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Filmer la société palestinienne
Réalisé par
Philippe Mesnard
1Rashid Masharaoui, né en 1962 à Gaza, est un des rares cinéastes palestiniens à n’avoir pas choisi l’exil et qui tient à filmer la société de l’intérieur. Ce n’est pas pour autant qu’il accorde quelque présence à l’occupant, les soldats de Tsahal restent hors-champ. Il a ouvert à Ramallah un centre cinématographique où il propose également des formations aux métiers du cinéma. Aussi bien du côté de la réalisation que du côté des conditions de production, Rashid Masharaoui est un cinéaste social.
2Mouvements :Que signifie, pour vous, filmer la société palestinienne ?
3Rashid Masharaoui : Je pense que cette question n’a pas la même signification pour la société palestinienne que pour beaucoup d’autres sociétés. Notre identité, subissant une inflation du fait de tous ces problèmes politiques et de leur sur-médiatisation, a fini par se détacher de notre société et par représenter plus que celle-ci. Pour ma part, j’essaie justement de faire des films sur cette société et sa population, dans les rues, chez eux, les gens simples, les gens normaux. J’essaie de saisir leur culture, leurs mentalités, leurs habitudes, leurs coutumes, leur langage. Je pense qu’il s’agit vraiment là de ce qui est, pour eux, leur identité. Avec les problèmes politiques actuels, nous sommes chaque jour sur les écrans de télévision et dans la presse du monde entier et, de ce fait, les gens pensent qu’ils nous connaissent. Mais si vous êtes, comme moi, Palestinien, que vous vivez à l’intérieur même de la réelle société palestinienne, vous comprenez vite que ces gens ne connaissent pas cette société. On ne peut pas l’approcher à travers les médias, les News n’en disent rien. Ce que vous y voyez, ce n’est pas la culture palestinienne, mais ce qui résulte de l’occupation. Notre identité ne tient pas à ce que l’on montre dans les camps de réfugiés. La nourriture est faite aujourd’hui avec la base de ce que l’aide humanitaire distribue. Elle n’a rien à voir avec notre cuisine traditionnelle. Il en est de même pour nos vêtements. On vit une suspension de notre culture, c’est pourquoi il est très important de ne pas porter un regard de l’extérieur sur cette société, comme le font quantité de cinéastes. Quand je fais un film sur moi, ma vie, ma maison, ma famille, mon camp de réfugiés, alors, c’est sur la société palestinienne. Et si les gens veulent des informations sur ce qui se passe dans les rues palestiniennes, alors ils peuvent voir ce que nous sommes, parce que nous sommes la rue.
4M. : Faites-vous une distinction entre des films engagés politiquement et des films sociaux ?
5R. M. : Chaque fois que j’ai essayé de faire un film palestinien sur la vie et la société palestiniennes, le film était engagé dans la réalité palestinienne. Or, au niveau même de la réalité quotidienne qui est la nôtre, nous avons sans cesse à composer avec le fait que la politique infiltre beaucoup d’aspects sociaux ou économiques, jusqu’aux comportements. Même si je veux filmer une Love story en Palestine, le background politique est présent. Il fait partie intégrante de la manière dont on se sent. On ne peut le nier, pourtant on peut ne pas toujours lui accorder le même sens. Ainsi, pour un regard étranger, le film sera engagé, mais pour moi, il ne semble pas engagé. J’ai toujours à composer avec cette double face.
6M. : Qu’est-ce que l’on pense de votre cinéma ?
