Prendre en compte la dimension stratégique de la globalisation
Bernard Ravenel

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En partant du cas de la région méditerranéenne, on peut mettre en relief la dimension politico-militaire, stratégique de la globalisation. Cette approche nous conduit à nous interroger sur les liens entre le « stratégique » et « l’économique », thème sur lequel il n’y a pas de « théorie » bien établie. Par conséquent, ce travail se présente plutôt comme une hypothèse que comme une explication pour approfondir la nature de cette articulation et sur ses contradictions.

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En même temps, la Méditerranée d’évidence est le lieu d’une rivalité entre États-Unis et Union européenne. Il faut donc aussi s’interroger sur la nature et le degré de compétition existant entre ces deux « grands » de la globalisation.

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Dans cet ensemble, on ne peut éviter la question de l’impact du 11 septembre sur ces dynamiques. L’enjeu global est aussi simple que dramatique : il est de prendre la mesure de la nouvelle géographie politique des conflits telle qu’elle s’est dessinée après la fin du système bipolaire et telle qu’elle a connu une nouvelle extension – et peut-être une nouvelle nature – après le 11 septembre.

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La question qui en découle est de savoir si l’Europe saura s’autonomiser sur le dilemme redevenu central dans la période qui s’ouvre : guerre ou paix, face à la relégitimation de la guerre comme instrument praticable pour la résolution des conflits, en clair comme instrument « ordinaire » de la politique.

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Le partenariat euro-méditérranéen lancé à Barcelone en 1995 n’est pas seulement un projet de libéralisation économique, il se veut aussi une politique globale avec des objectifs stratégiques, démographiques, politiques, culturels qui conditionnent la mise en œuvre de l’objectif économique lui-même. Quels sont les connexions et conditionnements réciproques entre la mondialisation économique libérale et la mondialisation stratégique qui caractérisent le processus de globalisation ? Qu’en est-il des rapports entre États-Unis et Union européenne à travers l’émergence et l’avenir possible d’un projet géopolitique spécifique en Méditerranée d’une Europe qui tend à se positionner comme puissance politique majeure, réelle ou potentielle, dans le système mondial issu de la fin du système bipolaire et désormais hégémonisé par les États-Unis.
• Genèse du P.E.M.

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La disparition du système des blocs politico-militaires opposés a laissé la place à la formation de trois blocs économiques et commerciaux concurrents autour des États-Unis, du Japon et de l’Europe. Du même coup se pose la question du nouvel ordre géopolitique et géostratégique sur les ruines de l’ordre précédent. Dans ce contexte, pour l’Europe, la région méditerranéenne, outre l’Europe centrale et orientale, se présente comme l’espace de constitution de son bloc spécifique dans ce processus de mondialisation-régionalisation où la régulation de l’économie est, sous la tutelle de la récente Organisation Mondiale du Commerce (O.M.C), laissée au fonctionnement des marchés et aux choix des grandes firmes américaines, japonaises et européennes.

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Sur le plan géopolitique la redéfinition de l’Europe d’après la guerre froide se traduit par un événement central : la réunification de l’Allemagne qui ouvre la voie à une réunification de l’Europe dans le cadre de l’Union européenne. Mais l’éclatement de la Fédération yougoslave crée une situation lourde d’incertitudes pour l’avenir des Balkans et de tout le nord-est de la Méditerranée jusqu’à la Turquie. Ce qui préoccupe aussi les États-Unis. Mais sur le plan géostratégique les États-Unis par la guerre du Golfe en 1991 affirment leur volonté de construire un « nouvel ordre mondial » à partir du Moyen-Orient. Ils imposent alors leur contrôle stratégique qui doit conditionner, sous leur leadership, la restructuration géopolitique et géo-économique de la région. Ainsi l’accélération de la mondialisation économique libérale au Moyen-Orient à partir des années quatre-vingt-dix est-elle précédée d’un acte stratégique fondateur. Le marché intégré doit se développer dans un environnement de présence militaire directe des États-Unis.

