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Revue du Mauss 2001- 1 (no 17)| ISSN 1247-4819 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7071-3501-1 | page 410 à 438 Distribution électronique Cairn pour les éditions Éditions La Découverte. © Éditions La Découverte. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
L’apparence infinie
Henri Raynal
1L’animal se présente : telle est la raison d’être de son aspect. Voilà ce que déclare le zoologiste Adolf Portmann une fois qu’il s’est convaincu de la pauvreté des explications utilitaristes. Par prudence, il aurait pu ne pas chercher à faire partager l’évidence qui s’était imposée à lui, car la vive lumière de celle-ci n’est qu’un cercle posé sur la nuit. Il crut bon de ne pas garder par-devers lui ses vues hérétiques et il eut le courage de les exposer – il y a plus d’un demi-siècle de cela. Il nous revient de les méditer en nous inspirant de la superbe intrépidité de sa pensée.
2Le philosophe Jacques Dewitte qui s’emploie avec persévérance à la faire connaître et à la commenter, écrit, au sujet de l’apparence de l’être vivant, qu’elle est « issue d’un rapport à soi ou d’un “pour soi” qui s’extériorise ». Ainsi ce serait en premier lieu pour satisfaire sa différence qu’une catégorie de créatures élirait la forme, la consistance et les couleurs de sa parure. Soit. Mais comment empêcher que la préposition pour ne pivote ? qu’elle cesse de se tourner vers l’être intérieur se dotant d’un aspect qui lui agrée – convenance qui sans attendre, avant toute appréciation extérieure, confère audit aspect intérêt et valeur intrinsèques ? qu’elle prenne la direction opposée ? Elle introduit alors l’inévitable question : pour quel spectateur faut-il donc qu’il y ait aspect ?
3La lumière de l’évidence portmannienne vacille, avant qu’elle se fasse plus intense au sein d’une obscurité qui redouble, lorsqu’on apprend que le zoologiste n’a pas craint de faire état d’exceptions qu’un esprit timoré aurait tues, redoutant qu’au lieu de servir à l’affermissement de sa thèse, elles ne soient utilisées contre elle, telles des armes à double tranchant : il s’agit des animaux qu’aucun œil ne perçoit, en sorte que leur apparence peut être dite « sans destinataire »! Avec eux, l’« autoprésentation » est à l’état pur. Intransitive, inconditionnelle, primordiale, elle fascine autant qu’elle désoriente.
4Nous voici sommés d’empêcher la pensée de se dérober devant l’énigme.
5Non pour que la pensée se mette au défi de la vaincre mais pour qu’elle lui apporte le tribut de l’attention; qu’au lieu d’ambitionner de la faire reculer, elle se plaise, dans ses avancées, à se joindre et mêler à elle.
6Pour qui la richesse des formes vivantes ? Dewitte nous rapporte qu’à Hans Jonas qui l’interrogeait, Adolf Portmann aurait répondu : « Je ne sais pas, je ne sais pas. Peut-être pour Dieu. »
7Gardons-nous de négliger les cas limites. Pour tenir tête au dogme fonctionnaliste et utilitariste, il nous faut méditer assidûment « l’apparence inadressée ».
8Apparence pour nul regard, celle de la femme qui, un dimanche où elle ne sortira pas, ne recevra aucune visite, n’omet cependant pas de se coiffer et habiller avec soin. Si ce n’est pour quelque humain, est-ce pour son miroir ? Non pas. Puisque le narcissisme n’est pas en cause, de quoi s’agit-il alors ?
9Donnons parole à ce qui se passe en elle, tout au bord d’elle plus précisément, à ce qui s’éprouve dans son intimité, là où cette intimité prend fin et où commence la vacance spatiale :
10« Ressortissante de l’espace, là où l’espace m’épouse, là où je suis façade et me sens telle, où déjà je relève en conséquence du dehors, le dehors mien – ou, mieux, ce dehors que j’assume – a droit à la qualité. En entrant dans l’eau de l’espace, mon intériorité se quitte pour se retrouver autre, elle change de mode de réalité, elle adopte celui qui est propre au visible et tangible, aux espèces. Paraître pour paraître, autant que mon aspect ne soit pas quelconque. Bien sûr, le sentiment d’être insérée dans l’espace avec l’exactitude la plus rigoureuse, d’y prendre place pour mon agrément, d’être accueillie et approuvée par lui, ne m’est donné que si une plénitude est présente en moi, s’y épanouit. La saveur d’être, je la goûte à leur rencontre. Point de rencontre lorsque la vie est à l’étiage en moi, n’y formant plus que des bras étroits, où elle s’écoule, disjointe, sans conviction. Lorsque me soulève le flot revenu, que de nouveau la vie se plaît en moi, alors je me porte au-devant de l’espace, je reprends place en lui et je retrouve le contact que j’avais perdu. »
12L’intériorité d’un être est convoquée par sa limite. En permanence, sa frontière exerce une attraction sur lui. Parce qu’au-delà s’étend la disponibilité fastueuse de l’espace, destinée à l’éclosion des possibles. Dans la grandiose vacance, tous ensemble ils s’annoncent. Le volume inoccupé, que rien ne borne, est offert : il se propose à tout ce qui sera à voir, à tout ce qui regardera. Dans le silence, on en perçoit la retenue. Le bruissement qui vient de partout, mais bruissement bien égal, unanime, s’appelle le silence. L’espace vierge : ce par quoi toute l’altérité s’anticipe. Il est regard, déjà, avant tout organe optique.
13D’emblée l’être limité est concerné par l’Altérité infinie. N’a-t-il pas vue sur elle ? Il lui est impossible de ne pas s’intéresser à ce qui advient hors de cette capsule qu’il est, que la vie a sécrétée, où elle s’est enfermée. Un savoir déposé en lui lui assure que la recluse volontaire dont il est fait est venue de ce Dehors qui tantôt lui semble sien, fraternel, et tantôt est pour lui l’Étrange. C’est pourquoi il se sent solidaire de l’Énigme. Cette Aventure qu’il ne comprend pas néanmoins le regarde.
14La Ressource infinie, l’Infinité des possibles le fascine. Il a appétit pour ce qu’il ne connaît pas. Sa curiosité est la conséquence de sa condition de séparé. Il voudrait cesser de l’être, il aspire à rejoindre et à participer. Son désir se porte sur le point d’émergence où l’inconnu, sans transition, ne l’est plus, puisqu’il est, ex abrupto, le nouveau.
15Réciproquement, il sent que la disponibilité immense est tournée vers lui. Tout se passe comme si la vacance illimitée, se faisant une, venait à lui, le considérait.
16*
17L’être séparé dit « je suis là », fait déclaration de présence, profession d’existence, en exposant un aspect qu’il extrait de lui – qui s’extrait de lui –, qu’il compose, invente, qu’il habite intensément au point qu’ensemble ils font corps, sans pour autant se confondre – si son aspect est lui, son aspect ne l’épuise pas, par définition, loin s’en faut. Cet aspect, il l’impose, mais le contraire est vrai aussi; il le dépose naïvement (ne le voyant pas), le livre, l’abandonne, le sacrifie. Aspect propre, il ne peut en être autrement, puisque ce qui est n’est vraiment que s’il diffère; ne s’est constitué en entité qu’en faisant tenir ensemble, amalgamés organiquement, un nombre fini de possibles. L’aspect signale qu’un choix survenu s’est introduit, a pris place parmi les autres choix. Chacun sans égal. En tant qu’élection d’une grappe de possibles singulière. Chacun dans l’aura de ce privilège.
18Il y a nécessairement apparence : parce qu’il y a finitude et – l’une n’allant pas sans l’autre, sinon ne s’ajouterait monotonement à elle-même qu’une unique matière homogène et fractionnée –, parce qu’il y a diversité. À quoi bon l’apparence, à quoi bon un aspect, si tout était pareil ?
19Si l’être enclos a obligation d’avoir aspect, il n’en est, toutefois, que le co-auteur. Mitoyen, le dehors, abruptement mitoyen : comment la clôture n’appartiendrait-elle pas autant à ce voisin vertigineux qu’au dedans ? Dire de l’aspect qu’il est hybride, c’est évoquer trop platement le prodige : dedans et dehors ensemble se projettent sur la limite, y interfèrent et coopèrent, y fusionnent. La manifestation du dedans n’a lieu que par sa subite conversion au dehors. Conversion strictement locale, faut-il le préciser, qui ne l’abolit pas mais le dote au contraire d’une réalité supplémentaire; voilà qu’il s’accroît, à sa périphérie, d’une façon d’être autre.
20Le séparé n’est pas seul. Avant même d’être pris dans le tissu de la multiplicité (physique, pour commencer), il est baigné, appelé, invité par l’espace, où se produiront les possibles. Ayant reçu existence, en échange il tend, offre son aspect : paye son écot à la diversité.
21L’espace exige l’aspect, mais il le soutient, le confirme. Reconnaissance non formulée, certes, mais efficace : il y a Altérité, donc je ne puis douter que j’existe et, corrélativement, que je suis ce que je suis.
23L’être est naturellement tourné vers le dehors. À moins du recueillement qui ménage pour la résurgence silencieuse une vasque au dedans de soi, sauf si s’opère un tel retournement, il n’est point de santé sans l’assentiment confiant, innocent, naïf, au tropisme premier. Quand s’accomplit harmonieusement le mouvement qui traverse l’être, l’emporte, il est accordé à ce mouvement originel de se percevoir. Alors, se connaître et se réjouir ne font qu’un pour la vie qui se presse à l’intérieur du contour. C’est son abondance qui la rend présente à elle-même. À la plénitude, toutefois, l’individu ne suffit pas. Épanouie, enserrée, la générosité enclose se porte à la rencontre de l’espace prodigue. Elle se sent complice de l’étendue fertile. Elle aspire à y œuvrer. Le champ des possibles est devenu champ des promesses. Ignorer ce qui aura lieu importe peu; la confiance dispose l’inconnu favorablement. En cela créatrice. Confiance, vie : deux synonymes.
24Ce qui se donne figure ne la produit pas par la voie de l’analogie en se rapportant à son intériorité prise comme modèle. Apparence n’est pas portrait. Pas simple translation de soi jusqu’à l’extérieur, livraison d’un dedans à la visibilité. Elle est choix, choix second qui puise au choix premier. Vérité choisie et composée comme un bouquet. Sinon baisserait le niveau de l’intériorité; l’être propre se viderait. L’apparence protège l’intime, se fait rempart de l’inépuisable; l’apparence a en charge la garde du secret. (Les humains ne s’apprêteraient-ils pas à y renoncer, ne se dirige-raient-ils pas vers un état translucide, exsangue, leur épaisseur singulière se laissant lentement aspirer par l’entropie planétaire où, déjà, elle est tentée de se dissoudre ?)
