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La psychiatrie de l'enfant | 125-153 Distribution électronique Cairn pour les éditions Presses Universitaires de France . © Presses Universitaires de France . Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Parentalité et troubles du comportement en clinique de la petite enfance : une approche familiale
Marie-Paule Durieux
93, av. des Lilas
1410 Waterloo
Belgique
e-mail : mpdurieux@ skynet. be
Christophe Du Bled
Centre de Guidance du SSM-ULB
293 rue Haute
1000 Bruxelles
Belgique
1Cet article est issu d’une réflexion sur la distribution des principaux motifs de consultation en clinique de la petite enfance dans le cadre d’un service public de santé mentale ou en pratique privée, d’où il ressort que les demandes les plus fréquentes concernent les troubles du comportement, le plus souvent chez des garçons, entre 1 an et demi et 4 ans.
2Nous entendons par troubles du comportement toute manifestation comportementale, caprices, colères, opposition, agressivité agie..., en soi parfaitement banale à cette période de l’existence, mais dont l’intensité ou la fréquence perturbe significativement la vie familiale au travers de dysfonctionnements interactifs circulaires dans les relations parents/enfants.
3Au-delà des configurations propres à chaque situation et à chaque famille, l’impact des facteurs socioculturels nous semble important à évoquer brièvement en introduction à notre propos. Nous sommes frappés par la fréquence des sentiments de débordement chez beaucoup de parents face aux manifestations banales d’opposition qui caractérisent cette tranche d’âge. Tout se passe comme si se perdait, à notre époque, la légitimité de la fonction parentale de contenir les velléités d’omnipotence de l’enfant. Le souci de dialoguer avec l’enfant, de tenir compte de son point de vue, d’écouter sa parole, qui est un incontestable acquis de l’éducation moderne, prend souvent le pas sur la nécessité non moins importante de pouvoir, par exemple, mettre fin à une discussion qui s’éternise et imposer son point de vue d’adulte. Souvent les parents nous expriment leur étonnement qu’une obéissance naturelle de l’enfant ne réponde pas à leurs efforts d’explication, comme s’ils oubliaient qu’une confrontation éventuellement conflictuelle était attendue par leur enfant comme une nécessité structurante. En écho aux attitudes laxistes ou séductrices maintes fois relevées chez les parents d’adolescents, nous retrouvons fréquemment chez les parents de jeunes enfants la même propension à vivre les limites imposées comme blessantes, abusives ou arbitraires.
4Notre travail auprès d’équipes d’accueil en petite enfance nous fait entendre, par ailleurs, les plaintes des professionnels, relayant les enseignants de l’école primaire et secondaire, de se voir déléguer le rôle de mettre les limites et de prononcer les interdits. Tout se passe comme si la conflictualité devait être maintenue en dehors de la famille, quitte à faire endosser par des tiers, puéricultrices ou enseignants, le mauvais rôle de l’agent de la frustration. À les entendre, les parents aujourd’hui semblent parfois vouloir réduire leur rôle à celui de bons parents gratifiants. On peut y voir l’effet d’un double mouvement : dévalorisation de la figure paternelle détentrice de l’autorité ; mise à mal, par les exigences de la vie moderne, de la fonction maternelle en termes de disponibilité et de présence auprès des jeunes enfants. Éviter la frustration serait pour le parent, en particulier pour la mère qui travaille, une compensation pour ce qui est ressenti comme une violence faite à l’enfant.
5En outre, dans ce que nous observons, si les interdits diminuent, les attentes parentales implicites et explicites en termes de réussites et de performance semblent d’autant plus s’accroître qu’elles reposent sur un petit nombre de têtes, étant donné la diminution du nombre d’enfants par famille.
6Le jeune enfant comme l’adolescent risque ainsi de se retrouver coincé dans un rôle de faire-valoir des idéaux parentaux au détriment du travail psychique de séparation et d’individuation qu’il a à mener pour son propre compte.
7De nombreux auteurs ont insisté, dans des publications récentes, sur les modifications de l’environnement sociofamilal sur lesquelles s’ancre l’éclosion des symptômes « troubles du comportement », que ce soit en petite enfance ou à l’adolescence. Ph. Jeammet (2004) insiste pour sa part sur la perte du consensus social en matière de règles éducatives, jointe à la plus grande liberté d’expression et à l’affaiblissement des différences entre générations qui renforcent le rôle de complément narcissique de l’enfant pour ses parents, avec toute la dépendance que cela implique. D. Marcelli (2003) invoque le report sur le lien de filiation de la recherche du sens de la vie et du sentiment de sécurité, auparavant portés également par le couple et la famille élargie, cette « survalorisation » de l’enfant inhibant le développement d’une conflictualité structurante.
8L’individuation de l’enfant est un processus de maturation psychique continu qui s’initie dès sa naissance, mais qui traverse des phases de remaniement tant sur le plan des acquis identitaires antérieurs qu’au niveau de la dynamique relationnelle père/mère/enfant. Avec la marche, commence progressivement une nouvelle phase de ce processus marquée par un saut dans l’autonomisation du bébé qui a désormais la possibilité d’expérimenter des variations de la distance à la mère au travers de jeux d’éloignement/rapprochement très investis. Nous y voyons l’expérience concrète sur laquelle va s’ancrer l’enfant pour expérimenter une certaine indépendance et un contrôle sur la distance relationnelle ; l’expérience corporelle de pouvoir de sa propre initiative s’éloigner de sa mère et s’en rapprocher ensuite lui permet de sentir avec plus d’acuité qu’il peut exister et penser en dehors d’elle sans la perdre. Cela constitue une étape nécessaire à la possibilité pour l’enfant de pouvoir s’opposer à sa mère et d’acquérir le non, troisième organisateur de R. Spitz (1968). La sortie progressive de la symbiose avec la mère ouvre un espace à l’expression de l’agressivité qui à son tour contribue à asseoir le processus d’individuation. L’acquisition progressive du contrôle sphinctérien consolide le développement du sentiment de maîtrise sur l’environnement et les processus psychiques. C’est aussi l’époque du développement du langage et du jeu.
9On retrouve un processus de maturation psychique parallèle chez la mère qui retrouve progressivement ses investissements antérieurs et s’adapte moins étroitement aux besoins de son bébé. À mesure que celui-ci dépasse le fantasme d’une peau psychique commune, elle renonce aux gratifications de cette phase d’intimité affective si profonde.
10Il en résulte pour le bébé des moments de frustration plus nombreux et plus importants auxquels il va devoir faire face, et des écarts multiples et grandissants entre ses désirs et la réponse de l’objet maternel. Il découvre petit à petit qu’il n’est pas le centre du monde ni de la vie de sa mère. Tout ne tourne pas autour de lui, il ne peut pas tout faire ni tout obtenir. Cette phase de désillusion est structurante pour l’enfant puisqu’il est amené à devoir progressivement se confronter à l’épreuve de la réalité. Winnicott (1951-1953) insiste sur le fait que cette désillusion inévitable ne sera pas traumatique à la condition que l’enfant ait pu faire auparavant des réserves d’omnipotence et que ses assises narcissiques soient suffisamment solides, ou en d’autres termes que sa mère ait pu se montrer dans les premiers moments capable de lui donner des possibilités suffisantes d’illusion.