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Dans ce contexte, l’enjeu euro-méditerranéen est quadruple :sur le plan géopolitique, l’Europe a un besoin impératif dans son environnement immédiat d’une stabilité géopolitique pour maximiser ses atouts économiques dans sa concurrence régionale avec les États-Unis. Par conséquent, dans le cadre de la réorganisation de sa périphérie la région méditerranéenne devient l’espace de rééquilibrage de l’Europe vers le Sud, parallèlement à son extension vers l’Est. Elle est même le lieu privilégié d’application de la toute nouvelle politique extérieure et de sécurité commune (PESC) mise précisément en place au moment de l’échec balkanique. Mais du même coup l’Union européenne se trouve directement confrontée à la question de son rapport politique avec le monde arabe, un monde en pleine crise, sociale et identitaire en particulier. Or, selon les prévisions dominantes – y compris celles de la Banque Mondiale – si d’ici 2010 rien de nouveau ne se fait dans cette région, l’écart de revenu entre la rive nord et la rive sud doit encore doubler ;l’enjeu économique paraît alors décisif dans cet espace constitutif du bloc européen en compétition locale, régionale – et mondiale – avec le bloc américain. Mais ce qui dans l’immédiat surdétermine cet enjeu, c’est la peur européenne d’un avenir fortement marqué par l’immigration des pays proches de l’Est et du Sud. Le « bunker » Europe met au point des nouveaux instruments pour se protéger, cherchant chez les gouvernants de ces pays des partenaires dociles. Le syllogisme est simple, explique alors le politologue catalan Alfons Ribera : « Si le danger pour l’Europe vient du Sud – intégrisme, drogue, immigration – du fait des conditions économiques des pays riverains et si on applique une politique efficace d’aide au développement, le danger se réduira proportionnellement à la croissance de cette zone ». C’est l’optimisme – idéologique – de l’époque. C’est l’illusion économiciste de l’idéologie globaliste liée à la croyance… à l’expansion linéaire du modèle occidental.L’aide économique doit donc agir comme levier de la croissance de ces pays leur croissance comme garantie de la sécurité de l’Europe qui, entre temps, détermine des mesures d’accompagnement des processus économiques d’intégration dans le marché mondial. D’où la nécessité d’une régulation concertée des flux migratoires, mais les conditions en seront dictées aux voisins pauvres par la citadelle riche. Apparaît alors la nécessité de la composante « coercitive » du projet européen de mondialisation – régionalisation libérale : c’est le troisième enjeu, géostratégique celui-là.

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En effet à la conclusion de son premier volet « Partenariat politique et sécurité » : définir un espace commun de paix et de stabilité, la déclaration adoptée à Barcelone exprime l’intention des signataires « d’étudier les mesures de confiance et de sécurité qu’il conviendrait d’adopter en commun entre les participants en vue de la consolidation d’un espace de paix et de stabilité en Méditerranée, y compris la possibilité de mette en œuvre à cet effet un pacte euro-méditerranéen ». En réalité, avant même, la conférence de Barcelone le sommet européen de Lisbonne, le 15 mai 1995, entérine la mise en place d’un dispositif militaire multinational préparé par l’Union de l’Europe Occidentale (U.E.O) pour organiser le contrôle militaire de la zone méditerranéenne. À cet effet une force d’intervention spécifique dans l’espace méditerranéen (Euroforce et Euromarfor) est constituée et son état-major est installé à Florence le 9 novembre 1996.

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Si l’on part du fait que les pays du Sud ne constituent en aucune manière une menace militaire pour la sécurité du Nord, cette décision prise unilatéralement sans concertation avec les pays du Sud, signifie là aussi, la volonté de l’Europe de piloter sous contrôle militaire la mondialisation économique appliquée au Sud. La décision stratégique de Lisbonne précède là aussi la décision économique de Barcelone. La globalisation asymétrique Nord-Sud menée aussi bien par l’Europe que par les États-Unis en Méditerranée pense automatiquement répression et logique de violence dans la mesure où elle ne va pas permettre, contrairement à ce qu’elle promet, le déploiement démocratique du politique dans les régions touchées par ses effets sociaux négatifs. La globalisation économique et stratégique apparaît comme un système politique autoritaire complexe dirigé par un État (États-Unis) ou par un ensemble d’États (Union européenne) et porteur d’une logique de violence (interne, guerre civile, externe, guerre « classique »). Il faut cependant noter quatre caractéristiques spécifiques du P.E.M.