25L’apparence est bien composition – au sens où on emploie ce mot pour un écrit, un tableau, une symphonie. Formes, consistances, couleurs y ont conclu un accord nommé cohérence. Les services pratiques – de protection, de signalement – attendus de la parure animale, pour s’en tenir à elle, ne sont pas dédaignés, il en est tenu compte, sans plus : ils n’élisent pas l’aspect. (La parade exigeait-elle du paon le raffinement dans le détail qui l’a rendu fameux ?) Importe bien davantage une fin qu’il ne faut pas hésiter à qualifier d’artistique. L’apparence est une œuvre et un rôle : tel est le don de l’invité.
26« La vie m’a convié à son spectacle. Admis dans la communauté des visibles, j’ajoute à la diversité conviviale ma différence. Venu à l’existence, entré en l’étendue, introduit dans l’exposition et le théâtre qui s’y déploient, j’y participe en apportant mon apparence. »
27* L’apparence est offrande. Le mouvement qui porte l’être en avant la présente. Elle qui est faite pour la vue, elle est choisie sans son aide. Le dedans opère. Pour se produire sur la scène de l’espace, il ne se copie pas : il se manifeste. Il travaille en aveugle. Comment procède-t-il ? Le dedans imagine.
28Croit-on que la femme qui jette son dévolu sur une robe analyse ce qui dans ce vêtement correspond à ce qu’elle est; qu’elle fasse retour sur soi afin de s’examiner et mettre en regard ce qu’elle sait d’elle-même et l’apparence dont elle va se doter ? Il n’en est rien. Quand bien même elle hésite, elle ne revient pas sur soi après être allée vers la coupe, les teintes, la texture qui l’ont attirée. Non pas qu’entre ces dernières et sa personne un rapprochement ne se pratique pas, sur le mode interrogatif; n’est pris cependant en considération que ce qui d’elle est perceptible, sa silhouette, ses courbes, son allure, en un mot son extérieur. La convenance qui la préoccupe est celle de deux apparences, l’une reçue, l’autre qu’elle s’apprête à choisir, à faire sienne. Aucune comparaison n’a eu lieu avec une sorte de tableau qu’elle aurait dressé promptement d’une disposition intérieure résultant de ses sentiments, émotions, idées, aspirations. Aucune représentation ne fut nécessaire, aucune image mentale. L’appropriation intuitive de la robe ne la fait pas s’y voir : elle s’y sent; elle fait corps avec elle sans délai; surlechamp elle est le dedans de ce qui s’expose dans la vitrine. À peine l’aper-çoit-elle que déjà elle y entre par un pur transport. Conjonction instantanée. * Ensuite, c’est à son insu qu’elle paraît. Ce en quoi elle aboutit lui échappe.
29Jamais elle ne se reconnaîtra dans son image (réfléchie, imprimée – animée, même). Jamais au point, du moins, de pouvoir en pensée y entrer. La coïncidence est impossible. Les nuances de l’effet qu’elle produit resteront pour toujours le secret d’autrui. Ainsi paye-t-elle l’inviolabilité du secret propre.
30Le contour est donc ce qui s’interpose entre deux secrets : mon dedans est définitivement à moi (c’est tragique : je ne peux espérer qu’on me comprenne parfaitement; merveilleux : on ne parviendra pas à savoir absolument ce que je pense et éprouve); mon aspect m’est interdit (je n’ai pas accès à mon dehors).
31Tel est le paradoxe propre à la condition de l’être-enclave : le for intérieur dont il dispose est, en contrepartie, encastré dans l’altérité. L’altérité adhère à lui. L’enlève à lui.
32« Complet renversement, retournement ! Ce qui me contient et me cèle, dans le même temps m’expose infiniment, me dessaisit. Ce qui me protège jalousement me livre. Ma clôture est cette chétive enveloppe visée de toutes parts, cette cible pour la terrible convergence de l’espace. Cependant, Dieu soit loué, semblable expérience n’est pas la seule que je puisse faire. Je puis connaître aussi, en un équilibre inouï, l’accord avec ce regard qui est partout, où je m’immerge, qui me porte. Telle la chanteuse au bord de la salle, étreinte par l’assistance vaste que l’ombre unifie. »
33L’apparence : ce vers quoi le dedans extatiquement s’en va.
35« Vous êtes belle ! Vous êtes belle ! » : pourquoi ce cri que réprime à grand-peine le témoin qui l’admire en secret ? L’exclamation qui jaillit en lui est désintéressée puisqu’il s’est résolu à ne rien entreprendre pour tenter de se rendre favorable celle qui est l’objet de ce constat exalté ! Il ne doute pas qu’elle n’a pas manqué de s’entendre déclarer cent fois, mille fois, ce qu’il a décidé de taire mais qui cependant ne cesse de se dire et répéter derrière ses lèvres sans que celles-ci le trahissent. Il lui semble que cette beauté qu’elle donne se sépare d’elle sans qu’elle en ait la vraie connaissance. Ne serait-il pas légitime qu’elle fût informée de ce que devient sa beauté hors d’elle et ce qu’elle y fait, qu’elle sût au juste quelle marque dépose sa beauté ? De la non-coïncidence, il ne sait pas prendre son parti.
36L’empreinte de la beauté dans le témoin, n’est-ce pas l’aspect en autrui de la personne secrètement louée ? N’est-il pas injuste qu’il ne lui revienne pas ? La parole empêchée le lui rapporterait, restituerait. Et les mots eux-mêmes qui s’efforceraient de la persuader, plus profondément qu’elle ne l’est, et avec plus de précision encore, d’une qualité qui n’appartient qu’à elle, du prix de sa personne, n’en constitueraient-ils pas un aspect encore ?
37Deux apparences, l’une formée dans la dimension affective et imaginaire, l’autre dans la dimension verbale, s’ajoutent donc, côté témoin, à l’apparence émise. Elles lui sont concentriques. Elles réduiraient, s’il se pouvait, la distance qui les en sépare, aboliraient ce qui les en distingue. C’est irréalisable. Grâce à quoi se poursuit l’éclosion des mots. La parole naît du regard, se forme dans l’écart. À la faveur de l’intervalle, le regard prend acte, reconnaît, le verbe affirme, authentifie. Toute existence attend d’être justifiée. Un des noms complets de l’espace est l’espace de la légitimation.
39« Me croyez-vous si je vous dis que je sais une extase qui emplit, un essor qui enracine ? Qui, d’après vous, m’accompagne au plus près, dans mes évolutions, lorsque je danse sans vis-à-vis ? À l’appel de qui ai-je répondu, qui m’enlace, qui m’étreint, si ce n’est l’espace ? Mais qui danse, en vérité, avec ce partenaire ? Plutôt que moi, n’est-ce pas la vie en moi ? Ce faisant, je deviens plante, comme telle gourmande d’un contact étendu, multiple, souple, flexible, avec l’espace et la lumière. Pour être plus précise, fleur. La danse n’est-elle pas cette floraison par le mouvement, qui se confond
40avec l’élan et l’expansion, avec le déploiement des attitudes, leur enchaînement ? (Inversement, n’est-ce pas une danse qui accomplit la rose, une danse qui prend son temps ?) Mes pétales se modifient instant après instant, ce sont mes gestes; pour corolle, j’ai un tourbillon. J’éclos par mes bras, mes jambes, par l’encorbellement de mes seins, le bouquet d’étamines de mes doigts. Je convient-il encore ? Le sens en est très affaibli. Par la succession des figures qui continûment se relaient au contact de l’espace ferme et doux, attentif, une plénitude qui n’est pas moi trouve moyen d’aller d’accomplissement en accomplissement, d’achèvement en achèvement, par l’invention des variations. Entre deux – l’espace et la plénitude qui s’y manifeste –, qui suis-je ? Suis-je encore ? Si oui, c’est à titre d’instrument. Euphorique. Grave tout autant, car la joie que je porte est trop vaste pour moi. La Présence que j’atteste, je l’assume à grand-peine; elle exige trop de celle dont elle emprunte l’apparence. Mon aspect – par lequel elle embrasse le visible, la concrète condition – lui appartient. C’est à l’intérieur de moi qu’elle joue de cet instrument tendu, en alerte, jubilant, qu’elle a fait de moi.
41Vous me voyez fière : ne comprenez-vous donc pas que je suis dévouée – tout autant ? dévote ? Dansant, je rends grâces à celle qui a cru bon de se confiner en moi, pour y faire l’expérience de la singularité, qui s’interdit de regagner le libre dehors – bien que l’émeuve son toucher –, de recouvrer l’infinité. La marier à l’espace, c’est à quoi s’emploie chaque tracé de cette calligraphie à laquelle se consacre mon corps. Je fleuris, j’écris, je crée. Je prête mon concours à l’épanouissement d’un visible nouveau, contribue à la métamorphose inlassable. Je me sens contour, contour évolutif, décliné. Je dessine, je façonne, je détaille cette façade ornée, vivante, en fais une œuvre savante.
42Je prie la beauté de rassurer ma sollicitude, cautionner mon zèle. Puisse-t-elle ratifier ce que j’invente dans l’enthousiasme et l’inquiétude ! Je participe de la beauté en tant que sa servante; c’est d’elle que je suis fière. Je célèbre ! Appliquée, glorieuse, humble. »
44« Non, ce n’est certes pas à l’intention de mon ego que je ne néglige pas mon aspect quand je suis seule, c’est pour la Vie en moi. La Vie-anonyme-faite-intime. A beau ne résider en moi qu’une parcelle de la Vie infinie, c’est sa présence indivise qui s’y fait doucement, puissamment, sentir. Pourrais-je ne pas l’honorer ? Est-ce moi qui parais ? Non, c’est elle. Elle aime à s’installer à l’intérieur d’une créature déterminée en se conformant à ses particularités, qu’elle consacre. C’est elle qui infuse en moi la dignité d’être. Paraître n’importe comment, serait-ce paraître ? Comment pourrais-je lui infliger ce désaveu ?»
45Une enveloppe qui le protège, qui affiche signaux et avis, suffisait à l’animal pour qu’il survive et se reproduise. Ces fins élémentaires ne lui demandaient pas de soigner son apparence. Or, il le fait, y mettant très souvent du zèle. La plante elle-même n’y manque pas. La pulpe et l’épiderme du fruit se gardent bien d’être semblables. Voyez : la chair du fruit s’invente une robe. Absolument parlant, il n’y a pas de nudité. L’apparence est la servitude et le privilège de l’être fini. Il a une frontière commune avec l’espace et cette frontière réclame d’exister distinctement en tant que telle, sans que la qualité à laquelle elle aspire se déduise de l’utilité. Elle revendique une figure propre.
