![]() |
Mouvements | 54-60 Distribution électronique Cairn pour les éditions La Découverte. © La Découverte. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Sur l’importance des disques et du recording dans la musique populaire et la techno
DJ @T@K
1Depuis qu’Edison a inventé le phonographe un nouveau mode de stockage de la musique est venu s’ajouter au corps des individus et à la notation : les disques. Cela signifie, qu’en plus d’aller à la musique (jouer d’un instrument ou assister à un évènement musical), la musique vient à nous. C’est donc par l’intermédiaire des enregistrements que, dans une très grande mesure, nous découvrons, aimons, apprenons et transmettons la musique. Autrement dit, ce que l’on appelait jadis, et assez improprement, la culture orale, a trouvé son médium, un objet léger et bourré d’informations précieuses qui circule et s’échange facilement.
2À partir du moment où les disques ont pénétré dans les chambres des adolescents, ceux-ci n’ont pas tardé à s’emparer de ce qu’ils (elles) entendaient ; le rock s’est diffusé ainsi. Un peu plus tard, certains ont commencé à « jouer » de leurs platines disques : le hip hop était né. Dans la foulée, la techno a suivi. Comme son nom l’indique, la capture et la manipulation des sons enregistrés (échantillonneurs, platines disques, consoles) y occupent une place prépondérante. C’est cette centralité de l’enregistrement qui, en grande partie, caractérise les musiques populaires.
3À la fin des années soixante-dix, un sociologue américain, du nom de Stith Bennett, a mené une enquête dans les montagnes du Colorado. Il y a trouvé des jeunes garçons capables de reproduire parfaitement des disques de rock, sans qu’ils aient pris le moindre cours de guitare ou même joués dans un groupe
4Prenons l’exemple d’un-e guitariste électrique se produisant sur une scène et examinons son équipement. Une fois la corde frappée par l’instrumentiste, le son capté par les micros passe par des potentiomètres situés sur la guitare, puis est dirigé dans des pédales de volume, de distorsion et/ou wah-wah (etc.), auxquelles s’ajoute une réverbération. Puis, ainsi traité, le signal aboutit finalement dans un amplificateur personnel doté d’un haut-parleur et de ses propres réglages (niveau, tonalité, compression, réverbération etc.). Parallèlement, le même signal est envoyé dans une console de mixage où il est égalisé (volume, tonalité), spatialisé (panoramiques et réverbération) et diffusé, grâce à des amplificateurs, dans des enceintes placées face au public. Enfin, indépendamment de la sonorisation (c’est le nom du dispositif affecté au public), l’instrumentiste dispose d’un retour (bains de pied) ; un haut-parleur disposé vers lui (elle) et qui lui permet d’entendre chaque musicien-n-e-s, à un niveau individualisé. Il y a donc trois chaînes sonores qui fonctionnent simultanément : celle de l’instrumentiste, la sonorisation et le circuit des retours. Or, sans qu’il soit ici possible de s’étendre trop longuement sur ce point, cette circulation est effectivement une transposition de la chaîne sonore de l’enregistrement. Effectivement, en studio, chaque son est isolé, sculpté, réparti dans l’espace, mixé dans une console et diffusé dans des écoutes situées dans la cabine technique. En parallèle, il est réinjecté, avec un réglage à la carte, dans les casques des enregistrant-e-s. Le principe d’organisation est similaire.