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La première, d’ordre géostratégique, est l’insistance de la déclaration de Barcelone à rappeler dans son préambule la nécessité « d’un règlement de paix juste, global et durable au Moyen-Orient, basé sur les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité des Nations-Unies et les principes mentionnés dans la lettre d’invitation à la Conférence de Madrid sur la paix au Moyen-Orient y compris le principe « des territoires contre la paix », avec tout ce que cela implique ».

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La deuxième est aussi d’ordre géostratégique. En parlant de la nécessité « d’établir des relations de bon voisinage » entre les pays méditerranéens le P.E.M évoque le concept stratégique de proximité qui devient après la guerre froide et la dissuasion nucléaire l’élément déterminant à partir duquel l’Europe et ses voisins doivent repenser leur sécurité.

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La troisième, géopolitique, est le rappel de la nécessité de développer l’état de droit, les droits de l’homme et la démocratie dans le système politique des pays partenaires. Certes il ne s’agit pas d’une conditionnalité politique stricte, mais ces principes sont considérés comme un « élément essentiel » du partenariat. En clair, l’Europe dispose potentiellement d’un instrument de pression, juridique et politique, sur des partenaires qui violeraient manifestement ces principes. À condition d’en avoir la volonté politique…

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La quatrième, c’est la réaffirmation que « le dialogue et le respect entre les cultures et les religions sont une condition nécessaire au rapprochement des peuples ». Ce qui montre malgré tout que l’Europe n’entend pas d’emblée se situer dans une logique de « guerre de civilisation » mais plutôt dans une dynamique de dialogue culturel, condition préalable d’un autre rapport géo-culturel et géopolitique avec l’Autre, que représente le monde arabo-musulman désormais partie constitutive de l’Europe elle-même. La sécurité externe mais aussi interne de l’Europe dépend désormais de ce dialogue culturel.
• Le projet américain en Méditerranée

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Dans ce processus de constitution d’un bloc euro-méditerranéen, l’Europe rencontre inévitablement le projet américain en Méditerranée.

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En effet, pour les États-Unis la Méditerranée fait partie du premier cercle de leur représentation stratégique du monde. En effet, cette mer est une ligne vitale de communication et d’accès au Moyen-Orient composé de la Syrie, d’Israël, de la Palestine, de la Jordanie et de l’Égypte et adossée à une région richissime en pétrole, la péninsule arabe, l’Iran et l’Irak (60 % des réserves mondiales).

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Avec la guerre du Golfe, guerre constituante du « nouvel ordre mondial », les États-Unis entendent à partir du Moyen-Orient modeler le système mondial à leur avantage exclusif. À cet effet, ils lancent et patronnent un processus de paix – ou de pacification – multinational israélo-arabe et entament une redéfinition de leur système régional d’alliance. Celui-ci reste centré sur Israël mais il s’agit aussi d’établir des relations normalisées avec les pays arabes de toute la région qui acceptent la libéralisation économique. Ainsi pourrait se réaliser une sorte de rationalisation économique de l’ensemble proche-oriental avec sa connexion avec l’économie du Golfe.