46La généralisation s’impose : nulle peau ne se réduit à être simple sac; mieux, jamais surface ne consent à n’être qu’une simple coupe. Voudrait-on abolir l’irritant paradoxe de l’apparence – de laquelle n’est pas inférable exhaustivement ce qui s’y manifeste –, exigerait-on qu’il ne se formât plus aucun masque, pas même une pellicule distincte (comme s’en fabrique le lait dès qu’on l’a chauffé), qu’il faudrait descendre bien au-dessous des structures organiques. Que faire pour obtenir ce qui se contenterait de n’être qu’une section, en sorte que le dedans se montrerait tel qu’en lui-même ? S’étant saisi d’un bloc parfaitement isotrope, le trancher ? Outre que son indigence saute aux yeux, ce cas extrême serait trompeur. La surface selon laquelle aurait été arbitrairement pratiquée la coupure, cette surface dépourvue de sens ne persisterait pas longtemps en sa nudité, ne le pourrait. Aire de contact, d’échange, elle commencerait instantanément à se modifier. Ce n’est pas pour rien que les sciences physiques ont été amenées à créer l’expression effet de surface. Remontons à présent jusqu’au géologique. Que tout un pan de la montagne s’effondre, que s’ouvrent ses entrailles, qu’ad-viendra-t-il de la façade brusquement livrée ? À la disparité et à la complexité internes mises à jour se mêleront et combineront celles de l’extérieur. Les eaux dessineront et creuseront les ramifications, l’arborescence de leurs chemins, le vent s’adonnera à son travail de tourneur sur pierre, le gel opérera à la façon d’un marteau-piqueur méthodique, inspiré; la végétation étendra sa parure. La façade impromptue se paysagera.
47L’apparence zéro n’existe pas.
Exemption d’apparence ne se peut.
50S’il y a nécessairement apparence, ne nous en plaignons pas. Sans apparence, y aurait-il spectacle ? Spectacle : ce qui, s’offrant, se remettant à nos yeux, leur fait présent de la qualité. (Ainsi d’une coloquinte, d’une poire, d’un champignon, de l’aile du papillon.) Sans la qualité, jouirions-nous, je ne dis pas de la faculté, mais du bonheur de voir ? Vaudrait-il la peine d’exister si nous était indifférent l’aspect de ce qui nous entoure ?
51Surface, c’est face. Surface oblige : figure elle se fera. S’inventera. L’inédit est la règle. Ce n’est pas la seule. Originalité n’est pas irresponsabilité.
52Paraître sans qualité ne serait pas paraître. Paraître a un sens qui tient à l’honneur d’être. Donc ne va pas sans soin. Sans une attention heureuse – de s’adonner.
53Longtemps la flore et la faune – mais aussi les minéraux, les ciels, les astres, les eaux – ont su persuader les humains de la dignité de l’apparence; longtemps, même les plus discrets ou les moins fortunés d’entre eux en ont conservé la conviction. À présent, leur attachement à l’entour terrestre et cosmique pris dans son ensemble (le lointain y adhère au proche) a faibli dangereusement. La vocation du visible est d’être une fête : cependant, pour que les humains participent à cette fête, fût-ce de la façon la plus modeste, encore faut-il que pour eux l’espace soit vivant – tissé d’échanges, unanimiste –, que n’ait pas disparu le sentiment de leur consanguinité avec le Tout. Maintenant, c’est comme si ne les portait plus, ne les touchait plus le flot commun qui relie tous les êtres. Il n’y a plus d’étendue sensible lorsque seulement s’additionnent des places individuelles, réduites au polygone de sustentation qui passe d’un endroit à un autre.
54Depuis toujours, partout, en toutes civilisations, une complicité unissait les atours et l’entour; l’artifice était soliste concertant avec l’orchestre naturel; se vêtir était pour la femme s’intégrer dans la communion des apparences. Aujourd’hui, la rumeur enjouée venue du visible est beaucoup moins audible, si bien que le désir de se mêler à la fête menace de s’éteindre. Plus généralement, le spectacle quotidien s’appauvrit, victime de tant d’opérations qui le sabotent ou le frappent d’alignement (tels ces cours d’eau que le remembrement rectifie). Craignons qu’un sens ne s’atrophie avec la perte du bien-être visuel et la fin de l’ancestrale intimité avec le monde. Dans un environnement urbain et domestique livré de plus en plus souvent au saugrenu ou à l’impassible, redoutons, en ce qui concerne édifices, rues, vêtements, logis et meubles, que nos yeux ne finissent par devoir arbitrer, n’ayant d’autre alternative, entre le clinquant et le neutre, la fausse singularité ricanante et le minimalisme aride, la provocation et l’uniforme, la dérision et le froid, entre kitsch et fonctionnel.
55Plantes et animaux : entités doubles. À la fois organismes, assujettis à un fonctionnement, et œuvres, affranchies de l’utilité. L’organisme supporte l’œuvre, laquelle le pare. L’œuvre résulte d’un choix qui s’est opéré parmi les ressources auxquelles puise le visible – topologiques, géométriques, chromatiques; elle naît de la réunion de taches, traits, reliefs, couleurs qui se disposent de façon telle que se forme un ensemble qui doive à sa cohérence d’avoir unité, identité, existence autonome. C’est un être. Il appartient au règne esthétique.
56De ce soin dont fait preuve la nature ne diffère en rien celui de l’artisan qui orne de hachures, damiers ou entrelacs une surface vierge. Les motifs qu’il y dépose sont autant de marques d’affection pour la vivante énergie qui imagine le visible, d’acquiescement joyeux, d’hommage. Cet artifice-là, tout artifice qu’il se sait être, non sans fierté, c’est avec empressement, quand ce n’est pas avec jubilation, qu’il apporte sa contribution filiale à la Vie; à sa manière, il participe à la réjouissance de la Vie qui s’éprouve la même en la diversité innombrable.
57Que se passe-t-il au moment où l’artisan qui s’est employé à la décoration d’un récipient, vient de l’achever ? L’objet utilitaire alors se trouve chevauché par une créature qui a pris place, elle, dans la dimension esthétique.
58Cette activité artistique primordiale, à laquelle celui qui s’y adonne ne trouve agrément que dans la mesure où couleurs et formes découvrent et apprécient leurs mérites respectifs, goûtent l’à-propos de leurs réparties, bref, s’enchantent d’être réunies, où ensemble elles forment un tout qui se félicite d’être, cette autonome activité ne se retire pas mais se poursuit dans le cas où la création s’ordonne en outre à une fin qui n’est plus intrinsèque, ayant reçu mandat de magie ou mission de transfiguration, d’édification ou de divertissement. Les deux trouvant leur satisfaction conjointement.
59Autrement dit, le plus souvent, qu’il s’agisse ou non de représentation, deux commandes sont passées : l’une, extérieure, par l’utilité ou la largesse, par une croyance, une idée militante, par le besoin de témoigner de ce qui a ému, ou encore par l’émulation, l’effervescence culturelles; l’autre inhérente à l’engagement local, concret, immédiat dans la constitution d’une entité, commande instante venue de cette dernière qui assiste à son élaboration, y a son mot à dire. Qu’est-ce qui fait que cet être conserve sa dimension et son intérêt artistiques quand bien même on ignore quelle fut sa destination ou que celle-ci indiffère, sinon la commande autogène – à la fois volonté d’être et désir de qualité – qui fit entendre ses exigences bien avant que les mots art et esthétique fussent apparus ?
60Éternel balancement : l’acte d’invention artistique se suffit et ne se suffit pas. Si, par une sorte de génération spontanée, il semble se déclencher de lui-même, n’étant alors qu’ambition bienvenue – et plaisir – de voir se former un décor sur une surface vierge, ou d’y faire surgir une image – explicite ou elliptique – qui se souvient de ce qui a été observé, contemplé, ressenti, il est rare cependant qu’il ne soit pas fortement enclin à se mettre au service d’un plus large dessein ou à s’accorder à une vision du monde, et cela de son propre mouvement.
62Dans la Possibilité infinie, la créature attendait son engendrement. Artiste, celui qui la pressent. Il trace, il peint, il configure, pour voir. Il prodigue son attention à une parcelle d’étendue ou de substance afin de savoir ce qui va advenir dans la spatialité qui n’y était pas connu. Artiste, celui qui fait ce qui est en son pouvoir pour obtenir des réponses à la question : quoi d’autre encore, quoi de neuf ? D’une nouveauté capable, en venant, d’apporter, avec générosité innocente, séduction naïve, sa fraîcheur.
63Il opère de proche en proche, tâtonnant, se ravisant, éprouvant; il guide ce qui s’approche. Penché sur les eaux, aux aguets, il appâte les possibles avec les possibles. Il s’entremet pour favoriser leur émulation. Il veille à la cohérence.
64Il satisfait le droit à l’existence de ce dont la réalisation a été engagée. C’est ce qui explique qu’à la limite une activité artistique puisse se poursuivre dans la solitude définitive, s’y accomplir. Exemplaire à cet égard est le cas de
65Laure que Dubuffet découvrit après la mort de celle-ci. Personne n’avait vu ses dessins. Assidûment, elle avait prêté main à la Physis. Laquelle, s’étant transportée dans un climat mental, y avait fait prospérer une espèce singulière. Metteur en scène du Nouveau et son premier témoin : l’artiste. En lui, c’est le spectateur qui travaille; c’est la curiosité, créatrice, expérimentatrice. L’invention : l’exercice du désir – désir aventureux. N’étant pas besoin de ce dont on manque – on ne peut vouloir s’approprier ce dont on n’a pas idée et c’est bien l’inconnu qu’on appelle –, ce désir-là qui surveille, qui aspire, qui hale, est guetteur et accoucheur.
66L’attente diligente du Nouveau a une face désintéressée. Au cœur de la recherche artistique se cachent une sollicitation, une prière, un dévouement.
67Même si l’interrogation adopte un ton comminatoire, même dans le cas où une investigation dominatrice, et jusqu’à l’ivresse démiurgique, occupent, aux yeux d’un tiers, le premier plan (le psychologique), subsiste une quête pure. La suscitation du Nouveau se fait – aussi – pour lui, à son bénéfice.
68Dans la libido novi se dissimule une composante révérencielle, sacerdotale : que le Nouveau parvienne à l’existence, que le Nouveau soit !
69La manifestation de la Possibilité infinie dont l’artiste est l’agent très assidu est destinée à être partagée, ne peut pas ne pas l’être : ce qui a pris apparence est proposé à l’attention de tous par une élévation; voilà qui justifie – ce n’en est pas la seule raison – l’ostension du tableau.
70À tout un chacun il est donné de faire l’expérience inverse, d’être atteint par la Manifestation, d’en éprouver en soi l’impact soudain. Lorsqu’un paysage apparaît d’un seul coup au détour du chemin et vous subjugue, lorsque vient d’être porté à votre connaissance le détail, que vous trouvez inouï, de l’anatomie ou de la physiologie d’un insecte ou d’une plante, lorsqu’un visage inconnu vous bouleverse, vous éblouit, la rencontre vous ouvre tout grand à ce qui, après s’être découvert, afflue. Tout – ce qui est, aussi bien que tout ce qui, inconnu encore, a vocation à être –, tout est implicitement représenté par ce qui produit un si puissant effet en vous; toute la Réalité, rassemblée, concentrée s’y tient, s’y montre comme au premier jour, neuve. Une puissance qui n’a pas de nom vous prend à témoin du bonheur de composition ou du savoir-faire ou de la grâce dont elle est capable. Qu’est-ce que la minute de la surprise, de l’étonnement, sinon celle de la révélation, sinon celle de la Manifestation instante et vive ? En vous et hors de vous, la banalité s’est provisoirement retirée; d’elle-même elle s’est effacée devant la très concrète illustration d’une Capacité illimitée, d’une Imagination sans fin. C’est l’émerveillement qui est dans le vrai. Hélas, de cette lumière de la Vérité, bien vite la banalité impatiemment revenue, nous sépare.
