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La démocratie britannique à l’épreuve de la guerre d’Irak
Jacques Leruez
1Malgré certains intellectuels de gauche, nostalgiques du marxisme, et quelques chercheurs et universitaires mieux informés des réalités britanniques mais néanmoins très réticents face à la « troisième voie » incarnée par le New Labour
2Même en juin 2001, on avait noté avec satisfaction que l’électorat britannique lui avait accordé sans hésiter un nouveau mandat (la majorité dont il pouvait disposer aux Communes étant, à quelques sièges près, de même ampleur qu’en 1997) face à des conservateurs mal inspirés et mal dirigés et que leur délire « eurosceptique » déconsidérait aux yeux des élites modernistes. On avait remarqué, en outre, que, grâce à Tony Blair, le Parti travailliste obtenait un deuxième mandat « plein », c’est-à-dire avec une majorité suffisante – du moins le croyait-on – pour gouverner à l’aise pendant cinq ans, pour la première fois de toute son existence
3Avant le 11 septembre 2001, l’opinion générale, semble-t-il partagée par le gouvernement, en Grande-Bretagne comme ailleurs en Europe, était que l’issue de l’élection présidentielle américaine ne faisait pas honneur à la démocratie occidentale. L’amitié personnelle qui avait lié Tony Blair et Bill Clinton marquait encore les esprits, d’autant plus qu’elle s’était soldée par une proximité politique considérable, perceptible notamment dans l’art de la communication politique
4Puis survint le 11 septembre 2001. Il semble que Tony Blair y a vu, comme le président Bush, moins des représailles liées aux haines farouches que suscitent les frustrations et les humiliations entraînées par une politique extérieure qui, à la plupart des pays en développement, apparaît égoïste et cynique, qu’une menace générale contre le monde libre. Quelques jours plus tard, il n’hésitait pas à déclarer non seulement sa sympathie envers le peuple américain mais aussi son soutien « inconditionnel » et « total » au président Bush.
5De fait, lorsque ce dernier présenta, immédiatement, le combat contre le terrorisme comme une croisade du Bien contre le Mal, Tony Blair ne vit rien à redire à ce schéma « simpliste », selon le ministre des Affaires étrangères français d’alors, Hubert Védrine. Dès le 2 octobre, devant le congrès annuel du Parti travailliste, usant de son style oratoire favori, un peu à la manière churchillienne, plus proche du prédicateur que du tribun politique, il n’hésita pas à s’engager à aider les États-Unis à remettre en ordre les affaires du monde, « des bidonvilles de Gaza aux montagnes de l’Afghanistan ». Déjà, le rôle réservé aux Nations unies dans cette « croisade » n’apparaissait pas clairement. Néanmoins, lorsque la décision américaine de renverser le régime des talibans en Afghanistan fut prise, dès l’automne 2001, sous l’égide de l’OTAN, la solidarité britannique apparut tout à fait légitime, à l’intérieur comme à l’extérieur du Royaume-Uni. Si l’intervention militaire britannique fut réduite à assez peu de choses, le rôle diplomatique de Tony Blair fut en revanche considérable. Très vite, il se rendit au Proche-Orient, dans les pays du Golfe, en Russie et les pays voisins de l’Afghanistan, le Pakistan et l’Inde, tentant, grâce au crédit de la Grande-Bretagne dans ces pays, d’obtenir, sinon le soutien proclamé, du moins la neutralité des gouvernements concernés. Dans un premier temps, ces démarches furent couronnées de succès, puisqu’il réussit à rallier presque tous les pays musulmans modérés à la stratégie américaine. Mais, dès le 13 octobre, une manifestation anti-guerre rassembla, à Londres, plus de 35 000 personnes. Certes, il s’agissait surtout d’anti-blairistes qui avaient toujours vu en lui un « digne héritier »
6Un an plus tard, il n’était plus question d’un jugement aussi indulgent. La presse européenne, reflétant les opinions publiques, était devenue très hostile. L’attitude du Premier ministre n’était pas mieux comprise par la majorité de son parti et du peuple britannique. Si la presse de Londres, dans l’ensemble, continuait de le soutenir, il s’agissait souvent moins de les défendre, lui et sa politique, que d’approuver bruyamment – dans la presse Murdoch, par exemple – toutes les initiatives passées, présentes et futures du président Bush et de son entourage, qu’elles fussent dangereuses ou pas pour la paix du monde.
7Qu’est-ce qui explique le changement d’humeur de l’opinion ? D’abord, les objectifs de la guerre qui se préparait n’apparaissaient pas clairement définis et présentés. Même George Bush ne pouvait avouer ce que beaucoup de gens soupçonnaient, c’est-à-dire que la lutte contre le terrorisme était un prétexte et que son but véritable était d’en finir avec Saddam Hussein. Après tout, au moment du conflit du Golfe, en 1991, une partie de l’opinion mondiale avait reproché à son père d’avoir arrêté la guerre trop tôt, évitant ainsi l’effondrement du dictateur. S’il s’agissait de continuer le combat contre Al-Qaïda, alors il fallait prouver que Saddam Hussein avait partie liée avec Ben Laden. Ce qui était facile à faire croire quand il était question du régime des talibans, l’était beaucoup moins concernant un pays, certes dictatorial, mais laïque et dont le chef avait construit son pouvoir contre l’islamisme plus radical des chiites. Les deux dirigeants sentirent vite la difficulté de faire valoir de tels arguments. Du coup, ils préférèrent mettre l’accent sur le danger représenté par la puissance militaire irakienne et sa possession d’armes de destruction massive (chimiques et bactériologiques). Aussi, mirent-ils en marche leurs machines de propagande, assez formidables lorsqu’elles s’appuient mutuellement : le 24 septembre 2002 le gouvernement britannique publia un mémorandum accusateur
8Ensuite, il y avait la volonté du président américain de procéder unilatéralement, avec ou sans l’approbation de l’ONU. Certes, Tony Blair avait réussi, le 8 novembre, à obtenir de George Bush qu’il accepte de se rallier à une résolution, votée par le Conseil de sécurité à l’unanimité, enjoignant à Saddam Hussein d’accepter sans conditions le retour en Irak des inspecteurs de l’ONU, au risque d’être confronté à de « sérieuses conséquences », non précisées par ailleurs. Le président irakien ayant accepté ce retour, non sans tergiversations, les inspecteurs du désarmement étaient à l’œuvre dès la fin novembre.
