2003- 1 (no 5)| ISSN | ISSN numérique : en cours | ISBN : D-2002-8535-1 | page 89 à 104

Distribution électronique Cairn pour les éditions De Boeck Université. © De Boeck Université. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.

Travail social et racisme ou quelle lutte contre quelles inégalités sociales ?

Christian Jung


RESUME — Des pratiques sociales, des politiques sociales, contribuent non intentionnellement au développement de l’idéologie et de l’agir de l’extrême droite. Deux axes de réflexion sous-tendent ce questionnement : le développement du particularisme et la dévalorisation du politique.

Des pratiques sociales, des politiques sociales, contribuent non intentionnellement au développement de l’idéologie et de l’agir de l’extrême droite. Deux axes de réflexion sous-tendent ce questionnement : le développement du particularisme et la dévalorisation du politique.
Mots-clés : , effet pervers, particularisme, universalisme, solidarité politique.

ABSTRACT — CHRISTIAN JUNG.
To analyse racism, we have to concentrate on the interconnections between different "factors": the development of the human sciences and of anthropology, the function of the imagination and of the psychological factors, socio-economic inequality, the racist imagination, the exclusion of some communities.

CHRISTIAN JUNG.
To analyse racism, we have to concentrate on the interconnections between different "factors": the development of the human sciences and of anthropology, the function of the imagination and of the psychological factors, socio-economic inequality, the racist imagination, the exclusion of some communities.
Keywords : , imagination, nationalism, inequality, cultural diversity.


1

Avant de commencer, permettez-moi de laisser libre cours à mon imagination en inventant un récit fictif qui pourrait se dérouler à toute époque, dans n’importe quel pays. Et qui sait peut-être en le lisant, vous vous direz que tout ce qui se passe vous semble familier. Cette histoire fictive, mon imagination l’a intitulée :

L'autre côté du mur.

2

« Oyez, oyez, braves gens ! C'est l'histoire d'un petit village situé au cœur de nulle part. Un village entouré d'autres villages, les uns différents des autres. Un village régi par un vieux roi soucieux du bien-être de son peuple, attaché aux traditions ancestrales, transmises de père en fils comme le préconisent les coutumes. Un village où la vie coulait comme un long fleuve tranquille et où les braves gens qui y naquirent, vécurent et moururent, menaient une existence agréable, bien à l'abri des aléas de la vie, sans jamais devoir se soucier de ce que le lendemain devait leur apporter.

3

Tout était en abondance, de la nourriture, de l'eau, du sol fructueux et de l'espace pour construire sa petite demeure. C'est ainsi que les années passèrent tranquillement et que ces braves gens vivaient tout simplement du jour au lendemain, sans se soucier de quoi ce soit, car ils savaient que leur roi, sage et omnipotent, assurerait leur survie, coûte que coûte.

4

Afin de prolonger et de sauvegarder ce bien-être général, le souverain décida, sur demande de ses sujets, de faire construire un grand mur autour de ce village aux mille plaisirs afin de préserver et de garder jalousement cette aisance. Le roi ordonna même qu'aucun individu ne puisse franchir ce mur, de l'intérieur vers l'extérieur et vice versa, sans en être autorisé par sa personne.

5

C'est ainsi que l'on construisit un mur sans portes, sans fenêtres et sans tour. Et les années s'écoulaient comme un long fleuve tranquille, et les braves gens continuaient leur vie les uns à côté des autres, sauf quelques exceptions.

6

Et ils mangeaient et ils buvaient. Et à force de faire la fête, ces braves gens s'engraissèrent et n'arrivèrent plus à travailler et à produire les moyens si nécessaires à leur existence. C'est ainsi que la nourriture et l'eau se faisaient de plus en plus rares, que les routes et maisons délabrèrent, que le bétail mourut de faim ou fut mangé par les braves habitants.

7

Dans leur débauche quotidienne, les braves gens, ne se rendirent point compte de ce délabrement public et continuèrent à mener leur vie de gens heureux jusqu'au jour où le roi, dans toute sa sagesse et omnipotence, se rendit compte de la décadence de son peuple.

8

Afin de trouver des solutions aux problèmes, il laissa venir ses conseillers qui lui suggérèrent une panoplie de remèdes. Finalement on se mit d'accord, malgré le mur et malgré l'ordre de point le franchir, sur l'option de prendre contact avec le village voisin qui, semblait-il, était justement confronté au problème contraire au leur : pas de sol fécond, pas possibilité de faire pousser des légumes, des fruits, de faire pâturer le bétail, ni les moyens de construire des routes ou demeures décentes. Par contre la force humaine et des mains fortes se trouvaient dans ce village aux mille souffrances.

9

On annonça la nouvelle et décida dans un premier temps de ne faire venir que des jeunes gens forts et motivés, sans famille afin qu'ils n'influassent sur le train de vie de nos braves gens ou usassent les ressources utiles à leur propre survie. Cette nouvelle fit le tour du village comme un brasier et les braves gens s'offusquèrent de penser que des gens de l'extérieur entreraient dans leur village. Mais en même temps ils sentaient qu'ils n'avaient pas le choix si leur train de vie devait continuer à cette vitesse et dans les mêmes conditions.

10

C'est ainsi qu'un chariot plein de jeunes hommes arriva au pied du mur. On les hissa, à l'aide de cordes, de l'autre côté. Une fois atterris dans le village, ils commencèrent à travailler comme des fous et sans répit. Ils labourèrent les champs, entretinrent les maisons, éliminèrent les déchets et construisirent les routes. Et les années s'écoulèrent comme un long fleuve tranquille et nos braves villageois continuèrent à savourer le fruit de la sueur d'autrui.

11

Les jeunes hommes, eux, par contre, menaient une vie peu différente de celle qu’ils menaient dans leur village d'origine. Même s'ils mangeaient à leur guise, ils ne durent point déranger les braves gens dans leur vie quotidienne et furent installés loin des regards et du centre ville. C'est ainsi que les braves gens et les jeunes hommes vivaient les uns à côté des autres. Mais la vie continuait son cours et les jeunes hommes devinrent des hommes matures, désirant créer une famille. C'est ainsi que ces derniers courtisèrent les jeunes femmes du village, créèrent des familles et commencèrent à adopter les mêmes gestes, les mêmes habitudes, le même train de vie que les braves gens. Ils étaient devenus des braves gens, eux aussi, sans tout de même nier leur village d'origine.