72L’artiste, lui, pressent les possibles. Ils subissent son attraction. Ils se présentent dans ce cercle qui est la base d’un cône, le cône du regard imaginant, de la contemplation agissante, opérative. La bienveillance, la ferveur, un affectueux souci s’y changent à tout instant en exigence : ce qui ne serait que du jamais vu n’aurait pas de titre à paraître. La raison en a été dite : être est une dignité. La quête de la diversité qui emporte cet univers ne va pas sans la quête simultanée de la qualité – énigmatique, aventureuse entreprise artistique. Physis longtemps y fut seule; Artifice l’a rejointe.
73S’il y a quelque chose plutôt que rien, ce n’est certes pas pour que s’étale du quelconque. Que la qualité ne fût pas consubstantielle à ce qui est – en droit du moins –, serait-ce concevable ? Et dès lors que ce qui s’apprête à paraître reçoit permission de le faire, se pourrait-il qu’il privât de qualité son aspect ? S’il y manquait (par négligence et non empêchement), cela reviendrait à dire qu’être – participer à la Vie convient mieux – est dénué d’intérêt, dépourvu de prix.
74Tout se passe comme si dans l’espace se tenait une curiosité divine. L’Un aurait déclenché le déploiement des êtres finis afin que se délivre le Trésor des possibles; afin que ceux-ci se rencontrent, se cooptent et s’organisent entre eux. Afin qu’aient lieu – avec notre concours, à présent – l’inventaire et l’exposition sans fin de la Diversité.
75Les propos qui précèdent contreviennent à l’usage prédominant : on ne traite de l’aspect, le plus souvent, que comme produit qu’élaborent l’appareil optique et l’entendement. Établie de longue date, la domination d’une instance perceptive, individuelle ou collective, est mieux assise chaque jour : les sciences humaines rivalisent pour la justifier sans cesse un peu plus. De toutes parts arrivent des arguments nouveaux propres, nous dit-on, à nous convaincre, s’il en était encore besoin, que l’apparence des choses est sous notre dépendance, que les qualités qui font leur attrait et que nous croyions fondées en elles, leur sont en fait conférées par nous. La convergence est impressionnante : l’apparence se trouve de plus en plus étroitement cernée. Les forces critiques qui l’attaquent ne se sont pas concertées; cependant, qu’elles s’ignorent ou bien qu’elles se disputent, leur absence de coordination ou leur concurrence ne nuisent en rien à une coalition de fait : l’encerclement est total et les travaux de sape des différentes catégories d’assiégeants se complètent efficacement.
76Lorsque vous évoquez la coupe effectuée dans quelque bloc de matière, remarquent les uns, comment pouvez-vous vous laisser aller à oublier qu’à la place de la surface continue, impeccablement tendue par votre œil et par votre cerveau, ne se trouve qu’une danse d’atomes ? Ce sur quoi des enchérisseurs font observer qu’il n’y a aucune raison d’en rester là, les atomes étant si loin d’être insécables malgré leur nom qu’ils finissent, de particules en sous-particules, par se dissoudre dans un océan moins substantiel qu’en quelque sorte mathématique. Est-ce là le dernier mot ? D’une part, des voix s’élèvent qui assurent que la mathématique est pure convention.
77De l’autre, d’ironiques objecteurs choisissent de revenir à une tout autre coupe, celle pratiquée brutalement par l’éboulement dont il fut question, puis aménagée par les eaux et les plantes; ils déstabilisent le paysage paru, l’arrachent. Ils nous montrent, forts des enseignements qu’ils tirent de l’histoire culturelle comparée, que son inhérence est nulle. L’intérêt admiratif que nous lui portons, soulignent-ils non sans plaisir, ne tient qu’à nous : eus-sions-nous vécu troissiècles plus tôt que nous eussions abominé la montagne.
78Notre regard y trouve ce qu’il y apporte.
79Bref, nous vivons dans un emboîtement de mirages – lesquels mirages de surcroît varient, pour la plupart, sont changeants – et nous devons nous résoudre à admettre que toute apparence est arbitraire (jugement défavorable non au percevant mais au perceptible): telle est la conclusion qui s’impose pour peu que nous prenions la peine de rassembler ce que nous avons appris des uns et des autres. D’ordinaire, une telle récapitulation n’est pas faite.
80Pour la bonne raison que chacun est suffisamment occupé, dans sa branche, à comprendre comment se forme, extrinsèquement, l’apparence, à reconstituer son façonnement par les structures de l’esprit, les mentalités collectives ou les organisations psychiques individuelles. À l’intérieur d’une discipline, pourquoi s’interdirait-on de tirer satisfaction des progrès de l’investigation ? Le souhait d’y voir plus clair dans les modalités de nos saisies et appréciations serait-il critiquable ? En reprenant à l’objet ce qui ne lui appartenait pas en propre, l’élucidation est déréalisante, certes, mais qu’y faire ? Faudrait-il la refuser pour cela ?
81Elle n’est pas censurable. Mais il n’est pas fatal que sa conséquence soit la désagrégation de l’aspect. Son abolition est l’effet d’un malentendu.
82Celui-ci n’est pas très grave si les résultats du travail de reconstitution décréatrice restent considérés séparément. Tant qu’on ne les rapproche pas, ils ne sauraient altérer dangereusement le spectacle du monde, même si – fût-ce implicitement – ils sont présentés d’une telle manière qu’ils apportent de l’eau au moulin du relativisme. L’interprétation qu’en donne ce dernier est faussée par son préjugé à l’égard du monde pour lequel il n’a que dédain.
83Pour que le relativisme montre sa nocivité, il suffit en revanche d’imaginer placées sous son éclairage corrosif les connaissances éparses dûment rassemblées : le désastre se révèle dans toute son ampleur. Le monde se dissipe sous nos yeux. Ce que nous prenions pour son aspect n’était en fait que le conditionnement sous lequel il nous est livré – sous lequel nous nous le livrons. Hyperconditionnement, puisqu’il est tout à la fois sensoriel, mental, linguistique, culturel, socio-économique, psychique. Il s’agit bien d’une dévastation. La réalité est en ruines.
84À qui proteste et fait valoir que le monde participe à son aspect, il est rétorqué, tantôt qu’il n’y a de monde que dans la mesure où l’esprit humain, seul capable de l’embrasser, le désigne, tantôt que réel ou réalité sont mots qu’on serait avisé de proscrire une fois pour toutes, soit en raison de l’impossibilité de définir ce qui n’est que du chaos, de l’informe avant qu’il n’ait été conditionné, soit, plus radicalement encore, parce qu’il n’y a pas de chose en soi.
85Ce qui ajoute au cataclysme d’une telle antirévélation, c’est qu’il passe inaperçu – à cause de la compartimentation de la connaissance – ou que, dans le cas contraire, bien souvent il n’émeut pas. N’en sont aucunement affectés tous ceux, et ils sont légion, pour qui il n’y a plus d’univers. L’univers a cessé d’être mêlé à la substance de leur vie, lui qui pourtant a fait partie des intimes. Il s’est retiré telle une mer qui aurait reflué si loin qu’elle serait perdue de vue – perdue de pensée. La majorité des terriens habitent désormais la ville ou, sinon, vivent tournés vers elle qui, par l’intermédiaire des écrans, les fascine. La nature n’est plus notre voisine mitoyenne, l’herbe ne frôle plus nos seuils, la nuit ne hulule plus. Nous avions autour de nous un espace sensible, vivant : nous nous sommes emmurés. Perdu, l’horizon, résorbé. L’Énigme s’est exilée. En fait, c’est nous qui nous sommes exilés en nous-mêmes.
86La Mauvaise Nouvelle n’en est pas une pour l’indifférence ou le désabusement. Mais le cataclysme de la désapparence agit même quand il n’est pas connu et là où on n’en a cure; il se propage insidieusement. Personne n’en est indemne. Les effets cumulés des déréalismes se joignent si bien à ceux du bannissement du Lointain (qui nous fut si proche – même l’Ailleurs nous regardait et nous étions liés très intimement à l’Énigme) qu’il serait sans doute vain de chercher à les distinguer. Plus de socle, plus d’entour. La démoralisation qui s’étend ne doit pas surprendre.
87Il est plus facile de prendre son parti de la déréalisation si on a le sentiment que le monde est absurde. Or, il ne l’est pas. Il faut n’être pas très attentif aux communiqués journaliers de la science, ou il faut les considérer comme n’intéressant que ce versant-ci, pour continuer à le penser. Ce ver-sant-ci, c’est celui où ce que l’on découvre est regardé exclusivement comme une acquisition dont s’augmentent l’avoir et le pouvoir humains; où ce qui a été saisi est apprécié parce qu’il vient grossir notre capital d’informations sur la nature, nos banques de données numérisées, enrichir le domaine où s’exerce notre exploitation souveraine. Déchu, l’Univers, au lieu d’être notre partenaire mystérieux – Immensité vivante, diverse mais une –, est ravalé au rang de terrain vague où s’entrepose la foule des objets qui sont à la disposition de l’intellect-détective qui s’excite de ses propres performances, et de l’entreprise d’expérimentation et domestication exhaustive.
88L’Univers, dans la nuit, rayonnait – même l’Abîme était l’Interlocuteur; il n’a plus aucun statut. Res nullius.
89Le défaut d’un regard désintéressé se fait cruellement sentir. Lorsqu’une recherche est couronnée de succès, l’équité voudrait que la louange fût partagée entre la nature et l’investigateur; or, ce dernier seul s’attire les félicitations. Notre orgueil occupe toute la place et n’en laisse aucune pour l’étonnement. Pourtant nous n’avons pas lieu de l’éprouver moins que nos ancêtres grecs. C’est tout le contraire : notre univers est incomparablement plus vaste et plus subtil que le leur. En sorte qu’à l’heure actuelle, la personne la plus douée pour l’émerveillement aurait une capacité de représentation et d’émotion dérisoirement insuffisante eu égard à ce qui est offert à notre admiration : elle crierait vite grâce.
90Comprendre, dans l’acte de la connaissance, plutôt qu’équivaloir à prendre, rendre exploitable, s’assimiler, devrait avoir plus souvent la signification opposée, recouvrer son acception généreuse, soit : se prêter à l’autre, entendre ce qu’il est, trouver un langage qui lui convienne.