11Winnicott (1971), à partir de l’analyse des patients borderline, introduit le concept du passage du mode de relation à l’objet à l’utilisation de l’objet. L’objet maternel peut être utilisé lorsqu’il n’est plus seulement pour le bébé un support de ses projections, mais qu’il peut être appréhendé comme un objet réel qui se situe en dehors de son contrôle omnipotent et qui résiste à sa destructivité. La capacité « d’utiliser » la mère implique donc que le bébé la détruise fantasmatiquement et qu’elle survive sans représailles à ses attaques. On peut dire que le bébé éprouve de la haine et des fantasmes inconscients de destruction de l’objet car il ne peut supporter que la mère soit en dehors de son contrôle omnipotent, et en sens inverse, on peut dire aussi que c’est la résistance de l’objet aux fantasmes de destruction qui le place en dehors du contrôle omnipotent du bébé et qui lui donne cette assise de réalité qui lui permet d’être utilisé.
12Au cours de cette période, Winnicott (1950-1955) décrit le passage du stade de l’amour impitoyable du bébé pour sa mère à la sollicitude qu’il va développer pour elle. Sous un autre angle, M. Klein (1940) parle de position dépressive ; le bébé, qui se représente alors sa mère comme un objet total, doit élaborer ses angoisses de destruction sadiques de l’objet et sa culpabilité conséquente au travers de mouvements de réparation. Une des impasses possibles de ces conflits, lorsque l’angoisse de la destruction et de la perte de l’objet maternel est trop massive, s’observe dans la mise en route de défenses maniaques avec déni de la culpabilité, triomphe sur les objets parentaux, renversement de la relation et tentative de prendre le pouvoir sur eux. Dans la clinique des troubles du comportement, Ciccone (1998), de manière très pertinente, insiste sur l’importance du vécu de perte chez les enfants qui « poussent à bout ». La problématique sous-jacente est liée à un sentiment très douloureux de perte du bon objet aimé et aimant que l’enfant a connu : l’enfant n’est plus convaincu que la mère tienne à lui, il répète ses attaques moins pour se venger et détruire l’objet que pour vérifier que l’objet peut survivre et essayer de retrouver la mère aimante perdue.
13Un autre angle qui permet d’approcher la relation tyrannique des enfants vis-à-vis de leurs parents, à cette époque de la vie contemporaine du développement de la problématique de l’analité, est liée à la notion d’emprise. Les travaux de P. Denis (1997-2002) sont à cet égard très éclairants. Il conçoit en effet la pulsion comme un alliage de deux « formants » : l’emprise exercée sur l’objet et la recherche de la satisfaction. La satisfaction apportée par l’objet suffisamment bon vient limiter le besoin d’emprise. Si l’objet est ressenti comme excessivement frustrant ou en risque d’être perdu, il y a surinvestissement de l’emprise qui se traduit par des tentatives constantes de contrôle de l’objet externe. La dimension de l’acte devient prévalente dans la relation parent/enfant.
14Cette période de la vie de leur enfant nous est apparue comme particulièrement sollicitante et fragilisante pour les parents. L’important travail psychique auquel l’enfant s’attelle a une résonance au niveau de leur propre histoire d’enfant et d’adolescent, en particulier au niveau de la manière dont eux-mêmes ont géré l’agressivité inhérente à tout processus d’autonomisation. On observe chez les parents une recrudescence des mécanismes d’identification projective, mécanismes particulièrement bien décrits par B. Cramer et F. Palacio Espasa (1993) et par J Manzano, F. Palacio Espasa et N. Zilkha (1999). Ils ont établi une classification des projections des parents sur l’enfant qui va de l’identification projective normale à ses formes pathologiques, en fonction de quatre critères :
15À chaque type d’identification projective décrit correspond un mode particulier d’identification du parent à une image parentale complémentaire. Nous retiendrons deux types d’identification projective qui nous paraissent pertinents par rapport à notre sujet :
16— Les identifications projectives externalisantes, très contraignantes et parfois déformantes. Les conflits de la parentalité sont alors de type masochique. Les parents gardent une profonde culpabilité de leurs mouvements agressifs, agis ou non à l’égard de leurs propres parents. Ils projettent sur leur enfant l’image du mauvais enfant qu’ils pensent avoir été, s’identifient de manière masochique aux parents qu’ils pensent avoir maltraités et expient leur culpabilité dans la relation à leur enfant ;
17— Les identifications projectives annexantes (évacuatrices et déformantes). Il y a alors projection sur l’enfant d’images très négatives, agressives et persécutrices qui déforment complètement la perception de l’enfant par les parents. La réalité de l’enfant n’est pas prise en compte et la contrainte exercée sur lui pour qu’il s’identifie aux projections est maximale. Ces projections sont dites évacuatrices parce que leur réintrojection par les parents est impossible. Cramer et Palacio Espasa (1993) parlent d’aspects inélaborables de la psyché parentale. On pourrait dire qu’il s’agit de parts clivées avec lesquelles ils ne peuvent plus entrer en contact sous peine de risquer la survenue d’une souffrance intolérable. Parallèlement, les parents s’identifient à des images parentales idéalement aconflictuelles et irréprochables. Nous pensons à partir de notre propre expérience clinique que la nature des éléments projetés n’est pas nécessairement négative, mais qu’il peut s’agir de parts souffrantes ou mégalomaniaques de la psyché parentale.
18Si nous laissons là ces quelques considérations générales pour se pencher sur notre expérience clinique propre, nous pouvons dégager schématiquement quatre types de configurations dynamiques qui nous sont apparues comme pertinentes pour rendre compte des troubles de comportement de nos jeunes patients. Nous souhaitons faire ici deux remarques préalables. Tout d’abord, cette description ne prétend pas à l’exhaustivité ; elle n’exclut évidemment pas d’autres analyses. Ensuite, il s’agit pour nous de différents aspects psychopathologiques qui peuvent être intriqués pour une même situation clinique, même s’il nous paraît important de repérer la dynamique prédominante, ce qui nous permettra d’orienter le choix des premières interventions thérapeutiques.
19L’enfant est maintenu dans une position narcissique de toute-puissance en raison de la rencontre entre son désir de se maintenir sur son siège de « his majesty the baby » et de la répugnance parentale à l’en détrôner. Lorsque cette situation perdure, nous retrouvons une collusion inconsciente du couple parental à ce propos, dotée chaque fois de son histoire et de sa logique propre mais partageant le dessein de réparer magiquement des souffrances infantiles le plus souvent non reconnues.
20L’accès à la parentalité est, comme chacun sait, synonyme d’une seconde chance, d’une possibilité de revoir le passé, de rééditer dans la relation à l’enfant les chapitres du livre de son histoire infantile en corrigeant les défauts du scénario original. Le jeune enfant se prête naturellement très bien à porter les angoisses de séparation ou les vécus carentiels que ses parents lui prêtent. L’identification projective en relation avec sa souffrance infantile est d’ailleurs nécessaire au parent pour développer ses capacités d’empathie avec l’enfant. Le trouble survient quand la projection de représentations d’un enfant fragile, à protéger des frustrations, prend un caractère trop massif, injectant dans le psychisme infantile un vécu de vulnérabilité narcissique qui complique le développement de son narcissisme primaire et son travail d’individuation.