12

C'est alors que le souverain mourut subitement sans laisser de successeur au trône. Le village fut attristé et horrifié : qui maintenant prendrait les décisions importantes ? Qui maintenant trouverait les bonnes solutions à leurs problèmes ? Qui maintenant distinguerait le bien du mal? Et qui maintenant donnerait l'autorisation de pouvoir franchir le mur qui n'avait ni porte, ni fenêtres, ni tour? Les braves gens étaient perdus, d'autant plus que la vie au village se dégradait de jour en jour et qu'il n'y avait point de jeunes hommes à assumer les tâches pénibles et dures, si vitales à la survie du village.

13

C'est alors qu'un villageois exprima une idée très simple : faire comme on l'avait toujours fait, par respect aux coutumes et aux traditions ancestrales, comme le roi l'aurait fait, dans toute sa sagesse et omnipotence. Il s'agissait tout simplement de faire venir de nouveaux jeunes hommes forts et motivés. Et comme il en fallait beaucoup, les villageois, sentiments mitigés, se mirent d'accord de faire venir plusieurs chariots en même temps afin de répondre une fois pour toute à leurs besoins.

14

Et les chariots arrivèrent et les jeunes hommes travaillèrent durs et ils créèrent des familles et ils devinrent des villageois à part entière sans jamais nier leur village laissé derrière eux. Et le village continua à vivre dans l'abondance, l'un à côté de l'autre, sauf quelques exceptions.

15

Un jour un villageois exprima sur la place publique son désir de vouloir quitter son village pour voir ce qui se trouvait de l'autre côté du mur. Il en avait déjà entendu mille histoires, mais sans jamais pouvoir en vérifier leur véracité. D'autres villageois le suivirent dans son souhait. Ils étaient perdus ; comment pouvoir répondre à ce souhait en contradiction aux coutumes et traditions ancestrales qui interdisaient à toute personne de franchir le mur avec la seule autorisation du souverain qui entre-temps avait trouvé la mort?

16

C'est alors que les villageois, dans un souci de sauvegarde de la terre vitale et du bien-être collectif, se mirent d'accord sur le fait de percer un petit trou à travers le mur afin qu'uniquement les braves gens puissent partir et revenir à leur guise. Afin de contrôler les va-et-vient, on décida d'y installer deux gardes.

17

Et les années passèrent et beaucoup de jeunes braves gens partirent sans jamais revenir. A force de partir et de ne plus revenir, les braves gens âgés commencèrent à se soucier du maintien de leurs coutumes et de leurs traditions ancestrales. Car qui, si ce n'était pas les jeunes braves gens, pouvaient faire durer les traditions ? Mais comment transmettre la tradition si les jeunes braves gens quittaient le village dans le souci de découvrir ce qui se trouvait de l'autre côté du mur ? Il fallait trouver un moyen pour avoir des jeunes braves gens susceptibles de se voir transmettre le savoir-faire, les traditions et coutumes des villageois.

18

Et des chariots arrivèrent avec comme passagers, cette fois-ci, de jeunes hommes et de femmes susceptibles de répondre aux besoins des braves gens. Le passage à travers le petit trou de la muraille fut lent et pénible.

19

Et les jeunes hommes travaillèrent, et des familles se créèrent et les jeunes femmes donnèrent vie à de braves enfants susceptibles de perpétuer les traditions ancestrales et tous devinrent des villageois à part entière sans jamais renier leur village laissé derrière eux. Et les villageois continuèrent à vivre dans l'abondance, les uns à côté des autres, sauf quelques exceptions.

20

C'est alors que les villageois décidèrent, le cœur lourd, de faire venir de nouveaux chariots avec des jeunes hommes et femmes susceptibles de travailler et de créer des familles. Mais afin d'éviter le passage lent et pénible des jeunes gens à travers le trou dans la muraille, on se mît d'accord d'y installer un portail pouvant faire passer les chariots jusqu'au centre-ville.

21

Et les années s'écoulèrent, et des villageois partirent, et des gens du village d'à côté arrivèrent, et le village continua à vivre dans l'abondance, l'un à côté de l'autre, sauf quelques exceptions.

22

Puis arriva le jour où l'on exprima l'idée de tout simplement détruire ce mur et ce portail qui faisaient défaut et ne servaient en fin de compte plus à rien. Le mur fut démoli et des pourparlers furent engagés avec le village voisin en vue de fusionner les deux petites entités en grande ville. On accepta.

23

Et les années passèrent, et les villageois des deux villages cohabitèrent les uns à côté des autres. Les uns vivaient en abondance, tandis que les autres travaillaient durs pour leur survie. Et les coutumes persistaient et se transmettaient de père en fils.

24

C'est alors que cette grande ville aux braves gens décida, par propre souci de survie, d'engager une fois de plus de nouveaux pourparlers avec d'autres villages avoisinants. Ainsi naquit une ville aux innombrables braves gens cohabitant les uns à côté des autres, sauf quelques exceptions. Les uns vivaient en abondance, tandis que les autres travaillaient dur pour leur survie.

25

Et la ville s'agrandit et devint un agglomérat de petits villages vivant les uns à côté des autres. Et les braves gens continuèrent à vivre leur vie de braves gens, sans jamais se soucier de leurs voisins qui continuèrent leur vie de « ceux qui habitent à côté ». Et les uns vivaient bien et les autres travaillaient bien, tel que les traditions ancestrales et coutumes l'ont toujours suggéré et voulu. Et les habitants de cette grande ville partaient et ne revenaient plus. Et plus la bonne vie demandait de sacrifices et plus les départs étaient fréquents, plus les braves gens se posèrent des questions sur comment leur vie se déroulerait dans quelques années et comment ils pourraient trouver des solutions répondant à leur insatiable besoin d'abondance, mais tout en limitant la venue d'habitants de l'extérieur des frontières de leur grande ville.

26

Et la ville s'agrandit et les habitants devinrent de plus en plus nombreux jusqu'au jour où le dernier village, situé au bord d'un grand fleuve, se rallia au grand village dans l'espoir de devenir de braves gens.

27

Un jour, un brave habitant, proposa tout simplement de faire comme les ancêtres avaient toujours fait ; faire reconstruire un grand mur afin de préserver ce grand village d'intrus ayant leur demeure de l'autre côté du fleuve. Cette idée trouva l'accord général de tous les habitants.

28

Le lendemain, tous les habitants du grand village, à l'exception des braves gens, commencèrent à ériger un mur d'une taille inimaginable. On travailla jour et nuit.

29

Et les années passèrent et ils habitèrent les uns à côté des autres. Les uns vivaient en abondance, tandis que les autres travaillaient dur pour leur survie. Et les coutumes persistaient et se transmettaient de père en fils.

30

Arriva le jour où la dernière pierre de ce mur d'une taille inimaginable fut posée et que l'on fêta le moment qui allait faire persister les traditions et coutumes ancestrales.

