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Systèmes de rémunération des médecins et incitations à la prévention
Carine Franc
Romain Lesur
1L'analyse économique de la prévention s'est essentiellement intéressée à l'étude des comportements de prévention de la part des individus, et notamment à l'impact de l'assurance sur ces comportements. L'article fondateur de cette littérature est celui d'Ehrlich et Becker [1972]. Leur apport principal est d'associer la prévention primaire à des comportements d'auto-prévention et la prévention secondaire à des comportements d'auto-assurance. La prévention repose ainsi sur un investissement du patient réduisant la probabilité de maladie ou le montant du dommage. Les exemples fréquemment cités qui justifient cette vision sont la vaccination pour la prévention primaire et le dépistage de maladies pour la prévention secondaire.
2Trois critiques peuvent être faites à l'égard de cette analyse économique traditionnelle de la prévention. Tout d'abord, les rôles joués par le médecin et l'assureur sont ignorés : le médecin est soit occulté, soit supposé se comporter comme un agent parfait envers le patient. Le conflit d'intérêt qui peut exister entre le médecin et son patient n'est donc pas pris en compte. De plus, l'impact des actions que peut mener l'assureur afin d'influencer les comportements des prescripteurs n'est pas exploré
3D'autre part, d'un point de vue théorique, l'analyse d'Ehrlich et Becker [1972] repose sur une fonction d'utilité unidimensionnelle, et son extension à l'analyse de la prévention en santé n'est pas immédiate.
4Enfin, le modèle d'Ehrlich et Becker [1972] ne possède pas de composante temporelle, alors que la prévention est un phénomène intrinsèquement dynamique.
5Les deux derniers points ont été intégrés dans des analyses plus récentes des comportements de prévention
6L'apparition de nouvelles technologies de dépistages précoces (dépistage de facteurs de risque et dépistage de maladies) pour différentes maladies graves a renforcé le rôle de la médecine préventive
7La santé publique, à partir de sa classification des actions de prévention, est à même de fournir à l'économiste une grille d'analyse intégrant le rôle des médecins et des assureurs
8L'analyse, que nous proposons dans cet article, prend en considération le rôle du médecin dans les actions de prévention secondaire. Nous nous intéresserons également à la prévention primaire de façon originale, puisque nous considérerons qu'elle est le seul fait de l'assureur. Nous avons choisi de centrer notre analyse sur la médecine ambulatoire, et nous réservons le rôle de l'hôpital dans la médecine préventive pour une analyse ultérieure.
9Notre analyse est centrée sur le rôle du médecin et sur les incitations à effectuer des actes de prévention secondaire qu'il reçoit à travers sa rémunération. La spécificité de l'étude des incitations à la prévention en médecine ambulatoire est que la vocation prioritaire des médecins est a priori et, en tous les cas en France, de pratiquer des soins curatifs
10En partant de l'hypothèse qu'il est désirable d'inciter les médecins à développer une médecine préventive, en plus de la médecine curative qu'ils pratiquent déjà, la question explorée dans cet article est de savoir si le système existant de rémunération des actes curatifs facilite ou non le développement de la médecine préventive et/ou nécessite l'utilisation d'un instrument supplémentaire : la possibilité de rémunération des actes de prévention secondaire. Cette problématique sera explorée pour les trois cas type de rémunération de la médecine curative : la capitation, le salariat et le paiement à l'acte.
