Revue française d'études américaines 2002- 1 (no91)| ISSN | ISSN numérique : en cours | ISBN : | page 8 à 26

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La citation chez Emerson : modalités, usages et significations

Christian Fournier
Université Paris VII - Denis Diderot


ABSTRACT — This paper seeks to describe and interpret the pervasive practice of quoting in Emerson’s essays. The focus is on the early texts, and although the aim is not to identify the often hidden sources, various corpuses are addressed (the Bible, German and English poets, and Emerson’s own journals, the origin of much self-quotation). Emerson’s relentless quoting is shown to be not only in accordance with the Romantic self-consciousness of literature, or with traditional rhetorical requirements of authority and variety, but also, more fundamentally and quite paradoxically, with the philosophy of self-reliance. For the Emersonian, nonconformist “scholar”, quoting does not amount to obedience, but expresses unison with truths uttered in the past: echoing the voices of other ages is a way of finding one’s own.

This paper seeks to describe and interpret the pervasive practice of quoting in Emerson’s essays. The focus is on the early texts, and although the aim is not to identify the often hidden sources, various corpuses are addressed (the Bible, German and English poets, and Emerson’s own journals, the origin of much self-quotation). Emerson’s relentless quoting is shown to be not only in accordance with the Romantic self-consciousness of literature, or with traditional rhetorical requirements of authority and variety, but also, more fundamentally and quite paradoxically, with the philosophy of self-reliance. For the Emersonian, nonconformist “scholar”, quoting does not amount to obedience, but expresses unison with truths uttered in the past: echoing the voices of other ages is a way of finding one’s own.
Keywords : , Emerson, Quoting, Bible, Rhetoric, Originality.


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De tous les signes qui autorisent à classer le texte d’Emerson comme texte romantique, le recours au procédé de la citation est peut-être le plus immédiat, en tout cas un des plus convaincants. En effet, l’abondance des occurrences, le corpus invoqué, la complexité des dispositifs mis en place, tout ceci semble bien désigner le nouveau type de conscience de soi comme littérature qui caractérise le texte romantique. Toutefois, la nature ou la provenance philosophique du texte émersonien, en particulier sous les formes qui sont successivement les siennes dans les premières années (1836 à 1841) : la théorie systématique (Nature), le discours et l’essai ; et, dans cette démarche philosophique, la place centrale qui est réservée à la confiance en soi, à la valeur de vérité d’une certitude intérieure qu’il s’agit de faire entendre et ainsi de propager chez l’auditeur-lecteur ; tout cela donne à la citation un rôle plus problématique et donc, nous semble-t-il, encore plus central chez Emerson. C’est-à-dire que bien avant la publication en 1875 de « Quotation and Originality », dès le premier paragraphe de l’Essai II de 1841, la dialectique du lecteur et de l’écrivain (du spectateur et de l’artiste) est explicite :

In every work of genius we recognize our own rejected thoughts: they come back to us with a certain alienated majesty. Great works of art have no more affecting lesson for us than this. They teach us to abide by our spontaneous impression with good-humored inflexibility. (Essays and Lectures 259)

Comme on sait, cet enseignement des grands chefs-d’œuvre de l’art du passé constitue un des contenus essentiels des « Journaux » qu’Emerson commence à tenir dès ses années d’étudiant à Harvard College. Ils présentent un aspect de « scrap-book », de livre de raison assemblé par un lecteur avide. L’édition critique qui nous en est procurée a effectué l’essentiel du travail de recherche et d’identification des sources. Reste qu’une lecture parallèle des journaux et des textes publics nous permet aussi d’appréhender que la méthode de composition d’Emerson relève massivement d’une pratique de l’auto-citation. Il ne prélève pas seulement dans ses journaux les citations relevées dans divers auteurs, mais aussi des pans entiers de sa propre pensée déjà écrite, fidèle en cela à l’observation programmatique du paragraphe 2 de l’essai II de la Seconde Série :

So much of our time is preparation, so much is routine, and so much retrospect, that the pith of each man’s genius contracts itself to a very few hours. (E & L 472)

La citation est donc un mode central pour le questionnement philosophique du Moi, de ce qui est Moi, de ce qui en est connaissable par Moi et ce qui est à Moi dans le Non-Moi. Nous essaierons ici de suggérer des sens possibles de ses modalités diverses dans l’œuvre d’Emerson, avec l’idée d’avancer ainsi quelques hypothèses sur le statut de son écriture.

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Pour la tradition, la citation est un procédé rhétorique entre beaucoup d’autres qui vise à rendre le discours au service duquel il est mis à la fois agréable et convaincant. La citation apporte autorité et variété [1]. Il s’ensuit de ces deux fonctions que l’on ne peut pas (ou doit pas) citer n’importe quoi ou n’importe qui, et qu’on ne saurait le faire n’importe où, à n’importe quelle étape du discours. Une des formes les plus canoniques de la citation est à cet égard celle de l’exemple, renforcé grâce à son origine extérieure d’une sorte de valeur objective particulièrement convaincante, surtout s’il s’agit d’un lieu commun. Pour la fonction d’autorité, la référence est essentielle : il est en effet capital de savoir précisément en quel lieu se trouve l’élément cité, où aller le rechercher dans son œuvre d’origine. Or, Emerson ignore pratiquement la note en bas de page : une seule dans la première édition des Essays, pour situer un passage de Saint Augustin ; et une note dans le premier chapitre (« Fate ») de The Conduct of Life (1860), pour rajouter une citation supplémentaire (comme in extremis dans une composition déjà achevée) empruntée au statisticien belge Adolphe Quételet, mentionné quelques pages plus haut dans le même texte. Et ce n’est certainement pas l’origine orale des textes publiés qui explique le moins du monde une telle attitude. En effet, la tradition du sermon imprimé inclut les références marginales précises (dont Gérard Genette nous rappelle qu’elles portaient le nom de « manchettes ») au texte biblique. Une des stratégies fondamentales d’Emerson à cet égard semble être au contraire d’enfouir sous forme d’allusion ou d’écho verbal toute citation des Écritures. Il réserve plutôt les indications, souvent fort vagues, de provenance aux autres textes sacrés ou premiers.

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Cette stratégie allusive par rapport au texte biblique comporte une opportunité dialectique où plusieurs appels de référence possibles vont se superposer et créer un conflit d’interprétations. Ou bien, au contraire (pour parler vite), un élément du texte va télescoper deux passages bibliques, interdisant là aussi toute interprétation simple. Avant d’examiner quelques exemples de ces citations, il faudrait évidemment décrire un des paramètres de ce problème, la prétendue inconscience d’Emerson par rapport à ces complexités ou contradictions, qui réduit la sérénité du sage de Concord à un filet d’eau tiède. Cette légende, sans doute née du pieux souci victorien des enfants et éditeurs posthumes de gommer toutes les aspérités d’une biographie d’où le tragique est loin d’être absent, a contribué à dé-philosophiser et déshistoriciser le texte d’Emerson. Le courant s’est nettement inversé ces vingt dernières années. Nous voudrions simplement souligner ici à quel point il est important d’impliquer Emerson personnellement dans le discours de son texte. C’est à cette condition que l’activité philosophique de celui-ci pourra être entendue. Pour justifiés et éclairants que soient les parallèles avec William Blake auxquels se livre entre autres Barbara Packer, la lucidité et une entière conscience des référents semblent caractériser Emerson, même dans ses moments les plus oraculaires. Qu’il ait été (qu’il reste) incompréhensible (inaudible) à la plupart de ses auditeurs constitue un argument insuffisant pour lui refuser une maîtrise qui ne serait pas seulement rhétorique.