9Mais l’affaire n’était pas réglée pour autant. George Bush, qui, depuis l’été, avait amassé une grande quantité de troupes et de matériel aux frontières méridionales de l’Irak, supportait avec peine la lenteur des inspections qui, pour lui, n’avaient été acceptées par le dirigeant irakien que pour gagner du temps. Le premier rapport de Hans Blix, le chef des inspecteurs, présenté le 27 janvier à l’ONU, ne convainquit pas les dirigeants américains de douter de la véracité des accusations accumulées par eux contre l’Irak, mais, au contraire, ils y virent la preuve de la duplicité de Saddam Hussein. En fait, ils commençaient à s’impatienter : en effet, à partir de la fin février, on pouvait craindre des tempêtes de sable dans le sud de l’Irak, qui risquaient de gêner considérablement la progression de troupes mécanisées. Cependant, l’opinion britannique en général
10Dans son ralliement, apparemment sans états d’âme, à la politique américaine, Tony Blair avait pu marquer un grand coup : la fameuse lettre de soutien à Washington publiée le 30 janvier par douze journaux européens et signée par huit dirigeants européens, membres actuels de l’Union européenne ou futurs membres
11De toute façon, pour Tony Blair, il n’était déjà plus question de ressusciter la « grande coalition » de la première guerre du Golfe, en 1991, mais de parvenir à une deuxième résolution donnant un quasi feu vert aux États-Unis, quitte à ce qu’elle soit approuvée du bout des lèvres par une courte majorité du Conseil, mais à condition que la France et la Russie renoncent à leur veto. On sait ce qui s’est passé. Le jeudi 20 mars, les troupes américaines et britanniques envahissaient l’Irak après un échec diplomatique de Tony Blair, puisque, malgré tous les efforts déployés par les dirigeants britanniques, il n’y avait pas eu de deuxième résolution, en raison de la menace de veto de la France
12Il n’empêche qu’on avait craint le pire et que, jusqu’à la fin, on redouta un incident fâcheux qui remette en question l’assentiment précaire que le Parlement avait accordé au gouvernement. La tension dans le cercle gouvernemental entre le 10 mars et le 9 avril fut particulièrement forte
Les Communes et la guerre d’Irak

13Il y a eu, en effet, une embellie dans l’opinion et les médias, en avril et mai, ce qui permit au Premier ministre d’apparaître, pendant quelque temps, en chef de guerre triomphant (toujours la tentation churchillienne) et tomba à point nommé pour atténuer l’impact de l’impopularité de la guerre d’Irak sur les élections locales et régionales
14Toutefois, ce répit fut de courte durée, d’abord, parce que l’Irak ne connut pas la paix civile que la coalition avait annoncée à grand renfort de propagande un peu naïve, ensuite parce que la recherche d’armes de destruction massive sur son territoire s’est révélée vaine.
15C’est dans ce contexte que survint l’affaire Kelly. David Kelly, expert en armes biologiques au ministère de la Défense, qui s’était rendu en Irak 37 fois, entre 1991 et 1998, pour participer aux inspections de l’ONU, était autorisé à « briefer » des journalistes, mais uniquement sur des questions techniques relevant de sa spécialité. Le 22 mai, il a un entretien confidentiel avec le correspondant pour les questions de défense du programme radio de la BBC, To-Day, Andrew Gilligan. L’entretien porte sur le programme d’armement irakien et aborde sans doute le malaise des services secrets concernant le mémorandum gouvernemental de septembre 2002 et sur lequel les députés avaient fondé leur décision d’approuver l’invasion de l’Irak. Le 29, Gilligan commence une série d’émissions. Dans l’une d’elles, il remarque que, selon son informateur, le dossier a été rendu « plus sexy » dans la semaine précédant la publication et cite en exemple la formule choc – qui, en effet, avait été reprise dans les gros titres de la presse – selon laquelle les armes de destruction massive irakiennes pourraient être opérationnelles, « en moins de 45 minutes », après la décision de les déployer. Dans une autre émission, il revient à la charge et précise que le gouvernement savait que « cette affirmation était sujette à caution ». Le 1er juin, dans un article du Mail on Sunday, il ajoute que son informateur, à une question sur l’origine de l’« embellissement » du dossier, avait répondu par un simple nom : « Campbell ». Celui-ci ne peut que se rebiffer. Le 6, il écrit à Richard Sambrook, le directeur de l’information de la société, pour protester contre des émissions qui visent à donner l’impression que le gouvernement a entraîné la Grande-Bretagne dans la guerre sous de faux prétextes. La querelle Gilligan-Campbell, qui n’est pas encore une querelle BBC-gouvernement, mais qui s’en rapproche, prend de l’ampleur. Le 19, Gilligan est convoqué devant la commission des Affaires étrangères de la chambre des Communes