91Le désir de comprendre n’est pas condamné à s’appeler soif de domination. Il a un autre nom qui est : aspiration à être initié.
92Par quelle distraction, quel aveuglement ou quelle arrogance omet-tons-nous de remonter de l’humaine sagacité que nous complimentons bruyamment à l’ingéniosité insaisissable avec laquelle la première a été contrainte de se mesurer ? Il est déraisonnable, pour anonyme que soit la seconde, de s’obstiner à en nier l’existence. Celle-ci est attestée surabondamment par ces agencements si complexes qu’ils se dérobent durant des lustres aux recherches de spécialistes triés sur le volet. Il n’est pas exagéré de parler, ainsi qu’on le fait habituellement, de « secrets de la nature ». Nous disputons une partie infinie avec une intelligence vertigineuse. Notre incapacité à concevoir une pensée différant de la nôtre au point de se passer de cerveau et de langage, ne nous autorise pas à déclarer irrecevable l’idée selon laquelle une telle pensée, impersonnelle, serait consubstantielle à la Physis. Autorégulation et sélection des effets du hasard ne sont – subalternes, ancillaires – que moyens, il en est d’autres, qu’elle emploie.
93Le « génie génétique » est du côté de la nature avant d’être du nôtre. Ce que nous en savons devrait nous inspirer le plus profond respect. La même puissance d’imagination est à l’œuvre à d’autres niveaux. Si les enjeux de notre instrumentalisation des chromosomes n’étaient pas aussi importants, l’attention du profane et du philosophe aurait autant de raisons de se tourner vers les prouesses que recèlent l’anatomie et la physiologie des végétaux et des animaux, les relations des premiers avec les seconds, leurs comportements, leurs mœurs. La flore et la faune des milieux les plus divers de la planète, étudiées par un nombre grandissant d’enquêteurs équipés d’appareils sans cesse perfectionnés, livrent avec constance trouvailles toutes plus imprévisibles les unes que les autres, stratagèmes à peine croyables, singularités, exceptions hardies, astuces, roueries.
94Anthropomorphisme naïf ? Absolument pas. Retournons le grief. Le tort est du côté de ce qui mérite d’être appelé anthropo-exclusivisme. Défaisons-nous de la prétention qui nous porte à croire que nous avons le monopole de la pensée. La pensée ne dispose pas que du seul mode que nous connaissons, celui que caractérise une conscience individuelle.
96Nous habitions l’univers. Et l’univers était concret. Il était un Tout – une Circumaltérité – qui s’étendait des étoiles aux cailloux que nous foulions. Il venait jusqu’à nous : il était présent dans la motte de terre que nous émiettions. Il nous touchait dans la feuille que nous froissions. Nous l’avons mis à la porte de nos villes. Nous lui avons barré le chemin de notre imagination, de notre sensibilité, de nos émois. Où vivons-nous donc ? Nous ne demeurons plus qu’en l’homme. C’est-à-dire nulle part. C’est la raison pour laquelle nous devenons fous. Sur cette planète-ci, bientôt, ne se sentiront plus ressortissants de l’univers que les astronomes et les astrophysiciens. Eux seuls, en un temps où la réflexion philosophique, dans la majorité des cas, s’est détournée du cosmos et s’est ôté, donc, toute profondeur de champ, toute perspective, où elle s’est frileusement repliée sur le versant andrique, rétractée, recroquevillée sur l’anthropie, en un narcissisme malheureux ne trouvant de plaisir que dans le désillusionnement, eux seuls – maints parmi eux, tout au moins –, maintiennent vivant, avec toute son envergure, le questionnement philosophique.
97Comment pourraient-ils s’y soustraire ? Il leur est impossible de s’y dérober, travaillant, ainsi qu’ils le font, dans le vertige. Leurs calculs les somment de tourner leur esprit vers la racine de l’espace et du temps. Eux, s’ils déconstruisent, cela n’a pas pour effet de nous entraîner un peu plus loin sur la voie du désabusement épistémologique, c’est au profit du grandiose. Le grandiose, pour eux, n’est pas suranné. Du train où vont les choses, il n’y aura bientôt plus que dans leur corporation que l’on rencontrera de ces pédagogues-conteurs dont frappent le débit précipité et les yeux qui brillent. De quoi sont-ils les colporteurs diserts, prolixes, que l’on doit interrompre, sinon l’inouï qui est leur ordinaire ? Qu’est-ce qui se presse en eux avec semblable impatience, sinon un étonnement trop dynamique, un enthousiasme trop puissant pour ne pas vouloir se communiquer ?
98* Si les Grecs ressuscitaient, leurs yeux n’en finiraient pas de s’écarquiller lorsqu’ils découvriraient une à une les connaissances qui se sont accumulées au cours des cinq derniers siècles. Ils seraient abasourdis. Ils auraient de plus en plus de mal à supporter l’effet d’une admiration qui irait grandissant à mesure que leur serait révélé ce que nous savons à présent sur les atomes, les étoiles, les cellules; sur les innombrables messages et réactions, électriques, chimiques, qui assurent le bon fonctionnement de notre corps; sur tant de stratégies, de feintes dont botanistes, entomologistes, parasitologues découvrent la science consommée, l’expertise lorsqu’ils étudient la reproduction, la prédation, la métamorphose. Ils succomberaient à cet excès. Leur semblerait incompréhensible le contraste opposant d’une part, la dimension, nouvelle pour eux, de l’univers ainsi qu’en tous domaines, à tous niveaux, son degré extrême de sophistication, de l’autre, le « désenchantement » du monde auquel nous nous résignons. De cela ils nous feraient honte.
99Au lieu, diraient-ils, que votre considération pour le cosmos s’accroisse avec la connaissance que vous en avez, que vos liens avec lui se renforcent, c’est l’inverse que nous constatons. Ainsi jugeons-nous avec sévérité l’injustice du regard que vous portez sur ce que mettent à jour vos chercheurs : vous n’avez d’yeux que pour vos succès. Le connu-tout-neuf, soit ce que la lampe de votre intelligence enquêtrice a réussi à faire sortir de l’inconnaissance, vous le désolidarisez sur le champ du tout d’un univers où le clair et l’obscur vivent ensemble, vous l’enlevez pour le transférer dans l’empire d’Épistémie, confisquant son prestige, vous comportant comme si votre butin n’avait pas de co-auteur. Et ce connu-fraîchement-conquis s’en va rejoindre l’empilement énorme qui vous retranche donc un peu plus de ce qui n’est pas vous.
100Quand donc vous déferez-vous de vos tics de langage ? Qu’est-ce que ce chaos, cet informe dont vous parlez, non sans inconséquence, puisque c’est justement l’élaboration très poussée des organisations naturelles qui rend la tâche de la recherche si ardue ? Qu’est-ce donc qui serait confus tant que votre pensée, votre verbe ne leur auraient pas donné forme ? Qu’est-ce, sinon une excessive fertilité qui vous incommode, vous entête; que vous méprisez pour la simple raison que votre vue et votre esprit qui l’abordent, ne s’y déplacent pas à leur aise ? Quelle obstination dans le préjugé et la fatuité !
101De quoi est fait le foisonnement hétéroclite, sinon d’une surabondance quantitative et qualitative ? De quoi le fouillis, les convections, qui vous répugnent, sinon de matières, de créatures qui non seulement fonctionnent mais constituent entre elles des systèmes ? Oubliez-vous qu’à côté des enchevêtrements et des magmas auxquels vous êtes allergiques, se profilent des lignes précises, séduisantes, très pures, comme le vent sait en tracer en sculptant le sable ou la neige accumulés; que se déploient, aussi, ces variations auxquelles s’adonne la répétition, non mécanique, d’un même phénomène – ainsi des ravinements en série où l’on voit que la pesanteur, si souvent, fait œuvre d’architecture, éloquente, grave, où l’érosion érige maint monument majestueux ?
102Bref, bien plus qu’il ne le faisait en notre temps, cet univers nous en impose. Nous ne doutons plus qu’il ne soit pétri d’intelligence. Et, quant à notre habitation commune, sans aller plus loin, nous le professons : cette planète-ci est un chef-d’œuvre.
103Comment réunir l’apparence sécrétée – non sans le concours du dehors – par le dedans et, en conséquence, lui appartenant, et l’apparence modelée par le sujet percevant, suspendue à lui ? La conciliation est d’autant plus problématique que le statut de l’apparence octroyée est misérable. Elle est inconstante, elle est labile. Ce par la faute du dispensateur d’apparence qui est pluriel, divisé, versatile. Ce n’est pas tout : en effet, d’une main il reprend ce qu’il a donné de l’autre. À la phase de l’ignorance naïve durant laquelle les projections se font à l’insu de leurs auteurs individuels ou collectifs, succède celle où conscience en est prise. Procédant à une interminable dénonciation de l’aliénation, l’analyse désillusionnante réattribue au mental ou au culturel ce qui en provenait, sans qu’aucun avantage moral ne résulte de cette récupération : d’une part, le désinvestissement s’effectue sans qu’on se préoccupe si peu que ce soit de ce à quoi étaient associées, liées, les représentations discernées et reprises; de l’autre, le démembrement épistémologique du monde n’est d’aucun profit pour l’homme. Ce qu’il se restitue, il n’en fait rien, et pour cause : ce n’est que du relatif – puisque relevant, pour ses traits, pour sa valeur, de telle période de l’histoire, tel type d’économie, telle fraction de la société. Il en résulte que seul le relativisme tire bénéfice de l’élucidation. Les dépouilles de la réalité dépecée s’en vont le grossir. Le gâchis est immense.
104Et si nous relativisions le relativisme ?
105Prodige de la perception : la fabrique – ou le studio, si on préfère – où elle se réalise est notre cerveau, grâce à quoi, pourtant, c’est dehors, c’est bien dehors, à distance, que nous voyons la chose – laquelle, pourvu qu’elle ne soit pas trop éloignée, se trouve effectivement à l’endroit où la situe notre vue ! Tel est un nouvel aboutissement du mouvement né à l’intérieur de ce qui est, irrésistible mouvement, fondamental, qui oriente le dedans vers le dehors, qui a commencé par le rendre présent à sa limite, par y faire se former cet aspect – l’aspect adhérent – dont il s’enveloppe.
106Soit l’image de la montagne qui a été confectionnée par notre rétine et nos neurones au reçu des ondes émises par la pierre, la neige, l’eau courante, le feuillage. Elle est l’apparence de ladite montagne dans notre tête.
107Ce qui peut être entendu avec autant de raison de deux façons opposées : aussi bien comme l’apparence que le relief s’est procuré à l’intérieur de notre crâne – moyennant une conversion à nos modes de fonctionnement, à nos codes, à nos conceptions –, que l’apparence prêtée à ce relief par notre corps et notre pensée. L’objet vient, par voie électromagnétique, la produire en nous autant que nous-mêmes la produisons : si projection il y a, c’est aussi bien lui qui l’exécute, passant de la scène spatiale à la scène cérébrale sur laquelle il se produit. (Seule cette dernière subsiste lorsqu’il paraît dans la rêverie imaginante ou dans une fiction de la nuit.) Ainsi peut se décrire la manifestation première de la chose. Elle a lieu dans la sphère de la perception humaine qui lui est concentrique et qui recueille son rayonnement physique.