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La première page de l’« Introduction » de Nature présente un exemple remarquable d’allusion biblique complexe, comme l’a fort bien décrit Joel Porte, dans son Representative Man. En effet, soit les premières phrases du livre :

Our age is retrospective. It builds the sepulchres of the fathers. It writes bio-graphies, histories, and criticism. The foregoing generations beheld God and nature face to face; we, through their eyes.

La première chose à remarquer est bien sûr, qu’avant d’évoquer l’Évangile, Emerson pose solidement son discours sur un plan historique : les mots d’« âge », de « pères » et de « générations » ont certes des résonances bibliques, ou plus généralement mythologiques, si l’on veut ; mais il n’empêche qu’il est question de notre époque, de pères qui sont forcément, au moins au sens collectif, les nôtres [2], et des générations précédentes. Bref, il est question des États-Unis en 1836, ce qui signifie que la génération précédente est celle, justement, des « pères fondateurs », ceux à qui, dans les années de jeunesse d’Emerson, on n’a pas cessé d’ériger des monuments [3]. Nous aurons l’occasion de revenir sur cette coexistence des deux référents, historique et religieux, mais il semblait important de signaler qu’elle est première.

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Car dès la seconde phrase intervient le premier écho biblique, les sépulcres des pères évoquant évidemment l’apostrophe de Jésus aux Pharisiens et aux légistes dans Saint Luc :

Woe unto you! for ye build the sepulchres of the prophets, and your fathers killed them. Truly ye bear witness that ye allow the deeds of your fathers: for they indeed killed them, and ye build their sepulchres. Therefore also said the wisdom of God, I will send them prophets and apostles, and some of them they shall slay and persecute: That the blood of all the prophets, which was shed from the foundation of the world, may be required of this generation. (XI, 47-50)

Ajoutons tout de suite que le passage correspondant dans Saint Matthieu, au chapitre XXIII, contient, juste avant les versets déjà cités, une autre occurrence de « sépulcres » mais avec une valeur légèrement différente : « Woe unto you, scribes and Pharisees, hypocrites ! for ye are like unto whited sepulchres, which indeed appear beautiful outward, but are within full of dead men’s bones, and of all uncleanness. » (27) Il est bon de rappeler que les Évangiles synoptiques offrent eux-mêmes un jeu d’échos particulièrement subtil.

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Le cliché biblique que détourne Emerson évoque la violence, le crime et la décomposition. Quels que soient les honneurs dont elle est entourée, une tombe n’est que le réceptacle de la mortalité, « stinking to Heaven » comme dit Hamlet. Or la génération présente, et c’est ce qu’Emerson garde dans la citation, est celle qui bâtit les sépulcres, qui perpétue la présence de la mort en son sein en tentant de la rendre esthétique et vénérable. Et c’est justement ainsi, en blanchissant les sépulcres, que l’immonde se manifeste. Que penser alors de la substitution prophètes-pères entre le texte évangélique et le détournement opéré par Emerson ? Clairement, en posant la formule de « sépulcres des pères », Emerson redonne vie au texte en faisant apparaître les pères dans leur rôle meurtrier : s’ils ont pris la place des prophètes dans les sépulcres, c’est que l’élimination qu’ils en ont faite a été totale. Du coup, l’erreur de la génération présente est pire encore, puisqu’elle honore justement ceux qui sont coupables.

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L’intérêt d’une dénonciation du culte du passé utilisant le canal d’une référence à un texte du passé lui-même iconoclaste, c’est une sorte de redoublement de la violence potentielle du texte, qui mobilise l’énergie apocalyptique de l’Évangile (quand le Christ dit : « cette génération », il parle de la dernière, celle qui verra le Jugement) tout en jetant le doute sur le caractère sacré de la piété filiale. Car c’est l’absence des prophètes qui condamne ce monde, prophètes auxquels les pères se sont substitués et que la mémoire du texte cité appelle pourtant. Or, comme le fait remarquer aussi Joel Porte, l’expression « voir Dieu… face à face » dans la quatrième phrase est utilisée dans la Bible au sujet de Moïse, comme marquant sa vocation de prophète et le séparant du reste des hommes. Ainsi, quand il s’agit de déplorer la mort du prophète : « And there arose not a prophet since in Israel like unto Moses, whom the Lord knew face to face » (Deuteronomy, XXXIV, 10). Mais le face à face de Moïse avec Dieu est placé sous le signe de la parole ou, comme ici, de la connaissance. Celui qui voit Dieu face à face, c’est Jacob luttant avec l’ange (« For I have seen God face to face, and my life is preserved. » [Genesis, XXXII, 30]) Et c’est de là que vient, chez Saint Paul, l’autre occurrence fameuse de la formule dans l’Écriture : « For now we see through a glass darkly; but then face to face [4] » (First Letter of Paul to the Corinthians, XIII, 12).

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Ici encore, la complexité est remarquable, à la fois au niveau du parcours entre les occurrences bibliques et dans les enjeux pour le texte émersonien. C’est le patriarche qui a vu Dieu face à face, et quel patriarche, celui qui tient tête à Dieu. Comme tout à l’heure, il y a un effet de télescopage de générations, qui nous ramène à une sorte de scène primitive, fondatrice de l’histoire. Le texte de Saint Paul semble présenter une chronologie inverse puisque pour lui, c’est maintenant que nous voyons « through a glass darkly », et à la fin des temps que nous verrons face à face. Mais outre que le verset précédent, au moins aussi fameux que celui que nous avons cité, est celui du « Lorsque j’étais enfant », où la logique générationnelle au moins est rétablie, il y a coïncidence entre la révolte espérée de la génération présente et celle du patriarche qui se bat toute la nuit. Grâce au retour à l’origine ou à la source qu’appelle un texte aussi chargé d’allusions, c’est la scène originelle de rébellion, ou de meurtre du père, scène aussi de nomination, qui revient pour affirmer la nécessité d’une expérience authentique et directe.

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L’écart majeur de ce passage par rapport à la tradition biblique qu’il convoque est bien sûr la présence de la nature à côté de Dieu comme objet du spectacle que nous devrions voir avec nos propres yeux. Le quatrième paragraphe du texte nous explique en faisant référence tacitement à Fichte, et explicitement à la philosophie, que tout ce qui n’est pas l’âme, le moi, est le NON MOI, dont fait partie la nature. Mais, si l’on doit rester sur une scène primitive, ne peut-on saisir ici une allusion à la création du monde, où Dieu crée la Nature puis l’Homme ? Avec le renversement optique qui constitue la ligne de force du passage, c’est l’homme qui voit maintenant Dieu et la nature.