16Le suicide de David Kelly – l’idée qu’on aurait pu l’aider à mourir est très vite écartée – est donc l’aboutissement tragique d’une polémique monstrueuse entre la BBC et le gouvernement. Rapidement, des doigts accusateurs sont tendus vers Campbell et Geoff Hoon, qu’on soupçonne d’avoir fait de Kelly une victime expiatoire. Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il apparaît que la BBC n’est pas non plus indemne de tout reproche. Dès le 18 juillet, le Premier ministre, qui, ce jour-là, se déplace de Washington
17Le 1er août, Lord Hutton annonce qu’il désire avoir accès à tous les documents relatifs, de près ou de loin, à l’affaire Kelly et entendre les personnalités concernées : la famille Kelly, Andrew Gilligan, le ministre de la Défense, les hauts fonctionnaires, les journalistes et les dirigeants de la BBC, sans oublier le Premier ministre et, bien sûr, Alastair Campbell. Les auditions auront lieu du 11 août au 13 octobre. Alastair Campbell est entendu le 19 août. Loin de paraître en accusé, ne se laissant embarrasser par aucune question, il montre l’aplomb qui lui est habituel, non seulement réitérant ses accusations contre la BBC mais assurant aussi qu’il n’était pas au courant des changements apportés au dossier sur l’Irak avant sa publication, ce qui est une façon de mettre en cause les services secrets eux-mêmes. Campbell est entendu une seconde fois par la commission Hutton le 22 septembre, mais il a été largement disculpé par les auditions d’autres fonctionnaires et du Premier ministre. De toute façon, il a quitté ses fonctions de porte-parole de Tony Blair depuis un mois. Faut-il considérer Campbell comme une victime politique de la guerre d’Irak ? Certainement pas, puisqu’il avait indiqué bien avant qu’il désirait partir. Toutefois, il eût certainement préféré quitter Downing Street dans des circonstances plus sereines et plus glorieuses.
18De tous les ministres, Geoff Hoon était de loin le plus impliqué dans l’affaire. En tant que ministre de la Défense, il était le chef des fonctionnaires qui avaient préparé le mémorandum de septembre 2002. Il était également l’employeur de David Kelly et à l’origine de la stratégie qui avait mis les médias sur la piste de l’expert. Au cours de ses deux auditions (27 août et 22 septembre), il chercha à s’abriter derrière ses fonctionnaires, mettant en avant que la décision de « nommer » David Kelly avait été une décision collective. On attendait évidemment l’intervention de Tony Blair lui-même, qui eut lieu le jeudi 28 août. Revenu récemment de vacances, calme et détendu, n’ayant plus le physique épuisé qu’il avait en juillet, il justifia sa réputation d’être l’homme des grands moments. Loin de s’abriter derrière ses collègues, il assuma pleinement la responsabilité du déclenchement et de la conduite de la guerre. Sur les deux points les plus controversés de l’enquête, il réfuta toute manipulation du dossier des armements irakiens, jugeant que, s’il y avait eu manipulation, elle venait de Gilligan, et se montra convaincant à propos de la stratégie médiatique qui mena à l’identification de David Kelly, estimant que cette identification paraissait inévitable et que, par conséquent, il devenait inutile de cacher plus longtemps le nom du savant. Lors de l’audition de Blair, on comprit que le Premier ministre serait très probablement exonéré de toute accusation de mensonge ou même de manipulation par le futur rapport. Mais on pensait que Campbell et Hoon s’en sortiraient moins bien et, comme Campbell n’avait plus rien à perdre, on s’attendait, au cas où l’attitude générale du gouvernement serait mise en cause, à ce que Hoon soit livré en victime expiatoire à la vindicte de l’opinion. Or, ce ne fut même pas nécessaire, compte tenu de la teneur du rapport Hutton.
