Réseaux 2009- 2 (n° 154)| ISSN 0751-7971 | ISSN numérique : en cours | ISBN : 2-7071-5749-2 | page 9 à 12

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Présentation

Dominique Cardon
Orange Labs, Laboratoire SENSE


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Cette livraison de Réseaux prolonge par un ensemble d’études de cas les travaux publiés dans le numéro 152 (décembre 2008) qui s’attachait à dégager les grandes propriétés des réseaux sociaux de l’Internet. Elle aussi, a pris forme au sein du projet AUTOGRAPH de l’ANR (2006-2008), dont l’ambition était de réunir des compétences en sociologie, en linguistique, en informatique et en visualisation des réseaux autour des mêmes collectes de données, comme en témoignent les travaux sur Wikipédia et Flickr présentés ici. Si une telle approche interdisciplinaire incite d’abord à isoler les invariants et les propriétés structurales des grands graphes d’interactions, détaillés dans les travaux présentés dans le précédent numéro, il n’en reste pas moins que dès que l’analyse de tel ou tel jeu de données est approfondie, les différences d’usage et d’organisation des plateformes relationnelles sautent aux yeux. Aussi est-ce cette diversité que cherche à mettre en scène ce numéro en explorant, dans des contextes variés, l’usage de différents sites du web 2.0. Il sera donc ici question de Wikipédia et de Flickr, mais aussi de Facebook, Meetic, Appartager ou Ebay. La visée de ce numéro n’est cependant pas de définir le « web 2.0 » ou de lui donner un périmètre, tant cette étiquette s’est imposée, avant même d’être définie, pour poser une rupture dans l’histoire du web, laquelle sert avant tout à relancer la dynamique de croyances et de représentations dont ce média est investi. À travers ces études de cas de sites qui, pour beaucoup d’entre eux, sont nés avant ladite « rupture », ce sont les questions de régulation des collectifs en ligne, de coordination et de conflit, de confiance et d’identité, de sociabilité et de conversation qui seront mises en avant. En effet, si l’on peut indéfiniment discuter de la réelle nouveauté du web 2.0, la manière dont ces nouveaux usages d’Internet redéfinissent les thématiques centrales des sciences sociales est, elle, peu contestable.

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Pour les chercheurs travaillant sur les réseaux sociaux de l’Internet, Wikipédia est à la fois la base de données ouverte la plus riche témoignant du fonctionnement des grands collectifs en ligne et un objet d’étude passionnant. On comprend que les Wikipedia studies se soient développées si rapidement et apportent, à chaque nouvelle conférence, leur lot de papiers souvent originaux et décisifs. À côté de cette grandissante production anglo-saxonne, ce numéro de Réseaux apporte deux éclairages complémentaires sur la gouvernance et les conflits d’édition au sein de l’encyclopédie en ligne, en mêlant étroitement objectivation statistique et interprétation sociologique. Si elles évoquent parfois les mêmes traits de l’organisation de Wikipédia, ces deux approches proposent des regards différents. En effet, c’est à travers le conflit que Nicolas Auray, Martine Hurault-Plantet, Céline Poudat et Bernard Jacquemin regardent Wikipédia en interrogeant la manière dont les wikipédiens s’efforcent de traiter les interminables guerres d’édition qui dégénèrent en querelles de personnes. En revanche, c’est à travers le principe de vigilance mis en œuvre dans les discussions que Dominique Cardon et Julien Levrel proposent une interprétation de la forme procédurale de gouvernance de Wikipédia. En regardant l’encyclopédie par ses difficultés, les premiers font apparaître la trajectoire du conflit, devenue querelle puis pugilat, dans l’ensemble de la structure de régulation de Wikipédia. Cette perspective permet notamment de montrer la fragilité de l’édifice, en insistant sur le fait que l’approche « constructiviste » des savoirs dans Wikipédia encourage une compétition des points de vue que les encyclopédistes amateurs ne peuvent pas toujours juguler, ce qui débouche sur des sanctions « managériales » à l’égard des contrevenants. En regardant l’encyclopédie « positivement », c’est-à-dire en prenant au mot les principes normatifs qu’elle s’est donnée à elle-même, les seconds montrent comment sa régulation s’appuie sur le fait que, si le droit de participer à été donné à tous, le droit de surveiller et de sanctionner à, lui aussi, été distribué à tous et à n’importe qui. Ces approches complémentaires montrent, si besoin était, à quel point l’étonnante réussite d’un projet aussi radicalement novateur que Wikipédia n’a pas fini de nous interroger sur son mode de fonctionnement.

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L’étude de la plateforme de partage de photos Flickr permet d’enrichir ces réflexions sur les formes d’auto-organisation dans les grands collectifs en ligne. En effet, comme le montrent Jean-Samuel Beuscart, Dominique Cardon, Nicolas Pissard et Christophe Prieur dans une analyse statistique de l’intégralité des comptes Flickr, cette plateforme a rendu possible un usage conversationnel de la photographie en laissant aux utilisateurs l’initiative d’organiser comme ils l’entendaient les espaces de publication, de commentaire, de sélection et de notation des photographies. Aussi est-ce en favorisant des processus d’auto-organisation dans lesquels les personnes se lient entre elles à travers les propriétés thématiques ou formelles de leurs photos, que s’accomplissent des processus de sélection de la qualité et de notoriété sur la plateforme. Cette exploration statistique de Flickr permet aussi aux auteurs de proposer quelques réflexions sur la manière dont les plateformes de contenus autoproduits contribuent à transformer les esthétiques amateures.

