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Réseaux 2004- 2 (no 124)| ISSN 0751-7971 | ISSN numérique : en cours | ISBN : sans | page 17 à 51 Distribution électronique Cairn pour les éditions Lavoisier. © Lavoisier. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. |
L’individualisme connecté entre la technique numérique et la société
Patrice Flichy
RESUME — Cet article se propose de montrer comment les technologies numériques, ont
incorporé dans leur cadre d’usage deux caractéristiques majeures de la société
contemporaine : l’autonomie et le fonctionnement en réseau, puis comment
par la suite, ces technologies ont performé les usages naissants, renforçant par
la même ces nouvelles façons de vivre. La première partie montre comment
« l’individualisme connecté » apparaît comme une tendance forte de la société
contemporaine, aussi bien dans la vie privée que dans la vie professionnelle.
La deuxième partie s’emploie à examiner comment certains informaticiens ont
eu la capacité à intégrer dans leur technique ces nouveaux modes de vie qui
commençaient à apparaître dans les années 1970. Si donc le modèle d’usage
des TIC a été influencé par les modes d’organisation et de sociabilité au sein
de la famille et de l’entreprise, il faut également constater que ces outils
contribuent aux définitions identitaires des individus, à l’élaboration de leurs
réseaux de relations. Ils fournissent des ressources aux individus pour
développer leur individualisme connecté : c’est le thème de la troisième partie.
Cet article se propose de montrer comment les technologies numériques, ont
incorporé dans leur cadre d’usage deux caractéristiques majeures de la société
contemporaine : l’autonomie et le fonctionnement en réseau, puis comment
par la suite, ces technologies ont performé les usages naissants, renforçant par
la même ces nouvelles façons de vivre. La première partie montre comment
« l’individualisme connecté » apparaît comme une tendance forte de la société
contemporaine, aussi bien dans la vie privée que dans la vie professionnelle.
La deuxième partie s’emploie à examiner comment certains informaticiens ont
eu la capacité à intégrer dans leur technique ces nouveaux modes de vie qui
commençaient à apparaître dans les années 1970. Si donc le modèle d’usage
des TIC a été influencé par les modes d’organisation et de sociabilité au sein
de la famille et de l’entreprise, il faut également constater que ces outils
contribuent aux définitions identitaires des individus, à l’élaboration de leurs
réseaux de relations. Ils fournissent des ressources aux individus pour
développer leur individualisme connecté : c’est le thème de la troisième partie.
ABSTRACT —
This article shows, first, how digital technologies have incorporated autonomy
and networks – two key characteristics of contemporary society – into their
frame of use and, second, how they have performed emergent uses, thus
reinforcing new lifestyles. In the first part we see how ‘connected
individualism’ seems to be a strong trend in contemporary society in both
private and professional contexts. The second part examines how some
computer specialists have incorporated these new lifestyles, that first emerged
in the seventies, into their techniques. While the use of ICT has been
influenced by modes of organization and sociability within the family and the
firm, these tools contribute, in turn, to individuals’ definitions of identity and
the construction of their networks of relations. In the third part we consider
how they provide resources for individuals in the development of their
connected individualism.
This article shows, first, how digital technologies have incorporated autonomy
and networks – two key characteristics of contemporary society – into their
frame of use and, second, how they have performed emergent uses, thus
reinforcing new lifestyles. In the first part we see how ‘connected
individualism’ seems to be a strong trend in contemporary society in both
private and professional contexts. The second part examines how some
computer specialists have incorporated these new lifestyles, that first emerged
in the seventies, into their techniques. While the use of ICT has been
influenced by modes of organization and sociability within the family and the
firm, these tools contribute, in turn, to individuals’ definitions of identity and
the construction of their networks of relations. In the third part we consider
how they provide resources for individuals in the development of their
connected individualism.
1La technologie est traditionnellement perçue comme un travail sur la matière, s’appuyant sur les applications de la science. Aussi considère-t-on le plus souvent que les ingénieurs ont du mal à articuler leurs projets techniques, avec les pratiques sociales de leurs contemporains. J’estime au contraire que les usages sont déjà en filigrane dans le processus de conception technique. J’ai montré, dans un précédent article [1], que c’est tout d’abord au niveau des représentations que les usages prennent place dans le processus d’élaboration technologique. L’imaginaire constitue en effet une dimension essentielle de l’activité technique. Mais la question des usages est aussi présente dans l’activité sociotechnique elle-même. Je voudrais montrer ici comment les technologies numériques, et plus précisément le micro-ordinateur et l’internet ont incorporé dans leur cadre d’usage deux caractéristiques majeures de la société contemporaine : l’autonomie et le fonctionnement en réseau, puis comment par la suite, ces technologies ont performé les usages naissants, renforçant par la même ces nouvelles façons de vivre.
2Les publications sociologiques qui essaient de caractériser la société contemporaine mettent souvent en lumière deux grandes questions, celle de l’individu et de son identité et celle des réseaux. La première est plutôt abordée par les sociologues de la famille et de la vie privée, la seconde par ceux de l’entreprise. J’aurai néanmoins l’occasion de montrer que ces deux caractéristiques sont souvent associées dans la notion « d’individualisme connecté ». Les technologies de l’information et de la communication se sont quant à elle développées autour du couple individualisation/réseau. Cet article se propose donc d’étudier comment ces deux notions traversent à la fois la société contemporaine et les techniques informatiques. Je voudrais notamment m’intéresser à un double médiation, tout d’abord celle qui apparaît chez les informaticiens qui ont orienté les technologies numériques dans deux voies articulées, celle de l’ordinateur personnel et de l’internet. La deuxième médiation est assurée par les usagers qui vont s’approprier ces technologies, ils vont les modeler en partie en fonction de leurs pratiques sociales au sein de la famille et de l’entreprise. J’aborderai donc dans une première partie l’individualisme en réseau dans la famille et dans l’entreprise, puis la définition du cadre d’usage des TIC, j’y montrerai notamment la place qu’occupe les notions d’individualisation et de réseau. Enfin dans une troisième partie, je montrerai comment les usagers à la maison et au bureau utilisent ces outils dans le cadre d’une tension entre pratiques individuelles et pratiques collectives, autonomie et contrôle.
3Etudions tout d’abord les transformations de la vie privée au sein de la famille, puis dans les activités de loisirs, nous examinerons ensuite celles de la vie professionnelle, pour pouvoir montrer les continuités qui apparaissent entre les mutations de ces deux sphères sociales. Les travaux présentés ici portent pour l’essentiel sur des observations effectuées dans les années 1975-1995.
4La famille traditionnelle proposait à chacun de ses membres un système de places se reproduisant de façon identique de génération en génération. L’institution familiale s’est transformée à l’ère industrielle, certains sociologues la caractérisent alors comme une famille-hôpital [2]. Elle permet de réparer les dégâts du monde du travail, de s’abriter en cas de chômage. Ce type de famille est très largement en crise aujourd’hui. Le fait que la majorité des femmes ait une activité salariée à côté de leur activité domestique, la transformation des relations amoureuses, la diversité des types de familles (avec notamment le développement des familles monoparentales), tous ces éléments font que la famille contemporaine n’est plus d’abord une institution de protection. Cette mutation est généralement associée au développement de l’individualisme. Pour les uns il est négatif, pour les autres, positif [3]. Les tenants de la thèse de l’individualisme négatif insistent notamment sur la crise des liens de paternité dans les familles monoparentales ou recomposées. Il y a ainsi un risque important de perte des repères identitaires chez bien des enfants.
5La thèse de « l’individualisme positif » retiendra plus mon attention. Dans cette optique, la famille contemporaine offre à chacun la possibilité de construire son identité personnelle. Il ne s’agit plus de reproduire ce que l’on a acquis de la génération précédente, mais de construire du neuf. L’individu peut alors s’approprier son héritage, en se réclamant plutôt de tel ancêtre que de tel autre, en s’inscrivant dans un une lignée familiale ou en la refusant ou même en se réclamant d’une tradition qui n’est pas la sienne [4].
6Dans un livre récent, François de Singly peut ainsi faire un éloge de la « désappartenance [5] ». Il estime que les individus doivent se désengager de leur appartenance initiale, pour en choisir de nouvelles (qui éventuellement peuvent être les mêmes, mais seront alors le résultat du choix de l’individu). Cet élément qui constitue une des caractéristiques des sociétés modernes comporte néanmoins un risque : celui d’une forte instabilité des appartenances.