11Nous cherchons donc, à travers cet article, à répondre à la question « Comment inciter les médecins à effectuer plus de prévention ? », qui est évidemment fortement liée à la question : « Faut-il inciter à plus de prévention ? ». Cette dernière interrogation nécessite donc de savoir si, d'un point de vue normatif, la prévention est désirable et, si oui, quel est son niveau optimal. Comme le note le rapport Robert [2003], cette question fait l'objet de débats, notamment à travers la hiérarchisation des actions de prévention
12Les innovations actuelles en matière de médecine préventive sont essentiellement centrées sur le dépistage précoce de facteurs de risque. Celui-ci nécessite parfois le recours à des actes d'analyse médicale mais il peut aussi simplement s'agir d'un questionnaire. Dans tous les cas, l'avis le plus communément admis est que mener une action de dépistage de facteurs de risque chez un patient est consommateur de temps pour le médecin : la médecine préventive ne se réduit pas à la prescription d'actes. Ainsi, pour le médecin, l'input nécessaire à la médecine préventive est le temps, qui est également l'input nécessaire à la médecine curative. Un des arbitrages présents dans notre article est donc l'allocation de la ressource temps entre médecine curative et médecine préventive. Cette allocation va évidemment dépendre de la rémunération relative de chaque type d'acte.
13En outre, nous montrons que l'existence d'une contrainte pesant sur le temps disponible du médecin permet de comprendre comment les différents modes de rémunération incitent ou non le médecin à internaliser les effets à long terme de la prévention. Cet aspect est crucial dans la détermination du niveau de rémunération nécessaire au développement de la médecine préventive. Ainsi, le partage de l'activité des médecins entre médecine curative et médecine préventive dépend aussi de la façon dont ils internalisent les conséquences à long terme des actions de prévention sur leur activité.
14À l'aide d'un modèle particulièrement simple, nous obtenons les résultats suivants :
15La suite de cet article est répartie comme suit : la section 2 présente le modèle. Les incitations à la prévention secondaire dans les différents systèmes de rémunération sont présentées dans la section 3. Nous présentons dans la section 4 les conséquences de la perte d'information. La section 5 est consacrée à l'étude des actions de prévention primaire de la part de l'assureur. Nous concluons dans la section 6.
16Cette section présente l'ensemble des hypothèses concernant successivement les caractéristiques des patients et celles des médecins. Nous présentons ensuite les instruments dont dispose le régulateur et dérivons finalement de toutes ces hypothèses la fonction objectif des médecins.
17On considère P patients caractérisés par deux dimensions indépendantes :
18La détection de la classe de risque de long terme permet de prendre en charge une éventuelle pathologie grave plus précocement et de réduire la perte d'état de santé à long terme, qui intègre la perte de santé subie à court terme :
19Lors d'une visite (de coût unitaire c et de durée unitaire), le médecin prescrit le traitement curatif adapté à la pathologie du patient et peut aussi prescrire la réalisation d'actes de prévention secondaire permettant de déterminer la classe de risque de long terme. Les coûts attachés à la prévention secondaire sont de deux natures : une partie est supportée par le médecin et une autre est supportée par l'assureur. Le médecin supporte un coût direct noté ct, où t représente le temps supplémentaire de consultation passé par le médecin à déceler les facteurs de risque ou à expliquer au patient la nécessité d'examens de dépistage. L'effort de prévention secondaire modélisé ici correspond à la recherche de facteurs de risque chez le patient. Ces facteurs de risque ne correspondent donc pas aux symptômes pour lesquels le patient est venu consulter. La visite chez le médecin est donc perçue ici comme une opportunité pour le régulateur de faire réaliser des actes de prévention afin que le médecin traitant acquière de l'information. Le niveau d'effort de prévention effectué est mesuré par la variable e ∈ [0 ; 1]
20Les bénéfices attendus de la prévention secondaire sont de différentes natures. La prise en charge précoce des patients présentant un risque élevé permet d'améliorer, comme nous l'avons vu précédemment, leur état de santé à long terme. En outre, elle permet de réduire la quantité espérée de soins de santé curatifs nécessaires à long terme. Nous distinguons parmi les dépenses, l'activité du médecin en nombre de visites et les soins de santé prescrits. Un patient de classe de risque élevé génère un coût élevé des soins et ce d'autant plus que l'état de santé s'est dégradé dans le cas d'un traitement tardif. Dans ce dernier cas, l'ajustement du diagnostic requiert une quantité supplémentaire de visites n. Pour les individus de faible risque, la rentabilité informationnelle de la prévention secondaire est moindre car le traitement curatif attendu n'est pas modifié par l'acquisition d'information. Le nombre de visites pour les patients de risque faible est normalisé à 1 comme dans le cas d'un risque élevé connu.