21L’enfant réagit en effet habituellement en adoptant des attitudes régressives s’accompagnant de problèmes de comportements divers (caprices, colères...), pouvant aller jusqu’à la tyrannie. Corollairement, on voit se développer des angoisses de séparation s’exprimant de manière privilégiée par des troubles du sommeil. Cela reste un sujet d’étonnement pour le clinicien de constater la tolérance extraordinaire de certains couples de parents à voir leurs nuits perturbées, parfois durant des années, par les angoisses de leur enfant.
22Car, comme l’a bien montré l’école de Genève, le parent développe de son côté une identification complémentaire à la projection faite sur son enfant. Il sera un parent irréprochable pour offrir à son propre enfant l’enfance idéale dont il a été privé. Le parent ne ménage donc pas ses efforts en termes de disponibilité et de tolérance. Les inévitables failles à cet idéal de disponibilité – pensons par exemple à la nécessité pour beaucoup de parents de travailler tous les deux à temps plein – semblent devoir être compensées par une tolérance accrue à l’expression de désirs de l’enfant. C’est ainsi que les frustrations nécessaires à son développement en viennent progressivement à être confondues dans l’esprit des parents avec des blessures intolérables qu’ils infligent à leur enfant.
23Il n’est pas toujours possible de distinguer si cette surcharge projective sur l’enfant est liée à des carences précoces subies par le parent ou à un deuil non fait de sa propre mégalomanie infantile. En d’autres termes, le parent a-t-il manqué d’expériences d’illusion suffisamment nourrissantes, ou à l’inverse, a-t-il été insuffisamment ou trop brutalement désillusionné ? On retrouve là le schéma freudien selon lequel les parents déploient une « compulsion à attribuer à l’enfant toutes perfections et à renouveler à son sujet la revendication de privilèges depuis longtemps abandonnés pour eux-mêmes » (Freud, 1914). Cliniquement, on observe chez l’enfant, en sus de la tyrannie régressive précitée, des attitudes évoquant l’inflation narcissique en miroir de la toute-puissance que les parents lui délèguent. Dans ces situations, il peut y avoir collusion entre les deux parents ou encore entre un parent et l’enfant avec exclusion de l’autre parent. Nous pensons en particulier à ces complicités d’allure perverse entre un parent et l’enfant.
24Il va sans dire que l’équilibre recherché au travers de tant d’idéalité dans les relations parents/enfants est précaire. Les parents consultent lorsque les troubles de comportement de leur enfant finissent par déchirer l’image d’Épinal qu’ils s’épuisent à entretenir. L’insatisfaction et l’intolérance chronique de leur enfant, bientôt relayée par les critiques des proches et des intervenants extérieurs à la cellule familiale, les confrontent à se retrouver identifiés aux parents internes insatisfaisants qu’ils s’étaient jurés de ne pas devenir.
25Après une première période de relations « suffisamment bonnes », l’enfant entre dans la phase d’opposition normale pour son âge. Il s’exerce avec jubilation à dire non ; il teste sans arrêt les limites ; il se met en colère dans les moments de frustration. Souvent, l’arrivée d’un puîné exacerbe ces manifestations et en particulier les accès de colère et d’opposition qui sont en fait sous-tendues par un vécu de perte de l’objet maternel et la mobilisation des défenses maniaques. Dans ce cas de figure, les réactions de l’enfant sont en soi assez banales, mais elles sont vécues par les parents de manière dramatique dans un climat d’angoisse, de débordement et de tension agressive très importante.
26En effet, les vécus infantiles des parents en relation avec les aléas de leur propre processus d’autonomisation sont réveillés en même temps que les conflits préconscients et inconscients qui les sous-tendent. Nous pensons à des scénarios issus de l’histoire infantile des parents et empreints d’une grande culpabilité, les mettant en scène comme méchant enfant tourmentant ses parents ou ses frères et sœurs. Les parents vont projeter sur leur enfant, par le mécanisme d’identification projective, les mauvais objets internes impliqués dans ces scénarios de manière à éviter d’en prendre conscience. L’enfant est alors identifié à un mauvais objet qui fait souffrir des parents irréprochables par le biais d’identifications projectives externalisantes, très contraignantes et parfois déformantes, décrites par Cramer et Palacio Espasa (1993) et Manzano, Palacio Espasa et Zilkha (1999).
27Le cercle vicieux relationnel est enclenché avec une exacerbation des provocations et colères de l’enfant qui prennent alors à la fois valeur de lutte désespérée contre ce qui est projeté sur lui et en même temps qui signent un mécanisme d’identification à ce mauvais objet, avec toute la fragilisation narcissique que cela va entraîner.
28Nous voudrions insister sur deux points :
29— Il y a souvent des projections croisées de la part des deux parents sur l’enfant et collusion entre eux pour ressentir l’enfant comme mauvais. Mais ce n’est pas toujours le cas ; on peut par exemple voir une alliance entre l’enfant et un parent contre l’autre parent ressenti comme abusivement autoritaire.
30— Le scénario principal des parents – un mauvais enfant qui attaque et fait souffrir ses bons parents – comporte souvent en filigrane une version passive clivée : un enfant maltraité par des parents abusifs et rejetants, avec une bascule possible de l’un dans l’autre.
31Nous y retrouvons la projection sur l’enfant de mauvais objets internes parentaux mais, le plus souvent, plutôt que des mauvaises parties d’eux-mêmes, il s’agit de représentations négatives de personnages importants du passé qui ont pu être craints, jalousés ou détestés. Les attitudes parentales sont alors caractérisées non par la soumission masochique, mais soit par de l’autoritarisme, des punitions sévères, un contrôle incessant, voire une emprise exercée sur l’enfant, soit par la mise à distance pouvant aller jusqu’au rejet. Ces différentes attitudes sont sous-tendues par une angoisse parentale très importante relative à l’émergence pulsionnelle de manière générale et en particulier à l’agressivité.
32Il s’agit d’enfants qui abordent la phase d’opposition avec des blessures narcissiques très précoces, en relation avec une ambivalence de l’investissement maternel dès la naissance. Ces distorsions relationnelles peuvent être liées à différents facteurs en fonction des situations ; nous pensons en particulier à des projections négatives sur le bébé, entraînant très précocement une mise à distance de l’enfant et une paralysie de la capacité de rêverie maternelle.
33À l’aube de la vie psychique, les conséquences se marquent dans la constitution des premières assises narcissiques du bébé qui ne peuvent s’organiser autour de l’introjection de la relation à un bon objet contenant. Ces bébés peuvent présenter des symptômes précoces comme des pleurs incoercibles ou des troubles psychosomatiques, mais dans d’autres situations, il s’agit de bébés décrits comme très sages, qui ne poseront problème que dans la deuxième année de la vie.
34Cette faille au niveau du narcissisme primaire et l’absence de « réserves d’omnipotence » rendent en effet difficile la confrontation aux inévitables frustrations et conflictualisent le processus de séparation-individuation. Sur le plan clinique, ces enfants que l’on pourrait qualifier de prépsychotiques présentent une irritabilité à fleur de peau, des colères clastiques dont ils ont du mal à sortir et des manifestations d’opposition généralisées qui s’apparentent au négativisme. Ils semblent emmurés dans une forteresse omnipotente, dernier rempart contre l’effondrement interne. Le thérapeute ne retrouve pas, dans ces situations, l’irritation contre-transférentielle habituellement éprouvée face aux enfants sans limites ; il est plutôt touché par le sentiment d’une détresse profonde.