7Ainsi, si le mariage est aujourd’hui plus tardif et suit souvent une période de cohabitation, c’est qu’il ne s’agit non pas de rentrer dans une institution ou simplement de reproduire un rite, mais de construire une nouvelle appartenance, de se prendre en charge. La fête est ainsi organisée (mise en scène) par les mariés [6]. Au sein du couple, il convient d’être « libres ensemble [7] » pour reprendre l’expression de François de Singly. Il faut à la fois élaborer un espace pour vivre ensemble et en même temps respecter l’autre quand il veut se définir comme un individu seul. Reprenant le mythe de Pygmalion, Singly montre [8] que le conjoint peut aider l’autre à définir son identité dans ses différentes composantes professionnelle et personnelle. Le soi naît ainsi de façon un peu contradictoire d’une relation privilégiée à une personne. Au-delà du couple, la famille apparaît de plus en plus comme un cadre qui permet la construction et l’unification de l’identité personnelle des parents et des enfants. Contrairement à ce que l’on considère trop souvent, nous ne sommes pas dans une société plus individualiste, dans le sens où l’individu aurait tendance à se replier sur lui-même, mais au contraire dans une société où la famille aide l’individu à se construire lui-même. L’individualisme ne s’oppose pas à la famille mais en est une des composantes. Certains sociologues de la famille parlent ainsi « d’individualisme relationnel ». Mais cette mutation ne se fait pas sans difficulté, comme le note Irène Théry, « nous sommes à la fois plus libres et plus exposés, plus responsables et plus incertains, plus autonomes et plus fragiles [9] ».
8Derrière cette nouvelle conception des rapports privés, apparaît une plus grande diversité des modèles familiaux, on constate que la famille s’impose moins comme institution, « on “choisit” aussi les membres de sa famille, on “manipule” sa parenté en fonction des affinités et des mobiles personnels [10] ». De leur côté Claudine Attias-Donfut, Nicole Lapierre et Martine Segalen notent une sorte de retour à la famille élargie qui mélangent les générations. Le « nouvel esprit de famille » conforte les liens et les continuités tout en ménageant mieux qu’auparavant l’autonomie de chacun. Ces auteurs parlent de « famille entourage », ou de « front de parenté [11] ». En définitive, pour Irène Théry « la famille contemporaine n’est plus une institution mais un réseau relationnel… c’est un réseau de relations affectives et de solidarité [12] ».
9On arrive ainsi dans les sociétés contemporaines, à une mutation profonde de la vie privée. D’une part, l’individu est réellement au centre de la société (selon Singly, « la famille n’est plus “la cellule de base”. L’individu a pris cette place sociale et politique [13] »), d’autre part, l’individu est partie prenante de nombreux réseaux de relations qu’il tisse lui-même dans des cadres multiples. Là où dans les sociétés traditionnelles, les liens sociaux étaient en quelque sorte imposés à l’individu, dans la société contemporaine c’est lui qui choisit ses liens. Ces choix ne sont pas seulement dirigés par les émotions de la passion amicale ou amoureuse mais aussi prennent place dans le processus de construction identitaire. Le choix des amis et des relations se révélera par exemple un atout dans la recherche d’un emploi ou d’un conjoint.
10La transformation des modes de loisir est un autre signe des mutations de la vie privée. Depuis la fin du XIXe siècle, on assise à un lent déclin des spectacles collectifs et dans le même temps à une croissance régulière des divertissements à domicile. Parallèlement à ce mouvement de privatisation (disparition des spectacles collectifs et développement d’une consommation privée dans les espaces domestiques), on assiste à une autre évolution des modes de loisirs : l’individualisation [14]. Dans l’ensemble, la réception des médias est de plus en plus individuelle. Déjà au XIXe siècle, la lecture qui était le plus souvent pratiquée à haute voix dans un cadre collectif devient petit à petit silencieuse et individuelle. La radio était également écoutée en famille dans les années 1930. Un quart de siècle plus tard, elle devient un média individuel écouté seul dans sa chambre ou sa voiture (transistor), puis quelques années après transporté avec soi (baladeur). En ce début du XXIe siècle, on constate une très grande diversité des modes d’écoute de la musique notamment chez les jeunes. Télévision musicale, radio, CD, l’internet, baladeur offrent non seulement une variété d’outils, mais des modes de consommation qui permettent d’organiser de façon plus spécifique ses pratiques d’écoute de la musique.
11La télévision qui est le premier média de l’espace privé contredit partiellement l’évolution précédente. Elle reste regardée collectivement au sein de la famille et constitue un élément important de la vie familiale, c’est une occasion de partage, de conseils mais aussi d’élaboration d’interdits. Néanmoins des pratiques plus individuelles apparaissent soit avec les téléviseurs dans les chambres, soit grâce au magnétoscope qui permet d’éviter les conflits de choix de programmes et d’individualiser la réception. Si la chambre constitue un lieu important de la consommation des médias chez les jeunes, c’est parce qu’elle constitue l’espace où le jeune peut expérimenter différents moi possibles, peut construire son identité [15].
12Une autre forme de loisir s’est beaucoup développée ces dernières années : la pratique amateur culturelle ou sportive [16]. Il s’agit là aussi d’une forme d’individualisme (chacun choisit son activité) relationnel (elle est faite avec d’autres).
13Une des bases de la société industrielle est la séparation de l’activité économique de la société. L’entreprise se développe indépendamment de la famille. Denis Segrestin rappelle à juste titre qu’en dépit de leur volonté d’autonomisation par rapport au social, les responsables d’entreprise sont constamment amenés à intervenir dans le social. Prenons le cas du fordisme, l’entreprise « au lieu de se fondre dans un ordre domestique qui lui aurait préexisté, devenait maintenant l’institution fondatrice d’un ordre social nouveau [17] ». Traiter dans cet article de l’entreprise indépendamment de la famille ne va donc pas forcément de soi. J’ai retenu ici cette division parce que c’est celle que pratique généralement les sciences sociales. Après avoir présenté la transformation du modèle d’organisation, je parlerai de l’évolution du salariat, des modes d’apprentissage et de la gestion des compétences.
14L’entreprise taylorienne qui était au cœur du capitalisme pendant une bonne partie du XXe siècle est en crise depuis une trentaine d’années. D’une part, la demande des consommateurs se diversifie et évolue beaucoup plus rapidement qu’auparavant, d’autre part, la concurrence s’intensifie et ceci dans un cadre de plus en plus mondial.
15Le taylorisme était caractérisé par la volonté d’économiser au maximum la coopération et la communication interpersonnelle. Ce « schéma d’efficience séquentielle et additive [18] » perd de sa pertinence aujourd’hui, alors que la performance dépend de plus en plus de la qualité de l’organisation et des interactions et moins de la justesse et de la rapidité des opérations élémentaires. Les performances locales sont de moins en moins additives. « L’efficience devient interstitielle [19] ».
16Pour répondre à ces nouveaux défis, un nouveau modèle entrepreneurial commence à apparaître qui a souvent été appelé l’entreprise-réseau. Si on a pu avoir l’impression que ce concept correspondait à une simple mode managériale, au contraire, pour un auteur, comme Pierre Veltz, il s’agit « d’un basculement structurel [20] ». Il distingue plusieurs modalités de ce qu’il appelle le « modèle cellulaire en réseau » qui vont de la grande firme, du réseau de PME, au monde professionnel plus ou moins structuré, tel le cinéma. Les deux dernières formes d’entreprise-réseau offrent trois avantages essentiels. Tout d’abord l’économie de capital, on substitue du capital relationnel au capital investissement. Deuxièmement la réactivité : pour pouvoir combiner de façon rapide des savoir-faire séparés, les petites structures sont plus efficaces, elles permettent de rendre le système productif beaucoup plus flexible. Enfin, le réseau permet de mutualiser les risques. En substituant à la relation hiérarchique des relations client-fournisseur, les leaders du réseau diminuent leur risque.
17Si on passe du niveau collectif (entreprise) à celui de l’individu, on note que le travail se transforme profondément. Il s’agit moins d’exécuter massivement des consignes, d’appliquer des procédures préétablies (activités qui, avec l’automatisation, sont de plus en plus prises en charge par la machine), mais plutôt de résoudre des problèmes, de gérer des aléas. L’opérateur de première ligne doit notamment savoir « récupérer une situation ». « L’acte productif s’élargit, se déplace vers l’amont, tend à devenir activité de gestion globale de processus, de flux physiques et d’informations ; il s’intellectualise et gagne en autonomie [21] ». Cette autonomie que l’on peut par exemple repérer dans le fait que de plus en plus de salariés règlent personnellement certains types d’incidents, se diffuse dans les différentes catégories professionnelles [22]. Elle n’empêche pas pour autant le contrôle. Là où dans la division du travail classique, il était effectué en quelque sorte ex ante, il est assuré aujourd’hui ex post : on s’assure que le salarié a bien tenu son rôle qui pourtant n’avait pas été défini à l’avance.