21Cependant, le gain informationnel de la prévention secondaire peut être réduit à travers des mécanismes de dilution d'information :
22L'assureur public organise le système de soins à travers une assurance publique complète
23À l'état stationnaire (de long terme), l'activité du médecin est représentée par la fonction de temps T(e, N) suivante :
24
Le coût associé à l'activité médicale est noté C(T) et les revenus générés par cette activité sont :


:
représente donc le nombre maximal de consultations sans acte préventif que le médecin peut effectuer.
L'activité du médecin T(e, N) est une fonction affine du niveau de prévention secondaire e, qui agit dans deux sens opposés :

. Cela signifie que si la perte d'information est trop importante, alors la médecine préventive accroît nécessairement l'activité des médecins.
Il est clair que, lorsque la prévention secondaire est consommatrice de temps à long terme (τ ≥ 0), la réalisation de l'effort ne fait que renforcer le poids de la contrainte de temps en ajoutant du temps effectif : le temps passé à réaliser de la prévention t est supérieur au gain de temps à long terme
Afin de saturer sa contrainte de temps, le médecin peut agir à la fois sur le nombre moyen de visites par patient à travers son effort de prévention e et sur le nombre de patients N.
25Dans un système de salariat, le revenu salarial, basé sur une durée de travail fixée 





Concernant son activité N : si r < 0, alors e=0, l'effort de prévention est nul et l'activité du médecin se réduit à
. Si, à l'inverse, il reçoit une subvention pour la production de prévention secondaire, il réalise l'effort maximal et son activité est minimale seulement si
, ce qui se traduit par un nombre de patients N juste nécessaire pour atteindre
. Pour chacun de ces N patients, il prend le temps nécessaire à la réalisation des actes de prévention secondaire. Il y a alors substitution maximale du temps des consultations par la prévention secondaire au détriment du nombre de patients pris en charge. À l'inverse, si
, la rémunération de la prévention secondaire est suffisamment incitative pour conduire le médecin à réaliser des heures supplémentaires (dans la limite de sa contrainte de temps
) qui sont rémunérées via son activité de prévention.
26Dans un système de capitation, le médecin reçoit un forfait par patient qu'il accepte sur sa liste (nombre plafonné à
), il choisit alors le nombre de patients qui maximise son profit en deçà du plafond autorisé et sous son éventuelle contrainte de temps.
Sous capitation (S=0, μ=0) le profit s'écrit :



L'activité du médecin va être déterminée par la dérivée de Π
: si le médecin exerce une activité, alors il va nécessairement saturer la contrainte. Le niveau de capitation pour lequel le médecin accepte d'exercer son activité est donc donné par :
, le profit peut alors s'écrire :
:
sous la forme :
, alors λ
Si τ ≤ 0, le médecin a des incitations propres à effectuer des actes de prévention, ce qui signifie que r=0 suffit. Il n'est pas nécessaire, dans ce cas, de rémunérer les actes de prévention. Le niveau de capitation nécessaire est alors donné par
.
Si τ > 0, la solution qui occasionne le moins de transfert de la part du régulateur, et qui incite le médecin à participer au système de capitation ainsi qu'à effectuer des actes de prévention est : r=τc et K=pc(1 +
Ainsi dans un système de capitation, lorsque le médecin possède des incitations propres à effectuer des actes de prévention, il n'est pas nécessaire de les rémunérer. Sous cette hypothèse, la médecine préventive est spontanément développée. Si un tel développement n'est pas observé dans un système de capitation et que le régulateur souhaite le promouvoir, cela signifie que les actes de prévention doivent être rémunérés, et qu'il n'est alors pas nécessaire de modifier le niveau de la capitation.