35Dans ces situations, une thérapie individuelle de l’enfant s’avère le plus souvent nécessaire parallèlement à l’abord familial.
36Nous allons maintenant illustrer chacun des quatre cas de figure par une vignette clinique présentant la manière dont nous travaillons dans ces situations. Ensuite nous développerons quelques réflexions plus générales à propos de notre approche thérapeutique.
371 / Les parents buttent sur la désillusion nécessaire de leur enfant, en raison de blessures narcissiques personnelles ou de carences précoces non reconnues, qu’ils tentent de réparer au travers de leur enfant artificiellement maintenu dans une illusion narcissique de toute-puissance.
38
Le thérapeute connaissait la famille pour avoir reçu à plusieurs reprises Fernando et sa maman dans sa première année de vie. Celle-ci se plaignait alors de vivre un véritable esclavage en raison des exigences insatiables de son enfant. Il refusait de rester dans son baby-relax ou dans son parc pour laisser sa mère souffler tant il avait besoin de ramper en permanence. Il exigeait aussi les bras mais, semble-t-il, moins pour s’y réfugier que pour les possibilités d’exploration de l’environnement qu’il y trouvait. Les nuits étaient difficiles car Fernando n’acceptait de s’endormir qu’au sein et, quand il se réveillait, c’était à nouveau le sein qui seul pouvait l’apaiser.
La maman avait exprimé à l’époque tout à la fois son débordement face aux exigences de sa première expérience de maternité mais également quelque chose de la séduction qu’elle ressentait devant le formidable appétit de vivre de son fils. Elle semblait y voir le signe d’une autonomie précoce de bon aloi pour son développement futur. Toute frustration excessive risquait, à l’entendre, de porter atteinte à ses besoins d’expériences. Il semblait au thérapeute qu’elle cherchait ainsi à retrouver chez son fils un fantasme d’omnipotence supposé le préserver – et elle à travers lui – des avatars de la dépendance. Cette disponibilité sans faille pour son bébé se justifiait, pour la maman, par le souci de lui éviter toute frustration et toute angoisse.
Le père, retenu par son travail, restait absent des consultations malgré les invitations à y participer. La mère, arrivant au terme de son congé d’allaitement, ne put se résoudre à confier Fernando à des inconnus. Elle décida avec beaucoup d’hésitations de confier le bébé, âgé alors de six mois, à ses parents. Certes, la grand-mère était une femme anxieuse mais au moins pourrait-elle se consacrer entièrement à son petit-fils en lui épargnant l’épreuve de la crèche. La mère avait des représentations assez angoissantes de Fernando à la crèche, comme un bébé anonyme noyé dans le groupe et souffrant du manque d’attention d’un personnel a priori insuffisant et incompétent. La maman pouvait se reconnaître anxieuse et réfléchir à l’anxiété qu’elle avait, pensait-elle, héritée de sa mère. Il a alors été possible de mettre en lien l’appréhension maternelle à imposer à son bébé des rivaux avec la catastrophe représentée pour elle par la naissance d’une sœur quand elle avait trois ans. Il semble que la grand-mère maternelle, d’origine portugaise et fraîchement émigrée, se soit accrochée à son premier bébé, la maman de Fernando, pour se soigner de l’anxiété et de la dépression conséquente à son déracinement. À la naissance de sa jeune sœur, la maman de Fernando a vécu un sentiment très douloureux de chute et d’abandon. Ainsi, confier Fernando à sa propre mère avait pour elle valeur de réparation. En l’entendant chanter une comptine en portugais pour endormir son petit-fils, elle avait, dit-elle, l’impression de retrouver sa mère.
Lorsque le thérapeute retrouve Fernando, âgé de vingt mois, il est cette fois accompagné de ses deux parents. Il apprend qu’ils ont décidé d’inscrire leur fils depuis deux mois à la crèche, par crainte que les grands-parents maternels ne prennent trop de place auprès de Fernando en le gâtant trop.
Ils disent partager les inquiétudes des puéricultrices concernant l’agressivité de Fernando ; ils ont dû intervenir récemment à la plaine de jeu pour empêcher Fernando de « détruire une petite fille ». Mais, comme lorsqu’il était bébé, on sent une partie d’eux séduite par l’absence de limites de leur fils.
Le père est un homme de dix ans plus âgé que sa compagne, de profession manuelle comme le grand-père maternel, alors que la mère est universitaire. Très attaché à son fils, il tempère quelque peu par sa pondération la tendance maternelle à dramatiser tout ce qui touche à Fernando. Ils m’expliquent avoir pu trouver leur propre solution, à la satisfaction apparente de chacun, aux difficultés persistantes de sommeil de Fernando en le laissant dormir au milieu du lit conjugal. Par ailleurs, Fernando qui n’est pas sevré jouit du privilège d’un libre accès au sein de sa mère. Le père a émigré en Belgique lorsqu’il était jeune adulte, et ne garde que peu de contact avec sa famille au Portugal. Il évoque une enfance difficile. Aîné de quatre enfants, il fut marqué par le décès prématuré de son propre père. Il exprime par ailleurs un certain soulagement d’être éloigné d’une mère envahissante et peu chaleureuse.
Les reproches de laxisme adressés aux grands-parents maternels paraissaient dans ce contexte assez projectifs. En fait, le partage du lit conjugal n’était qu’une des manifestations des difficultés des parents à résister à leur enfant. Il faut dire que Fernando à vingt mois est un enfant particulièrement vif qui séduit par son aplomb, ses mimiques et son intelligence. Alors que l’on évoque ses mouvements agressifs à la crèche où il mord volontiers les autres enfants, ou à l’égard de sa mère, il va chercher le crocodile et un agneau dans le bac à jouets et propose au thérapeute un jeu de mordre-dévorer qu’il reprendra par la suite régulièrement et avec le même plaisir.
Le travail psychothérapeutique, lors de cette seconde phase de consultations, a permis de dénouer plusieurs fils intriqués. Entretenir Fernando dans son statut d’enfant-roi représentait pour ses parents une « revendication de privilèges depuis longtemps abandonnés pour soi-même » et une réparation des blessures du passé. En outre, l’incapacité à le frustrer correspondait pour eux à la crainte de perdre ce lien privilégié avec lui. Refuser à Fernando bébé la liberté d’aller et venir ou l’accès au sein, faisait craindre à la mère que Fernando se détache d’elle au profit de son père. Parallèlement, le couple parental appréhendait de se voir destitué au profit des grands-parents maternels. Ils ont réalisé enfin qu’un enfant si peu confronté aux limites est volontiers opposant et difficile.
Pouvoir questionner leurs représentations de parents idéaux d’un enfant idéal a permis l’accès à l’ambivalence et à la reconnaissance de l’agressivité. Le fait que la maman de Fernando ait pu pour la première fois, lors des entretiens, mettre en mots la violence de ses propres mouvements de rejet à l’égard de son fils quand celui-ci se montrait trop rétif, a contribué à l’apaisement des tensions. Il semble que les décharges agressives de Fernando étaient en partie en lien avec la violence maternelle non reconnue et comme exportée en lui, y compris peut-être dans sa dimension de rivalité par rapport aux autres enfants. Les jeux répétitifs où Fernando sollicitait le thérapeute lors des séances sur le thème des bagarres et dévorations ont peut-être également pu contribuer à aider les parents à différencier avec plus de souplesse fantasme et réalité, jeu et agir.
