![]() |
Outre - Terre 2003- 3 (no 4)| ISSN 1636-3671 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7492-0170-5 | page 227 à 240 Distribution électronique Cairn pour les éditions érès. © érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
« Dédoublement » d’une idéologie ?
Deux partis eurasistes en Russie
Marlène Laruelle
Observatoire des États post-soviétiques (INALCO ), chercheur associé à l’Institut français d’études sur l’Asie centrale (Tachkent).
1Depuis environ deux ans, le terme d’« Eurasie » est en train de subir une profonde mutation. Quittant le champ purement intellectuel dans lequel il était confiné voilà une dizaine d’années, il entre dans un domaine public plus large. Victime de son succès et de son caractère polymorphe, l’eurasisme est de plus et plus utilisé comme vision « passe-partout » de la Russie : ses théories sont en elles-mêmes mal connues mais l’idée d’une Eurasie rassemblant le centre du vieux continent et dans laquelle la Russie serait « chez elle » est de plus en plus répandue. Ce courant subit ainsi des distorsions idéologiques de taille, perd son homogénéité originelle et certaines de ses thématiques s’en trouvent profondément modifiées.
2Les déclarations de V. Poutine (en particulier au sommet asiatique de Bruneï en 2001) en faveur d’une Russie « euro-asiatique » ont suscité chez des néo-eurasistes une volonté d’occuper plus nettement le devant de la scène politique et intellectuelle en relançant la lancinante question de l’identité russe. Jusqu’à présent, la diversité de chacune des mouvances néo-eurasistes laissait le champ idéologique imprécis et l’individualisait en fonction des leaders : le néo-eurasisme était avant tout la pensée d’A. Dougin, d’A. Panarin, d’E. Bagramov [1], etc. On assiste aujourd’hui à deux phénomènes parallèles, une politisation et une simplification du champ eurasiste : certaines mouvances particulièrement visibles commencent à s’imposer au dériment de groupuscules qui poursuivent leur réflexion sans accès direct à un public large.
3La politisation en cours pressentie par A. Dougin depuis plusieurs années de l’eurasisme a atteint un nouveau stade au printemps 2001 avec la création de deux partis s’en réclamant. La concurrence entre ces deux organes qui n’ont pas encore eu l’occasion de se présenter à des élections afin de mesurer leur influence est virulente. Chacun représente en effet une conception totalement différente, ce qui révèle des tensions sous-jacentes depuis les années 1920 et désormais apparentes dans la décennie 1990. Ainsi, la part jamais maîtrisée de nationalisme présente chez les eurasistes des origines a resurgi aujourd’hui et trouve son expression la plus radicale chez Dougin et au sein de son parti Evrazija. Au contraire, le Parti eurasiste d’A.-V. Niazov interprète l’Eurasie comme une forme pré- ou post-soviétique d’« amitié entre les peuples » et affirme des liens indestructibles de l’orthodoxie et de l’islam, des populations slaves et turciques.
4A. Dougin est, depuis maintenant plusieurs années, la personnalité la plus connue de la mouvance et l’un des grands théoriciens du nationalisme russe, très à la mode dans certains milieux intellectuels. Si sa pensée est assez bien connue, on sait très peu comment est organisé son parti et dans quelle mesure il a dû modifier ses convictions pour qu’elles entrent dans le domaine public. Auteur d’une théorie complexe, Dougin conjugue une recherche exacerbée de spiritualité (d’où son appartenance, malgré des références parfois néo-païennes, au mouvement vieux-croyant [2] ) et une volonté d’analyser la Russie de façon scientifique.
5Son parcours a profondément évolué : dans les années 1985-1990, il affiche un néo-eurasisme clairement « de droite », proche des milieux conservateurs, voire monarchistes. De 1991 à 1993, il se rapproche du parti communiste de G. Ziouganov et collabore aux revues patriotiques classiques comme Zavtra. À partir de 1994, il développe sur le plan théorique son « orthodoxie » néo-eurasiste et publie de nombreux ouvrages ésotériques qui font la différence avec bon nombre de courants patriotiques. En 1998-2001, il trouve sa spécificité et s’éloigne toujours plus des partis d’opposition. Progressant vers un « centrisme », il apporte son soutien au premier ministre d’alors, E. Primakov. Dougin qui avait quitté le parti national-bolchevik de l’écrivain Eduard Limonov sur un certain nombre de désaccords, change profondément avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en mars 2000. Son évolution participe de la recomposition du champ politique russe et tout particulièrement de l’opposition « patriotique » dans le nouveau contexte. Alors qu’il se présentait comme un « dissident » face à l’occidentalisme de la période eltsinienne, Dougin amorce un rapprochement avec le nouvel homme fort du pays. Sa position institutionnelle était déjà ambiguë puisqu’il était conseiller du président de la Douma, G. Seleznev depuis 1998 et président de la section d’expertise géopolitique du Conseil consultatif des problèmes de sécurité nationale près la Douma depuis 1999.