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Trois axes fondamentaux caractérisent la politique américaine dans la région :la sécurité énergétique par le contrôle politique-militaire des pétro-monarchies et des voies d’acheminement de leurs ressources. La question de la « sécurité énergétique » des États-Unis amène à s’interroger sur la hiérarchie des marchés et, en ce qui concerne les produits énergétiques, on peut parler d’un marché stratégique qui conditionne à son tour les autres marchés. Cette caractéristique permet de mettre à jour un rapport entre globalisation économique et globalisation stratégique à travers la fonction que remplit l’État américain comme puissance globale structurant le marché global, en particulier par le contrôle politico-militaire direct ;l’intégration économique au Moyen-Orient dont Israël serait le moteur et à travers la maîtrise d’institutions financières. Banque mondiale et tentative de constitution d’une « Banque de développement du Proche-Orient et d’Afrique du Nord » ;en matière géostratégique, les États-Unis considèrent que l’OTAN dont les frontières et les zones d’intervention sont désormais élargies de facto constitue le cadre et l’outil les plus appropriés de concertation stratégique entre Américains et Européens pour le contrôle militaire de la Méditerranée. Les guerres de Bosnie et du Kosovo amènent à réfléchir sur le nouveau caractère globalisateur de l’OTAN et sur ses rapports avec l’économie globale, en particulier sur le rapport entre changement de la nature de l’OTAN, industries militaires et technologies qui leur sont liées, sans oublier l’évolution de la nature des conflits. Au regard de ces contradictions réelles ou potentielles entre les États-Unis et l’Europe en Méditerranée, le concept d’« Euro-méditerranée » qui doit fonder la politique européenne avec ce qu’il suppose d’autonomie stratégique dans une zone d’influence particulière, ne peut que rencontrer une opposition directe ou indirecte des États-Unis.Ainsi la Méditerranée est-elle un espace où se croisent et se heurtent les intérêts européens et américains, pour des débouchés commerciaux, pour les ventes d’armes, pour le contrôle du pétrole (d’Irak mais aussi de Libye et d’Algérie) et d’une manière plus globale pour la redéfinition géopolitique de la région. À ce moment, au milieu des années quatre-vingt-dix, tout se passe comme si se réalisait une sorte de division politique, économique et militaire du travail entre Europe et États-Unis.

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Il est clair par exemple qu’au Moyen-Orient, l’Europe n’entend pas contester la maîtrise géostratégique américaine dans la région, tout en étant présente sur le plan économique-financier et en cherchant ainsi à accroître sa capacité d’influence et de gestion politique. À l’inverse, la Méditerranée occidentale serait une zone en partie réservée à l’Europe… Dans ce cadre d’ensemble la Conférence de Barcelone peut être vue comme une tentative de rééquilibrage géopolitique de l’Europe en Méditerranée face aux États-Unis, non invités à cette conférence.
• La concurrence américaine en Méditerranée pendant la mise en œuvre du P.E.M.

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Dès le départ, la mise en œuvre du PEM a été lourdement conditionnée par la volonté américaine de renforcer son contrôle géostratégique mais aussi économique sur toute la région.

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Cette politique s’est traduite par plusieurs initiatives :le dialogue pays-méditerranéens-OTAN (D.M.O), décidé à Bruxelles en 1994 où sont présents le Maroc, la Mauritanie, la Tunisie, l’Égypte, la Jordanie en plus d’Israël. Cette initiative est prise au moment même où les pays méditerranéens de l’Europe se préparaient dans le cadre UEO à mettre en place le dispositif militaire qui sera entériné l’année suivante à Lisbonne. Il s’agit de neutraliser la volonté de la France (et éventuellement de l’Espagne, de l’Italie et du Portugal) de développer une politique euro-méditerranéenne relativement autonome incluant le contrôle de la sécurité régionale ;en 1998 est lancée une offensive économique et commerciale sur le Maghreb (dite projet Eizenstadt, sous-secrétaire d’État américain) avec le projet de création d’une zone de libre échange avec les pays du Maghreb ;pénétration économique dans les secteurs clés de l’économie du Maghreb, en particulier, pour les ressources énergétiques de l’Algérie.Ainsi la politique américaine vers l’Est et le Sud de la Méditerranée montre la nature de la globalisation menée par les États-Unis, articulant intégration militaire et intégration économique dans un rapport de domination. D’autre part elle démontre que les États-Unis dans une région considérée de haute importance stratégique n’entendent pas faciliter une division internationale du travail « militaire » (refus de laisser de commandement Sud de l’OTAN à la France…). Dans leur compétition acharnée avec l’Europe en Méditerranée, les États-Unis proposent aux États du Sud et de l’Est son atout principal : sa ressource « sécuritaire ». En conséquence, l’Union européenne voit son projet stratégique et économique systématiquement combattu et contrecarré par les États-Unis. Pour sa part le monde arabe se trouve soumis à un projet américano-israélien de subordination ne laissant qu’une très faible marge de manœuvre avec l’Europe.
• Premier bilan du P.E.M.