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En tout cas, le travail herméneutique qu’impose la dissémination de citations et d’allusions, décelables au moins vaguement par tout un chacun à cause du lexique et accessibles à quiconque prend la peine de feuilleter une Bible [5], complexifie la lecture, au contraire de ce que devrait produire l’usage rhétorique de lieux communs reconnaissables ou éculés. Voyons maintenant ce que nous avons appelé tout à l’heure le cas inverse, où Emerson télescope deux ou plusieurs citations ou références bibliques, en prenant comme exemple un passage de « Self-Reliance », remarquablement lu par Stanley Cavell. Je veux parler du moment où le texte prétend prêcher la doctrine de la haine, en réaction à la doctrine de l’amour « quand celle-là pleurniche et gémit ». Suivent les phrases littéralement extraordinaires :

I shun father and mother, when my genius calls me. I would write on the lintels of the door-post, Whim. I hope it is somewhat better than whim at last, but we cannot spend the day in explanation. (E & L 262)

La première phrase réfère sans trop d’ambiguïté au mot d’ordre évangélique caractérisant la vocation. Ainsi dans Saint Matthieu :

Think not that I am come to send peace on earth: I came not to send peace, but a sword. For I am come to set a man at variance against his father, and the daughter against her mother, and the daughter in law against her mother in law. And a man’s foes shall be they of his own household. He that loveth father or mother more than me is not worthy of me : and he that loveth son or daughter more than me is not worthy of me. [6] (X, 34-37)

Saint Marc ne reprend pas cette formulation alors que dans Saint Luc on peut lire : « If any man come to me, and hate not his father, and mother, and wife, and children, and brethren, and sisters, yea, and his own life also, he cannot be my disciple. » (XIV, 26). On comprend bien l’intérêt pour Emerson, dans un passage où il vient d’affirmer qu’il est prêt à vivre du Diable s’il est l’enfant du Diable, de citer les phrases les plus dures du message de Jésus par rapport à une morale bien-pensante. Deux remarques s’imposent ici. Premièrement, au moyen d’une sélection dans le texte de départ qui fait disparaître toute mention des enfants, Emerson ne se place que dans la position du fils (rebelle ou prodigue). Surtout, la citation, bien loin d’invoquer l’autorité du Christ, aggrave le scandale puisque c’est la vocation de son propre génie que doit suivre l’homme. On est ici exactement dans le rapport de déférence-subversion qu’entretient le Nouveau Testament avec l’Ancien Testament. La citation est aussi effacement ou substitution, c’est-à-dire blasphème ou sacrilège pour les tenants de l’ancienne Loi. Pour compléter cette démarche mimétique, voyons comment Emerson opère lui-même un travail de détournement sur le texte du Pentateuque.

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C’est la deuxième phrase du passage de « Self-Reliance ». Stanley Cavell a souligné que le geste d’écrire sur les montants de la porte renvoie au signe que Dieu commande (Deuteronomy, VI, 8-9 ou XI, 18 et 20) aux Enfants d’Israël de porter « attaché à la main…, placé entre leurs yeux » (« And thou shalt bind them for a sign upon thine hand, and they shall be as frontlets between thine eyes »), c’est-à-dire les phylactères, et d’écrire « upon the (door) posts of thy house », pratique encore honorée aujourd’hui par les Juifs orthodoxes avec la « mezuzah ». Il s’agit d’une marque qui matérialise la soumission à Dieu et la protection que celui-ci accorde en retour à son peuple : il faut craindre Dieu pour être « heureux tous les jours » et rester vivant. Ce signe renvoie (explicitement dans le Deutéronome) à la sortie d’Égypte et à la dernière plaie : Dieu frappe tous les premiers-nés d’Égypte et « le Destructeur » n’épargne que les maisons arborant le signe de sang qu’il a prescrit, « the blood upon the lintel and the two side posts » (Exodus, XII, 23).

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Que se passe-t-il donc ici ? Emerson fait resurgir par le jeu des citations « inexactes » (qui aboutissent à une formule « impossible » physiquement ou visuellement, puisque « les linteaux du montant de la porte » constitue un non-sens littéral [7]) des scènes de violence extrême, empruntées à l’Ancien et au Nouveau Testaments. Dans les deux cas, l’élection ou la vocation divine bafoue les lois morales de l’humanité. L’intention est supposée atténuer ou corriger le scandale, mais la violence de la séparation initiale est et doit rester, en tant que telle, injustifiable. C’est donc en effet le mot « caprice » qu’il faut inscrire, avec bien sûr l’idée (notée d’ailleurs le 3 juillet 1839 dans le Journal D par Emerson) que ce qui semble capricieux est en réalité fatal (« not whimsical but fatal » [Journals, VII, 223] ; la formule apparaît un peu plus loin dans le texte de l’essai).

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Clairement, l’essai II de 1841 (mais le même argument vaudrait aussi pour l’allocution du 31 août 1837) se doit d’aborder de façon frontale la question de la citation. Qu’il s’agisse d’affirmer la validité essentielle et unique de notre voix intérieure ou de proclamer l’indépendance intellectuelle de l’Amérique, il faut questionner non seulement la pratique rhétorique de la citation, mais surtout la perception obsédante que la culture nous impose, d’une réitération infinie et donc du reproche insistant que les pères nous adressent, soit que nous répétions la même chose qu’ils ont déjà dite, soit que nous ne la répétions pas. C’est dans un petit apologue noté dans le Journal D (26 mars, 1839 ; Journals, VII, 181 [8]) mais qui n’est pas passé (tel quel) dans le texte de l’essai, qu’Emerson pose le mieux le problème :

To him who said it before. I see my thought standing, growing, walking, working, out there in nature. Look where I will, I see it. Yet when I seek to say it, all men say “No: It is not. These are whimsies & dreams!” Then I think they look at one truth, & I at others. My thoughts, though not false, are far, as yet, from simple truth, & I am rebuked by their disapprobation nor think of questioning it. Society is yet too great for me. But I go back to my library & open my books & lo I read this word spoken out of immemorial time, “God is the unity of men.” Behold, I say, my very thought! This is what I am rebuked for saying; & here it is & has been for centuries in this book which circulates among men without reproof, nay, with honor. But behold again here in another book “Man is good, but men are bad.” Why, I have said no more. And here again, read these words, “Ne te quæsiveris extra.” What, then! I have not been talking nonsense.