Les problèmes de comportement de Fernando à la crèche ont progressivement diminué, parallèlement à la restauration d’une confiance de la mère à l’égard de l’équipe.
392 / L’opposition et les colères de l’enfant, banales pour cette phase du développement, réveillent chez un des parents une culpabilité importante liée à des conflits infantiles non résolus, l’enfant endossant, par identification projective, le rôle d’un mauvais objet du monde interne du parent.
40
Sylvia est la première petite fille de toute la famille. Jolie, éveillée et précoce dans son développement, elle a bénéficié de l’attention émerveillée de ses parents et de ses grands-parents maternels qui, en cherchant à lui éviter toute frustration, ne lui imposaient que très peu de limites. La naissance d’une petite sœur, lorsqu’elle a 18 mois, l’a fait tomber brusquement de son piédestal et a certainement été à l’origine d’une fragilisation narcissique.
Très vite, la thérapeute peut travailler les projections maternelles. Mme B... est elle-même l’aînée d’une fratrie de deux. On a toujours dit qu’elle avait, elle aussi, un caractère fort et difficile ; au cours des associations de la première séance, elle se souvient avec beaucoup de culpabilité de sa jalousie terrible à l’égard de sa sœur cadette qu’elle tyrannisait et maltraitait, et il apparaît clairement qu’elle a projeté sur Sylvia cette image négative d’elle-même – une mauvaise enfant agressive et jalouse.
En quelques séances, les problèmes semblent résolus avec une forte atténuation des symptômes. Cependant, les parents consultent à nouveau, six mois plus tard, à l’occasion d’une recrudescence des crises de colère. Le matériel des séances familiales devient alors répétitif, la situation n’évolue pas, la thérapeute n’arrive plus à penser. Il faudra un temps long pour commencer à aborder les projections paternelles. Le père exprimait régulièrement sa crainte que Sylvia ne tourne mal plus tard, sans que nous puissions aller plus loin. Progressivement, des liens pourront être faits avec son histoire personnelle qui va s’avérer contenir des pans de souvenirs douloureux, vraisemblablement clivés. Il craignait que Sylvia ne devienne comme sa sœur aînée, le mauvais objet, le mouton noir de la famille, décrite comme une petite fille puis une adolescente violente, agressive, terriblement jalouse de ses frères cadets. Enceinte à 17 ans, elle a claqué la porte familiale pour mener une vie marginale.
Mais au-delà de cette projection croisée des deux parents, d’un mauvais objet sur leur aînée, les problèmes comportementaux de Sylvia apparaissent petit à petit s’enraciner également dans une dynamique conflictuelle de rivalité fraternelle encore très active au niveau de la famille élargie. En effet, M. et Mme B... partagent la souffrance narcissique d’être considérés comme de mauvais parents dans leurs familles d’origine, à côté de leur frère et leur sœur respectifs qui ont, eux, des enfants « irréprochables » et bien élevés. D’origine italienne, ils ont eu chacun un père très autoritaire et, tout en voulant donner à leurs propres enfants une éducation différente, ils se trouvent au moment de la consultation en perte de repères et dans un conflit de loyauté par rapport aux valeurs familiales. En outre, M. B... se situe depuis l’enfance dans une relation de soumission et de dévalorisation par rapport à son frère aîné idéalisé et préféré de la mère. Ces différentes dimensions sont progressivement verbalisées au cours de tranches de thérapie familiale qui permettent à chaque fois la régression transitoire des symptômes de Sylvia. Cependant, l’intolérance à la frustration et les manifestations de colère et de jalousie réapparaissent avec une vigueur accrue lors de l’entrée en première année primaire. Sylvia est, en effet, en échec scolaire relatif et rencontre des problèmes relationnels avec les filles de sa classe. La souffrance narcissique est ravivée et Sylvia se retrouve dans une position de « mouton noir » ; l’angoisse et la dévalorisation des parents en résonance avec celle de leur fille s’intensifient également. Un testing est pratiqué, qui met en évidence l’intrication de difficultés instrumentales et d’une problématique d’angoisse et de dévalorisation. Une thérapie psychanalytique individuelle et une aide scolaire sont mises en place parallèlement aux entretiens familiaux. Néanmoins, les colères et la tyrannie prennent de plus en plus d’ampleur, les parents n’arrivent pas à contenir les débordements, les thérapeutes ne comprennent pas et sont découragés. Les séances familiales ont essentiellement une fonction contenante par rapport aux situations de crises qui se répètent. Pendant des mois, plus rien ne peut être pensé. C’est lors d’une séance consacrée au récit des vacances dans la famille paternelle que vont se dévoiler brutalement des éléments de leur fonctionnement familial passés étonnamment sous silence jusque-là, en particulier, un état dépressif chronique de M. B... dont l’aggravation co ïncidait avec la recrudescence des symptômes de Sylvia. Cette dépression était sous-tendue, en miroir de la problématique de Sylvia, par des idées obsédantes de dévalorisation et une angoisse envahissante d’échec et de rejet et entretenait dans la famille un climat mortifère. Les difficultés conjugales, jusque-là cachées, se sont révélées majeures. Les thérapeutes ont réalisé a posteriori que l’ensemble des dysfonctionnements familiaux cachés paralysait une véritable évolution de Sylvia. C’est seulement après qu’ils ont pu être reconnus et en partie élaborés lors des séances familiales que Sylvia a pu se dégager du poids des conflits familiaux et mieux profiter des dispositifs thérapeutiques. M. B... a par ailleurs commencé un travail thérapeutique personnel.
413 / Ce cas de figure s’apparente au précédent par l’existence de projections négatives sur l’enfant, mais s’en différencie par les attitudes parentales caractérisées non pas par la soumission masochique, mais par une mise à distance, voire un rejet de l’enfant ou un excès d’emprise exercée sur lui.
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M. C... est l’aîné d’une fratrie de deux enfants. Considéré comme le mauvais fils de sa famille en raison de ses difficultés d’apprentissage et d’un comportement colérique et impulsif, il s’est senti écrasé par un père autoritaire et dévalorisé par rapport à son jeune frère. Il prend conscience très vite que les colères et l’agressivité de Jim ont réveillé ces souvenirs difficiles. Mme C... a été abandonnée à l’âge de 7 ans par sa mère, partie en emmenant son frère, la laissant à la garde d’un père décrit comme violent, autoritaire et dévalorisant. Elle avait le sentiment de ne jamais faire ce qu’il fallait pour être aimée et appréciée, ce qu’elle revit avec Jim. La verbalisation des projections croisées, paternelles, d’un enfant dévalorisé et agressif et maternelles, d’un père insatisfait et violent, a permis en deux consultations une nette atténuation des symptômes.
43La famille revient pourtant six mois plus tard avec une petite sœur, Chloé, âgée de deux mois. Les parents, à nouveau tout à fait débordés, se montrent totalement incapables de contenir chez Jim les mouvements émotionnels de colère, de jalousie et de tristesse, suscités par la naissance de Chloé. À cette occasion, sont retravaillées les différentes projections maternelles et en particulier son sentiment que Jim fait écran entre elle et sa fille comme son frère l’a toujours fait entre elle et sa mère. Mais ces interventions n’amènent pour autant aucun allégement significatif des tensions et des conflits.Progressivement, la thérapeute réalise l’importance de l’angoisse de Mme C... et la rigidité et la sévérité conséquente de ses réactions face aux manifestations de Jim. Il apparaît qu’elle exerce sur son fils un contrôle constant confinant à l’emprise, révélé par des formulations comme : « Je suis continuellement sur le qui-vive. [...] Je dois être vigilante tout le temps. [...] Il faut couper dans l’œuf toute velléité d’agressivité de Jim. » Ce comportement de la maman a pu être mis en lien avec sa représentation des hommes, ressentis comme ayant plus de valeur, mais surtout comme potentiellement dangereux et abusifs. C’est seulement l’abord de cette dimension d’emprise qui a permis une évolution favorable de la situation.