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Le fait dominant au cours de la période courte d’installation du PEM est la non-solution – et même l’aggravation – du problème israélo-palestinien (et israélo-arabe). Ce qui rend impossible la mise en œuvre effective du PEM :comme zone géostratégique autonome (échec de la charte de paix et de stabilité) ;comme projet de « prospérité partagée » (aggravation du fossé Nord-Sud et des inégalités internes) ;comme projet d’expansion de la démocratie et de l’état de droit (Tunisie etc.).Le maintien des tensions a accru la militarisation économique et politique, le poids de l’économie de guerre, le rôle de l’impératif de la sécurité. Il en est résulté le renforcement du poids des forces de répression interne et externe (police et armée) dans l’économie elle-même et dans le système politique. Au nom de la stabilité, s’est renforcée l’alliance de l’UE avec les régimes autoritaires, bloquant non seulement les réformes politiques visant à une démocratisation, mais aussi les réformes économiques visant à libéraliser davantage l’économie.

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Le PEM a renforcé politiquement, symboliquement et financièrement les pouvoirs autoritaires déjà responsables du blocage de toute logique de développement économique et social équitable et soutenable. En effet, contrôlant politiquement les activités économiques principales et l’aide européenne liée au PEM programme « MEDA », ces élites dirigeantes n’entendent pas ouvrir et négocier une perspective de développement aux secteurs sociaux actuellement marginalisés tant sur le plan économique que politique et qui constituent la majorité de la société. Elles refusent tout pacte social et politique qui permettrait d’institutionnaliser un processus de démocratisation qui ouvrirait l’espace pour les droits économiques sociaux et politiques. Mais cet échec du PEM dans ses buts proclamés et affichés est-il un échec de ses buts réels qui seraient à peu près les suivants ?

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Pour l’Union européenne :mettre un frein aux flux migratoires vers le Nord ;établir un contrôle sur la sécurité régionale ;maintien et expansion des réseaux économiques et commerciaux européens ;combattre l’augmentation progressive de l’influence des États-Unis dans la zone ;compensation financière et politique au Sud face à l’extension de l’Europe vers l’Est (PECO) ;surtout, garantir le maintien au pouvoir d’une élite locale complice des intérêts européens.Pour les cadres dirigeants des pays du Sud, on devine l’intérêt politique du PEM ainsi conçu…

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De ce point de vue l’Union européenne qui a conclu 11 accords d’association sur les 12 prévus peut estimer que les relations commerciales avantageuses avec les partenaires du Sud et de l’Est sont maintenues.

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Mais il y a plus important : le prix du pétrole n’a pas explosé.

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Pour l’instant l’UE peut considérer que le coût politique et économique de la dépendance européenne du contrôle américain des pétro-monarchies est contrebalancé par le pétrole bon marché (cheap oil).

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En résumé l’évolution du PEM se traduit par deux aspects :une banalisation – réduction à sa composante économique à savoir la constitution d’une zone de libre échange à travers une conditionnalité économique impérative pour accélérer le processus d’ouverture et de libéralisation ;la priorité est alors donnée à la sécurité – stabilité des régimes en place qui acceptent cette politique économique.
• Un risque d’américanisation du PEM : le cas algérien

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On s’oriente donc vers la construction d’un grand marché dans une logique de développement inégal accentué et sous contrôle militaire. Mais dans cette logique le PEM risque une dissolution et une disparition dans le système américain qui propose aux pays méditerranéens plus de ressources économiques et sécuritaires que l’UE. Le cas de l’Algérie est emblématique de cette évolution.

