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Pourquoi le Vlaams Belang gagne
Paul Belien
, rédacteur en chef de www.brusselsjournal.com et chroniqueur au Wall Street Journal.
1Le Vlaams Belang est le plus grand parti de Belgique. Il n’a pas perdu une seule élection en vingt-cinq ans, passant continûment de 3 % en 1987 à 10,3 % en 1991,12,3 % en 1995,15,8 % en 1999,18,2 % en 2003 et 24,1 % en 2004. C’est lui qui réussit le mieux parmi les partis « euronationalistes ».
2Il est né en 1977 d’une scission au sein de la Volksunie, le parti nationalflamand. Son objectif principal est l’établissement d’une Flandre souveraine sur la partie septentrionale et néerlandophone de la Belgique, en tant que république indépendante. À la fin des années 1980, l’organisation parvint à se transformer en parti conservateur dominant, susceptible de combler le vide créé par le déplacement à gauche des libéraux de l’économie de marché et des démocrates~chrétiens. Le Vlaams Belang est aussi le seul parti eurosceptique de Belgique et le seul parti belge qui rejette l’idéologie officielle du multiculturalisme. Il affirme reposer sur trois piliers : l’indépendance de la Flandre ; l’opposition au multiculturalisme ; la défense des valeurs traditionnelles de l’Occident.
3Le Vlaams Belang se distingue des autres partis euronationalistes à trois égards :
4Le Vlaams Belang est un phénomène unique, peu susceptible de se reproduire ailleurs, sauf peut-être au cas où l’Union européenne se transforme en super-État fédéral avec tous les attributs de celui-ci. On peut en effet imaginer aisément l’émergence d’une sorte de Vlaams Belang paneuropéen luttant à la fois contre le multiculturalisme et l’islamisation tout en prônant l’abolition du super-État européen et le rétablissement des vieux États-nations.
5L’opposition du Vlaams Belang à l’Union européenne découle de considérations analogues. Pour le parti, la Belgique multinationale artificielle construite par les puissances européennes en 1831 est le prototype de l’Europe fédérale que les eurofédéralistes veulent établir. Le Vlaams Belang est contre Bruxelles; il ne distingue pas vraiment entre Bruxelles capitale de la Belgique et Bruxelles capitale de l’Europe. Pour lui, la Belgique comme l’Europe sont des ennemis de la Flandre et du peuple flamand, dont ils veulent liquider l’identité nationale.
6Selon le Vlaams Belang, dont les succès continus s’expliquent par une capacité à faire passer ce message, les immigrés sont une arme de l’establishment belge contre les Flamands. En d’autres termes : l’immigration a été délibérément promue pour saper les appartenances nationales auxquelles les gens adhèrent parce qu’elles donnent du sens à des questions vitales : « Qui sommes-nous ? Quelle est notre identité ? ».
7La Belgique comprend différents peuples : les Flamands néerlandophones, les Wallons francophones, et un petit nombre d’Allemands. Les immigrés qui se sont installés dans le pays et y ont obtenu (ou plutôt se sont vu offrir) la nationalité belge forment la seule catégorie de Belges qui appartiennent à la Belgique avant que d’être de Flandre ou de Wallonie. On peut de façon analogue imaginer que, si l’Europe devient un super-État artificiel, les immigrés non européens seront la seule catégorie à s’identifier avec celui-ci et sa nouvelle nationalité plutôt qu’avec les entités nationales du passé.
8Les autorités belges ont toujours perçu dans le nationalisme flamand une menace pour la Belgique multinationale. Et elles n’ont pas fait mystère d’utiliser les immigrés comme une arme dirigée contre le Vlaams Belang.
9Jusqu’en 2004, le parti se nommait Vlaams Blok. Slogan du parti : « Notre peuple d’abord ». Dès lors qu’il était devenu le plus grand parti issu des municipales d’Anvers en 2000, l’establishment belge décida d’étendre le droit de vote municipal aux résidents non belges. Il décida encore de faciliter l’obtention de la nationalité belge, l’objectif étant de fabriquer des « nouveaux Belges » en droit de voter aux élections parlementaires. En septembre 2000, Leona Detiège, alors maire socialiste d’Anvers, déclarait à la presse que le Vlaams Blok était surreprésenté parce que les immigrés n’avaient pas le droit de vote
10Aux élections municipales d’octobre 2006, les suffrages immigrés ont fait pencher la balance en faveur de l’establishment au pouvoir. À Bruxelles, plus d’un cinquième (21,8 %) des conseillers municipaux sont désormais des immigrés d’origine non européenne. La plupart d’entre eux sont musulmans, et la plupart d’entre eux ont été élus en tant que socialistes. Les immigrants d’origine non européenne votent massivement socialiste; nombre d’entre eux ont en effet migré vers l’Europe de l’Ouest attirés par les aides généreuses de l’État providence. Les immigrés sont devenus l’assurance vie du socialisme européen.