444 / Les enfants présentent des blessures narcissiques très précoces pouvant être en relation avec une carence ou une ambivalence de l’investissement parental. Cette faille au niveau du narcissisme primaire entraîne des troubles de la constitution de l’identité et des objets internes, et une intolérance majeure à la frustration qui ne fait qu’aggraver l’ambivalence parentale.
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Très rapidement au cours de la consultation, la thérapeute a le sentiment que les manifestations de Sam, si bruyantes, sont en relation avec une blessure narcissique très importante et des distorsions relationnelles graves de la première enfance. Dans le bureau, après un court moment d’inhibition, Sam va provoquer ses parents et la thérapeute. Il touche à tout ce qui est interdit et veut aller où il ne peut pas ; il hurle sa colère, crache et se débat, veut frapper quand on intervient en lui rappelant l’interdit ; il se jette par terre brutalement et sanglote sans se laisser consoler. Malgré tout, la thérapeute est très touchée et a l’impression que seule sa colère l’empêche de s’écrouler.
Sa mère raconte que, au départ, c’était un bébé sage, beaucoup plus sage que sa sœur aînée, Éléonore. Elle ne sait ni comment ni quand les problèmes ont commencé ; cela a été progressif mais il apparaît clairement qu’il y a maintenant un cercle vicieux avec une escalade terrible : ses parents crient sur lui tout le temps et il se met d’autant plus en colère. Plus tard, Mme A... avouera donner des douches froides à Sam. Les parents évoquent un déménagement qui les a beaucoup occupés au moment de sa naissance et une première gardienne déprimée dont ils ont dû se séparer.
La thérapeute verbalise ce qu’elle pense être la détresse de Sam, et en particulier son sentiment d’être un mauvais petit garçon, non aimé par sa mère. Sam se réfugie alors dans les bras de sa mère et hurle : « Méchant, méchant ». La thérapeute réitère son intervention : Sam se vit comme un méchant enfant. Il se calme alors progressivement et la regarde intensément, comme pour nouer une alliance avec elle. À partir de là, il se montrera plus paisible et relationnel.
Les parents sont très touchés. La mère de Sam pleure. Elle pensait ne pas pouvoir avoir d’enfant ; Éléonore a mis beaucoup de temps à venir. Par la suite, elle n’a pas pris de précautions, se pensant peu fertile, et Sam est arrivé sans être désiré (Éléonore a dix-huit mois de plus que Sam). Mme A... a été très inquiète de la réaction d’Éléonore, de sa jalousie quand Sam est né ; c’est une petite fille avec beaucoup de personnalité qui prend beaucoup de place. Elle a eu peur de ne pas s’en sortir. En plus, il y avait le déménagement. Sam était heureusement un bébé très sage, qui ne réclamait rien ; elle pense a posteriori qu’elle ne s’en est pas beaucoup occupé ; elle n’était pas disponible pour lui ; elle était surtout soucieuse d’Éléonore. À ce moment, comme un aveu, Mme A... dira : « Je le trouvais laid. ». Elle a les larmes aux yeux (Sam est un très bel enfant) : « Cela devait venir de moi ».
La thérapeute l’interroge sur sa famille. Elle est l’aînée d’une famille de trois. Elle a une sœur de deux ans sa cadette et un frère de quatre ans son cadet. Sa propre mère attendait impatiemment un fils. C’était une très grande joie quand il est né ; il a toujours été son chouchou, le privilégié doté de toutes les qualités. La thérapeute intervient en soulignant qu’elle a voulu éviter à Éléonore toute la souffrance qu’elle a éprouvée à la naissance de son frère et par la suite, devant cette relation si privilégiée entre lui et sa mère. C’est comme si Sam était quelque part ce frère. Mme A... pleure et dit : « On peut faire des dégâts. »
M. A... évoquera surtout, au cours de cet entretien, son manque de disponibilité pour Sam et sa maman : il passait son temps à aménager la maison qu’ils venaient d’acheter. Il n’a pas bien réalisé ce qu’il se passait entre Sam et sa maman. De son côté, lui était très heureux d’avoir un fils, dit-il.
La thérapeute les verra une dizaine de fois en famille pour continuer à élaborer les relations familiales et l’histoire de la famille. Mme A... parlera assez librement de son histoire d’enfant qui se révèle être douloureuse : sa mère était froide et détestait les rapprochements physiques, les câlins. Son père était un père absent, peu disponible et peu attentif à elle. Elle s’est toujours sentie la moins aimée. Elle était identifiée à la petite fille moins jolie que sa sœur, celle qui faisait des bêtises, qui travaillait moins bien à l’école. Elle était très colérique et son père la mettait alors sous la douche, ce qu’elle reproduit avec Sam. Nous verrons ensemble que, si Sam était identifié à son frère cadet, il portait aussi toutes ses parts dévalorisées à elle. Mme A... est une femme qui à l’âge adulte vivait un profond sentiment de dévalorisation comme femme et comme mère. Elle-même était identifiée à sa propre mère rejetante et froide dans la relation avec Sam.
Le père de Sam aura plus de mal à parler de lui. C’est un homme apparemment ouvert, très soucieux de se montrer un bon père. Il répondra aux questions de la thérapeute sur son enfance, mais n’y reviendra pas spontanément par la suite. Il évoque de manière vague des problèmes relationnels avec un père brillant mais peu présent. Sa mère hypochondriaque était peu disponible pour ses fils. Il a un frère aîné, excellent élève à l’école et engagé dans une belle carrière professionnelle, par rapport auquel lui-même s’est senti le « rigolo », « l’insouciant » et le mauvais élève. Cependant, il nie toute souffrance à cet égard et refuse tout lien avec les problèmes de son fils. La thérapeute pense alors qu’au contraire, il y a chez lui une souffrance psychique très grande et des vécus d’enfant très douloureux, non élaborés et clivés, inaccessibles à ce moment, ce qui se vérifiera par la suite.
Après six mois d’entretiens familiaux bimensuels, Sam a beaucoup évolué avec une reprise du développement du langage, des jeux symboliques et une diminution des problèmes de comportement. Il y a eu un rapprochement réciproque entre sa maman et lui. À ce moment, Mme A... parle d’arrêter la prise en charge et peu après, les parents annulent un rendez-vous. Cela s’avère catastrophique pour Sam qui rechute avec des colères explosives et une intolérance majeure à la frustration.
46Dans la séance suivante, il met en scène un jeu avec un garage : les voitures montent par l’ascenseur au dernier étage et tombent dans le vide. Il exprime par là ses angoisses de chute lorsqu’il s’est senti laissé tomber et non contenu psychiquement par la thérapeute. À partir de là, la thérapeute décide de poursuivre par une thérapie individuelle de Sam, associée à des entretiens familiaux. En effet, les distorsions relationnelles des deux premières années de la vie de Sam avaient laissé des traces au niveau de son appareil psychique et de son narcissisme qui nécessitaient un travail individuel pour être remobilisées, l’amélioration de la qualité de la relation entre Sam et ses parents n’étant pas suffisante pour amener un changement au niveau du fonctionnement psychique de l’enfant.
