Raisons politiques | 27-48

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« L’idéologie tiers-mondiste ». Constructions et usages d’une catégorie intellectuelle en « crise1 »

Maxime Szczepanski-Huillery

Doctorant en science politique, Maxime Szczepanski-Huillery est Ater à l’université d’Amiens, rattaché au Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie (Curapp/Cnrs, Umr 6054). Ses travaux portent notamment sur les usages et les pratiques de lecture en milieux militants. Il a récemment publié « Les architectes de l’altermondialisme. Registres d’action et modalités d’engagement au Monde diplomatique », in Eric Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer (dirs.), L’altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005.

« Il est d’ailleurs à noter que la plupart de ceux que l’on appelle aujourd’hui tiers-mondistes n’usaient guère de ce qualificatif pour eux-mêmes, car ils le trouvaient quelque peu limitatif, sinon péjoratif. […] En réalité, c’est surtout depuis qu’ils sont mis en cause par les anti-tiers-mondistes qu’ils s’affirment “tiers-mondistes et fiers de l’être” […]2. »
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Les 23 et 24 janvier 1985, se tint à Paris, au Sénat, un colloque organisé par la fondation Liberté sans frontières (LSF) intitulé « Le tiers-mondisme en question ». Émanation de l’association Médecins sans frontières (MSF), cette fondation créée à peine quelques jours plus tôt se donnait pour but, en organisant ce colloque, « de réfuter le prêt-à-penser idéologique qui sert habituellement d’analyse aux problèmes de développement3 ». Prenant pour cible l’« idéologie tiers-mon-diste4 », les organisateurs, Rony Brauman et Claude Malhuret, reprochaient à cette dernière, dans les colonnes du Paris-Match, « de répéter que les gens du tiers-monde ont toujours raison ; que les régimes du tiers-monde qui refusent la démocratie ont toujours raison ; que l’Occident est responsable de la misère du tiers-monde ; que nous l’affamons en mangeant trop […]5 ». Perçu comme le point nodal de ce que les historiens ne tardèrent pas à appeler la « crise du tiers-mondisme6 », ce colloque cristallisa commentaires et polémiques en raison notamment de son importante couverture médiatique, dont l’observateur peine aujourd’hui à se représenter l’ampleur. Déjà, en juillet 1983, l’émission de Bernard Pivot Apostrophes avait consacré un livre de l’essayiste Pascal Bruckner condamnant le tiers-mondisme, signe d’un « militantisme expiatoire » et expression d’une « haine de soi » de la part d’un « petit groupe » dont le « jargon et le délire […] ont pu devenir la vérité d’une multitude7 ».

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De fait, ce que la généalogie officielle va désigner sous les vocables de « tiers-mondisme » et de « tiers-mondistes » n’a jamais eu bonne presse en France. Une lecture rapide de l’abondante littérature, à vocation polémique ou savante, que suscitèrent les débats autour de l’« enjeu tiers-mondiste8 », permet semble-t-il d’en circonscrire les contours et la chronologie consacrés tant par les usages journalistiques qu’académiques. Né avec les mouvements de décolonisation, obtenant une consécration institutionnelle lors de la conférence de Bandung en avril 1955, le tiers-mondisme aurait connu ses heures de gloire durant les années 1960 et la guerre du Vietnam. Constitué de « deux courants9 » issus de la résistance à la guerre d’Algérie, l’un « marxiste-léniniste » et l’autre « chrétien10 », il se caractériserait par le report des aspirations révolutionnaires occidentales, notamment françaises, vers les mouvements de lutte des pays du tiers-monde : FLN algérien puis vietnamien, guérillas sud-américaines, maoïsme, mouvement palestinien… « Projection de l’espoir révolutionnaire sur l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique11 », il serait finalement entré en « crise » à partir du milieu des années 1970, période-clef du « déclin des idéologies, de l’abandon des messianismes rédempteurs12 ».

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Ainsi formulée, cette histoire a pour elle le mérite de la clarté et de la cohérence. Épuise-t-elle pour autant la réalité ? Non, ne serait-ce déjà que par les nombreuses nuances repérables dans la vaste production portant sur les origines du tiers-mondisme, qui fêlent rapidement l’apparente unité du phénomène. On remarque même que tout discours sur le tiers-mondisme – ses origines politiques, ses fondements idéologiques, ses mérites, ses travers – ne peut faire l’économie d’une définition a minima ; mieux : que l’opération définitionnelle en constitue presque systématiquement le cœur. Si ce travail sémantique renvoie somme toute à une démarche classique en histoire des idées ou en sociologie – celle consistant à rechercher, dans un ensemble de discours ou de pratiques a priori composites, des corrélations, des régularités (thématiques, argumentatives, comportementales…) propres à une époque ou à un groupe d’acteurs donnés13 –, il prend dans le cas du tiers-mondisme un caractère particulier dû, principalement, à son caractère polémique.

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En effet, comme l’ont rapidement fait remarquer des intellectuels et des institutions se sentant attaqués ou étant simplement nommés par les « anti-tiers-mondistes », cette étiquette n’a jamais eu qu’un « sens péjoratif14 ». Et comme d’autres catégories en « isme » vouées à l’opprobre public15, elle n’a que très marginalement fait l’objet d’une appropriation positive de la part de ceux qui ont été étiquetés comme tel. Ainsi, c’est seulement au plus fort de la controverse initiée notamment par « Liberté sans frontières » que certains acteurs tentèrent, sans succès, de retourner le stigmate en s’affirmant « tiers-mondistes et fiers de l’être16 », comme l’agronome René Dumont, les collaborateurs du Monde diplomatique ou les catholiques de Croissance des jeunes nations17. On comprend mieux, dès lors, l’investissement sémantique dont cette catégorie a fait, et fait toujours l’objet18, en tant qu’identité sociale imposée dans le cadre d’une lutte de représentation visant à nommer et à classer des événements ou des individus perçus, jusqu’alors, comme hétérogènes et indépendants les uns des autres19.

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C’est ce travail de définition, de mise en forme politique et polémique que l’on se propose d’étudier ici, en prenant pour terrain d’observation l’ensemble des textes visant à délimiter le tiers-mondisme, à en repérer les prémisses, à en identifier les caractéristiques ou les figures de proue20. Car à l’image de la maladie mentale, « constituée par l’ensemble de ce qui a été dit dans le groupe des énoncés qui la nommaient, la découpaient, la décrivaient, l’expliquaient, racontaient ses développements, indiquaient ses diverses corrélations, la jugeaient et, éventuellement, lui prêtaient la parole en articulant, en son nom, des discours qui devaient passer pour être les siens21 », le tiers-mondisme, ses « origines, ses thèmes mobilisateurs, ses errements22 », sont d’abord à rechercher dans l’activité interprétative d’une nébuleuse de commentateurs, communauté de lecteurs23 reliés entre eux par le jeu des gloses, des références et des polémiques croisées. L’identification et la dénonciation d’un « courant » tiers-mondiste, dont la plupart des observateurs s’accordent à dire qu’il est, depuis les années 1970, moribond24, ont largement contribué à en tracer les contours, en négatif, tout en provoquant l’ouverture d’espaces de dialogues entre des acteurs qui parfois s’ignoraient.