6En avril 2001, le personnage joue cartes sur table et fonde Evrazija – qu’il préside – avec pour but avoué de lutter non pour le pouvoir mais pour l’influencer [3]. Dès son congrès fondateur, le mouvement officialise son ralliement à Poutine et propose de participer aux prochaines élections au sein d’une coalition gouvernementale. Dougin le transformera par la suite en un parti politique défini de façon ambiguë comme « radical-centriste ». Ce sera le parti du « patriotisme scientifique fondé sur la géopolitique » – une prétention classique des mouvances néo-eurasistes russes –, qui disposerait de 59 représentations régionales et de plus de 10 000 membres.
7L’échiquier politique russe ne recoupe pas la très française division gauchedroite et la place que Dougin s’y attribue est encore plus complexe : il reconnaît par exemple partager avec l’extrême-gauche une critique de la société « bourgeoise » et « capitaliste » mais affirme que ses arguments sont de droite car fondés sur des critères « civilisationnels » : le refus de la culture dite « atlantiste ». En fidèle disciple de la révolution conservatrice et de l’idée de « troisième voie », il appelle au dépassement de la modernité et des principes démocratiques non par un retour en arrière mais par une révolution de droite. Se rattachant ainsi ouvertement aux courants les plus extrêmes tout en brouillant les pistes : « l’extrême-droite est politiquement trop à gauche pour les traditionnalistes authentique [4] ».
8Sa vision de la Russie reste aussi des plus extrêmes : le pays est entouré d’ennemis ; les peuples turcophones du pays et de l’ex-URSS, potentiellement séparatistes, peuvent remettre en cause l’unité territoriale de la Russie ; les « occidentalistes » forment une cinquième colonne au service des puissances étrangères. Un nationalisme qui mobilise tous les registres : la nation russe, affaire d’ethno-biologie, mais également le résultat historique de l’Empire; elle est appelée à dominer les autres peuples de son espace « naturel » et doit refuser tout métissage ou « exogamie » mais également retrouver son élan démographique afin de ne pas sombrer devant les peuples « du Sud ». Pas d’autres nationalités à partir du redécoupage territorial de la Fédération car « la seule communauté nationale au sein de la structure impériale et supranationale, ce sont les Russes » [5]. Contrairement aux autres théoriciens du néo-eurasiste, Dougin se refuse à rejeter les slavophiles qui insistent sur la mission historique de l’orthodoxie ; il affirme que l’eurasisme en est le continuateur par son intérêt exacerbé pour la question nationale.
9Dans le champ néo-eurasiste, Dougin se distingue par une forte tendance à l’occultisme : chacun de ses raisonnements géopolitiques s’accompagnant de propos délibérément métaphysiques qui conjuguent en eux toutes les grandes traditions de l’ésotérisme classique. Son association (et maison d’édition) « Arctogaïa » se présente dans son manifeste comme « l’élite d’un continent disparu, les princes d’un pays qui n’existe pas » [6]. Un discours qui joue sur la mode de l’Atlantide mythique chez les Russes et bénéficie de l’idée, extrêmement courante dans les mouvances nationalistes contemporaines, que la Russie descendrait de l’ancienne « Hyperborée », que les Russes seraient donc de purs aryens nordiques. Dougin se présentant d’ailleurs comme le fondateur d’une nouvelle science, l’« ariosophie » ou science de l’aryanité : les Russes sont le « peuple élu » ; c’est seulement formellement qu’ils font partie du monde et ne sont donc pas appelés à être détruits comme lui.
10Toute cette métaphysique n’empêche pas Dougin de trouver un habillage « politiquement correct » à son parti. Très sensible aux tendances contemporaines il pressent la concurrence que peuvent lui faire ses rivaux (Niazov) sur la question des minorités religieuses et nationales du pays. L’une des forces d’Evrazija est alors de se présenter non seulement comme un moyen d’affirmation de la puissance russe mais également comme une force de compromis dans les tensions internes que connaît le pays : le mouvement regroupe ainsi des représentants de régions sensibles comme la Iakoutie-Sakha, le Nord-Caucase ou le Tatarstan. Evrazija s’est également plu à réunir toutes les confessions présentes en Russie : de nombreux officiels musulmans mais aussi des bouddhistes et des juifs (du mouvement sioniste radical) ont adhéré au parti et affirmé vouloir lutter contre la montée des extrémismes religieux à travers l’intégration supposée par l’eurasisme.