47La scène suivante illustre bien ce qui a manqué à Sam pendant sa petite enfance : au début de sa thérapie, Sam avait besoin de sentir continuellement la disponibilité et l’attention de sa thérapeute centrée sur lui. Lors d’une séance, elle a eu quelques secondes de distraction. Lorsqu’elle a émergé, Sam la regardait, il a ri nerveusement et est sorti du bureau en disant qu’il voulait rentrer chez lui ; il s’est assis sur l’escalier et a repris ses gestes autistiques.Le traitement de Sam s’est poursuivi pendant quatre ans. De gros problèmes conjugaux vont se révéler durant cette période et vont aboutir à une séparation du couple avec une décompensation dépressive de chacun des parents. Il est intéressant de relever que l’importance de leur fragilité n’a pu être pleinement mesurée qu’après un long temps de prise en charge.
48Ainsi que les cas cliniques l’ont illustré, notre approche de ces situations est d’emblée familiale. Il s’agit de thérapies familiales psychanalytiques au cours desquelles l’attention du thérapeute se porte à la fois sur les associations verbales spontanées, sur l’observation des interactions familiales et des jeux et dessins de l’enfant, pris comme matériel associatif, ainsi que sur ses propres vécus contre-transférentiels. Ces prises en charge sont de durée variable en fonction des situations. Dans certains cas, quelques consultations peuvent suffire à lever le symptôme et amener une modification de la dynamique familiale. Dans d’autres situations, un processus thérapeutique au long cours est nécessaire.
49L’effet thérapeutique de ces entretiens peut se situer à différents niveaux susceptibles de se chevaucher. Le dispositif de la consultation, avec l’introduction du tiers thérapeute qu’elle implique, permet souvent une intensification de la dynamique psychique familiale, une dramatisation au sens d’une mise en représentation des conflits et dans le même temps l’émergence d’une certaine capacité de recul.
50Les interventions du thérapeute peuvent aider à cette prise de distance par la verbalisation de ce qu’il observe et comprend des interactions familiales dans le hic et nunc des séances et des cercles vicieux qu’elles entraînent très fréquemment dans ce type de symptomatologie. Il peut soutenir aussi les capacités d’empathie des parents en leur montrant la souffrance dépressive ou anxieuse de leur enfant cachée derrière ses comportements agressifs. Même si le thérapeute garde toujours le souci de comprendre ce qui sous-tend les attitudes éducatives des parents, il peut dans certaines situations particulières s’autoriser des interventions plus didactiques. Nous pensons surtout aux interventions concernant la nécessité de mettre des limites aux enfants et de structurer leur environnement. Ces interventions doivent toujours s’accompagner d’une réflexion conjointe avec les parents sur les raisons expliquant leurs difficultés dans ces domaines. Dans certains cas, ces interventions plus « superficielles » peuvent suffire à obtenir une disparition des symptômes et une inversion des cercles vicieux sans que les fantasmes parentaux préconscients aient pu être travaillés, comme dans l’exemple suivant.
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Son grand frère Grégory, de quinze mois son aîné, est présenté en contraste comme agréable à vivre, toujours de bonne humeur et précoce dans ses apprentissages. Toutefois, il aurait un peu tendance à se laisser faire, en particulier par Renaud.
Le père, de son côté, paraît éviter les contacts avec les enfants. Très occupé par son travail d’ingénieur, il les laisse volontiers jouer ensemble les rares moments où il est seul avec eux.
52Dans l’anamnèse, on relève que les parents souhaitaient des enfants rapprochés, d’autant que tout s’était bien passé pour l’aîné. La maman a elle-même un frère cadet de onze mois vis-à-vis duquel elle ne se serait pas montrée jalouse. C’était plus un copain qu’un frère, dit-elle de lui. Mais elle précise qu’en contraste avec sa propre timidité, on avait surnommé ce frère « le bulldozer » pour son caractère fonceur. Le père a de son côté une sœur de sept ans sa cadette.La mise au sein de Renaud a été difficile. La mère garde en particulier le souvenir d’avoir été gênée par la présence de son aîné quand elle allaitait. Elle fut même soulagée par la reprise de son travail à mi-temps, quand Renaud avait trois semaines. Il a été sevré à six semaines. Renaud faisait déjà ses nuits à trois semaines et s’est apparemment bien adapté à la gardienne qui le recevait avec son frère quand sa mère travaillait. Pourtant, la maman a le souvenir d’un bébé qui n’avait pas l’air détendu mais triste, en particulier à six mois, à la façon dont il prenait et jetait les objets. C’est quand il a commencé à se déplacer que les choses se sont compliquées car, dit la mère, « Il ne pouvait jouer seul, il me surveillait, il fallait toujours que je sois avec lui, il essayait toujours de me rattraper, c’était stressant... » Il a présenté des otites à répétition au cours de sa deuxième année.
Durant ce premier entretien, Renaud est assis comme les adultes sur un des fauteuils du bureau de consultation, sans un regard pour le matériel de jeu. Il paraît attentif mais garde obstinément le silence, d’un air buté. Par la suite, il manipule le matériel aux pieds de sa mère mais sans trop s’impliquer. En fin d’entretien, il demande à s’asseoir sur ses genoux. Elle donne alors l’impression d’être empruntée, raide, dans ce moment de rapprochement avec son fils.
53Les deux parents sont d’emblée très impliqués dans la démarche de consultation et très attentifs à mes interventions, mais sur un mode qui demeurera jusqu’à la fin très passif et attentiste. Le monde des émotions rencontrées par Renaud comme celui des affects liés à leur histoire d’enfant semble leur apparaître comme peu accessible et vaguement dangereux, et le climat des entretiens s’en ressentira par son caractère lourd et peu associatif.Ce qui frappe d’emblée le thérapeute, c’est le manque d’empathie des parents par rapport aux angoisses de séparation de Renaud et la difficulté de la maman à accueillir ses élans affectifs. Les aspects persécutifs sont à l’avant-plan, comme en témoigne un souvenir de la maman lorsque Renaud avait six ou sept mois : il s’agrippait à ses joues lorsqu’elle l’avait dans les bras, ce qu’elle ressentait comme une manifestation violente à son égard : « C’était de l’agressivité pure », dit-elle, sans que le père intervienne pour nuancer ses propos.
54L’évocation des trois jours de « crise » présentés par Renaud à l’entrée à l’école maternelle, une année auparavant, nous a heureusement offert l’occasion de faire quelque peu bouger cette distribution de rôles particulièrement cadenassée au premier abord. Devant l’institutrice, Renaud pleurait et s’accrochait à sa mère dans des scènes particulièrement pénibles. Il présente encore de temps en temps des « rechutes » inopinées. Interrogée sur ses propres souvenirs en la matière, la mère mentionne, assez émue, que ses premiers souvenirs d’enfance remontent précisément à l’entrée à l’école maternelle. Ce fut pour elle une épreuve terrible dont elle ne put parler à l’époque à sa mère. L’évocation de ces moments difficiles ont, semble-t-il, joué comme déclencheur d’un pont identificatoire entre Renaud et sa maman. Tout d’un coup, ils pouvaient se rejoindre sur quelque chose de commun. Les crises de Renaud pouvaient être perçues progressivement par la mère et par le père comme témoignant d’une angoisse dont l’expression manifeste était jusqu’alors assimilée à un besoin d’emprise insupportable.De l’histoire du père ressort une image de solitude dont il se défend d’avoir souffert, car il s’est très vite habitué à jouer tout seul. Son père était marin et est resté une sorte d’étranger pour lui en raison de ses absences. Il s’est bien entendu avec sa mère mais n’a guère de souvenirs de son enfance.