19La fin de l’année a été difficile pour Tony Blair. Certes, le congrès travailliste (28 septembre-3 octobre) lui a fait un triomphe. Cependant, il n’en a pas moins voté deux motions condamnant des mesures que le Premier ministre considère comme des éléments cruciaux de sa politique de réforme : la construction d’hôpitaux privés au sein du Service national de santé et la réforme du financement des universités. La vieille gauche du parti, alliée à quelques syndicats du secteur public où le blairisme ne fait plus du tout recette
20Puis, le jeudi 20 novembre, la visite de George Bush à Londres a donné l’occasion aux nombreux groupes hostiles à la guerre de montrer, une fois de plus, que ce conflit avait laissé une plaie douloureuse dans la conscience des Britanniques. Plus de 100 000 manifestants ont défilé dans Whitehall, au large de Downing Street. Si cela n’a rien eu de comparable avec les défilés monstres de l’automne 2002 et de l’hiver 2003, cette manifestation était d’autant plus significative que les Britanniques sont, en général, moins enclins que les Français à protester contre la présence d’un dirigeant étranger dans leur capitale et que l’anti-américanisme est beaucoup moins virulent à Londres qu’à Paris
21La publication du rapport Hutton, le 28 janvier, a été précédée, la veille, d’un autre épisode de corde raide parlementaire. Il s’agissait, cette fois, du vote, en deuxième lecture – c’est-à-dire sur les grandes lignes –, d’un projet de loi, toujours de « modernisation », autorisant les universités à prélever des droits supplémentaires (top-up fees)
22Si bien qu’avant que Lord Hutton présente lui-même les conclusions de son enquête, à midi le 28 février, la cause était entendue, d’autant plus que le rapport ne pouvait guère prêter à interprétation tant il était sans nuances. Au grand effarement des médias, tous les gouvernants et les fonctionnaires impliqués dans l’affaire Kelly étaient mis hors de cause, y compris Geoff Hoon et Alastair Campbell. Selon Lord Hutton, ni Tony Blair ni son directeur de la communication n’étaient coupables d’avoir « embelli » le mémorandum sur l’armement irakien. La BBC se voyait reprocher d’avoir lancé des accusations erronées, « très graves », inexcusables puisqu’elles n’émanaient que d’une seule source et que son journaliste n’avait eu recours à aucun supplément d’enquête après les premières protestations gouvernementales. La BBC, en tant qu’institution, était « fautive », puisqu’à aucun moment elle n’avait désavoué Andrew Gilligan mais, au contraire, l’avait couvert jusqu’au bout. Le juge reprenait également à son compte les explications gouvernementales concernant la formule des « 45 minutes » à propos du délai d’utilisation des armes de destruction massive supposées détenues par l’Irak et sur la procédure qui avait amené le ministère de la Défense à révéler le nom de Kelly. Ainsi, deux journées qui, depuis des semaines, étaient annoncées comme « noires » se terminaient pour Tony Blair en apothéose. Lorsqu’il se leva à son banc pour dire ce qu’il pensait du rapport – ce qu’il aurait été obligé de faire, quel qu’eût été son contenu –, il avait une expression de jubilation contenue. Il loua la grande qualité du rapport (on eût été surpris qu’il l’eût trouvé mauvais !), avant de passer à la contre-attaque : « L’allégation que moi-même ou quelqu’un d’autre a menti à la Chambre ou a délibérément trompé le pays en falsifiant les renseignements sur les ADM est en soi le vrai mensonge. » Et il ajouta : « Ceux qui me mettent en cause doivent retirer leurs accusations de duplicité et de tromperie. » Cette attaque visait, bien sûr, la BBC, mais aussi le leader de l’opposition, Michael Howard
23Si ce dernier ne s’excusa pas, la BBC, elle, dut rendre des comptes. Le président du conseil des gouverneurs – qui nomme le directeur général – Gavin Davies, qui avait personnellement pris fait et cause pour le reportage de Gilligan, démissionna immédiatement. Greg Dyke, le directeur général, présenta aussi des excuses, tout en refusant de désavouer ses journalistes et le programme To-Day. Mais le Premier ministre exigeait plus, tout en se défendant de vouloir mettre en cause l’indépendance de l’institution. Le lendemain, 29 janvier, les gouverneurs faisaient, à l’unanimité, de plates excuses et Greg Dyke démissionnait à son tour
24Qu’en est-il de l’avenir de la BBC ? Cette institution, dont la charte ancienne était déjà en train d’être renégociée, est trop populaire chez les Britanniques – même après le rapport Hutton, les Britanniques lui faisaient davantage confiance qu’au gouvernement
25Le rapport Hutton n’a eu, dans l’immédiat, aucun impact notable sur l’opinion publique. Si le sondage cité en note page 184 indiquait que, pour 47 % des électeurs, David Kelly était « au moins partiellement responsable de son propre malheur » (35 % pensaient le contraire), néanmoins, plus du tiers d’entre eux (37 %) estimaient toujours que Tony Blair aurait dû démissionner (contre 35 % pour Greg Dyke, 41 % pour Geoff Hoon et 49 % pour Andrew Gilligan), dont 25 % des électeurs travaillistes. C’est dire le gouffre qui s’est creusé entre le Premier ministre, l’opinion publique en général et les sympathisants travaillistes en particulier. Un autre sondage, plus politique celui-là, confirmait le précédent (voir tableau ci-dessous)
L’impact de Hutton (en %)

26Tony Blair était-il enfin sorti du guêpier où il s’était mis en se précipitant dans la « guerre de Bush », comme on dit souvent en Grande-Bretagne ? Certainement pas et ce pour deux raisons au moins. D’abord, parce que la situation sur le terrain en Irak maintenait le conflit à la une des journaux, ensuite et surtout parce qu’il devenait de plus en plus difficile de justifier la guerre par la détention par ce pays d’armes de destruction massive. La démission, en janvier, de David Kay, le chef américain des inspecteurs britanniques et américains renvoyés sur le terrain après la guerre, est révélatrice à cet égard. Ne déclarait-il pas, la veille même de la publication du rapport Hutton, qu’il « s’avère que nous avions probablement tous tort, selon moi ». À la suite des déclarations de David Kay et à l’instar de George Bush, Tony Blair se voyait contraint – le 3 février, moins d’une semaine après le rapport Hutton – d’installer une nouvelle commission d’enquête, concernant, cette fois, les informations fournies par les services spéciaux avant la guerre d’Irak. Elle est présidée par Lord Butler, ancien chef de la Fonction publique et, en tant que tel, ancien Secrétaire du Cabinet
27L’opposition est dorénavant en alliance objective avec un petit groupe d’opposants irréductibles au sein du parti parlementaire, qui sont de mieux en mieux organisés et en connivence permanente avec certains partis locaux et certains syndicats, avec pour seul objectif : se débarrasser de Blair. Aux nostalgiques du « vieux » Labour s’allient des déçus sincères du blairisme et d’anciens ministres qui ne pardonnent pas à Tony Blair de les avoir congédiés ou poussés à la démission et dont la liste s’allonge