7R. M. : Il y en environ quatre ou cinq cinéastes palestiniens qui travaillent plutôt à l’échelle internationale, auxquels s’ajoutent d’autres qui interviennent à un niveau plus local. Je pense que parmi eux je suis celui qui vit tout le temps en Palestine. Si je montre mes films dans le monde entier, je vis et travaille là, en Palestine. Prenez l’exemple de Haïfa, de Ticket to Jerusalem, ou plutôt de Couvre-feu, j’en ai conçu le scénario pendant quarante jours de couvre-feu total alors que je n’étais pas autorisé à sortir de ma maison. J’ai pris pour matériel la vie courante. En effet, ce que vous, vous pouvez découvrir sur vos écrans, avec les « actualités », je le vois de ma fenêtre. Ma fenêtre, c’est votre écran. Cela signifie que la population palestinienne voit dans mes films ce qui les concerne directement. Quand je fais un film sur mes conditions d’existence, il s’agit des leurs. Ils peuvent réellement se voir eux-mêmes dans mes films. En revanche, quand on voit mes films à l’extérieur, ce que je montre paraît exotique, il s’y concentre une grande attention sur le sens et, parfois même, cette existence peut paraître absurde pour un regard extérieur. Parfois, les Palestiniens rient des situations auxquelles les actualités sont attentives, notamment à propos des discours que nous connaissons trop bien : « Intifada », « processus de paix », etc., autant de discours qui sont employés pour commenter les situations auxquelles nous sommes exagérément identifiés. Il faut comprendre que nous ne sommes pas tout le temps assis là en train de souffrir de l’occupation. Nous vivons aussi. Nous allons au bar. Nous allons au cinéma. Nous jouons aux échecs. Ces choses-là, vous pouvez les voir dans des films qui viennent de Palestine, pas dans des films faits par des gens du dehors pour filmer la société palestinienne. Ceux-ci sont trop proches du « reportage », trop focalisés sur les « actualités », sur les « événements médiatiques ». Il faut que la population puisse se voir elle-même dans ce qui est filmé et qu’elle s’y reconnaisse clairement.
8M. :Cela veut-il dire que les événements médiatisés des actualités font écran à la réalité quotidienne d’une société palestinienne qui, en fait, n’intéresse guère, sinon les spectateurs, du moins les journalistes ?
9R. M. : Exactement. Je pense que si vous voulez connaître, rencontrer la société, les événements politiques vont vous distraire, déranger même. Nous, nous devons faire des films en dehors des points de focalisation. Les bombardements, la paix, Arafat, Sharon, voilà ce sur quoi les gens se concentrent et à cause de cela ils ne peuvent vraiment être en phase avec la société réelle. Il y a plein de choses heureuses dans la vie quotidienne, comme dans quantité d’autres sociétés dans le monde, avec, bien sûr, des spécificités, mais au fond on retrouve les mêmes besoins. Toutefois, sous l’influence du contexte politique actuel, la société palestinienne change. C’est ce dont on peut se rendre compte à travers les films que j’ai faits avant la première Intifada, puis durant celle-ci, durant la guerre du Golfe aussi, et après, avec le processus de paix, et durant la seconde Intifada, aujourd’hui, j’en prépare un nouveau… À travers eux, vous pouvez voir que la société civile et la vie palestiniennes, depuis une quinzaine d’années, ont petit à petit changé à l’intérieur même de mes films. Par exemple, les gens sont plus unis aujourd’hui qu’auparavant. Cela est flagrant ne serait-ce que dans le quotidien et les comportements. C’est presque anormal d’une certaine manière.
10M. :Quand vous faites un film, pouvez-vous évaluer jusqu’où vous êtes attentif à ce que le public aimerait voir dans ce film, ce qu’il en attend ? Quel public visez-vous ?
11R. M. : J’essaie avant tout de faire en sorte que mes films s’adressent à un public palestinien et, plus généralement, à un public arabe. Je montre mes films dans des festivals arabes, à Téhéran, à Tunis, au Liban, en Syrie, au Caire où se déroule le plus important festival de films arabes et où j’ai récemment obtenu trois prix. Mes films devraient être pour tout le monde, tout en exprimant mes propres préoccupations. Cependant, il y a d’autres considérations que suscitent les publics. Il y a à l’évidence une grande différence entre des publics iranien, égyptien ou tunisien. Mais on rencontre également deux sortes de public nettement différenciées. D’une part, ce sont ceux qui apprécient mes films pour ce qu’ils sont, qui portent sur eux un jugement critique ou esthétique et, à ce titre, j’ai aussi fait des films expérimentaux qui peuvent les intéresser. D’autre part, il y a ceux qui aiment soutenir des films palestiniens parce qu’ils sont palestiniens. Leur jugement est entièrement déterminé par le fait de supporter les Palestiniens. Cela, je le réprouve totalement. Ce que j’aime, c’est ceux qui veulent voir du cinéma.