L’esprit invoqué ici est bien celui de « la confiance en soi », puisque la conformité imbécile qui voudrait faire taire Emerson et traite ses pensées de fantaisies et de rêves est bien celle de la société de son temps ; et c’est contre elle que sa bibliothèque lui fournit les armes du passé, des siècles anciens (ou d’ailleurs récents puisque c’est Rousseau qui est cité, sans être nommé, avec la formule « L’homme est bon, etc. »). Il trouve donc dans les livres l’autorité nécessaire pour braver ses ennemis, mais en termes de vérité, il s’agit seulement d’une confirmation, d’une répétition de ce que lui ont déjà dit, « tous les jours », « le ciel, la mer, la plante, le bœuf, l’homme, le tableau ». La citation apporte l’évidence (et il faut souligner à quel point, dans tout le paragraphe cité, Emerson voit ou montre les choses qui sont dites, la seule occurrence du verbe « entendre » étant réservée à la société qui devrait « l’entendre et dire la même chose »), non seulement de la véracité du moi, mais de la justesse de son langage, à travers toutes les différences d’époques et les révolutions de la politique. Comme le dit justement Barbara Packer, citant un passage de l’essai IV de 1841 (« Spiritual Laws ») :

[…] he argues that a man is “a selecting principle, gathering his like to him wherever he goes.” From the multitude of images offered to him by life or by books a man selects only what belongs to his “genius”. “Those facts, words, persons which dwell in his memory without his being able to say why, remain, because they have a relation to him not less real for being unapprehended. They are symbols of value to him, as they can interpret parts of his consciousness which he would vainly seek words for in the conventional images of books and other minds.” (76)

Si bien que l’antériorité chronologique de « celui qui l’a dit avant » n’est pas source d’anxiété mais de joie, car le partage de la vérité ne diminue aucunement la part respective de chacun dans ce fruit commun. Contrairement à ce qui se produirait dans le contexte économique qui affleure à de nombreux points du paragraphe, la propriété de la vérité n’est pas exclusive ou privative ; il s’agit d’une propriété de perception, où voir suffit pour avoir et tenir, sans doute parce que « l’âme a toujours dit ces choses ». Et le langage est ici indissociable de la vérité : ce sont ces mots et pas d’autres qui se sont inscrits dans ma mémoire, que j’ai reconnus comme vrais.

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On se doute bien qu’un tel optimisme n’est pas permanent [9]. La « polarité » est justement une de ces lois naturelles que dégage Emerson dans son œuvre. Et ce n’est pas d’être naturelle et universelle que cette cyclothymie est moins angoissante. Deux vers de Wordsworth expriment à la perfection pour Emerson ce constat :

Tis the most difficult of tasks to keep Heights which the soul is competent to gain [10].

L’âme ne se résigne pas à descendre après être montée, à perdre la plénitude exacte et parfaite de l’épiphanie. En fait, c’est la dimension temporelle de l’être qui est ici (et en bien d’autres passages) désignée comme la malédiction originelle.

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Remarquablement, le problème apparaît et est traité dans le Journal D à propos de la pratique de la « Composition » (c’est Emerson qui souligne), c’est-à-dire en fait de la méthode d’écriture d’Emerson dans ses textes publics, par collage et auto-citations d’extraits de journal. Cette entrée à la date du 21 juin 1839 ne se retrouve que très partiellement dans l’essai II, avec les considérations sur la cohérence de l’individu qui est affaire de point de vue. Voici comment elle est introduite dans le carnet D :

It may be said in defence of this practice of Composition which seems to young persons so mechanical & so uninspired that to man working in Time all literary effort must be more or less of this kind, to Byron, to Goethe, to De Stael, not less than to Scott & Southey. Succession, moments, parts are their destiny & not wholes & worlds & eternity.

Et il conclut après le fragment repris dans l’essai :

All these verses & thoughts were as spontaneous at some time to that man as anyone was. Being so, they were not his own but above him the voice of simple, necessary, aboriginal Nature & coming from so narrow an experience as one mortal, they must be strictly related, even the farthest ends of his life, and seen at the perspective of a few ages will appear harmonious & univocal.

Deux choses semblent ici importantes. D’abord que la malédiction temporelle est aussi une bénédiction : c’est la brièveté de la vie humaine qui impose aussi sa cohérence, et c’est l’acceptation de la réalité de la catégorie temporelle qui assure la valeur de l’œuvre. Car, et c’est le deuxième point, il s’agit ici avant tout de littérature et d’écriture : l’honnêteté et la fidélité, à chaque moment, concernent « tous ces vers et ces pensées ». Tout écrivain, et la liste insérée dans ce passage désigne sans aucune ambiguïté l’écrivain romantique [11], rend compte de cette discontinuité et fragmentarité de la condition humaine en restant le plus possible fidèle à la vision du moment. Car ainsi c’est la voix de la Nature qui se fait entendre.

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Ainsi, la fonction d’autorité de la citation ne joue que dans les moments de polémique avec la société conformiste. C’est une vérité intérieure qui se communique par l’illumination de la lecture citée. C’est le témoignage d’un double moment de grâce « historique », celui où l’auteur cité a spontanément découvert et formulé sa vérité et celui où l’auteur citant a reconnu dans la phrase lue une vérité qui lui était personnelle. L’effacement des références précises est donc inscrit dans cette valeur particulière de la citation. Le modèle de Montaigne vient ici tout naturellement à l’esprit. Mais la farcissure chez Emerson évite le plus souvent, nous allons le voir, de faire entendre des langues étrangères, antiques ou modernes. Reste que l’enjeu d’une diversification aussi large que possible des sources et des références est maintenant clair. Plus la même vérité se fera reconnaître sous des habits empruntés [12], plus l’évidence en sera renforcée.

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C’est l’une des pensées principales exposées et développées dans l’essai I, que le contact par la lecture avec les cultures les plus éloignées de nous dans le temps, essentiellement la Grèce antique, abolit le temps :

When a thought of Plato becomes a thought to me,—when a truth that fired the soul of Pindar fires mine, time is no more. When I feel that we two meet in a perception, that our two souls are tinged with the same hue, and do, as it were, run into one, why should I measure degrees of latitude, why should I count Egyptian years? (E & L 249)

Il est révélateur que dans la fin de ce paragraphe la géographie s’unisse à l’histoire dans la remise en cause. C’est que la situation dans l’espace de celui qui parle est, si l’on veut, comparable à celle qu’il occupe dans le temps. Dans les deux cas, il est placé à un extrême, le plus loin qu’il se puisse imaginer. Mais c’est justement cette position au bout du monde, à la fin de l’histoire, cette situation de provincialisme et d’accomplissement démocratique, qui permettent de parcourir en tous sens la culture universelle.

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Certes, l’intérêt d’Emerson pour la Grèce est aussi une des marques les plus caractéristiques de la culture de son temps, que la source en soit l’hellénisme germanique d’un Winckelmann ou d’un Goethe ou bien les synthèses historiques telles que celle de Gérando, Histoire comparée des systèmes de philosophie (1804). Mais l’insistance pour dire que la Grèce est la jeunesse du monde, que la littérature des origines nous séduit par sa simplicité, veut signifier que nous sommes de plain-pied avec elle, que rien ne nous en sépare : comme il le dit à propos des « old worships of Moses, of Zoroaster, of Menu, of Socrates », « I cannot find any antiquity in them. They are mine as much as theirs » (E & L 250).