11Dougin souhaite que la Communauté Économique Euro-asiatique qu’il ambitionne dispose d’une monnaie commune et que l’Iran dont le chiisme est considéré comme eurasien opte pour l’alliance avec la Russie et non pour un islamisme radical. Lors du colloque « Menace islamique ou menace contre l’islam ? », organisé par Evrazija le 28 juin 2001, les officiels du parti ont désavoué les mouvements fondamentalistes qui mettent en péril l’islam traditionnel et affirmé leur volonté de créer un comité eurasien pour le partenariat stratégique russo-musulman. L’islam traditionnel et l’orthodoxie seraient en effet spontanément eurasiens contrairement au catholicisme et au protestantisme, mais aussi à l’islamisme radicald’ailleurs en partie financé par des alliés des États-Unis, qui représenteraient l’atlantisme.
12Le mouvement de Dougin est particulièrement bien implanté à la Direction spirituelle des musulmans de Russie européenne et des pays occidentaux de la CEI, dirigée par le mufti Talgat Tadjuddin. Ce dernier, membre du Comité central du mouvement, s’intéresse depuis longtemps à l’idée d’Eurasie. Il écrivait déjà dans la première moitié des années 90 pour la revue d’Edouard Bagramov Evrazija. Narody, kul’tury, religii [Eurasie. Peuples, cultures, religions]. Les références profondément ésotériques de Dougin ne semblent pas lui poser de problème puisqu’il affirme dans une interview « partager pleinement les idées eurasiennes du mouvement d’A. Dougin et son soutien aux confessions traditionnelles, au patriotisme et au devoir de grande-puissance (derÏavnost’) [7] ». Un jeu tactique au sein de la hiérarchie religieuse de l’islam russe (cf. infra) n’est ici néanmoins pas du tout à exclure.
13On a pu noter l’émergence, parmi les élites turciques post-soviétiques, en particulier kazakhes et tatares, d’un eurasisme spécifique, avec « jeu de miroir » entre le discours russe sur ces peuples et la réappropriation par ces derniers d’éléments les concernant [8]. C’est que sous des dehors souvent multiculturalistes, l’eurasisme apparaît comme une des versions non pas ethniciste mais impérialiste du nationalisme russe. Une spécificité très violemment dénoncée par les intellectuels non-russes qui refusent d’être réduits à l’état d’objet : la simple existence de peuples allogènes au sein de l’ex-URSS ou de la Fédération de Russie ne peut ni ne doit servir d’argument en faveur d’une prétendue fusion entre le sentiment national russe et celui des minorités.
14L’eurasisme turcique qui émerge dès les années 1970, en grande partie avec le livre Azija ( 1975) du poète kazakh russophone Oljas Sulejmanov, se voulait une réhabilitation des peuples turciques dans l’histoire russe. Dans la deuxième moitié des années 1980, des voix s’élèvent au Tatarstan comme au Kazakhstan, à la faveur de la perestroïka, pour revendiquer une plus juste reconnaissance de la spécificité turcique en Union soviétique, sans pour autant appeler au séparatisme. Tout au long des années 1990, les élites du Tatarstan (partie de la Fédération de Russie) et du Kazakhstan instrumentaliseront le discours sur l’Eurasie pour affirmer une identité nationale turcique et musulmane jugée pleinement compatible avec l’héritage russe. L’eurasisme étant même devenu partie intégrante du discours officiel du Kazakhstan indépendant [9].
15Plusieurs personnages officiels du Nord-Caucase se sont eux aussi exprimés dans les années 2000 ou 2001 en faveur de l’eurasisme comme solution aux conflits nationaux et religieux. C’est par exemple le cas de Stanislav Derev, conseiller du représentant du président pour l’okrug (arrondissement) du Sud, ancien candidat à la présidence de la Karatchaèvie-Tcherkessie, d’Akhmat Kadyrov, à la tête de l’administration de la république de Tchétchénie et de Gadji Makhatchev, député du Daghestan à la Douma ainsi que vice-directeur du comité de la Douma pour les associations et les organisations religieuses.
16Mais il y a un autre discours eurasiste musulman, cette fois-ci extrémiste et très minoritaire. Il est produit par le Parti de la Renaissance islamique (PRI) de Russie qui joue sur la sympathie dont bénéficie l’islam radical dans une partie de la mouvance nationaliste russe pour s’exprimer régulièrement dans les colonnes du grand quotidien patriotique Zavtra. Ces islamistes militants appellent à une alliance géopolitique entre ce qu’ils considèrent être les deux seules forces capables de résister à l’Occident. Comme le veut l’émir Akhmadkady Aktaev : « l’orthodoxie et l’islam se rencontrent sur bien des points… avec le sentiment qu’il est indispensable de résister à l’américanisme » [10]. Le PRI invite la Russie à un rapprochement politique, mais aussi culturel et religieux, avec l’islam. Gejdar Djemal, ancien proche de Dougin et aujourd’hui vice-président du PRI allant jusqu’à affirmer que « le seul moyen qu’ait la Russie de ne pas disparaître géopolitiquement est de devenir un État islamique » [11]. On se trouve là aux limites extrêmes de l’eurasisme puisqu’il n’est plus question de symbiose culturelle mais de conversion : les populations musulmanes de Russie occuperaient une place supérieure à celles des Russes dans le devenir de la Fédération puisque le cœur spirituel du continent eurasien se trouve circonscrit au monde de l’islam.
