membres : les principali, les « gentilshommes », les « boni cives », et enfin les personnes d'humble extraction ou les « vilains ». Ces derniers étaient considérés comme incapables d'autonomie de jugement et d'initiative, de même que privés de la pleine dignité politique. J'examinerai dans les pages qui suivent les implications de ces préventions sociales sur le remodelage des conditions de la représentation. Pour le moment je relève que, étant donné ces prémisses, le prince et les officiers d'état étaient autorisés à ne plus considérer un conseil en tant que tel, mais à le soumettre à un tri susceptible de distinguer gentilshommes et vilains, ou encore à décomposer la communauté en principali collaborateurs, criminels à punir pour leur désobéissance, et popolari à l'esprit grégaire.
15De manière très éloquente, même l'instruction produite à la cour et consacrée à la formation du jeune Galeazzo Maria Sforza, qui éduquait le futur prince à établir des rapports avec les villes et les terres de la domination ancestrale qu'il allait visiter, l'invitait à une connaissance par le menu des sites, des fortifications et des « homini [...] de reputatione », sans prévoir aucun contact avec les organismes locaux qui le gouvernaient
16Une autre ressource, dans la bataille engagée par les autorités milanaises, fut le langage moral et religieux, qui identifiait les péchés de la vie publique locale. Encore une fois, il s'agit de moyens culturels expérimentés aussi par le principat dans la compétition avec les autres sujets politiques qui l'avaient précédé : les factions en particulier, au cours du xve siècle, furent discréditées au moyen d'un vocabulaire qui assimilait l'adhésion à un parti à un péché et à la manifestation de passions négatives
17Dans la typologie des sept péchés capitaux qui eut une grande fortune au Moyen Âge, trois en particulier se prêtaient à la caractérisation des défauts de la coexistence organisée : l'envie, la colère et l'orgueil
18L'envie était mère de discordes, dans les questions de nature privée (pour des raisons d'héritage et de patrimoine), mais aussi dans le débat public. Quand les hommes étaient divisés par « invidie e guerre asay », la réunion annuelle des chefs de famille devenait un moment intrinsèquement périlleux selon le podestat, qui s'attendait à ce qu'elle dégénère en violence
19La colère était, comme l'envie, un péché engendré dans les rapports que les sujets entretenaient entre eux sur un plan horizontal. Elle opposait une communauté à une autre dans les litiges territoriaux ou un individu à son voisin, polluant ainsi la vie publique. Mais elle pouvait intéresser aussi la relation politique verticale, entre gouvernants et gouvernés ; « grande ira » opposait un commissaire et une famille de notables ; les sujets étaient « in iram ellevati » contre un feudataire et le duc lui-même
20L'orgueil est le péché qui menaçait plus directement ce que le duc et ses hommes considéraient comme la normalité des rapports entre supérieur et inférieur, suscitant des formes l'insubordination individuelle ou collective. « Superbi et inhobedienti », tels pouvaient être tant des nobles que des vilains ou toute une population (la « superbia del payxe »), et d'une manière générale la personne ou la collectivité qui refusait sa propre position de gouverné (« questi homeni montarano in tanta superbia che non ce porà stare officiale alcuno, né se porano gubernare »
21La réprobation de l'affectivité déréglée était liée à cette tradition. Certains sentiments étaient tenus pour positifs, en premier lieu « l'amore » et « l'affectione » des sujets pour le prince ; à l'opposé, et toujours négatif, on trouvait au contraire « l'appetito disordinato »
22Or l'assemblée des chefs de famille et les conseils communautaires étaient des moments problématiques. Ils représentaient une intensification notable de l'expérience relationnelle, communicative (on s'y exprimait non seulement avec les mots mais avec les corps, en manifestant par exemple opposition ou contrariété face à une proposition en se levant ou en s'asseyant
23Les gardiens du « bon ordre » pour le compte du prince purent donc faire des conseils, à plus forte raison ceux qui étaient les plus fréquentés et les moins sélectifs, le catalyseur des mouvements de l'âme potentiellement incontrôlables et obscurs. L'« affectione che portano [...] in diversitate » conduisait les hommes à d'interminables affrontements internes. Le podestat de Bormio, Gottardo Togio, reconnaissait les décisions prises dans le conseil du bourg « cum rasone » et « senza alcuni rangori », idéalisant ainsi un modèle qui contrastait avec une pratique du conseil orientée par les « apetiti »
