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Affiche de couverture : novembre 1985, le RPR promeut une nouvelle génération
Alexandre Borrell
Doctorant en histoire à l’université d’Orléans
Laboratoire « Savoirs et pouvoirs de l’Antiquité à nos jours » (Orléans)
alexandreborrell arobase hotmail.com
1 la mi-août 1985, fleurissent sur les panneaux publicitaires installés à travers la France d’intrigantes affiches en 4 par 3. On y voit, selon le cas, une fille ou un garçon de 10 ans, la mine boudeuse, les yeux au ciel, surmonté du texte « vivement demain... » La communication politique s’initie au teasing, procédé publicitaire destiné à éveiller la curiosité des passants
2En novembre 1985, sous le slogan « Vivement demain ! », c’est une photographie de groupe qui s’affiche sur les murs de France (4 à 6 000 exemplaires). Jacques Chirac est entouré de deux femmes et neuf hommes. Ils avancent bras dessus, bras dessous, cravates et cheveux au vent, sourire aux lèvres. Le décor bucolique est réduit à sa plus simple expression : leurs silhouettes se détachent sur un ciel qui couvre les 7/8e de l’arrière-plan d’un dégradé du bleu au blanc, tandis qu’ils foulent des pieds une pelouse verte et régulière
3Après avoir dévalé plusieurs fois la colline, sur les instructions de Marc Garanger, le photographe, les hommes ont tombé la veste et retroussé les manches de leurs chemises
4Malgré le nombre pair de participants, Jacques Chirac est au centre de la version 4 par 3 (la version en 8 par 3 utilise le même cliché). La symétrie est renforcée par la tenue et la place des deux candidates, chacun est disposé harmonieusement selon sa taille, les “grands” Michel Noir et Guy Drut sont rejetés aux extrémités du groupe. L’ensemble converge vers le premier d’entre eux, dont le visage est placé presque exactement au centre géométrique de l’affiche. L’image a été composée avec précision, le choix du cliché fut scrupuleux : parmi les centaines de clichés réalisés ce jour-là, on en a retenu un sur lequel les douze candidats sourient et dix regardent l’objectif au même instant, tout en courant
5Mais qui sont-ils ? On présume que le passant lambda n’en reconnaît pas encore la moitié : Jacques Chirac, bien sûr, Guy Drut, médaillé d’or aux Jeux Olympiques de Montréal en 1976, et quelques uns des députés et maires de l’opposition. Bien qu’il s’agisse de nous présenter les jeunes candidats du parti gaulliste, l’affiche ne comporte aucun nom, seulement la mention : « Avec le RPR ! ». Jacques Chirac, qui fête ses 53 ans en novembre 1985, est entouré de deux de ses lieutenants, Jacques Toubon
6Outre le secrétaire général, on compte sur l’affiche neuf des dix-neufs secrétaires nationaux du RPR et la déléguée nationale Michèle Barzach, nommés pour la plupart en 1984
7Sans doute ce portrait de groupe produit-il des effets divers sur les passants. Si Chirac a nommé de jeunes élus au secrétariat national de son parti, eux aussi l’ont choisi : certains considéreront qu’il reste de fait un candidat d’avenir. D’autres y verront peut-être un portrait de famille unie, alors que la situation est plus complexe à l’UDF. D’autres encore considèreront au contraire qu’on a chassé les figures historiques du gaullisme pour de jeunes inconnus. Ou que Chirac est à l’image de ces jeunes gens ambitieux. En somme, qu’on voit d’un bon ou d’un mauvais œil ce parti, nul doute que la photo de groupe contribue à attribuer les qualités ou défauts du leader à ses troupes, tandis que les leurs rejaillissent sur lui. Si l’affiche ne semble pas particulièrement plaire aux passants sondés par IPSOS, les trois quart l’attribuent au bon parti. Preuve de son succès, elle fait l’objet d’une parodie en couverture de L’Événement du jeudi en décembre
8En réalité, lorsque l’affiche est diffusée, tous les candidats du RPR n’ont pas encore été désignés. Au sortir du comité central du 19 octobre, onze départements font encore l’objet de discussions avec l’UDF sur la composition de listes communes ou séparées. Au final, tous sont candidats aux législatives, à l’exception de Michèle Barzach, en 5e position sur la liste RPR de la Seine pour les élections régionales qui ont lieu à la même date
9En janvier, trois nouvelles affiches font apparaître respectivement, sous le slogan « Demain nous appartient ! », un groupe d’enfants, des paysans et des pêcheurs (3 000 panneaux 4 par 3). Puis, en février, la campagne d’affichage se clôt avec un visuel par département – niveau de circonscription choisi pour le rétablissement du scrutin proportionnel. Sur chacun des clichés, on retrouve Chirac accompagné d’une, deux, voire trois ou quatre têtes de liste, et le bas de l’affiche précise s’il s’agit d’une liste RPR ou de « l’union de l’opposition pour le renouveau ». Il faut désormais populariser certains des candidats éligibles – leur nom apparaît sur l’affiche – et les associer aux qualités attribuées au leader. On retrouve, sous le slogan « à demain ! », les mêmes poses devant un fond bleu, et des candidats en chemise, cravate au vent. La cohérence visuelle de la campagne a été maintenue d’août à mars, les affiches ont déroulé un récit : après avoir éveillé la curiosité, on présente l’équipe nationale du RPR, puis ses candidats locaux, toujours en présence du chef du parti.