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Cette appropriation est donc à la fois personnelle et nationale (pour ne pas dire impériale). Le « lettré américain » proclame son indépendance en déclarant son intention d’annexer toute la culture et tout le monde des choses. C’est le sens littéral de la deuxième épigraphe de l’essai I de 1841 :

I am owner of the sphere, Of the seven stars and the solar year, Of Caesar’s hand, and Plato’s brain, Of Lord Christ’s heart, and Shakespeare’s strain.

Nous retrouvons donc la deuxième fonction classique de la citation d’un point de vue rhétorique : la variété. La dominante est sans doute anglo-saxonne avec une mise à contribution du panthéon des poètes anglais tel que le xviiie siècle a fini par le formuler, voire même des incursions du côté des poètes métaphysiques dont le moins qu’on puisse dire est que leur réputation critique n’était pas au zénith. Ce qui renforce cette relative homogénéité, c’est la quasi-absence de citations en langue étrangère [13] : un mot grec dans Nature, chapitre III ; une formule de Sophocle citée dans le texte et immédiatement traduite dans l’essai III ; deux formules latines dans le même essai (sans oublier la maxime de Perse en exergue de « Self-Reliance ») ; et c’est tout. Clairement, c’est une forme de discontinuité qu’Emerson refuse, alors que tous les critiques, et ce dès l’origine, mettent l’accent sur les ruptures, l’absence de transitions, comme une des sources premières de non-intelligibilité du texte émersonien.

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Les citations de Shakespeare, de Donne ou de Milton ne sont pas assignées comme telles (à l’exception des quelques vers de The First Part of King Henry the Sixth dans l’essai I) car elles sont produites en tant qu’exemples d’une certaine forme de sublimité de l’expression, et l’intervention d’un appareil autre que de simples guillemets troublerait l’écoute et gênerait la conviction. C’est peut-être l’essai V (« Love ») qui signifie le plus clairement cette utilisation des citations, puisqu’Emerson y parle de l’amour en exaltant l’expression de l’amour [14]. Pour parler d’amour, le philosophe a besoin de l’aide des Muses car c’est ici le moyen de parvenir à la vérité. La poésie, et essentiellement la poésie baroque, fait exister l’extravagance de la passion amoureuse et fixe donc dans le souvenir ce qui serait autrement incroyable. Là encore, il y a une double transaction : l’amour a fait que « the most trivial circumstance associated with one form is put in the amber of memory », que « the figures, the motions, the words of the beloved object are not like other images written in water, but, as Plutarch said, “enamelled in fire” » (E & L 330) ; et les vers cristallisent dans des métaphores hardies ces moments précieux.

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Il faut remarquer que la bardolâtrie, instaurée de façon définitive et canonique au xviiie siècle, est plutôt relativisée, au moins dans les premières publications d’Emerson, par l’intérêt passionné qu’il manifeste pour les œuvres de Francis Beaumont et John Fletcher. Propriétaire d’un exemplaire de la première édition (1647) des Comedies and Tragedies des deux dramaturges, Emerson cite, dans les douze Essais de 1841, des passages de pas moins de cinq pièces différentes, le plus souvent de mémoire ; mais la citation la plus longue (48 vers), au début de l’essai VIII (« Heroism »), donne lieu à une réflexion d’ensemble sur le concept de noblesse « chez les anciens dramaturges anglais ».

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Ici encore, le carnet D, en avril 1839, révèle qu’Emerson a lu soigneusement non seulement les pièces de théâtre mais aussi les poèmes liminaires qui figurent en hommage à Fletcher. Certaines de leurs formules sont recopiées par lui sous le titre Realism. En effet, le mérite attribué principalement à Fletcher est qu’il fait de la chose sa muse (« makes the thing his muse [15] »), que ses pièces, loin d’être « the lotteries of wit », étaient semblables au crayon de Dürer, « like to Durer’s pencil, which first knew the laws of faces, & then faces drew [16] ». Si le langage de Fletcher parvenait ainsi à supprimer la différence essentielle à l’écriture, c’est que « what he would write, he was before he writ [17] » Curieusement, Emerson ajoute ici une citation de l’Electre de Sophocle, qu’il attribue par mégarde à Euripide. C’est vers la fin de l’affrontement entre Electre et sa mère, lorsque Clytemnestre reproche à sa fille de beaucoup parler de ses actes (à elle, Clytemnestre) ; Electre répond : « Tis you that say it, not I : you do the deeds, And your ungodly deeds find me the words. » De façon paradoxale, évidemment, le langage juste présente la chose, la bonne comme la mauvaise ; de même que le soleil éclaire toutes les choses. Comme le soleil, le langage qui éclaire tout est aveugle. Et Emerson relève un autre extrait d’un poème d’éloge à Fletcher où le poète (Cartwright) affirme que c’est l’Âme même de Fletcher qui s’exprimait par son esprit, « Only diffused ; thus we the same Sun call Moving i’ the sphere & shining on a wall. » Nul doute que le principe d’identité ainsi affirmé dans le langage ne représente pour Emerson l’action rhétorique sur la réalité.

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Je voudrais aussi souligner l’importance de Mme de Staël pour Emerson, au moins dans ces années précoces. Certes, elle ne figure pas dans le volume des Representative Men (1850) [18], et c’est Goethe qui est choisi pour « représenter » l’écrivain. Mais il faut relever, dans Nature en particulier, son influence déterminante à côté de celle de Swedenborg pour la formulation de l’idée analogique, ainsi que la conscience de la littérature empruntée à De l’Allemagne. Elle est abondamment présente dans ce carnet tenu par Emerson sous le titre d’« Encyclopaedia », véritable livre de raison, qui juxtapose, j’y reviendrai, adages et citations d’auteurs et aphorismes personnels. Un fragment particulièrement intéressant, théorisant le processus de la citation comme retour inévitable du même et acte révélateur du caractère, est suscité par une formule citée au chapitre 5 de Nature (« architecture is called “frozen music” » by De Stael and Goethe [E & L 30 « Discipline »]) :

I suppose the materials may now exist for a Portraiture of Man which should be at once history & prophecy. Does it not seem as if a perfect parallelism existed between every great & fully developed man & every other? Take a man of strong nature upon whom events have powerfully acted—Luther or Socrates or Sam Johnson—& I suppose you shall find no trait in him, no fear, no love, no talent, no dream in one that did not translate a similar love, fear, talent, dream, in the other. Luther’s Pope, & Turk, & Devil, & Grace, & Justification, & Catherine de Bore, shall reappear under far other names in George Fox, in John Milton, in George Washington, in Goethe, or, long before, in Zeno & Socrates. Their circles, to use the language of geometry, would coincide. Here & there, to be sure, are anomalous, unpaired creatures, who are but partially developed, wizzeled apples, as if you should seek to match monsters, one of whom has a leg, another an arm, another two heads. If one should seek to trace the genealogy of thoughts he would find Goethe’s “Open Secret” fathered in Aristotle’s answer to Alexander “that these books were published & not published.” And Mme De Stael’s “Architecture is frozen music” borrowed from Goethe’s “Arch [itectur]e is dumb music” borrowed from Vitruvius, who said, “the Architect must not only understand drawing but also music”. And Wordsworth’s “plan that pleased his childish thought” got from Schiller’s “Reverence the dreams of his youth” got from Bacon’s Primæ cogitationes et consilia juventutis plus Divinitatis habent. (Journals, IV, 336-337)