24Le prince voulut que les membres des conseils ne fussent pas « appassionati », ce qui revient à dire qu'ils ne fussent pas entraînés outre mesure par l'adhésion, autorisée en soi, à une coalition ou à une autre
25Comme d'autres régimes, précédents ou ultérieurs, le régime princier élabora non seulement un programme de gouvernement, mais aussi un idéal de bonnes manières, une « honestà » spécifique, apte à réguler la société politique. Même à l'âge auquel les institutions communales avaient pris leur origine et s'étaient consolidées, dans les statuts et dans les coutumes s'était dessinée la conduite appropriée pour l'assemblée, afin d'en conjurer la dégénérescence chaotique. Alors, toutefois, la forme convenable de comportement politique consistait dans l'expression verbale régulée et efficace, dans la dignité des postures, dans le respect des règles électorales
26La lettre d'un officier, en 1492, montre clairement l'usage de cet ample répertoire, moraliste et pédagogique, avec ses sources antiques et modernes, dans la polémique anti-républicaine. En écrivant au prince, le podestat de Tirano, Francesco Pasquali, fit un rapport sur l'opposition rencontrée par le projet, promu par Milan, de fortifier cette terre de confins. Un nombre restreint de « zentilhomini », choisis par le pouvoir central, avait obéi en désignant un procureur avec « pleno mandato » pour s'engager à la satisfaction de ce qui était demandé. Les « persone vulgare », au contraire, manipulées par un petit nombre d'intrigants (« certi malvasi et alieni del ben vivere ») résistaient et avaient décidé d'envoyer à Milan un procureur différent, « senza mandato », c'est-à-dire sans faculté de contracter de réels engagements. Pour la compréhension et la description des comportements politiques des popolari, indociles et bons à rien, un passage de l'Énéide, dans son ensemble même si la citation explicite ne concernait que quelques mots, était crucial : « po acadere lo dicto de Virgilio : “saevit animis ignobile vulgus iamque faces et saxa volant” »
27La tradition communale alimentait un idéal que l'on pourrait qualifier de « transparence » pour parler comme Jean Starobinski
28On sait toutefois que le prince, à la Renaissance, a cultivé aussi un mythe d'inaccessibilité et s'est nimbé d'une aura d'opacité. Ce dessein est révélé pleinement par ses résidences, toujours plus éloignées dans le tissu urbain et moins faciles à pénétrer, ou les nouveaux cérémoniaux qui parfois accentuèrent le détachement par rapport aux sujets
29Dans la construction d'une barrière supplémentaire, intervinrent les critères de discrimination sociale et les pratiques informelles de gouvernement dont j'ai parlé. À la cour et dans les organes suprêmes de gouvernement on ne voulait pas recevoir de délégations constituées « populariter », par des hommes humbles d'aspect (« poveri di pariscentia ») et dénués de la tenue adéquate (qui ne savaient pas se comporter « reverentemente et discretamente »). On exigeait, en outre, que les corps élisent des syndics doués de l'« arbitrio » et de la faculté d'obéir « liberamente », c'est-à-dire d'obtempérer promptement aux ordres reçus sans autres consultations avec leurs mandants et donc sans la confirmation définitive de la population qu'ils représentaient
30Le concours de l'État dans la promotion de l'autonomie de l'individu par rapport à la communauté et au corps social dans lequel il était inséré est un élément des lectures sociologiques et historiques les plus classiques de la mutation moderne
31Même si les autorités d'État n'ignoraient pas la valeur de la cohésion collective, leurs récits de la vie politique locale impliquaient de facto une déconstruction culturelle de la communauté, dont les initiatives étaient réduites à l'instigation d'un petit nombre de puissants ou de criminels ou à des manifestations atypiques, le plus souvent d'hommes de vile condition. Le choix, comme interlocuteurs, de principali forts de leur ascendance personnelle plus que de mandats juridiquement constitués, et la consultation directe des avis des « particuliers » mettaient à mal les traditions institutionnelles des corps. Mais les sujets répondirent à cette tentative de dissolution politique de la collectivité en défendant les principes de représentation et d'assemblée menacés par le discrédit des gouvernants, en soulignant de cette façon l'identité de la communauté, et la force agrégative de l'institution, capable d'induire une fusion symbolique entre ses membres.