17Le Parti eurasiste de Russie ( Evrazijskaja partija Rossii), PER, enregistré par le ministère de la Justice en juin 2001 et qui a réuni lors de son congrès fondateur plus de 150 délégués représentants 67 sujets de la Fédération, constitue sans doute la forme politique la plus intéressante de l’eurasisme russe. Il regroupait à l’origine sept organisations : le Refakh (Blagodenstvie), Union des musulmans de Russie, Unité orthodoxe [Pravoslavoe edinstvo], Solidarité tchétchène [âeãenskaja solidarnost’], le Congrès des peuples bouddhistes [Kongress buddistskih narodov], les Patriotes de Saint-Pétersbourg [Patrioty Sankt-Peter-burga], Jeune Moscou [Molodaja Moskva], le Parti de la justice et de l’ordre [Partija spravedlivosti i porjadka].
18C’est avant tout l’héritier du mouvement Refakh. Fondé en 1998, ce dernier incarnait l’entrée en politique de musulmans se définissant comme tels. Il a dû cependant s’adapter à la nouvelle législation russe en vigueur, qui enlève aux organisations dites « politiques et sociales » la possibilité de se présenter aux élections tout en récusant les partis à fondement religieux. Lors de son 5e congrès en 2000, Le Refakh s’est donc transformé lors de son cinquième congrès, en 2000, en un parti politique à part entière, le PER et il s’est associé à divers mouvements religieux, par exemple les bouddhistes ou tout simplement russes, afin de remplir les conditions politiques exigées. Cette jeune organisation conserve une base sociale pour l’essentiel musulmane et regroupe sur le plan national de nombreuses nationalités du Caucase ainsi que des Tatars et des Bachkirs [12]. Si seulement un quart des membres de son Bureau directeur sont musulmans, le parti bénéficie d’un fort soutien financier de la part d’hommes publics et d’entrepreneurs musulmans. Autour duPER se regroupent plusieurs présidentsde Directions spirituelles régionales des musulmans : celui du Tatarstan (Ousman Iskhakov), de l’Itchkérie (Akhmet Chamaev), de la Kabardie-Balkarie (Chafig Pchikhatchev), le représentant plénipotentiaire du Centre de coordination des musulmans du Nord-Caucase Kharun Batcharov, le député pour la Tchétchénie Aslamek Aslakhanov.
19Tous les leaders du PER sont particulièrement jeunes (une trentaine d’années) et occupent, à part quelques journalistes et entrepreneurs, des postes dans l’administration régionale : R. M. Minnulin est par exemple vice-président du Gossoviet du Tatarstan. Même A.-V. V. Niazov (né en 1969), le leader du PER, n’a pas le passé engagé de Dougin sur la question eurasiste, il n’est pas non plus un novice de la politique et sa carrière semble plutôt fulgurante : en 1990 il dirige le Centre culturel islamique de Moscou, en 1992 le Centre culturel islamique de Russie, pour devenir en 1995 co-directeur de l’Union des musulmans de Russie, gérer en 1997 les affaires de la Direction spirituelle des musulmans pour la partie asiatique de la Russie et prendre en 1999 la tête du mouvement Refakh.
20En octobre 1999, le mouvement décide de s’intégrer au parti du pouvoir, Edinstvo, et obtient la même année cinq élus aux élections législatives. Député à la Douma, Niazov y fonde en mai 2001 une union inter-groupes nommée « Eurasie » qui compte plus d’une vingtaine de députés. Fort de ses nombreuses représentations régionales [13], le PER espère maintenant atteindre aux prochaines législatives de 2003 les 5 % nécessaires pour siéger en tant que tel, et non plus sous l’étiquette de Edinstvo, à la Douma. Le parti compte officiellement 8000 membres mais affirme en espérer 100 000 fin 2003. Son but final est bien évidemment d’arriver à canaliser à son avantage le vote des musulmans de Russie (environ 20 à 25 millions de personnes [14]) et il parie sur l’avenir : une poussée démographique supérieure qui en feront un élément clef de la stabilité du pays dans quelques décennies. Il escompte plus généralement représenter, au plan politique, l’ensemble des minorités allogènes (un peu moins de 20 % de la population du pays) et en appelle à l’élaboration « d’un système de valeurs spirituelles eurasiennes [15] ».