28Claire Short est un assez bon exemple de la première et troisième catégories. C’est pour son profil « vieux » Labour qu’elle est entrée dans le Cabinet, en 1997 ; néanmoins, lorsque survint la guerre d’Irak, elle y était de plus en plus mal à l’aise. Après avoir, au cours d’une interview à la radio, peu avant l’invasion de l’Irak, qualifié le Premier ministre d’« irresponsable », elle surprit tout le monde en restant dans le Cabinet et en votant pour la guerre aux Communes. Qualifiée de « renégate » par ses « amis » de la gauche, elle fit profil bas pendant toute la durée du conflit armé, participant toutefois au Cabinet de guerre
29La guerre d’Irak, en générant une guérilla quasi permanente, non seulement entre les oppositions et la majorité mais aussi à l’intérieur du parti gouvernemental lui-même, a créé un climat détestable au sein de la démocratie britannique. Ce climat n’a pas été amélioré, au contraire, par le rapport Hutton, qui est apparu trop déséquilibré pour vraiment convaincre. De même, les attentats des 11 et 14 mars derniers, en Espagne, ne devraient pas être de nature à réduire les divisions de l’opinion, à rendre plus crédibles les discours gouvernementaux et, surtout, à désarmer les adversaires du Premier ministre. A moins que – on ne sait jamais dans un pays comme la Grande-Bretagne –, ce qu’on a appelé l’esprit de Dunkerque ne soit pas complètement mort, et que la concrétisation d’un danger terroriste imminent sur le sol national ne contribue à provoquer un ralliement au gouvernement en place, ralliement qui ne serait pas une « relégitimation » totale mais un recours sans illusion à une équipe aguerrie pour organiser la réplique.
30Il n’empêche que la vision « blairiste » d’une société de « partenariat » (stakeholding), réformée, policée et modernisée, fonctionnant harmonieusement parce que débarrassée des idéologies, et donc des divisions traditionnelles, qui avait déjà du plomb dans l’aile au moment des élections de 2001, a fini par sombrer totalement, avec les affrontements de 2003. La place que la politique internationale a prise dans les actions du Premier ministre a entraîné un immobilisme relatif en politique intérieure. La réforme constitutionnelle qui, dans les premiers temps, a été un des points forts du réformisme blairiste est virtuellement arrêtée au milieu du gué : le Premier ministre adjoint, John Prescott, n’en finit pas de mettre en place les régions anglaises, annoncées pourtant dès 1997 ; la transformation des Lords, de chambre partiellement héréditaire en chambre presque exclusivement nommée, n’est sûrement pas un symbole de démocratie modernisée ; le rôle que jouent les députés travaillistes écossais aux Communes comme force d’appoint gouvernementale dans des votes qui ne concernent plus l’Écosse montre bien que la politique de dévolution, louable en soi, n’a pas été pensée dans toutes les conséquences qu’elle pourrait avoir sur le fonctionnement des Communes et sur le gouvernement de la principale nation du Royaume : l’Angleterre (83 % de la population totale). La réforme des services publics, nous l’avons vu, se heurte à des résistances idéologiques considérables, non seulement au sein du Parti travailliste lui-même, mais aussi chez les syndicalistes concernés. Si bien que la tactique du donnant-donnant (crédits accrus contre une modernisation des tâches), qui était celle du gouvernement dans ce domaine, se heurte à des difficultés : d’un côté, les crédits sont là en abondance, au prix d’un déficit budgétaire important (qui commence à inquiéter les couches intermédiaires – middle England
31Une deuxième conséquence, plus stratégique, de la guerre est la rupture, qui semble maintenant irrémédiable, entre le nouveau Labour et le parti libéral-démocrate. Or, quand il était encore dans l’opposition, en 1994-1997, Tony Blair avait caressé l’espoir de former une grande coalition du « centre radical » et même de confier un grand ministère au leader libéral-démocrate d’alors, Paddy Ashdown. Toutefois, l’ampleur de la victoire travailliste avait été telle que toute idée de coalition immédiate avait été abandonnée. Mais, Blair avait persévéré, en créant un comité mixte de coopération avec les libéraux-démocrates au sein même du réseau officiel des comités du Cabinet
32Les deux partis auraient pu se rapprocher à propos de l’Europe. Les libéraux-démocrates ont toujours été de farouches partisans de l’intégration européenne. Or, en juin 2001, après la seconde victoire travailliste, beaucoup d’observateurs pensaient, en Grande-Bretagne mais aussi en France et dans les pays de la zone euro, que Tony Blair profiterait de la débandade de l’opposition principale pour se lancer, avec tous les pro-européens, dans une campagne vigoureuse en faveur de la monnaie unique et organiser enfin le fameux référendum promis dès avant les élections de 1997. Il n’en a rien été. Le Premier ministre a encore tergiversé par crainte d’entrer en conflit avec la presse tabloïd – notamment celle qui dépend du groupe Murdoch au populisme de droite virulent et qui, par sa large diffusion, détient une influence considérable sur une opinion populaire qui ne demande qu’à être convaincue du pire quand il s’agit de l’Union européenne. Or, cette presse s’était acharnée contre John Major en 1997 (favorisant ainsi le New Labour
33Certes, il n’y a pas que l’euro et, dans d’autres domaines, le Premier ministre continue d’avancer des pions favorables à la construction européenne, notamment en matière de défense et concernant le projet de constitution européenne
34D’autant qu’il n’est pas sorti du guêpier. La situation s’aggrave chaque jour en Irak. Surtout, l’attentat du 11 mars à Madrid rend la Grande-Bretagne plus vulnérable à des attaques terroristes sur son sol. En outre, l’Espagne désormais dirigée par le parti socialiste, va, sans nul doute, chercher à se rapprocher de l’Allemagne et de la France, ce qui risque d’isoler un peu plus le gouvernement de Tony Blair, à la fois dans sa fidélité à la « relation spéciale » et dans ses hésitations européennes. C’est peut-être là le but ultime de la déclaration du 20 avril : il s’agirait non seulement de demander au peuple britannique son sentiment sur un texte de compromis auquel il s’intéresse peu, mais plus généralement, et, espérons-le, définitivement, de décider de l’avenir de son pays dans l’Union européenne. Si, pour l’heure, cette contre-attaque est, avant tout, destinée à faire sortir le Premier ministre de l’impasse européenne où il s’est engagé du fait de la guerre d’Irak, on peut penser que, même si le pari n’est pas gagné, il contribuera à redresser l’image de Tony Blair en Europe sinon dans son pays.
