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Éditorial
Le comité éditorial
1Entre, d’un côté, le volontarisme héroïque du dirigeant qui prétend commander aux hommes et faire plier les faits (« Je veux 3 % de croissance économique ») et, de l’autre, la prudence résignée de celui qui met en avant les contraintes techniques, le manque de moyens, la conjoncture défavorable (« Il ne faut pas tout attendre de l’État »), la décision dessine des figures multiples qui ont retenu les sciences sociales. Des économistes, des gestionnaires, des sociologues ont soumis depuis longtemps la décision à un programme d’étude particulièrement désenchanteur et parfois destructeur dont les conclusions semblent sans appel : rationalité limitée des décideurs, expertise partiale et partielle, chaos des séquences décisionnelles, routines bureaucratiques empêchant tout ajustement aux situations inédites, etc. Reste que les activités décisionnelles sont investies, découpées, mises en scène et mises en sens selon des modalités changeantes et qu’il n’est pas dénué d’intérêt de travailler sur leur consistance propre : l’actualité politique nous rappelle régulièrement qu’il est peu satisfaisant de confondre dans un même univers de pratiques des décisions dans lesquelles la consultation, la négociation, la discussion, l’expérimentation semblent soutenir les choix opérés et celles qui tendent au contraire à privilégier l’autorité, la souveraineté ou encore la volonté des seules autorités compétentes.
2De quoi sont faits les processus de décision ? Ce numéro de Politix entend alimenter le débat en abordant la question sous des angles différents.
3Il s’agit d’abord d’interroger la mise en récit de la décision, laquelle, on le sait, tend souvent à attribuer les titres de décideurs, à formaliser et à durcir les ruptures, les tournants, à rationaliser les processus. Graham Allison, dans son ouvrage de référence sur la crise des missiles de Cuba (Essence of Decision : Explaining the Cuban Missile Crisis, London, Harper Colins, 1971), avait montré tout l’intérêt qu’il y avait au contraire à multiplier les histoires d’une même décision, repérant ainsi des activités, des calculs, des rationalités qui ne se coordonnaient pas nécessairement sur le moment mais qui informaient le cours tourmenté des événements. C’est pourquoi les travaux proposés dans ce numéro engagent l’écriture de l’histoire des décisions en explorant une pluralité hypothèses sur les processus analysés.
4C’est le cas de l’article de Florent Brayart qui propose un retour sur l’une des grandes controverses de l’histoire du nazisme à partir des recherches historiennes autour de la décision de la « solution finale ». Il montre comment il serait sans doute illusoire de penser que la découverte archivistique (ici une note de Himmler) pourra trancher et mettre fin au travail de l’historien qui consiste à étayer ses hypothèses, à s’appuyer parfois sur le creux des archives et à penser à ce qui est engagé dans la temporalité de la décision.
5Brigitte Gaïti propose dans son article d’analyser une séquence décisionnelle singulière qui va de mai 1968 à avril 1969 et qui montre un général de Gaulle multipliant les prises de décision risquées, mettant en jeu sa réputation, ses capacités et pour finir sa position. Certaines explications s’en tiennent au personnage et font de cette période un moment quelque peu suicidaire d’un grand homme blessé par les événements de mai 68 et usé par le pouvoir. Mais dès lors que l’on accepte de quitter la personne de Gaulle, il devient possible d’envisager cet épisode comme le produit, à partir de 1968, d’une « d’une configuration collective charismatique » : cette configuration ouvre la succession du général de Gaulle et le pousse, face au dauphin qu’on lui impose, à sans cesse faire la preuve de ses capacités à commander aux événements, au risque de la chute.
6C’est sur un autre épisode historique que revient pour sa part Sylvain Laurens en réexaminant le « tournant » des politiques de l’immigration rapporté dans la plupart des récits à la date de 1974 et à l’annonce de la « fermeture des frontières ». Là encore, cette histoire est questionnée et son explication en termes de réponse politique à un événement extérieur (la crise économique) largement invalidée. La décision ici se complexifie au fur et à mesure qu’elle est insérée dans un processus plus large, plus progressif, touchant à des transformations administratives, à la recomposition de modes de persuasion et d’imputation politiques.
7Tout en s’attachant à restituer l’enchevêtrement et la complexité des processus décisionnels, ces regards rétrospectifs permettent également de comprendre comment ils ont pu donné prise à des mises en récit présentant les décisions comme des actes ponctuels, dramatiques et qui tranchent dans le cours des événements. Mais qu’en est-il quand les acteurs renoncent eux-mêmes à cette mise en scène, quand les décisions sont au contraire présentées comme des processus qui s’inscrivent dans la durée et sont sans cesse susceptibles de révisions, de réorientations ? Quel sens peut-il y avoir alors à « déconstruire » par les instruments de l’analyse sociologique une décision qui d’emblée ne se présente pas comme telle ? C’est le défi que constituent pour l’analyse certaines évolutions récentes des modes d’action publique et que cherchent à relever chacun à leur manière les deux articles qui viennent clore ce dossier.
8L’article d’Isabelle Bruno se penche sur les indicateurs, tableaux de bords et autres cibles chiffrées qui constituent désormais les pièces maîtresses de la « gouvernance » européenne. Ces outils de coordination, qui se présentent sous les dehors de l’objectivité, semblent avoir fait disparaître la décision politique au profit de la discipline gestionnaire. L’auteur montre pourtant qu’ils ne font qu’enregistrer un déplacement de la décision politique, celle-ci venant désormais se nicher dans la quantification elle-même. Pour peu que l’on mette le doigt dans les rouages des techniques d’évaluation comparative et que l’on s’efforce d’ouvrir la boîte noire de ces nouveaux modes de gouvernement, comme le propose cet article, les enjeux politiques et décisionnels ne tardent pas à refaire surface.
9Enfin, Benjamin Lemoine s’interroge dans son article sur la contrainte, variable selon les conjonctures, qu’a exercée le problème de la dette sur la décision politique. Il retrace la progressive construction de la dette comme « fait problématique » incontournable, conduisant les professionnels de la politique, et en particulier les candidats à l’élection présidentielle de 2007, à endosser les contraintes économiques et à revendiquer une posture d’humilité et de réalisme. Mais l’auteur montre aussi que c’est précisément ce consensus qui a rendu possible la mise en scène par le nouveau président d’une « rupture » en matière fiscale et le retour d’une conception « héroïque » de la décision. En somme, en examinant la succession de ces différentes figures de la décision, l’auteur nous invite à prendre acte de la tension entre réalisme et volontarisme qui semble inhérente à l’activité décisionnelle.
Le comité éditorial