Mouvements | 84-87

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Chili : l’impunité et ses conséquences psychiatriques

Paz Rojas Baeza*

« Penser le passé contre le présent, résister au présent, non pour y revenir, mais, je l’espère, en faveur de l’avenir. »Friedrich Nietzsche
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Après tant d’années à soigner les victimes de la dictature, le sentiment de stupeur et d’ignorance face à ce drame nous imprègne encore aujourd’hui1. On est notamment frappé par la mise en sommeil, chez ces patients, de qualités psychiques tels que la subjectivité, l’affectivité, les émotions, la conscience, le langage, la mémoire, la notion du temps, voire la perception elle-même. Chez les personnes victimes de tels crimes se produit une rupture avec la réalité, un bouleversement dans le système de perception du monde extérieur. Ce qui est arrivé, ce qui se passe ensuite, est-ce réel ? est-ce la vérité ? À partir du crime, la vérité est totalement défigurée et l’impunité permet aux crimes de persister dans la pénombre.

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Dès le début, il nous apparaissait clair qu’à côté de l’examen de l’intériorité détruite, où tout le système bio-psychique social de l’individu est mis à mal, il nous fallait aussi pratiquer celui de l’intersubjectivité, dans laquelle se trouvait nécessairement inclus le bourreau et son système, les personnes affectées, leurs familles, la société, le pouvoir, dans leur interaction avec l’histoire et la culture d’un pays.

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Pour pouvoir intervenir dans de tels cas, il faut connaître la définition et la signification de ce que nous appelons les crimes contre l’humanité. Les méthodes utilisées, l’objectif recherché, le lieu où ils ont été commis. Il faut aussi connaître l’histoire, la politique du pays, son évolution, ainsi que la persistance ou non de l’impunité au moment de l’intervention thérapeutique.

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Aujourd’hui, nous parlons tous de la mémoire. Mais de quelle mémoire s’agit-il ? Si nous distinguons les deux relations fonctionnelles que sont d’une part la phase d’acquisition, qui permet la mémorisation de certains aspects de la situation dans laquelle se trouve l’individu, et d’autre part celle de l’actualisation, qui a pour but d’identifier et de restituer les faits mémorisés au moment de leur acquisition, nous devons considérer qu’actuellement, au Chili, nous nous trouvons dans cette seconde étape. Le refus d’oublier a marqué l’âme et le corps de la société durant ces dix-sept années de dictature que la mémoire a « encapsulées » comme un souvenir gravé pour l’infini. La première phase d’acquisition de la mémoire, après le coup d’État, fut vécue à diverses profondeurs, il n’y eut pas une mémoire, mais de multiples mémoires : mémoire de la souffrance physique et mentale, mémoire de sang, mémoire de mort, mémoire de terreur. Il y eut aussi des mémoires suspendues dans le temps et l’espace, comme les disparitions. Toutes immergées dans le pôle négatif des affects, accompagnées d’angoisses, de peur, d’absence de sentiment, et qui, faute d’une vérité intégrale et faute de justice, réinstallent facilement le trauma dans la subjectivité, d’une façon nouvelle.

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On a tenté de construire la mémoire depuis un seul pôle, celui des victimes. Pour nous, dès la première fois que nous avons eu devant nous le corps et l’esprit lacérés d’une personne torturée, nous avons eu la certitude que nous nous trouvions face à un crime, avec ses deux pôles : la victime et le bourreau. C’est à partir de ce constat que nous nous sommes engagés dans le combat pour la mémoire et pour une position radicale contre toute tentative de « tourner la page » ou de réconciliation qui laisserait les crimes dans la pénombre. C’est ici qu’il nous faut tenter d’analyser cette étape d’actualisation de la mémoire à laquelle nous avons assisté durant la période de transition…

● Les Commissions de Vérité

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Avec le passage des années et la fin de la Guerre froide, les dictatures militaires des différents pays d’Amérique latine entrèrent dans ce qu’on appelle les « périodes de transition ». Elles s’accompagnèrent tout à la fois de la création de diverses formes de « Commissions de Vérité » et de la promulgation ou du maintien de législations qui favorisèrent l’impunité : de simili amnisties et instruments juridiques pour parvenir, disait-on, à la réconciliation.

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Au Chili, la commission créée en 1990 fut nommée, comme beaucoup d’autres, « De Vérité et Réconciliation », laissant de côté l’objectif principal, l’obtention d’une réparation intégrale par la désignation des responsables des crimes, seul moyen de rendre la justice. Elle excluait aussi des milliers de personnes qui avaient survécu à la torture et qui avaient été les principaux artisans du renversement de la dictature. Malgré tout, nous avons collaboré à cette commission, et nous avons poussé et soutenu les personnes qui pouvaient y concourir par leurs déclarations.

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Au lieu de la diffusion des conclusions de l’enquête, nous avons entendu cette incroyable phrase du président2 : « La justice dans la mesure du possible ». Nous avons alors progressivement perdu l’espoir de parvenir à la vérité, de connaître l’identité de tous les responsables et surtout d’obtenir justice. Au lieu d’une réparation intégrale, sans laquelle il ne peut y avoir de réconciliation, on vit renaître la frustration, le désespoir, la lassitude, non plus sous une dictature, mais en « démocratie ».