27Le système français actuel est fondé sur le paiement à l'acte. En considérant que l'objectif des autorités est d'inciter au maximum de prévention, nous examinons la forme de paiement à l'acte la plus incitative.
28Comme dans les deux systèmes précédents, les variables de décision du médecin sont le niveau de prévention e et le nombre de patients pris en charge N. Ici, S=K=0, le profit est alors tel que :
29
Lorsque le médecin est contraint par le temps, son programme s'écrit :


La seconde dérivée du lagrangien permet de décrire l'activité du médecin. Il est incité à pratiquer son activité dès lors que :
le paiement minimal d'un acte nécessaire pour assurer l'activité du médecin. Si
, le médecin sature sa contrainte de temps
et le nombre de patients pris en charge par chaque médecin est :

.
Lorsque les pouvoirs publics minimisent le transfert requis pour inciter le médecin à prescrire de la prévention secondaire r=μt,
. L'effort de prévention secondaire se fait au bénéfice du nombre de patients lorsque la prévention secondaire permet au médecin de libérer du temps (τ < 0) pour les autres patients :
. Lorsqu'à l'inverse la prévention secondaire est, à long terme, consommatrice de temps, le nombre de patients pris en charge est moindre lorsque le médecin réalise un effort de prévention.
30L'information obtenue par l'effort de prévention secondaire est en général acquise par le médecin. Suivant l'organisation de l'offre de soins, le médecin a une responsabilité et/ou un intérêt à établir un dossier du patient dans lequel toutes les informations sont rapportées. Le régulateur peut toutefois imposer des réglementations qui facilitent la sauvegarde des informations au cours du temps et malgré les changements éventuels de médecins. Pour ce faire, il faut imposer la transmission entre confrères des dossiers des patients ou il faut que le conservateur de l'information soit un tiers comme l'assureur ou le patient (à travers une carte magnétique, par exemple). Le paramètre ε peut alors être considéré comme un instrument de politique économique
31Dans un système de paiement à l'acte, le médecin n'internalise pas le gain potentiel de temps (à long terme) généré par la prévention secondaire. Pour consentir à réaliser l'effort, le paiement doit être comparable à celui des actes curatifs. La préservation à long terme des informations issues de la prévention secondaire n'affecte en rien la décision du médecin de produire de la prévention secondaire. Si le régulateur minimise les transferts au médecin
et r=μt, la réduction du paramètre ε n'a pas de contrepartie en termes de coût de l'activité de médecin. Il est évident, en revanche, que si la régulation limite la dilution de l'information (réduit ε) alors le gain marginal en termes de temps (de long terme) de la prévention secondaire est amélioré (τ est réduit) et le nombre de patients qu'un médecin peut prendre en charge est plus important (étant donné
, expression (7)). Il est important de souligner que nous supposons que le médecin agit sur le nombre de patients pris en charge car la durée de la consultation (c), posée comme unité de temps, est supposée constante.
Dans le système du salariat, là encore, une réduction de la dilution de l'information n'affecte pas la décision du médecin de fournir un effort. Il ne consent à réaliser de la prévention secondaire qu'à la condition d'obtenir une rémunération positive en sus de son salaire r ≥ 0. Toutefois, pour inciter le médecin à ne pas réaliser la prévention secondaire au détriment du nombre de patients (c'est-à-dire accepter de faire des heures supplémentaires), la rémunération minimale décroît avec ε : r ≥ c(1 +
Dans le système de capitation au contraire, la rentabilité des actes de prévention secondaire joue un rôle important dans la décision du médecin de faire l'effort. En effet, le médecin intègre l'impact marginal de son effort sur son activité de long terme et il est évident qu'une meilleure rentabilité de l'effort (au travers d'une information plus facilement disponible dans le temps) accroît le poids de ses incitations propres (d'après l'expression (3)). Les incitations propres du médecin ont un poids plus important et si, malgré tout, elles ne suffisent pas, le coût pour le régulateur d'inciter le médecin à produire de la prévention secondaire est diminué. En effet, si τ > 0, la rémunération de la prévention secondaire incitative est r=τc, et là encore, puisque le médecin internalise le gain marginal de e, une valeur réduite de ε (probabilité que l'information soit perdue) entraîne une valeur de τ réduite (le temps supplémentaire par patient nécessaire sur le long terme est réduit).