18Parallèlement, les entreprises ont multiplié les processus de communication et d’échanges, sous forme de cercles de qualité, de groupes d’expression ou de boîtes à idées. Cet échange horizontal d’informations ou de conseils est une pratique particulièrement développée chez les salariés les plus jeunes. Frédéric de Coninck note à l’occasion de l’enquête de l’Insee sur les conditions de travail que la communication horizontale décroît régulièrement avec l’âge. Le maximum (61 % échangent des informations avec des collègues) est atteint avec les salariés de moins de 20 ans, et le minimum (20 %) avec les salariés de plus de 60 ans [23]. La transformation de l’entreprise rencontre donc ici une évolution plus large de notre société.
19Mais la communication n’est pas uniquement horizontale, dans une organisation en réseau, elle peut prendre de multiples formes. A l’usine ou au bureau, chacun reçoit de multiples messages ou injonctions qui peuvent venir d’autres phases du processus de production, des services fonctionnels ou même du client qu’on essaye dans les nouvelles organisations productives de « mettre au cœur de l’entreprise ». Les individus sont de plus en plus seuls face à ces injonctions multiples. En effet le collectif de travail qui est devenu beaucoup plus flexible n’est plus capable d’assurer la médiation entre les demandes extérieures et les travailleurs. Dans des situations où la réactivité doit être plus forte, où les réorganisations sont permanentes, les managers ne réussissent plus à mettre en place des projets d’organisation un peu stables et cohérents. Certes les individus participent à des réseaux, mais ceux-ci sont très souvent provisoires, chacun (et surtout les salariés les plus dynamiques) tisse des liens qui lui sont propres mais l’ensemble de ces liens ne constitue pas forcément de nouvelles structures transversales pérennes [24] (de type projet par exemple).
20En définitive, on attend de l’individu un engagement personnel plus fort. C’est lui qui supporte les incertitudes. Il doit être plus autonome et réactif. Il doit gérer plus d’information, construire seul son réseau de coopération. Apparaît ainsi des articulations entre autonomie et réseau.
21Alors que le salariat était devenu la forme dominante de l’emploi, on assiste depuis les années 1990 au développement de formes d’emploi atypique : travailleur indépendant, travail à temps partiel, travail temporaire (intérim, CDD...). En France, 30 % des actifs pouvaient être rangés dans ces catégories en 1994. Aux Etats-Unis, les chiffres sont proches, mais on constate que dans des régions où de nouvelles formes d’organisation du travail se sont particulièrement développées comme la Californie, plus de la moitié de la main-d’œuvre occupe un emploi atypique. La situation de travail à temps plein avec un contrat « normal » est devenue minoritaire [25]. Comme le note Martin Carnoy, « les travailleurs sont progressivement “individualisés”, séparés des institutions qui s’étaient développées autour de l’emploi garanti (...) le travail tend à perdre sa signification sociale [26] ».
22La catégorie d’emploi atypique recouvre en fait deux types d’activités très différentes : des emplois très peu qualifiés et à l’inverse des emplois à forte intensité de savoir, ces derniers correspondant exactement au modèle du travailleur autonome, possédant des compétences élevées et capables de les négocier avec les employeurs. La flexibilité aurait ainsi deux faces. L’une positive pour le travailleur très qualifié qui fait de l’autonomie et de la connexion un atout, l’autre négative où la flexibilité se transforme en précarité, en vulnérabilité, en désaffiliation.
23Le monde industriel classique s’était organisé autour des métiers. Ceux-ci structuraient à la fois la transmission des savoir-faire des anciens vers les nouveaux et constituaient un élément essentiel de la définition identitaire des travailleurs. On était dans un schéma où le collectif préexiste à l’individu et modèle ce dernier. Aujourd’hui l’organisation en métier est en train de disparaître. Les savoirs et les savoir-faire ne sont plus acquis pour l’ensemble d’une vie professionnelle, il faut réapprendre en permanence. Les trajectoires professionnelles ne sont plus linéaires et prévisibles, elles sont brisées et nécessitent des transformations, des mutations profondes. L’identité professionnelle se transforme, l’individu doit d’abord se construire lui-même, pour pouvoir ensuite participer à l’élaboration de règles et de repères collectifs. Claude Dubar parle à ce propos « d’identité de réseau [27] ». Aujourd’hui, avec les nouveaux modes d’organisation en réseau, le travailleur est pris dans une pluralité de cercles professionnels. Pour régler des situations nouvelles, on crée des collectifs de type projet où les salariés échangent leurs compétences. Pour le salarié, c’est une situation plus risquée, il n’est plus comme auparavant « protégé » par les règles d’un métier (qui pouvaient éventuellement lui permettre de refuser de faire telle action). Aujourd’hui, il faut gérer la situation, satisfaire le client, donc travailler sans filet, et par ailleurs les échanges avec les pairs ne diminuent pas la responsabilité de chacun [28]. On est ainsi face à une double crise des identités professionnelles et des modes d’apprentissage.
24L’organisation en projet qui se substitue à l’organisation en métier est souvent vantée pour sa souplesse. Si elle permet effectivement d’être plus réactive, de mieux coller au marché, elle introduit néanmoins des dépendances croisées, alors que l’organisation en métier avait créé des autonomies, chacun était en effet protégé par la spécificité du métier [29].
25Le thème de l’individualisation et de l’autonomie du travail rejoint le débat sur les nouvelles formes de gestion du travail, le passage du modèle de la qualification à celui de la compétence. On passerait ainsi de la qualification du poste à celle de la personne. Il s’agit de prendre en compte le travail réel et non le travail prescrit. Pour Yves Lichtenberger, l’accent mis sur la compétence revient à donner une grande importance à « la prise de responsabilité d’une situation professionnelle [30] ». Comme le note Jean-Daniel Reynaud [31] le management par les compétences apporte l’idée de responsabilité du salarié à l’égard du résultat. Au-delà, on peut considérer avec Denis Segrestin [32] qu’on cherche à opérer un « véritable enrôlement cognitif » des salariés. En définitive, on demande aux ouvriers et aux employés de s’engager dans leur travail de la même façon que les cadres. La compétence associe des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être. On fixe aux salariés des règles de résultats et de croyance.
26Sophie Le Corre note quant à elle qu’« avec les règles de résultats, les salariés contractent de fait les obligations d’un travailleur indépendant – la livraison du produit de son travail – sans en avoir le statut ; avec les règles de croyance, ils contractent les obligations d’un militant sans en avoir forcément la vocation [33] ». Si malgré tout, le management par les compétences peut être considéré comme une façon de redonner sens à l’activité de travail, de répondre à la revendication syndicale des années 1970 de prise en compte du travail réel et non du travail prescrit, il faut constater que c’est en même temps une source de stress pour le salarié et que cela renforce la remise en cause des identités de métier. Le salarié est responsable de sa compétence, c’est-à-dire qu’il doit la développer et qu’en cas d’inadaptation, il en subira toutes les conséquences. L’individu se retrouve donc face à face avec son employeur sans l’appui des collectifs classiques de travail (métiers, syndicats). Tous les salariés sont-ils prêts à se lancer dans une telle aventure ? Comment pourront-ils gérer un éventuel échec ?
27Les évolutions que nous avons brièvement présentées dans la famille et dans l’entreprise ont un certain nombre de points communs. Pour les différents auteurs cités, nous entrons dans une nouvelle société que l’on pourrait caractériser par le modèle de l’individualisme connecté. Les grandes institutions se sont affaiblies, on a une réduction des engagements durables aussi bien dans le mariage que dans l’entreprise. Elles constituent des espaces où l’individu se coconstruit avec les autres. Comme le note Alain Ehrenberg : « Nous sommes désormais sommés de devenir les entrepreneurs de nos propres vies [34]. » Le modèle de Singly où les parents aident à la construction individuelle des enfants et où surtout chaque membre du couple aide à la construction identitaire de son partenaire est proche de celui des nouvelles règles du management où l’on demande au salarié efficace d’augmenter sa compétence, son réseau professionnel, d’être le plus autonome possible.
28Dans la société des deux premiers tiers du XXe siècle, l’individu apprenait de ses parents et des compagnons. Ensuite il aspirait à une stabilité de son cadre de vie privée et professionnelle, avec des étapes régulières. Sa construction identitaire se terminait en une seule fois : fin de la jeunesse/métier/mariage. Aujourd’hui cette construction ne s’arrête jamais, les étapes du passage à l’âge adulte sont découplées les unes les autres. L’individu doit s’assumer de façon complètement autonome et en même temps en interrelation permanente avec les autres, c’est le modèle de l’individualisme en réseau.