108La présence de la montagne ne s’arrête pas au terme du trajet de la lumière et la sphère du regard coutumier n’est pas l’ultime. La concentricité se poursuit : telle ou telle version que Cézanne a donnée de la Sainte-Victoire est un aspect dont se pourvoit celle-ci dans un espace autre que l’espace physique (encore qu’il en dépende matériellement) – sa parution dans la sphère iconique. Semblablement, une évocation poétique de la même est son apparence dans l’ordre des mots.
109Il va de soi qu’il ne saurait être question de tenir n’importe quel texte ou tableau pour la manifestation de ce qui est dans la sphère poétique ou dans la sphère plastique. Pour qu’il en soit ainsi, il est indispensable que l’être esthétique qui voit le jour dans les espèces picturales ou langagières présente la cohérence interne qui lui confère l’autonomie – le dote d’une autorité d’existence – et qu’une seconde cohérence caractérise sa relation avec l’être originel. Celle-ci doit être sauvegardée dans le saut inventif grâce auquel l’apparence de départ se change en apparence artistique. Elle a un nom : loyauté. Aussi grande que soit la différence d’apparence, aussi élevé que soit le coefficient de transformation, voire de métamorphose – considérable dans le cas, en peinture, du paysagisme abstrait –, il existe une preuve de la responsabilité présente au cœur même de l’imprévisible initiative innovatrice : nous en disposons lorsque nous avons le sentiment que la présence du monde s’est, au sortir du creuset que constitue une expérience singulière de ce monde, transportée dans ce qui paraît sur la toile ou la page. Singularité de vision et fidélité ne sont pas incompatibles et la présence de l’œuvre en tant qu’œuvre, fût-elle puissante, n’exclut pas nécessairement celle de ce dont l’œuvre est un avatar : pour le spectateur, les deux alternent de seconde en seconde ou se fondent.
110On a trop insisté sur l’absence du monde dans l’œuvre – on en fait sa condition –, alors que plus d’une fois il y vient, il est là, avec une intensité qui nous trouble : il s’y trouve mis en évidence, il est porté au pinacle de l’attention – l’extrême attention, la souveraine attention de l’artiste, destinée à devenir nôtre. Soudain son visage nous frappe. Il est neuf et notre œil est neuf, vierge comme une première fois, face à lui.
111Le tableau – bien que l’apparence y soit seconde, y ait été attirée par l’artifice et s’y soit constituée selon lui – offre une très précieuse illustration de notre rapport à ce qui est. Il nous suggère d’étendre le concept d’œuvre à tout ce qui s’offre à nos yeux et de comprendre que cette œuvre est le fait d’une collaboration – si étroite que jamais on ne pourra discriminer absolument ce qui est à porter au crédit de chacun des co-auteurs. Les deux mouvements, l’un venu du dedans des choses, l’autre issu de nous, se rencontrent et ce qu’ils apportent se conjoint symbiotiquement pour engendrer ce qui est perçu. Quand bien même, a posteriori, rien n’interdit au sociologue ou à l’historien par exemple, d’affirmer qu’un élément, un trait, un caractère, figurant dans les représentations propres à une collectivité ou une époque, n’a pas pu ne pas être exporté vers l’objet et y introduire une modification, il y aura été si bien intégré qu’il n’en est plus séparable, extractible.
112Une fois réalisée, l’œuvre (l’apparence) est indestructible conceptuellement : elle n’offre aucune prise à l’analyse qui se voudrait absolue, c’est-à-dire prétendrait déterminer en chaque fibre, avec une précision irréprochable, ce qui est d’origine mentale et ce que contenait la chose.
113(Métaphore plaisante, comparaison on ne peut plus simple, instructive néanmoins, au sujet de l’interpénétration de deux ordres de réalité : soit des cheveux ni frisés, ni raides, une chevelure où des boucles tendent à se former d’elles-mêmes facilement, soit la coiffure, résultat final, œuvre à laquelle ont concouru la main, le peigne et, éventuellement, quelque autre instrument. Eh bien, il est clair que l’analyse qui entreprendrait de démêler – c’est bien le cas de le dire ! – pour chaque courbure, point par point, chaque positionnement, ce qui revient à la nature (consistance, densité, inflexions spontanées ou latentes) et à l’artifice (arrangements, remaniements), cette analyse, si elle visait à l’exactitude parfaite, à l’exhaustivité, serait impossible. Qui plus est, elle n’aurait pu se faire que dans un esprit en totale contradiction, il faut le souligner, avec celui dans lequel l’élaboration a lieu. En effet, elle se serait obstinée à dresser la carte de l’artificiel, pour mieux établir l’emprise, l’étendue de celui-ci, sa primauté, tandis que la main qui officie, n’est experte que parce qu’elle s’unit à ce qui bénéficie de son habileté fervente.)
114Le tableau nous enseigne que les deux matrices de l’apparence, l’interne et la subjective, dès lors que la rencontre a eu lieu, ne font plus qu’une. Que la réalité de l’apparence, pour hybride qu’elle soit, n’en est pas moins pleine et entière. Que c’est à tort qu’on ne lui consent que le statut humiliant de ce déguisement variable que changeraient nos systèmes de signes ou nos fantasmes, qui ne tiendrait qu’à nos catégories et nos humeurs, y serait accroché, y pendrait, guenille sous laquelle il n’y aurait qu’inconsistance, inanité et, à la limite, rien.
115C’est un sophisme lourd de conséquences – parce qu’il favorise aussi bien l’arrogance technologique que les scepticismes dépressifs les plus graves, les plus pernicieux – que celui qui nous fait déduire de l’inaccessibilité de la chose en soi, soit la nullité de son droit à la considération, soit, même, son inexistence. Décréter cette inexistence revient à tirer d’une incapacité – d’une obstruction découlant de l’exercice même de la pensée – un excès de pouvoir.
116À dire vrai, rien ne nous sépare de ce qui est, sinon notre pensée lorsqu’elle cesse d’être naïve, transparente à elle-même, et se connaît. À la suite de quoi, elle pense à l’intérieur de soi, s’opacifie, jusqu’à ce qu’il lui semble ne plus prendre acte que d’elle-même.
117Rien n’est plus facile que de se représenter cette autoréclusion : il suffit de la rapprocher de l’obsession bénigne (handicapante, toutefois, lorsqu’elle s’aggrave) qui nous fait douter que nous avons effectivement fermé un robinet. Nous peinons à nous en persuader parce que le contact avec le métal, de naturel qu’il était, est devenu incertain. Il ne se fait plus qu’à travers la membrane de la pensée inquiète. Dans sa bulle translucide, nous nous sommes laissé emprisonner.
118Cette image encore : le travail de la pensée est semblable à celui des infirmières qui s’occupent des prématurés sans pour autant pénétrer dans la chambre stérile qui les abrite. Les invaginations de l’enceinte sont assez souples pour s’adapter à toutes les manipulations requises. Ce fascinant accès qui se subordonne le non-accès persisterait-il si le contact visuel était interrompu par soudain défaut de lumière ? Peut-être les doigts gantés douteraient-ils de rencontrer autre chose qu’eux-mêmes.
119L’isolement conceptuel ( isolation conviendrait tout aussi bien), l’autisme de la connaissance n’aurait rien qui puisse préoccuper s’il ne conjuguait ses effets avec ceux d’idéologies, à la fois distinctes et convergentes, selon lesquelles tout est culturel et tout est technicisable, artéfactable. Chacun à sa manière, le narcissisme noétique, le panculturalisme, le prométhéisme de la manipulation généralisée, disent : il n’y a d’autre réalité – ou de réalité qui importe – qu’humaine. (Qui plus est : il n’y a pas d’essence de cette réalité!) Ils ont beau l’énoncer en s’ignorant l’un l’autre ou en se combattant, leurs influences confluent, se mêlent, leurs actions dissolvantes s’additionnent : l’espèce, de plus en plus, se pense et se conduit comme un essaim délirant qui s’autosustente dans le vide.
120Le tableau matérialise notre attachement à ce monde. Sous les espèces artificielles de la peinture, y est rendu visible le partage d’une Générosité; y devient palpable l’alliance de ce qui s’avance vers nous et de notre initiative, offerte en retour. Artiste, celui qui ne sait pas se contenter du regard; ou, plutôt, celui dont le regard se fait agissant. C’est de la contemplation unitive, en ce qui le concerne, que naît l’action; l’élan de reconnaissance qui l’emporte ne se distingue pas du mouvement de la création. Il prend des libertés avec le monde, bien souvent, par amour du monde. Dans la mise en scène qu’il en propose, la faveur dont jouit par exemple la lumière, plutôt que le mystère, ou la liesse des éléments, non leur solitude, n’est pas imputable à une décision arbitraire. Elle correspond à une compétence que ses fascinations, ses admirations, ses émois ont élue en son nom, faisant de lui un témoin privilégié.
121Hors de tout lieu, le tableau (ou la page) est cette aire où une expérience est accomplie en commun par le monde et par une singularité.
122L’iconique et la poétique : deux des sphères dont l’entreprise Diversité s’est accrue, l’originelle – la physique – ne lui ayant pas suffi. Toutes deux sont elles-mêmes composées des minisphères personnelles, satellites du monde, chargées chacune de faire surgir un visage de lui – visage plausible qui attend et sur lequel va s’exercer leur pouvoir d’attraction. Ensemble elles forment le peuple des monades créatrices; par elles se fait l’appel des possibles.
123Il est aussi légitime de dire que l’apparence nouvelle se lève des choses sous l’action d’un regard que de déclarer qu’une subjectivité en a revêtu le monde : l’équivalence des deux formulations consacre une affinité ! Affinité, tel est le mot clé.
125La Diversité joue de l’enchevêtrement, de l’entretissement des chaînes causales, de leurs nœuds qui se font et se défont. Elle exploite de façon géniale l’aléa. L’occasion. À ses fins elle déploie ce relief mouvant qu’est l’étoffe infinie des circonstances. Ces dernières, longtemps, se bornèrent à être physico-chimiques, orogéniques, climatiques : sur cette planète-ci, avant la venue de l’homme et grâce aux talents de la seule Physis, la Diversité avait superbement prospéré. Pour cela, elle n’a eu besoin que de tirer parti du volcanisme, des invasions et régressions marines, des mouvements de l’écorce terrestre, des mutations chromosomiques, de leurs interactions, bref, des conditions qui ne changent que lentement comme des événements imprévisibles en tout genre, pour nous léguer – outre un ensemble fabuleux de paysages – une collection d’espèces minérales, végétales et animales si vaste que nous peinons à la dénombrer. L’imagination qui y est à l’œuvre – à la même est due la machinerie inouïe des particules, des molécules, des étoiles, des galaxies – est telle que la nôtre en découvre les réalisations avec un mélange d’incrédulité et d’émerveillement stupéfié. Acte second : elle s’est donnée avec nous autres d’innombrables centrales de diversification grâce auxquelles l’engendrement du Nouveau, la néogénie, croît de façon exponentielle. Car non seulement la création s’augmente de domaines supplémentaires mais, avec l’art, on peut dire que le monde commence une deuxième fois. Et multiplement, innombrablement. Des myriades de points de vue suscitent autant de faces du monde, que le monde, séduit, livre !