Jacques Leruez
[ 1] Chercheur associé au CERI. Directeur de recherche émérite au CNRS.
[ 2] En particulier, parce que les dirigeants du parti rénové ne cachaient pas leur refus de mettre en cause les réformes économiques et sociales décidées sous Thatcher tandis que le thatchérisme était considéré par ces intellectuels comme le mal absolu. Pourtant, plus le temps passe, plus l’on doit admettre qu’il a ouvert la voie à une rénovation économique spectaculaire – et inespérée – du Royaume-Uni.
[ 3] Le Parti travailliste a été créé par les organisations syndicales pour assurer au Parlement une représentation directe du mouvement ouvrier. Le Labour Party est né en 1906 ; en 1918, il s’est doté de statuts qui sont restés à peu près inchangés jusqu’en avril 1995, date où Tony Blair a fait modifier la fameuse « clause 4 », qui prônait « la nationalisation des biens de production, de distribution et d’échange », dont on pouvait considérer qu’elle était la seule formule qui fît de la formation travailliste un parti socialiste. On conçoit que, dès lors, le futur Premier ministre n’ait plus parlé que de New Labour. Au 1er mai 2004, Tony Blair avait déjà gouverné la Grande-Bretagne plus longtemps (7 ans) qu’aucun autre Premier ministre travailliste à l’exception d’Harold Wilson (7 ans et 9 mois en deux fois). Il n’y a eu que cinq Premiers ministres travaillistes en tout depuis 1906 et quatre depuis 1945 : Clement Attlee, Harold Wilson, James Callaghan et Tony Blair.
[ 4] Tony Blair s’était entouré, pour sa première campagne électorale, d’experts en communication qui avaient participé, de près ou de loin, aux campagnes de Clinton, en 1992 et en 1996.
[ 5] Voir, en français, Keith Dixon, Un digne héritier, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2000.
[ 6] Jean-Pierre Langellier, Le Monde, 25 octobre 2001.
[ 7] Intitulé Irak’s Weapons of Mass Destruction.
[ 8] Selon le Sunday Times du dimanche 26 janvier 2003, le soutien à une guerre « préventive » était tombé à son plus bas niveau. Seuls 26 % des Britanniques étaient convaincus par les arguments du Premier ministre. En outre, 20 % d’entre eux approuvaient une invasion de l’Irak sans l’aval de l’ONU. Par contre, en cas de vote d’une seconde résolution, plus des deux tiers des Britanniques (72 % selon un sondage au début de février) déclaraient se rallier à l’hypothèse d’un conflit armé.
[ 9] Il s’agissait du Royaume-Uni, de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, du Danemark, de la Pologne, de la République tchèque et de la Hongrie.
[ 10] Créé en 2000, ce groupe de dix anciens États du bloc communiste (Lettonie, Estonie, Lituanie, Slovaquie, Slovénie, Bulgarie, Roumanie, Albanie, Croatie et Macédoine) visait à faciliter une adhésion collective et simultanée des dix pays à l’OTAN. De fait, les sept premiers allaient rejoindre l’OTAN en 2004, alors que seuls les cinq premiers devaient entrer dans l’Union européenne en juillet de la même année.
[ 11] Comme le montrèrent les manifestations du samedi 15 février dans les grandes capitales : 750 000 manifestants à Londres selon la police (un million et demi selon les organisateurs), en tout cas, la plus grande manifestation jamais vue en Grande-Bretagne ; 650 000 manifestants à Rome selon la police (près de 3 millions selon les organisateurs) ; plus d’un million à Madrid, au moins autant à Barcelone ; pour ne citer que celles qui se sont déroulées dans les pays dont les gouvernements étaient prêts à suivre Washington, et qui ont été, de loin, les plus fortes. Les sondages confirmaient l’hostilité des populations : 92 % des citoyens de l’Union européenne étaient hostiles à une guerre sans l’aval de l’ONU, dont 84 % au Royaume-Uni, 80 % en Espagne, 79 % au Danemark, 72 % en Italie. Ces pourcentages étaient à peine plus faibles en Europe centrale et de l’Est : 75 % au total, dont 82 % en Hongrie.