12M. :Vous avez réalisé des films expérimentaux, documentaires et des fictions, je crois que les plus importants sont des fictions, n’est-ce pas ?
13R. M. : Oui. Les fictions touchent un public plus large et circulent mieux dans les festivals, alors que les documentaires vont être plus facilement pris par les télévisions. Mais en fait, j’ai fait plus de courts-métrages (plus d’une dizaine) que de fictions (quatre longs-métrages). J’aurais tendance à préférer les courts-métrages, mais à bien y réfléchir, peu m’importe, courts, moyens, longs, fictions, documentaires, j’aime le cinéma, j’aime filmer. Toutefois, la fiction reste un meilleur médium, elle offre plus de possibilités que le documentaire, aussi bien lors de la conception et de la réalisation que de ce que l’on peut montrer.
14M. :En ce qui concerne les conditions sociales du cinéma, que pouvez-vous nous dire des acteurs avec qui vous travaillez ? Sont-ils professionnels ? Obtenez-vous facilement des financements ?
15R. M. : Beaucoup d’acteurs viennent du théâtre parce qu’il y a toujours eu beaucoup d’activités théâtrales. Pour le reste, il s’agit souvent de semi-professionnels ou d’amateurs. En ce qui concerne les financements, c’est une autre affaire. Il n’y a pas d’argent pour le cinéma de la part de l’Autorité palestinienne. Avant l’Intifada, il était possible d’obtenir des fonds pour des petits projets liés au développement, aux droits de l’homme, aux enfants. Mais en ce qui concerne l’art et le cinéma, a fortiori aujourd’hui, je dois aller chercher de l’argent en dehors du pays, comme n’importe quel réalisateur de cette contrée. Ainsi, j’ai été amené à avoir de nombreuses chaînes de télévision comme partenaires. À côté de cela, j’ai fondé mon propre centre de formation aux métiers du cinéma, à Ramallah. En outre, nous bénéficions d’un Centre culturel dans le même immeuble et d’une salle avec soixante chaises, seulement, et un matériel rudimentaire de vidéo projecteur. Nous y organisons régulièrement des projections pour tous les âges, y compris des films occidentaux. Des séances pour les enfants avec des Chaplin ou des Keaton, ou des soirées débats sur des films européens, américains ou arabes, des Chahine, par exemple. Mais du fait de la situation depuis deux ans, nous sommes périodiquement obligés de fermer. Je travaille à la fois sur mes propres films et sur les projets de ce Centre qui est comme mon bébé. Avec un équipement plutôt modeste, deux caméras digitales, des équipements de prise de son et d’éclairage, nous y poursuivons plusieurs sortes d’activités qui vont de formation de cinéastes pour les jeunes à la réalisation de films. Il y a des cours et des entraînements pratiques, et nous avons produit seize courts-métrages. Nos projets sont axés sur la société elle-même, comme je vous l’ai dit, et nous ne passons pas par une didactique universitaire, mais plutôt par un travail sur le tas, spontané. Les gens viennent apprendre pour faire. L’un va filmer sa grand-mère, un autre, les jeux dans la rue avec ses voisins. Ils font des films sur les autres et ils ont envie de composer avec leur société. Mais ils ont peu de culture cinématographique, ils en sont à l’a b c.
16M. : Avez-vous des relations avec des cinéastes israéliens ?
17R. M. : Parfois. Avant les années quatre-vingt-dix, nous en avions beaucoup plus. Je continue à entretenir des relations avec quelques amis. Durant la première Intifada jusqu’à 1991, Israël était pour moi un véritable laboratoire, que ce soit sur le plan technique ou éditorial. J’ai réalisé des co-productions avec des amis israéliens. C’est pourquoi j’ai été déçu, non par mes amis qui restent mes amis, même s’ils sont Israéliens, mais par la gauche israélienne qui a quasiment disparu. •