La problématique généalogique ou générationnelle est caractéristique du travail qui amène à la rédaction de Nature. Mais l’insistance sur les noms propres, sur les éléments individualisants d’une biographie (ici, celle de Luther, sans doute grâce à l’étonnant volume de Michelet, Mémoires de Luther, publié en 1834) annonce ces listes de noms, déjà présentes en 1836, mais qui ne deviennent un quasi-tic d’écriture qu’à partir de 1841, listes où la tradition biblique des généalogies s’efface bientôt pour céder la place à un mode de raisonnement fondé sur la reconnaissance. Bien loin d’être un monstre terrifiant, tel le Sphinx ou Méduse, le grand homme constitue un miroir dans lequel nous pourrons voir « face-à-face », grâce à ces faits que constituent les paroles inoubliables qu’il a prononcées. Et leur possible résonance avec des paroles antérieures vient confirmer la coïncidence des cercles, l’unité de l’humanité.

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Il reste un aspect important dans ce statut de la citation qui ne saurait être négligé. C’est le traitement réservé par Emerson aux exergues de ses textes, qui constitue un élément d’autant plus intéressant que s’y déploie une stratégie du passage de l’oral à l’écrit. En effet, après Nature, les textes publiés par Emerson auront tous été prononcés devant un auditoire : la publication, d’abord immédiate et à peu près inchangée pour les allocutions de 1837 et 1838, se fait plus distante pour les Essays. L’usage des épigraphes, pratique romantique par excellence, tenait encore de la signature avec la citation de Plotin sur la page de titre de la première édition de Nature [19]. On entre dans un système beaucoup plus complexe dès la première édition des Essays (1841).

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Dans Seuils (1987), l’étude systématique qu’il a consacrée à l’interrogation du paratexte, Genette observe à propos de la pratique des épigraphes que « [c’]est apparemment par le roman “gothique”, genre à la fois populaire (par sa thématique) et savant (par son décor) qu’elle s’introduit massivement dans la prose narrative » (136). Et il continue en décrivant cette « mode anglaise » dans la production du romantisme français. À cet égard, nous semblons bien loin du compte avec Emerson, puisque la seule épigraphe jamais utilisée par lui, et déployée en tant que telle en tête d’un de ses ouvrages, la citation de Plotin qui figure sur la page de titre de la première édition de Nature (1836) [20], disparaît quand il réédite l’ouvrage en 1849, augmenté de ses Addresses and Lectures. C’est maintenant un texte poétique non attribué qui est placé sur une page de faux titre, après la table des matières.

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Dès la première série des Essays (1841), Emerson semble se rallier à cette formule de « l’épigraphe autographe », c’est-à-dire que les textes placés par lui en tête de chaque essai, des poèmes plus ou moins brefs, doivent lui être attribués ; ils seront d’ailleurs pour la plupart publiés par Edward W. Emerson dans le volume des Poems de la « Centenary Edition » (1903-1904, il s’agit du volume IX). Déjà utilisé par Ann Radcliffe, et destiné à devenir la norme dans les romans de George Eliot, cet usage n’est toutefois pas adopté avec autant de netteté par Emerson que les éditions courantes de ses textes le laisseraient croire. En effet, comme pour Nature, un des points majeurs de révision entre l’édition de 1841 et la réédition de 1847 (où la formule First Series apparaît) est justement cette question des épigraphes. Le nombre, l’ordre et le titre des essais ne bougent pas, mais des différences significatives sont à relever pour les textes liminaires. En 1841 comme en 1847, l’essai I comportait deux auto-épigraphes ; mais elles étaient les seules du recueil originel, alors que, pour la version de 1847, Emerson a recouru de façon systématique à ce qu’il appelle dans sa correspondance « mottoing », ne laissant plus aucun essai sans épigraphe.

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On peut remarquer qu’une telle généralisation (banalisation ?) des épigraphes, autographes ou allographes, a d’abord comme effet d’individualiser davantage les essais, qui cessent nettement d’être des chapitres solidaires, comme dans Nature. De même, la singularité des essais II et IX tend quelque peu à s’atténuer dans la présentation de 1847 (ce qui n’a nullement contrarié leur fortune dans les anthologies émersoniennes, en anglais ou en traduction), et en particulier la valeur qu’il faut attribuer au fait que l’essai consacré à l’idée de « Self-Reliance » est justement celui qui faisait appel avec le plus d’insistance à des « aides » extérieures pour proclamer la nécessité de s’appuyer sur ses propres forces. Nous touchons là bien sûr à la question centrale concernant la citation chez Emerson, une question qui court tout au long de l’œuvre, comme l’atteste le texte tardif « Quotation and Originality » (paru en 1875 dans le recueil Letters and Social Aims). Que le texte essentiel de référence pour Emerson soit la Bible comme semble le penser Barbara Packer ou la Constitution comme l’indique Eduardo Cadava, ce qui est mis en question et problématisé c’est la notion d’autorité de la citation, d’exemplarité des illustrations. Clairement il y a deux types de sources possibles pour Emerson, de valeurs profondément inégales : celles qui servent de répertoires d’illustrations et celles qui renferment des vérités incontestables. Les épigraphes autographes tendraient plutôt à tomber du côté des secondes. Mais l’articulation d’un tel système ne va pas sans difficulté. Nous voudrions le montrer en suivant dans quelques textes des années 1830 le cheminement d’un paradigme sur lequel un ouvrage récent a attiré l’attention, celui de la galerie ou du musée. C’est bien sûr à l’occasion du premier voyage en Europe que va se déployer ce thème dans l’écriture d’Emerson, mais il en déborde de beaucoup.