29Si François de Singly voit cette évolution de façon globalement positive, Claude Dubar adopte une position beaucoup plus mesurée. Après avoir analysé la crise des identités sexuées, professionnelles et symboliques, il note à quel point le processus d’individualisation est ambivalent. Il comporte à la fois des risques d’isolement, de fragilisation des plus démunis et une chance d’émancipation, de libération des dominations masculine, familiale et professionnelle, de l’assujettissement aux traditions. Pour ces deux auteurs, cette évolution s’inscrit dans le passage d’une organisation sociale communautaire à une organisation sociale sociétaire.
30Ce nouveau modèle est exigeant pour l’individu et risque de renforcer les inégalités. Auparavant, il y avait plusieurs modèles de réussite sociale. Ne va-t-on pas aujourd’hui vers une certaine unification, avec le modèle de l’individu qui s’assume et devient de plus en plus autonome et employable ? S’il échoue, c’est à lui de se récupérer. Certains sociologues de la famille ou du travail ont observé ces nouvelles vulnérabilités qui apparaissent à la fois sur le front du travail et de la vie privée. Pour les individus en voie de « désaffiliation », pour reprendre l’expression de Robert Castel [35], on peut certainement parler d’individualisme négatif. Les réseaux se désagrègent, se délitent. L’individu se retrouve sans place dans la société, en se débranchant petit à petit des réseaux, il finit dans une situation d’isolement social.
31Les deux thématiques de l’autonomie et du réseau que j’ai repérées dans les analyses des sociologues de la famille et de l’entreprise ont-elles des liens avec le développement des technologies d’information et de communication ? Traditionnellement la sociologie des techniques, comme celle des médias considérait que les technologies d’information et de communication déterminaient largement les formes de nos sociétés. Nous avons pourtant pu voir, dans les paragraphes précédents, que le modèle social qui associe l’individualisme et la connexion en réseau s’est développé à une époque où l’internet n’existait pas ou était limité à des communautés restreintes. L’internet, pas plus que le micro-ordinateur, ne peut donc être considéré comme la cause de ces transformations sociales. Faut-il en déduire que ces deux phénomènes sont totalement indépendants ? Certainement pas. Mais les liens sont plus complexes qu’on ne le croit ordinairement.
32Pour les élucider, il faut être conscient que les innovateurs qui ont développé la micro-informatique et l’internet dans les années 1970, aux Etats-Unis, n’étaient pas seulement des informaticiens mais aussi des individus vivants dans une société en pleine mutation où les prémisses de l’individualisme connecté commençaient à apparaître. Ainsi ces innovateurs technologiques étaient également des innovateurs sociaux. C’est à partir des nouvelles formes de sociabilité qu’ils vivaient aussi bien à l’université que dans leur vie privée que ces jeunes informaticiens ont défini le cadre d’usage de cette nouvelle informatique. Les choix d’usage qu’ils ont effectués ont été incorporés dans l’architecture technique. Cette construction sociotechnique a un caractère exceptionnel dans la mesure où ces innovateurs qui soit travaillaient en free-lance (les hackers), soit dans des équipes universitaires autonomes et richement dotées ont réalisé des outils pour leur propres besoins. Se trouvant eux-mêmes dans une situation d’innovation sociale, ils ont conçu des outils de communication adaptés à de nouvelles pratiques sociales, à de nouvelles représentations de la société. Ils ont même parfois conscience de constituer une avant-garde sociotechnique. Comme le dit d’ailleurs Stewart Brand, ancien hippie et fondateur d’une des expériences les plus connues de forum électronique en Californie (The Well) : « Les élites fournissent les idées et les façons de les réaliser. Elles font arriver les choses, elles dirigent la culture et la civilisation [36]. »
33Examinons donc ces nouvelles formes sociales qui vont servir de référence aux concepteurs de la nouvelle informatique. On les voit apparaître dans le monde universitaire et dans celui de la vie privée.
34Dans les universités et plus spécialement dans les départements informatiques en pleine croissance, dans les années 1960 et 1970, un nouveau mode de travail à la fois plus égalitaire et plus coopératif se mettait en place. L’informatique qui était alors une discipline nouvelle était organisée de façon assez souple. Si selon la tradition du monde académique, le statut de chacun repose sur le mérite évalué par ses pairs, dans cette nouvelle discipline l’évaluation est moins faite par des instances légitimes que par des collègues ordinaires qui ont les moyens de tester vos solutions techniques. De plus la conception de logiciels est un travail trop complexe pour pouvoir être réalisé par un seul individu. La recherche informatique est donc un monde où la coopération est centrale et où les chercheurs travaillent de façon assez libre. Ce modèle d’organisation souvent appelé « adhocratie » est particulièrement manifeste dans le cas de l’internet. La définition des normes de ce nouveau réseau a, par exemple, été réalisée par des thésards ou des post-doc qui avaient constitué un groupe de travail qui n’élaborait pas des règles mais des « request for comments ». L’échange était donc considéré comme plus important que la normalisation.
35Cette thématique de la coopération et de l’échange est au centre du cadre d’usage imaginé par les pères fondateurs de l’internet. Ainsi, Licklider pensait que l’informatique n’était pas seulement un outil de calcul mais aussi un moyen de communication. Il évoque la notion de « communauté d’intérêt commun » qui ne repose pas sur une localisation commune mais sur une connexion informatique [37]. C’est cette thématique qui sera développée par la suite dans la notion de « communauté virtuelle [38] ».
36De leur côté, Turoff et Hiltz estimaient que quand la téléconférence assistée par ordinateur (l’ancêtre des forums informatiques) sera largement répandue, elle fournira « à un groupe humain la possibilité d’exercer une intelligence collective [39] » et « nous deviendrons alors une nation-réseau, échangeant d’importants volumes d’informations, mais également des communications socio-émotionnelles avec des collègues, des amis ou des étrangers qui partagent les mêmes intérêts et sont dispersés dans toute la nation [40] ». Les promoteurs des recherches sur la communication humaine par ordinateur citent d’ailleurs Granovetter et sa notion de réseau social comme un des auteurs qui les a influencés dans la mise au point de leur dispositif informatique.
37Ces thèmes de la création d’une intelligence collective et des nouvelles communautés d’élection grâce à la mise en réseau vont mobiliser de nombreux informaticiens dans les années 1970 et 1980, car ils correspondaient à leurs pratiques quotidiennes de travail. Dans les années 1990, ces thèmes se retrouvent également chez les concepteurs du web. Ainsi, Tim Berners-Lee, le principal concepteur du web écrit ainsi : « Le World Wide Web a été conçu à l’origine, comme un mode interactif d’informations partagées que les gens pouvaient échanger entre eux et avec leurs machines [41] ».
38De leur côté, les concepteurs du micro-ordinateur voulaient en faire un instrument qui renforce l’autonomie du travailleur intellectuel. L’universitaire californien Engelbart voulait par exemple créer une machine intellectuelle qui « permettrait à l’individu de gérer des problèmes complexes, de mieux les appréhender, et de pouvoir les résoudre [42] ». Cette machine qu’il a testée lui-même, avec ses collaborateurs, devait permettre de travailler plus efficacement. L’un des concepteurs-utilisateurs note, par exemple, après avoir utilisé le traitement de texte : « Je trouve que j’écris plus vite et plus librement [43]. » Ces recherches vont être poursuivies quelques kilomètres plus loin dans le centre de recherche de Xerox, PARC. Le micro-ordinateur est alors conçu comme un outil pour tous les producteurs de documents (chercheurs, cadres, secrétaires…). Il est également envisagé de les relier entre eux par un réseau [44].
39Dans le domaine de la vie privée, les années 1960 constituent également un tournant important. Les effectifs étudiants augmentent fortement. Ces jeunes découvrent sur les campus un nouveau mode de vie qui leur permet d’être plus autonome et en même temps leur ouvre de nouveaux réseaux de sociabilité. Certains de ces jeunes vont abandonner le circuit universitaire et vont vivre en marge dans des communautés plus ou moins éphémères. La culture hippie qui est souvent la leur, essaye de promouvoir les « technologies douces ». Il s’agissait de « chercher des solutions adaptées aux individus et aux petits groupes qui permettent de créer un monde plus écologique et harmonieux [45] ».