[ 12] On ne discutera pas ici la question de savoir s’il était opportun pour la diplomatie française de brandir une menace de veto, alors qu’il apparaissait que la résolution avait, de toute façon, des bonnes chances d’échouer.
[ 13] Sur la distinction entre Cabinet et gouvernement dans l’exécutif britannique, voir J. Leruez, Le Système politique britannique. De Winston Churchill à Tony Blair, Paris, Armand Colin, « Compact », 2e édition, 2001, p. 99-109.
[ 14] Robin Cook, alors leader des Communes, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2001), partisan d’une politique étrangère éthique et qui n’avait pas digéré son limogeage. Claire Short, autre membre du Cabinet, qui était également hostile à la guerre et l’avait déclaré publiquement, attendit la fin des hostilités pour quitter le gouvernement. Robin Cook s’est expliqué de sa décision dans un ouvrage paru en octobre : Point of Departure où il estime que, dès avant le début du conflit, Blair savait que l’Irak ne possédait pas d’armes chimiques susceptibles d’être déployées rapidement, mais que, comme le président américain, il était bien décidé à faire la guerre, quels que fussent les résultats des inspections de l’ONU en cours depuis novembre 2002.
[ 15] Peter Stothard la décrit fort bien dans 30 Days, a Month at the Heart of Blair’s War, Londres, Harper Collins, 2003 (30 Jours au cœur du système Blair, Downing Street en guerre, Paris, Éditions Saint-Simon, 2003). Il montre comment fonctionnait le « Cabinet de guerre », très informel d’ailleurs, qui se réunissait tous les jours où Blair était présent au 10 Downing Street. Outre les ministres incontournables en raison de leur poids, soit dans le gouvernement, soit dans le parti – John Prescott (vice-Premier ministre et leader adjoint du parti), Jack Straw (ministre des Affaires étrangères), Geoff Hoon (ministre de la Défense), Gordon Brown (chancelier de l’Échiquier), Claire Short (ministre de la Coopération) –, il y avait le chef de la Fonction publique, qui est aussi Secrétaire général du Cabinet, le chef des Services secrets et le chef d’état-major des Armées et, enfin, quelques conseillers personnels du Premier ministre, dont, toujours, semble-t-il, Alastair Campbell, porte-parole du Premier ministre. Le « Cabinet de guerre » n’était pas une nouveauté au sein du gouvernement britannique, après ceux, célèbres, de Lloyd George et de Churchill pendant les deux guerres mondiales. Il y avait eu aussi celui de Margaret Thatcher au moment de la guerre des Malouines (1982) et celui de John Major à l’époque de la première guerre du Golfe (1990-1991). Ce qui était plus nouveau était la présence en son sein de personnalités non élues du peuple et non fonctionnaires.
[ 16] Voir ma Lettre d’Édimbourg : « Heurs et malheurs de la dévolution : les élections parlementaires du 1er mai 2003 en Écosse », Pouvoirs, n° 107, 2003, p. 145-159.
[ 17] Les commissions d’enquête des Communes (select committees) ont une composition proportionnelle aux effectifs de la Chambre (voir J. Leruez Le Système politique britannique, op. cit., p. 23-26). La commission dont il est question ici comprenait 7 travaillistes, 3 conservateurs et un libéral-démocrate.
[ 18] Suprême honneur, le 17, il a pris la parole devant le Congrès des États-Unis. Qu’un Premier ministre britannique fût accueilli de la sorte n’était pas arrivé depuis Margaret Thatcher, en 1985, sous la présidence de Donald Reagan.
[ 19] Les obsèques de David Kelly eurent lieu le 6 août. C’est le vice-Premier ministre John Prescott qui y représenta le gouvernement.
[ 20] La section judiciaire de la Chambre des Lords, dans laquelle siègent 10 hauts juges (law lords), sert d’instance d’appel suprême, notamment au civil. Voir J. Leruez, Le Système politique britannique, op. cit., p. 59 et 208-209. Il est d’ailleurs question de la séparer de la Chambre et d’en faire une sorte de Cour de cassation. L’office de Lord Chancellor, à la fois président des Lords et partiellement ministre de la Justice, a été aboli en juin 2003 : voir Pouvoirs, n° 107, p. 162.
[ 21] Remarquons que, depuis quelques années, on assiste à une nouvelle radicalisation des syndicats. Quelques grèves dures, dans les services publics notamment, l’ont montré. De nouveaux leaders plus à gauche, voire à l’extrême gauche, sont apparus, qui n’ont de cesse de mettre le gouvernement Blair en difficulté. Certains syndicats ont même décidé de ne plus participer au financement du parti et, donc, de rompre toute relation institutionnelle avec lui.
[ 22] Cérémonie co-présidée par l’archevêque de Canterbury, Rowan Williams, chef de l’Église anglicane et par le primat catholique, l’archevêque Cormac Murphy O’Connor. Les deux prélats, à la veille de la guerre, avaient, dans une déclaration commune, émis des doutes sur sa légitimité et mis en garde le pouvoir politique contre une aggravation de la situation au Moyen-Orient.
[ 23] Depuis, il y a eu 8 morts supplémentaires, d’après Le Monde du 18 mars 2004. Les 51 morts britanniques se répartissaient ainsi : 27 tués au combat et 24 tués par accident, dont 5 victimes de « tirs amis ». En mars 2004, il y avait encore en Irak 100 000 soldats américains contre 8 700 britanniques.