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Ainsi, paradoxalement, c’est dans le diagnostic même de sa crise que la notion émerge, gagne en cohérence, pour finalement acquérir le statut d’« idéologie » à part entière : in fine, l’étude du tiers-mondisme renseigne peut-être autant sur la manière dont les crises intellectuelles contribuent à façonner, puis à solidifier les idéologies, que sur le phénomène lui-même. Faire œuvre critique à l’égard de ce « concept obscur », selon l’expression de Max Weber25, ne revient cependant pas à nier la réalité historique que ses utilisateurs successifs entendaient – et entendent toujours – désigner, mais à éclairer les enjeux politiques et cognitifs sur lesquels il s’est largement construit. À la différence de ce « condensateur de stigmates26 » que fut le poujadisme, le tiers-mondisme d’avant la « crise du tiers-mondisme » se caractérise en effet par son éclatement institutionnel, par la pluralité de ses filiations intellectuelles et, il faut le souligner, par les ressources (militantes et académiques) qui permirent à ses différents protagonistes de ne pas sombrer entièrement dans l’indignité politique. Stigmate politique, cette catégorie intellectuelle déviante contribua par-là même à introduire de l’homogénéité (« les tiers-mondistes ») là où régnait l’hétérogénéité (les Comités Vietnam de base, le Parti socialiste unifié, Terres des hommes, Témoignage chrétien, Le Monde diplomatique…).

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C’est donc à une triple approche que convie l’histoire de cette catégorie. D’abord centrée sur les enjeux généalogiques, et donc sémantiques, dont elle a fait l’objet depuis le début des années 1970, cette étude reviendra ensuite sur la genèse de l’espace social de production de la critique « anti-tiers-mondiste », pour conclure sur les modalités d’appropriation de cette identité, prescrite à la suite d’un véritable coup de force symbolique.

Le tiers-mondisme. Genèse d’une catégorie mort-née

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Quelles sont les différentes strates de la production discursive visant à nommer, délimiter et définir le tiers-mondisme, et quel est leur ordre d’apparition ? Pour les identifier, deux voies méthodologiques s’offrent a priori à l’observateur. La plus classique s’efforcerait, dans une perspective lexicographique, de retrouver les premières occurrences du terme dans la presse et la littérature sur le tiers-monde. Un dictionnaire historique français, anglais ou espagnol apprendrait dans ce cas que « tiers-mondisme », « third-worldism » et « tercermundismo » apparaissent au début des années 197027. Mais il n’existe pas pour ce terme d’équivalent du célèbre texte d’Alfred Sauvy publié dans L’Observateur en 195228, permettant de dater précisément l’apparition de l’expression « Tiers-Monde » et s’imposant, aux yeux des exégètes successifs, comme une référence pionnière. Plus précisément, si l’on peut néanmoins repérer un texte fondateur, sa date de parution (1976) ne cadre qu’imparfaitement avec l’apparition et la banalisation du mot.

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Une seconde approche consisterait dès lors à retrouver, dans la vaste « formation discursive29 » sur le tiers-monde, les traces (thèmes, arguments) et les précurseurs (éventuellement oubliés) d’un discours repérant et homogénéisant, sous une même étiquette, ce que l’on nomme aujourd’hui, dans une belle unité, « tiers-mondisme ». Soit, en quelque sorte, reproduire la quête des origines menée par les auteurs du corpus étudié, mais en en changeant l’objet. Et de même que Philippe Moreau-Defarges voyait en Jean-Paul Sartre, Noam Chomsky ou Jane Fonda des tiers-mondistes confirmés30, pourrait-on repérer dans les œuvres de Jean-François Revel les germes d’une critique du « messianisme révolutionnaire31 » propre au tiers-mondisme, tel qu’on se le représentera après-coup. Dès 1970, cet auteur n’écrivait-il pas que « certains Français crurent sérieusement, aux alentours de 1960, que “la” révolution en France métropolitaine ne pourrait avoir lieu qu’à partir des maquis algériens » et qu’« aujourd’hui, les mêmes ont reporté leurs espoirs sur les guérilleros d’Amérique latine ou sur les Palestiniens32 » ? Rapportée à la définition commune du tiers-mondisme proposée par Philippe Moreau-Defarges quelques vingt-cinq ans plus tard33, la réflexion de Jean-François Revel n’en acquiert rétrospectivement que plus d’acuité. Deux faits obèrent néanmoins sa portée novatrice : elle ne diagnostique pas encore le malaise et le sentiment patent d’échec ressenti quelques années plus tard par les commentateurs ; elle n’est jamais citée par la suite dans la littérature sur la « crise » touchant le tiers-mondisme. Ce double constat en apparence anodin renvoie en fait à un enjeu de méthode. La nôtre ne s’appuie pas sur une exploration génétique et interne de la critique du tiers-mondisme, mais sur l’étude d’une communauté interprétative34 : celle des journalistes, essayistes, universitaires ou militants qui, à partir du milieu des années 1970 en France, ont repéré, décrit et, ainsi, contribué à la cohérence de ce qui prendra progressivement les traits d’une idéologie particulière, le tiers-mondisme. Cette communauté prend forme dans la mesure où ses acteurs adossent leurs commentaires à des références et des textes identiques, articulés dans des réseaux de pratiques discursives communes (lire, écrire, se citer, se critiquer, débattre, polémiquer…) et selon des modalités d’appropriation spécifiques, que l’on peut identifier.

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De ce point de vue, l’ouvrage de Gérard Chaliand intitulé Mythes révolutionnaires du tiers monde35 occupe une place pionnière dans le corpus tiers-mondiste. Issu d’une thèse de science politique soutenue en 1975 sous la direction de Maxime Rodinson36, ce livre est doublement fondateur en ce qu’il démontre à la fois les impasses et les échecs des mouvements de guérilla à vocation révolutionnaire, et impose l’expression de « mythe » ou de « mythologie » pour désigner les espoirs – bien concrets – de ces mouvements de lutte. De fait, il devient rapidement une référence incontournable. « Produit de huit années de séjours et d’enquêtes au Maghreb, en Afrique tropicale, au Proche-Orient, dans le sous-continent indien, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine37 », l’ouvrage s’appuie en effet, pour critiquer les « illusions » du fanonisme ou « l’excès de verbalisme38 » de la résistance palestinienne, sur la très riche expérience de terrain de l’auteur. Ancien militant de la cause algérienne, proche du leader indépendantiste guinéen Amilcar Cabral (auquel le livre est dédié), Gérard Chaliand y dresse notamment le bilan en demi-teinte d’un tiers-mondisme encore perçu, en 1976, comme l’expression institutionnelle d’une solidarité politique entre pays asiatiques, latino-américains et africains. Non-alignement, afro-asiatisme, panasiatisme, panafricanisme, panarabisme39 : jusqu’à la fin des années 1960, la communauté de destin des pays du Sud s’incarne en effet dans des noms (Nkrumah, Lumumba, Guevara…), des sigles (RAU40), des conférences (Bandung, 1955 ; Le Caire, 1957 ; Belgrade, 1961…) qui contribuent à faire du Tiers Monde une entité politique d’apparence unie.

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La critique de ce « tiers-mondisme institutionnel41 » ne sera toutefois guère approfondie. Celui-ci appartient dès la fin de la guerre du Vietnam à une histoire devenue d’autant plus étrangère aux commentateurs que la plupart d’entre eux ne l’ont connue que de manière indirecte : hormis Jean Lacouture (interlocuteur et biographe d’Hô Chi Min) ou Jean-Claude Guillebaud (rédacteur au service « Étranger » du Monde et auteur d’un livre sur les « années orphelines » (de la révolution) en 197842), Régis Debray43 ou Gérard Chaliand, peu d’acteurs impliqués de près ou de loin dans les polémiques ultérieures peuvent se prévaloir d’une expérience de terrain a minima auprès des dirigeants asiatiques, africains ou latino-américains. Fondé sur un « mythe », celui de l’unité politique des anciens pays colonisés, ce versant tricontinental du tiers-mondisme ne résiste pas à l’éclatement au grand jour des antagonismes nationaux. Aujourd’hui relégué au rang de curiosité historique dans les manuels de relations internationales44, ce tiers-mondisme-là aura pourtant fait débat, durant la décennie 1970, avec la demande, formulée la première fois lors de la conférence d’Alger de 1973, d’un « Nouvel ordre économique international45 ». Très rapidement néanmoins, l’expression n’est plus employée que pour caractériser un phénomène politique propre à l’Occident et, singulièrement, à la France.

