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À propos de la crise alimentaire (ESB, OGM...)
Martin Bortzmeyer
1Malbouffe et agriculture représentent un enjeu politique, social et économique majeur, mis au jour notamment grâce à la percée médiatique de la Confédération paysanne qui a centré son combat syndical pour la défense des petits paysans contre la mondialisation libérale, et sur les risques alimentaires d’une agriculture productiviste. OGM, Dioxine, ESB, hormones, etc. Le consommateur a de quoi s’inquiéter de ce qui est produit pour le nourrir. Entre l’État soucieux de préserver des intérêts multiples, les syndicats agricoles, les industriels et la grande distribution, les instances de veille pour tenter de garantir une sécurité alimentaire laissent aujourd’hui peu de place à une vigilance citoyenne. Pour ce faire, encore faut-il s’y retrouver dans la littérature qui commence à abonder sur ces questions, où l’on s’aperçoit qu’en la matière, il y a aussi à boire et à manger.
2La bataille de l’information au sujet des OGM fait rage. S’agissant pour beaucoup de produits virtuels, dont les bénéfices et dangers restent très largement à démontrer, on comprendra aisément que, comme pour la théorie économique, on vous donnera beaucoup d’explications mais peu de faits. Le petit livre-repère de Gilles-Éric Séralini vient à point pour rappeler que les OGM agricoles actuellement produits ne sont que des brouillons de la science appliquée, ni médicamenteux ni sobres en eau, mais avant tout des producteurs d’herbicides ou de plantes résistantes à des herbicides, élaborés par des firmes fabriquant elles-mêmes des pesticides. Le principal danger, avéré, réside bien dans la surconsommation de pesticides que les OGM vont entraîner, soit en provoquant des résistances, soit en modifiant les facteurs de compétition entre plantes cultivées et plantes adventices. Dès lors, les OGM n’apparaissent guère comme la solution pour les pays en développement : le « riz doré », riche en vitamine A, et souvent mis en avant, n’est que l’arbre qui cache la forêt des OGM à pesticides. Pour longtemps, le problème essentiel des agriculteurs du Sud restera l’accès à la terre et au capital. L’intérêt économique des OGM et leur maîtrise par les scientifiques restent en outre largement à prouver. L’auteur, lui-même biologiste moléculaire, rappelle que « les biologistes sont des bons mécaniciens mais ne connaissent pas le moteur sur lequel ils travaillent ». D’une part, le gène n’est pas tout mais ne s’exprime que dans un contexte cellulaire, d’autre part une majeure partie du génome est inutile. Au bout du compte « les gènes ont leur écologie et connaissent des régulations multiples en cascade » que les manipulateurs de génome ignorent délibérément. Il faudra plusieurs décennies avant d’aboutir à des OGM de type « SAGE », maîtrisés, précis, contrôlés, à l’utilité sociale avérée. C’est dans ce cadre que G-E Séralini, membre de la Commission du génie biomoléculaire, souligne les insuffisances des multiples commissions officielles d’évaluation qui se contentent des maigres tests des industriels eux-mêmes.
3Après cet ouvrage d’un « scientifique scientifique », mesuré, aux propos prudents, on montrera peu d’indulgence pour son image inversée (jusqu’au titre), le vigoureux ouvrage de Louis-Marie Houdebine. Ce biologiste, membre quant à lui de la Commission du génie génétique, a la désagréable manie de faire pivoter son microscope : les promesses des OGM lui apparaissent ainsi prodigieusement grossies, tandis que les risques, qu’en bon scientifique il se doit d’évoquer, sont minimisés et réduits au strict minimum. Sa thèse est que la Nature pratiquait déjà beaucoup le croisement génétique et que, de toute façon, on le fera bien mieux qu’elle. Bizarre : du développement du prion chez les bovins, jusqu’à la production d’un virus de variole aggravé par erreur dans un laboratoire, on se croyait autorisé à douter de la maîtrise scientifico-industrielle… On en conclut que le débat public n’a guère à gagner des clones d’Allègre.