32On sait bien comment, au Moyen Âge, le savoir juridique élabora la notion de personne ficta et de corps, donnant unité et substance aux institutions associatives
33Les lettres des corps constitués affirmaient en premier lieu la supériorité du tout sur ses parties, en opposant les « tutti », et les « alcuni » ou les « certi », c'est-à-dire la commune ou l'universitas et le « particolare » ou la « singularis persona » ou les « persone private ». D'autres indices font entrevoir un rapport entre individu et communauté conçu au-delà des schémas analytiques élémentaires. Dans les sources notariées et dans les archives sforzesques, les accords de nombre entre le sujet et le prédicat verbal qui devaient attribuer une action à une collectivité étaient souvent incertains ; au substantif singulier « comunità » était souvent associé un adjectif au pluriel ; en revanche, il n'était pas rare que l'individu auteur d'une lettre utilisât la première personne du pluriel, qui l'assimilait à la collectivité dont il était membre. Ainsi donc, tantôt la communauté se transformait en pluralité de ceux qui la composaient (« la comunitate [...] hanno ellezuto »), tantôt les individus se fondaient dans la communauté qui les incluait (« nuy homini de questa comunitade »). En somme, l'image de la collectivité comme somme de personnes et celle de sujet unitaire se compénétraient de manière réciproque et inextricable. Un tel agrégat, pour finir, était personnifié par l'attribution d'une volonté au conseil et même à la communauté dans son ensemble (certains individus avaient ainsi agi « contra voluntà et senza consentimento de la comunità de Bormio »
34Dans la Lombardie du xve siècle, le lieu générateur de cette volonté collective particulière était la réunion plénière des chefs de famille ou le conseil, alors que l'expression de l'opinion politique n'avait un caractère individuel qu'à l'occasion des consultations qu'on a rappelées, sollicitées directement par le prince en faveur de, ou contre, un feudataire ou un officier. Dans l'événement « appassionato » que constituait l'assemblée, les frontières entre l'opinion individuelle et la manifestation collective s'estompaient, produisant une décision institutionnelle originellement intersubjective
35Les mécanismes de l'ambassade et de la procuration étaient tout aussi importants pour la construction de la subjectivité institutionnelle de la communauté. Le principale choisi par le duc pour agir à la place de la population d'une terre, distingué pour sa qualité personnelle, et pour ainsi dire extrait de l'ensemble des voisins par un regard analytique porté de l'extérieur, qui, plutôt que fondre, séparait et mettait en valeur certains individus par rapport aux autres, restait, au fond, pour les institutions locales une « privata persona » qui agissait « particularmente » et à laquelle les hommes ne s'identifiaient pas. En revanche, dans les lettres écrites par les corps locaux pour le faire accréditer à la cour, l'ambassadeur élu par les conseils, est souvent resté anonyme ; non qualifié socialement, il est celui auquel les hommes se référaient avec des pronoms possessifs (« duy de li nostri »), doté du crédit et de la confiance que lui transmettait la communauté (on demandait au prince de lui donner « plena fede come a nuy stessi »
36Ce qu'on a dit à propos de l'assemblée, de la procuration ou de l'ambassade, implique dans les termes plus généraux la question de la représentation. Au Moyen Âge, selon les spécialistes de droit et de théologie, s'instaurait entre représenté et représentant un rapport d'identité tendancielle, qui voulait rendre effectivement présente la personne absente. Cette relation s'appliquait à la sphère économique, politique et religieuse