31

Et les habitants vécurent, l'un à côté de l'autre. Et les exceptions devinrent plus rares. Comme la nourriture, l'eau, le sol fructueux ou l'espace pour construire sa petite demeure. T out devint rare. T out devint précieux. T out le monde anxieux. Le chacun pour soi. Le chacun chez soi. Plus de départs, plus de retours. Des gardiens sur chaque tour. On ne sortit plus, on ne parla plus. Jalousie... envie... furie...

32

Et on voulut vivre comme la tradition l'aurait voulut... et tous les regards tombèrent de l'autre côté du mur où le fleuve coulait tranquillement... »

Le racisme : une construction.

33

Baromètre de l'air du temps, le racisme est l’indicateur des peurs et craintes primitives de toute société donnée. Même si l'homme blanc est l’inventeur de la prétention scientifique du racisme et de sa mise en œuvre politique la plus atroce (traite des Noirs, colonisations [1], holocauste), le racisme est sans distinction partagé par toutes les sociétés humaines.

34

C'est à partir de Charles Darwin (naturaliste anglais du XIXe siècle) et ses théories sur la sélection naturelle et la survie des espèces animales que certains ont prôné une sélection artificielle des races basée sur ce que l'on dénomme le darwinisme social [2]. Pierre Paul Boca (1824 - 1888), fondateur de la société française d'anthropologie et le sociologue Georges V acher de Lapouge (1854-1936), après avoir comparé des crânes d'hommes et de singes, arrivent à la conclusion que la « politique scientifique préfère la réalité des forces, des lois, des races, de l'évolution » aux « fictions de justice, d'égalité, de fraternité ». Le projet scientifique s'est donc très vite transformé en propos idéologique légitimant scientifiquement une supériorité de certains sur d'autres. C'est ainsi à partir de classement des groupes humains que la dynamique théorique du racisme s'est mise à l'œuvre en cherchant à classifier puis à hiérarchiser les groupes identifiés. La raison, la pensée scientifique et le droit [3] sont ainsi venus à l'aide de l'imaginaire, du fantasmatique pour codifier, légitimer et réduire en esclavage ou anéantir des populations jugées inférieures ou nuisibles.

35

Le racisme est donc une notion née du double développement des sciences du vivant et de l'anthropologie à la fin du XIXe siècle. Une époque où des scientifiques tentaient de projeter sur les groupes humains les classifications animales établies par les naturalistes. Ce projet de classement s'effectuait à partir de caractères spécifiques, perçus comme héréditaires, non seulement au plan physique, mais aux plans intellectuel, culturel et social. Ce classement se fondait sur une hiérarchie des types humains définis, allant des groupes identifiés comme inférieurs à la race supposée parfaite.

36

De ce fait on peut souligner que le racisme repose sur un paradoxe de la raison : la volonté et le besoin de classer, de penser en terme de théorie, confrontée à l'effet pervers de cette quête intellectuelle quand celle-ci légitime le rejet de l'autre.

L'imaginaire nationaliste.

37

« L’inquiétante étrangeté sera cette sorte de l'effrayant qui se rattache aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières » [4].

38

La pensée raciste est nourrie par l'imaginaire et des facteurs psychologiques. Il joue sur un fantasme, une représentation imaginaire individuelle ou collective: celui qui est visiblement différent ou, au contraire, celui qui est invisible représente une menace et un danger dont il faut se prémunir, qu'il faut asservir ou détruire. Le racisme met en jeu des dynamiques psychologiques fondamentales : troubles de la personnalité narcissique, rôle de l'autre en miroir de soi, besoin de vivre comme homme imaginaire, désignation de l'étranger comme cause imaginaire des frustrations [5]. La construction de « l'Autre » sur le plan psychosocial est une caractéristique inhérente de l'État-nation lui permettant d'ériger une ethnicité imaginaire comme base de la nation. L'unité et l’homogénéité nationales se construisent par l'intermédiaire de la construction d'un autre qui renvoie l'image de la nation. Ce renvoi est comparable au reflet renvoyé par le miroir : «le Nous se définit par le fait de ne pas être cet autre» [6]. Malgré le fait que les États-nations soient et aient toujours été hétérogènes, constitués de groupes ethniques divers, la notion d'homogénéité est malgré tout reproduite dans le temps et dans l'espace.

39

À côté de l’élément ethnique, il existe un autre niveau où la notion d'homogénéité n'existe pas : la division verticale au sein de nos sociétés, notamment entre les gouvernants et les gouvernés, le travail et le capital, les riches et les pauvres, les dominants et les dominés. «En construisant une unité définie ethniquement, ces hiérarchies sociales acquièrent un caractère secondaire. Elles sont dépassées par la construction de deux groupes ethniques opposés, le national, c'est-à-dire soi-même, et le non-national, « l'Autre ». Cette unité doit être construite en passant par un «mythe d'origine », qu'il soit «ethnique », «racial» ou «politique». Par définition, elle ne peut être construite comme une unité sociale, puisque ce sont précisément les antagonismes sociaux qui doivent être surmontés. Les images de « l'Autre» s'articulent donc toujours avec les conflits sociaux, l'injustice sociale et les tensions sociales qui hantent une société donnée. Les constructions de « l’Autre » constituent les «explications» aux contradictions internes. Elles visent ainsi à construire ces dernières comme conflits entre l'externe et l'interne » [7].

40

Partant de cette confirmation, nous pouvons facilement constater que l'État, ayant besoin de détourner l'attention de lui-même ou du système économique qu'il (re)produit, a besoin d'un bouc émissaire n'appartenant pas à la nation. Donc au lieu de blâmer, de mettre en cause le politique et l'économique et ceux qui en sont les premiers acteurs, on insiste sur le fait que ce sont les Autres, les « étrangers », les Ausländerqui sont à l'origine du problème, de la crise de l'État-Providence, du taux de criminalité, etc.

41

Face à cette « crise sociale », l'État est sensé fournir à ses sujets le sentiment d'être un Sujet, un acteur social qui est le maître de son propre destin pouvant agir et contrôler les conditions sociales menaçantes. Le pouvoir des impuissants provient alors d'une identification à l'État auquel ce pouvoir est transmis. En s'identifiant à l'État-nation fort, des individus impuissants acquièrent ce que M.Wieviorka appelle « une position de sujet imaginaire », en opposition à une position d'acteur social. Il revient alors à dire que sont responsables des conditions existantes ceux qui n'appartiennent pas à la nation et que ce sont les nationaux, en occurrence l'État qui peut mettre un terme à cette menace extérieure en recourant au contrôle social et au contrôle du nombre d'« immigrés». On peut ainsi retenir que le pouvoir et le contrôle de l'État s'amplifient avec l'intensification des faiblesses individuelles. Dans la mesure où les individus sont incapables de se construire comme acteur social et d'acquérir un plus grand contrôle de leur vie, ce contrôle est délégué à l'État-nation, voire même à des institutions européennes ou mondiales.