4On rangera dans une catégorie équivalente La guerre alimentaire a commencé. Le propos de D. Bodin-Rodier est de développer une « méthode Coué » de la négociation internationale. Reprenant plusieurs antiennes, telle que « la France ne s’aime pas » ou « USA, le Grand Satan », notre cocardier docteur en sciences politiques, adepte des négociations internationales et de la pédagogie du bazooka, expédie en deux cent cinquante-cinq pages un seul modèle de roquette : seul compte l’affrontement mondial USA-Europe. Dans ce conflit, « le secret de l’Amérique réside dans sa foi en sa puissance et sa croyance en la science ». Encore faudrait-il plutôt parler d’un conflit USA-France, les autres États européens étant soupçonnables de se rallier facilement à la cause américaine. Heureusement, la France y a toute sa chance pourvu qu’elle n’ait crainte de battre les Américains sur le terrain essentiel de l’affrontement. Ce terrain, bien sûr, ce sont les OGM et l’agro-industrie car « désormais les civilisations ne sont pas celles qui partagent la même culture, les mêmes idéaux de liberté mais qui possèdent en commun la même technologie ». Le seul élément qui fasse douter l’auteur est la présence de la 5e colonne de l’an 2001, que sont les Verts « compulsifs, irrationnels et sectaires ». Pour ceux et celles qui douteraient encore du caractère progressiste du plaidoyer, on pourra se reporter au chapitre 10, décrivant « l’anxiété de la femme (qui) provient d’un traumatisme d’ordre affectif résultant du décalage entre ses désirs secrets et ce qu’elle achète », et autres écœurantes misogynies. La crise alimentaire a bel et bien commencé mais vous pouvez éviter le Bodin-Rodier.
5Luc Guyau est un autre adepte des négociations internationales. Écrit dans la période qui précédait les élections aux Chambres d’agriculture, le patron des paysans entendait redonner à ses troupes le sens de son combat, « en faisant ensemble le point sur ce que nous comprenons de la crise actuelle ». Il y est beaucoup question de communication et d’image et il est vrai que la FNSEA est bien obligée d’entendre les critiques qui lui remontent, tant du monde urbain que du monde rural et même paysan. Les réponses souffrent de la posture revendiquée du « paysan-entrepreneur » adossé à l’État, « notre premier partenaire », pour en soutirer le maximum de subsides. Les pages sur les pollutions engendrées par l’agriculture fixent des objectifs bien trop vagues pour emporter la conviction (« nous tentons de sauvegarder notre environnement, sans pour autant perdre en efficacité productive ») et se terminent par la traditionnelle revendication d’obtenir les moyens publics nécessaires pour modifier les pratiques. Le discours de précaution vis-à-vis de l’abattage en cas d’ESB ou du développement des OGM rencontre ses limites face aux importations britanniques ou américaines, d’où une attitude syndicale ambiguë et louvoyante. Cette attitude destinée à rassembler des couches sociales antagoniques peut perdurer tant que « l’unité du monde paysan » fait illusion. Mais évoquer la segmentation des marchés et la cohabitation d’une politique agro-exportatrice agressive et d’une agriculture biologique ne fait que brider la mise en cause des mécanismes fondamentaux des politiques productivistes. Traités d’hypocrites
6Car deux autres ouvrages, de journalistes décrivent les mécanismes de la malbouffe, cette fois principalement sous l’angle de la vache folle. Et Jean-Claude Jaillette a beau nous dire ce qu’on nous répète à l’envi, à savoir qu’« on n’a jamais mieux mangé qu’aujourd’hui », ce n’est pas la conviction qui nous reste en fermant son livre. Revenant sur la listeria, la Dioxine, les hormones, l’ESB, cet ancien responsable de « Que choisir ? » n’a pas besoin de donner dans le sensationnalisme pour démontrer, à partir du rappel de faits précis, combien la filière agro-industrielle est viciée. Pour ceux qui penseraient que le problème de l’alimentation