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Cette situation nous a incité à poser la question : « Qu’était-il arrivé aux personnes concernées, celles des autres pays, face à leurs commissions respectives ? » Après un vaste processus de consultations, nous avons décidé de réaliser une étude comparative du point de vue des victimes, des organisations des Droits humains et des personnalités engagées dans cette démarche. Les pays étudiés furent l’Argentine, le Chili, le Salvador, le Guatemala, et l’Afrique du Sud. Soutenus par l’Association de Prévention de la Torture, qui siège à Genève, nous avons publié un livre : « Commissions de Vérité : un chemin incertain »3. Pourquoi incertain ? Parce que la majorité des interviewés nous ont dit : « La Vérité dans ces enquêtes n’a pas été plus loin que la constatation du crime, mais a éludé le comment, le pourquoi, le pour qui, et les auteurs ». Même s’ils ont reconnu que la grande contribution de ces enquêtes avait été de reconstituer « la Mémoire historique », ils ont souligné que ces enquêtes, qui auraient dû se transformer en instruments d’étude, de consultation et de connaissance accessibles à tous les citoyens, n’avaient pas été divulguées et portées à la connaissance comme elles auraient dû l’être. En effet, cela n’a été accompli dans aucun des pays que nous avons étudiés, sauf, peut-être, dans une certaine mesure, en Afrique du Sud.

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Le pire étant d’avoir établi une série de mécanismes pour instiller dans les esprits l’ennemi de la mémoire : l’oubli, qui évite d’affronter la réalité. L’oubli provoqué par la répression de la connaissance est particulièrement significatif. C’est peut-être le mécanisme principal utilisé pour ne pas affronter la présence du mal : ne pas savoir, ne pas parler, tourner la page, oublier simplement, et de la sorte, instaurer l’impunité.

● L’impunité

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Selon le dictionnaire de la Real Academia, impunité signifie absence de châtiment, et, selon le même dictionnaire, l’amnistie, un des mécanismes le plus souvent utilisé pour établir l’impunité, est synonyme d’amnésie, terme médical désignant la perte de la mémoire, l’oubli.

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Les deux piliers qui soutiennent l’impunité sont donc la négation de la vérité (à travers notamment la dissimulation des responsables) et l’absence totale, ou partielle, de justice. Absence de justice envers les victimes, les proches et envers la société. Ces deux absences bouleversent et pervertissent les plus hautes fonctions mentales de l’homme : la vérité, le réel, l’objectif comme bases de la perception du monde extérieur, éléments essentiels dans la construction du processus de la connaissance, du savoir, et même de l’imagination.

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La certitude que l’on a de la réalité, de ce que l’on en perçoit, l’analyse et la réflexion sur les événements de l’existence confluent pour construire et séparer le vrai du faux. C’est, par conséquent, la base pour la formation du jugement, du processus de la pensée, et plus tard pour la capacité de choisir. La vérité est aussi un pilier fondamental de l’affectivité, dans la relation au monde, et spécialement avec l’autre.

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La justice, valeur permanente dans l’histoire de l’humanité, ne peut coexister avec l’impunité. Le sentiment et surtout la connaissance de ce qui est juste et injuste est, à l’instar de la vérité, à la base de l’élaboration de la pensée, de la construction de la décision et de l’action des personnes, en elles-mêmes comme dans leur interaction avec d’autres humains. Ainsi, le mensonge, la tromperie, l’occultation, la négation, la moquerie relatives aux exigences de vérité et de justice, ou pire, la revendication des crimes, produisent des altérations dont les conséquences sont dramatiques.

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Ainsi, dans la période de transition démocratique au Chili, la production de vérités partielles par la Commission, l’absence d’identification des responsables et la méconnaissance des faits ont provoqué de profonds dégâts : avec le temps, la permanence de l’impunité induit des mécanismes de troubles psychiques et intersubjectifs, capables de produire des tourments égalant la torture, voire plus graves encore. L’impunité peut être par conséquent assimilée à une violation des droits humains. La justice, dans ces périodes de transition, doit donc veiller à ce que les tribunaux nationaux observent les conventions et les traités concernant les crimes contre l’humanité, ainsi que les principes directeurs qui guident la protection et la promotion des droits humains dans la lutte contre l’impunité. S’il en avait été ainsi, Pinochet ne serait pas mort impuni. ●

Paz Rojas Baeza*

Notes

[ *] Directrice de la Corporation de promotion et de défense des droits des peuples (CODEPU), Chili.

[ 1] Traduction : F. Ségeste

[ 2] Patricio Aylwin, premier président élu de la période de transition démocratique au Chili (1990-1994).

[ 3] Pour télécharger ce rapport en espagnol (254 pages) ou en anglais (48 pages) : www.apt.ch/component/option,com_docman/task,cat_view/gid,29/lang,fr/

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