40Parmi les étudiants qui vivaient à la marge de l’université, on trouvait un certain nombre de jeunes informaticiens : ces hackers qui eux aussi veulent créer des technologies alternatives. Ils veulent rompre avec une informatique qui leur apparaît avant tout comme un outil de contrôle et de centralisation. Ils ont une vision de l’informatique qui est en phase avec leur mode de vie. Steven Levy qui a longuement étudié les hackers estime que leurs pratiques correspondent à quelques grands principes éthiques. D’une part, ils se défient de l’autorité et veulent promouvoir la décentralisation. D’autre part, comme les jeunes informaticiens universitaires (qui sont souvent leurs anciens collègues), ils demandent à n’être jugés que sur leur production [46].
41Ceux d’entre eux qui participent aux mouvements politiques radicaux, comme les membres de la People’s Computer Company estiment qu’à l’opposé de l’informatique militaire et centralisée d’IBM, il faut créer un ordinateur qui permette de libérer le peuple. Wozniak, l’un des deux fondateurs d’Apple partage également cette idée. A l’occasion d’un grand festival rock qu’il sponsorise en 1982 (soit cinq ans après la création de sa compagnie informatique), il projette sur l’écran au fond de la scène, un message similaire : grâce au micro-ordinateur « nous avons une chance de remettre l’information entre les mains du peuple comme jamais auparavant [47] ».
42Mais politisés ou non, les hackers californiens se retrouvent dans le Homebrew Computer Club pour promouvoir une informatique conviviale et décentralisée. Plusieurs de ses membres participent à la création d’Apple, les grandes sociétés du secteur ayant refusé de développer un tel produit informatique. La promotion de ces tous premiers ordinateurs sera notamment assurée par le Whole Earth Catalog. Ce catalogue de vente par correspondance qui s’est diffusé à plus de deux millions d’exemplaires est en quelque sorte la bible de la contre-culture hippie qui propose des outils pour une vie naturelle et autonome. Dans la revue associée au catalogue, le rédacteur en chef, Steward Brand, déjà évoqué plus haut, écrit : « Les ordinateurs personnels sont un élément fondateur de cette génération [48]. » Quelques années plus tard, la même revue présente l’ordinateur personnel comme un outil qui renforce le pouvoir des individus au détriment des institutions [49]. Cette vision de l’ordinateur personnel qui vient donc des hackers et de la culture hippie repose non seulement sur un projet technique alternatif mais aussi sur de nouvelles pratiques sociales. Cette approche d’une informatique moyen d’autonomie va être reprise par les idéologues du management. Ainsi Naisbitt est persuadé que dans l’entreprise « l’ordinateur va détruire la pyramide hiérarchique [50] ». Mais c’est surtout IBM qui va à son tour adopter cette perspective. La firme qui avait été tant décriée par les hackers se lance elle aussi dans la micro-informatique. Son Personal Computer sera même élu, en 1982, « homme de l’année » par Time qui consacrera ainsi la nouvelle machine, tout en lui donnant, en quelque sorte, un aspect anthropomorphique.
43La vie en communauté (ou en commune), la création de multiples collectifs constituent une des composantes essentielles de la contre-culture californienne. Aussi, on ne s’étonnera pas de voir certains radicaux lancer dans les années 1970 autour de Berkeley, un projet informatique alternatif intitulé Community Memory. Il s’agit d’utiliser l’informatique comme moyen de coordination au sein des communautés de la contre-culture. L’animateur de ce projet Felsenstein, parle ainsi dans le Journal of Community Communication de micro-ordinateurs « conçus et utilisés quotidiennement par les gens, comme membres de communautés [51] ».
44Le modèle de la commune hippie constitue également une référence explicite pour les animateurs d’un des premiers forums électroniques destinés spécifiquement à des non-informaticiens californiens (the Well). L’un d’entre eux écrit : « The Well est devenu une façon de vivre dans une commune sans avoir à gagner sa vie en son sein [52]. » Si toutefois, les participants de the Well n’ont donc pas tous vécu dans des communes hippies, loin de là, ils partagent néanmoins un mode de vie où les liens sociaux sont peu stables et mouvants. La participation à diverses communautés virtuelles où l’on peut échanger en fonction de ses différents centres d’intérêts est tout à fait en phase avec leur mode de sociabilité « réelle ».
45Des forums électroniques sont également apparus à la même époque au sein de mouvements associatifs locaux (qu’on appelle communautaires aux Etats-Unis). Dans ce cas, l’informatique en réseau permet de faire circuler l’information, de structurer les échanges dans des communautés déjà existantes.
46Ce modèle communautariste sous ses différentes formes sera immédiatement signalé par les grands médias quand ils découvriront l’internet au milieu des années 1990. L’éditorialiste du Time note ainsi que « la plupart des ordinateurs sont des systèmes hiérarchiques et propriétaires (…) A l’opposé l’internet est ouvert (non propriétaire) et furieusement démocratique. Personne ne le possède, aucune organisation ne le contrôle. Il fonctionne comme une commune de cinq millions de membres farouchement indépendants [53] ».
47Les concepteurs du micro-ordinateur et de l’internet ont donc incorporé dans les systèmes informatiques qu’ils ont développés des pratiques sociales nouvelles, celle de l’individualisme connecté. Mais ces nouvelles techniques à leur tour vont performer les usages. Si dans ce dernier cas, il y a donc un phénomène d’influence, il ne vient pas de la technique en elle même, mais de sa capacité à renforcer les choix d’usages qui ont été faits par ses concepteurs. Par la suite, les usagers s’approprient le dispositif technique, ils peuvent le rejeter ou l’adopter, mais dans ce dernier cas, ils vont souvent l’adapter à leurs propres souhaits.
48Examinons comment se déroule ce processus. Les usagers ont tout d’abord une représentation de la nouvelle technologie qui vient à l’origine du cadre d’usage des concepteurs. Dans le cas des TIC, ce cadre a non seulement été incorporé dans l’outil mais utilisé par les concepteurs. Les médias vont ensuite en faire la promotion. Lors de l’achat par l’utilisateur, la représentation initiale se transforme alors en un projet (technologie en projet). Puis lors de l’appropriation, l’utilisateur organise sa pratique personnelle. Il choisit dans les différentes possibilités d’usage, retient certaines fonctionnalités, en abandonne d’autres, intègre l’outil dans ses pratiques intellectuelles, ses pratiques de loisirs, ses pratiques de communication sociale (technologie en usage).
49Quand l’acheteur est lui-même l’usager, cette évolution se fait petit à petit sans que l’usager ait toujours pleine conscience de cette mutation. Quand au contraire, le processus se déroule dans un collectif complexe comme l’entreprise, on peut observer de façon plus nette l’apparition de différents projets. Schématiquement, on trouve tout d’abord un projet qui vient du sommet de l’entreprise (direction générale, direction de l’organisation, direction du système d’information...) qui associe le développement des réseaux informatiques (intranet, extranet...) aux nouveaux principes de management (autonomie, fonctionnement en réseau...). La hiérarchie intermédiaire est souvent plus réticente, elle craint que ces nouveaux réseaux modifient fondamentalement l’organisation précédente. Il peut arriver que cette hiérarchie impose des règles de fonctionnement de ces nouveaux outils plus strictes que celles de la direction générale. Les usagers vont enfin s’approprier la technologie, ils vont définir des usages réels qui seront d’autant plus différents des usages prescrits que l’informatique offre toute une série de ressources variées.
50A travers ces différents processus, les technologies d’information et de communication se sont diffusées ces vingt dernières années aussi bien dans l’espace privé que dans l’espace professionnel. Ces techniques constituent très largement des outils individuels. C’est une évidence pour le téléphone mobile. Le micro-ordinateur, quant à lui, est devenu rapidement un outil personnel [54] dans les entreprises. A la maison, c’est encore un appareil collectif, mais différentes observations montrent qu’ordinairement un membre de la famille s’approprie de façon privilégiée la machine. Quant au réseau informatique, les entreprises donnent généralement un accès individuel à l’intranet. Pour l’internet la situation est plus contrastée, certains salariés n’y ont pas accès. Dans le monde privé, les jeunes ont de plus en plus une ou plusieurs adresses personnelles. Par ailleurs, la cellule familiale a souvent une adresse collective.
51Ces outils sont donc, dans l’ensemble, des techniques de l’autonomie et de la connexion. Ainsi, la pratique de l’informatique, contrairement à bien des idées reçues, n’isole pas des autres. Elle s’inscrit dans une sociabilité forte, au sein des groupes de pairs. Les jeunes, par exemple, s’échangent des logiciels, des astuces diverses pour mieux maîtriser l’appareil. Les jeux vidéo sont souvent pratiqués collectivement. A côté de ces réseaux horizontaux de sociabilité, on voit l’émergence de réseaux verticaux qui fonctionnent entre les générations, la compétence ne circulant plus des aînés vers les plus jeunes, mais des adolescents vers les adultes [55].