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Dans la dernière conférence du cycle de 1835-1836 sur la littérature anglaise, Emerson choisit logiquement de parler des aspects modernes, (« modern aspects ») des lettres anglaises, à l’exclusion toutefois des écrivains encore vivants. Wordsworth et Carlyle ne sont donc mentionnés que sous forme de prétérition, comme « men of genius who obey their genius : who write what they know and feel, and who therefore know that their Record is true » (381). À côté des grands noms contemporains universellement connus, tels que Byron, Scott et Coleridge, il discute les mérites de deux essayistes écossais, Dugald Stewart et sir James Mackintosh, chez qui il trouve, dans ces années qui le mènent à la composition de Nature, certaines de ses références philosophiques et historiques les plus utiles. Voici en particulier le début de ses remarques sur Stewart :

His true merit is that of an excellent Scholar and a lively and elegant Essayist. His works delight us by the satisfaction of our taste and the aliment his own purity and elevation furnish to our moral sentiments, and especially by his acquaintance with all elegant literature. Every page is enriched with quotations or allusions to his read- ing. They form a picture gallery in which we find originals or copies of all choice works of ancient and modern art. (374)

Ce type de dépassement d’une philosophie trop exclusivement littéraire voire mondaine est caractéristique des enthousiasmes d’Emerson tels que ses journaux nous permettent d’en reconstituer le cours. Il vient toujours un moment où l’idole va devenir repoussoir. Mais ce qui se produit tout aussi constamment, c’est qu’une fois déchu de son piédestal, l’auteur reste un dépositoire de références et de citations. De même qu’un peu plus haut dans la conférence que nous venons de citer, Emerson observe à propos du Chant IV du Childe Harold de Byron qu’il « surpasse ses productions antérieures » (« surpasses his earlier productions ») :

[…] he had made some improvement in his knowledge by his travels so that he had at last another subject than himself, and that Canto is the best guidebook to the traveller who visits Venice, Florence, and Rome. (373-374)

Une pratique aussi utilitaire de la littérature a l’intérêt de nous rappeler l’importance du voyage européen d’Emerson dans la maturation de ces années décisives.

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Il me semble particulièrement significatif de rapprocher la formule du fragment suivant du journal tenu pendant le séjour à Rome au printemps 1833 :

29. [March 28] I went to the Capitoline hill then to its Museum & saw the Dying Gladiator, the Antinous, the Venus.—to the Gallery. Then to the Tarpeian Rock. Then to the vast & splendid museum of the Vatican. A wilderness of marble. After traversing many a shining chamber & gallery I came to the Apollo & soon after to the Laocoon. ‘Tis false to say that the casts give no idea of the originals. I found I knew these fine statues already by heart & had admired the casts long since […] much more than I ever can the originals. Here too was the Torso Hercules, as familiar to the eyes as some old revolutionary cripple. (150)

Certes, on peut voir là tout bonnement une expression du rejet du pittoresque qui trouvera si nettement sa formulation vers la fin de « The American Scholar » ou de « Self-Reliance ». Cette dénonciation de l’illusion romantique ou romanesque constitue une des leçons les plus connues d’Emerson. Il faut cependant noter que la remarque révèle avant tout une pratique profonde et ancienne des grands chefs-d’œuvre de la sculpture antique, par le moulage ou la gravure, bref par la reproduction, seul canal ouvert à ce Lettré américain dont Emerson appelle l’avènement. Très révélatrice aussi est la comparaison du fameux Torse du Belvédère, célébré par Michel-Ange et Winckelmann, avec un vétéran de la Guerre d’Indépendance. À la fois comme naturalisation du fragment artistique et comme rappel de la présence insistante, impossible à oublier en tout cas dans les petites communautés de la Nouvelle-Angleterre vers 1825-1830, des survivants de la période fondatrice, colossaux jusque dans leur amoindrissement.

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Le parcours à travers les salles de sculpture continue, dans une humeur qui semble faire alterner sans cesse le dégoût et l’admiration. Et la conclusion est :

Even all this unrivalled show could not satisfy us. We knew there was more. Much will have more. We knew that the first picture in the world was in the same house & we left all this pomp to go & see the Transfiguration by Raphael. (150)

Et vient alors le passage repris littéralement dans l’essai XII de 1841 (« Art ») sur « the calm, benignant beauty that shines over all this picture, and goes directly to the heart », sur « the sweet and sublime face of Jesus that is beyond praise », avec « this familiar, simple, home-speaking countenance » (E & L, 437) [21]. Ce qui disparaît en revanche du texte de l’essai, c’est toute mention spécifique de la place du tableau et de son auteur dans l’histoire de l’art (« the artist [ranks] with the noble poets & heroes of his species—the first born of the Earth »). La simplicité familière du tableau implique l’unicité à laquelle on doit s’arrêter, le « jet de pure lumière » qui produit une impression semblable à celle que font les objets naturels. La galerie, où voisinent sans inconvénient originaux et copies, est une ébauche de cette vérité, « gymnastics of the eye » (434) qui le prépare à cette révélation.

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Cet exemple très particulier et limité du travail de sélection et d’élimination qui accompagne le passage des pages intimes du journal à celles publiques de l’essai ou de la conférence pourrait être étendu très largement. Comme lorsqu’il choisit d’effacer les noms de références trop proches, tels son frère Charles dans Nature ou le peintre Washington Allston qui est le peintre éminent (« eminent painter ») auteur de poésies sur lequel s’ouvre l’essai II (ou trop obscures et excentriques, comme le swedenborgien Œgger, le « French philosopher » du chapitre 4 de Nature), le jeu entre citation, nomination et allusion qui est inséparable de l’écriture de l’essai signale l’importance du nom propre et derrière lui de la biographie « représentative » dans la pensée d’Emerson. Avec son admiration jamais démentie pour Plutarque et pour Montaigne, le philosophe auteur des Vies et le philosophe autobiographique, il entreprend le projet d’une écriture didactique et morale où l’unicité du propos et la singularité de la voix se parent des échos de lectures universelles et de la diversité d’un monde toujours redécouvert.

OUVRAGES CITÉS

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Berry, Edward. Emerson’s Plutarch. Harvard UP, 1961.

Brown, Lee Rust. The Emerson Museum : Practical Romanticism and the Pursuit of the Whole. Harvard UP, 1997.

Cadava, Eduardo. Emerson and the Climates of History. Stanford UP, 1997.

Cameron, Kenneth W. Emerson the Essayist : An Outline of his Philosophical Development through 1836. Raleigh, N.C. : Thistle, 1945.

Cavell, Stanley. The Senses of Walden. (expanded edition) San Francisco : North Point Press, 1981 ; In Quest of the Ordinary : Lines of Skepticism and Romanticism. U. of Chicago P, 1988 ; This New Yet Unapproachable America. Albuquerque : Living Batch Press, 1989 ; Conditions Handsome and Unhandsome : The Constitution of American Perfectionism. U. of Chicago P, 1990 ; Philosophical Passages : Wittgenstein, Emerson, Austin, Derrida. Oxford : Blackwell, 1995.

Emerson, Ralph Waldo. Miscellanies. Boston : Riverside Edition, Houghton, Mifflin & Co., 1887.

Journals and Miscellaneous Notebooks. Ed. William H. Gilman and al. 16 volumes. Harvard UP, 1960-1984.

The Early Lectures of Ralph Waldo Emerson, 3 volumes. Ed. Stephen Whicher, Robert Spiller & Wallace E. Williams. Harvard UP, 1966-1972.

The Collected Works. Harvard UP, 1971 ; vol. I : Nature, Addresses and Lectures. Ed. Robert E. Spiller & Alfred R. Ferguson. 1971 ; vol. II : Essays : First Series. Ed. Joseph Slater, Alfred R. Ferguson & Jean Ferguson Carr. 1979.