Le système de capitation, conformément aux intuitions, est le mécanisme de paiement qui rentabilise au mieux l'information acquise par les actes de prévention secondaire (pour une valeur identique de ε). Si le régulateur améliore sensiblement la préservation de l'information dans le temps, c'est dans le système de capitation que les bénéfices seront les plus importants du fait que le médecin prend en compte le temps et le gain éventuel qu'il peut tirer à long terme sur sa propre activité.
32La médecine préventive se développe rapidement et les campagnes d'information se multiplient : tests de dépistage précoce, hygiène de vie (obésité, tabac, alcool, …), etc. Ces programmes, généralement initiés par les pouvoirs publics, ont pour but de modifier les comportements des assurés et des patients mais aussi ceux des professionnels de santé.
33Concernant l'impact de campagnes d'information sur le recours au système de santé, on peut concevoir diverses conséquences. La théorie économique modélise la prévention primaire telle qu'elle réduit la probabilité de recours. Or, de par la nature de l'information diffusée, la prévention primaire peut conduire, à l'inverse à une hausse des recours que le médecin devra assumer, étant donné son système de paiement. Par ailleurs, on peut penser à d'autres conséquences de la prévention primaire : une amélioration de l'état de santé initial des patients, une baisse du coût de production de la prévention secondaire pour le médecin. En effet, si le patient est d'ores et déjà informé sur la nature et l'intérêt du test de dépistage, le médecin peut le prescrire plus efficacement.
34La question étudiée ici est de savoir si la fourniture de prévention primaire permet de réduire le coût des incitations des médecins à réaliser de la prévention secondaire ou, au contraire, si la prévention primaire et secondaire sont complémentaires. Notre modèle nous offre la possibilité d'étudier cette question dans les différents systèmes de paiement.
35En notant y la quantité de prévention primaire produite par les pouvoirs publics, la fonction de temps du médecin devient :
36

Toutefois, si la prévention primaire accroît les recours à court terme (p′ > 0), exprimant de ce fait une demande de prévention secondaire de la part des assurés, l'effet global sur la fonction de temps du médecin est ambigu (le premier terme étant toujours positif alors que le deuxième est toujours négatif).
Les effets de la prévention primaire sur les décisions du médecin peuvent alors être ambigus. Toutefois, suivant le système de paiement du médecin, la fourniture de prévention primaire par le régulateur peut renforcer les incitations du prescripteur à produire de la prévention secondaire. Il a été établi, dans la section précédente, que, suivant le système de paiement, le médecin intègre plus ou moins les effets de la prévention secondaire à long terme.