52Si donc les TIC sont bien des outils individuels qui permettent la connexion, leur usage est structuré par une tension permanente entre l’autonomie et le contrôle. Lors de l’introduction des TIC, les premiers utilisateurs bénéficièrent souvent d’une autonomie très large pour mettre en forme l’information ou pour la faire circuler (liste de diffusion, forum), puis par la suite, ces pratiques autonomes ont souvent étés recadrées par les directions. Mais la tension entre l’autonomie et le contrôle ne s’inscrit pas seulement dans les processus d’apprentissage, et se trouve également au cœur des usages stabilisés de ces technologies.
53La notion d’autonomie qui est très présente dans l’imaginaire du PC, va se retrouver dans les pratiques. Dans les entreprises, les premiers utilisateurs furent souvent des employés qui avaient une assez grande autonomie dans l’organisation de leur travail (secrétaires de direction, documentalistes…). Ils ont proposé des petites applications adaptées à leur environnement immédiat. A partir de l’expérience de ces usagers innovateurs, le PC s’est diffusé chez une partie des cadres et des secrétaires. Par la suite, les directions des entreprises rationaliseront et normaliseront l’usage de ce nouvel outil, de façon à l’intégrer dans l’ensemble du système d’information [56].
54L’introduction et l’usage de l’internet dans les entreprises s’inscrivent également dans cette tension entre autonomie et contrôle. Si aujourd’hui la plupart des entreprises offre à leurs salariés un accès à intranet. Il n’en est pas toujours de même pour l’internet. Dans certains cas les salariés y ont accès, dans d’autres on ne leur offre pas cet accès universel, on peut enfin avoir des ordinateurs en libre service dédiés à l’utilisation de l’internet. La justification donnée par les entreprises de cette interdiction ou de cette restriction est soit le risque de piratage, soit la crainte que la connexion à l’internet détourne de l’activité professionnelle. Des observations faites dans deux entreprises électroniques [57] montrent que ces restrictions peuvent même constituer un frein à l’activité de veille technologique d’ingénieurs qui seront alors amenés à naviguer sur le web à domicile et à rapporter (via un CD-Rom) les résultats de leurs recherches au bureau. La tension entre des usages directement productifs du web ou beaucoup plus ouverts se retrouve également avec les sites intranet. Valérie Beaudouin, Dominique Cardon et Alexandre Mallard distinguent ainsi la « navigation-butinage qui correspond à un usage long, ouvert, expansif, de lien en lien de l’intranet (...) et la navigation-usinage, plus brève, plus contrôlée et plus limitée dans ses objectifs [58] ». Ils montrent dans leur observation au sein de France Télécom, que ces deux conceptions de l’intranet sont portées par des niveaux différents de la hiérarchie. La hiérarchie intermédiaire qui assure l’encadrement de premier niveau a une conception beaucoup plus restrictive de l’outil que les cadres de l’état-major qui voient l’intranet comme un dispositif de diffusion et de partage de l’information.
55On trouve des tensions analogues avec la messagerie électronique. Comme pour le web, (ou le téléphone) elle peut être utilisée exclusivement à l’intérieur de l’entreprise. Elle permet d’obtenir aisément des avis, des informations de collègues, mais elle est aussi un dispositif qui fait arriver sur l’ordinateur du salarié des injonctions multiples venant des services opérationnels amont ou aval, des services fonctionnels ou même éventuellement des clients. Il est ainsi apparu dans une enquête menée à la Poste en 2000 que la messagerie était utilisée essentiellement par les cadres intermédiaires pour faire du reporting aux sièges régionaux ou national [59]. Ces remontées d’information étaient souvent multiples et mal coordonnées. En définitive, la messagerie peut être aussi bien un outil de plus grande liberté que d’injonctions contradictoires.
56Mais cette tension ne peut pas seulement s’analyser comme une opposition entre deux modes d’usage des messageries. On a plutôt affaire à un mécanisme bipolaire. Pour reprendre les concepts de Jean-Daniel Reynaud, on n’aurait pas simplement une opposition entre une « régulation de contrôle » avec des règles venant de la hiérarchie ou du système technique et une « régulation autonome » produite par les salariés, mais une « régulation conjointe ». Les règles de circulation de l’information dans les messageries qui se mettent petit à petit en place et combinent règles imposées (liste type, limitation de la taille des pièces jointes et même dans certains cas créneau horaire pour l’envoi des messages) et règles autonomes (carnets d’adresse et listes d’envoi spécifiques, etc.) correspondent bien au modèle de J.D. Reynaud.
57Ces mécanismes de corégulation apparaissent également dans un dispositif technique perçu comme beaucoup plus contraignant : les progiciels de gestion intégrés ou ERP. D. Segrestin a bien montré que la mise en place de ces outils nécessitait une multitude de réglages, de paramétrages qui demande des transactions entre l’équipe chargée de l’implantation et les équipes opérationnelles. La rationalisation informatique « est littéralement inséparable de l’activité de négociation qui concourt à sa définition [60] ».
58Si la messagerie électronique est un dispositif de réseau, elle a également une autre caractéristique : c’est un outil personnel. Contrairement au courrier, les salariés reçoivent leurs mails dans un boîte à lettres électronique individuelle. Il n’a pas été ouvert ou lu comme l’était le courrier écrit dans les entreprises bureaucratiques. Par ailleurs l’adresse est personnalisée. D’ailleurs, les tentatives faites de proposer des adresses qui sont liées à la fonction et non à la personne (par exemple mmonsieurlechefdeservice. . . @ ministere. . . gouv. fr)ont échoué.
59Le mobile constitue un autre instrument personnel de communication. Et c’est également un outil paradoxal. Il permet au salarié « nomade » de trouver les informations ou les consignes dont il a besoin. Ce peut également être un facteur de sécurité. Le mobile permet donc d’accroître l’autonomie et la maîtrise du salarié sur son environnement. Mais c’est aussi un outil de contrôle des horaires, des cadences des livraisons ou de l’activité commerciale [61]. Francis Jauréguiberry parle à ce propos de « nouveau taylorisme à distance [62] ». Mais l’élément le plus novateur de cet outil est qu’il donne la possibilité à l’entreprise de réorganiser le travail du nomade pendant le cours de son déplacement. Le salarié perd ainsi son autonomie d’organisation. Ainsi le téléphone mobile fait perdre aux personnels nomades une partie des spécificités de leur extraterritorialité, leurs liens avec l’entreprise sont donc renforcés. Pour tous les salariés qui ne sont pas en déplacement continu et notamment pour les cadres, le mobile participe de ce mouvement d’injonctions contradictoires que nous avons déjà noté à plusieurs reprises. Le mobile permet de traiter plusieurs affaires en même temps ici et ailleurs, de gérer une opération tout en étant sous la dépendance de sa hiérarchie, d’autres services ou même du client.
60On a longtemps cru que les TIC allaient mettre fin à la séparation entre l’espace professionnel et l’espace privé. Avec le télétravail, les salariés resteraient chez eux [63]. En réalité, on a plutôt assisté, et principalement chez les cadres, à un brouillage des frontières. L’internet et le mobile permettent de continuer à travailler à la maison mais aussi de dégager des plages de temps personnel dans la journée de travail. Au bureau, la messagerie est également un outil de convivialité, voire même de détente en permettant des échanges non professionnels avec des collègues ou des amis. On connaît notamment l’importance des blagues qui circulent sur les lieux de travail. On assiste donc à un certain chevauchement entre la vie professionnelle et la vie privée.