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Ce « tiers-mondisme des intellectuels46 » ou « des Occidentaux47 » émerge en tant que catégorie polémique dans les années 1978-1979. Quelque soit leur approche ou leur parti pris, un trait commun caractérise l’ensemble des textes sur le tiers-mondisme à partir de cette période et jusqu’à aujourd’hui : le sentiment d’avoir affaire à un « courant », une « parole » à l’agonie48. Dès lors, tous les commentateurs empruntent les mêmes chemins balisés. Ces derniers passent en premier lieu par la recherche des origines politiques du tiers-mondisme français (le Congrès des peuples d’Orient de Bakou, organisé à l’initiative du Komintern en 192049 ; la résistance à la guerre d’Algérie50, au rôle matriciel pour une majorité d’observateurs ; le concile Vatican II ; la guerre du Vietnam). Puis il s’agit d’en désigner les « chefs de file51 » et les animateurs (pour la France : Jean-Paul Sartre et Franz Fanon, Claude Bourdet, Jean Rous, Jean-Marie Domenach et la revue Esprit, les sartriens des Temps modernes, Henri Curiel, Georges Montaron et Témoignage chrétien, Économie et Humanisme, les Éditions Maspero, Croissance des jeunes nations, la Gauche prolétarienne, René Dumont, Le Monde diplomatique, le Comité catholique contre la faim et pour le développement, Frères des Hommes). Les observateurs s’efforcent enfin d’en répertorier les textes fondateurs ou représentatifs : le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau52, la préface de Sartre aux Damnés de la terre, « fondation magistrale d’une nouvelle théologie, le tiers-mondisme53 », l’encyclique Populorum progressio, le rapport Brandt sur les relations Nord/Sud, entre autres.

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Cette opération généalogique permet à ces différents auteurs, enfin, d’expliquer les raisons de son échec présent à l’aune de son succès passé. Malgré la diversité et l’abondance des références et des figures mobilisées dans le corpus, un lieu commun permet peut-être de résumer ce que fut le tiers-mondisme sous la plume de ses fossoyeurs, volontaires ou involontaires : un « transfert » d’espérances, notamment révolutionnaires, déçu. De Pascal Bruckner à Denis Pelletier, de Rony Brauman à Claude Liauzu54, en passant par Pierre Vidal-Naquet et Paul-Marie de La Gorce, tous s’accordent à reconnaître que la crise du tiers-mondisme fut d’abord celle d’une « génération » qui, marquée tant par la « dynamique » de Bandung que par la répression soviétique de la révolte hongroise en 1956, « transféra vers le tiers-monde son utopie d’un socialisme révolutionnaire et démocratique dont l’URSS ne pouvait plus apparaître comme le porteur55 ». Ici, les distinctions entre littératures polémique, journalistique ou savante s’estompent ; la littérature savante se distinguant seulement par un recours à des sources de première main et un sens de la nuance plus prononcé. La ligne de rupture entre les « tiers-mondistes » et les « anti-tiers-mondistes » se construit d’une manière générale sur un autre schème argumentatif. Synthétisé dans le sous-titre de l’essai de Pascal Brucker (la « haine de soi »), il met l’accent sur la dimension expiatoire du tiers-mondisme occidental et se structure, singulièrement, dans un nouveau champ de forces antagonistes, opposant anciens (« tiers-mondistes ») et nouveaux (« humanitaires ») entrants dans l’espace de la solidarité internationale.

L’espace social d’une polémique : le tiers-mondisme en « crise »

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Rapidement reconstitué, ce travail généalogique opéré par les différents commentateurs ne permet guère d’appréhender l’espace des positions sociales occupées par les différents protagonistes de la « crise » tiers-mondiste. Comme toute polémique, celle-ci se déploie entre des acteurs défendant certes des idées, des principes, mais l’universalité des valeurs affichées n’occulte pas, loin s’en faut, les logiques de concurrence et de reconversion militante. Cet aspect n’a bien évidemment pas échappé aux « tiers-mondistes » et s’inscrit dans un schéma classique, celui de personnes ou de groupes cherchant à grandir leur cause aux dépens de leurs adversaires56. Dénoncer les intérêts particuliers qui se dissimuleraient derrière les principes dont se réclament les « anti-tiers-mondistes » figure à ce titre dans l’arsenal déployé par une partie des individus et des groupes mis en cause durant la « crise ». On n’oubliera donc pas, en proposant cette courte analyse de la recomposition de l’espace de la solidarité internationale en France, que la simple description des liens et des intérêts peut participer de l’opération critique que l’on s’efforce justement de circonscrire : retracer des trajectoires, montrer les positions occupées par les différents acteurs sont en ce sens des modes opératoires communs aux protagonistes de la « crise » comme au sociologue57.

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La parution, en juin 1978, d’un article de Jacques Julliard dans le Nouvel Observateur affirmant qu’« il n’y aura de socialisme africain que totalitaire » contribua ainsi à inscrire le « tiers-mondisme » dans un cadre polémique. Elle suscita « de très nombreuses réactions, indignées ou approbatrices58 » au point de justifier la publication, l’année suivante, d’un ouvrage collectif59. Celui-ci s’efforçait néanmoins de respecter un certain équilibre, en « rassemblant cinq contributions hostiles au “tiers-mondisme”, cinq autres en prenant la défense et cinq jouant les médiateurs60 » ; en outre, l’article de Jacques Julliard en restait à un niveau de généralité élevé et ne désignait jamais les tiers-mondistes en question : seule la responsabilité de « la gauche » était mise en avant.

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Pascal Bruckner procéda de manière sensiblement différente dans Le Sanglot de l’homme blanc. Paru en mai 1983, ce livre bouleversa profondément le précaire équilibre des forces qui prévalait jusqu’alors, en raison notamment de son ton dénonciateur et, surtout, de son impact médiatique. Ce qui frappe en effet, à la lecture de l’ouvrage, c’est la profusion de notes, qui multiplient citations et références. En nommant les responsables et les propagateurs du tiers-mondisme, en signalant systématiquement les sources mobilisées, l’auteur contribue, paradoxalement, à restreindre l’espace du tiers-mondisme français. Plus exactement, Pascal Bruckner centre ses critiques sur un très petit nombre de protagonistes, eu égard à l’importance qu’il accorde à cette « idéologie » dans les années 197061. Bertrand Poirot-Delpech a beau souligner, dans Le Monde62, qu’« à part Montaron, Fanon, Debray, Ziegler, Chomsky ainsi que, en gros, les éditions Maspero et le Monde diplomatique […], les bêtes noires de Bruckner sont réunis en un troupeau vague de “chapitreux”, “cow-boys humanitaires”, “pères-fouettards” et autres “crédules bernés” » : non seulement le livre est lu63 mais, en outre, son principal argument est repris par la plupart des commentateurs64. Pour le romancier et essayiste, le tiers-mondisme repose en dernière « analyse » – le mot prend, sous sa plume, une dimension psychanalytique65 – sur une « culpabilité folle », une « acrimonie envers l’Europe » qu’il s’agit de passer au crible d’une critique d’autant plus féroce qu’elle « est d’abord une autocritique66 ».

