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Revue du Mauss 2003- 2 (no 22)| ISSN 1247-4819 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7071-4186-0 | page 328 à 333 Distribution électronique Cairn pour les éditions Éditions La Découverte. © Éditions La Découverte. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
Le politique et la religion. Douze propositions en réponse à Alain Caillé
Marcel Gauchet
1Il n’existe pas de politico-religieux. Certes, les deux séries de phénomènes se présentent associées sur la plus longue durée, sinon la quasi-totalité de l’histoire. Elles sont néanmoins à distinguer. Le politique et le religieux ne sont pas des phénomènes de même niveau. Le problème théorique est d’opérer leur différenciation à partir de leur intrication historique.
2Il n’est pas moins vrai simultanément que la nature du politique ne s’éclaire bien qu’à la lumière de l’articulation qu’il a trouvée avec le religieux, comme le religieux, dans l’autre sens, ne devient pleinement intelligible qu’à partir de son application au politique. Raison de plus de les distinguer, pour le miroir mutuel qu’ils se tendent.
3Le politique peut exister sans le religieux et hors des religions. C’est cette situation qui fait précisément l’originalité la plus profonde de la modernité.
4Elle nous autorise à reconsidérer la nature du politique et à l’analyser pour elle-même. Il s’agit de comprendre à la fois pourquoi le politique a été si généralement noué avec le religieux et pourquoi il peut fondamentalement s’en passer.
5Le religieux a été déterminé durant la plus grande partie de son parcours par les conditions de son articulation avec le politique. Il en est désormais dénoué. Il entame une nouvelle carrière en dehors de sa matrice de toujours.
6C’est à partir de cette existence indépendante qu’il faut interroger ses liens antérieurs avec le politique. S’ils sont électifs, ils ne sont pas consubstantiels. Nous allons avoir affaire à un religieux hors du politique.
7Le politique est instituant, le religieux ne l’est pas, il est institutionnalisant.
8Instituant, le politique l’est en ce sens primordial qu’il est ce qui permet à une communauté humaine d’être dans ce qui fait la spécificité de son mode d’être. Elle n’est pas un organisme possédant sa cohésion naturelle prédonnée, pas plus qu’elle ne résulte d’un contrat consciemment passé entre ses membres. Elle relève de l’institution, en ceci qu’elle produit elle-même sa cohésion et son identité, qu’elle les reproduit en permanence. Ce travail instituant passe par un faisceau de séparations qui la mettent en relation avec elle-même et qui constituent proprement le politique.
9On peut dire autrement : les communautés humaines sont politiques – sont instituées par le politique et existent politiquement – en tant qu’elles sont dotées d’autonomie processuelle. Elles sont organisées de manière à se donner elles-mêmes leurs conditions d’existence, et de manière à avoir processuellement prise sur elles-mêmes. Elles ne sont pas, elle se font, et se faisant, elles agissent sur ce qu’elles sont.
10On peut dire encore : le politique est ce qui pourvoit les communautés humaines de leur propriété la plus décisive et la plus énigmatique : leur réflexivité en acte.
11Cette réflexivité en acte passe par trois ordres de relations formant système et ouvrant chacune un registre spécifique d’application de la communauté à elle-même : le pouvoir, le conflit, la norme. On a affaire dans chacun des cas à des séparations, des scissions ou des extériorisations qui produisent des mises en communication globales et définissent un ensemble pourvu de prise pratique sur lui-même par ses oppositions intimes.
12Pouvoir : un vaut en quelque façon pour tous et commande à tous (quelles que soient ensuite les modalités du commandement). Il y a pouvoir politique quand il est posé une extériorisation de la communauté à elle-même de l’intérieur des relations entre ses membres.
13Conflit : tous se divisent sur ce qui les unit, ce qui fait apparaître le tout qu’ils forment à partir de la menace qui pèse sur lui et ce qui met en lumière leur nécessaire accord sur ce qui les lie à partir de leur discord. Les animaux se battent, les hommes s’opposent, et c’est en s’opposant qu’ils établissent leur monde commun.
14Norme : au-delà des relations entre les personnes, il existe une règle qui s’impose identiquement à tous et qui n’est d’aucun en particulier. Pas d’être ensemble sans devoir être commun.
15Le religieux est une détermination de ce mode d’être politique. Il en propose une interprétation en acte et une institutionnalisation particulière. Il est logiquement second par rapport à lui. Il intervient sur lui, il s’applique à lui après coup.