42

Le nationalisme est en tant que tel un produit du XIXe siècle [8]. L’Encyclopédie de 1765 décrit la Nation encore comme« une quantité considérable de peuples qui habite une certaine étendue de pays, renfermée dans certaines limites, qui obéit au même gouvernement ». De cette définition, il ressort que la notion de « Nation » fait avant tout allusion aux facteurs géopolitiques, et donc un moyen simple et utile en vue de délimiter un pays par ses frontières. Le dictionnaire de Furetière [9] au XVIIème siècle en donne même la définition sui-vante :«Un grand peuple habitant une même étendue de terre renfermée en certaines limites ou même sous une certaine domination ». Les encyclopédies mo-dernes, par contre, définissent la « nation » comme « un groupe humain vivant sur un même territoire, lié par la conscience d’une histoire, d’une culture, de traditions et parfois d’une langue communes et formant une entité politique » [10].

43

C’est justement avec les révolutions américaine et française, et donc une prise de conscience nationale que le terme de « nation » est idéologiquement connoté et devient le moteur de la puissance nationale ; avant cela le pouvoir et l’omnipotence résident dans l’absolutisme du roi, faisant de lui le représentant légal de Dieu sur terre et donc l’incarnation symbolique de l’État (et de la Nation). Ernest Renan, philosophe du XIXème siècle, met en avant, dans son essai «Qu’est-ce qu’une nation ? » (1882) les différents éléments constitutifs d’une nation : la race, la langue, la religion, la géographie, mais il ajoute que le fondement d’une nation est essentiellement affectif et intellectuel : « Une nation est une âme, un principe spirituel [...], c’est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements ; avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent, avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les questions essentielles pour être un peuple. » Pour Renan, la nation est surtout le sentiment d’avoir un passé commun et un avenir à construire ensemble.

44

Les révolutions par contre changent de paradigme et donnent au peuple, sous certaines conditions, les différents droits subjectifs, dont le droit de vote. C’est ainsi que naît la nation souveraine avec des droits et un pouvoir politique à la base, faisant d’elle un « acteur politique » incarnant, par l’intermédiaire de personnes élues ou désignées, l’État, la Justice et la Nation [11].

45

À partir de ce moment précis, la nation est née, reconnue comme communauté de choix et comme un « Nous » absolu et transcendant, incarnant les bases légitimes de l’État et des principes inhérentes à son fonctionnement démocratique. Et avec elle le sentiment d’appartenance du particulier à quelque chose de plus grand ; sa Nation, sa Culture, sa Religion, sa Langue... Le sentiment nationaliste s’accroît et se cristallise avec les conflits européens du XIXe et XXe siècle qui mettent en lumière la poussée de l’État-Nation. Raoul Girardet, dans « Nationalisme français » (1871-1914) définit le terme de « nationalisme » comme « le souci prioritaire de conserver l’indépendance, de maintenir l’intégrité de la souveraineté et d’affirmer la grandeur d’un État-nation.» Dans le nationalisme, le sentiment d’appartenance et d’adhésion à la nation se double de l’affirmation de la prééminence de la nation comme cadre de la solidarité sur les autres solidarités.

46

Le nationalisme n’est en ce sens pas un éveil de Nations, pas un Être (sur)naturel qui se déploie et grandit par lui-même. Il est surtout une construction, un produit et une invention de l’Homme qui est pensée et entretenu comme Être métaphysique et imaginaire. Ceci se traduit concrètement par la commémoration des monuments comme « le Soldat Inconnu », le Monument aux Morts, célébration exagérée d’un(e) Saint(e) (par exemple Jeanne d’Arc), etc. La Nation se cristallise alors comme un mythe sécularisé qui renforce le sentiment d’appartenance de la communauté qui, sans cesse, se célèbre. Ce sentiment d’appartenance est notamment renforcé par des institutions normatives comme la Famille, l’École, l’Armée, etc. qui ne font que le reproduire comme une évidence sociale.

47

Mais la Nation est en ce sens également porteur d’une essence fondamentalement autoritaire et répressive qui s’autoalimente ; la Nation, comme contruction psychosociale, a besoin de ses sujets pour exister, pour les soumettre et pour se célébrer. Mais les sujets, ont-ils besoin de la Nation pour exister ? Cette prise de conscience de valeurs léguées par un passé commun, entretenues par l’exaltation de héros de la nation, voire la construction d’une mythologie nationale, et par la commémoration de dates ayant une valeur symbolique, contribue à créer une identité collective imaginaire du peuple qui se solde par un projet d’exclusion de certains (à différents niveaux) par le simple fait de vouloir inclure d’autres.

D'inégalité en inégalité.

48

L'époque à laquelle les pauvres se révoltaient et prenaient des armes en main en vue de défendre leurs droits et de se faire entendre politiquement, semble momentanément anesthésiée : aujourd'hui avec le constat frappant d'un fossé se creusant plus de jour en jour entre pauvres et riches, les pauvres majoritaires deviennent les révoltés minoritaires. La rage ne semble plus alimenter l'action politique, mais fait appel au besoin surtout de l'autodéfense des individus vis-à-vis d'autres individus. Les conditions socio-économiques, qui déterminent l'attitude d'une bonne partie des individus, ne font que renforcer le sentiment d'une victimisation. Délaissés par les dominants et détenteurs du pouvoir politique et économique qui ont brisé le contrat social qui leur a été confié par les citoyens (et encore seulement par ceux et celles pour qui le droit de vote est un droit acquis !), la seule réponse envisageable à leurs yeux devient alors de briser le contrat social eux-mêmes en braquant une banque, un magasin, en prenant en otage des enfants, en tuant des innocents et cela dans le seul souci d'attirer pour une fois l'attention sur soi et ses conditions de vie, de sortir tout simplement de la misère qui leur est imposée, de se venger de toute la société… [12] La rage se déplace et change de cible ; l'impuissance (Ohnmacht) ressenti par rapport au contrat social brisé, bafoué et aux conditions socio-économiques imposées, à la détresse, à la faim et à la peur ne font que renforcer des sentiments de haine envers ceux qui n'appartiennent pas à la nation et qui sont ressentis comme les uniques responsables d'une situation globale dont les origines et les causes sont à chercher bien ailleurs [13].