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Autocritique ? Cette dimension apparaît implicitement à plusieurs reprises chez ceux qui se définissent désormais comme d’anciens tiers-mondistes. Gérard Chaliand, fondateur et ancien rédacteur en chef des revues Partisans (à partir de 1961) et Révolution africaine (en 1963), parvenu, au mitan des années 1970, à convertir un capital militant en capital académique et scientifique67, précise ainsi, dans un texte rédigé en novembre 1978 pour la réédition des Mythes révolutionnaires du tiers monde, que le tiers-mondisme était un mythe « auquel j’ai cru, et à la diffusion duquel j’ai aussi participé, à l’époque, par certains de mes articles ». Rony Brauman, ancien maoïste, membre du service d’ordre de la Gauche prolétarienne, indique quant à lui dans sa préface au Tiers-mondisme en question que « l’approche tiers-mondiste du sous-développement a longtemps été la nôtre68 ». Claude Malhuret, ancien militant au PSU, fondateur et responsable de la section de l’UNEF au CHU Cochin en 1968, devenu un proche d’Alain Madelin et de François Léotard au tournant des années 1980, puis secrétaire d’État aux Droits de l’homme dans le gouvernement Chirac en 1986, déclare enfin qu’« on était pro-Palestinien comme on était pro-MPLA en Angola colonial, ou pro-Vietcong au Vietnam.69 » Et pour le petit groupe des commentateurs opposés aux « anti-tiers-mondistes », accablé d’opprobre dans le « pamphlet » de Pascal Bruckner70, il apparaît clairement que l’attaque s’inscrit dans une stratégie de reconversion politique d’« intellectuels de gauche71 » cédant aux sirènes du libéralisme, « de la pensée reaganienne et pro-américaine72 ».

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De fait, cette qualification de tournant néo-libéral caractérise bien le livre issu du colloque de Liberté sans frontières de janvier 1985. Portant en épigraphe deux citations, l’une de Tocqueville et l’autre de Raymond Aron, il affiche dès les premières pages, sous la plume de Rony Brauman, sa filiation libérale : Carlos Rangel, journaliste et homme politique vénézuélien, collaborateur occasionnel du Wall Street Journal ou de Commentaire, y est présenté, aux côtés de Gérard Chaliand et Pascal Bruckner, comme l’un de ceux « qui ont commencé ce travail de déverrouillage des esprits73 » vis-à-vis du tiers-mondisme. La liste des contributeurs, disséquée méthodiquement par Alain Gresh dans Le Monde diplomatique, donne également la tonalité politique du colloque. Outre Peter Bauer, titulaire de la chaire d’économie à la London School of Economics, ami et collègue, à la Société du Mont-Pèlerin, de Milton Friedman, y intervinrent Jacques Broyelle, ancien maoïste « revenu de Chine » et journaliste à Valeurs actuelles, Jean-François Revel, Ilios Yannakakis, membre du Comité des intellectuels pour l’Europe des libertés (CIEL), club de réflexion fondé en 1978, associant des proches de Raymond Aron, des dissidents de l’Est, et des intellectuels issus de la gauche non marxiste (ou « revenue » du marxisme)74

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Tant par ses contributeurs que par son argumentaire, ce colloque et l’ouvrage qui en fut tiré participent donc pleinement de la recomposition du paysage intellectuel français, marquée par un « double transfert, de la révolution aux droits de l’homme et du tiers-monde à l’Europe75 ». Néanmoins, leur impact médiatique immédiat76 occulte les graves tensions qu’ils entraînèrent au sein même du mouvement humanitaire, et plus particulièrement à MSF. À cet égard, deux interprétations complémentaires de cet événement peuvent être données, selon que l’on privilégie le court ou le moyen terme, les élites intellectuelles ou les simples militants. En premier lieu, on pourrait voir dans LSF l’une des passerelles institutionnelles entre les critiques issues de la gauche post-soixante-huitarde et celles portées par la droite conservatrice et libérale, qui multipliait depuis le début de la décennie 80 les attaques contre le « tiers-mondisme chrétien77 ». Cette fondation contribua ainsi à cristalliser et à polariser les positions – aux dépens de l’« idéologie tiers-mondiste », et en faveur d’un mouvement humanitaire mettant l’accent sur des interventions pensées, notamment depuis le choc provoqué par le génocide cambodgien78, comme une aide aux victimes79. Forts de cette « morale de l’extrême urgence », s’appuyant sur « l’essor de l’idéologie des droits de l’homme80 », les dirigeants de MSF et de certaines ONG urgentistes81 apparaissent rétrospectivement comme les grands vainqueurs d’une lutte gagnée d’autant plus facilement qu’en « face » prévalait, avant tout, l’éclatement idéologique et institutionnel. En ce sens, la logique du succès des énoncés humanitaires ne repose pas, au milieu des années 1980, sur l’absence d’adversaires82, mais bien plutôt sur la construction sociale d’une figure collective honnie.

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Pour une part fondée83, cette interprétation relègue néanmoins en arrière-plan tout un pan de la polémique, qui ébranla profondément MSF. La création de LSF entraîna en effet un profond malaise chez les militants de l’association, provoqué par ce qui sera perçu comme une « politisation » de l’ONG urgentiste84. De fait, le colloque, initié et porté essentiellement par Rony Brauman et Claude Malhuret, suscita de nombreuses réserves, tant parmi les médecins expatriés de l’ONG, que chez les partenaires étrangers de MSF (et, plus spécifiquement, belges) ou dans les autres mouvements humanitaires (comme Médecins du Monde). Outre les logiques de concurrence à l’œuvre au sein du champ de l’humanitaire en voie d’institutionnalisation, outre, également, le poids des logiques individuelles dans un univers encore faiblement professionnalisé et donc propice à la personnalisation des responsabilités85, cet aspect révèle que, pour bon nombre d’acteurs des ONG, les conceptions de la solidarité internationale n’étaient peut-être pas aussi clivées que ne le laissaient entendre les « anti-tiers-mondistes » issus de l’humanitaire86. Il permet aussi de comprendre les rapprochements futurs entre certains protagonistes pourtant opposés lors de la « crise » du tiers-mondisme, comme Rony Brauman. La trajectoire de ce dernier prend à ce titre l’aspect d’un double « retour » : du continent marxiste tout d’abord, initié vers la fin des années 1970 ; des terres néolibérales ensuite, à partir de la fin des années 1980.

L’endossement du stigmate. Figures du tiers-mondisme

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Il n’en demeure pas moins que l’inflation de la production éristique concoure à effacer, sur le coup, toute nuance ou toute tentative de médiation. Dès lors, face aux entrepreneurs de moral humanitaires, qui paraissent unis tant par leurs objectifs (aider les « victimes ») que par leurs modes d’action (souvent médicale), bénéficiant, outre du bénéfice symbolique accordé à la nouveauté des causes défendues, d’une forte visibilité médiatique et de relais institutionnels, les tentatives de constitution et de réhabilitation d’un « camp » tiers-mondiste se traduisent notamment par des recompositions et des rapprochements militants.

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Quelle que soit la position des acteurs considérés, l’endossement de ce qui apparaît, dès le début des années 1980, comme un véritable stigmate politique, n’alla néanmoins jamais de soi. On en veut pour preuve les prises de position successives d’un journal qui, à l’instar de certaines organisations catholiques comme le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD), subit frontalement les attaques des « anti-tiers-mondistes » : Le Monde diplomatique. « Représentatif » du tiers-mondisme, ce mensuel créé en 1954 par le directeur du Monde, Hubert Beuve-Méry, le devient par la force des choses à plus d’un titre. Le journal fait en premier lieu l’objet de toutes les attentions polémiques de Pascal Bruckner dans Le Sanglot de l’homme blanc. Cité à maintes reprises, Le Monde diplomatique devance, en nombre de références négatives, Jean-Paul Sartre, Témoignage chrétien, Le Nouvel Observateur ou les éditions Maspero ; qui plus est, quelques-unes des cibles privilégiées de l’essayiste (René Dumont, Jean Ziegler, Marie-France Mottin…) font partie des collaborateurs réguliers du mensuel depuis plusieurs années. Le mensuel privilégie néanmoins, en 1983, une tactique non offensive et ignore plus ou moins, dans ses colonnes, les attaques lancées contre lui87.