55L’aspect de répétition n’a pu être abordé directement, mais le père fut manifestement content d’annoncer au thérapeute un peu plus tard qu’il avait passé tout un week-end seul avec ses fils. Il semblait découvrir que, contrairement à ses dénégations, sa présence auprès d’eux pouvait être importante et appréciée, malgré les défenses vraisemblablement mises en place pour lui éviter de retrouver sa souffrance d’enfant privé de la présence d’un père.Au cinquième et dernier entretien, la mère rapporte que tout le monde leur dit que Renaud est transfiguré ; il est vrai qu’il a perdu son air renfrogné et élabore maintenant des jeux de bagarres avec les personnages du matériel de jeu, et vient proposer au thérapeute d’y participer. « Il y avait un mur d’incompréhension entre nous », explique la mère. Quand le thérapeute leur demande ce qu’ils ont compris de Renaud qu’ils ne percevaient pas avant, elle répond qu’ils ont compris qu’il était sensible...
À leur demande d’en rester là, bien sûr acceptée, il a cependant été ajouté que ce mur construit entre eux et Renaud leur avait probablement évité d’être en contact avec leur propre souffrance infantile et que le thérapeute restait disponible pour eux s’ils le souhaitaient un jour. L’évolution de cette situation a été rapidement favorable, même si l’origine de ces projections négatives parentales n’a pas du tout pu être abordée.
Un investissement aussi clivé de ses deux garçons par la mère fait penser à l’existence dans son histoire d’affects de haine consécutifs à la naissance de son jeune frère avant sa première année, affects inconscients mais projetés sur Renaud ressenti comme si agressif avec elle. Le père, quant à lui, semble avoir pu s’appuyer sur la rencontre avec un thérapeute homme pour se risquer plus franchement à prendre un rôle paternel avec ses enfants, mais sans que les affects liés à l’absence de son propre père lors de son enfance aient pu être touchés.
56Cependant, les interventions les plus mobilisatrices sont celles qui portent, lorsque c’est possible, sur l’interprétation des identifications projectives parentales sur l’enfant. C’est souvent la mère qui, dans notre expérience, paraît dans un premier temps la plus accessible à ce type de travail impliquant, à travers l’évocation du passé, l’accès à une certaine intimité. Cependant, si l’interprétation des projections maternelles sur l’enfant amène une amélioration de la symptomatologie, elle n’est, la plupart du temps, que transitoire. Un temps plus long est nécessaire à la fois pour la perlaboration de ce qui est interprété et surtout pour l’interprétation des projections paternelles qui, dans notre expérience, sont souvent camouflées dans un premier temps par la problématique maternelle. C’est pourquoi il nous semble si important d’obtenir la participation paternelle à ces consultations. Les relations entre les parents et leur fratrie sont également à investiguer soigneusement et viennent compliquer ces scénarios. Souvent la mauvaise image projetée peut concerner la relation des parents avec leur frère ou leur sœur.
57Les interprétations portant sur les mécanismes d’identification projective peuvent, dans un certain nombre de situations cliniques, être suffisantes pour amener une disparition du symptôme et un changement au niveau du fonctionnement familial. Cependant, dans beaucoup d’autres cas, se dessine au fil des entretiens un contexte de dysfonctionnement familial plus large et plus complexe nécessitant une thérapie familiale à plus long terme. Nous pensons par exemple à des situations où la focalisation de l’attention parentale sur les problèmes de comportement de l’enfant évite aux parents la reconnaissance d’une conflictualité conjugale parfois très importante ; l’enfant porte alors toute la charge de la culpabilité des tensions familiales, ce qui renforce les symptômes. Nous pensons également à certaines familles plus fragiles, dans lesquelles les souffrances parentales infantiles sont peu accessibles en raison d’une entrave au niveau des processus de symbolisation et de l’existence de mécanismes de clivage, et pour lesquelles l’effet thérapeutique paraît lié à la fonction contenante du cadre des entretiens plus qu’aux interprétations de contenu.
58Par ailleurs, nous voudrions souligner le fait que les projections négatives parentales peuvent entraîner une fragilisation narcissique de l’enfant qui en est l’objet, nécessitant la mise en place d’une thérapie individuelle parallèlement ou à la suite des entretiens familiaux, comme l’illustre le cas de Sylvia et de Sam.
59Plus que toute autre pathologie de l’enfant, les troubles du comportement doivent être évalués en tenant compte du contexte socioculturel au sein duquel ils se déploient. En effet, la norme implicite, relative à ce qui est tolérable ou pas par les parents et par les professionnels ayant l’enfant en traitement, est très dépendante des images véhiculées par la culture en matière d’éducation. Cependant, nous n’avons pas tenté de reprendre l’analyse des conditions menant à la délégitimisation actuelle de l’ « Autorité » qui déborde largement le cadre de la famille nucléaire.
60Notre approche dans cet article s’est voulue essentiellement clinique et s’appuie sur une tentative de formalisation de notre expérience quotidienne de consultant et de thérapeute. Nous abordons systématiquement ces situations par des entretiens père/mère/enfant ; en effet, comme nous avons essayé de le montrer, les difficultés présentées par l’enfant nous semblent indissociables de la dynamique consciente et inconsciente des interactions familiales.
61Le travail thérapeutique vise à mettre en évidence les projections pathologiques et à en réduire l’impact en convoquant dans les entretiens les différentes imagos issues du passé de chaque parent afin de les élaborer. Le concept d’identification projective est central dans nos élaborations théorico-cliniques. Il nous est très précieux pour sa grande valeur heuristique en tant que schéma explicatif et pour son efficacité en tant que levier thérapeutique.
62Nous sommes néanmoins conscients du risque d’appauvrissement de la complexité des situations que représenterait un glissement vers une causalité linéaire et un schéma réducteur du type : conflictualité inconsciente parentale/projection/pathologie de l’enfant. Nous y retrouvons plutôt un faisceau de facteurs impliqués dans les nœuds conflictuels familiaux, et nous observons au niveau de la dynamique familiale des interactions circulaires dans lesquelles et les parents et l’enfant sont actifs, pouvant aboutir à des cercles vicieux difficiles à lever.
Marie-Paule Durieux
93, av. des Lilas
1410 Waterloo
Belgique
e-mail : mpdurieux@ skynet. be
Christophe Du Bled
Centre de Guidance du SSM-ULB
293 rue Haute
1000 Bruxelles
Belgique
[ 1] Pédopsychiatre, psychanalyste, membre de la SBP (Société belge de Psychanalyse) consultante au service néonatal du CHU Saint-Pierre, Bruxelles.
[ 2] Psychologue, psychanalyste, Centre de Guidance du SSM-ULB, Bruxelles.