21Pavel Borodin, actuel secrétaire d’État à l’Union Russo-Biélorusse, a suscité de nombreuses polémiques dans la presse russe en annonçant qu’il allait soutenir le PER. Le poste le plus élevé du PER restant vacant puisque Niazov n’est officiellement que vice-président. L’Union des citoyens orthodoxes a entre autre condamné la déclaration de P. Borodin et affirmé que l’union Russie-Biélorus-sie, en partie fondée sur l’orthodoxie commune aux deux pays, ne pouvait être dirigée par une personnalité « ralliée » à l’islam [16]. Le projet d’alliance entre Borodin et Niazov semble pour l’instant ne pas avoir abouti.
22À la différence des autres mouvances néo-eurasistes qui sont implantées dans les milieux universitaires et intellectuels, le PER n’a pas de discours extrêmement élaboré sur le plan théorique. Il se présente cependant comme « l’interprète de l’eurasisme dans la politique concrète [17] ». Il ne fait pas allusion aux autres courants du moment mais ne cache pas sa préférence pour le mouvement des années 1920 et les versions turciques de l’eurasisme : « La plate-forme du Parti repose sur l’idée eurasienne ; un système conséquent de points de vue et de représentations dont les fondements se trouvent dans les travaux de N. Troubetzkoy, P. Savicki, L. Gumilev et que les œuvres d’O. Sulejmanov, N. Nazarbaev et beaucoup d’autres ont fait avancer [18]. » Lors de son congrès fondateur, le PER a ainsi reçu le soutien de deux écrivains célèbres, le Kazakh Oljas Sulejmanov et le Kirghize Tchingiz Aïtmatov. Le premier a même accepté de prendre la tête du Conseil de surveillance du parti.
23Le PER se félicite du retour de l’aigle à deux têtes sur le drapeau russe ; symboliquement tourné tant vers l’Ouest que vers l’Est, ce dernier confirmerait le dialogue entre orthodoxie et islam – deux religions jugées proches dans leurs principes fondamentaux – mais aussi entre populations slaves et turciques. Un discours eurasiste des plus classiques : la situation d’entre-deux de la Russie sur les plans politique, mais aussi économique, social et culturel. L’Eurasien serait ainsi un être de la « conciliarité » (sobornost’) qui n’a rien à voir avec le collectivisme de l’époque soviétique. Au niveau économique, le PER espère à la fois le développement du marché et un soutien aux entreprises faibles ainsi qu’aux classes sociales défavorisées par le biais d’un certain néo-corporativisme. À la différence du courant de Dougin qui dévalorise l’économie devant les choses de l’esprit, le PER a une vision positive du petit entreprenariat. Sur le plan politique, il affiche sa volonté d’un « conservatisme sain » et apporte son soutien aux réformes du président Poutine.
24Toutes les mouvances néo-eurasistes sont sensibles à la question religieuse et voient dans la spiritualité une solution pour le pays. Mais alors que tous les autres courants sont profondément orthodoxes, le PER affirme que l’islam a lui aussi la capacité de sortir la Russie du « marasme moral » dans une collaboration étroite avec l’orthodoxie. Il se distingue également de ses concurrents, souvent très critiques quant au processus de libéralisation qu’a connu l’URSS, par sa modération politique : Gorbatchev n’aurait pas dû liquider l’État en même temps que l’idéologie mais il a eu le mérite d’accorder la liberté d’expression. Il ne se cache donc pas de sa nostalgie d’une Union soviétique qui aurait pu survivre dans ses frontières tout en s’affranchissant du socialisme réel. Si le discours du PER n’a pas la redondance théorique des propos de Dougin ni son messianisme virulent, il se pose cependant comme une évidence et essentialise la question du devenir de la Russie. « L’eurasisme n’est pas une question, mais une réponse, il n’est pas une négation mais une affirmation, il n’est pas une maladie mais un médicament. Il est exactement ce dont a aujourd’hui besoin la Russie et toute la communauté des individus qui vivent de la mer Baltique à l’Océan Pacifique, du Cercle polaire aux montagnes du Pamir et de l’Hindou Kouch [19] ».
25Comme de nombreux néo-eurasistes, Niazov tente de conjuguer volonté politique et légitimité scientifique. Il ne peut certes rivaliser avec les autres théoriciens du néo-eurasisme puisqu’il n’a pas de chaire universitaire et ne publie pas d’ouvrages sur la question. Il tente cependant de participer à toutes les conférences sur l’eurasisme, probablement dans l’espoir d’investir une partie du champ scientifique, voire de recruter des idéologues. Par exemple le 31 octobre 2001 au séminaire organisé par l’Institut Carnegie sur « Ethnicité et construction nationale ». Niazov se cherche également une filiation propre qui justifierait a posteriori ses choix idéologiques : né à Omsk, dans une région traditionnellement kazakhe, il se réclame descendant du khan sibérien Koutchoum [20] et rappelle que son arrière-grand-père, Rachid Qadi Ibragim, était un célèbre théologien musulman ayant participé à la fondation, en 1905, de l’Union des musulmans de Russie.