5Prenant acte de cette similitude, Bennet a démontré l’existence d’une importation continuelle des techniques de studio vers la scène et pour décrire ce phénomène, il a forgé le concept de la recording consciousness. La polysémie du mot recording est difficile à rendre en français. Dans la langue de Shakespeare (et d’Edison) le terme recouvre en effet bien plus que le simple fait d’enregistrer (to record) de la musique. Il décrit plutôt l’ensemble des activités et des outils qui recourent à l’enregistrement et à la reproduction du son
6Cependant, la recording consciousness crée une frustration entre « l’imitant-e » et ses modèles. Il existe en effet une distance irrémédiable entre la voix du chanteur et celui qui l’imite ou entre le son calfeutré d’un studio et les résonances d’une salle de concert
7D’une part, la résistance que lui oppose son modèle amène l’imitant-e à s’en détacher. Incité-e par ses modèles discographiques à être original-e, et de plus en plus au fait de leurs techniques, l’amateur-e se met à composer sa propre musique et à produire ses propres sons. Procédure à l’origine de tout développement personnel, l’imitation produit un effet exactement contraire à celui que les contempteurs de la musique populaire dénoncent le plus souvent : les (soi-disant) clones délaissent leurs idoles et deviennent eux-mêmes
8Le deuxième phénomène, probablement le moins étudié et que Bennet n’a pas pu percevoir au moment où il a écrit son livre, est au moins aussi intrigant. Si l’on examine l’évolution du matériel et de la pratique instrumentale depuis les années quatre-vingt, on se rend compte que, favorisée par la miniaturisation et l’informatique, la « studioïsation » de la performance s’est considérablement accrue. En effet, les innovations du hip-hop et de la techno ont justement consisté dans le fait de mettre sur des scènes des techniques de reproduction sonore normalement dévolues à l’écoute domestique ou à la sphère professionnelle. Et de fait, la platine-disques des scratcheurs et le ghetto-blaster des rappeurs viennent bien des appartements, tandis que la console de mixage du DJ techno provient effectivement des cabines techniques. De plus, en transformant des outils en instruments de musique, ceux et celles qui les manipulaient se sont transformés en artistes, ce qui n’est évidemment pas rien. La translation est donc non seulement technologique mais aussi sociologique. Enfin, ces innovations se sont effectuées hors de l’industrie et même souvent contre cette dernière. Il faut ainsi rappeler que le hip-hop a fait du disque vinyle un objet central, au moment même où, au nom du progrès technique, l’industrie musicale programmait sa disparition au profit du CD. D’une façon comparable, la techno s’est appuyée sur les techniques de numérisation du son et les nouveaux moyens de communication (internet, téléphone) pour investir des lieux inédits ou pour diffuser de la musique en dehors des circuits marchands. Comme les platines disques du hip hop l’avaient fait, les ordinateurs portables se sont transportés sur les scènes.
9Autre fait d’importance, en faisant des disques la matière première de la musique, le hip hop et la techno ont fait de la totalité du répertoire enregistré un matériel potentiellement intéressant. D’une certaine façon, ces deux styles sont moins « modernes » que les rockers. Ils s’intéressent énormément aux généalogies musicales, n’hésitant pas à assimiler (et à revendiquer) des styles antérieurs. Voilà, par exemple, ce que dit du hip hop, un de ses historiens : « Les ancêtres du rap s’étendent du disco au funk des rues en passant par les DJ de radio, Bo Didley, les chanteurs de be-bop, Cab Calloway, Pigmeat Markham, les danseurs de claquettes et les comiques de café-théâtre, les Last-Poets, Gil Scott-Heron, Mohammed Ali, les groupes a cappella de doo-wop, les jeux de groupe, les comptines qu’on chante en sautant à la corde, les chansons des prisons et de l’armée, le signifying et l’ensemble des dozens qui remontent aux griots du Nigéria et de la Gambie »
10David Toop présente le rap comme une sorte de synthèse de la culture afro-américaine antérieure, auxquels participent aussi bien des œuvres que des courants musicaux, des figures singulières (le boxeur Mohammed Ali) que des pratiques quotidiennes (le saut à la corde). Cependant, malgré la diversité des sources mobilisées, on comprend que ce qui rend possible la mention de tant de musiques, c’est bien qu’elles sont enregistrées et disponibles sur des disques. On pourrait comparer les disques à des archives d’historiens qui circuleraient librement dans l’espace public.
11Si vous lisez des histoires de la techno, vous vous rendrez rapidement compte d’un même goût pour les filiations. Ainsi, dans Techno Rebelle, Ariel Kyrou déroule « un siècle de musiques électroniques » (c’est le sous-titre de l’ouvrage) allant des origines lointaines du genre aux « limbes des nouvelles musiques du temps présent »
12Si, maintenant, vous vous entretenez avec des fans de techno (moi par exemple), vous retrouverez régulièrement ce goût pour les « vieilleries » musicales : par exemple les musiques de films italiennes des seventies ou le grand Burt Bacharach (c’est lui qui, avec son complice Hall David, a écrit la musique originale de « Toute la pluie tombe sur moi »)
13Plus généralement, on peut remarquer que la mise à disposition sur supports enregistrés d’un répertoire immense a également favorisé l’hybridation stylistique. Si nous avons aujourd’hui de l’acid jazz, c’est bien parce que des amateurs et des artistes aiment la techno et le be bop. Le foisonnement des étiquettes stylistiques n’est donc pas le résultat d’une atrophie du goût musical mais, au contraire, la conséquence de la variété des répertoires disponibles. Voilà qui n’a guère à voir avec la tribalisation dont on nous parle régulièrement.