10L’investissement financier dans la campagne a été lourd, d’autant que les visuels sont aussi parus dans la presse. Le financement des campagnes n’est pas encore encadré, ce qui explique la floraison exceptionnelle d’affiches : 1986 constitue une sorte d’âge d’or que la loi de janvier 1990 vient clore en plafonnant le financement des campagnes et en interdisant l’affichage commercial dans les trois mois qui précèdent les élections
11Sans doute l’affiche commentée ici n’a-t-elle pas un rôle déterminant dans la campagne et sur le destin de cette jeune génération. Au moins certains y gagnent-ils un peu en popularité. Quoi qu’il en soit, ils sont tous élus au soir du 16 mars 1986 (11 à l’Assemblée nationale, une au conseil régional d’Île-de-France), et ils contribuent à rajeunir sérieusement le groupe RPR à l’Assemblée, dont les députés ont en moyenne 15 ans de plus
12Peut-on parler pour ces baby-boomers d’une nouvelle génération de « jeunes loups », sur le modèle de 1967
13Les candidats de 1986 ont plus de succès dans les urnes que leurs prédécesseurs de 1967 et leur carrière ne fait souvent que commencer. Jacques Chirac n’y est pas étranger, qu’il les patronne ou que certains saisissent l’occasion de son échec à la présidentielle, en 1988, pour “se faire les dents”. Des six députés RPR qui constituent le groupe des réformateurs (avec six UDF) au printemps 1989, quatre apparaissent sur l’affiche de 1985 : Michel Barnier, Alain Carignon, François Fillon et Michel Noir. Il s’agit alors pour ces trentenaires et quadragénaires de mettre en évidence le conflit générationnel qui les oppose à Jacques Chirac, là où l’affiche de 1985 prétendait justement unir deux générations. « Place aux jeunes » semblent-ils réclamer. Mais faire de la place aux jeunes ne veut pas dire céder sa place aux jeunes…

Alexandre Borrell
Doctorant en histoire à l’université d’Orléans
Laboratoire « Savoirs et pouvoirs de l’Antiquité à nos jours » (Orléans)
alexandreborrell arobase hotmail.com
[ 1] On commente ici l’affiche reproduite en couverture de ce numéro.
[ 2] On se souvient de la promesse « le 4 septembre j’enlève le bas » sur la deuxième affiche d’une série dont la dernière dévoilait l’identité de son commanditaire, « Avenir, l’afficheur qui tient ses promesses », en 1981. Si on met de côté la campagne de L’Express pour « Monsieur X » en 1963, l’affiche politique se met au teasing pour les élections européennes de 1984 (Jean-Paul Gourévitch, L’Image en politique, de Luther à Internet et de l’affiche au clip, Paris, Hachette Littératures, 1998, p. 80).
[ 3] Sauf mention contraire, toutes les informations sur la conception et la réalisation des affiches sont tirées de Jean-Marc Benoit, Philippe Benoit et Jean-Marc Lech, La Politique à l’affiche. Affiches électorales et publicité politique 1965-1986, Paris, Éditions du May, 1986, 222 p. L’ouvrage, à la gloire de la publicité politique, commence par un historique revenant sur vingt campagnes de 1965 à 1985 puis est largement consacré à 1986. Il présente un récit détaillé de la campagne (pp. 98-111), analyse 17 affiches nationales (pp. 112-148) et quelques cas départementaux (pp. 150-176), à l’appui des témoignages de leurs auteurs et des enquêtes de l’IPSOS sur la reconnaissance et la bonne attribution des visuels. L’album contient également 300 clichés de panneaux d’affichage pris en février 1986 en province.