On peut alors se demander quelles sont les décisions du médecin lorsque la prévention primaire agit de façon ambiguë sur l'activité du médecin (représentée par τ(.)) du fait des deux effets opposés de la prévention primaire sur le processus médical (conséquences de la prévention secondaire) :
37Lorsque le médecin est rémunéré par salariat, son profit dépend du niveau de prévention primaire :
38
La fourniture de prévention primaire n'affecte pas directement la décision du médecin de réaliser de la prévention secondaire, décision pour laquelle il suffit qu'il reçoive une rémunération en sus de son salaire r ≥ 0. Toutefois pour inciter le médecin à ne pas réaliser la prévention secondaire au détriment du nombre de patients pris en charge (e=1) et à saturer sa contrainte de temps
, la condition du premier ordre (2) est modifiée
39Dans un système de capitation, la prévention primaire peut renforcer les incitations propres du médecin à réaliser de la prévention secondaire :
40
Dans un système de paiement à la capitation, le médecin intègre dans son calcul son activité de long terme et donc a fortiori les effets potentiels des différentes actions de prévention. L'expression (3) qui conditionne la décision du médecin de réaliser de la prévention secondaire, devient :
41Avec un système de paiement à l'acte, le médecin ne fournit un effort de prévention secondaire (e=1) que s'il est rémunéré au moins aussi bien que pour des actes curatifs, soit r ≥ μt(y). Si cette rémunération associée à la fourniture de prévention secondaire n'est pas suffisante, il ne produit que des actes curatifs (e=0). Dans ce cas, si la prévention primaire réduit le recours à court terme (p′(y) < 0), le profit est une fonction décroissante de y.
42
Le bénéfice que peut tirer le régulateur de la fourniture de prévention primaire n'est reflété que par la réduction du coût des incitations nécessaires à la production de prévention secondaire.
43Nous avons étudié, à l'aide de ce modèle, la nature des incitations des médecins induites par leur système de paiement et plus précisément les incitations à produire de la prévention secondaire. Conformément aux intuitions, le système du paiement à la capitation est celui qui fournit le plus d'incitations à la prévention. En effet, le médecin rémunéré sous un schéma de capitation, intègre dans son calcul les effets à long terme de la prévention secondaire sur son activité médicale. Lorsque la pérennité de l'information acquise est améliorée et/ou lorsque l'assureur public fournit de la prévention primaire, la réduction du temps nécessaire aux soins est internalisée par le médecin, et ce dernier a d'autant plus d'incitations propres à produire de la prévention secondaire.
44La principale différence entre le salariat et la capitation réside dans la prise en compte des effets à long terme des actes de prévention sur l'activité médicale. Un médecin salarié n'internalise pas ces effets de long terme. Toutefois, il est facile pour l'assureur de mettre en place une médecine préventive en proposant une rémunération en sus du salaire, associée aux actes de prévention fournis. Ce paiement additionnel doit être suffisant pour éviter une substitution des actes curatifs par les actes préventifs, incitant ainsi le médecin à effectuer des heures supplémentaires. Bien que la décision du médecin de réaliser des actes de prévention ne dépende pas directement des politiques économiques mises en place par l'assureur, les incitations nécessaires pour favoriser la prévention secondaire sans substitution systématique entre actes curatifs et actes préventifs sont là encore, moins coûteuses si l'information acquise est pérenne et/ou si l'assureur fournit de la prévention primaire.
45Dans le contexte du paiement à l'acte, la rémunération de la médecine préventive et de la médecine curative se font directement concurrence : afin d'inciter le médecin à pratiquer une activité préventive, cette dernière doit être relativement aussi bien rémunérée que la médecine curative. La mise en place de politiques économiques par l'assureur, telles que la prévention primaire, n'affecte que mécaniquement le coût des incitations à produire de la prévention secondaire. En revanche, nous avons montré que le développement d'innovations ayant pour but de minimiser les pertes d'informations concernant le patient, comme le dossier médical partagé, ne mettent en place aucune incitation à effectuer des actes de prévention dans un contexte de paiement à l'acte.
46Il est important de signaler les limites de notre analyse. Nous avons considéré que le médecin modulait son activité grâce au nombre d'assurés qu'il prenait en charge dans la population. Il serait possible d'adjoindre une extension à ce modèle afin d'étudier plutôt une modulation de la durée de consultation, que nous avons considérée comme donnée. De même, nous avons considéré implicitement dans ce modèle que la demande s'adressant à chaque médecin était suffisante pour qu'il puisse exercer l'activité maximisant son profit. Relâcher cette hypothèse simplificatrice permettrait de prendre en compte, par exemple, les questions d'hétérogénéité de la densité médicale. Dans le cas d'une région sur-dotée en médecins, ceux-ci pourraient se trouver contraints par la demande s'adressant à eux. En outre, l'arbitrage présenté ici entre médecine préventive et médecine curative peut être remis en question dans les régions médicalement sous-dotées, les médecins donnant évidemment la priorité aux actes curatifs.