26Le programme du PER peut se résumer selon deux grands axes : le parti appelle à un nouvel équilibre entre centre et périphérie ; il croit en la reconstitution d’inspiration eurasiste des liens entre républiques post-soviétiques : « La fondation par des moyens légaux sur le territoire post-soviétique, d’une Union fédérative eurasienne dont le noyau sera un État russe démocratique et économiquement fort [21]. » Il invite donc à la mise en place d’une propagande officielle, fondée sur le patriotisme et la communauté de destin des peuples de la CEI.
27Le PER tient très fermement à son projet de Communauté économique euroasiatique. Il milite en faveur d’un eurasisme pragmatique sur le modèle préconisé depuis maintenant presque une décennie par le président kazakh Nursultan Nazarbaev. Il a également appelé à la fondation d’un Parti eurasiste du Kazakhstan, une offre qui a reçu un avis favorable chez Bejbit Saparaly, le leader du mouvement populaire-patriotique du pays. Toujours dans la continuité traditionnelle, le PER cherche à renforcer les liens de la Russie avec le monde musulman. Des députés du parti se sont ainsi rendus en Iran, Libye, Pakistan, Malaysia et Indonésie, Niazov ayant même personnellement rencontré Y. Arafat et M. Kadhafi.
28Le parti combat le séparatisme et les tendances centrifuges qui menacent la Fédération de Russie en accordant plus d’autonomie aux sujets nationaux. Il appelle donc à un redécoupage régional et à une limitation du nombre des républiques ou régions nationales : les minorités (ethniques) censées s’incarner dans celles-ci n’y représentant souvent qu’un faible pourcentage de la population. En échange, il propose de conférer aux « petits peuples » une autonomie culturelle là où ils vivent de manière compacte « et de leur accorder une représentation proportionnelle dans les organes de pouvoir. La direction du PER circule ainsi entre les différentes régions de Russie afin de rencontre les élites locales et de les convaincre de la justesse des réformes prônées. Elle se trouvait par exemple le 23 juillet 2002 à Saratov et y a rencontré le gouverneur ainsi que les représentants de l’Église orthodoxe et de l’islam.
29Très marqué par les événements du 11 septembre 2001 qui aggravent selon lui l’hystérie anti-musulmane en Russie, le PER a organisé le 1er décembre suivant une manifestation contre le pogrom de Tsaritsyn et dénonce régulièrement ce qu’il appelle le « national-fascisme » de certains groupuscules extrémistes russes. Il est l’un des rares partis à appeler à une solution politique et non militaire à la guerre en Tchétchénie et condamne le « délit de faciès » dont sont victimes les Caucasiens à Moscou. Le parti a voté, lors de son 2e Congrès en 2001, plusieurs résolutions pour un règlement pacifique de la question palestinienne, contre la montée de l’extrémisme politique et en faveur de la paix en Tchétchénie. Une délégation du PER a également rendu visite, à l’été 2001, au président de l’Ossétie du nord, T. Mamsurov, dans l’espoir d’atténuer les tensions au Nord-Caucase et de propager la « solution eurasiste » aux problèmes nationaux et religieux de la Russie contemporaine.
30Les deux partis eurasistes ne collaborent évidemment pas et représentent, audelà de l’afffrontement politique et théorique, des luttes de clans et d’intérêts personnels difficilement compatibles. Ils n’ont tout d’abord pas la même conception de leur vie politique : Niazov veut être présent sur la scène publique afin de rassembler l’électorat potentiellement musulman du pays ; Dougin ne veut pas se présenter aux élections mais influencer le pouvoir de l’intérieur, l’innerver sur le plan idéologique. Les deux partis illustrent également – même si leur existence ne se limite pas à cela – les polémiques divisant la hiérarchie de la Direction spirituelle des musulmans de Russie : le président du conseil des muftis de Russie, Ravil Gajnutdin, et le mufti suprême de la partie asiatique de la Russie, N. Achirov, soutiennent l’initiative du PER, tandis que le mufti suprême de la Russie européenne, Talgat Tadjuddin, est membre du comité central du parti de Dougin.