[ 4] Agence fondée par Bernard Roux, Jacques Séguéla, Alain Cayzac et Jean-Michel Goudard.
[ 5] La photographie couleur s’impose pour l’élection présidentielle de 1974 ; elle devient d’un emploi massif pour les scrutins locaux au cours des années 1980 (Laurent Gervereau, Terroriser, manipuler, convaincre ! Histoire mondiale de l’affiche politique, Paris, Somogy / éditions d’art, 1996, p. 194).
[ 6] Sur les circonstances de la prise de vue, on se réfère aux souvenirs de Marc Garanger (correspondance avec l’auteur, 07/05/2009), complétés des témoignages de Jean-Michel Goudard et Alain Mounier dans Jean-Marc Benoit (et alii), op. cit., p. 118.
[ 7] Seul le ciel, initialement d’un bleu uni, a été retouché.
[ 8] On renvoie au tableau reproduit en annexe pour une présentation plus détaillée des douze candidats.
[ 9] On remercie Dominique Anglès d’Auriac et Jacques Godfrain (correspondances avec l’auteur, 16-17/04/2009) d’avoir levé nos doutes quant à l’identité de deux des douze candidats.
[ 10] La Lettre de la Nation, 29/11/1984, pp. 1-2 ; Henri Paillard, « RPR : place aux jeunes », Le Figaro, 29/11/1984, p. 7.
[ 11] Dans les villes moyennes, une moitié des maires RPR élus pour la première fois en 1983 a moins de 45 ans (Jacques Frémontier, « Les jeunes élus du RPR : des héritiers ou des parricides ? », Pouvoirs, n°28, « Le RPR », janvier 1984, pp. 67-68). Ce court article propose une brève prosopographie de 33 cadres du RPR nés après le 1er janvier 1940 ; on trouve une restitution partielle des entretiens réalisés par ce journaliste auprès de 61 jeunes responsables RPR et UDF – dont huit des hommes réunis sur l’affiche – dans Les Cadets de la droite, Paris, Le Seuil, 1984, 332 p.
[ 12] Selon les souvenirs de Marc Garanger et de Jacques Godfrain.
[ 13] Les visages de sept personnalités de gauche se substituent à ceux de candidats pour illustrer un dossier intitulé : « La crise de l’intelligentsia de gauche. Vivement demain… l’opposition ! » (12-18/12/1985).
[ 14] Outre l’ouvrage collectif déjà cité, l’affiche est reproduite dans Laurent Gerverau, La propagande par l’affiche, Paris, Syros-Alternatives, 1991, p. 167 et Jean-Paul Gourévitch, op. cit., 1998, p. 133. Elle est évoquée plus ou moins longuement dans bien des ouvrages, parmi lesquels : Gabriel Thoveron, La Communication politique aujourd’hui, Bruxelles, De Boeck université, 1990, pp. 61-63 ; Laurent Gervereau, Terroriser, manipuler, convaincre !, op. cit., 1996, pp. 143-145 ; Christian Delporte, La France dans les yeux. Une histoire de la communication politique de 1930 à nos jours, Paris, Flammarion, 2007, pp. 347-349 (« le RPR gambade dans les prés »).
[ 15] La Lettre de la Nation, 19-20/10/1985, 09/12/1985 et 23/01/1986.
[ 16] Christian Delporte, « Image, politique et communication sous la Cinquième République », Vingtième siècle, revue d’histoire, n°72, « Images et histoire », 2001, p. 120.
[ 17] On a établi l’âge moyen et l’âge médian des groupes élus en 1986, apparentés exclus, grâce aux fiches individuelles de la base Sycomore (http:// www. assemblee-nationale. fr/ sycomore/ ). On obtient (âge moyen/âge médian) : PCF : 53/52 ans ; PS : 48/48 ; UDF : 53/52 ; RPR : 54/48 ; FN : 50/48.
[ 18] L’expression est née pour désigner l’équipe de jeunes candidats investis en 1966 par le Comité d’action pour la Ve République dans les terres de mission du Limousin et du Quercy. Sur cet épisode et sa postérité, on renvoie à l’article de David Valence dans ce numéro, pp. 22-33.
[ 19] On renvoie aux entretiens reproduits dans Jacques Frémontier, Les Cadets de la droite op. cit., pp. 204-229.