23

L’attitude du journal change du tout au tout à partir du colloque de LSF de janvier 1985. Le Monde diplomatique consacre en réaction, dans son numéro de mai, un important dossier intitulé « Une bête à abattre : le “tiers-mondisme” ». Longuement introduit par un article de son directeur, Claude Julien, le dossier s’articule principalement autour d’une enquête pointue réalisée par Alain Gresh, démêlant les liens étroits tissés entre LSF et la droite néolibérale, qui eut un certain écho dans les rangs de MSF, si l’on en croit Rony Brauman lui-même88. Cependant, bien que défendu dans le titre même du dossier, le tiers-mondisme y est toujours entouré de guillemets ; Claude Julien l’identifiant comme « une doctrine qu’ils [les tiers-mondistes] n’ont jamais élaboré, une idéologie qui n’est pas la leur89. » Et pour cause : marqué d’un sceau d’infamie marxiste-léniniste, le stigmate tiers-mondiste est, désormais, indéfectiblement lié par tous les commentateurs de droite ou de gauche à l’échec du projet révolutionnaire – échec qui fit pourtant l’objet d’analyses jusque dans les colonnes du Monde diplomatique. Ce dernier avait d’ailleurs, en son temps, rendu compte de manière élogieuse des Mythes révolutionnaires du tiers monde et des Années orphelines90.

24

Outre le développement d’une contre argumentation, l’étiquetage et les logiques de l’affrontement pousse le mensuel à se rapprocher d’autres acteurs visés par le « parti “anti-tiers-mondiste”91 ». Il apporte à titre d’exemple son soutien au CCFD lors la campagne de dénigrement dont le mouvement catholique fait l’objet au printemps 198692, ouvrant ses colonnes à Bernard Holzer, son secrétaire général93. À l’image du Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM), groupe internationaliste et « anti-impérialiste » apparu lors de la guerre d’Algérie, qui initie, vers la fin des années 1980, un rapprochement avec le Centre de recherche et d’information sur le développement (CRID94), Le Monde diplomatique contribue à l’homogénéisation d’un « camp » tiers-mondiste jusqu’alors très fragmenté. Néanmoins, un certains nombre d’indices laissent à penser que la recomposition de la gauche dite « tiers-mondiste » au mitan des années 1980, puis sa sublimation, au début des années 2000, en « altermondialisme95 », s’est traduite par la forclusion de l’étiquette tiers-mondiste et, par-là même, de toutes les connotations marxistes que pouvait charrier ce stigmate.

25

Illustration anecdotique mais révélatrice de cet oubli, en mai 2004, le numéro du Monde diplomatique comportait un « cahier spécial », reproduisant douze « unes » du journal présentées par le directeur de la rédaction, Ignacio Ramonet, « comme autant de balises qui jalonnent l’histoire du dernier demi-siècle96 ». Selon le sommaire, aurait dû figurer en page huit de cet encart la « une » du numéro de mai 1985, qui vit la « publication d’un des dossiers les plus polémiques de l’histoire du journal : « Une bête à abattre : le “tiers-mondisme” ». Coïncidence, erreur technique ou acte manqué : ce fut un numéro de septembre 1988 qui fut reproduit en lieu et place de la « une » promise. Cette omission illustre, involontairement, le statut du tiers-mondisme dans la mémoire militante comme dans l’histoire officielle. Étiquette politique née dans la controverse et le reflux idéologique des années 1980, amalgamant dans un même moule des groupes ou des individus éclatés, elle conserve encore, à l’heure actuelle, une charge polémique négative qui limite ses usages mémoriels et obère sa portée heuristique. Révélatrice, à cet égard, est l’absence de toute référence aux « heures glorieuses » des tiers-mondismes au sein du mouvement altermondialiste français, et les tentatives – pour l’instant avortées – de réimposer l’étiquette tiers-mondiste sur cette mobilisation.

26

Une « idéologie à l’agonie », ancrant ses « espoirs » et ses « mythes fondateurs » dans des « illusions » : les débats intellectuels autour du tiers-mondisme auront surtout contribué à enterrer cette catégorie indigne dans le cimetière des idées politiques. Objet, à partir de la fin des années 1970 et, plus encore, du milieu des années 1980, d’un faisceau de critiques virulentes, cette « sous-vulgate marxiste » et les enjeux politiques et intellectuels qu’elle sous-tendait alimentèrent les pages « Débat » de la presse généraliste française durant une bonne dizaine d’années. Puis, « lorsque tombèrent le mur de Berlin et, avec lui, les régimes communistes, la discussion sur le “tiers-mondisme” [fut] close97 ». De ce point de vue, ce que la « crise » fit à l’« idéologie », ce que le mot fit à la chose, ce fut, peut-être avant tout, de lui donner l’aspect d’un tout relativement homogène et cohérent. Car loin d’être un pur artefact construit pour les besoins de la cause, les tiers-mondismes ont bien existé. Mais en en dressant l’arbre généalogique, en en désignant les « précurseurs » et les « héritiers98 », les acteurs de la « crise » ont œuvré, parfois involontairement, à en gommer les aspérités, à faire oublier des antagonismes bien réels ; bref, à effacer les discontinuités d’une histoire tout sauf univoque99. En reprenant aujourd’hui ce terme sans en interroger les fondements polémiques et normatifs, les commentateurs savants et profanes ne mobilisent donc pas qu’une catégorie servant moins à décrire une réalité qu’à prescrire une identité. Ils sédimentent également ses usages possibles, figent ses significations et, par-là même, participent à la reproduction d’un mythe historio-graphique. ◆

Maxime Szczepanski-Huillery

Doctorant en science politique, Maxime Szczepanski-Huillery est Ater à l’université d’Amiens, rattaché au Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie (Curapp/Cnrs, Umr 6054). Ses travaux portent notamment sur les usages et les pratiques de lecture en milieux militants. Il a récemment publié « Les architectes de l’altermondialisme. Registres d’action et modalités d’engagement au Monde diplomatique », in Eric Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer (dirs.), L’altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005.

Notes

[ 1] Je remercie Eric Agrikoliansky, Gil Arban, Claude Gautier, Frédérique Matonti et Sabine Rozier pour leur lecture vigilante d’une première version de ce texte.

[ 2] Yves Lacoste, Contre les anti-tiers-mondistes et contre certains tiers-mondistes, Paris, La Découverte, 1985, p. 19-20.

[ 3] Rony Brauman, « Introduction – Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme », in R. Brauman (dir.), Le tiers-mondisme en question, Paris, Olivier Orban, 1986, p. 11. Sur MSF, voir la synthèse de Pascal Dauvin, Johanna Siméant & C.A.H.I.E.R. in Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège au terrain, Paris, Presses de Sciences Po, 2002, p. 35-57 ; Anne Vallaeys, Médecins sans frontières : la biographie, Paris, Fayard, 2004, p. 461-509.

[ 4] Ilios Yannakakis, « Le tiers-mondisme, de Lénine à nos jours », in R. Brauman (dir.), Le tiers-mondisme en question, op. cit., p. 53.

[ 5] Rony Brauman et Claude Malhuret, « Les impostures du tiers-mondisme. – Le réquisitoire de Médecins sans frontières », entretien avec Patrick Forestier, Paris-Match, 22 février 1985 (cité par Yves Lacoste, Contre les anti-tiers-mondistes…, op. cit., p. 55).

[ 6] Denis Pelletier, « Tiers-mondisme (crise du) », in Jacques Julliard et Michel Winock (dirs.), Dictionnaire des intellectuels françaises – Les personnes, les lieux, les moments, Paris, Seuil, 1996, p. 1112-1114.

[ 7] Pascal Bruckner, Le sanglot de l’homme blanc. Sous-titré Tiers-monde, culpabilité, haine de soi, ce livre a été édité par les Éditions du Seuil, dans la collection « L’histoire immédiate », dirigée par Jean-Claude Guillebaud. Son auteur participa au colloque de LSF et le livre fut plusieurs fois cité élogieusement par Rony Brauman et Claude Malhuret. Les citations qui précèdent en sont extraites.