11Dans le quartier bruxellois de Sint-Joost-ten-Node (où se trouve le siège du Vlaams Belang), 11 des 16 conseillers municipaux socialistes sont des immigrés d’origine non européenne, de même que 4 des 5 démocrates-chrétiens, 2 des 3 Verts et 2 des 3 libéraux. À Anvers, à peu près un tiers des conseillers socialistes (7 sur 22) sont musulmans, tout comme un tiers des conseillers démocrateschrétiens (2 sur 6). À Gand, un quart des conseillers socialistes sont musulmans. À Vilvoorde, ville flamande située à 20 km au nord de Bruxelles, la moitié des représentants socialistes sont musulmans. Nombre d’entre eux ont des affinités avec l’islamisme. Déclaration d’un élu socialiste au Soir de Bruxelles après les élections : « Quand l’un des candidats belgo-belges avait le malheur de parler de ça, il était perçu comme raciste
12En persécutant le parti, l’establishment belge n’a fait qu’augmenter la sympathie à son égard. Le 9 novembre 2004, la Cour suprême de Bruxelles déclara le Vlaams Blok, qui était déjà le plus grand parti du pays, organisation criminelle. Tout à sa volonté de liquider le parti, le Parlement avait, dans les années 1990, modifié la Constitution et voté une législation incluant une loi antiraciste et une loi antidiscriminatoire; cette dernière introduisait une conception si large de la « discrimination » que pratiquement tout le monde pouvait être inculpé de haine raciale. C’est cet arsenal de lois qui fut mobilisé contre le Vlaams Blok.
13Le parti fut reconnu coupable sur la base d’une maigre compilation de seize textes publiés par différentes sections locales de 1996 à 2000. Alors qu’on se contentait d’y citer des statistiques officielles de la criminalité et des dépenses de l’État providence, la Cour avança que les documents avaient été publiés « dans l’intention de contribuer à une campagne de haine ». L’un de ces textes, qui traitait de la situation de la femme au sein des sociétés musulmanes fondamentalistes, était rédigé par Belkiz Sögütlü, membre du Vlaams Blok d’origine turque, qui avait elle-même grandi dans pareil environnement.
14Le Vlaams Blok fut contraint de se dissoudre, ses leaders fondant rapidement un nouveau parti, le Vlaams Belang [Intérêt flamand], qui allait continuer à l’emporter aux élections suivantes. Le parti est actuellement de nouveau en instance de jugement. Le Conseil d’État, juridiction administrative suprême de Belgique, décidera ou pas début 2007 de le priver des subventions auxquelles il a droit. Il s’agit d’une tentative pour le liquider financièrement. Il y a dix ans, les autorités belges ont décidé de frapper d’illégalité les dons privés aux partis politiques, qui étaient dès lors subventionnés par l’État en fonction du nombre de voix obtenues aux élections précédentes. Les partis considérés comme « hostiles à l’État » pourraient ne plus être subventionnés, au nom d’une logique qui veut que celui-ci ne subventionne pas ses propres ennemis. Il y a peu de doute que le parti sera de fait privé de subventions. La direction du parti déclare cependant avoir constitué un « trésor de guerre » pour pouvoir participer aux élections parlementaires du 10 juin 2007. Mais le Vlaams Belang gagnera encore à coup sûr. D’ailleurs : si les autorités belges le privent de subventions, ce sera un scandale qui provoquera encore un afflux d’électeurs de souche.
15Le parti réalise cependant que sa capacité à s’imposer au plan électoral est fonction de la démographie. Son électorat potentiel déclinera avec le nombre d’électeurs de souche. Le Vlaams Belang a été le seul parti à ne pas présenter de candidats musulmans aux élections municipales d’octobre.
16À Anvers, la plus grande ville de Flandre, il a obtenu 33,5 % des voix, contre 33 % en 2000. Cela peut apparaître comme un gain fort mince, mais ce résultat prend toute sa valeur quand on tient compte d’une composition démographique des villes belges qui évolue rapidement et dramatiquement. La municipalité d’Anvers compte un demi-million d’habitants ; 4 000 Flamands autochtones s’en vont tous les ans alors que 5 000 immigrés s’installent, dont la plupart sont musulmans. Ces gens ne vont pas voter pour un parti qui ne fait pas figurer de musulmans sur ses listes électorales, qui s’oppose au multiculturalisme et qui exige des immigrés l’assimilation comme le respect des valeurs du pays hôte.
17Selon le sociologue marxiste Jan Hertogen, « les immigrés ont sauvé la démocratie en Belgique
18Voilà pourquoi Filip Dewinter, le leader anversois, a pu déclarer à la presse que le parti ne pouvait pas continuer à gagner :
19
En dix ans, le nombre des nouveaux Belges à Anvers, dont pour moitié des Marocains, a doublé […]. Si le nombre des étrangers à Anvers continue de croître de 1,5 % par an, comme c’est le cas actuellement, il y aura dans vingt ans plus de gens d’origine étrangère que d’autochtones dans cette ville […]. Même si notre parti compte des membres étrangers, je ne veux pas être hypocrite. Aujourd’hui, nous ne faisons pas figurer sur nos listes des « Ali-bis ». Mais je sais bien que c’est inévitable. Nous tendons la main à toute personne d’origine étrangère qui veut devenir un Flamand parmi les Flamands.
20Il serait toutefois surprenant que des immigrés qu’ont attirés les bénéfices de l’État providence rejoignent un parti conservateur en général perçu comme opposé à ce système en Europe.
21Voilà pourquoi je pense que le déplacement à droite de l’échiquier politique belge et, plus généralement, ouest-européen s’achèvera à la fin de la décennie, quand le vote immigré aura provoqué un dramatique tournant à gauche. Les establishments sociaux-démocrates belge et européen sont en train de suivre lentement, mais progressivement, le conseil que donnait Bertolt Brecht aux régimes totalitaires : « dissoudre le peuple et en élire un autre ».
22Traduit de l’anglais par Julien Montfaucon
Paul Belien
, rédacteur en chef de www.brusselsjournal.com et chroniqueur au Wall Street Journal.
[ 1] Knack Magazine, 13 sept. 2000.
[ 2] De Standaard, 15 janv. 2000.
[ 3] Le Soir, 11 oct. 2006.
[ 4] Gazet van Antwerpen, 9 oct. 2006.