126Aspects levés ? Aspects projetés ? Interrogation vaine. Les deux sont vrais.
127En revanche, une vraie question, cruciale, se pose; c’est : quel jugement porter sur leur contingence ?
128La réponse que lui donne le relativisme est, de façon explicite ou non, toujours dépréciative : les aspects, à partir du moment où ils ont été reconnus pour avoir leur origine dans les représentations collectives ou les idiosyncrasies, sont portés au débit de la réalité. Sa dévalorisation est continue.
129Elle est tenacement rongée par trop de recherches conduites comme des analyses diagnostiques qui ont en commun ce non-dit : rien n’a d’intérêt intrinsèque. Il importe de mettre un terme à ce mouvement de bascule; pour cela, de penser ensemble l’univers et l’homme. Dès qu’ils sont regardés comme s’étreignant et formant un Tout, le relativisme est guéri de sa négativité. La dispute entre nature et culture n’a plus lieu d’être; disparaissent les revendications obsessionnelles de la seconde qu’encourage un constant parti pris – la frontière n’est-elle pas invariablement déplacée en sa faveur ? En cas de mixité, l’accent n’est-il pas mis sur l’artificiel, au détriment de l’autre partenaire de la collaboration ? C’est ce qui se produit à propos de nos paysages et de nos forêts. La façon tendancieuse dont on prend l’habitude de s’exprimer au sujet de leur non-virginité (on la souligne, escomptant le dépérissement de notre attachement) pourrait laisser croire qu’ils sont déjà entièrement synthétiques et que le vert y a cessé d’être chlorophyllien.
130La contingence, qui n’a plus rien de péjoratif, est devenue : chance.
131Les appréciations successives, les lectures disparates cessent de s’annuler l’une l’autre, elles se rassemblent; variabilité et impermanence sont dès lors perçues comme cette flexibilité, mieux, comme ce jeu qui laisse passage au Nouveau. Imprévisibilité et fécondité, nous le voyons à présent, sont inséparables. Ce qui dispense la richesse qualitative, c’est l’instable complexité qui règne dans l’étoffe fertile qu’est le continuum de l’espace-temps. D’incessants concours de circonstances y transforment les reliefs, y modifient l’orientation des versants – pas plus fixes que girouettes –, y façonnent les creux à l’attraction desquels ne résiste pas le Nouveau.
132Les évidences attendent leur tour. À chacune correspond une personne, ou une société, qui présente à son égard la juste disposition de l’esprit, le dispositif psychologique approprié. Loin de récompenser l’observation de quelque norme, la concordance ne compte pour advenir que sur l’aléa. Les particularités sont les bienvenues. Elles jouent le rôle d’antennes ultrasensibles, qu’on se les représente tâtonnantes, exploratrices ou au contraire accueillantes, focalisatrices. Par définition, la finitude des humains ne peut qu’exceller dans la multiplication des limitations propices, des pertinences uniques. Il existe des obsessions qui équivalent si bien à des spécialisations précieuses, pour ne pas dire à des vocations, que la révélation de certains aspects n’est due qu’à la puissance de l’attention et à la persévérance de la curiosité dont elles font preuve, à leur suite dans les idées. Elles introduisent, elles initient. Plus simplement, elles apprennent à voir.
133Tout ne saurait être remarqué, considéré en même temps. Toutes les apparences ne peuvent nous être remises simultanément. La richesse de l’univers est bien trop grande pour que les êtres restreints que nous sommes puissent la recevoir autrement que par bribes. Elle se distribue au hasard des détours de l’histoire et au gré des tournures d’esprit. La majesté de la montagne dut patienter longtemps avant que vînt son tour d’être vue. Pourtant, l’écran qui la dissimulait n’était fait que de crainte.
134L’économie des accidents et des affinités qui s’est mise en place à l’acte second de la Diversification, est trop vaste, et trop passionnante, pour que le mot relativisme y ait cours.
136Les affinités singulières portent témoignage de l’Affinité majuscule, celle qui unit l’univers et l’homme, les rend solidaires. Nous avons été préparés de trop longue date pour que nous puissions la mettre en doute. Quel peut être le rôle, alors, d’une affinité si minutieusement élaborée ? Il semble bien que ce soit la contemplation et la création esthétiques – lesquelles incluraient la recherche et l’étude scientifiques, tant que le désir de connaître qui anime ces dernières demeure généreux, qu’elles se donnent pour fin de participer et non de dominer. La libido sciendi est une réponse : le monde, parce qu’il expose les virtualités déjà réalisées, surabonde en éblouissantes leçons sur la Possibilité inépuisable; par lui se propose l’enseignement de l’Un qui dévoile, selon de multiples niveaux, l’infinitude inconcevablement celée en lui. La Manifestation est didactique. À la façon d’un spectacle où à l’enjouement de la fête et du jeu se mêle le sérieux, la gravité de l’exploit : l’acrobate ou le jongleur montre, professe, jusqu’où il est possible d’aller. L’Un est tout à la fois pédagogue et artiste. L’univers offre à l’étonnement la capacité d’ingénierie et d’enchantement, la puissance d’invention qualitative de l’Un. La Diversité a la dignité de tout ce qui procède de l’Énigme. Dans le fini varié à l’infini, dans les uniques, c’est le rayonnement du Secret qui nous émerveille.
138Nous a été composé un monde vivable et beau. C’est nous, pour avoir pris la mauvaise direction, qui nous acharnons à nous le rendre invivable, ainsi qu’à le dégrader. Il nous appartenait d’accorder une place décisive à la fête des yeux, des corps, du cœur, de l’esprit, plutôt que de nous laisser gouverner par les diverses jouissances de l’affirmation égoïque et de la domination. Cela nous appartient toujours.
139La manifestation de l’Un ne pouvait se faire que par la création, entendez la métamorphose, la transmission métamorphosante. Il en est de même pour chaque extension d’un ordre de réalité dans un autre. Ainsi le poème – quand bien même il ne se voudrait que descriptif – ne peut dire que par la suscitation du Nouveau. C’est bien d’une conversion qu’il s’agit, non d’un simple transfert, avec le relais des choses aux mots. Relais : ce en quoi se concilient discontinuité et continuité. La conversion créatrice n’est donc pas synonyme d’oubli ou de reniement, si l’art se garde d’être irresponsable, toutefois. Si se satisfont les choses et les mots simultanément, si les choses se reconnaissent dans le poème et se félicitent d’y être honorées, pendant que les mots ne boudent pas, quant à eux, le plaisir qu’ils ont d’être ensemble. Si celui qui tient la plume s’emploie à faire le bonheur à la fois du signifié et du signifiant.
140Cette équité atteinte lorsque sont surmontées les contradictions et que s’équilibrent les contentements, les accomplissements, est une vertu paradoxale : c’est celle de l’ornement qui convient si bien qu’on ne songe pas un instant à le discuter, qui s’impose au point de nous persuader d’emblée qu’il pouvait difficilement ne pas être (ne pas être tel qu’il est). Tel est le miracle de la conversion : a posteriori seulement, nous sommes admis à déclarer qu’une liberté (créatrice) a la nécessité pour fruit, que l’évidence couronne ce qui n’existait pas et ce à l’instant précis où, enfin, l’élaboration en est achevée.
142De la manifestation qui est transmission de la présence à une réalité autre, la femme qui paraît en sa parure offre l’exemple le plus concret qui soit. Une démonstration involontaire en est faite à longueur d’année sous nos yeux : pour en bénéficier, il suffit de ne pas manquer trop souvent telle rubrique qui figure rituellement au programme de la télévision chaque soir à la même heure et d’accorder toute l’attention qu’elles méritent aux incarnations successives d’une présentatrice qui visiblement inspire la personne chargée de concevoir son vêtement – on ne sait pas laquelle on doit admirer le plus, tant le discernement de la seconde, la justesse de son intuition, la qualité de son empathie active, font merveille, au service de la distinction naturelle et de la grâce de la première. Appelons ce régal expérience : au bout d’un an, on sera en droit de la qualifier d’approfondie, étant donné qu’elle aura porté sur quelque trente ou trente-cinq toilettes. Son extrême intérêt tient au fait que, dans la majorité des cas, l’apparence choisie – on s’est demandé à chaque fois quelle elle allait être, quelle surprise nous était réservée – s’avère judicieuse. Elle fait ressortir à tour de rôle, on le comprend peu à peu, les composantes de la personnalité de la jeune femme dont les unes sautaient aux yeux, tandis que d’autres demandaient, pour être perçues et ensuite manifestées, un tact autant psychologique – pour ne pas dire spirituel – qu’esthétique. Le spectateur est l’invité de dialectiques subtiles : celle du même (complexe et pourtant un) et du divers en lequel il se décline, celle des dispositions intimes et des espèces (matières, couleurs, formes) en lesquelles elles se convertissent – on les voit s’y confronter, s’en distinguer, s’y éprouver, s’y unir – et qu’elles-mêmes, car la réciproque est vraie, s’approprient. Telle robe qui convient délicieusement pourtant est inattendue : on assiste à la conjonction de l’imprévisibilité et de l’adéquation, une adéquation qui ne se satisferait pas de seulement se conformer, qui exalte. Qui exalte deux fois : d’une part la personne qui est louangée et de l’autre l’étoffe, la coupe qui semblent ne s’être jamais employées à si bon escient.
143Généralisons : pour exprimer la double intention du geste qui confectionne le nouveau et en fait l’offrande, du dire qui se soucie de convenir bien qu’il sache que ce qui est à dire est inépuisable, qui ne se contente pas de dire, qui invente afin de chanter, célébrer; pour désigner la justesse qui engendre deux réjouissances et permet qu’elles s’éprouvent ensemble, peut-être pourrait-on associer les mots poésie et pertinence, les réunir de façon à former ce binôme : la pertinence poétique.
144L’art de la parure en propose l’illustration la plus concrète, la plus claire. On le mésestime, on médit de la fierté qu’il satisfait. Il s’agit – on se refuse à le voir – de la fierté légitime, innocente de la Vie enclose en la personne, à laquelle vient s’associer la fierté propre de cette personne – pourrait-il en être autrement ? Cette précieuse coquetterie est menacée. Elle disparaîtra si, précisément, au lieu d’intériorités substantielles que sanctifie la Vie – dedans, elle est afflux et elle est clapotis, dehors, elle est l’espace tangible, frémissant, ami –, ne restent que des corps-machines capables de la seule petite vanité étroite, égoïque, habitants du fragmenté, circulant dans une étendue en lambeaux.