[ 8] Claude Liauzu, L’enjeu tiers-mondiste, débats et combats, Paris, L’Harmattan, 1987.

[ 9] Pierre Vidal-Naquet, « Une fidélité têtue. La résistance française à la guerre d’Algérie », Vingtième Siècle, n° 10, Paris, avril-juin 1986, p. 12. Une première version de ce texte a été rédigée en 1985.

[ 10] Pascal Ory, « “Indépendance” », in Pascal Ory (dir.), Nouvelle histoire des idées politiques, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 1987, p. 621.

[ 11] Gérard Chaliand, « Tiersmondismes et Tiers-mondes », in Repenser le tiers-monde, Bruxelles, Complexes, 1987, p. 45. Une première version de ce texte a été publiée en 1984 dans Les faubourgs de l’histoire, Paris, Calmann-Lévy.

[ 12] R. Brauman, « Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme », op. cit., p. 12.

[ 13] Paul Lazarsfeld, « The American Soldier: an Expository Review », 1949, cité in Pierre Bourdieu et al., Le métier de sociologue, Paris, Mouton, 1968, p. 141-142.

[ 14] Claude Julien, « Mausolée pour deux absents », Le Monde diplomatique, décembre 1982, p. 2-3.

[ 15] Voir en particulier Annie Collovald, « Histoire d’un mot de passe : le poujadisme. Contribution à une analyse des “ismes” », Genèses, n° 3, 1991, p. 97-119, Le « populisme du FN ». Un dangereux contresens, Bellecombe-en-Bauges, Éd. de Croquant, coll. « Savoir/ agir », 2004 ; plus généralement, Howard Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié, 1985.

[ 16] Jean-Pierre Cot, ancien ministre de la coopération de François Mitterrand, Á l’épreuve du pouvoir : le tiers-mondisme, pour quoi faire ?, Paris, Seuil, 1984.

[ 17] Pour l’Afrique, j’accuse, Paris, Plon, 1986, p. 346 (cité par Edmond Jouve, Le tiers monde, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1996 [1988], p. 45) ; dossier du Monde diplomatique « Une bête à abattre : le “tiers-mondisme” », mai 1985 ; Alain des Mazery, « Tiers-mondiste et fiers de l’être », Croissance des jeunes nations, n° 301, janvier 1986, p. 3 (cité par Denis Pelletier, « 1985-1987 : une crise d’identité du tiers-mondisme catholique ? », Le Mouvement social, n° 177, dossier « Utopie missionnaire, militantisme catholique », oct.-déc. 1996, p. 102).

[ 18] Voir à titre d’exemple les témoignages de Gérard Chaliand et de Jean Lacouture in Voyage dans le demi-siècle – entretiens croisés avec André Versaille, Complexes, Bruxelles, 2001.

[ 19] Roger Chartier, « Le monde comme représentation », in Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, coll. « Histoire », 1998, p. 78.

[ 20] Sont donc exclus du corpus, constitué d’une petite centaine de documents, les textes qui dénoncent ou entendent réfuter des thèses ou des arguments assimilés implicitement au tiers-mondisme, sans opérer ce travail de définition. On entend en effet mettre au jour les opérations de classification, de mise en série et en catégorie, de pratiques et de discours jusqu’alors perçus par les observateurs et par les intéressés (les « tiers-mondistes ») comme étrangers les uns aux autres. On ne s’intéressera donc pas à l’ensemble des auteurs, notamment économistes, qui discutent tel ou tel point précis ; mais à ceux qui contribuent à la fabrique et à la cohérence de l’« idéologie tiers-mondiste », notamment en opérant le travail de nomination.

[ 21] Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, coll. « Nrf », 1969, p. 45.

[ 22] E. Jouve, Le tiers monde, op. cit. p. 38-39.

[ 23] R. Chartier, « Communautés de lecteurs », in Culture écrite et société. L’ordre des livres (XIVe – XVIIIe siècle), Paris, Albin Michel, coll. « Histoire », 1996, p. 133-154.

[ 24] Cf. le livre de Bertrand Nezeys au titre évocateur : L’autopsie du tiers-mondisme (Paris, Economica, 1988).

[ 25] Essais sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1964.

[ 26] Annie Collovald, « Histoire d’un mot de passe : le poujadisme. », art. cité, p. 98. Contrairement au tiers-mondisme, le « mouvement Poujade » fut une organisation politique qui tenta de se présenter comme un groupe cohérent, doté d’un certain nombre de propriétés objectives ou, tout du moins, objectivables par les intéressés : une assise sociale (les commerçants et artisans), un représentant (Pierre Poujade), un programme (notamment la baisse des impôts), une organisation dotée d’un sigle (l’UDCA, Union de défense des commerçants et artisans), d’un emblème (le coq)…

[ 27] L’Oxford English Dictionary (édition de 1991) à l’article « Third World » (ou « third world », les deux graphies sont, comme en français, données), cite par exemple un extrait du New Yorker datant de 1970 : « The revolutionary Third Worldism of large sections of Sweden’s politically active youth and intellectuals. » El Tercermundismo est par ailleurs le titre, en espagnol, d’un livre de Carlos Rangel paru en 1982 et traduit en France, la même année, sous le titre L’Occident et le tiers-monde. De la fausse culpabilité aux vraies responsabilités (Robert Laffont, Paris, préface de Jean-François Revel).

[ 28] « Trois mondes, une planète », L’Observateur, 14 août 1952, p. 5 (reproduit in Vingtième Siècle, n° 10, avril-juin 1986, p. 81-83).

[ 29] M. Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., p. 53.

[ 30] Philippe Moreau-Defarges, « Que reste-t-il du tiers-mondisme ? », in « L’éclatement idéologique et politique : mythes identitaires et poids de l’occidentalisation », Cahiers français, n° 270, dossier « Les Tiers-Mondes », Paris, La documentation française, mars-avril 1995, p. 33.

[ 31] Jean-François Revel, « Mao et les “maos” », L’Express, 28 décembre 1970 (comptes-rendus des livres Les prisons de Mao, récit de Lai Ying, recueilli par Edward Behr, Paris, Solar éditeur, et Minutes du procès d’Alain Geismar, préface de Jean-Paul Sartre, Paris, Hallier) ; reproduit in Les idées de notre temps. Chroniques de « L’Express » (1966-1971), Paris, Robert Laffont, 1972, p. 271).

[ 32] Voir le chapitre « La révolution n’aura pas lieu dans le Tiers Monde », in Jean-François Revel, « Ni Marx ni Jésus. De la seconde révolution américaine à la seconde révolution mondiale », Paris, Robert Laffont, 1970, p. 73-74 (livre réédité en 2000).

[ 33] « L’Occident, gavé et abruti par la société de consommation, étant perdu pour la Révolution, le flambeau de celle-ci revient désormais au Tiers Monde, voué, selon la formule de Che Guevara, à allumer des dizaines, des centaines de Vietnams » (« Que reste-t-il du tiers-mondisme ? », ibid.)

[ 34] R. Chartier, « Communautés de lecteurs », art. cité.

[ 35] Sous-titré Guerillas et socialismes (Paris, Seuil, coll. « L’histoire immédiate », 1976 ; réédité en poche en 1979, Seuil, coll. « Points-Politique ». C’est cette version qui a été consultée).

[ 36] « Révolutions dans le Tiers Monde. Mythes et perspectives », thèse de doctorat de 3e cycle, Paris, EHESS.

[ 37] Avant-propos aux Mythes révolutionnaire du Tiers Monde, op. cit.

[ 38] Expressions tirées des titres des chapitres de la première partie, « Stratégie politique de la lutte armée ».