37C'est dans ce cadre que se situe aussi la concurrence pour l'appropriation légitime du nom de la communauté. Dans le milieu et l'époque auxquels se réfèrent nos sources, le nom – signe coagulant et hypostase de l'identité individuelle ou collective – avait un rôle fondamental dans les processus de production du sujet même qui le portait. Les personnes respectables étaient celles qui « porteno... [...] bono nome ». Même le rôle était un nom, si l'on dénonçait les malversations dont se rendaient coupables les « officiali sotto il nome e scudo de comissarii » (c'est-à-dire à qui était conférée cette dignité spéciale)
Massimo Della Misericordia
Università degli Studi di Milano Bicocca, Dipartimento di scienze umane per la formazione « Riccardo Massa », Piazza dell’Ateneo nuovo 1 (Edificio U6, IV piano), I-20126 Milano
Laurence Moulinier-Brogi
[ 1] « Decidere e agire in comunità nel xv secolo (un aspetto del dibattito politico nel dominio sforzesco) », dans A. Gamberini, G. Petralia dir., I linguaggi politici nell’Italia del Rinascimento (s. xiv-xv), Rome, 2007, p. 293-380 ; « Como se tuta questa universitade parlasse. Rappresentare la comunità di fronte al principe nello stato di Milano (s. xv) », dans F. Foronda dir., Avant le contrat social... Le contrat politique dans l’Occident médiéval (xiiie-xve s.), Paris (en préparation). Une discussion historiographique plus ample sera développée ailleurs. Pour l’heure, je renvoie en particulier aux références bibliographiques des deux textes, d’où sont tirées aussi les citations des sources desquelles n’est pas précisée la cote dans les archives.
[ 2] A. DeBenedictis, Repubblica per contratto. Bologna : una città europea nello Stato della Chiesa, Bologne, 1995.
[ 3] M. Folin, Rinascimento estense. Politica, cultura, istituzioni di un antico stato italiano, Rome-Bari, 2001.
[ 4] M. Aschieri, E. Artifoni, G. Milani, « Il governo delle città nell’Italia comunale. Una prima forma di democrazia ? », Bollettino roncioniano, VI, 2006, p. 5-49. Cf. M. Vallerani, La giustizia pubblica medievale, Bologne, 2005.
[ 5] A. Zorzi, L’amministrazione della giustizia penale nella Repubblica fiorentina. Aspetti e problemi, Florence, 1988 ; R. Fubini, Italia quattrocentesca. Politica e diplomazia nell’età di Lorenzo il Magnifico, Milan, 1994. Voir récemment A. Gamberini, La città assediata. Poteri e identità politiche a Reggio in età viscontea, Rome, 2003 ; L. Tanzini, Il governo delle leggi. Norme e pratiche delle istituzioni a Firenze dalla fine del Duecento all’inizio del Quattrocento, Florence, 2007 ; N. Covini, « La balanza drita ».Pratiche di governo, leggi e ordinamenti nel ducato sforzesco, Milan, 2007.
[ 6] M. DellaMisericordia, Divenire comunità. Comuni rurali, poteri locali, identità sociali e territoriali in Valtellina e nella montagna lombarda nel tardo medioevo, Milan, 2006, partie II.
[ 7] O. G. Oexle, « Gilde und Kommune. Über die Entstehung von “Einung” und “Gemeinde” als Grundformen des Zusammenlebens in Europa », dans P. Blickle dir., Theorien kommunaler Ordnung in Europa, Munich, 1996, p. 75-97 ; O. Banti, « “Civitas” e “Commune” nelle fonti italiane dei secoli xi e xii », dans G. Rossetti dir., Forme di potere e struttura sociale in Italia nelmedioevo, Bologne, 1977, p. 217-232 ; G. Vitolo, « In palatio Communis. Nuovi e vecchi temi della storiografia sulle città del Mezzogiorno medievale », dans G. Chittolini, G. Petti Balbi, G. Vitolo dir., Città e territori nell’Italia del Medioevo. Studi in onore di Gabriella Rossetti, Naples, 2007, p. 243-294.
[ 8] Archivio di Stato di Milano [ASMi], Comuni, 60, Morbegno, s.d. Cf. M. Della Misericordia, « Per non privarci de nostreraxone, li siamo stati desobidienti. Patto, giustizia e resistenza nella cultura politica delle comunità alpine nello stato di Milano (s. xv) », dans C. Nubola, A. Würgler dir., Forme della comunicazione politica in Europa nei secoli xv-xviii. Suppliche, gravamina, lettere, Bologne, 2004, p. 147-215.