14Finalement, le caractère imprévu de toutes ces innovations (et de ces rencontres) saute aux oreilles. De la même façon que les répertoires et les généalogies sont perpétuellement l’objet de réévaluations, la culture populaire a la capacité de s’approprier des outils initialement destinés à des usages et d’en faire autre chose. La raison en est probablement qu’un-e amateur-e bidouillant dans sa chambre bénéficie d’un temps et d’une liberté d’expérimentation que le monde professionnel ne permet guère. En définitive, le caractère populaire du rock, du hip hop ou de la techno ne tient ni à son audience, ni à ses liens avec le peuple, ni même à la place qui occupe la danse mais à l’association entre les supports et les amateur-e-s : ceux et celles qui pratiquent sans compter.
15Il me semble que les traditions sociologiques et philosophiques qui critiquent la « passivité » des consommateurs, devraient regarder d’un peu plus près ce playground de la musique populaire. Ce qui est en cause, ce n’est pas seulement le fait que, dans la généralité de leurs analyses, la diversité des individus leur échappe, mais qu’elles soient incapables d’appréhender la nature fondamentalement dynamique de la relation entre les personnes et les techniques. Il est probable que cette incapacité découle d’une attention trop exclusive portée aux discours des acteurs et au fait de privilégier certaines technologies au dépend d’autres
16Dans son livre sur les premiers temps de l’imprimerie
17
18Un deuxième point mérite également notre attention. En mettant à la disposition des individus des livres, l’imprimerie a aussi permis à des penseurs audacieux de « s’auto instruire ».
19
20Pour employer les termes de Jonathan Sterne (dont on lira la contribution dans ce même numéro), en s’arrachant au face-to-face, Tycho se donna les moyens de penser par lui-même. Pour ce faire, il s’aida des nouveaux supports de savoirs, les livres imprimés qu’Eisenstein désigne très justement comme des « instructeurs silencieux »
21Je voudrais relever les nombreuses similitudes entre les livres imprimés et les disques édités.
22Comme l’auteur d’un livre s’adresse au lecteur à travers ses théories ou ses fictions, les musicien-n-e-s nous transmettent leur musique à travers leurs disques. À partir de l’écoute et de l’imitation de ces œuvres, les musicien-n-e-s de musiques populaires s’initient au style musical de leurs modèles et à la technologie du recording. Comme la génération des Stones a appris le rock avec son Decca’s Dansette machine, un tourne-disques bon marché et portable, idéal pour les chambres d’adolescent-e-s
23Comme les livres imprimés établissaient un savoir commun, le répertoire enregistré est devenu une banque de savoir collective. À partir de ce répertoire, on peut aisément débattre entre érudit-e-s (Mick Jagger a rencontré Keith Richards dans un train alors que celui-ci avait sous son bras une pile de disques), construire des généalogies et/ou opérer différentes relectures d’une même source sonore (cf. les Djs). De la même façon que les écrits servent de base aux discussions (et aux controverses) scientifiques, les supports enregistrés sont devenus le matériau même de certains styles musicaux et tout particulièrement de la techno.
24Nous avons vu que Tycho étudiait et travaillait à la maison puis soumettait ses travaux au jugement public. Il en va de même en matière de musique populaire et en particulier pour la musique électronique. Comme on l’a vu, les protagonistes du rock, du hip hop et de la techno n’ont cessé d’exporter dans l’espace public (raves, clubs, rencontres, festivals, labels de disques) des pratiques d’abord apprises et élaborées dans des chambres ou des cabines techniques. Le fait que les ordinateurs et les raves représentent conjointement la techno nous confirme ce point.
25-Est ce que Tycho était un autodidacte ?
26-Non, il avait préalablement appris à lire.
27-Est ce les DJs sont des autodidactes ?
28-Non plus.
29-Mais, il n’existe quasiment pas d’écoles pour les DJs ?