49

Leur désarroi (face au chômage, face aux injustices ressenties...) se mute en pure agressivité tout en désignant et en se focalisant sur un bouc émissaire. Arrive alors ce qui s'est produit dans certaines villes européennes au fil de ces dernières années : des maisons d'accueil pour étrangers incendiées en Allemagne, des chasses à l'homme avec morts organisées en Espagne...

50

Le racisme n'est en ce sens pas à concevoir, en termes de causalité, comme une cause en soi, mais il découle d'un état de reproduction des inégalités sociales et économiques inhérentes à toute société. La sélection naturelle préconisée par Darwin s'est mutée en sélection culturelle et artificielle entre les êtres humains ; la loi du plus fort, du plus rusé, du mieux doté physiquement et matériellement existe toujours et s'est adaptée (a été adoptée par l'homme) à la vie en société. Cette loi s'appelle la domination sociale, économique, politique et symbolique et elle s'opère dans un cadre tout à fait légal et accepté. Le racisme n'est alors que la pointe de l’iceberg, la partie la plus visible qu’il s'agit bien évidemment de faire fondre. Mais la partie non visible, sans laquelle la pointe ne sortirait de l'eau, la partie qui le porte, mérite tout particulièrement notre attention.

51

Les inégalités sociales et économiques, faut-il le rappeler, ne sont pas une fatalité qui provient d'en haut, mais elles sont bien une construction imposée à des classes sociales majoritaires ; la misère, la précarité et la pauvreté ne sont pas des conséquences subjectives de réalités individuelles. Non ! Le fait que des millions et des millions d'individus, de familles et d'enfants n'aient rien à se mettre entre les dents, n'aient pas accès à l'eau potable, que des minorités ethniques se voient destituées de leurs terres, que des milliers de salariés se voient confrontés au chômage, que des gens doivent voler pour survivre n'est pas une coïncidence. Le fait que des gouvernements préfèrent opter pour le choix d'investir des milliards d'euros dans la recherche militaire, la vente d'armes en imputant aux systèmes de sécurité sociale, à l'enseignement, à la recherche contre des maladies virales n'est pas une coïncidence non plus. Non ! Ce sont des choix politiques, des choix qui devraient satisfaire la cité, la société, la majorité. Mais ces choix ne font que satisfaire une minorité. La majorité, elle, par contre, se voit confrontée aux effets néfastes de décideurs politiques et économiques [14] aussi bien à un niveau national que mondial. Ce qui reste est la misère, la peur constante de survie et la haine de l'autre ressenti comme différent.

52

Albert Memmi, philosophe et écrivain contemporain, définit le racisme comme «la valorisation, généralisée et définitive, de différences réelles ou imaginaires, au profit de l'accusateur et au détriment de sa victime afin de justifier ses privilèges ou son agression ». Dans un souci de simple sauvegarde des «privilèges » (travail, nourriture, vêtements, maison et consommation), l'Homme se défend agressivement. Cette agression devient nettement plus importante quand l'autre, ressenti comme intrus, est étranger. Le contexte d'insécurité d'existence et de précarisation des conditions de vie prend ainsi le dessus et alimente la construction d'opinion, de préjugés et de comportements racistes. Cette attitude de rejet est renforcée dans les endroits où les effets de déclassement social sont très présents. Ainsi elle vise à inférioriser les étrangers pour enrayer le sentiment de concurrence et de perte de maîtrise d'un territoire, d'un lieu ou d'un pays.

L'imaginaire raciste

53

« [...] Ensuite, l'immigration est devenue, non pas une population, mais un thème politique assez rentable en période électorale» [15].

La relation ainsi établie entre racisme et nationalisme indique le rôle central que joue l'État dans la hiérarchisation des citoyens (entre ceux considérés comme semblables et ceux considérés comme différents), dans leur inclusion ou exclusion de l'identité nationale et enfin dans la production du racisme institutionnel prenant forme dans certains discours politiques, des actes législatifs et administratifs (la justice, le système carcéral, les institutions attributaires du logement social). Certains parlent même d'un racisme symbolique désignant un discours qui reproche à ses victimes de ne pas respecter les valeurs nationales, de ne pas s’adapter, de ne pas faire comme les nationaux. Cette attitude de rejet et le sentiment de peur généralisée, certains partis politiques la récupèrent en vue d'élections comme nous en avons pu faire le douloureux et effrayant constat ces derniers mois ; que ce soit un Le Pen, un Haider ou un Berlusconi, rares sont les pays de l'Union Européenne qui savent se préserver d'une poussée cancéreuse de l'extrême droite.

54

Mais l'Union Européenne, elle aussi, fait partie de ces institutions qui opèrent une catégorisation des individus. Alors que d'un côté elle décide de renforcer l'Europe forteresse, de l'autre côté elle envisage de faire entrer de nouveaux États-membres en son sein. Alors que la circulation des capitaux et des produits est facilitée, la circulation des hommes et femmes (que ce soit au niveau de l'asile ou de la migration économique) est stérilisée avec le seul argument de ne pas pouvoir accueillir toute la misère du monde qui, faut-il le rappeler, est produite par ces mêmes institutions européennes et mondiales [16]. Alors que les uns parlent de quotas avec une sélection à la base, les autres envisagent l'immigration zéro. Alors que tous les États savent que l'immigration (d'un point de vue réducteur du facteur travail) a toujours été et sera toujours une nécessité indispensable au bien-être de nos systèmes de sécurité sociale, à la production, la consommation et à la démographie, la plupart s'obstinent à parler un langage politique clair, en mettant en pratique des politiques antiracistes courageuses et en œuvrant en faveur d'une diversité culturelle vivable pour tous. Si l'égalité des droits est formellement acquise, les différences sociales, elles, excluent et marginalisent dans d’immenses ghettos les groupes dont le dénominateur commun est la pauvreté.

55

Pour certains groupes s'ajoute le fait de leur appartenance ethnique. L'exemple de l'Amérique du Nord et de certains pays européens nous fait entrevoir le développement d'un climat croissant de violence urbaine et une juxtaposition de communautés ethniques pour lesquelles le melting-pot n'opère plus. À la revendication des droits civiques succède désormais une réaction défensive et communautariste qui menace la cohésion sociale des sociétés concernées. La classe politique préfère alors instrumentaliser les concepts de l’insécurité, de la criminalité et du terrorisme en faisant appel aux peurs les plus profondes d'électeurs potentiels lui apportant des voix décisives [17].