31Dougin accuse le PER d’être une marionnette du Kremlin : cette organisation n’a-t-elle pas été enregistrée la première par le ministère de la Justice ? Il aurait l’habitude : l’Union des forces de droite de Boris Nemtsov a perverti la notion de droite, le PER ferait de même avec celle d’Eurasie. Pour Dougin en effet, l’eurasisme ne se limite pas à la « question nationale », comme semble le penser le PER, et ce dernier ne regroupe, selon lui, que des fonctionnaires qui s’en occupaient déjà à l’époque soviétique. Niazov est à l’inverse plus nuancé, attribuant par exemple à Dougin « une compréhension quelque peu ésotérique, et même exotique, de l’idée eurasiste mais aussi des pensées saines [22] ». Il a même probablement été dans une certaine mesure influencé par la terminologie douginienne, annonçant entre autre que le monde se trouve aujourd’hui « au seuil du Verseau [23] », des références ésotériques et occultistes pour le moins surprenantes chez un musulman.
32Les deux partis sont parfois associés par la presse, en particulier sous la plume des ennemis de l’eurasisme. D’aucuns voient en eux une pure création du Kremlin, voire de l’ancien KGB (aujourd’hui SFB ). Confusion totale et qui révèle à quel point la notion même d’Eurasie est perçue par certains comme musulmane et anti-russe : le parti de Dougin qui ne cache pourtant pas son nationalisme grand-russien a été accusé d’être une courroie de transmission de l’islamisme lors d’une séance du « séminaire russo-israélien [24] ».
33Le PER est tout particulièrement dénoncé par les milieux nationalistes pour avoir soi-disant proposé de fonder une république indépendante de Tchétchénie au sein de l’Union Russie-Biélorussie. Il est décrié en tant qu’entreprise avant tout commerciale fonctionnant au profit de ses leaders. Le parti a en effet créé un fonds d’activités commerciales afin de soutenir financièrement son activité politique et reconnaît dans son programme vouloir « s’orienter vers un corporatisme interne, avec préférence aux membres par une active promotion de leurs droits sociaux et le développement des initiatives entrepreneuriales [25] ». La personnalité et le parcours de Niazov suscitent de nombreuses critiques : certains insistent sur sa conversion tardive, soit intéressée à l’islam ; d’autres affirment sa volonté, en 1991, de prendre la place du mufti Gajnutdin (un « coup d’État » qui aurait été à l’origine de son exclusion du Centre culturel islamique) et rappellent à souhait que Sergeï Choïgou, de la tribune du congrès de Edinstvo en octobre 2000, l’a publiquement accusé de soutenir des « wahhabites turcs » comme d’utiliser sa position dans un but d’enrichissement personnel.
34Les théoriciens du premier eurasisme, dans l’entre-deux-guerres, n’avaient jamais réellement pu expliquer leur combinaison de nationalisme russe et d’ouverture aux minorités nationales du pays. L’eurasisme traduisait en effet un nationalisme russe non pas ethnique mais impérialiste, étatiste et de tels paradoxes lui étaient inhérents. Ces derniers font aujourd’hui place à une expression plus précise sur les contradictions qui traversent la Russie : désintérêt, depuis la fin de l’URSS, des partis dits libéraux pour la question de l’identité nationale, le renforcement du pouvoir présidentiel de V. Poutine, le besoin de définir une politique régionale en Asie, la situation en Tchétchénie invitent à un « retour » de ces réflexions identitaires sur la place d’une Russie confrontée à l’Occident.
35La politisation de l’idée eurasienne contribue à un éclaircissement puisque Evrazija et le PER proposent des lectures bien différentes, pour ne pas dire strictement contraires de l’eurasisme. Leur seule unité réside dans la fidélité au nouveau pouvoir et dans une géopolitique commune : grande puissance russe, proximité avec une partie du monde musulman, renforcement des liens intra-CEI. Le PER se révèle cependant bien moins anti-occidental que le parti de Dougin qui a fondé tout son discours géopolitique, précisément, sur le rejet de « l’atlantisme ». Sur le plan intérieur, le PER se veut avant tout un organe de représentation et d’expression des minorités de la Fédération tandis que Dougin affiche toujours une vision grand-russienne de la Russie. Si le premier espère fournir du « lobbying identitaire », attirant à lui le vote des citoyens musulmans, le second reste ancré dans la réflexion identitaire, personnelle et collective. À l’eurasisme intellectuel, ésotérique et mystique de Dougin s’oppose donc un eurasisme peu théorisé, moins idéologique et plus pragmatique, focalisé sur la recherche d’un équilibre politique et économique entre centre et périphérie.
36Les élections de 2003 permettront à chacun des concurrents de mesurer la réception de ses propositions dans la société russe. Le sentiment de mal-être d’une partie des musulmans de Russie face à un discours les dévalorisant, assimilant le Caucase au terrorisme et toute affirmation de sa foi à de l’extrémisme, n’a fait que s’amplifier avec la seconde guerre de Tchétchénie, les tensions en Transcaucasie et les événements du 11 septembre 2001. Le PER saura-t-il canaliser cette expression musulmane dans le cadre du loyalisme à l’État russe et incarner dans le champ politique la réalité de « l’islam de Russie », un islam traditionnel, sans objectifs politiques sous-jacents et non internationalisé ?