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Avec ce pays, l’accord d’association a été signé en avril 2002. Peu intéressé par la dimension économique du PEM, le régime algérien était surtout préoccupé par la recherche d’une légitimité politique extérieure. Mais la signature de l’accord s’est réalisée dans un contexte marqué par trois facteurs déterminants qui caractérisent l’américanisation du PEM :l’intégration de fait dans l’OTAN de l’Algérie qui s’était intégrée dans le DMO et qui avait participé à des manœuvres conjointes avec l’OTAN ;l’Algérie se trouvait dans la phase finale des négociations pour son adhésion à l’organisation mondiale du commerce (OMC) ;le poids américain dans l’exploitation des ressources énergétiques algériennes s’est considérablement renforcé depuis 1995.Finalement, la seule vraie nouveauté de l’accord lui-même est dans le texte VIII sur la « coopération dans le cadre de la justice et des problèmes internes ». Dans l’article quatre-vingt-dix consacré à la « lutte contre le terrorisme », les deux parties s’engagent à « coopérer dans le but de prévenir et de réprimer les actes de terrorisme dans le cadre de l’application de la résolution 1373 du Conseil de Sécurité » (adoptée après le 11 septembre).

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Après un tel alignement sur le globalisme stratégique impérial des États-Unis, quelle crédibilité politico-morale peut avoir un tel accord d’association dont l’article deux rappelle que « le respect des principes démocratiques et des droits de l’homme constitue un élément essentiel » du présent accord ?

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Le « 11 septembre » et ses conséquences vont en quelque sorte consacrer cette évolution – involution du PEM en ne laissant plus aucun espace autonome au PEM dans ses objectifs déclarés ni même dans ses objectifs réels (en particulier concernant le renforcement de ses liens politiques, économiques et stratégiques avec les États du Sud et le maintien d’une stabilité régionale d’ensemble considérée comme nécessaire pour la sécurité de l’Europe elle-même).
• Le défi euro-méditerranéen après le 11 septembre.

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Trois remarques initiales :le 11 septembre et ses conséquences démontre combien les questions de sécurité deviennent primordiales dans le calendrier politique des relations internationales. Très vite, les États-Unis redéfinissent les règles et les paradigmes avec lesquels ils entendent organiser l’avenir géopolitique et géo-stratégique de la planète : ce sera « la guerre globale contre le terrorisme ». Désormais, nous sommes « tous Américains », c’est-à-dire tous occidentaux. Le mot « tous » ne doit pas nous tromper. Il ne s’agit pas de tous les habitants de la terre, mais seulement de cette partie du monde qui considère l’Occident comme un ensemble particulier avec sa propre identité culturelle, avec son propre patrimoine civil et scientifique différent de ceux des autres « mondes ». Hier, c’était le communisme soviétique. Aujourd’hui, c’est le monde islamique ;il n’est pas artificiel de faire remonter la source du 11 septembre à l’évolution de la situation en Méditerranée et en particulier au Moyen-Orient depuis de fait la guerre des Six jours en 1967, en passant par la guerre du Golfe et l’état actuel du conflit israélo-palestinien ;c’est dans ce cadre que se resitue le projet euro-méditerranéen dont l’avenir est directement lié à sa capacité à répondre aux défis posés par la problématique de la sécurité entendue dans son sens global.Quatre axes de réflexion me paraissent nécessaires à approfondir. Ils portent sur :la définition du terrorisme : l’apport très important du Forum civil euro-méditerranéen de Bruxelles en octobre 2001 ;la réponse du droit contre le terrorisme : refuser la guerre comme réponse signifie mettre sur le terrain de manière convaincante l’ONU et les institutions internationales. L’alternative est entre une guerre civile mondiale et une refondation du pacte constituant qui a donné vie aux Nations-Unies. Si une action de force doit être menée, elle doit l’être par une force de police internationale prévue d’ailleurs par le chapitre VII de la Charte des Nations-Unies et dont l’emploi ainsi que les modalités d’emploi doivent être décidés et contrôlés au niveau de l’ONU. Cette proposition s’applique parfaitement au conflit israélo-palestinien pour s’opposer au terrorisme d’État israélien ;mais à cette carence du droit public international pour organiser une sécurité collective, s’ajoute une carence politique. Face aux enjeux géopolitiques et stratégiques de la région méditerranéenne la lutte contre le terrorisme passe par la condamnation de toutes les violations des droits humains dans la région, et en particulier par le règlement politique de question palestinienne. Après le 11 septembre, du point de vue géopolitique, les États-Unis au niveau global, Israël au niveau régional sortent de ce désastre nettement renforcés. En Méditerranée les États-Unis ne veulent plus retenir Israël qui n’entend ni négocier ni renoncer à la moindre « implantation » ni même renoncer à les développer. On fait la « guerre au terrorisme » et non au peuple palestinien, donc on a raison. Jusqu’à quand ? Et jusqu’où l’Europe laissera-t-elle faire et laissera-t-elle s’installer le chaos impérial dans l’espace méditerranéen, voisinage géographique et culturel de l’Europe ? (Alain Joxe). Dans l’immédiat et contre la logique de guerre voulue par l’administration Bush et par Sharon l’Europe doit non seulement refuser de participer à la guerre annoncée contre l’Irak, mais doit prendre comme première mesure politique hautement significative la décision de suspendre l’accord d’association avec Israël. Une décision qui serait le premier acte d’une conception autre de l’euro-méditerranée, une euro-méditerranée fondée sur le droit et sur le refus de la solution militaire des conflits qui traversent la région. Un refus d’une globalisation militaire régionale imposée aux plus faibles ;enfin la plus importante carence est l’absence de garanties contre les énormes déséquilibres économiques et sociaux provoqués par une globalisation sans règles. De ce point de vue le monde arabo-musulman est au centre de cette problématique dans la mesure où les populations les plus pauvres et les plus vulnérables sont restées emprisonnées à l’intérieur du contexte géopolitique imposé par l’Occident depuis le démantèlement de l’empire Ottoman. Depuis, cet Occident a tout fait pour ne pas répondre aux aspirations économiques, sociales et politiques de ces populations fournissant toujours un terrain fertile pour les violences désespérées. Face à la globalisation de la violence et à l’engrenage terrorisme d’État-terrorisme de groupe, la leçon à tirer en Méditerranée est dramatiquement simple : seul un nouveau contrat pour la justice et la paix peut bloquer l’escalade. Ce contrat doit être l’axe d’une refondation d’ensemble d’un projet euro-méditerranéen comme alternative à une guerre entre l’Occident et l’Islam.L’urgence est de prendre conscience qu’au niveau euro-méditerranéen le monde est non seulement uni par le marché global mais aussi par le caractère global et indivisible de la sécurité et de la paix comme de la démocratie et des droits.