56

Les individus dont la vie sociale est dominée par la désintégration des valeurs, la question de l'identité se voit suspendue à l'existence d'appartenances dites « premières ». Si celles-ci sont faibles, décomposées, alors l'individu a peu de chances d'y retrouver les ressources symboliques et pratiques nécessaires à sa survie, ses possibilités de se projeter vers un avenir proche (de participer à une identité seconde laquelle il construit) sont quasiment inexistantes. C'est pourquoi, dans de nombreuses situations où se combinent pauvreté et déstructuration des normes communautaires, le maximum d'identité possible devient territorial, limité à un quartier, un territoire urbain où se construit, se met en place une sous-culture [18]de la rue (par rapport à la culture dominante qui ne laisse point d'espace au dialogue). Cela vaut également là où la culture d’origine se perd ou est détruite, là où la désocialisation n’est par ailleurs pas moins importante et où l’expérience vécue se ramène à une existence ne permettant pas aux repères identitaires à se mettre en place. L’expérience de cette désintégration personnelle et désocialisation n’a guère de chance d’aboutir à une resocialisation identitaire [19].

57

Mais les sous-cultures, les cultures dominantes se les approprient d'une façon toute particulière qui fait entrevoir un paradoxe fondamental. [20]

La diversité culturelle.

58

Dans nos sociétés modernes la diversité culturelle semble être un principe de base acquis et indiscutable, du néanmoins si l'on croit ceux qui l'utilisent pour souligner l'ouverture et les respects des valeurs comme la liberté, l'égalité, fraternité ou la notion de « melting pot ». Le vivre ensemble est présenté comme quelque chose qui va de soi, un principe inné qui existe fort et bien dans nos sociétés marquées par l'esprit traditionnel humaniste et d'accueil. Mais cette diversité est-elle réellement favorisée ? Pour « faire société », ne faut-il pas que différents acteurs agissent dans ce processus de dialogue qu'il faut renouer sans cesse ? Selon M. Martiniello, différents acteurs sont nécessaires pour que l'on puisse parler de société à diverses cultures. Il distingue entre :

59

Les migrants et leurs descendants ; L’État qui accueille ; L’État du pays d'origine ; Le marché.

Mais pour qu'il y ait une démarche authentique de dialogue, il faudrait que chacun de ces acteurs puisse avoir son mot à dire et puisse donner une réponse. Et c'est notamment à ce niveau que réside le problème principal, car chacun de ces acteurs répond à sa façon ou n'arrive pas à s'exprimer.

60

On est ici confronté à un paradoxe fondamental [21] qui oppose, en matière de gestion de la diversité culturelle, et donc en termes d'immigration, dans toute société donnée deux antagonistes. À part ceux (État du pays d'origine et migrants) qui sont écartés dès le début, les seuls vrais antagonistes sont le marché avec sa logique économique et l’État d'accueil avec sa logique juridicopolitique.

61

Le premier, c'est-à-dire la sphère économique et donc le patronat, est préoccupé par la création de plus-value, de profit et une main d'œuvre abondante (réservoir de main-d'œuvre). Il pousse pour plus de mobilité (à l'intérieur de l'Union Européenne ou de l'Espace Économique Européen ou de pays non-communautaires) du facteur travail, surtout en temps de conjoncture économique importante et donc à ouvrir les frontières pour « doper l'économie » [22].

62

Le deuxième, c'est-à-dire la classe politique, les gouvernements, poussés par l'opinion publique et l'influençant en même temps, cherchent à contrôler cette main-d'œuvre venant d'ailleurs et à fermer les frontières. Alors que le discours officiel préconise une société culturellement diversifiée, les initiatives en matière d'immigration et de dialogue entre société d'accueil et communautés ethniques laissent à désirer. Alors que la majorité des pays européens soutiennent le ralentissement des accords de main-d'œuvre avec des pays tiers, leur « rôle » ne consiste actuellement qu'à une simple gestion et un strict contrôle de ces mêmes flux migratoires.

63

Nous constatons que ces deux tendances sont, à première vue, tout à fait opposées. Les uns prônant l'ouverture, la diversité culturelle, tandis que les autres semblent tout mettre en œuvre pour fermer, se renfermer.

64

Mais la logique marchande, dans un souci de soi-disant diversité culturelle, vise également et surtout l'uniformisation des marchés internationaux, de la culture de masse (un mélange de cultures où les sous-cultures deviennent des soi-disant cultures dominantes). C'est ce que Martiniello appelle la «macdonaldisation » comme culture dominante. Le marché cherche en fait, sous prétexte de vouloir favoriser cette multiculturalité, des produits culturellement à la mode, intéressants, séduisants et se vendant bien. Ce multiculturalisme dit « Iight » ou « soft » ne vise en fait qu'un seul souci : le profit et la consommation de masse. Que ce soit de la musique latine importée de Cuba, du rap des États-Unis, la musique yoga de I’Inde ou du Tibet, ou les religions comme le bouddhisme, l’hindouisme, etc., tout est commercialisable sous réserve que cela ait un flair exotique, inconnu, sauvage, rappelant peut-être même les vacances à l'étranger.

65

Le marché produit de la culture ; il vend la culture comme un simple produit. En d'autres termes, la culture (c'est-à-dire « l'ensemble complexe de solutions qu'une communauté humaine hérite, adopte ou invente pour relever les défis de son environnement naturel et social»,Thierry Verhelst) construit sa culture, qui autrefois était « out », et qui maintenant est « in », mais pas tout à fait non plus. Il y a un mélange artificiel des cultures qui est basé sur l'unique souci de profit et de manipulation de masse. Le marché tend ainsi à anticiper une demande si elle est solvable ou importante (voir par exemple le choix des chaînes télévisées par câble ou les livres). La culture autrefois minoritaire devient majoritaire. Mais que se passe-t-il avec les communautés ethniques que le marché considère comme « out » ou minoritaires, économiquement inintéressantes et non rentables ?

66

C'est justement à ce niveau que l'État, par rapport au marché, devrait devenir plus interventionniste, surtout par rapport aux collectivités minoritaires ; c'est-à-dire favoriser leur accès à la culture dominante et stimuler l'intérêt des ces mêmes minorités à y participer, tout en leur laissant la possibilité d’apporter leurs contributions culturelles. Il s’agirait avant tout d’encourager ces mêmes minorités ethniques à s’organiser et à participer au débat public en leur accordant des droits et devoirs respectifs. Mais pour cela il faudrait que les politiques puissent avant tout construire des ponts et un dialogue clairs qui vont à la rencontre et sont à l’écoute des soucis et besoins des différentes communautés, tout en proposant des actions concrètes.