37Mais comme les pères fondateurs des années 1920, les deux partis contemporains attachent moins d’importance au jeu politique formel – considéré comme une importation occidentale peu pertinente – qu’à leur « entrisme » idéologique dans les structures étatiques (administration présidentielle, fonctionnaires officiels de la CEI, représentants locaux du pouvoir central, gouverneurs régionaux de la Fédération). L’idée eurasienne, en tant que définition géopolitique floue de la Russie, pourrait, faute de soutien populaire, se développer sans lui.
[1]
Cf. sur ces courants M. Laruelle, « Alexandre Dougin : esquisse d’un eurasisme d’extrêmedroite en Russie post-soviétique », Revue d’études comparatives Est-Ouest, CNR s, n° 3, 2001, p. 59-78 et « L’Empire après l’Empire : le néo-eurasisme russe », Cahiers du monde russe, Paris, EHESS, vol. 42, n° 1, janvier-mars 2001, p. 71-94.
[2]
Les vieux-croyants sont une branche de l’orthodoxie détachée de la structure officielle au XVIIe siècle et longtemps considérée comme hérétique par le patriarcat de Moscou. Après la chute de l’URSS, une grande partie des vieux-croyants, eux-mêmes divisés en de multiples sectes, ont rejoint le patriarcat tout en bénéficiant du respect de leurs traditions et de leur autonomie de culte. Dougin appartient à ces courants et non à ceux qui souhaitent, aujourd’hui encore, rester indépendants de l’orthodoxie officielle.
[3]
Cf. âernov D. « Prevy‰e vsego. Rossijskie fundamentalisty ob’edinjajutsja dlja podderÏki vlasti », Vesti, 25 avril 2001.
[4]
Ibid., p. 5.
[5]
A. Dugin, Osnovy geopolitiki. Geopoliticeskoe budu‰ãee Rossii [Les fondements de la géopolitique. L’avenir géopolitique de la Russie], Moscou, Arktogeja, 1997, p. 251.
[6]
Cf. le manifeste du mouvement sur le site wwww. arctogaia. comet celui du parti de Dougin : www. eurasia. com. ru.
[7]
Interview du mufti Talgat Tadjuddin sur le site de Gazeta.ru
[8]
M. Laruelle, « Jeux de miroir. L’idéologie eurasiste et les allogènes de l’Empire russe », Cahiers d’études du monde méditerranéen turc et iranien, Paris, CERI, n° 28,1999, p. 207-230
[9]
M. Laruelle, « Les ambiguïtés de l’eurasisme kazakh : ouverture sur le monde russe ou fermeture nationaliste ? », Cahiers d’études de la Méditerranée orientale turque et iranienne, dossier « Russie-Asie centrale : regards réciproques », Paris, CERI, n° 34, septembre 2002.
[10]
Akhmadkady Aktaev. Elementy, Moscou, n° 1,1992.
[11]
G. DÏemal, Nezavisimaja gazeta, 31 janvier 1992.
[12]
D’après ses propres chiffres, le PER compte 40 % de Russes, 30 % de « Turciques » et 10% de Caucasiens. Les petits peuples sibériens y sont moins bien représentés.
[13]
Pour être reconnu et pouvoir participer aux élections, chaque parti doit, selon la nouvelle législation, réussir à ouvrir au moins 50 représentations régionales.
[14]
Les résultats du recensement d’octobre 2002 sont particulièrement attendus par les milieux politiques musulmans, qui misent sur un accroissement de la population se réclamant de nationalités dites « musulmanes » pour s’affirmer au sein de la Fédération.
[15]
Déclaration du 2e Congrès, 27 avril 2002.
[16]
Déclaration du 4 avril 2002.
[17]
Programme du parti, site internet du PER : wwww. eurasianparty. ru.
[18]
Ibid.
[19]
Ibid.
[20]
Le khan Koutchoum aurait résisté avec l’un des derniers khanats sibériens avant d’être défait par le cosaque Ermak.
[21]
Déclaration du 2e Congrès, 27 avril 2002.
[22]
A.-V. V. Niazov, « Evrazijstvo – ne proekt Kremlja », interview de Anna Zakatnova, Nezavisimaja gazeta, 31 juillet 2001.
[23]
Première phrase du programme du PER.
[24]
Réunion du 27 juin 2002 sur le thème « Grande guerre eurasienne : l’islam facteur d’influence ».
[25]
Programme du parti, site internet du PER.