animale se résume aux farines du même nom, il rappelle que le scandale de la Dioxine touchait déjà ce secteur, cette fois sous la forme des graisses incorporées, faites d’huiles recyclées. Comme L. Guyau, il en renvoie la principale responsabilité au pouvoir de la grande distribution, mais sans exonérer les contrôleurs du service public, Répression des fraudes et services vétérinaires de leurs faiblesses. Pour cet ancien journaliste, les compères de la filière agro-industrielle et de l’État paraissent ainsi largement complices du silence qui couvre ces faits. À tel point que ceci fait douter de la capacité de s’appuyer sur des contrôles renforcés pour assurer la sécurité alimentaire. Le caractère purement consultatif de l’AFFSSA (Agence française de sécurité sanitaire des aliments) lui ôte une part de sa pertinence. Sans prétendre apporter de solutions, l’auteur suggère cependant de rendre indépendants les principaux corps de contrôle et avant tout les vétérinaires. Il rappelle aussi le rôle que pourraient jouer les syndicats industriels dans ce domaine et dans celui de la transparence, pour peu qu’on leur reconnaisse un rôle d’alerte et d’expertise. Ce qui ne règle pas tout car ne faudrait-il pas alors imaginer des mécanismes permettant à des syndicalistes de dénoncer les malversations de leur entreprise sans la conduire à la faillite ?
7Le livre de Paul Benkimoun donne une autre coloration, plus analytique, à ces thématiques : la crise alimentaire y est décrite comme une crise de confiance envers les organisations politiques et comme le signe de la rupture d’un contrat social. L’État, suite aux privatisations et à la déréglementation, se révèle incapable de gérer le risque industriel généralisé. Plus encore, il fonctionne comme le garant d’intérêts privés, plus soucieux de parts de marché internationales que de ce bien public global qu’est la santé. En somme, il socialise le risque comme il socialise les pertes. On pourrait sans doute en conclure qu’une réforme institutionnelle est dès lors nécessaire, qui retirerait au puissant ministère de l’Agriculture ses prérogatives en matière de sécurité alimentaire. Quant aux agences chargées de veiller sur notre sécurité, au nombre de trois, non-coordonnées, elles dépendent de tutelles multiples et se trouvent parfois en contradiction avec les corps de contrôle de ces mêmes ministères. Au-delà de la réforme de l’État, c’est aussi un profond débat de société qui doit s’ouvrir et qui mobiliserait largement la population, afin d’assurer la transparence que recherchait aussi J.-C. Jaillette. L’auteur, qui n’hésite pas à se montrer engagé, semble ici balancer entre deux options, l’État étant d’un côté sommé de garantir la sécurité alimentaire, tandis qu’on en appelle de l’autre à l’intervention de la population qui, à côté des experts et des politiques, devrait permettre de résoudre la crise de la sécurité alimentaire. La forme possible d’une intervention citoyenne n’est hélas pas précisée même si P. Benkimoun évoque les conférences de citoyens, dont on peut pourtant penser qu’elles tiennent plus du sondage que de la démocratie directe. Sur la question des OGM, P. Benkimoun est moins convaincant. S’il reprend à son compte la critique économique et social, ce journaliste au Monde, par ailleurs médecin, considère par contre que « le dossier scientifique ne permet pas de conclure en l’état à un danger prouvé », ce qui rappelle étrangement le discours nord-américain au sujet des hormones laitières. Vraiment, l’OGM fait mal à la science. On attend encore, semble-t-il, l’ouvrage qui mettrait en regard les questions posées par les OGM et l’ESB. Angoisses de début de siècle, frappant, indifférentes aux classes sociales, le consommateur au ventre, indissolublement liées à la dynamique du capitalisme et pourtant si peu prises en charge par la Gauche traditionnelle… •
Martin Bortzmeyer
[ 1] Luc Guyau, Le défi paysan, op. cit., p.98.
[ 2] Ibid., p.96.