61Dans la vie privée, les outils d’information et de communication mettent également les individus face à des injonctions multiples, à des offres d’activités diverses. Si dans l’entreprise, le salarié doit trouver, souvent au prix d’un bricolage, une solution qui lui permette de répondre à toutes ces demandes plus ou moins contradictoires, dans la vie privée, l’individu peut enfin choisir, il n’a plus forcément à satisfaire tout le monde puisqu’il choisit son réseau de relations. Mais ce choix est complexe. Comme le note justement Alain Ehrenberg dans La fatigue d’être soi, « le droit de choisir sa vie et l’injonction à devenir soi-même placent l’individualité dans un mouvement permanent [64] ». Il s’agit moins pour l’individu de se situer à un carrefour et de prendre une route à l’exclusion de toutes les autres que d’élaborer de façon fluide son identité [65]. Dans le domaine des TIC, on assiste ainsi à une sorte de mixage des pratiques. Le zapping télévisuel est un bon exemple d’un tel fonctionnement. Le zappeur ne veut pas choisir entre les différentes chaînes qui s’offrent à lui mais accéder au « programme global », il regarde donc simultanément plusieurs chaînes, mais en même temps il compose de façon strictement personnelle son panachage de programmes [66]. La pratique du téléphone fixe chez les jeunes telle qu’elle a été observée par Vanessa Manceron, dans les années 1990 repose sur un principe voisin [67]. Ces jeunes veulent être sûrs de trouver la meilleure opportunité pour occuper leurs soirées. Ils passeront donc leur après-midi à rester en contact à l’aide d’une série de coups de téléphone rapides et choisiront donc le plus tard possible leur destination pour la soirée. Si cette tribu reste en ligne c’est pour reporter le choix et en même temps l’optimiser. Francis Jauréguiberry constate avec le mobile cette même « logique de l’alternative permanente ». « Il s’agit d’être à la fois en situation de ne rien rater, c’est-à-dire à l’écoute (branché) et en disposition de commuter immédiatement (zapper) sur ce qui apparaît subitement mieux ou plus intense [68] ».
62Ce faible engagement dans les activités de communication se retrouvait chez les utilisateurs des messageries télématiques et plus récemment chez les utilisateurs des chats sur l’internet. Marc Guillaume notait que les branchés du minitel utilisaient l’expression de fading (évanouissement) pour parler de leur expérience. « Ils se projetaient dans le réseau comme des spectres » et n’engageaient dans leurs échanges qu’une fraction d’eux-mêmes [69], puisqu’ils sont protégés par un pseudonyme. Pourtant note Yves Toussaint « c’est l’abolition, l’élision de leurs masques sociaux qui doivent enfin leur permettre d’être authentiques [70] ». La communication masquée n’empêche pas d’être « totalement sincère ».
63Il en est de même aujourd’hui sur le chat. L’anonymat permet là aussi de se « mettre à nu » sans que cela ait de conséquence dans les relations en face à face. Céline Metton qui a étudié les préadolescents montre que le chat leur permet de suspendre leurs repères corporels et de se libérer ainsi de la tyrannie des apparences qui régit leur quotidien. En testant diverses identités alternatives (changer de sexe ou se faire passer pour un adulte) les préadolescents font l’apprentissage des rôles sociaux et sexués.
64Ce jeu de masque et de dévoilement se retrouve dans un nouveau média de communication par l’écrit : le SMS. Celui-ci permet aux jeunes de faire des confidences à des proches qu’ils n’oseraient pas leur faire de vive voix, il permet également de construire ou de maintenir un lien de façon moins engageante que par oral. Le SMS peut ainsi être utilisé au début d’une relation amoureuse ou après une rupture sentimentale. Dans ce dernier cas, c’est un moyen de reprendre un contact de façon moins engageante puis de construire une nouvelle relation distanciée. Dans le cours d’une relation amoureuse, le SMS est plutôt utilisé pour confirmer le lien, tout le long de la journée alors que chacun mène ses activités professionnelles ou d’autres activités sociales [71].
65L’usage des TIC renvoie donc à la fois à une relation distante parfois anonyme et à la construction de l’identité individuelle. L’échange d’information sur l’internet correspond bien à cette relation complexe. Michel Gensollen montre par exemple que les communautés médiatées – qu’il oppose aux communautés réelles – reposent sur l’absence de lien interpersonnel. L’objectif de ces « communautés » est d’échanger des connaissances très spécifiques issues de compétences personnelles particulières. Ces informations sont donc bien liées à un individu spécifique qui en atteste la pertinence, mais elle ne touche qu’une des facettes de sa personnalité. Si, à partir de cet échange s’établissait un lien interpersonnel plus général, cela perturberait le fonctionnement de la « communauté ». Gensollen caractérise ainsi ces communautés d’échange d’information par deux éléments : « l’intimité instrumentale » et l’anonymat [72]. Ce mode de relation est finalement assez proche de celui des chats. Julia Velkovska note d’ailleurs que dans ce cas, « le rapport à l’autre se construit (…) dans une tension entre l’intime et l’anonyme [73] ». En définitive, ce mode de communication distant et impliquant à la fois permet à l’individu de gérer des activités diverses, de nouer des contacts multiples, sans remettre en cause l’unicité de son identité.
66A l’inverse, les pages personnelles que l’on trouve à foison sur l’internet constituent un moyen qui permet à l’individu de se construire une identité, en jouant non pas sur l’anonymat, mais sur une présentation publique de soi. Ce que Laurence Allard et Frédéric Vandenberghe appellent « l’individualisme expressif » est devenu une nouvelle forme d’expression de soi. Les pages personnelles analysées par ces deux chercheurs sont « un bric-à-brac identitaire fait de bricolages esthétiques ordinaires [74] ». Ainsi quand l’individu veut se définir devant les autres, il réalise un collage esthétique et identitaire.
67Au sein de la famille, la tension associée à l’usage des TIC n’est plus entre l’anonymat et l’intimité, mais entre l’autonomie et le collectif. Quand on est au sein de l’espace familial, une segmentation des outils apparaît. Le téléphone fixe est plutôt celui des communications de la cellule familiale ou celles qui peuvent concerner les autres membres de la famille et prennent donc un caractère public. En revanche, les communications mobiles sont plutôt assurées dans des espaces ou des moments d’isolement. Le portable renvoie à un individu et à un seul. Celui-ci cherche à personnaliser son mobile, en choisissant un terminal bien particulier, une sonnerie ou un fond d’écran spécifique. L’appareil est ordinairement porté sur soi, c’est une technologie qui, comme un vêtement est associée au corps. Il s’agit en quelque sorte d’une extension de soi. Comme les appareils audiovisuels qui permettent de vivre ensemble dans l’espace familial séparément, le portable permet lui aussi de vivre ensemble (il sert à appeler le fixe ou les autres mobiles de la famille) séparément (le possesseur de mobile développe une sociabilité téléphonique spécifique). L’utilisation des boites vocales ou des textos permet enfin de communiquer sans déranger son interlocuteur, sans lui imposer ses horaires.
68Dans le couple, le téléphone mobile peut permettre de renforcer l’autonomie personnelle par rapport au conjoint ou au contraire de maintenir des liens permanents avec l’autre. Ainsi : « Le portable peut renforcer les couples fusionnels dans leur fusion, ou au contraire les couples individualisés dans leur quête d’individualisation. Mais il peut aussi servir à renforcer des liens trop lâches dans certains couples très individualisés ou à donner un peu de souplesse, un peu de liberté dans certains couples très fusionnels [75]. »
69Quant à l’ordinateur, l’organisation des fichiers y est plus individualisée que celle de l’espace physique de la famille. Comme le dit joliment une interviewée d’Anne-Sylvie Pharabod, « au sein du e.home, les parents font chambre à part [76] ». Chacun a donc ses dossiers personnels, en revanche les dossiers partagés sont plutôt le résultat d’une coopération entre frères et sœurs ou entre adulte et enfant. Du point de vue de l’usage des TIC, la famille est donc un lieu de tension entre pratiques individuelles et pratiques collectives, entre construction de soi et construction du groupe.
70Au-delà des croisements évoqués plus haut entre les activités au bureau et à la maison, on assiste aussi à des rapprochements entre les formes de communication des deux mondes. Les mails professionnels ont souvent un style qui est plus proche de la correspondance privée que de la correspondance bureaucratique. Par ailleurs, le mode anonyme et intime qui caractérise le chat et les communautés médiatées se retrouve également dans les relations commerciales. Les relations entre les entreprises et les consommateurs qui s’établissent avec les centres d’appel téléphoniques ou l’internet sont à la fois totalement anonymes (l’agent commercial utilise des réponses type) et totalement personnalisées, puisque l’entreprise a dans ses bases de données de nombreuses informations sur les consommations de son client que l’agent peut utiliser.
71Enfin les TIC, à la maison comme au bureau, nécessitent d’apprendre en permanence (nouveaux matériels, nouvelle version des logiciels…), de maintenir sa compétence. Elles peuvent aider aussi cette construction permanente de l’individu, lui faciliter la gestion de son réseau.
72En définitive, les TIC peuvent offrir de nouveaux moyens pour renforcer l’autonomie et les contacts, en un mot « l’affiliation ». Elles peuvent permettre à certains individus « désaffiliés » de retrouver une affiliation, à la condition qu’ils aient acquis une vraie maîtrise de ces technologies, mais dans beaucoup de cas elles vont renforcer la désaffiliation des désaffiliés. La fracture numérique renforce la fracture sociale.