47En dernier lieu, l'analyse proposée ici s'intéresse aux incitations induites par les modes de rémunération sur les actions de prévention et la rémunération de la prévention que doit éventuellement introduire le régulateur afin de les promouvoir. Elle considère donc, de façon implicite, que la prévention est toujours optimale. Une analyse normative de l'optimalité de la prévention vue du financeur permettrait alors de compléter utilement notre travail.
48Il est toutefois important de souligner qu'il existe une grande variabilité des pratiques de prévention secondaire entre les médecins. Le système de rémunération des médecins ne peut expliquer à lui seul ces divergences
Carine Franc
Romain Lesur
[ *] cregas-inserm U537 cnrs umr 8052, 80 rue du Général-Leclerc, 94276 Le Kremlin-Bicêtre Cedex. Courriel : franc@ kb. inserm. fr.
[ **] Thema et Direction de la prévision et de l’analyse économique, Télédoc 652, 139 rue de Bercy, 75572 Paris Cedex 12. Courriel : romain. lesur@ dp. finances. gouv. fr. Les opinions exposées ici n’engagent pas l’institution à laquelle appartient l’auteur.
[ 1] L’influence de la prévention primaire sur le comportement des assurés fait référence à la littérature sur l’aléa moral ex ante ainsi qu’à celle sur la publicité.
[ 2] Kenkel [2000] souligne que les travaux économiques réalisés sur les choix de prévention ont porté sur la demande de prévention par l’individu. Phelps [1978] étudie notamment les arbitrages de l’individu entre demande de soins curatifs et demande de prévention. Il montre, dans un modèle d’utilité espérée, que soins curatifs et actes de prévention sont des substituts car, si le prix des premiers augmente, la demande de prévention augmente. Kenkel [1994] montre, à l’inverse, que soins curatifs et actes de prévention peuvent être perçus comme complémentaires, tout particulièrement dans le contexte de prévention secondaire, lorsque la détection précoce d’une pathologie nécessite un traitement curatif précoce.
[ 3] Dans les comptes nationaux de la santé, les dépenses de prévention ne représentent en 2002 que 2,3 % de la dépense courante de santé. Toutefois, là encore, la définition de la prévention est très restrictive, excluant le rôle des médecins, puisque sous « dépenses de prévention » ne sont regroupées que les dépenses affectées aux programmes et aux institutions spécialisés. Des études récentes (notamment Pelletier-Fleury et al. [2002], Le Fur et al. [2003]) s’appliquent à reconstituer le poste « dépenses de prévention » en intégrant les dépenses de dépistage et de traitement des facteurs de risque. Les auteurs montrent que la France a dépensé, en 1998, au minimum 7 % de la dépense courante de santé pour la prévention, alors que le poste associé ne reportait que 2,1 %.
[ 4] Dervaux et Eeckhoudt [2004] présentent, dans ce même numéro, un modèle faisant converger l’approche économique traditionnelle de la prévention avec l’approche valable en santé publique.
[ 5] Dans cet article, nous n’étudions pas la prévention tertiaire qui regroupe les actions et soins prodigués lorsque le risque est avéré et la maladie confirmée. Notons aussi que la définition de la santé publique fait également l’objet d’étude, car elle semble conduire à une grande variabilité des interprétations. Froom et Benbassat [2000] proposent notamment de préciser pour une action de prévention, l’objectif, la population cible et le type d’action.