[ 9] P. Merati, « Comunicare con il contado. Le lettere dei rettori di Brescia ai comuni rurali (xiii s.) », dans L. Chiappa Mauri dir., Contado e città in dialogo. Comuni urbani e comunità rurali nella Lombardia medievale, Milan, 2003, p. 141-170. Cf. M. Della Misericordia, « Mappe di carte. Le scritture e gli archivi delle comunità rurali della montagna lombarda nel basso medioevo », dans A. Bartoli Langeli, A. Giorgi, S. Moscadelli dir., Archivi e comunità tra Medioevo ed Età Moderna, Rome-Trente, 2009, p. 212-215.
[ 10] A. BartoliLangeli, « La documentazione degli Stati italiani nei secoli xiii-xv : forme, organizzazione, personale », dans Culture et idéologie dans la genèse de l’État moderne, Rome, 1985, p. 35-55 ; I. Lazzarini, « Materiali per una didattica delle scritture pubbliche di cancelleria nell’Italia del Quattrocento », Scrineum-Rivista, 2 (2004), p. 15 sq. ; A. Gamberini, Lo stato visconteo. Linguaggipolitici e dinamiche costituzionali, Milan, 2005, p. 40-52.
[ 11] I « registri litterarum » di Bergamo (1363-1410). Il carteggio dei signori di Bergamo, P. Mainoni, A. Sala éd., Milan, 2003.
[ 12] Archivio storico del comune di Bormio, Quaterni consiliorum, 4, 1504.04.12.
[ 13] Ville et campagne dans la littérature italienne de la Renaissance, Paris, 1976.
[ 14] M. Ferrari, « Per non manchare in tuto del debito moi ». L’educazione dei bambini Sforza nel Quattrocento, Milan, 2000, p. 78.
[ 15] M. Gentile, « Discorsi sulle fazioni, discorsi delle fazioni. “Parole e demonstratione partiale” nella Lombardia del secondo Quattrocento », dans Gamberini, Petralia dir., I linguaggi politici, p. 381-408 ; S. Ferente, Gli ultimi guelfi. Passioni e identità politiche nell’Italia del secondo Quattrocento, tesi di dottorato di ricerca, Istituto universitario europeo, Florence, 2007.
[ 16] C. Casagrande, S. Vecchio, I sette vizi capitali. Storia dei peccati nel Medioevo, Turin, 2000 (trad. fr., Paris, 2002).
[ 17] ASMi, Carteggio Sforzesco [CS], 720, 1463.01.12.
[ 18] ASMi, CS, 781, 1467.02.14 ; 1157, 1497.09.03.
[ 19] ASMi, CS, 718, 1454.07.08 ; 720, 1462.01.22 ; 1157, 1497.05.05.
[ 20] Cf. B. H. Rosenwein, « Émotions en politique. Perspectives de médiéviste », dans Hypothèses 2001, Paris, 2002, p. 315-324.
[ 21] Gentile, Discorsi sulle fazioni, p. 406.
[ 22] E. Ruffini, La ragione dei più. Ricerche sulla storia del pensiero maggioritario, Bologne, 1977, p. 248 sq.
[ 23] L. Arcangeli, « Igne et ferro. Sulle dedizioni di Reggio alla Chiesa e agli Estensi (1512-1523). Note a margine di alcuni studi di Odoardo Rombaldi », dans G. Badini, A. Gamberini dir., Medioevo reggiano. Studi in ricordo di Odoardo Rombaldi, Milan, 2007, p. 402.
[ 24] ASMi, CS, 1157, 1497.04.05 et 05.21.
[ 25] R. Musso, « Viva el duca et lo sancto padre. Savona al tempo degli Sforza e di Sisto V (1464-1478) », Atti e memorie dellaSocietà savonese di storia patria, n.s., XXXVII, 2001, p. 59-153, p. 106. Cf. E. Roveda, Le istituzioni e la società in età visconteo-sforzesca, dans Storia di Pavia, III/1, Pavie, 1992, p. 86.