Emerson in His Journals. Ed. Joel Porte. Harvard UP, 1982.

Essays and Lectures. Ed. Joel Porte. New York : The Library of America, 1983.

The Oxford Authors : Ralph Waldo Emerson. Ed. Richard Poirier. Oxford UP, 1990.

Collected Poems and Translations. Ed. Harold Bloom & Paul Kane. New York : The Library of America, 1994.

Genette, Gérard. Seuils. Paris : Seuil, 1987.

Harding, Walter. Emerson’s Library. UP of Virginia, 1967.

Matthiessen, F. O. American Renais-sance : Art and Expression in the Age of Emerson and Whitman. Oxford UP, 1941.

Miller, Perry. Errand into the Wilderness. Harvard UP, 1956 ; The Life of the Mind of America from the Revolution to the Civil War. (Books I-III) New York : Harcourt, Brace & World Inc, 1965.

Packer, Barbara. Emerson’s Fall : A New Interpretation of the Major Essays. New York : Continuum, 1982.

Porte, Joel. Representative Man : Ralph Waldo Emerson in His Time. Oxford UP, 1979 ; repr. Columbia UP, 1988.

Pütz, Manfred. Ralph Waldo Emerson : A Bibliography of Twentieth-Century Criticism. Francfort : Peter Lang, 1986.

Young, Charles Lowell. Emerson’s Montaigne. London : Macmillan, 1941.

Zink, Harriet Rodgers. Emerson’s Use of the Bible. U. of Nebraska P, 1935.

Notes

[1]

Il conviendrait d’ajouter la valeur scientifique de la citation dans le genre de la dissertation universitaire. Cet usage n’est pas aussi étranger que l’on pourrait le croire à la littérature américaine du xixe siècle, comme le montrent les « Extraits (fournis par un sous-bibliothécaire) » qui ouvrent Moby-Dick (1851).

[2]

C’est d’ailleurs un réel problème de traduction, que vient aggraver le fait que la version française standard de la Bible ne retient pas ici le mot « sépulcre ».

[3]

Et l’on a souvent rapproché (cf. E. Cadava) ce début de Nature de la cérémonie de pose de la première pierre du monument de Bunker Hill, le 17 juin 1825, et du fameux discours de Daniel Webster commençant par : « We are among the sepulchres of our fathers. »

[4]

La récurrence obsessionnelle de l’œil et de la vision dans Nature est bien connue et elle est déployée avec une étonnante économie de moyens ici, puisque le « rétrospectif » de la première phrase est repris dans la vision « à travers leurs yeux » de la quatrième phrase : bâtir et écrire, c’est donc voir.

[5]

On pense ici à un lecteur (français) moderne, car il est évident que des textes aussi connus étaient immédiatement identifiables pour des lecteurs américains du début du siècle dernier.

[6]

La quasi-totalité de la deuxième phrase de cette citation est elle-même citation de Michée, VII, 6, selon la pratique normale de l’Évangile qui accomplissant le texte de l’ancienne Loi (et en particulier les prophètes) et lui donnant son sens le réitère littéralement.

[7]

Le passage figure tel quel dans le Journal D, qui est la source essentielle pour « Self-Reliance », à la date du 4 juillet (!) 1839. (Journals, VII, 224).

[8]

Son deuxième enfant, Ellen, est né le 24 février précédent. Et l’aîné Waldo, né un mois après la publication de Nature, a alors 2 ans et 3 mois. Le début du fragment évoque irrésistiblement l’image du père surveillant les premiers pas de son enfant.

[9]

Ainsi dans le Journal D, à la date du 30 juin 1839, cette remarque : « You dare not say “I think”, “I am”, but quote St Paul or Jesus or Bacon or Locke. Yonder roses make no references to former roses or to better ones. They exist with God today. » Le lecteur français ne peut qu’être amusé de constater l’oubli de Descartes. Significativement, ce fragment passe dans l’essai II, mais la liste des noms propres est remplacée par la formule « some saint or sage ». L’autre modification majeure est le passage du « you » dans le journal, celui d’Emerson se parlant à lui-même, à une troisième personne indifférenciée « Man ». Mais ce point nous entraînerait trop loin.

[10]

Emerson les écrit en particulier dans son carnet Q, à la date du 17 septembre/1833, en mer sur le bateau qui le ramène en Amérique, et les applique alors à l’aspiration à la perfection morale.

[11]

Ici encore le lecteur ne peut qu’être amusé de l’oubli de Wordsworth, qui de toute évidence, et même pour les lecteurs de 1839 ignorant le Prelude, est celui qui réalise le plus rigoureusement ce projet « fatal » d’une écriture autobiographique. Mais peut-être, et comme dans la conférence de 1836 sur la littérature anglaise contemporaine, Emerson s’astreint-il à ne citer que des morts. Ce qui voudrait dire alors que Southey, le plus renégat des trois lakistes, est déjà mort bien des années avant son décès effectif.

[12]

Cf. la fin du premier paragraphe de l’« Introduction » de Nature où Emerson parle de travestir la génération présente « put the living generation into masquerade out of its faded wardrobe ».

[13]

La parution en 1994 du volume de Collected Poems and Translations d’Emerson dans la série de The Library of America a rappelé opportunément l’importance de l’activité de traducteur poétique chez notre auteur.

[14]

De même que le passage d’Henry VI mentionné plus haut où il est question du rapport entre le vrai homme et le géant constitué par sa gloire produit dans son énoncé même l’opération de transfiguration qu’il annonce.

[15]

Extrait d’un poème de William Cartwright (« Upon the Report of the Printing of the Dramatical Poems of Master John Fletcher, Never Collected Before ») publié dans le Folio de 1647.

[16]

Extrait d’un autre poème du même auteur, également placé en tête du Folio de 1647.

[17]

Également extrait du poème « Upon the Report… »

[18]

Rappelons la composition de ce volume : Platon (le philosophe), Swedenborg (le mystique), Montaigne (le sceptique), Shakespeare (le poète), Napoléon (l’homme du monde), Goethe (l’écrivain).

[19]

Rappelons-le, cette édition est publiée sans nom d’auteur.

[20]

Cette position justifierait peut-être que l’on parle de devise plutôt que d’épigraphe.

[21]

Un peu plus haut dans l’essai XII, Emerson rapprochait la scène du grand art européen de l’histoire américaine : l’illusion du jeune homme qui croyait être ébloui par une beauté absolument inouïe et inconnue est comparée à la naïveté des écoliers séduits par les espontons et les étendards de la garde nationale, un jour de 4 juillet (« I remember, when in my younger days I had heard of the wonders of Italian painting, I fancied the great pictures would be great strangers; some surprising combination of color and form; a foreign wonder, barbaric pearl and gold, like the spontoons and standards of the militia, which play such pranks in the eyes and imaginations of school-boys. » [436]).