67

Ce n’est certainement pas en les excluant du point de vue social, politique, économique et culturel que les problèmes sociaux se résoudront. En superposant ces deux entités inséparables, les hommes politiques ne font qu’accroître les conflits ethniques, sociaux et religieux. Et ce n’est pas en faisant la politique d’une manière incohérente que la cohésion sociale de toute une société est construite. Cette manière de gérer la Cité ne contribue en rien au « bien commun », mais elle ne fait qu’aggraver l’anomie et qu’encourager les sentiments xénophobes et racistes. Ceci d’autant plus si les divisions sociales et les inégalités sociales donnent naissance à un système huis clos qui produit et reproduit ses propres nantis et le malaise que ces mêmes ressentent envers les autres.

68

« Avant de se lancer dans une politique coûteuse et incertaine de « sécurité », ne conviendrait-il pas de renforcer les protections rapprochées (au travail, dans les quartiers) dont les classes populaires avaient su se doter et qui se sont effritées au cours de ces quinze dernières années ? C'est-à-dire stabiliser et «sécuriser » les conditions d'existence de ces classes. Ce faisant, redonner une fierté au monde ouvrier en ne faisant plus semblant s'intéresser à lui seulement au lendemain - ou à la veille - des élections... » [23].

69

Un système socio-politique cohérent, combattant les inégalités sociales à la base, permettrait également d’aller à l’encontre des attitudes racistes y découlant. Une approche large qui reposerait sur une culture politisée et vivante dans des endroits névralgiques comme l’école, l'entreprise ou les quartiers populaires, favorisant le dialogue, serait la bienvenue. Aux hommes politiques de combiner sagement le dire et le faire, la théorie et l’action et d’adopter une attitude courageuse en matière de planification du vivre ensemble qui fait de sorte que nous nous situions de l’un ou de l’autre côté du mur…

70

ASBL – Association de soutien aux travailleurs immigrés

Rue Auguste Laval, 10/12

L - 1922 Luxembourg

Bibliographie.

• BÉAUD, S., PIALOUX, M., Révolte dans les quartiers - Émeutes urbaines, violence sociale, in Le Monde Diplomatique, juillet 2001, voir sur http:// www. monde-diplomatique. fr/ 2001/ 07/ BEAUD/ 15346.

• DOMAL, M., Ende der Fahnenstange, dossier-débat, in WOXX, N°671, Luxembourg, 13.12.2002.

• Encyclopédie Encarta 2003, 1993-2002, Microsoft Corporation.

• FREUD, S., Essais de psychanalyse appliquée, Inquiétante étrangeté,Gallimard, 1971. http:// www. monde-diplomatique. fr/ index/ sujet/ inegalites.

• RAMONET, I., éditorial dans Le Monde Diplomatique, Guerre sociale, novembre 2002.

The Economist, dossier migration, 2 novembre 2002.

• MARTINIELLO, M., L'État, le marché et la diversité culturelle, conférence organisée par l'ASTI asbl, dans le cadre de sa campagne de réflexion Migrations, les enjeux ! Défis pour l'économie et la cohésion sociale,Luxembourg, 22 novembre 2002.

• MARTINIELLO, M., La nouvelle Europe migratoire,Éditions Labor, Bruxelles, 2001.

• WIEVIORKA, M., La différence,Éditions Balland, Paris, 2001.

• WIEVIORKA, M., Racisme, antiracisme et mutation sociale - L'expérience française, in Immigration et racisme européen, Éditions complexe, Bruxelles, 1998.

Notes

[1]

C'est à partir de constructions idéologiques attribuant un statut inférieur aux peuples colonisés que le colonisateur a pu légitimer son entreprise. En niant leur culture, les coutumes ou leur religion, en méprisant leur rapport au monde, le colonisateur blanc et européen s'est cru investi d'une mission civilisatrice fondée sur sa supériorité naturelle. La colonisation s'inscrit dans le droit fil de l'esclavage et la traite des Noirs du XVIIIème siècle. Ce qui s'est soldé par plus de 10 millions de déportés noirs, en trois siècles, vers le Nouveau Monde, trois millions de morts lors de ces même déportations. En 1890 restent 50.000 Indiens survivants sur le million d'individus estimés à l'époque de Christophe Colomb.

[2]

Conception inégalitaire de la société fondée sur l'inégalité entre les hommes. « Les tenants du dar- winisme social considèrent qu’à l'instar des animaux et des plantes, les hommes sont fondamen- talement inégaux, physiquement et intellectuellement, et que leurs aptitudes sont strictement hérédi- taires. Ils sont donc destinés à la lutte pour leur survie et à la recherche de la réussite personnelle dans la société. Les individus qui deviennent riches et puissants sont les plus « aptes », alors que les membres des classes socio-économiques les plus défavorisées sont les moins « adaptés ». Le darwinisme social en est ainsi venu à considérer que le progrès de l'humanité repose sur la rivalité. Cette doctrine servit de base philosophique aux idéologies de l'impérialisme, du racisme et de l'eugénisme. Au XXème siècle, elle tomba en discrédit lorsque de nouvelles découvertes scien- tifiques relativisèrent le rôle de la sélection naturelle dans l'étude de la société humaine, où les fac- teurs économiques et culturels ont éclipsé les facteurs physiologiques comme moteurs de l'évolution sociale »., in Encyclopédie Encarta 2003, darwinisme social, Encyclopédie MMicrosoft@ Encarta 2003, @ 1993-2002 Microsoft Corporation. Tous droits réservés.

[3]

Par exemple le Code Noir datant de 1685 qui légitime l'esclavage en France et les colonies fran- çaises. L'article 44 du code : « Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer en la com- munauté, n'avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre cohéritiers, sans pré- ciput ni droit d'aînesse, ni être sujets au douaire coutumier... aux formalités des décrets... en cas de disposition à cause de mort ou testamentaire ». La Convention abolira l'esclavage en 1794, mais le Code sera rétabli en 1802. Il sera définitivement aboli par décret en 1848.

[4]

FREUD, S., Essais de psychanalyse appliquée, « Inquiétante étrangeté », Gallimard, 1971.

[5]

La mécanique raciste va aggraver ces perceptions en rationalisant ce qui est identifié comme la causalité d'un malheur ressenti. Ce sont les « autres » qui sont à l'origine du malheur. La force des préjugés, qui forment le tissu du racisme, procède d'un principe d'évidence admis communément par une partie du corps social à un moment donné d'une société.

[6]

WIEVIORKA, M., Racisme, antiracisme et mutation sociale - L'expérience française, in Immigration et racisme européen,Éditions complexe, Bruxelles, 1998, p. 55.

[7]

ibidem, p.32.