73Les TIC et la société de l’individualisme connecté apparaissent donc reliées par de multiples médiations. De cet écheveau de correspondances, on peut tirer quelques conclusions. Tout d’abord, parmi les multiples projets développés depuis un quart de siècle par l’industrie de l’informatique et des télécommunications, ceux qui comme le PC, l’internet ou le téléphone mobile retenaient un cadre d’usage d’autonomie et de connexion ont largement réussi, alors que ceux qui au contraire s’appuyaient sur l’organisation traditionnelle de la vie privée ou de la vie professionnelle, comme les projets de machines bureautique dédiées des années 1980 ou ceux qui visaient à transformer le téléphone fixe (son de qualité, visiophonie), ont, dans l’ensemble, échoué [77]. Mais il n’y a pas pour autant de déterminisme social. D’une part, d’autres dispositifs techniques pouvaient intégrer les principes d’autonomie et de fonctionnement en réseau, d’autre part ces principes ont souvent été utilisés comme une ressource dans la concurrence entre les dispositifs techniques. Ainsi le Minitel a aussi été un moyen de communication et d’échange, mais on a peu signalé cette caractéristique, et on a beaucoup plus insisté sur son architecture centralisée.
74Quand le lien entre la technique et la société s’établit non seulement au niveau imaginaire, mais que le nouvel outil s’articule immédiatement avec les pratiques sociales largement répandues, on assiste à une sorte de phénomène de résonance dont le téléphone mobile est le meilleur exemple. C’est en effet la technologie d’information et de communication qui s’est diffusée le plus rapidement au cours du XXe siècle.
75L’exemple du micro-ordinateur et de l’internet permet également de mieux comprendre comment se définit le cadre d’usage d’une nouvelle technique. Certains innovateurs ont la capacité à intégrer dans leur technique, les nouveaux modes de vie auxquels ils participent. Cette liaison est d’autant plus aisée qu’il s’agit de techniques de communication.
76Si donc le modèle d’usage des TIC a été influencé par les modes d’organisation et de sociabilité au sein de la famille et de l’entreprise, il faut également constater que ces outils contribuent aux définitions identitaires des individus, à l’élaboration de leurs réseaux de relations. Ils fournissent des ressources aux individus pour développer leur individualisme connecté. Dans la vie privée, ils permettent à chacun de vivre plus facilement une vie autonome tout en restant relié à la famille. Dans l’entreprise, les nouveaux modes d’organisation en réseau s’appuient sur ces technologies pour se diffuser. Celles-ci permettent à la fois au salarié d’être plus autonome et plus contrôlé, de réagir plus vite aux multiples sollicitations de l’activité productive.
77En définitive, cette réflexion sur l’individualisme connecté nous aura non seulement amené à franchir les frontières entre la technique et la société, à examiner comment les innovateurs techniques peuvent être aussi des innovateurs sociaux, mais également à croiser l’étude de la famille et de la vie privée, et celle de l’entreprise.
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[1]
FLICHY, 2001b.
[2]
ROUSSEL, 1988, p. 71-77.
[3]
J’emprunte cette distinction à DUBAR, 2000, p. 73-80.
[4]
Voir GOTMAN, 1988.
[5]
SINGLY, 2003, p. 46-50.
[6]
Voir MAILLOCHON, 2002.
[7]
SINGLY, 2000.
[8]
SINGLY, 1996.
[9]
THERY, 1993, p. 376.
[10]
BIDART, 1997, p. 3.
[11]
ATTIAS-DONFUT, LAPIERRE, SEGALEN, 2002.
[12]
THERY, 1996, p. 66.
[13]
SINGLY, 2003, p. 72. Notons toutefois que ces différentes analyses portent essentiellement sur les classes moyennes, les travaux portant sur les classe populaires donnent des résultats différents.
[14]
FLICHY, 1997.
[15]
Les sociologues des médias anglais parlent de « bedroom culture ». Voir LIVINGSTONE, 1999, p. 19-23 et STEELE, BROWN, 1995, p. 551-576.
[16]
DONNAT, 1994.
[17]
SEGRESTIN, 1996, p. 65.
[18]
GADREY, ZARIFIAN, 2002.
[19]
Ibid.
[20]
VELTZ, 2000, p. 190.
[21]
TERSSAC, 1992.
[22]
Pour mesurer cette diffusion de l’autonomie entre 1987 et 1998, voir CONINCK, 2004, p. 4.
[23]
CONINCK, 1991. L’auteur fait une analyse de l’enquête « Technique et organisation du travail pour les travailleurs occupés » réalisée par l’Insee en 1987.
[24]
Sur ces différents points, voir CONINCK, 2004.
[25]
Statistiques OCDE et « Institute of Health Policy Studies » citées par CARNOY, 2001, p. 121-122.
[26]
Id., p. 154.
[27]
DUBAR, 2001, p. 123.
[28]
Je dois ces réflexions sur la crise des modes d’apprentissage à mon collègue Frédéric de Coninck.
[29]
MIDLER, 1998 p. 158.
[30]
LICHTENBERGER, 1999, p. 101.
[31]
REYNAUD, 2001, p. 7-31.
[32]
SEGRESTIN, 1996, p. 297.
[33]
LE CORRE, 2003, p. 64.
[34]
EHRENBERG, 1991, p. 16.
[35]
CASTEL, 1995.
[36]
Cité par BROCKMAN, 1996, p. XXXI.
[37]
Voir FLICHY, 2001a.
[38]
Pour le sociologue, ces communautés en ligne n’ont rien à voir avec ce que notre discipline appelle communauté depuis Tönnies, c’est-à-dire une organisation sociale stable, holiste et qui repose sur la force de la tradition. Les communautés en ligne sont au contraire éphémères, multiples, électives, elles correspondent bien plus à ce que Tönnies appelait la société et ce que j’ai appelé plus haut l’individualisme connecté.
[39]
AMARA, 1976.
[40]
HILZ, TUROFF, 1978, p. XXVIII-XXIX.
[41]
Http :// www. w3. org/ People/ Berners-Lee/ 1996/ ppf. html
[42]
ENGELBART, 1962, p. 1.
[43]
ENGELBART, 1968, p. 40. Voir également BARDINI, 2000. [htpp :// www. histech. rwth-aachen. de/ www/ quellen/ engelbart/ study68. html].
[44]
Voir HILTZIK, 1999.
[45]
The Journal of the New Alchimists, 1973.
[46]
LEVY, 1985, p. 40-45.
[47]
Cité par Langdom Winner, WINNER, 1986, p. 110.
[48]
BRAND, 1984, p. 139.
[49]
Whole Earth Software Catalog, 1984, p. 2.
[50]
NAISBITT, 1984, p. 282.
[51]
Cité par ROSZAK, 1986, p. 214.
[52]
KELLY, 1988, p. 84.
[53]
Time Special Issue, mars 1995, p. 9.
[54]
Dans les situations où les salariés peuvent utiliser des machines qui ne leur sont pas personnellement affectées, ils disposent ordinairement d’un compte spécifique avec un certain nombre de fichiers qui leur sont propres.
[55]
Voir Réseaux, 1999, n° 92-93, « Les jeunes et l’écran ».
[56]
Voir ALTER, 1985.
[57]
Enquêtes réalisées dans le cadre des mémoires Ingénieur 2000, université de Marne-la-Vallée.
[58]
BEAUDOUIN, CARDON, MALLARD, 2001, p. 309-326.
[59]
BOYER, 2001.
[60]
SEGRESTIN, 2003.
[61]
Voir MOEGLIN, 1996.
[62]
JAUREGUIBERRY 2003, p. 113.
[63]
Voir LARGIER, 1997 et GOURNAY, 1997.
[64]
EHRENBERG, 2000, p. 15.
[65]
Sur la fluidité identitaire, voir SINGLY, 2003.
[66]
BERTRAND, GOURNAY, MERCIER, 1988.
[67]
MANCERON, 1997.
[68]
JAUREGUIBERY, op. cit. p. 58.
[69]
GUILLAUME, 1987, p. 73-81.
[70]
TOUSSAINT, 1989.
[71]
Ces différents exemples ont été étudiés par CHOUCROUN, 2002.
[72]
GENSOLLEN, 2004.
[73]
VELKOVSKA, 2002, p. 212.
[74]
ALLARD, VANDHENBERGHE, 2003, p. 194.
[75]
MARTIN, SINGLY, 2002, p. 245.
[76]
PHARABOD, 2004.
[77]
On pourrait également expliquer d’une façon analogue l’échec du micral. Ce micro-ordinateur français qui est né en 1973, avant les machines américaines n’a jamais réussi à devenir un appareil de masse s’intégrant dans de nouvelles pratiques sociales.