30-C’est vrai, mais il est fréquent d’apprendre des choses sans être explicitement dans une situation éducative.
31-Alors qui sont les instructeurs ?
32-Des supports qui transportent du savoir pratique et puis d’autres passeurs : des images, des notices techniques, des forums internet, des personnes bienveillantes. C’est cet ensemble qui fait qu’une technique est sociale.
33-Comment est ce que ces supports arrivent à l’amateur ?
34-À peu près de la même façon que les livres arrivaient à Tycho, par l’intermédiaire d’un vendeur ou d’un collègue. Bien entendu, les réseaux ont eu peu changé depuis le 16e siècle.
35-Donc si je récapitule, il y a trois acteurs principaux dans cette pièce : les supports, ceux qui les lisent et ceux qui les diffusent.
36-Exactement, même si de nombreux autres rôles sont distribués
37-En somme la boucle (loop) est bouclée ?
38-Oui, je crois que l’on peut dire les choses comme ça. ●
DJ @T@K
[ *] Pseudonyme de François Ribac, compositeur de théâtre musical et auteur de « l’Avaleur de rock » Éditions de la Dispute 2004.
[ 1] H. Stith BennetOn becoming a rock musician University of Massachussets Press Amherst 1980.
[ 2] On pourrait donc traduire le concept de Bennett par la conscience du son capté.
[ 3] Les studios de répétitions de rock et de hip-hop sont presque systématiquement recouverts d’isolants alors que pour du classique, le lieu idéal est une salle dont l’acoustique se rapproche d’une salle de concert. S’il en est ainsi, c’est que les technologies électriques assurent la spatialisation et l’amplification du son.
[ 4] Je décris ici l’itinéraire des instrumentistes, mais on remarquera que la façon dont les enfants ou les jeunes adolescent-e-s délaissent brutalement des répertoires qu’ils (elles) adoraient encore la veille est du même ordre.
[ 5] Peu après leur rencontre, Keith Richards épatera Mick Jagger parce qu’il sera capable de reproduire à la guitare, et qui plus est à la perfection, les solos de Chuck Berry (Là-dessus François BonRolling Stones, une biographie Fayard Paris 2002). Rappelons que ni Elvis, ni Sinatra ne composaient leurs chansons.
[ 6] S.H. Fernando JR. The news beats, culture et attitudes du hip-hop Éditions l’éclat/Kargo Paris 2000. Page 288. Les italiques sont de l’auteur. Cette citation est extraite de l’ouvrage de David ToopRap attack 3 African rap to global Hip-Hop Serpent’s Tail London 1999.
[ 7] Ariel KyrouTechno Rebelle, un siècle de musiques électroniques Éditions Denoël X-trême Paris 2002.
[ 8] Pendant la confection de ce dossier consacré à la techno, un membre de l’équipe m’a ainsi fait parvenir la musique du film Vampyros Lesbos, composée en 1970 par Manfred Hubler et Siegfried Schwab.
[ 9] Comme son nom l’indique, la want-list est une liste de disques que les amateurs déposent chez les disquaires et/ou diffusent sur Internet. La mienne compte environ 300 références en CD et je la remets continuellement à jour.
[ 10] Un journaliste anglais s’est essayé, d’une façon assez systématique, à ce petit jeu et le résultat est proprement fascinant. Cf. Paul Morley Words & Music (2003) Bloomsbury London 2004.
[ 11] Voir par exemple : Theodor W. AdornoIntroduction à la sociologie de la musique 1968-74 (Traduit de l’allemand par Vincent Barras et Carlo Russi) Editions Contrechamps Genève 1994 et Theodor W. AdornoLe caractère fétiche de la musique et la régression de l’écoute 1973 (Traduit de l’allemand par Christophe David) Editions Allia Paris, 2001.
[ 12] Elisabeth L. EisensteinLa révolution de l’imprimé à l’aube de l’Europe moderne (Traduit de l’anglais par Maud Sissung et Marc Duchamp) Hachette Littératures 1991.
[ 13] Ibidem page 266.
[ 14] Tycho Brahe, astronome danois (1546–1601).
[ 15] Ibidem, page 258.
[ 16] Ibidem, voir notamment les pages 118, 308, 310, et 319.
[ 17] Je remercie Simon Frith de m’avoir transmis ces précieuses informations.