[ 6] Majnoni d’Intignano [1999] souligne que le système français est efficace pour la médecine curative mais très souvent « en retard », voire défaillant pour la prévention, ajoutant que « ces conclusions militent pour de nouvelles formes de rémunération spécifiques incitant à développer à la fois l’offre et la demande de prévention ».
[ 7] De plus, comme l’a souligné un des rapporteurs, il n’est pas certain qu’un assureur privé, maximisant l’utilité de ses assurés, effectuerait les mêmes choix qu’un assureur public valorisant, sans doute suivant un horizon plus lointain, un surplus collectif dans lequel interviendrait le surplus des médecins.
[ 8] Ce point est discuté de façon récurrente à travers des projets comme le dossier médical partagé, par exemple.
[ 9] Le médecin choisit en fonction des caractéristiques individuelles de fournir des actes de prévention secondaire adoptant éventuellement des stratégies mixtes. Ainsi, e est la probabilité que le médecin réalise un acte de prévention secondaire au patient.
[ 10] Rochet [1991] et Cremer et Pestieau [1996] montrent que dans le contexte d’un individu représentatif qui ne peut exercer d’aléa moral ex post ou ex ante, car la demande de soins ne s’exprime pas directement, le niveau optimal de la couverture publique est une assurance complète. Cette propriété ne serait plus vérifiée dès lors que le patient peut agir indirectement sur la demande à travers, par exemple, la possibilité de changer de médecin en cas d’insatisfaction.
[ 11] Même si le niveau de prévention secondaire e caractérisé par des actes est observable ex post, nous supposons qu’il est impossible pour le régulateur de contracter sur e. En effet, le tri par classe de risque n’est pas systématiquement nécessaire (dans le cas de risque faible) et dépend des caractéristiques des patients dont seul le médecin dispose. Le médecin est supposé représentatif mais sa clientèle peut ne pas être homogène (
[ 12] Par hypothèse
, sans quoi le médecin n’accepte pas de signer le contrat de travail.
[ 13] Au moment où cet article a été rédigé, le projet de loi portant réforme de l’assurance maladie contenait des dispositions afin de rendre opposable le dossier médical partagé.
[ 14] De façon plus générale, il faut noter que supposer p dépendant de y revient à considérer le patient comme n’étant plus totalement passif mais comme exprimant une demande d’actes exclusivement préventifs. Nous considérerons par la suite que, face à une telle demande, le médecin met à profit la consultation pour établir si le patient présente des caractéristiques nécessitant effectivement un acte préventif. Si tel est le cas, il le réalise, sinon il préfère consacrer ses activités de prévention à d’autres patients.
[ 15] Pour les maladies graves, les deux autres impacts prennent en compte les effets de long terme.
[ 16] En substituant les expressions de τ(y) et τ′(y), la dérivée de la fonction de temps du médecin s’écrit :
[ 17] Pour simplifier les interprétations, nous n’étudions en détails que le cas où τ < 0, la prévention secondaire induit un gain marginal de temps nécessaire par patient, à long terme. Dans le cas où τ > 0, les interprétations sont analogues. Par exemple, si τ > 0 et τ′ < 0, au lieu de conclure à une amélioration du gain marginal de temps, il faut conclure à un effet de la prévention primaire qui réduit le temps supplémentaire induit par la production de prévention secondaire.
[ 18] Cette condition du premier ordre est issue du programme du médecin avec changement de variable
. Le profit exprimé sous cette forme donne les mêmes résultats dans l’analyse de
. Le médecin détermine son niveau d’activité T optimal (qui est indépendant de p′(y)) et en déduit le nombre de patients qui dépend alors de l’impact de la prévention primaire sur le recours à court terme.
[ 19] En effet, une expérience récente étudie la prise en charge des maladies diabétiques par les médecins généralistes. Les conclusions sont claires, malgré des référentiels précis, il existe quatre profils de médecins ayant des comportements de suivi sensiblement différents (Germanaud et al. [2003]).