146La couleur, qui a dans la peinture et la parure ses usages les plus troublants, la couleur, on le sait, n’existe pas. Physiquement parlant. Ainsi l’émotion que nous éprouvons à son propos serait infondée. Que comprendre à cela ? Que faire de notre savoir ? Faut-il que nous élevions en nous-mêmes une cloison étanche qui nous divise en deux compartiments ? D’un côté, il y aurait le plaisir, sinon la ferveur; de l’autre, la connaissance scientifique ?
147Lorsque l’inconsistance de la couleur, sa relativité à la physiologie animale nous est rappelée ou qu’elle nous revient à l’esprit, d’abord nous sommes interdits – on le serait à moins. Cependant, la couleur ne se laisse pas dissiper sans résistance et elle a bien raison. Pour peu que nous réintroduisions le relativisme dans le Tout, nous aboutissons à ceci : il n’y a d’illusion que parce qu’il n’y a pas un ordre de réalité unique; l’illusion est un corollaire de la complexité architecturale et fonctionnelle de l’univers.
148L’univers, ayant choisi d’établir la vie des animaux pluricellulaires à l’échelle qui est devenue la nôtre, a fabriqué un dispositif perfectionné permettant à une créature existant à cette échelle d’être renseignée par la voie lumineuse sur son environnement. La couleur n’est donc ni un phénomène quelconque, ni une aberration; le contact des photons et de la rétine n’est pas un fantasme. Ici, l’affinité, matériellement localisable, a été physiquement instituée; la rencontre, efficace, a lieu grâce à un montage d’une extrême précision.
149En ce qui nous concerne, le tableau en quelque sorte photographique qui s’offre à nous, technique avant la technique – s’y ordonnent des données rigoureuses qui nous informent sur ce qui nous entoure –, est de surcroît un spectacle, et un spectacle cohérent. Certes, ce n’est là que l’un des spectacles possibles (une catégorie seulement des ondes nous parvient); sa non-unicité, cependant, n’en diminue aucunement le prix. Ce prix, nous l’appelons beauté. De quoi le sentiment qui nous porte à prononcer ce mot est-il fait ?
150D’un élan d’approbation, d’adhésion assez fort pour se faire participation, d’un mouvement de reconnaissance admirative. D’une communion avec un faste qui accompagne l’excellence du fonctionnement, s’y ajoute; avec cette ampleur, où nous sommes, qui se donne.
151La nature ne se contente pas de l’efficacité. L’alouette qui s’élève dans la lumière se réjouit d’être et, de son chant, s’enchante, laissant derrière elle l’utilité de son chant.
152De la même façon que la couleur se réduit pour certains à une propriété physiologique, pour d’autres la mathématique est développement de propriétés mentales. Spéculation qui se poursuit sans rien devoir à l’expérience, elle est dépourvue de fondement dans la réalité. En rester là ne se peut, à moins de refuser de prendre en considération le fait que nos abstractions les plus sophistiquées sont opératives : il se trouve que l’atome les comprend, que nous le rejoignons à l’extrémité de nos formules – communes mesures, donc, entre lui et nous. N’est-ce pas là une affinité inouïe ? Moins incompréhensible, néanmoins, qu’il ne semble à première vue. L’univers ayant construit l’appareil neuronal de notre cerveau, il est, somme toute, assez naturel qu’en ce dernier les structures les plus profondes de tout ce qui existe aient un écho.
154Il nous parle dans notre langue. Il nous parle mathématiquement et physiologiquement. Il nous parle en utilisant nos systèmes sensoriels et conceptuels; les informations précises et détaillées qu’Il nous envoie nous parviennent conditionnées par nos codes, mais Il émet, Il est là. Sinon, cela voudrait dire que nous sommes condamnés à ne jamais nous entretenir que de nous – à ne traiter jamais que des moyens et procédures de réception de notre corps et de notre intellect, ainsi que de nos installations de recherche. Or, c’est bien de cet enfermement dans l’anthropie que se satisfont les aréalismes : percevant, nous ne saisirions (ou ne recevrions) rien, n’aurions à faire à rien. Ce que nous capterions ne serait émis par rien ! Sophisme favorisé par l’amoncellement des connaissances relatives à notre fonctionnement : accrues chaque jour, elles nous montent à la tête. La lucidité s’aveugle au point de se passer – croit-elle – de tout interlocuteur. Comment désigner l’Interlocuteur ?
155Un mot neuf, sans doute, serait le bienvenu. Peut-être serions-nous plus à l’aise pour tenter de penser sur de nouveaux frais notre rapport à ce qui n’est pas nous, qui nous a précédés, en recourant à un néologisme. Il serait d’autant moins inutile que des récusations de vocabulaire réciproques, des ambiguïtés, des malentendus entretiennent la confusion. Les dialogues de sourds, les irritations terminologiques, les allergies ne manquent pas : des griefs sont adressés à monde, à réel, à réalité; nature, cosmos, univers, Tout, Être soulèvent des problèmes (de même que donné, objet, chose en soi, noumène); Altérité, Autre prêtent à équivoque. Que proposer, non pas pour désigner la Réalité ultime, l’Un abyssal qui irradie, la Source, mais la Réalité dérivée qui en est issue, cette Circumaltérité ? (Soit l’Ensemble de la matièreénergie peuplant l’espace-temps, la Physis à laquelle est immanente une intelligence qui peut-être s’apparente à ce que Spinoza appelait la nature naturante. )
156Entre elle et nous, les relations sont complexes : elle nous a enfantés et nous ne laissons pas de faire partie d’elle, tout en ayant, à son égard, un rôle éminent à jouer. De différentes façons, souvent inextricables, nous sommes mêlés à elle; en dépit de quoi, elle et nous sommes distincts. Comment la nommer ?
157L’Omnitude, l’Ambiant, l’Entour en soi, l’Antécédent, la Dispensation, l’Offert ?
158L’Héter conviendrait mieux. (La majuscule serait réservée à l’Ensemble; on ne la mettrait pas lorsqu’il s’agirait de l’entité finie pour laquelle on dirait l’héter, un héter – j’eusse aimé pouvoir l’appeler oblata. )
160Le Divers est la raison d’être de l’Univers. L’intérêt intrinsèque de ce dernier, en quoi d’autre pourrait-il résider ? Pour que le Divers fût, la finitude était obligatoire. De surcroît, pour que l’Un se manifestât – sous les espèces de la variété –, pour que le prodige eût lieu, encore fallait-il qu’il fût reçu en ces myriades de temples que forment un cœur et un esprit, qu’il fût accueilli par des êtres finis d’une espèce tardive.
161Leurs rencontres avec la finitude diverse qui les entoure, les structures communes locales que les partenaires se donnent, s’appellent les apparences. Non prévisibles (contingentes); réelles, vraies (nécessaires). Plénières.
162La compénétration des deux multiplicités des êtres finis, les uns capables de contempler et créer, les autres qui s’offrent aux regards des premiers, porte au plus haut degré la fête qualitative. Ainsi s’accroît la vivante collection des apparences issues de l’Un. Déclinaison infinie.
163* La phrase de Jacques Dewitte citée au début du présent texte est extraite de « Pour qui sait voir », paru dans La Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 14,2e semestre 1999 (note 15, p. 56). Au sommaire du n°l ( 1er semestre 1993), figurait de lui « La donation première de l’apparence. De l’anti-utilitarisme dans le monde animal selon A. Portmann ». De celui-ci, Dewitte a traduit « L’autoprésentation, motif de l’élaboration des formes vivantes » pour les Études phénoménologiques, n° 23-24 ( 1996, éditions Ousia, Bruxelles – diffusion Vrin). Se sont intéressés à Adolf Portmann ( 1897-1982) Hannah Arendt, Maurice Merleau-Ponty et Hans Jonas. Une traduction française de La Forme animale a été publiée par Payot en 1961; actuellement épuisée, elle laisse, selon Dewitte, à désirer. Enfin, « Animalité et humanité. Autour d’Adolf Portmann » a été publié par la Revue européenne des sciences sociales, t. XXXVII, n° 115 ( 1999, Droz, Genève/Paris).
164* « L’apparence infinie » complète : « L’île sans océan » et « Coexistence du Trop et du Pas-Assez » ( La Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 12,2e semestre 1998), « Noblesse de la finitude » ( La Revue du M.A.U.S.S. semestrielle, n° 13,1er semestre 1999), « Chassez le culturel… » ( Arts PTT, n° 161, juin 1999), « Le refus de l’enténèbrement » ( Missives, n° 215, septembre 1999). La réflexion qui s’est poursuivie dans cette série avait été entreprise dans les livres et textes antérieurs indiqués en note à la fin de « L’île sans océan ». S’y ajoutent, en ce qui concerne la limite, l’espace-regard, le voir-être vu, le relaiscréation, l’art-qui-oblige-à-regarder, le tourniquet des évidences, la nature naturante dans l’art du XXe siècle, la relation nature-artifice, l’ornement, le sophisme du déréalisme : L’Orgueil anonyme (Seuil, 1965); La Double Origine. Journal de bord d’un voyage en Peinture (éditions galerie Michèle Heyraud, 1996); « Nature et paysage dans l’art moderne », exposé fait à CerisylaSalle au colloque « Le paysage : état des lieux » en juillet 1999 (actes à paraître aux éditions Ousia); « Office de la crique » ( Théodore Balmoral, n° 26-27, printemps-été 1997); « L’infini zélé auprès de Bethsabée : sur la peinture de Jean-Pierre Corne » ( Arts PTT, n° 159, décembre 1998); « Prendre acte » (dans le catalogue de l’exposition d’œuvres de Philippe Dereux, à la galerie Chave, à Vence, 1998); « Assomption de l’abîme (cosmos et artifice dans l’œuvre de Roger Blaquière) » (sous presse).
165* Si j’ai préféré héter à oblata, c’est parce que ce dernier a eu un sens précis, à savoir hostie, dans le latin ecclésiastique.
166* « Je crée par procuration » et « je fais facilement corps avec la nature », a écrit Philippe Dereux, artiste et écrivain. Ce qu’il dit, à sa manière, de l’autoprésentation du végétal n’aurait pas manqué d’intéresser Portmann. Quelques-unes de ses pensées sont citées dans La Double Origine (p. 182). Dans cet ouvrage, on trouvera un commentaire de l’œuvre de Laure (Laure Pigeon) (p. 19-22).
167* Corroboration : « La raison d’être de ce qui est vu est seulement d’être vu… » Citation du Yoga Soutra de Patangali choisie comme épigraphe par le peintre Alexandre Hollanpour son livre Je suis ce que je vois. Notes sur la peinture et le dessin (Le temps qu’il fait, 1997).