[ 39] Voire, parmi bien d’autres, Richard Wright, Bandung, 1 500 000 000 d’hommes, Paris, Calmann-Lévy, 1955 ; Pierre Queuille, Histoire de l’afro-asiatisme jusqu’à Bandoung. La naissance du Tiers-Monde, Paris, Payot, coll. « Bibliothèque historique », 1965 ; Odette Guitard, Bandoung et le réveil des peuples colonisés, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1976 [1961]. Aucun de ces ouvrages n’utilise l’expression « tiers-mondisme » et chacun aborde le projet tricontinental, tel qu’il semble se dessiner, avec sympathie.

[ 40] République arabe unie, réunissant de 1958 à 1961 l’Égypte à la Syrie.

[ 41] Selon l’expression de Bernard Chantebout in Le Tiers monde, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1986, p. 110.

[ 42] Les années orphelines. 1968-1978, Paris, Seuil, coll. « Intervention », 1978.

[ 43] La critique des armes, Paris, Seuil, coll. « Combats », 2 vol., 1974. Avant de devenir conseiller du président François Mitterrand, Régis Debray eut l’occasion de côtoyer, à la fin des années 1960, Che Guevara et la guérilla bolivienne.

[ 44] Voir, parmi bien d’autres, Serge Sur, Relations internationales, Paris, Montchrestien, 2004 [3e éd.], p. 112-113.

[ 45] Cette conférence, qui réunit plus de soixante-dix pays du Tiers Monde, aboutit également, quelques années plus tard, à la proposition d’un Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC). Cf. Dominique Cardon et Fabien Granjon, « Médias alternatifs et médias activistes », in Eric Agrikoliansky et al., L’altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005, p. 180-182.

[ 46] Cl. Liauzu, « Le tiers-mondisme des intellectuels en accusation. Le sens d’une trajectoire », Vingtième Siècle, n° 10, Paris, avril-juin 1986, p. 73-83.

[ 47] André Versaille in G. Chaliand et J. Lacouture, Voyage dans le demi-siècle, op. cit., p. 133.

[ 48] « Le débat post-mortem dont est l’objet le tiersmondisme est aussi mystificateur que celui-ci a pu l’être parfois. » (Cl. Liauzu, « Le tiers-mondisme des intellectuels en accusation », art. cité, p. 76-77).

[ 49] Evoqué par Cl. Liauzu in Aux origines des tiers-mondismes. Colonisés et anticolonialistes en France, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, coll. « Racines du présent », 1982, Serge Cordellier, « Tiers Monde », in Le dictionnaire historique et géopolitique du 20e siècle, Paris, La Découverte, 2002 [2000], p. 672, ou encore par Ilios Yannakakis, selon lequel « “Le discours de Bakou” est indéniablement la matrice de la vulgate tiers-mondiste » (« Le tiers-mondisme, de Lénine à nos jours », op. cit., p. 38).

[ 50] Cl. Liauzu, Les intellectuels français au miroir algérien. Eléments pour une histoire des tiers-mondismes, Cahiers de la Méditerranée (publiés par l’Université de Nice et le Groupe de recherches sur le Maghreb et le monde musulman de l’Université de Paris VII), n° 3, Nice, 1984, p. 1-179. Pierre Vidal-Naquet (« Une fidélité têtue. La résistance française à la guerre d’Algérie », art. cité) ou Denis Pelletier (« 1985-1987 : une crise d’identité du tiers-mondisme catholique ? », art. cité) accordent également au conflit algérien un rôle déterminant.

[ 51] J. Lacouture, Voyage dans le demi-siècle, op. cit., p. 132. La liste complète serait évidemment beaucoup trop longue à dresser.

[ 52] Le tiers-mondisme comme « avatar du rousseauisme » (André Versaille, Voyage dans le demi-siècle, op. cit., p. 169) est étudié par Bertrand Nezeys dans le premier chapitre de L’autopsie du tiers-mondisme, op. cit.

[ 53] Pascal Bruckner, « Sartre, tiers-mondiste ? », in Le sanglot de l’homme blanc, op. cit., p. 72-74.

[ 54] D. Pelletier et Cl. Liauzu, tous deux historiens spécialistes, pour l’un, des mouvements catholiques français (université de Lyon II) et, pour l’autre, du monde arabe (à Paris VII), sont semble-t-il les seuls à avoir proposé une analyse fine et minutieuse de la « crise » du tiers-mondisme. Cf., dans une perspective plus large, les travaux récents d’Eric Agrikoliansky in L’altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, op. cit.

[ 55] D. Pelletier, « 1985-1987 : une crise d’identité du tiers-mondisme catholique ? », art. cité, p. 93.

[ 56] Luc Boltanski, « La dénonciation publique », in L’amour et la justice comme compétence – Trois essais de sociologie de l’action, Paris, Métailié, 1990.

[ 57] Voir en particulier l’article d’Alain Gresh, « Une fondation au-dessus de tout soupçon », dans le dossier « Une bête à abattre : le “tiers-mondisme” », Le Monde diplomatique, mai 1985, p. 18-20, qui détaille les origines de « Liberté sans frontières ».

[ 58] Le Nouvel Observateur, 18 juin 1978.

[ 59] Le Tiers Monde et la gauche, Paris, Seuil/Le Nouvel Observateur, 1979.

[ 60] Immanuel Wallerstein, « C’était quoi, le Tiers Monde ? », ibid. Y contribuèrent, outre Jacques Julliard, Ahmed Baba Miske (ancien ambassadeur de Mauritanie à l’ONU et membre du bureau politique du Front Polisario), Claude Bourdet, Jean Rous, K. S. Karol, Régis Debray, André Burgière, Gérard Chaliand, Jean-Pierre Le Dantec, Bernard Kouchner, Jean Lacouture, Jean Daniel.

[ 61] À titre d’exemple, François Hourmant rappelle que « la pérennité de l’engagement tiers-mondiste et en faveur des opprimés est assurée et représente toujours un trait marquant » de la revue Les Temps modernes dans les années 1970 (Le désenchantement des clercs. Figures de l’intellectuel dans l’après-Mai 68, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 1997, p. 235). Or, si le Sartre anticolonialiste fait très souvent les frais des critiques de Pascal Bruckner, les collaborateurs des Temps modernes n’apparaissent presque jamais dans Le Sanglot de l’homme blanc.

[ 62] « Dernier chic idéologique : le tiers-monde, on a donné », Le Monde des livres, 27 mai 1983, p. 23.

[ 63] Indice de sa diffusion, il fait l’objet dès 1986 d’une réédition en poche (Seuil, coll. « Points actuels ») et a reparu en 2002 chez le même éditeur.

[ 64] Pierre Vidal-Naquet, qui opère une distinction, au sein des partisans de l’indépendance algérienne, entre « dreyfusards », « bolcheviks » et « tiers-mondistes », caractérise ces derniers par « leur humilité d’occidentaux par rapport au Tiers Monde souffrant et révolté » (« Une fidélité têtue. La résistance française à la guerre d’Algérie », op. cit., p. 12). Gérard Chaliand, Philippe Moreau-Defarges, André Versaille reprennent cet argument.

[ 65] « J’ai essayé […] de me livrer à une généalogie du tiers-mondisme – ou à une psychanalyse du tiers-mondisme – ce qui explique les réactions outrancières, pour ne pas dire pathologique, que ce livre a suscitées […] » (P. Bruckner, « Tiers-monde, culpabilité, haine de soi », in R. Brauman, Le tiers-mondisme en question, op. cit., p. 82).

[ 66] P. Brucker, Le sanglot de l’homme blanc, op. cit., p. 16.

[ 67] Ce « voyageur, poète et écrivain politique », qui « n’appartient à aucune institution », diplômé de l’INALCO, devient un spécialiste reconnu des questions géopolitiques et, à partir des années 1990, du terrorisme.

[ 68] Page 15.

[ 69] Déclaration faite au début des années 2000 (cité in A. Vallaeys, Médecins sans frontières, op. cit., p. 232).