16Le religieux est rendu possible par le politique, par cette réflexivité agie qui place l’existence sociale sous le signe de l’autodéfinition. Il en exploite les ressources, il en manifeste les puissances, mais sur un mode très spécial, qui est celui de la dénégation. Le religieux est un certain rapport institué de l’humanité avec elle-même, paradoxal de part en part, où elle se donne pour définition de ne pas se définir, puisqu’elle est définie par d’autres depuis ailleurs qu’elle-même.
17La religion, en son institution primordiale, est une prise de position par rapport à l’autonomie processuelle qui s’instaure au travers du politique.
18Elle est une expression de cette autonomie, en même temps qu’un choix vis-à-vis d’elle, un choix qui consiste à la refuser et à la conjurer. Elle est un parti pris del’hétéronomie. Elle constitue les humains en dépendants : nous devons tout ce que nous sommes à des êtres d’une autre nature que nous. C’est ce paradoxe qu’il faut méditer sous le nom de religion. Il représente l’énigme par excellence de l’histoire humaine. Religion désigne une relation de l’humanité avec elle-même, à laquelle rien ne l’obligeait (ce qui ne veut pas dire qu’elle n’a pas de sens), au travers de laquelle elle se dit en conscience le contraire de ce qu’elle fait en pratique. Tout se passe comme si l’humanité n’avait pu manifester sa possession définitionnelle d’elle-même que par l’affirmation de sa dépossession métaphysique.
19Cette application du choix religieux au noyau instituant du politique produit des effets d’aménagement et de mise en forme institutionnelle de celui-ci. On peut parler d’institutionnalisation, afin de bien distinguer les registres, à propos de cette réflexion de l’autonomie virtuellement inscrite dans le politique, par l’hétéronomie religieuse. Cette institutionnalisation a pour aspect fondamental, dans son premier visage, de neutraliser les scissions, les oppositions ou les séparations inhérentes au politique, au profit d’une essentielle unité des hommes établie grâce à leur division d’avec la surnature et à leur soumission envers elle. L’Un des vivants-visibles, obtenu grâce à l’assujettissement à l’Autre invisible : tel est le fond de l’esprit politique des religions.
20Il y a lieu de parler de la religion plutôt que du religieux parce qu’il y va dans ces opérations d’un contenu précis, d’un système de croyance et de pensée défini, et non d’une fonction aux contours incertains. La fonction n’est pleinement intelligible que si l’on a identifié le contenu. Naturellement, les religions une fois établies dans leur diversité, il est commode, normal et inévitable de parler du religieux pour essayer de cerner le rôle qu’elles remplissent en commun. Mais s’agissant de la détermination primordiale du phénomène et de son essence, il faut bien voir qu’on n’a pas affaire à une fonction permanente mais à une proposition et autoposition au sujet de soi. Cette proposition relève de l’histoire : elle aurait pu ne pas être, elle n’est pas dictée par la nécessité et elle a cessé d’être, elle ne fait plus sens pour nos sociétés. Il subsiste des croyances religieuses, mais elles n’ont plus de fonction politique dans l’acception forte qu’on a vue. L’expérience de la dette et de la dépendance surnaturelles perdure; elle est en train d’acquérir une signification nouvelle en refluant toute dans l’espace personnel ou subjectif.
21Les religions sont des variantes civilisationnelles et historiques de ce parti pris de la dépossession qui justifie de parler de la religion. Elles en modulent diversement la teneur et les conséquences. Elles présentent un parcours qui a été dans le sens d’une réduction de l’altérité du fondement surnaturel et, conséquemment, d’une affirmation du politique. Les religions « primitives » ou « sauvages », les religions des sociétés d’avant l’État, sont radicales dans la position de l’extériorité du fondement. La neutralisation du politique y est maximale. L’émergence de l’État inaugure une dialectique du politique et de la religion en fonction de laquelle se sont définies des religions du « divin » qui nous sont familières. Le fondement extra-humain s’y rapproche en même temps que s’accroissent les proportions du divin. L’emprise du politique s’y élargit à mesure. Nous sommes entrés, avec l’âge moderne, depuis le XVIe siècle, dans un processus d’une autre nature : l’émancipation du politique, qui va entraîner sur cinqsiècles la sortie de la religion et la disparition du « politico-religieux ». C’est à partir de cette extinction que nous pouvons maintenant écrire l’histoire de la religion, au-delà de l’histoire des religions.