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Mais le présupposé de ce discours est que la proximité géographique, la densité des liens matériels, personnels, culturels entre tous les pays de la région font de la Méditerranée un candidat obligé de toute forme de partenariat politique repensé. Aujourd’hui avec la perspective de la guerre américaine contre l’Irak nous sommes au bord d’une sorte de rupture sismique en Méditerranée, de part et d’autre des deux rives. L’Europe et les pays arabes vont être devant un défi sans précédent face au pouvoir global des États-Unis.

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Face à la guerre déjà en acte au Moyen-Orient contre le peuple palestinien, l’Union européenne est déjà amenée à repenser un nouveau concept de sécurité qui, prenant en compte les exigences réelles de sécurité économico-sociales, politiques, écologiques et aussi juridiques, peut créer les conditions d’une autre politique allant vers la paix et la justice. Face aux hésitations des États européens à élaborer le PEM, il revient à la société civile euro-méditerranéenne de construire un mouvement politique plus fort pour construire cette autre politique, ce projet.

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Ne nous trompons pas, nous sommes devant des défis énormes. Comment bloquer et renverser les tendances dominantes à la guerre et à l’injustice ? Quelle place exacte de l’UE voulons-nous dans le nouveau système mondial ? Quelle place géopolitique pour le monde arabe ? Aujourd’hui face à la perspective d’un « gouvernement impérial » du monde, nous devons construire une autonomie et une identité européennes et euro-méditerranéennes pour s’affranchir le plus possible de l’unilatéralisme oppressif des États-Unis, pour permettre donc un monde multipolaire favorisant ainsi la réduction de l’usage arbitraire de la force internationale et l’atténuation de l’oppression des peuples les plus faibles et les plus pauvres, à commencer par le peuple palestinien. Aujourd’hui l’Europe est le seul espace qui semble avoir les atouts potentiels nécessaires pour une telle politique. À nous de savoir les mettre en œuvre et de les faire devenir réalité politique. •
Bernard Ravenel
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