[ 26] Cf. P. Cammarosano, « L’éloquence laïque dans l’Italie communale (fin du xiie-xive s.) », Bibliothèque de l’école des chartes, 158, 2000, p. 431-442.
[ 27] Qu’il suffise de rappeler ici G. Della Casa, Galateo, S. Prandi éd., Turin, 1994.
[ 28] ASMi, CS, 1153, 1492.02.05. Virgile, Énéide, livres I-VI, éd. H. Goelzer, trad. A. Bellessort, Paris, 1952, L. I, v. 149-150, p. 10 : « il arrive souvent dans un grand peuple qu’une sédition éclate et que l’ignoble plèbe entre en fureur ».
[ 29] Virgile, Énéide, livres I-VI, ibid., v. 150 sq., p. 10-12 : « Déjà les torches volent et les pierres ; la folie fait arme de tout. Mais alors, si un homme paraît que ses services et sa piété rendent vénérable, les furieux s’arrêtent, se taisent, dressent l’oreille : sa parole maîtrise les esprits et adoucit les cœurs. Ainsi tout le fracas de la mer est tombé. »
[ 30] J. Starobinski, J.-J. Rousseau. La transparence et l’obstacle, Paris, 1971.
[ 31] P. Boucheron, « Non domus ista sed urbs : palais princiers et environnement urbain au Quattrocento (Milan, Mantoue, Urbino) », dans P. Boucheron, J. Chiffoleau dir., Les palais dans la ville. Espaces urbains et lieux de la puissance publique dans la Méditerranée médiévale, Lyon, 2004, p. 266 sq.
[ 32] F. M. Vaglienti, « Fidelissimi Servitori de Consilio suo Secreto. Struttura e organizzazione del Consiglio Segreto nei primi anni del ducato di Galeazzo Maria Sforza (1466-1469) », Nuova Rivista Storica, LXXVI, 1992, p. 649 ; F. Leverotti, Diplomazia e governo dello stato. I « famigli cavalcanti » di Francesco Sforza (1450-1466), Pise, 1992, p. 11-13 ; Ead., « L’archivio dei Visconti signori di Milano », Reti medievali – rivista, IX, 2008, p. 12. Cf. I. Lazzarini, « Cives vel subditi : modelli principeschi e linguaggio dei sudditi nei carteggi interni (Mantova, xv s.) », dans A. Gamberini, G. Petralia dir., Linguaggi politici, p. 89-112.
[ 33] G. Scaramellini, Le fortificazioni sforzesche in Valtellina e Valchiavenna, Chiavenna, 2000, p. 396, doc. 370.
[ 34] Il suffit de rappeler J. Burckhardt, Die Kultur der Renaissance in Italien, Bâle, 1860, partie II.
[ 35] P. Michaud-Quantin, Universitas. Expressions du mouvement communautaire dans le Moyen Âge latin, Paris, 1970.
[ 36] ASMi, CS, 1158, 1499.06.14.
[ 37] Cf. L. Graham, « A Public Sphere in Amazonia ? The Depersonalized Collaborative Construction of Discourse in Xavante », American Ethnologist, 20, 1993, p. 717-741.
[ 38] Ticino ducale. Il carteggio e gli atti ufficiali, I/2, Francesco Sforza, L. MoroniStampa, G. Chiesi éd., Bellinzona, 1994, p. 226-227, doc. 952.
[ 39] ASMi, CS, 781, 1467.09.09.
[ 40] H. Hofmann, Rappresentanza-rappresentazione. Parola e concetto dall’antichità all’Ottocento, Berlin, 20034 (trad. it., Milan, 2007).
[ 41] M. DellaMisericordia, « Per non privarci de nostre raxone »..., p. 209.
[ 42] R. M. Dessì, « I nomi dei guelfi e ghibellini da Carlo d’Angiò a Petrarca », et M. Gentile, « Postquam malignitates temporum hec nobis dedere nomina ... Fazioni, idiomi politici e pratiche di governo nella tarda età viscontea», dans M. Gentile dir., Guelfi eghibellini nell’Italia del Rinascimento, Rome, 2005, p. 3-78, 249-274.