[8]

La Restauration anglaise de 1689, la Révolution américaine de 1776, amorcent une nouvelle tendance dans la manière de représenter la nation, mais c’est surtout la Révolution française de 1789, qui, par les bouleversements qu’elle entraîne dans la vie politique du pays et par son retentissement et sa diffusion, permet à la souveraineté nationale de s’exprimer dans un cadre radicalement différent, dans la mesure où c’est désormais l’État qui incarne la nation. Avec l’instauration du droit de vote et d’institutions telle que l’Assemblée nationale, rassemblant les élus de la nation, les citoyens d’un État se reconnaissent dans un pouvoir souverain qui émane d’eux et les représente. La loyauté envers la patrie remplace celle qui était due au roi.

[9]

FURETIÈRE, Antoine (1619-1688), écrivain français à qui l'on doit le Dictionnaire universel, publié en 1690.

[10]

Encyclopédie MMicrosoft@ Encarta @ 2003, @ 1993-2002, Microsoft Corporation.

[11]

Celle-ci est formée d’individus, éléments indépendants, mais gouvernés par un unique pouvoir, et soumis aux mêmes lois, ouvrages de leur volonté. Tous ont les mêmes droits et sont libres dans leur communication. Cette collectivité forme un corps ; la nation n’est pas une combinaison. L’État n’est pas autre chose que la personnification de la nation. L’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 déclare que « le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément ». L’idée dom- inante, ici, est que la volonté nationale n’est pas la somme des volontés singulières, mais qu’elle doit être dégagée par les représentants de la nation. En 1789, la devise révolutionnaire montre ce ren- versement des valeurs et cette nouvelle hiérarchie : « La Nation, la Loi, le Roi. » L’idée de nation s’ex- prime également à travers des symboles : le drapeau national, la fête nationale ou l’hymne nation- al… in Encyclopédie MMicrosoft@ Encarta @ 2003, @ 1993-2002, Microsoft Corporation.

[12]

RAMONET, I., éditorial dans Le Monde Diplomatique, « Guerre sociale», novembre 2002.

[13]

« La violence de l'émeute urbaine exprime la haine, souvent retournée contre soi, d'un groupe socioculturel particulier : des enfants d'immigrés, qui ont subi une élimination scolaire précoce - ou qu'on a orientés vers les « sales » lycées d'enseignement […] et qui se sentent enfermés dans un destin de losers. Marquée négativement par l'institution scolaire, souvent sans repères familiaux, en rupture, cette génération est à la fois endurcie précocement par les épreuves de la vie (familles pau- vres, monoparentales, etc.), et rebelle, dès l'école primaire, à la plupart des formes d'autorité institu- tionnelle. Elle a du mal à reconnaître une quelconque légitimité aux institutions. La violence qu'elle exprime plonge ses racines dans l'ordre social, mais aussi dans le quartier, dans les familles, dans l'histoire », Stéphane BÉAUD, Michel PIALOUX, in Révolte dans les quartiers - Émeutes urbaines, violence sociale, le Monde Diplomatique, juillet 2001.

[14 ]

Lors des récentes manifestations et blocages des camionneurs français fin novembre 2002 pour plus d'égalité et de redistribution à différents niveaux, la classe politique s'est fait, une fois de plus, l'outil et la marionnette des décideurs économiques en interdisant aux camionneurs syndiqués tout simplement le droit au rassemblement et à la manifestation au prix de se voir leur permis de conduire retirés...

[15 ]

Tahar Ben Jalhoun2002.

[16]

[...] La mondialisation du commerce et des capitaux ne peut être séparée des mouvements mon- diaux de population. Aux frontières il y aura toujours des fuites ; les entreprises voudront transférer leurs employés ; les démocraties libérales s'opposeront à l’introduction des mesures draconiennes requises pour rendre les contrôles étanches [...], in The Economist, dossier migration, 2 novembre 2002.

[17]

On peut constater que des partis d'extrême droite, de droite (et même de gauche pour le cas du Luxembourg) récupèrent ces thèmes dans leurs principes de base électorale. C'est en manipulant les électeurs, en leur suggérant des réponses politiques simplistes que l'on espère les gagner pour «leur» cause. Pour donner un exemple : au Luxembourg certains partis politiques à tendance chré- tienne (Parti Social Chrétien) organisent des soirées d'information, avec leur ministre de la justice PSC, sur le thème de la sécurité et cela dans des quartiers bourgeois où le niveau d'âge est très élevé. Des conférences sur le thème « immigration et criminalité» inspirent d'autres. Les élections approchent à grands pas, alors pourquoi ne pas préparer et occuper le terrain avant que d'autres par- tis populistes ne le fassent ?

[18]

La notion de sous-culture n'a pas de connotation péjorative. Il ne s'agit point de faire ici une caté- gorisation ou une hiérarchisation d'une culture par rapport à une autre. L'idée étant de montrer tout simplement qu'une culture, tenue en marginalité par une culture dominante, se développe comme alternative. En terme de musique, nous pouvons évoquer le jazz, le rap ou le hip-hop qui, en dehors de toute logique industrielle et marchande, à un moment donné, n'étaient qu'un moyen d'expression des conditions socio-culturelles inégales subites.

[19]

WIEVIORKA, M. « La différence », Éditions Balland, Paris, 2001, pp.54-55.

[20]

Les idées sont tirées de la conférence intitulée « L'État, le marché et la diversité culturelle», orga- nisée par l'ASTI asbl, dans le cadre de sa campagne de réflexion « Migrations, les enjeux ! Défis pour l'économie et la cohésion sociale », Luxembourg, 22 novembre 2002, conférencier, Marco MAR- TINIELLO, maître de recherche du FNRS, Université de Liège.

[21]

« D'un côté, les États libéraux sont forcés de prôner l'ouverture comme élément de leur politique extérieure dans le cadre d'une économie de libre-échange qui suppose notamment la libre circulation d'une main-d'œuvre hautement qualifiée. D’un autre côté, ils redoutent que les flux migratoires ne mettent en question le système de sécurité sociale, l'identité nationale et la cohésion de la société. », MARTINIELLO, M., «La nouvelle Europe migratoire», Éditions Labor, Bruxelles, 2001, pp. 41-42.

[22]

Voir le cas du gouvernement allemand qui a fait venir, sur demande du patronat, des dizaines de milliers d'informaticiens indiens, ou les gouvernements britannique et belge.

[23]

BÉAUD, S., PIALOUX, M., « Révolte dans les quartiers - Émeutes urbaines, violence sociale», in Le Monde Diplomatique, juillet 2001 ; voir sur http:// www. monde-diplomatique. fr/ 2001/ 07/ BEAUD/ 15346.