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Comment établir une relation de confiance entre inconnus ? Quel rôle de médiation les interfaces des sites de mise en contact peuvent-elles offrir pour éviter l’inhibition, la méfiance ou l’exit ? C’est à cette question que propose de répondre Johann Chaulet dans une analyse qui prend le risque de comparer des sites très différents les uns des autres : Meetic, Appartager et, incidemment, Ebay. En s’intéressant aux dispositifs de qualification, de notation et de sélection, l’auteur invite à une meilleure compréhension des logiques d’engagement sur ces sites où l’on cherche l’amour, un appartement à partager, ou un objet à acheter. Il insiste notamment sur l’organisation temporelle des parcours, qui offre des moyens successifs de tester et de mettre à l’épreuve la confiance dans la relation. Johann Chaulet pointe aussi une logique à l’œuvre dans l’ensemble des sites relationnels et qui se caractérise par une tendance à la rationalisation de l’expérience relationnelle des personnes. Le paradoxe est ici que les artefacts déployés pour garantir une meilleur confiance entre les interactants sont aussi ce qui rend l’établissement d’une pleine confiance impossible parce que toujours entachée par l’horizon d’un possible calcul.

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Il est impossible d’aborder aujourd’hui le web 2.0 sans évoquer Facebook, la plateforme généraliste qui attire désormais près de 140 millions d’inscrits dans le monde. L’approche de ce site proposée par Fanny George s’inspire de la sémiotique et propose une typologie originale des formes de l’identité numérique. L’auteure suggère de décomposer l’identité numérique en trois catégories différentes : déclaratoire, agissante et calculée. En effet, l’un des traits décisifs des nouvelles plateformes du web 2.0 est de produire des informations sur les personnes à partir de leurs agissements ou des agissements des autres en lien avec eux. Fanny George montre comment les interfaces relationnelles inscrivent les individus dans un processus où, qu’ils le veuillent ou non, leur identité en ligne est en mouvement perpétuel, à l’invitation même des actions générées par les autres qui enrichissent les « calculs » sur leur profil et, plus fondamentalement, en rendant nécessaire à ceux qui souhaitent être vus et remarqués de produire et de renouveler régulièrement les signes identitaires qu’ils projettent sur la plateforme.

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C’est de wiki qu’il est encore question dans l’article de Laurence Caby-Guillet, Samy Guesmi et Alexandre Mallard. Mais cette fois, et cette approche est beaucoup moins fréquente dans la littérature, il s’agit d’un usage professionnel du wiki dans un centre de recherche. Il est en effet rare de lire des enquêtes empiriques détaillées sur les usages du web 2.0 en entreprise, usages souvent beaucoup plus espérés et prophétisés qu’observés concrètement. Les auteurs analysent un cas plutôt réussi de mise en place d’un wiki, mais dans le contexte organisationnel très particulier de chercheurs, tout en montrant qu’en entreprise, comme dans les usages grand public, on observe une très grande dispersion des pratiques et un investissement très inégal dans l’usage du wiki. Il reste pourtant que, contrairement à l’idée souvent reçue selon laquelle cette inégalité de participation ne serait pas tolérable dans le contexte d’activité finalisée de l’entreprise, les différences d’investissement accompagnent des usages pluriels de la plateforme entre publication d’information, collaboration forte ou coopération faible. D’autre part, les « lurkers » (ceux qui suivent sans contribuer) sont moins un frein qu’un atout pour le développement des pratiques. De la sorte, la mise en place du wiki, dans une logique plutôt ascendante, doit sans doute sa réussite à la pluralité des investissements qu’il autorise et que la structure organisationnelle n’a pas cherché à policer.

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En varia, Dominique Boullier propose une réflexion sur la transformation des régimes d’attention dans nos sociétés. Reprenant à Théodule Ribot, une distinction entre la durée et l’intensité, qui permet de définir deux régimes attentionnels distincts, l’un orienté vers la fidélité et l’autre vers l’alerte, l’auteur montre comment le développement de l’expérience du jeu immersif permet de faire émerger un nouveau régime attentionnel qui mêle durée et intensité. L’attention immersive engage en effet les personnes par leur agir dans un espace attentionnel dont les frontières se sont effacées. Il est intéressant d’observer le double mouvement paradoxal auquel les individus sont aujourd’hui invités par le développement des NTIC. Il leur est en effet demandé davantage de distraction, d’intermittence et de superposition, à travers les formats attentionnels du web 2.0. Ils doivent également développer des aptitudes de découverte exploratoire (serendipity) et de conscience environnementale (ambiant awareness), que ce soit du newsfeed de Facebook ou des messages de micro-blogging. Mais parallèlement, on leur réclame davantage d’intensité, d’absorption et de temps long avec les jeux immersifs. En période d’intense débat sur l’« économie de l’attention », cette réflexion permet de redonner de la complexité et de la richesse à une notion qui, à peine née, a très vite été simplifiée par les publicitaires.