[ 70] La dimension « pamphlétaire » du livre est soulignée à de nombreuses reprises par les commentateurs, ce qui renseigne peut-être sur la nouveauté que constituait, en 1983, le fait de nommer les « responsables » du tiers-mondisme.

[ 71] Cl. Julien, « Mausolée pour deux absents », op. cit. L’auteur vise ici les initiateurs de l’ouvrage Le Tiers Monde et la gauche (op. cit.).

[ 72] A. Gresh, « Une fondation au-dessus de tout soupçon », art. cité.

[ 73] R. Brauman, « Ni tiers-mondisme, ni cartiérisme », art. cité, p. 12.

[ 74] F. Hourmant, Le désenchantement des clercs, op. cit., p. 193-197.

[ 75] Ibid., p. 170.

[ 76] Le tiers-mondisme fit, rappelons-le, la « une » de Paris-Match en janvier 1985. On peine à imaginer aujourd’hui l’impact que produisit cette couverture médiatique défavorable dans des milieux académique et militant qui, jusqu’alors, ne suscitaient au mieux que l’indifférence des médias « de masse ».

[ 77] Cf. D. Pelletier, « 1985-1987 : une crise d’identité du tiers-mondisme catholique ? », art. cité. Voir également le livre de Yves Montenay, Le socialisme contre le tiers-monde (Club de l’Horloge/Albin Michel, Paris, 1983) faisant l’objet d’un compte-rendu défavorable de Bertrand Poirot-Delpech, aux côtés du Sanglot de l’homme blanc (« Dernier chic idéologique : le Tiers Monde, on a donné », art. cité). Exemple typique, ici, d’une production épitextuelle contribuant de manière décisive à la cohérence d’« œuvres » ou d’« idéologies » a priori étrangères ou différentes les unes aux autres (cf. M. Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., p. 33-36).

[ 78] Sur l’impact de la découverte de ce génocide dans le champ intellectuel français, cf. F. Hourmant, Le désenchantement des clercs, op. cit., p. 177-182, et le témoignage de Claude Malhuret in A. Vallaeys, Médecins sans frontières, op. cit., p. 234-241 : « Nous nous étions misérablement fourvoyés […]. Au Cambodge, l’incarnation de la révolution paysanne en marche n’était qu’une boucherie, un abattoir géant. […] Il ne s’agissait pas d’une dérive circonstancielle, d’une stratégie mal goupillée, non, l’explication résidait dans le marxisme-léninisme lui-même, qu’il soit européen, caraïbe ou tropical. Ce jour-là, j’ai réalisé qu’il n’y avait plus rien, vraiment plus rien, désormais. »

[ 79] Cf. Luc Boltanski, La souffrance à distance. Morale humanitaire, médias et politique, Paris, Métailié, 1993.

[ 80] R. Brauman, art. cité.

[ 81] Comme Action internationale contre la faim (devenue Action contre la faim), créée entre autres par Bernard-Henri Lévy, Marek Halter, Jacques Attali ou Guy Sorman en 1979 et à laquelle appartient Pascal Bruckner de 1983 à 1986.

[ 82] Philippe Juhem, « La légitimation de la cause humanitaire : un discours sans adversaire », Mots, n° 65, mars 2001, p. 9-27.

[ 83] Cf., en ce sens, Annie Collovald, « L’humanitaire expert : le désencastrement d’une cause politique », in Annie Collovald et al., L’humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de « solidarité internationale » en faveur du Tiers-Monde, Rennes, PUR, 2002, p. 19-47.

[ 84] A. Vallaeys, Médecins sans frontières, op. cit., p. 482.

[ 85] Sur cet aspect, voir P. Dauvin, J. Siméant & C.A.H.I.E.R., Le travail humanitaire, op. cit., p. 105-136 ; concernant MSF et le poids du « magistère » de Rony Brauman après le départ de Claude Malhuret, cf. A. Vallaeys, Médecins sans frontières, op. cit., p. 702.

[ 86] Voir l’article, paru dans Le Monde diplomatique, de l’un des premiers responsables de MSF-Belgique, Philippe Laurent, qui s’opposa frontalement aux responsables français de MSF à la suite du colloque de LSF (« Controverse sur l’aide humanitaire et ses utilisations politiques. Solidarité internationale et non-alignement idéologique », novembre 1985, p. 4).

[ 87] À l’exception d’un éditorial du directeur du mensuel, Claude Julien qui n’y fait qu’allusion (« Maccarthysme », novembre 1983, p. 1).

[ 88] Revenant sur la création de LSF, Rony Brauman déclare, à propos de l’assemblée générale de MSF qui suivit le colloque de janvier 1985 : « Nous n’en menions pas large […]. L’hostilité de l’assistance à notre égard était vraiment forte, d’autant que la plupart des adhérents demeuraient foncièrement tiers-mondistes. Tous avaient sous le bras le numéro du Monde diplomatique qui, fait exprès, consacrait, ce mois-là, une bonne quinzaine de ses pages à l’affaire […] » (A. Vallaeys, Médecins sans frontières, op. cit., p. 504).

[ 89] « Une bête à abattre : le “tiers-mondisme” », art. cité.

[ 90] « Voici un livre courageux qui est plus qu’une analyse rigoureuse, par l’un des meilleurs spécialistes français du tiers-monde […]. Pour Gérard Chaliand, […] il s’agit de faire un bilan, où il s’implique lui-même, le bilan de la faillite du “tiers-mondisme” » écrit Bernard Cassen, alors professeur d’anglais à l’université de Vincennes, collaborateur régulier du Monde diplomatique, en avril 1976. De son côté, Tahar Ben Jelloun loue Jean-Claude Guillebaud, « homme concerné [qui] a raison de lever le voile sur le deuil et de dire le temps orphelin : les grandes causes ne remuent plus la jeunesse occidentale. Après 68, les chemins de la désillusion se sont ouverts à coup de paradoxes et d’incohérences idéologiques. […] Pour Guillebaud, c’est surtout le temps de la remise en question de soi, car l’histoire ricane et abandonne les peuples en lutte à des victoires semées de massacres et de “camps de rééducation”. » (Juin 1978).

[ 91] Cl. Liauzu, L’enjeu tiers-mondisme, op. cit., p. 27.

[ 92] Voir D. Pelletier, « 1985-1987 : une crise d’identité du tiers-mondisme catholique ? », art. cité ; Éric Agrikoliansky, « Du tiers-mondisme à l’altermondialisme : genèse (s) d’une nouvelle cause », in L’altermondialisme en France. La longue histoire d’une nouvelle cause, op. cit., p. 43-73.

[ 93] « Quand l’Évangile redevient subversif », juin 1986, p. 6.

[ 94] Organisation fondée en 1976 par des mouvements chrétiens (la CIMADE et le CCFD notamment), structurant plusieurs associations françaises d’aide ou d’information sur le développement.

[ 95] Sur ce point, voir les différentes contributions in E. Agrikoliansky et al., L’altermondialisme en France, op. cit.

[ 96] « Un cahier spécial de douze “unes” », Le Monde diplomatique, mai 2004, page 2.

[ 97] Immanuel Wallerstein, « De Bandoung à Seattle – “C’était quoi, le tiers monde ?” », Le Monde diplomatique, août 2000, p. 18-19.

[ 98] Sur ce point, voir R. Chartier, « Les livres font-ils les révolutions ? », in Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, coll. « Points », 2000, p. 99-133 ; Jean Zaganiaris, « Des origines du totalitarisme aux apories des démocraties libérales : interprétations et usages de la pensée de Joseph de Maistre par Isaiah Berlin », Revue française de science politique, vol. 54, n° 6, déc. 2004.

[ 99] Voir E. Agrikoliansky, O. Fillieule, N. Mayer, « Introduction : aux origines de l’altermondialisme français », in L’altermondialisme en France…, op. cit., p. 13-42.

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