[ 24] C’est pourtant dans cette veine qu’il faut situer le dernier ouvrage de John Le Carré, Absolute Friends, publié à l’automne 2003 (Une amitié absolue, Éditions du Seuil, 2004) qui n’évoque avec nostalgie la première période du blairisme que pour mieux s’attaquer à Tony Blair et à son « suivisme » de « la junte conservatrice qui contrôle les États-Unis ». Sur les déçus du blairisme, on se référera à l’émission télévisée de la BBC, The Tony Blair Years, présentée sur Arte, le 16 septembre 2003 et reprise par la Chaîne parlementaire quelques jours plus tard.
[ 25] Actuellement, les droits universitaires, déjà élevés comparés à ce que paient les étudiants français, sont les mêmes dans toutes les universités. La réforme n’est pas vraiment impopulaire dans le pays, les Britanniques considérant avec sagesse qu’il est normal que les usagers des universités contribuent à leur propre formation, d’autant plus que, pour les moins aisés, des bourses importantes sont prévues et qu’on ne demande pas aux étudiants de payer ces droits pendant leurs études, mais pendant les premières années de leur vie active et en proportion des revenus que leur formation leur permet d’obtenir.
[ 26] Ce dernier a, en effet, remplacé Ian Duncan Smith comme leader conservateur en novembre 2003. Il n’y a pas eu d’élection, ses principaux rivaux s’étant retirés en sa faveur pour ne pas davantage diviser le parti. Ian Duncan Smith avait été élu leader à la suite de la défaite électorale de juin 2001 qui avait provoqué la démission de William Hague (lui-même avait remplacé John Major après la déroute de mai 1997). Ian Duncan Smith n’avait jamais paru en mesure de ramener son parti au pouvoir d’où son congédiement brutal par les députés conservateurs, par 90 voix contre 75.
[ 27] Quelques jours plus tard, Andrew Gilligan quittait également la BBC.
[ 28] Du moins selon un sondage ICM pour le Guardian (30 janvier 2004), portant sur 532 adultes interrogés immédiatement après la publication du rapport Hutton : 31 % des électeurs faisaient davantage confiance à la BBC qu’au gouvernement ; à l’inverse, seuls 10 % d’entre eux avaient plus confiance dans le gouvernement. Il est intéressant de noter que 17 % des électeurs travaillistes avaient foi dans le gouvernement contre 25 % qui maintenaient leur confiance dans la BBC.
[ 29] Robin Butler a une grande expérience des affaires de l’État et des affaires d’État. Chef du Secrétariat privé du Premier ministre sous Thatcher (1983-1987), il a été nommé secrétaire du Cabinet le 1er janvier 1988 et il l’est resté jusqu’au début de 1998, date où il a été nommé pair à vie et remplacé par Sir Robert Wilson, qui est toujours en place. Il a donc « servi » sous trois Premiers ministres. Voir J. Leruez, Le Système politique britannique, op. cit., p. 137-142).
[ 30] À la différence de la commission américaine qui ne rendra ses conclusions qu’après l’élection présidentielle.
[ 31] La formation d’une sorte de syndicat des « anciens » ministres est un des problèmes des Premiers ministres en Grande-Bretagne, surtout quand leur mandat se prolonge longtemps. Il y a en effet un remaniement ministériel annuel en juillet, qui fait presque toujours plusieurs victimes, sans compter les départs individuels en cours d’année, provoqués ou pas. Et, à la différence de ce qui se passe en France, ces démissionnaires ou « démissionnés » restent membres du Parlement.
[ 32] Si l’on en croit Peter Stothard, op. cit., p. 166 de l’édition française.
[ 33] Qui, sans être membre du Cabinet, est le conseiller juridique principal, et la caution, du gouvernement.
[ 34] La 678 (novembre 1990), la 687 (avril 1991), la 1441 (novembre 2002).
[ 35] Selon l’expression des médias, à l’époque, ce qui n’avait pas un sens sociologique bien précis.
[ 36] Voir J. Leruez, op. cit., p. 101-105.
[ 37] Sur le débat à propos du mode de scrutin, ibid., p. 231-234.
[ 38] Même s’ils collaborent contraints et forcés, dans l’exécutif écossais, voir Jacques Leruez, « Heurs et malheurs de la dévolution… », art. cit., p. 157-159.
[ 39] Il semble même que Tony Blair ait conclu un pacte de non-agression tacite avec Rupert Murdoch, en 1995, lors d’un séjour en Australie, en tant que leader de l’opposition.
[ 40] Ces cinq critères sont les suivants : il faut 1. qu’il y ait convergence durable entre la Grande-Bretagne et la zone euro, 2. que le marché du travail et la politique fiscale restent assez flexibles, compte tenu de la rupture avec la politique financière traditionnelle, pour que 3. l’effet sur l’investissement ne soit pas négatif, 4. de même que pour les institutions financières (notamment la City de Londres), 5. et que ce soit bon pour la croissance et l’emploi. Voir à ce sujet l’article de Jean-Paul Betbèze, Le Monde de l’économie, 27 mai 2003.
[ 41] Il reste qu’au moment de la présentation du budget, le 17 mars 2004, le Chancelier a pu se targuer d’une situation économique florissante qu’il a implicitement comparée avec les difficultés de la zone euro.
[ 42] Dans sa déclaration du 20 avril aux Communes – et contrairement à ses déclarations antérieures –, Tony Blair s’est engagé à organiser un référendum sur cette question, qu’il a, en effet, plus de chances de gagner qu’une consultation sur l’euro… mais, après les futures élections législatives.